‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 29 sur 45 · MISSIONS CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

MISSIONS CATHOLIQUES

Je ne crois pas dépasser la vérité en disant que cette œuvre du Sénégal ne pourra prendre de g-rands développements que par l'adjonction d'ouvriers indigènes, catéchistes ou pasteurs. Le climat est si inhospitalier pour des Européens, qu'il faudra songer tôt ou tard à faire évang-éliser le pays par ses propres enfants, mais toujours sous la surveillance de missionnaires européens qui auront la haute main surtout. Les catholiques l'ont compris et ils ont, du côté de Joal, un séminaire qui a déjà fourni quelques prêtres indigènes.

Mais pourquoi parler de cet avenir que j'aperçois lumineux et magnifique, alors que nous n'en sommes qu'aux petits commencements ? L'important pour le quart d'heure, c'est d'être fidèle à la modeste tâche que Dieu nous a confiée à Saint-Louis et à Kerbala, jusqu'à ce qu'il nous ouvre d'autres portes.

A M. Kruger.

7 septembre.

Si je pense constamment à vous, n'allez pas

croire toutefois que ces visites que je vous rends par la pensée, ou que ces réminiscences du passé, m'entraînent dans la mélancolie! Non, je suis heureux d'être ici, au Sénégal, et pour rien au monde je n'aurais voulu que la maladie me forçât à reprendre cette année la route de France. Je suis heureux d'y être, parce que je sens que là est ma place, et qu'il y a une grande œuvre à faire dans ce pays. Les catholiques déploient une activité

extraordinaire, non seulement sur le littoral, mais aussi dans l'intérieur. Leur mission chez les Bambaras vient d'être fondée. Trois pères et plusieurs frères sont allés s'établir à Kita ; de là ils se disposaient à gag-ner Bammako, lorsque le père Montet, le chef de l'expédition, et l'auteur de la grammaire bambara, a succombé aux rigueurs du climat. C'est nous qui leur avons donné l'idée d'une semblable mission, g-râce à notre œuvre des esclaves libérés. Par suite de nos lenteurs, de nos aternoiements, ils nous ont devancés et chercheront naturellement à s'emparer des principaux points du pays avant notre arrivée. Il est vrai que la contrée est immense, et que leur méthode est d'occuper les endroits où se trouvent des postes français, alors qu'il est préférable, à notre point de vue, de s'établir à distance des endroits fréquentés par les blancs. J'ai l'occasion de voir beaucoup d'employés ou de soldats qui viennent du Haut-Fleuve et je prends auprès d'eux quantité de renseig-nements. J'espère pouvoir, à mon retour en France, exposer clairement la manière dont je crois que devrait être faite l'évangélisation du Sénég-al.

i6 octobre.

En même temps que vous entrez dans la saison froide, nous entrons ici dans la saison sèche. Jusqu'à la semaine dernière, nous avons eu des chaleurs torrides; un jour, au soleil, mon thermomètre a marqué 5i°. Puis il y a eu un abaissement de température si subit que la plupart des habitants de Saint-Louis (Européens et indig^ènes) ont attrapé des rhumes. Ce n'est pas à dire qu'il fasse

FIN DE l'hivernage ET NOUVELLE ACTIVITE.

froid, et les pauvres soldats qui arrivent en ce moment de France par fournées, ne doivent assurément pas trouver que la réputation de chaleur que possède le Sénég-al soit surfaite. Néanmoins, quand on a traversé les mois d'août et septembre, on sent comme une détente dans tout l'org-anisme et l'on ne peut s'empêcher de penser que l'hivernag-e touche à sa fin.

Malheureusement ce n'est pas encore la fin des maladies, au contraire. Les pluies ayant cessé, l'eau des marigots ne se renouvelle plus ; il s'ensuit que les environs de la ville sont transformés en marécag-es qui donnent naissance aux fièvres paludéennes. Les Européens qui, comme moi, sont indemnes de toute fièvre et de toute indisposition, sont bien rares; les dysenteries abondent, les hôpitaux sont remplis

5 novembre.

Bien que les pluies aient cessé depuis plusieurs mois, nous avons de l'eau douce en abondance à Saint-Louis. Je ne parle pas de celle qu'on a recueillie dans les citernes, et à laquelle on se garde bien de toucher pour le quart d'heure. Je veux parler de l'eau du fleuve qui est encore douce pour un mois et demi ou deux mois, et dont on se sert pour tous les usages. Pour vous rassurer sur mon compte, je vous dirai que je ne la bois jamais pure. A mon restaurant, je ne bois que de l'eau de Seltz, à la maison je mélange toujours mon eau avec du cacao, du café ou du thé.

