PROMENADE A SOR
sirocco. Aussitôt le ciel se voile de nuages grisâtres, l'horizon apparaît d'un rouge sombre, comme aux premières lueurs d'un incendie lointain ; l'atmosphère est étouffante et des tourbillons de poussière vous aveuglent. Justement ce jour-là je dînais chez M. Taylor, e1 vers midi, je dus me mettre en route. J'étais la seule créature humaine dehors; seuls quelques chiens erraient çk et là, tirant la langue. A deux heures, je rentre chez moi, c'était le moment le plus chaud. Mon thermomètre marquait k l'ombre. Je me jette sur mon lit dans l'espoir que le vent tournera bientôt et nous apportera
un peu de fraîcheur Mais c'est en vain que de dix
en dix minutes je sors sur mon balcon pour voir si les brins de paille ou de papier que je lance ne s'envolent pas à droite ; quatre heures, cinq heures arrivent : toujours le même vent, toujours la même chaleur. Et malgré cela il fallait me préparer pour ma prédication du soir. Ce n'est qu'à six heures et demie que la brise de mer s'est levée et a fait descendre le thermomètre de quatorze ou quinze degrés. Heureusement que ces chaleurs sont tout à fait exceptionnelles à Saint-Louis. Plusieurs Sénég'alais (j'entends par là les Européens établis ici depuis un certain temps) ne se rappellent pas avoir vu de journée pareille depuis leur arrivée dans la colonie. A part cette cruelle journée, le temps est si clément qu'on ne peut rêver rien de mieux. Toujours un beau soleil, pas trop chaud, qui vous met tout de
suite de bonne humeur c'est du moins l'effet qu'il
produit sur moi.
6 mai.
L'autre dimanche nous avons fait une nouvelle promenade, les Brandt, les enfants et moi. Nous voulions fuir la demi-civilisation du chef-lieu pour respirer un peu la vie indigène. Nous nous sommes égarés dans les rues de Sor, cueillant quelques fleurs qui croissent près du fleuve, entrant dans les cours, cherchant à lier conversation avec les indigènes. Nous avons découvert la demeure du grand marabout, petite case en bois, bien travaillée, hermétiquement fermée, d'où il ne sort jamais. Seules, ses deux femmes, qui sont d'une remarquable beauté, ont accès auprès de lui. Quelques pas plus loin, nous avons vu la grande école musulmane où les jeunes gens les plus distingués viennent apprendre la théologie. Ils sont assis par terre, chacun tenant en main un passage du Coran qu'il lit à son tour et dont il demande l'explication. Le professeur est accroupi devant eux, il a près de lui les commentaires du Coran, et il en donne lecture à ses élèves. Je n'ai jamais vu de noir à figure plus intelligente.
En continuant nos investigations, nous avons trouvé une école musulmane pour les enfants, et nous sommes entrés. Il y avait une trentaine de garçons, et savezvous combien de filles? — Deux, pas davantage. Ils sont là, devant le maître, ces bambins, une grande tablette en main, sur laquelle sont écrits les sourates (ou préceptes) les plus célèbres du Coran. Ils ne les comprennent pas, puisqu'ils sont écrits en arabe, il faut cependant que chacun d'eux les récite sans broncher,
VOYAGE A KEHBALA.
OU gare à la férule. On ne peut s'empêcher de les plaindre de tout son cœur ^
Un de ces jours nous monterons enfin à Kerbala, après avoir retardé plusieurs fois notre départ.
5 juin.
Mon premier voyag-e à Kerbala est donc du domaine du passé, et vous attendez que je vous en fasse le récit.
Le vendredi 10 mai à huit heures du matin, M. Taylor, Brandt et moi mettons le pied sur la Gei^maine, petit vapeur de commerce faisant le service entre Saint- Louis et Podor. Il est petit et sale, aussi avons-nous toutes les peines du monde à caser convenablement nos bag-ag-es ; nous ne trouvons de place que près de la machine où il nous sera impossible de passer la nuit. Force nous est de rester à Tavant où nous installons nos pliants. De temps en temps nous recevons au moins un brin d'air rafraîchissant.
Que vous dirai-je de cette partie du voyage ? Le fleuve est bien monotone avec ses berges basses et sablonneuses où viennent s'abreuver des troupeaux de chèvres et de bœufs, et l'horizon recule à l'infini derrière ces plaines mornes et nues rôties par un soleil de feu.
Nous causons entre nous, nous causons avec nos compag-nons de voyage, et l'heure du déjeuner arrive. Nous avions emporté nos provisions, mais le capitaine
^ Voir sur les écoles musulmanes l'article du Petit Messager' de Noël. livraison de janvier iSgS.
(indigène) nous invite à sa table. Après un moment de sieste, nous reprenons notre poste d'observation vers les trois heures, mais nous observons à peu près les mêmes choses que le matin, car nous sommes toujours près de la lande aride et sablonneuse qui forme tout le littoral de notre colonie. A sept heures nous soupons, puis nous avisons aux moyens de passer la nuit. Les matelots étendent une voile blanche sur le pont, nous nous enveloppons dans nos couvertures de voyag-e, et nous nous endormons. Je dors, pour ma part, plus mal que bien : six jours plus tard je ressentais encore une courbature au côté.
A cinq heures, réveil ; le bateau a tourné à l'est et nous avons à gauche la rive du pays des Maures, et à droite celle du Sénégal. L'aspect du pays devient moins monotone. En passant devant le jardin de Richard Toll (jardin de Richard), nous apercevons les arbres gigantesques que le sieur Richard, jardinier du gouvernement, planta au siècle dernier; c'est un endroit vraiment charmant. Nous apercevons quelques caïmans qui émergent à la surface des eaux. On les tire, on les manque. A onze heures nous débarquons à Dagana. Il fait une chaleur colossale, aussi nous retirons-nous à l'ombre des fromagers (magnifiques arbres) qui bordent le rivage. Nous prenons notre déjeuner, puis nous parcourons le marché, visitons le cimetière où dort la vaillante Madame Jaques, et obtenons du chef du village qu'il nous procure trois chevaux.
Pendant ce temps notre évangéliste Samba Coumba arrive avec son âne, nous chargeons nos affaires et nous partons. Délicieuse soirée à travers cette plaine