RETOUR A SAINT-LOUIS
Enfin, le dimanche matin 7 septembre, ayant appris qu'un bateau allait partir pour Saint-Louis, je redescendis à Kayes où je pris passage sur le Turenne. Ce vapeur était resté là quinze jours, dans l'impossibilité de débarquer ses marchandises, à cause de la crue, aussi
Médiue.
n'y avait-il pas moins de treize matelots européens malades de la fièvre. En route, l'un d'eux a succombé, malgré tous les soins que nous lui avons prodigués. Le soir, le bateau a jeté l'ancre ; quatre hommes ont pris le cadavre dans un canot, et sont allés l'enterrer sur le rivag-e désert
Que VOUS dirai-je du retour ? Chacun des villag-es qui, à l'aller, présentait Timag-e de la vie et de la g*aieté, se trouve maintenant sous l'eau ; à peine le capuchon des cases s'élève-t-il au-dessus, et les indigènes, pour échapper à la mort, se sont juchés sur n'importe quoi, réduits à la famine, car tout a péri : mil, riz et même troupeaux. C'est un désastre sans nom.
Le jeudi 1 1 septembre, à cinq heures du soir, nous arrivons en vue de Saint-Louis; vous comprenez avec quelle joie je réintèg"re mon domicile, et serre la main à tous mes chers amis que je retrouve tous en bonne santé.
L'inondation n'est pas encore descendue jusqu'ici, mais elle arrive, et alors mes chères plantations de
Béthesda, que deviendront-elles? . Pour le moment
elles vont très bien : la plupart de mes arbres ont pris, et la haie pousse.
6 octobre.
Je vous écris sous une chaleur accablante. Les pluies sont finies, aussi le ciel est-il une vraie rôtissoire. C'est le plus mauvais moment de l'année. Peu d'Européens sont indemnes. Pour moi, à la suite de mon lég"er accès de fièvre, j'ai eu un embarras g-astrique qui m'a tenu une journée au lit. A l'heure actuelle je suis tout à fait bien. D'ici à quinze jours, nous entrerons probablement dans la saison fraîche. Cé ne sera pas trop tôt. Nous nous préparerons à recevoir dig"nement M. Bœg^ner qui s'embarquera le 5 décembre.
Si l'inondation n'était pas survenue quand j'étais à
l'inondation du BAS-SKNliGAL. 187
Kayes, il est probable que j'aurais allendu le second voyage du Saint-Kilda pour redescendre à Saint-Louis. Or voyez comme Dieu m'a conduit ! J'apprends, aujourd'hui même, que ce vapeur vient de s'échouer à trois cents kilomètres d'ici, et qu'on ig-nore s'il sera possible de le remettre à flot. Jug-ez de ce que ç'aurait été si j'avais dû rester là deux ou trois semaines, peut-être plus, sans rien faire, loin de mon travail, en attendant le passage d'un bateau pour me ramener à Saint- Louis !
Les dépêches annoncent que l'inondation descend avec rapidité. Jusqu'aux portes de Saint-Louis tout est submergé, tous les villages sont détruits, toutes les moissons perdues. Ici, l'eau ne déborde pas encore sur les quais, mais peu s'en faut
iG octobre.
L'inondation qui a produit tant de ravag-es dans le Haut-Fleuve est enfin arrivée ici : toutes les cases d'indig'ènes bâties au sud et au nord de Saint-Louis sont envahies par l'eau ; la ville elle-même est suffisamment élevée pour n'avoir rien à craindre. Toute la campag*ne est inondée, les chemins sont impraticables. Je voulais mettre la dernière main à mes plantations de Béthesda : impossible, il n'y a qu'une lang-ue de terre, larg-e de ving-t-cinq mètres seulement à certains endroits, qui n'ait pas été submerg-ée. Nul moyen pour moi d'aller jusqu'au jardin, il me faut attendre une bonne semaine avant de connaître l'étendue des dégâts. Je sais seulement qu'une trentaine de ces arbres, plantés avec tant de peine, sont perdus
BENJAMIN ESGANDE.
Je viens d'apprendre que les amis Brandt vont se remeilre en route pour me rejoindre. J'en suis ravi, car je trouve ma tâche intérimaire un peu lourde, à un certain point de vue, j'entends. Je n'ai nullement les qualités d'une maîtresse de maison, nécessaires pour conduire un établissement comme le nôtre. Les enfants n'ont plus d'habits : ils ont des haillons, j'ai honte de les prendre à la promenade avec moi. Par bonheur Madame Brandt leur a préparé des blouses qui trouveront leur emploi, je vous l'assure. Deux ou trois fois, j'ai pris l'aig-uille pour procéder au raccommodag-e ; l'étendue des désastres me l'a toujours fait tomber des mains. J'étais vaincu avant que de combattre.
6 décembre.
Les amis Brandt nous sont arrivés la semaine dernière en parfaite santé et pleins d'entrain. C'est ég"alement sans regret que je leur ai laissé les enfants pour recommencer mon existence monacale. Certes je m'étais attaché à ces enfants, je les aimais comme ils m'aimaient ; mais enfin ils absorbaient la plus grande partie de mon temps et me forçaient à négliger certains devoirs de mon ministère. Aujourd'hui je suis chez moi, et m'en trouve bien. J'ai loué deux grandes pièces dans une vaste maison habitée par des blancs. Je ne suis donc plus réveillé à quatre heures du matin par le pilon, comme dans mon premier domicile. Il est vrai que, par contre, je n'ai pas l'avantage d'entendre toute la journée parler wolof. Je compenserai cet inconvénient en allant un peu plus souvent dans les cases m'entretenir avec les indigènes.
ARRIVÉE DE M. BŒGNER.
