FREETOWN
presqu'île, la ville se j)résente à vous, imposante el Hère, avec ses mai» iiifi([ues habitat ions onibrai^ées par des bouquets de palmiers ou de mang-otiers, du sein desquels on voit s'élever, de place en place, quelquesuns des treize clochers des temples de la ville.
Nous descendons à terre et nous faisons conduire à riiotel. Quelle n'est pas notre stupéfaction lorsque nos porteurs de bagages s'arrêtent devant une maison qui a toute l'apparence d'une gargotte, et sur laquelle on lit cet écriteau pompeux : « Restaurant du Phénix. » Un vrai phénix en effet, que cette gargotte où nous trouvons quelques désœuvrés en train de boire de la bière, ou de jouer au billard! Pour toute chambre on nous présente un grenier ouvert à tous les vents où l'on ne voit pas même un lit ; nous avons le cœur gros. Vite nous changeons de tenue, pour aller chez l'évêque anglican, comptant sur son hospitalité. Nous ne nous sommes pas trompés : il est entendu que nous prendrons les repas chez lui et que M. Bœgner y couchera tandis que j'aurai ma chambre à dix minutes de là, au « Fourah- Bay Collège. » Ce collège est l'école de théologie où l'on forme les futurs pasteurs indigènes, il y a actuellement un peu plus de quinze élèves.
Nous avons énormément joui de cette hospitalité fraternelle, l'évêque et sa femme ont été pleins d'égards pour nous et nous ont tout facilité. Pour nos courses un peu long-ues, ils mettaient leurs hamacs à notre disposition. Ces espèces de hamacs sont portés par quatre hommes, sur la tête desquels repose une tringle de bois qui soutient tout le poids du voyag'eur. Il les faut de même taille pour que le hamac soit horizontal, il faut
aussi qu'ils marchent au pas pour ne pas vous faire éprouver de trop violentes secousses.
Le lendemain de notre arrivée était un dimanche. A onze heures nous avons assisté à un premier service dans l'église de la Trinité où l'évêque à prêché devant six cents personnes environ. Ensuite j'ai assisté à deux écoles du dimanche : une anglicane qui comptait cent quarante enfants, l'autre wesleyenne, qui en comptait quatre-vingt-cinq. Enfin à quatre heures nous nous sommes rendus à la cathédrale Saint-Georges où mon hôte, le directeur du collège de « Fourah-Bay » devait prêcher; il y avait plus de cinq cents assistants. Que ces spectacles sont beaux à voir ! Qu'on est heureux d'entendre ces cantiques enlevés avec un entrain sans pareil ! Si l'islam et le catholicisme régnent au Sénégal, on a du moins la consolation de penser qu'en d'autres endroits c'est le pur Evangile.
Les jours de semaine nous avons visité un collège appelé « Grammar School » où cent vingt élèves étudient pour conquérir un grade équivalent à celui de bachelier. Une autre visite fort instructive a été celle à « Annie Walsch Institution » , une école supérieure où quatre-vingt et une jeunes filles sont formées pour devenir soit institutrices, soit femmes de pasteurs et de catéchistes. Le mardi nous avons fait une grande course en hamac dans l'intérieur du pays, dans une contrée absolument montagneuse. Cette course de neuf kilomètres a été tout à fait ravissante. Impossible de trouver quelque chose de plus beau que ces collines garnies de tous les arbres imaginables, ou que ces ravins ombragés au fond desquels coule un ruisseau limpide ! Le pasteur
DKPAlUS KT MALADIKS.
de l'endroit est indii^ène, sa femme sort d' « Annie Walsch. » Us ont [)r()dnit sur nous la meilleure impression ainsi que leurs quatre enfants.
Le climat de Sierra-Leone est incomparablement plus meurtrier que celui du Sénégal. On ne connaît pas d'Européens qui y soient demeurés longtemps.
Le jeudi 29, nous nous embarquons sur le Lagos. Le i^' février, un dimanche, il s'arrête devant Sainte-Mariede-Bathurst. Nous allons voir M. Feneley, chef de la mission wesleyenne qui nous a fait la meilleure impression ; il a espoir dans l'avenir. Il nous a dit qu'il a plus de sept cents membres dans son Eglise. Ce qui m'a le plus réjoui, c'est la vue de Wolofs, hommes, femmes et jeunes filles, gagnés à l'Evang-ile : preuve qu'il ne faut pas perdre tout espoir pour cette race.
Nous rentrons en hâte à Saint-Louis, nous y avons une réunion d'adieux, puis c'est le départ définitif de M. Bœgner qui sonne. Je l'accompagnerai jusqu'à michemin de Saint-Louis à Dakar, et je lui dirai : « Au revoir, dans quatre mois »
9 février.
Les amis Morin sont dans une grande angoisse, leur petit Henry est très mal, ils désespèrent de le sauver.
