VIVE DISCUSSION RELIGIEUSE
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juste à temps : l'orage éclatait. On ne se fait aucune idée de la quantité d'eau qui peut tomber dans l'espace d'un quart d'heure. C'en est assez pour combler les citernes ou les réservoirs, pour imbiber les racines des arbres et faire épanouir la vég-étation. Le lendemain, tout avait un air de propreté réjouissant ; les feuilles des arbres, auparavant couvertes de poussière, étaient nettoyées ; les maisons et les cases semblaient sortir de la lessive, et dans l'atmosphère, il y avait un air de fraîcheur qu'on se sentait pressé de respirer à pleins poumons. Hier, il semblait qu'une nouvelle tornade allait fondre sur nous, mais elle a passé sur nos têtes et s'est jetée dans la mer.
17 juillet.
Je vous parlais dernièrement de mes conversations de restaurant. Celui de mes contradicteurs qui est matérialiste me ramène de temps en temps sur le terrain religieux et je me fais un plaisir de l'y suivre. Or, dimanche dernier — ils étaient là tous les quatre — sont entrés deux jeunes g-ens, un boulanger et son cousin, soldat, puis deux marins. En me comptant nous étions donc neuf. Or ce boulanger, que je ne connaissais pas du tout, est un champion du catholicisme. Je soupçonne fort (et j'ai été confirmé dans mon soupçon) qu'il avait été envoyé par les curés pour espionner mes conversations religieuses avec mes compagnons de table.
La conversation s'engage entre mon matérialiste et un de ses amis sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et le premier commence à en dire de toutes les couleurs
sur le clergé qui touche Targ-enl du g-ouvernement et le combat en face. Je vois mon boulanger, pendant ce temps, qui se remue sur sa chaise et roule de gros yeux. Au bout d'un certain temps , n'y tenant plus , il se lève, et traite M. L. d'imbécile, etc. Voyant la tournure que prennent les choses, je me jette dans la mêlée, fais comprendre au boulanger qu'il a eu tort d'insulter un homme qui ne lui disait rien, à M. L. que sa tirade contre le clergé avait été légèrement violente et qu'elle avait pu froisser la conscience d'un catholique. Bref la conversation reprend comme si rien ne s'était passé, et je tâche de répondre avec beaucoup de modération aux questions que me pose mon boulanger. Mes réponses obtenaient l'assentiment de tous les autres, néanmoins je ne cherchai pas à profiter de mon avantage pour écraser mon adversaire, et quand il me quitta, il me serra affectueusement la main. Les autres aussi se retirèrent, sauf les deux marins qui avaient écouté sans mot dire notre conversation. Quand nous fûmes seuls, ils me dirent combien mes paroles leur avaient fait plaisir (ils sont catholiques tous deux). L'un d'eux m'avoua qu'il ne se couchait jamais le soir sans avoir fait sa prière. Pendant une demi-heure je leur exposai simplement et méthodiquement le but de la relig"ion, et le salut par Jésus-Christ. Je suis sûr que la semence jetée ce soir-là ne sera pas perdue.
Il était neuf heures et demie quand je mis le pied dehors
17 juillet.
La colonne qui est envoyée chaque année dans le
SOLDATS PROTESTANTS ? I o3
Haut-Sénég-al pour ravitailler les postes et prêter mainforte aux poignées d'hommes qui g-ardent ces postes, redescend en ce moment-ci à Saint-Louis. Ces soldats achèvent leur fatigante campag-ne et ne révent que leur retour en France. Plusieurs n'arrivent ici que pour y mourir. A l'heure où j'écris ces lignes il n'y a pas moins de cinquante malades à l'hôpital militaire de la ville. Ce qui me paraît surprenant, c'est que sur ce nombre, pas *un ne se soit déclaré protestant. Je ne m'explique la chose qu'en admettant que nos corelig-ionnaires qui entrent à l'hôpital ont soin de cacher leur religion et ne m'appellent pas de peur d'être mal vus par les sœurs qui font le service. Nous avons eu plus d'une fois connaissance, trop tard malheureusement, de jeunes protestants qui ont reçu l'extrême onction des mains du prêtre et qui ont été ensevelis par lui.
Ce n'est pas tout. Sur les trois cent vingt soldats que compte la g-arnison de Saint-Louis, un seul est venu vers nous muni d'une lettre de recommandation de son pasteur. Grc4ce à lui, j'ai découvert trois autres protestants qui sont respectivement depuis 22, 16 et 11 mois au Sénég-al. Il est probable qu'il en existe plusieurs autres, mais ils ne se montrent pas, soit par indifférence religieuse, soit par timidité. Et puis, il faut bien dire, notre petite chapelle est si dissimulée que beaucoup ont pu passer devant elle sans la remarquer, en sorte qu'ils ig-norent peut-être jusqu'à notre existence dans la colonie.