5 novembre.

Je me sens plein d'entrain pour la campag-ne d'hiver qui commence, et j'espère pouvoir faire quelque chose pour la gloire de Dieu. Je m'occupe de mon mieux de ma tâche pastorale qui n'est pas facile, je vous assure. Nous avons certains hauts personnages, protestants de naissance, qui trouvent notre chapelle actuelle indigne d'eux, et qui par conséquent n'y mettent jamais les pieds. D'autres donnent mille excuses pour manquer les services ; il faut pour ainsi dire les prendre par la main, si l'on veut qu'ils viennent.

Malgré cela, j'ai quelques paroissiens bien fidèles, et de plus, j'ai un assez grand nombre de catholiques, des soldats surtout qui, après être entrés une fois à la chapelle par simple curiosité, y reviennent parce qu'ils ont été intéressés. Il se forme ainsi un petit noyau d'habitués dont la présence à chacune de mes prédications contribue à me donner de l'entrain. Plusieurs de ceux qui sont ainsi venus m 'entendre, ont repris la route de la France, mais j'ai le ferme espoir que la semence ainsi jetée ne sera pas perdue.

Les Européens commencent à rentrer en masse à Saint-Louis. Chaque paquebot en amène une véritable fournée, aussi la ville a-t-elle repris son entrain habituel. Ce qui m'a beaucoup réjoui dans ces arrivées d'Européens, c'est de constater que la proportion des dames est plus forte que jamais. Il y a dix ans, une femme blanche était un phénomène dans le pays ; aujourd'hui il y a une moyenne de une femme sur six Européens, ce qui fait approximativement un total de cent vingt

ft LE TEMPS PASSE.

dames. C'est peu, beaucoup trop peu, mais enfin c'est un progrès dont il faut se réjouir. Nul doute que leur nombre n'augmente encore à mesure que la terreur que provoque le seul nom de Sénégal, s'effacera pour faire place à une notion plus juste des choses. Dire qu'il y a des dames blanches, c'est dire qu'il y a des enfants blancs. Oh ! les bébés blancs ! Vous ne sauriez vous imaginer ce que l'on ressent, lorsque au milieu de toutes ces têtes crépues, on voit tout d'un coup un poupon aux joues roses, aux bras potelés, conduit par sa noire nounou. Sans le connaître on voudrait courir vers lui et l'embrasser !

i6 novembre.

Quand vous recevrez cette lettre il y aura un an que je suis missionnaire, un an depuis ma consécration à l'Oratoire. Est-ce bien possible qu'il y ait si longtemps ! — « Apprends-nous à tellement compter nos jours, que nous puissions en avoir un cœur sage. »

C'est avec beaucoup de joie que je vois approcher les fêtes de Noël. Ce n'est pas sur un bateau que nous les célébrerons cette année-ci, mais, s'il plait à Dieu, dans notre petite chapelle, avec les membres de notre Eglise. Déjà nous apprenons quelques chants que nos enfants chanteront avec nous aux cultes du matin et du soir. Hélas ! il ne faut pas songer à avoir un arbre de Noël. Si j'avais été marié, j'aurais certainement organisé une fête enfantine... Ce sera sans doute pour une autre année.

Dimanche 24 novembre.

Ce soir, presque personne au culte. C'est décourag-eant. J'ai dit sans entrain mon sermon sur : « A qui irions-nous qu'à toi ? » Je me promets de visiter mes gens et de les fustig*er d'importance, tout en me souvenant que plus fait douceur que violence (Journal.)

2D novembre.

Jamais je n'avais passé une plus triste journée : l'indifFérence de nos protestants me navre et m'accable. Je n'ai fait que rouler cent projets dans ma tête, cher- .chant à trouver le bon moyen pour secouer cette indifférence, et leur faire quelque bien (Journal.)

7 décembre.

Depuis une dizaine de jours, on se croirait véritablement en France ; les matinées et les nuits sont d'une fraîcheur extrême, à tel point que je g-relotte quand je saute hors du lit. Toute la journée, le soleil se cache derrière les nuages, et à diverses reprises nous avons eu une pluie fine et pénétrante qui renversait toutes les notions climatologiques des indigènes. Et cependant le thermomètre marque de i 7 à 20° dans les appartements.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que dans ma rue, je vois en ce moment des gamins qui n'ont guère qu'une bande d'étoffe autour des hanches, en fait d'habillement, absolument comme dans les plus chaudes journées de l'hivernage. Cela tient évidemment à ce qu'ils ont la

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