10 février. — Le bébé va un peu mieux, la fièvre semble céder.
12 février. — Jean Morin tombe malade à son tour, très g-ravement. Pauvre Madame ! L'enfant est en convalescence.
i5 février. — L'ami Morin va décidément mieux;
rendons grâces à Dieu de ce qu'il nous a épargnés si merveilleusement. (Journal.)
i6 février.
Je suis seul maintenant, le vide est bien g-rand, mais ma solitude sera de courte durée. J'ai du travail plus que je n'en puis abattre, cela aussi me g-ardera de l'ennui.
Je me suis convaincu, durant notre voyag-e dans le Sud, que nos écoles sont une des branches les plus importantes de notre œuvre. Les pays que nous avons visités, spécialement les Rivières du Sud qui ont Konacry pour chef-lieu, se développent rapidement, les villes se fondent, les comptoirs s'établissent, et les administrateurs cherchent à créer partout des écoles. Malheureusement, ce qui manque le plus, c'est le personnel enseignant, aussi avons-nous été sollicités à diverses reprises d'envoyer des instituteurs blancs ou noirs, peu importe. Nous aurions voulu pouvoir répondre à ce désir, mais hélas ! ces maîtres d'école sont encore à former.
Nos devoirs sont grands. La France protestante attend beaucoup de nous, et j'ajoute : Dieu aussi. Ah î qu'il nous donne d'être à la hauteur de. notre mission !
7 mars.
En ce moment-ci, je prêche le carême dans notre chapelle, je veux dire que, comme les catholiques, je
TRAVAI X DIVKIIS
donne nne série de prédicat ions qni dureront jusqu'à Pâques. J'ai fait d'al)ord une suite de trois sermons : riiomnie avant la conversion, la conversion elle-même, enfin l'homme après la conversion, ou le chrétien. Je vais maintenant faire une autre série se rapportant aux événements dont nous allons célébrer le souvenir. Après Pâques, je me reposerai, ou plutôt je me préparerai au départ. J'emploierai une semaine à des plantations à Béthesda, puis je m'occuperai de mes sermons ou conférences, enfin de tout ce que réclame une absence de six mois. La perspective de ce retour en France me réjouit beaucoup, car je crois qu'il sera profitable à notre œuvre. Il y a bien des points sur lesquels je désire m 'entendre avec le Comité ; et puis mon mariag e est indispensable si je veux avoir une position ferme dans Saint-Louis. Ce dernier sujet ne me cause pas trop d'inquiétude, bien qu'il soit extrêmement sérieux. J'ai l'assurance qu'à cet ég-ard-là. Dieu m'éclairera la route.
i6 mars.
Ce que tu me dis de l'état de l'Eg-lise de *** n'est guère réjouissant. Pourquoi ces périodes de torpeur se répètent-elles si souvent ? Ne serait-ce pas parce que les chrétiens ne travaillent pas assez et laissent se stériliser les dons qu'ils ont reçus de Dieu?
Hélas ! cet état de torpeur est aussi celui de notre Eglise ici. Je fais tout pour l'en faire sortir, mais sans succès. Mon collègue, qui se trouve très fatigué depuis quelque temps, ne m'est pas d'un grand secours. Nos jeunes Français se font un devoir de manquer
les services ; étant donné leur inconduite, ils doivent me trouver trop sévère. Pas un qui soit sérieux. Dans ces conditions, il n'y a qu'une chose à faire : se tourner vers les indigènes; et c'est là ce que je compte faire lors de mon retour de France.
i6 avril.
Je suis encore en pleins travaux à Béthesda, où je fais terminer la haie qui entoure l'enclos. Ces travaux avancent cependant et dans une huitaine tout sera terminé. Tous les- gens que j'emploie sont des Bambaras; au début j'avais eng-ag-é un Wolof, mais il était si mauvais travailleur que j'ai dû le cong-édier. Du reste il y a longtemps que j'ai remarqué cette différence caractéristique entre ces deux peuples sénégalais. Les Wolofs sont beaucoup trop org-ueilleux pour s'abaisser jusqu'à s'occuper d'un travail manuel ; le travail de la terre leur est surtout en abomination. C'est là ce qui explique le peu de développement qu'a pris le commerce de la colonie. Le pays est susceptible de toutes les cultures, encore faut-il s'en occuper ; or ce ne sont pas les Wolofs qui jamais s'en donneront la peine.
Le jeûne des musulmans vient de commencer et a fait déserter l'école du soir aux jeunes musulmans. Affaiblis par les privations de la journée, ils sont incapables de tout effort lorsqu'arrive l'heure de la classe. Au lieu d'aller lire ou écrire ils préfèrent rentrer chez eux pour manger. Il en résulte que Brandt a un peu de répit ces jours-ci, ce qui n'est pas à regretter pour lui.
Un mois tout juste me sépare de mon départ de