L'inondation diminue rapidement, l'eau a disparu de presque partout . C'était le moment
3o décemlire.
Cette année s'achève pour moi d'une façon bien délicieuse, grâce à la présence de M. Bœgner parmi nous. C'est vendredi soir 12 courant qu'il est arrivé à Dakar; j'étais allé l'y recevoir, et comme il ne s'y attendait pas, sa surprise a été g-rande. Quels heureux moments nous passâmes ensemble : il me semblait que toute la France venait à moi en la personne de mon cher directeur. Nous restâmes deux journées à Dakar, pour visiter la ville et Gorée. Nous n'arrivâmes ici que lundi soir. A notre arrivée à la maison, les enfants, garçons et filles, nous saluèrent par un cantique que j'avais composé pour la circonstance ^
J'ai réussi à lui louer une chambre à côté des miennes, aussi passons-nous presque toutes nos journées ensemble.
^ Voici ce cantique :
Vous qui, des rives de France, Venez vers nous en ce jour Nous parler de la clémence, Du pardon du Dieu d'amour, Kous voulons, humb'e cortège, Vous chanter d'un cœur ému :
Que le Seigneur vous protège!
Oh! soyez le bienvenu!
Si cette terre païenne Connaît la croix du Sauveur C'est à la France chrétienne Qu'elle doit cette faveur, A vous, aux amis sincères.
Aux bieufaiteurs généreux, Qui donnent pour nous, leurs frères, Leur or, leur pitié, leurs vœux.
Quand, au terme du voyage.
Vous repartirez d'ici, Portez-leur notre message, Pour nous dites-leur « merci. »
Dites-leur que leurs sacrifices Lèveront en leur saison, Que nous sommes les prémices D'une abondante moisson.
Ah! que ces rives lointaines Où sont nos mères, nos sœurs.
Des captifs chargés de chaînes.
Voient briller des jours meilleurs!
Envoyez-leur des apôtres.
Pour que bientôt ces tribus. Unissant leurs voix aux nôtres Chantent le nom de Jésus!
Les premiers jours ont été employés à la visite de r Eglise et des différentes branches de l'œuvre. M. Bœg-ner a pu se rendre compte à quel point l'œuvre est difficile et complexe à cause de la diversité des peuples et des langues. Il a pu également apprécier à sa juste valeur la solitude où je me trouve déjà depuis deux ans. Après quelques jours de cette existence, il m'a déclaré qu'il était peut-être encore plus convaincu que moi de la nécessité de me créer dans le plus bref délai un foyer de famille. Gela me donnera à Saint- Louis une tout autre position, et me facilitera considérablement l'exercice de mon ministère.
Le voyage de M. Bœg*ner aura aussi été utile à autre chose. La semaine dernière nous avons adressé au Conseil général une demande de subvention en faveur de notre école de garçons. Après le violent discours d'un conseiller, le crédit a été refusé à l'unanimité moins deux voix. Notez que, dans la même séance, on a voté 4^00 francs pour les catholiques. Nous fîmes une nouvelle demande, en faveur de notre chapelle, cette fois, et grâce à l'influence de M. Taylor, on nous accorda, comme subvention annuelle, la somme de 1 5 00 francs.
Nous ne terminerons pas l'année à Saint-Louis. Dès demain nous nous embarquons, M. Bœgner et moi, pour Dagana, afin de visiter ensemble la station de Kerbala.
Uue course d t'cole a Diikar-Baiiyct (Sénégal).
Voyage dans les Rivières du Sud et à Sierra-Leone. — Préparatifs de départ. Vacances de missionnaire. — Mariage et retour.
ler janvier 1891 .
Je commence Tannée nouvelle sur la Camargue^ en compagnie de M. Bœgner. C'est si drôle de s'adresser des souhaits dans des conditions semblables ! K peine ai-je pensé à cela en serrant la main, ce matin, à mon cher directeur et à mes compagnons de route. Longue conversation avec Bamé, le commissaire du bateau, sur la valeur relative de l'islamisme et du christianisme. Jamais je n'avais mieux compris à quel point le Dieu de Mahomet use de l'arbitraire : c'est le grand sultan, maître de ses actes que personne ne peut contrôler, parce que personne ne peut les comprendre. {Journal).
6 janvier.
Nous sommes revenus aujourd'hui de Kerbala. Vous connaissez la station, je n'ai rien de nouveau à vous en dire. Les bonnes impressions de ma dernière visite me sont revenues, et je crois que M. Bœg-ner les a partagées. Les villag-es nous ont très amicalement accueillis; le dimanche matin, j'ai compté soixanteseize hommes ou femmes , et plus de ving-t et un enfants à notre culte : inutile de vous dire combien ce spectacle nous a émus et réjouis. A plusieurs reprises les chefs de ces villages ont demandé qu'on leur envoyât un missionnaire à poste fixe. M. Bœgner n'a pu que prendre bonne note du désir exprimé, se réservant de l'appuyer auprès du Comité. Son avis, et je le partage entièrement, est qu'il serait coupable, impardonnable, d'abandonner cette station avant qu'un essai sérieux y ait été fait. "Qui viendra ?
Rufisque, 16 janvier.
Ce matin nous avons pris le train à Saint-Louis et sommes descendus ici à cinq heures, cette après-midi, chez le représentant d'une importante maison de commerce qui a des comptoirs dans le Sud et qui voudrait que nous y établissions des écoles. Nous allons étudier la question sur les lieux. Le but de notre voyage est en effet de visiter les Rivières du Sud et Sierra-Leone. Nous nous arrêterons à Joal, centre de la mission catholique au Sénégal, pour y étudier la méthode des pères, à Konacry et à Freetown où nous voulons visiter les Eglises et les institutions chrétiennes de cette colonie.