‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 20 sur 45 · INCENDIES · texte numérisé non relu

INCENDIES

poisson séché qui constitue à lui seul la moitié des transactions commerciales du marché. Il compose le plat qui accompagne invariablement le riz ou le couscous dans les repas indig-ènes. Je ne sais comment le choléra n'emporte pas ces marchandes qui étalent sur leurs nattes des douzaines et des douzaines de ces poissons

faisandés iVussi nous retirons-nous sans traverser

ce bout de marché ; plus loin est le hangar de la boucherie, et au-delà le marché au poisson frais. Du reste l'heure avance, et le soleil commence à devenir assez chaud

i4 mars.

Tout dernièrement, j'ai assisté à deux incendies dans le village indigène de Guet-Ndar. Une quarantaine de cases ont brûlé chaque fois. Il ne faut pas vous imag-iner que les propriétaires ont volé au secours de leurs biens. Non. Quand pareil malheur arrive, les noirs sont saisis d'une terreur superstitieuse, ils s'enferment dans leurs cases, de peur qu'on ne les réquisitionne pour éteindre l'incendie, et alors ce sont les soldats français qui sont obligés de faire la besog'ne, quelquefois sous le brûlant soleil de midi. Et même, ils en ont souvent été empêchés par des fanatiques qui ne voulaient pas que la volonté immuable d'Allah soit contrecarrée. Alors les incendies peuvent prendre les proportions les plus dangereuses.

Rien n'est amusant comme de passer le lendemain près des endroits incendiés. C'est une vraie fourmilière humaine, occupée à creuser en terre pour ensevelir les

BENJAMIN ESGANDE.

débris ou à dresser d'immenses roseaux hauts de deux mètres cinquanle à trois mètres pour en former des abris. Une semaine plus lard, rien ne paraît du désastre, ce coin du village est revenu à son aspect habituel.

A M. Barnaud,

8 mars.

Par les détails que mes parents vous auront sûrement donnés, vous connaissez quelle est mon existence. Certes, ce n'est pas ainsi que je me la représentais lorsque je vous fis part de mon désir d'apporter l'Evang-ile aux païens. Je me fig-urais qu'un missionnaire vivait dans une cabane grossièrement construite au sein de la population qu'il évang-élise, qu'il était toujours en course, allant de village en village, prenant à peine le temps de dormir. Oh! j'espère bien qu'un jour, mon rêve, plus ou moins modifié, deviendra une réalité !

Notre œuvre à Saint-Louis ne sera jamais très brillante, car les difficultés lui viennent de tous côtés. De la part des musulmans, cela va sans dire, et la plupart des Wolofs appartiennent à cette religion ; de la part des catholiques, qui nous font une concurrence acharnée et qui ne se gênent pas pour venir chasser sur nos terres; et même de la part des protestants français qui ont sans doute jugé que la religion n'est pas un article d'exportation et qui se gardent comme du feu (je parle - du plus grand nombre) de mettre le pied dans notre

MALADIKS DES INDIGK.XKS.

lieu de culte. Cependant je nie rappelle que notre petite Eg-lise peut être le levain qui fera lever toute la pâte, et voilà ce qui me donne du courage et de l'entrain.

M. Taylor et moi, nous nous proposons de partir pour Kerbala, dès que cela nous sera possible. Nous y resterons sans doute quelques jours pour nous faire une idée exacte de cette station, pour visiter les villages environnants, et faire de la sorte une tournée d'évangélisation. Je ne puis pas encore juger des choses puisque je n'ai jamais vu Kerbala, mais on dit que l'œuvre de l'évang-élisation y trouvera un terrain propice. Je me réjouis extrêmement de ce projet.

Deux stations ! C'est bien peu pour un pays comme le Sénég'al, mais c'est un commencement. Encore quelques années, et si Dieu nous est favorable, il y aura toute une chaîne de stations s'échelonnant jusqu'aux rives du Niger ; et à côté des chants discordants des musulmans, qui parcourent le pays en chantant des sourates du Coran, s'élèveront des cantiques à la gloire de notre Dieu-Sauveur.

