VOYAGE DANS LE SUD
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Saint-Louis, G février.
J'arrive au terme de mes pérégrinations, et je souhaiterais d'avoir l'esprit plus libre et tout le temps nécessaire pour vous en faire le récit détaillé. Malheureusement il faut me presser, car le départ de M. Bœg"ner qui doit avoir lieu demain, me donne passablement de besogne. Tout est sens-dessus-dessous dans nos chambres, et c'est au milieu de ce désordre que je vous écris.
Ma dernière lettre était datée de Rufisque, si j'ai bonne mémoire. C'était juste au moment de notre départ. Le 17 janvier au matin, nous prenions place sur un petit bateau (qu'on appelle ici cotre). Tant bien que mal nous nous installons sur les innombrables caisses qui en couvrent le pont, mais comme le voyag"e ne doit être, nous a-t-on dit, que de cinq à six heures, nous prenons facilement notre parti de la situation. Un bon vent gonfle nos voiles, vers cinq heures du soir nous sommes près de toucher au but. Tout à coup le vent tombe, le calme plat se fait, nous restons immobiles sur une mer d'huile. Nous renonçons (bien à regret, je dois dire) au dîner qui nous attend à Joal, nous ouvrons notre panier à provisions et finalement nous nous endormons. A une heure de la nuit, nous sommes brusquement tirés de notre sommeil. On nous annonce que nous sommes au port. Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que nous soyons à Joal ou à Tombouctou ? Nous demandions à dormir et voilà tout. Mais nos hommes ne l'entendent pas de cette oreille, le bateau doit continuer sa marche, en conséquence
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on dépose Vun après l'autre nos colis sur la berg^e, où nous ne tardons pas à les suivre. Impossible de réveiller notre hôte à cette heure, il nous prendrait pour des voleurs. Tranquillement nous nous étendons sur le sable devant sa maison, et nous nous endormons. Pas pour long-temps, car une pluie fine et pénétrante nous oblige peu après à franchir la grille qui entoure l'habitation, pour nous mettre à couvert, nous et nos bagages, sous la véranda. Nouveau somme jusqu'à six heures. A ce moment les portes s'ouvrent. Nous déclinons nos noms et qualités au négociant, pour lequel nous avions une lettre de recommandation. Puis, après une légère collation, nous nous mettons en route pour Saint- Joseph-de-Ngasobil, situé à environ quatre kilomètres de Joal, où se trouvent le centre de la mission et les institutions catholiques.
C'était un dimanche, ce qui fait que nous n'avons pas pu voir aussi bien que nous l'aurions voulu. Pourtant les pères nous font visiter la forge, la scierie, et surtout l'imprimerie, d'où sont sortis déjà un certain nombre d'ouvrages wolofs ou bambaras : grammaires, dictionnaires, catéchismes. L'effort des catholiques à Saint- Joseph est de ramasser un certain nombre de petits noirs (il y a environ soixante garçons et autant de filles), de leur apprendre un métier tout en leur donnant une légère instruction, puis de les disséminer dans le pays pour y former des noyaux pour leur œuvre. Il y a plus. Ngasobil renferme un séminaire pour indigènes, qui compte actuellement dix élèves. Je dois dire toutefois qu'il donne beaucoup de mécomptes aux pères. Quantité de ces jeunes gens jettent le froc aux orties dès qu'ils
JOAL HT K()NA(JIIY .
sont entrés dans la vie active : la loi du crlihal est trop dure pour eux.
A deux heures et demie nous avons assisté aux vêpres dans la petite chapelle attenante au couvent. Ce qui m'a surtout frappé, c'est le petit nombre d'indiçènes adultes qui s'y trouvaient : dix femmes, quatre hommes. En somme ils sont loin d'avoir accompli des merveilles.
Au coucher du soleil, nous avons repris le chemin de Joal. Notre hôte avait aménagé la cabine du petit bateau qui devait nous ramener. Cette cabine était excessivement basse, aussi nous sommes-nous cent fois cassé la tête. Pourtant avec les bons matelas qu'on y avait mis à notre intention, nous y avons passé une excellente nuit. Ce n'est que le lendemain soir à neuf heures que nous jetions l'ancre devant Rufisque.
Au matin du 20, nous nous faisons conduire par barque jusqu'à Dakar. Ce n'est que le lendemain, 2 i janvier, que nous avons pris place sur le paquebot La Ville de Maceïo. La mer était terriblement démontée ce matin-là. Pour aller du quai au navire, il nous a fallu essuyer un nombre colossal de lames qui nous ont trempés comme des canards. A peine à bord, je ne me suis plus souvenu de la mésaventure, si bien que le soir je me suis tout à coup senti une légère fièvre que j'ai du reste immédiatement coupée avec quelques centig*rammes de quinine. Vous savez que je n'ai pas le pied marin. Vous ne serez donc pas étonnés si je vous dis que ce voyage n'a pas été sans me donner un certain malaise, cousin-germain du mal de mer. Je n'en suis pas arrivé jusque-là cependant, mais comme je me suis
senti ragaillardi lorsque j'ai vu apparaître au loin la ville de Konacry !
Konacry, chef-lieu des Rivières du Sud, est dans une admirable position. C'est vers elle qu'affluent principalement les caravanes de l'intérieur. La végétation y est splendide, en particulier on y trouve quantité de fruits tropicaux qui font absolument défaut à Saint- Louis. C'est probablement de ce point que je partirai pour faire mon exploration dans le Haut-Niger, si jamais ce projet se réalise. Je me rappelle qu'en voulant traverser la forêt, pour nous rendre de l'autre côté de la ville, nous nous sommes trouvés engag-és dans des ronces et des épines dont il n'y avait plus moyen de sortir. Heureusement que c'était en plein jour, sans quoi les bêtes sauvag'es nous auraient certainement dévorés.
Les catholiques sont établis depuis peu dans la ville. Les protestants aussi. Les noirs anglais des Antilles ont fondé une Société qui envoie des missionnaires le longde cette côte. Une de leurs stations est précisément Konacry. Nous y avons vu le joli temple que l'on y construit. Détail caractéristique : presque tous les habitants parlent l'ang-lais ce qui fait que le g-ouvernement voit d'assez mauvais œil cette mission étrang-ère et voudrait que nous nous établissions là. Le soir, nous sommes allés dîner chez le g-ouverneur, le Ballay. A dix heures nous remontions sur le bateau.
Le lendemain à huit heures, nous stoppions devant Freetown. Il est difficile de rendre l'impression que nous avons ressentie. Etagée sur les derniers contreforts des montagnes qui courent en tous sens dans la