‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 33 sur 45 · CONGÉ RETARDÉ · texte numérisé non relu

CONGÉ RETARDÉ

congé, quand vous lirez ces lignes. Si elle est acceptée, j'en serai avisé par télégramme. J'attends la décision sans inquiétude. En faisant ma demande de congé pour cette année, je ne me suis absolument pas laissé g-uider par mes préférences personnelles, et si on me demande de rester avec M. Taylor, la contrariété ne sera pas g-rande.

i6 avril.

Toujours point de télég-ramme. Le sort en est jeté, je reste. En un clin d'œil je trace un plan de campagne : il faut que je monte jusqu'à Médine au mois de juillet, et si possible que je visite aussi soigneusement le Gayor. (Journal.)

i6 avril.

Il est donc décidé que, cette année, M. et M*^^^ Brandt partiront seuls. Personnellement, je ne m'en plains pas. Cela me permettra de faire plus ample connaissance avec le pays auquel je désire consacrer toutes mes forces. Ma santé est toujours excellente, et je me sens suffisamment fort pour supporter un nouvel hivernage. Cependant je crois que mon congé était désirable pour le bien et le développement de l'œuvre ; c'est pour cela seulement que je l'avais demandé. Qu'il est doux de se dire que le Père du ciel dirige toutes choses pour le plus grand bien de ses enfants, et pour la manifestation de sa gloire ! Dès lors pourquoi nous tourmenter, nous fatiguer l'esprit par des craintes stériles? Il sait mieux

Bien que je n'aie pas quatre g-alons comme eux, nous sommes très liés et nous avons des conversations qui sont parfois fort intéressantes. Ce qui me déplaît chez eux, c'est qu'ils ont les nèg-res en horreur et qu'ils ne se font pas faute de me le dire. Gela me touche assez peu du reste, et ne m'empêche pas d'avoir des sentiments diamétralement opposés.

Je reprends à l'endroit où j'en étais resté de l'emploi de ma journée. Vers midi je rentre du restaurant, et, à moins de travail pressant, je fais la sieste. Il est rare, si je m'endors, que mon sommeil dure plus de ving-t minutes. Le reste du temps, j'essaie de ne penser à rien, mais je ne parviens pas toujours à mon but. A une heure et demie, la cloche des frères donne le signal de la rentrée; c'est également le signal que j'attends pour me remettre au travail. Mes après-midi sont moins monotones que mes matinées. Le jeudi, par exemple, il n'est pas rare que j'aille à Béthesda avec les enfants de l'école. Il m'arrive aussi de faire quelques excursions à cheval jusqu'aux villages voisins. Trois ou quatre fois par semaine je vais passer l'heure de cinq à six, qui est celle de la récréation, chez les Brandt qui sont pour moi d'inestimables amis. Enfin j'ai mes visites à mes paroissiens. Tout cela met un peu de variété dans mon existence. Mais quand j'ai mes sermons à préparer, il n'est pas rare que je sois assis devant ma table de sept heures du matin à sept heures du soir, à part l'heure de mon déjeuner. A sept heures, je lâche la plume pour aller à mon restaurant.

Je ne vous étonnerai pas en vous disant que ce sont mes soirées qui me pèsent le plus. H y a des exceptions

JUGEMENT SUll LES INDKiENES.

cependant : le jeudi soir, il y a j)ré|)aration de l'école du dimanche chez les Brandi ; d'antres Fois, je vais à la l)il)liollièque municipale lire la Revue des Deux-Mondea ou la Revue Bleue.

C'est là ma vie ; si elle a ses côtés sombres, elle a aussi ses côtés lumineux, et, à tout prendre, mon sort est digne d'envie, surtout si je le compare à celui des amis du Zambèze. Et pourtant le dirai-je ? c'est leur sort à eux que j'envie, avec ses dangers, ses difficultés, ses mâles joies aussi, et ce qui me soutient, c'est la pensée qu'un jour toutes ces douceurs de la vie civilisée que je goûte plus ou moins ici, seront tout à fait finies, et que la vraie vie de renoncement commencera pour moi.