Mais pour cela il nous faut des hommes. Oui se décidera à venir au Sénégal? Oui voudra se consacrer à cette belle œuvre où Dieu paie au centuple les sacrifices que l'on fait?

5 avril.

Nous avons en ce moment-ci une assez forte épidémie de petite vérole. Il ne faiut pas s'en étonner outre mesure, car elle est à demeure fixe dans la ville. Elle est beaucoup moins dang-ereuse qu'en Europe; toute-

fois elle sévit un peu plus fort que d'ordinaire. Pendant une certaine période on enterrait dix et même douze variolés par jour. Il faut dire aussi que les indigènes ne prennent aucun soin préventif, et que par leur incurie ils donnent des aliments à la maladie. Ils couchent dans la même case avec un variolé ; on voit de ces malheureux se traîner, dég-oûtants, dans les rues, promenant ainsi la maladie. On a mille peines à prendre des mesures d'hyg-iène contre le fléau. Nous qui sommes vaccinés n'avons rien à craindre.

Cette paresse et cette nég-lig-ence des noirs leur sont funestes. On vante volontiers leur forte carrure, la vig-ueur de leurs muscles, leur haute taille; à première vue on les croirait à l'abri des maladies qui ébranlent si facilement la santé des Européens. La vérité, c'est qu'on trouve très peu de vieillards chez eux, ils meurent dans la force de l'âge, tout d'un coup, brisés comme un ressort qui subitement se rompt.

Quand un musulman vient à mourir, ses parents et amis s'assemblent autour de son cercueil à clairevoie et font leur salam, c'est-à-dire leurs interminables prières, puis on le charge sur une barque et on le conduit jusqu'au cimetière qui est situé à l'extrémité sud de Guet-Ndar. Pour être plus précis, je devrais parler des cimetières musulmans, car on voit sur les trois ou quatre mamelons de sable qui forment la pointe sud de la lagune, une quantité de pieux piqués en terre, qui marquent chacun un tombeau. Gomme la loi musulmane défend de creuser plus bas que quarante centimètres, il suffît que les flots de la mer s'élèvent sur ces monticules pour mettre à découvert les cadavres.

ARBRES ET CHEMINEES.

L'autre dimanche, les Brandt el moi, en compagnie des enfants, nous avons visité ces nécropoles, mais n'avons guère envie, maintenant, de renouveler la visite

Les cimetières européens sont du côté opposé; on les aperçoit à une certaine distance quand on se rend à Béthesda. Nous y sommes allés il y a huit jours pour voir la tombe des Golaz. M. Taylor, qui les avait accompagnés à leur dernière demeure, a pu distinguer leur tombe de celles de toutes les autres victimes de cette épidémie; nous y placerons un signe de commémoration.

5 avril.

Le mois de mars qui vient de s'écouler a été un mois exceptionnellement doux, le thermomètre ne dépasse pas 2[\^ . De même qu'en France, nous avons inauguré le printemps le 20 mars. La plupart de nos arbres conservent leurs feuilles toute l'année, comme les palmiers, les cocotiers, les bananiers; mais d'autres les perdent lorsqu'arrive le mois de novembre pour ne les reprendre que fin avril : le flamboyant et le baobab entre autres. Déjà on les voit bourgeonner, encore quelques semaines et ils donneront de l'ombre qui sera la bienvenue pendant les chaleurs de l'hivernage.

On dit beaucoup de mal du Sénég-al, beaucoup trop à mon sens : il a de bonnes choses, pourtant. Ainsi, quand on projette une partie de plaisir, il est tout à fait superflu de regarder le ciel la veille au soir pour deviner si le temps favorisera les plans de campagne. On

est toujours sûr du beau temps, toujours sûr qu'il faut prendre son casque et son parasol : jamais de caoutclioucs, ni de parapluie.

Evidemment cela a ses inconvénients : c'est au manque d'eau qu'est due en g-rande partie la stérilité du pays. Tout peut pousser dans ce sable, mais il faut sans cesse arroser. J'ai visité le jardin du g-ouvernement, dont le frère de Morin est le directeur. Il est superbe. Pourquoi? Parce qu'on l'arrose régulièrement. J'ai souvent vu, le long des routes, de très beaux jardins potagers plantés de choux et d'autres légumes, mais ils sont également arrosés très fréquemment, grâce à leur proximité d'un marig-ot.

i5 avril.