Il en résulte que ces jeunes g-ens sont livrés à euxmêmes, qu'ils passent leurs deux ans de Sénég"al sans entendre une parole de sympathie chrétienne, ce qui est
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BENJAMIN ESGANDE.
assurément regrettable, surtout quand on se trouve loin de sa famille et de sa patrie, dans un climat dangereux, où, plus que partout ailleurs, la solitude prédispose au découragement. C'est pourquoi je voudrais tant que les parents qui ont des enfants, ou les pasteurs des paroissiens, dans la colonie, nous fassent connaître leurs noms et leurs adresses. Je me ferais un devoir, en même temps qu'un plaisir de les visiter.
4 août.
Au Sénégal comme en France, c'est l'époque des bains de mer, et de rivière aussi. C'est un curieux spectacle, je vous assure, de contempler de mon balcon tous ces enfants, vêtus de leur innocence, barbottant dans l'eau aussi bien ou mieux que des canards, puis venant se sécher sur le quai, au grand soleil, qui haie encore plus leur peau, si possible. H y a, entre Saint-Louis et les villag-es de l'intérieur, cette différence, qu'ici les femmes et les tout à fait grandes jeunes filles n'osent presque pas se baigner , tandis que plus haut , vers Dagana et Podor, elles ne se préoccupent nullement de la présence d'Européens ; tout s'y fait avec la plus grande familiarité.
Ce qui nous gêne, nous autres Européens, pour nous baig-ner comme eux, c'est le soleil. Les seules heures propices sont six à sept heures du matin, au moment du lever du soleil, et le soir aux mêmes heures, à son coucher. Et même à six heures, le soleil est-il quelquefois assez fort. Pour surcroît de précaution, je me suis fabriqué un bonnet en toile cirée, et avec cela je puis aller hardiment à l'eau.
l'hivernage.
Nous avons eu quelques pluies^ mais bien peu. Si vous saviez avec quelle frénésie elles sont attendues ! On suit du regard le nuag-e noir qui monte de l'orient, et quand il éclate, ce sont des cris, des hourras sans fin. Les indig-ènes trouvent l'occasion bonne pour prendre un bain froid : ils se mettent sous les g-outtières.... pas plus difficile que cela.
Dernièrement les catholiques ont fait une procession pour demander à Dieu la fin de la sécheresse, mais nous ne voyons pas encore qu'ils aient été exaucés. C'est ainsi que notre évangéliste de Kerbala nous écrivait à la fin de juillet que depuis le i8 juin il n'était pas tombé de l'eau sur la station. Il a eu beau arroser les cent ving-t arbres que Jean Morin est allé y planter, il n'y en a que dix-sept qui ont réussi
Ce soir, dimanche, j'ai invité quatre jeunes soldats protestants à venir prendre le thé et à passer la soirée avec moi . Il faut qu'ils soient bien entourés, car si la vie de caserne n'est agréable nulle part, elle ne l'est nulle part moins que dans une colonie.
7 septembre.
Nous sommes au plus fort de l'hivernag-e et la chaleur bat son plein. De neuf heures du matin à six heures du soir, nous avons une moyenne de 32^ dans nos appartements. Lorsque la brise de mer souffle, tout est pour le mieux, on peut marcher sans trop de fatigue, armé de son casque et de son parasol. Mais le terrible, c'est quand l'air est placide, quand les feuilles des arbres et le drapeau du palais du gouvernement restent immobiles.
Oh ! alors, on se croirait dans une étuve; la sueur ruisselle de toutes parts. Même quand on est chez soi, à ne rien faire, on transpire — Eh! bien, je vous dirai franchement que je n'en souffre pas plus que ça. Je m'étais fait de l'hivernage une idée beaucoup plus effrayante, et j'ai été ag-réablement surpris ; on s'accoutume encore assez vite à cette température surchauffée.
Quant à la nuit, c'est un peu différent. Durant les heures d'insomnie où Ton se tourne et retourne dans son lit à la recherche d'un endroit frais, où l'on ag-ite son éventail à s'en fatig-uer le poignet, on réalise parfaitement que l'on se trouve entre le Sahara et les Tropiques. J'ai donc pris l'habitude de ne me coucher qu'à dix heures et demie ; si je suis mal disposé pour lire, je tire mon pliant sur mon balcon et je médite, ou je rêve. Une fois au lit je ne tarde pas à m'endormir.
Les pluies qui se sont fait long-temps attendre ont été assez abondantes ces derniers jours. Mercredi dernier il est tombé des torrents d'eau depuis quatre heures de l'après-midi jusqu'à une heure du matin. Les arbres se hâtent de pousser leurs feuilles, ils sont d'un vert éblouissant; la campag-ne n'a plus tout à fait l'aspect désolé qu'elle revêt pendant la saison sèche.
A un des membi^es du Comité des Missions de Paris,
i6 août.
Malgré les difficultés que j'ai rencontrées à l'entrée de ma carrière, je suis plein de joie et d'enthousiasme.