Vous me demandez aussi si mes sentiments à l'égard des indigènes ont changé. En toute franchise je puis vous dire : non ! Tout au plus se sont-ils légèrement modifiés. Je n'ai guère plus d'inclination à l'égard des musulmans que je n'en avais en Europe : leur morgue, leur fanatisme, ne sont guère faits pour nous prendre le cœur. Par contre les fétichistes sont tout à fait mes amis et je serais au comble du bonheur s'il m'était permis un jour d'aller passer ma vie auprès d'eux. J'ai appris à connaître leurs défauts, leurs vices, j'ai mesuré l'étendue de leur dégradation, mais j'ai aussi appris à voir que rien de tout cela n'est au-dessus de la puissance de TEvangile. Je me réjouis d'être de jour en jour plus en mesure de me faire comprendre des indigènes. C'est pour moi la plus grande joie que d'aller m 'asseoir dans leurs cases et de m 'entretenir avec eux. Je n'ai pas l'occasion de le faire souvent, mais quand cela m 'arrive je suis tenté de marquer en lettres d'or cette journée.

BENJAMIN ESGANDE.

6 mai.

Dieu ne cesse de me donner des encourag-ements dans mon ministère. L'autre dimanche je n'avais pas moins de trente auditeurs, sans compter les indig-ènes. Plusieurs, faute de place, se sont tenus dans la salle contig'uë, et tous ont écouté très attentivement. Ceux qui ont déjà mis le pied à la chapelle le disent à d'autres et c'est ainsi que grossit le noyau de mes auditeurs. Quand nous aurons notre temple, nous ne serons plus une quantité nég-lig-eable. Je suis convaincu qu'un temple est nécessaire à l'extension de notre œuvre à Saint-Louis et au développement de notre influence.

M. Taylor vient de s'absenter. Jeudi soir, j'ai su qu'il ne serait pas là pour prêcher le dimanche suivant. Que faire ? Tout de suite je me suis mis à composer un sermon w^olof. Notre institutrice indig'ène, Salimata, me l'a corrig-é, et le dimanche matin je l'ai prêché. Dès les premiers mots, j'ai bien vu quelques-uns de mes auditeurs sourire de surprise. Pourtant cela a bien marché; on m'a dit qu'on m'avait compris, ce qui m'a fort encourag-é. Je suis plein d'espoir pour l'avenir.

6 juin.

Notre instituteur et sa femme, M. et M"^^ Brandt, qui viennent de perdre leur bébé, se sont vus dans la nécessité de partir au plus vite. Leurs sept g-arçons me sont donc retombés sur les bras, et ce n'est pas peu de chose. Néanmoins les commencements ont été bons ; nous faisons bon ménage ensemble, et ce travail sup-

TRAVAUX A l'École et a béthesda.

plémenlaire comble dans une large mesure le vide (juc le départ des Brandt a fait dans ma vie. Ce surcroît d'occupations est fort délicat : outre l'école à dirie^er, j'ai à soigner les enfants, à m'occuper de leur nourriture, de leurs vêtements, à faire raccommoder et blancliir leurs effets ; tout cela est bien plutôt l'affaire d'une femme. Je m'en tire comme je peux, et comme les enfants me sont très attachés, je ne regrette pas cet apprentissage qui pourra m'étre utile dans la suite. Ma tache est compliquée encore par les travaux que j'ai entrepris pour améliorer notre concession de Béthesda. J'ai seize ouvriers qui sont bien en train ; un homme de confiance les surveille ; il me suffit de faire matin et soir une courte apparition pour faire avancer la besog^ne. Le plus âgé de mes élèves me remplace à l'école pendant ce temps.

J'ai quitté mon appartement de la rue de Lanneau pour occuper celui des Brandt et être avec les garçons. Ceux-ci me donnent pas mal de besogne, car avec eux, il ne s'agit pas seulement de semer ou de planter, il faut bien souvent arracher ou redresser. Je ne ménage pas la correction, et cependant les enfants m'aiment, car ils sentent bien que je les aime. Mon plus grand désir est qu'ils se convertissent, aussi tous mes efforts tendent-ils à ce but.

Je ne sais pas encore ce que je ferai d'eux pendant l'hivernage, mais j'ai confiance que tout s'arrangera pour leur plus grand bien. C'est souvent quand on est à bout d'expédients que Dieu survient et manifeste sa puissance.

0 août.