J'ai joliment ri quand S. m'a écrit que les deux cadres à photographie qu'elle m'envoyait étaient pour orner ma cheminée. Ici les cheminées de salon sont inconnues, on n'en trouve nulle part, et quand on monte sur le toit de sa maison, on ne voit autour de soi presque pas de cheminées. Les quelques-unes qui existent viennent d'un mode de fourneau rarement employé pour la cuisine. Les Européens se servent de fourneaux de charbon; les indigènes ont quelquefois des sortes de foyers où ils brûlent du bois, mais ils emploient plus fréquemment des vases en terre cuite. Vers six heures du soir, on voit les ménagères sortir un de ces vases dans la rue ou dans la cour, le remplir à moitié de charbon, puis elles coupent des bûchettes de bois dont elles mettent les débris sur le charbon, et

LA VIE DES FEMiMES INDIGENES.

elles allument le tout. Quand le feu a bien pris, elles placent dessus un autre vase, ou une marmite contenant des courges, du riz ou du poisson, tout cela assaisonné de pas mal de graisse dont l'odeur m'oblig-e à fermer toutes mes fenêtres qui donnent sur la cour

A Madame Kriïger.

lei- mal.

Quand je pense qu'il y a quatre mois que je suis ici, le temps me semble avoir passé « comme la navette d'un tisserand,» et j'ai besoin de me reprendre à compter ces mois pour me convaincre que je ne me fais pas illusion. D'autre part, rien ne m'étonne plus ici, il me semble que je suis un vieux Sénégalais, que ma vie s'est passée en Afrique.

Pour si monotone que soit mon existence, elle l'est moins encore que celle des indigènes, des femmes surtout. A six heures elles commencent leur vacarme : leurs interminables salutations, le pilag-e du mil, etc. ; vers huit heures et demie ou neuf heures, revenues du marché, et le soleil se mettant à chauffer dur, nos femmes sortent dans la rue, s'étendent à l'ombre de tout leur long- dans le sable, partout, au milieu du chemin ou sur les bords (c'est aux passants ou aux voitures à prendre g-arde); là, elles causent, ou fument la pipe, ou dorment. A onze heures elles font le repas, puis à une heure elles s'étendent de nouveau jusqu'à ce que la fraîcheur du soir soit revenue. Le lendemain, même

BENJAMIN ESGANDE.

répétition, et voilà leur vie Qu'elle est triste, et

comme on voudrait pouvoir leur parler, à toutes ces créatures humaines, des grandes choses que Dieu a faites pour nous et qu'il veut faire pour elles !

A M. Kriiger.

ler mai.

Le commencement de votre lettre m'a fait parcourir d'un coup d'aile mes trois années d'études, ces chères années dont on n'apprécie jamais assez la valeur : O fortunatos nimium, sua si bona norint. Il y avait bien

les répétitions qui mais enfin on vivait heureux,

sans g-rand souci, et puis on était avec ses amis. Aujourd'hui on est loin de tous les siens, on est chargé de responsabilité. Jalla est au Zambèze, Teisserès et Allégret sont au Congo, tout cela est un peu triste. Je n'avais jamais tant apprécié la sagesse de Jésus qui envoya ses disciples deux à deux; je crois que' ce sera une autre vie pour moi quand j'aurai à côté de moi un ami. Je compte que les vocations pour le Sénégal ne manqueront pas parmi les nouveaux élèves Si j'en juge par

les quatre mois que j'ai passés ici, le climat n'est pas un obstacle insurmontable. Je sais bien que nous n'avons pas encore atteint les grandes chaleurs, et que je ne pourrai parler de ce sujet en connaissance de cause qu'après l'hivernage. Mais enfin cet hivernage n'est pas éternel, et pendant ce temps, on redouble ses précautions, on suspend un peu son activité, on végète comme

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