KAYES ET MÉDINE
ville, je m'aperçois que le quartier le plus bas est iuondé. De retour à la maison, j'avertis uion hôte que l'eau nous envahit. Il regarde le marché : l'eau s'y montre déjà. Nous fermons les mag-asins, mettons les marchandises sur les comptoirs. Une heure après, les comptoirs étaient renversés ; renversées aussi les cases des indigènes ; les quatre maisons européennes et les bâtiments du g-ouvernement seuls restent debout. Que faire ? J'y réfléchissais, tout en regardant du haut du balcon le sauvetage des calebasses, du mil, des lits, qu'opéraient les indigènes, lorsqu'on m'annonce que les fondements de la maison commencent à être minés. Je dépêche Samba pour chercher un canot : impossible d'en trouver, tous sont occupés. Alors il me prend sur ses épaules — l'eau lui arrivait à la barbe — et me dépose sur un terrain sec; de la même manière il retire mes affaires et les siennes. Nous étions sauvés : deux heures et demie plus tard la maison s'écroulait avec un fracas épouvantable. Dieu avait veillé sur nous. C'est à dix heures que le premier cri d'alarme avait retenti; en deux heures toute la partie basse de Kayes était détruite; à sept heures du soir, la ville était entièrement submergée.
A quelque chose malheur est bon. Le Saint-Kilda, au lieu de partir le lendemain comme il l'avait décidé, ce qui m'aurait forcé à m'abriter sous la voûte du ciel, et par ce temps de pluie, ç 'aurait été mauvais — le Saint-Kilda^ dis-je, dut ajourner son départ à cause d'une avarie de machine. Je lui redemandai donc l'hospitalité.
Mais que faire dans ces circonstances ? Aller à
Médine ? Le courant est si fort que le voyag-e présenterait les plus grands dangers, surtout à cause des Kippes, le passage le plus dangereux du fleuve, où les tourbillons cassent par le milieu les embarcations qu'ils parviennent à entraîner. J'ai cru plus sage de rester cinq jours de plus à Kayes; ce qui m'a permis de prendre bien des renseignements utiles.
Le 3i août au matin, je pus enfin quitter le lieu du désastre pour me diriger en canot sur Médine. J'y suis descendu chez le représentant de la maison Maurel et Prom, qui m'a hébergé pendant huit jours.
A part le temps qui n'a presque pas cessé d'être à la pluie, ces huit jours ont été délicieux. J'ai vu tout ce qu'il y avait à voir dans la ville : le marché, d'où j'ai pris la photographie, les marchés d'esclaves, où, pour la somme de cent à cent vingt francs, vous pouvez avoir un tout jeune enfant. Ce spectacle m'a fendu le cœur, et je me suis demandé comment, sur terre française, nous permettions encore ce honteux trafic. J'ai aussi visité le village de liberté où s'établissent les captifs
qui parviennent à obtenir leur patente de liberté et
bien d'autres choses encore que j'aurais de la peine à vous raconter d'une seule fois. J'ai profité d'une belle après-midi pour aller voir les splendides chutes du Felou qui se trouvent à quelques kilomètres de là.
En un mot j'ai vu bien des choses intéressantes, mais j'ai pu me rendre compte qu'en fait de mission, il n'y a rien à faire pour le moment. C'est ailleurs que nous devrons diriger nos pas. Je suis convaincu qu'il nous faut dépasser ce point et nous dirig-er en plein pays bambara.