Me voici depuis huit jours en vacances ; après la terrible semaine des examens, je g-oûte un repos relatif. Les internes demandent une surveillance constante. Je ne m'en plains pas ; je me trouve au contraire très heureux comme je suis, et ce ne sera pas sans un serrement de cœur que je rendrai ces enfants à M. Brandt lors de son retour. Je me suis beaucoup attaché à eux, et j'aime à croire qu'il en est un peu de même pour eux à mon égard.

D'ici à huit ou dix jours je me séparerai d'eux. Le Comité m'a autorisé à faire un voyage dans le Haut- Sénégal, jusqu'à Médine. J'étudierai le pays et ses habitants au point de vue de l'extension de notre mission. J'entreprends ce voyage dans cette saison inclémente, parce que, plus tard, les eaux seront trop basses pour permettre aux petits navires de monter jusqu'à Médine. Je compte que Dieu me gardera comme il l'a fait jusqu'à maintenant.

Je ne savais que faire des enfants pendant mon absence, mais tout est arrangé maintenant. Ils seront dispersés chez divers amis ; je n'en garderai qu'un avec moi pour m'accompagner.

17 août.

Nous partons demain, je suis en plein dans mes préparatifs. Je suis très heureux, en fort bonne santé, sans appréhension d'aucune sorte. (Journal,)

VOYAGE SUH LE IIAUT-SKXÉfiAL.

lO septembre.

J'étais en train d'écrire nia correspondance et de raconter mon voyag-e dans le Haut-Fleuve, lorsqu'une violente fièvre m'a forcé à poser la plume. Grâce à un traitement énergique, elle m'a quitté vers sept heures : c'est la première depuis que je suis au Sénégal. (Journal.)

17 septembre.

Me voici complètement remis de ma fièvre, la nuit a été excellente. Cette fièvre n'a rien d'extraordinaire, elle survient presque toujours au retour d'un voyage dans l'intérieur, c'est un fait connu qui n'a rien de sérieux.

Je me hâte de vous conter mon voyage qui ne me laisse que de bons souvenirs.

Le 1 8 août au matin, Bilali et moi nous nous sommes embarqués sur le Saint-Kilda. Nous passons la plus grande partie de notre journée sur le pont : c'est là que nous mangeons, c'est là que nous nous couchons, au grand régal des moustiques qui s'étaient rarement vus à pareille fête. Le 1 9, le Saint-Kilda s'arrête à Dagana, et Samba Coumba me rejoint. Avec lui, je puis dès lors me mêler avec les passagers noirs, et écouter leurs conversations ; ou bien, nous nous asseyons côte à côte, et, crayon en main, je prends quelques leçons de wolof ou de bambara.

A mesure que nous nous éloignons de Saint-Louis, je m'oublie à contempler les berges du fleuve, qui, à peine

passé Podor, deviennent d'une beauté ravissante. Le fleuve a bien monté. Tandis que pendant la saison sèche, les rives sont élevées de six ou même de dix mètres au-dessus de l'eau, à cette époque elles sont insuffisantes pour contenir l'énorme volume qui, à certains endroits, inonde la plaine.

Nous voyons en passant les postes de Podor, Saldé, Matam, ainsi qu'une quantité de petits villages très pittoresques dont les habitants accourent près du fleuve pour nous saluer. Nous ne nous arrêtons nulle part jusqu'à Bakel. Je le reg-rettai d'abord; mais, informations prises, je me convaincs qu'un séjour dans l'un ou l'autre de ces postes n'aurait eu qu'un maigre intérêt pour moi.

A Bakel, centre important, nous nous arrêtons une demi-journée. Gela me suffît pour faire la connaissance de la ville, et me renseig-ner sur les habitants. Tous les pays que je viens de traverser sont musulmans, plus ou moins hostiles aux Français. Ce n'est pas là qu'il faut s'établir pour avoir une mission prospère.

Le mardi 26, nous touchons enfin à Kayes. C'est là que s'arrête le bateau. Le représentant d'une maison de commerce de Saint-Louis m'offre l'hospitalité; je l'accepte dans la pensée que je ne séjournerai là que vingt-quatre heures, et fais transporter chez lui armes et bagages. Mais je me trompais dans mes calculs, comme vous allez le voir.

La ville est bâtie dans un trou, à quelques pas d'une petite colline, et du côté de l'Est, elle est séparée du fleuve par un marigot et une mince bande de terre. Le lendemain de mon arrivée, en me promenant dans la

Page 1