‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 39 sur 45 · TRAVAUX DIVERS · texte numérisé non relu

TRAVAUX DIVERS

nos internes ont fait profession d'appartenir an Sanveur, et nons avons tont lien de croire qne leur conversion est sincère. Ils nous réjouissent par leur application et leur zèle. Je viens de commencer leur instruction relif^ieuse, ainsi que celle de trois autres élèves qui seml)lent y prendre beaucoup d'intérêt.

0 avril.

Ma vie a été très occupée depuis mon retour. Seul pour les Français, les Wolofs et les Bambaras, il faut que je puisse faire face à tout. .. Après les réparations de la maison, je me suis occupé de reconstruire Béthesda, ce qui m'a été facilité par les amis de Genève qui nous ont donné en cette occasion une magnifique preuve de leur sympathie. Maintenant ce sont les services de la semaine sainte qui m'absorbent : je prêcherai trois fois en français et trois fois en wolof ; en outre j'aurai deux réunions en wolof et une en français où Morin et Brandt prendront la parole. Je demande à Dieu et vous lui demanderez avec moi que nos efforts ne soient pas vains. Notre Eglise est restée si longtemps stationnaire qu'elle a de la peine à reprendre sa marche. Ce qui nous manque le plus, ce sont des membres pleins de zèle. Deux ou trois suffiraient pour donner de l'entrain aux autres, malheureusement ces deux ou trois, je ne les vois même pas. Nous soupirons après un baptême de l'Esprit, car l'Esprit seul peut rendre la vie aux os desséchés; les efforts de l'homme ne peuvent que peu de chose.

i6 avril.

J'ai déjà parlé ou prêché cinq fois cette semaine. Hier soir, à mon culte français, j'avais un nombre encourageant d'auditeurs, la plupart catholiques. Demain, jour de Pâques, j'ai deux services, plus la Gène. Le travail ne me manque pas, et m'empêche de sentir la fatigue. Ce ne serait presque rien si je n'avais que mes sermons ou allocutions à préparer; mais je suis entravé par une foule de petites choses. Samedi dernier, par exemple, huit de nos gens sont venus se faire préparer des remèdes ordonnés par le D^'Morin. Aujourd'hui, je vais faire quelques visites à nos chrétiens pour causer avec eux avant de leur permettre de communier demain.

Heureusement que ce gros travail touche à sa fin, et que lundi j'aurai l'esprit un peu plus en repos.

6 mai.

La reconstruction du village incendié s'achève. Lundi prochain nos gens évacueront notre maison de briques. Je ne m'en plains pas, car il me tarde de pouvoir m'occuper de mes plantations. Je vais recommencer à planter des haies, à repiquer des arbres; je passerai des journées entières sur les lieux avec les garçons pour essayer de « faire fleurir le désert. »

Vous ai-je dit qu'à côté des cases, on va m'en construire une qui nous servira de chapelle; j'espère que, l'ayant bâtie eux-mêmes, nos gens l'apprécieront et s'y

DiFFici i;n;s ma tkuikllks.

rendront volontiers pour y écouter l'Evang-ile. Ils sont (l'une ii^ norance inimaginable ; quelques-unes de leurs réponses sur Dieu ou sur Jésus-Christ nous feraient rire,

si elles ne nous faisaient j)leurer Nous semons dans

ces cœurs primitifs : Dieu veuille faire lever la semence !

Le nouveau villagre de Béthesda.

6 juin.

Ma femme est en pleine convalescence d'une fièvre qui l'a tenue huit jours au lit. Nous n'avons eu aucune inquiétude. Hier, elle est descendue pour le service de Sainte-Gène, avant peu elle reprendra ses occupations ordinaires.

Malheureusement les légumes s'achèvent à cause de la saison, la viande est rare et mauvaise, le lait fait à peu près défaut. L'épizootie a fait périr presque tout le bétail, c'est par centaines de mille qu'on compte les bétes mortes. Il est donc très difficile de soigner les malades, et cet état de choses n'est pas prêt de cesser. Cette difficulté extrême de se nourrir me préoccupe pour ma femme, surtout à cause de la situation où elle se trouve. Avant son accès de fièvre, la pensée de la renvoyer en France pour le grand moment ne m'était pas venue à l'esprit ; depuis lors, en constatant son état de

BENJAMIN ESGANDE.

Faiblesse, j'envisage cette question, en demandant à Dieu de nous montrer clairement sa volonté.

Cette maladie est malheureusement venue au moment où j'avais le plus de travail. J'avais pour la première semaine deux sermons wolofs, l'un pour l'Ascension, l'autre pour le dimanche suivant. Cette semaine dernière j'avais une réunion de préparation à la Sainte- Cène, le jeudi, un sermon wolof et un sermon français pour Pentecôte, c'est-à-dire hier. Pour comble, mon catéchiste est arrivé à ce moment ; il a fallu me mettre en campag-ne pour lui procurer un log^ement et une cuisinière provisoire, ce qui m'a coûté pas mal de démarches. Je vous dirai tout de suite qu'il m'a énormément plu ; il me sera d'une g-rande ressource; je le présenterai dimanche prochain à l'Eglise. Il a mon âg-e et a amené avec lui sa femme et son bébé d'un an.

17 juin.

Il y a quelques jours, nous avons eu un peu de pluie, mais pas encore de vraie tornade. La chaleur s'est sensiblement élevée. Voici nos différentes températures :

Du 28 au 29 mai :

Maxima : 26^, 27^, 28^.

Minima : 19^, 20^, 21^.

Du 3o mai au 5 juin :

Maœima : 27^, 38^.

Minima : 22^, 26^.

SKPAKATIOiN.

Au milieu de l'hivernage, le llieruKjrnètre se iiiaiiitient entre 3i et le jour, el 25 et hi nuil.

On ne parle [)lus beaucoup de l'épizoolie, et pour cause : presque tout ce ([ui était susceptible d'être décimé l'a été. La colonie a pris de g-randes précautions sanitaires, dans le but d'éviter que ces milliers de bêtes mortes ne nous amènent la fièvre jaune ou le choléra. L'hivernag-e sera un peu plus malsain, et surtout l'alimentation devient de plus en plus difficile. L'eau également commence à se faire rare et malsaine.

Devant tant de difficultés, je suis arrivé à la presque certitude que le retour de Gertrude est nécessaire. Je laisse ma personne entièrement de côté. Malg-ré le déchirement que j'en éprouverais, je suis prêt au sacrifice si Dieu me le demande. Qu'il est bon de marcher lorsqu'on se sent sur le chemin tracé par notre Père lui-même !

7 juillet.

Il est maintenant tout à fait décidé que Gertrude partira pour l'Europe par le premier paquebot d'août. Nous savons que Dieu nous a guidés, aussi sommesnous parfaitement calmes, quelque dure que soit cette séparation.

Les amis Brandt nous ont quittés le 26 juin, et c'est pour nous un vide immense. Nous demandons à Dieu de nous les ramener, ils sont si précieux, mais leur santé est bien délabrée

BENJAMIN ESGANDE.

i6 août.

Me voici donc seul, de nouveau, et cette solitude est plus dure que la première, avant l'expérience heureuse

de ces derniers mois L'arrivée de mon ami Forg-et

a été pour moi une grande consolation. Je l'ai connu à la Maison des Missions et l'aime beaucoup. Il est venu remplacer provisoirement M. Brandt, en attendant que le Comité ait trouvé son successeur définitif. Outre l'école des g-arçons qu'il dirig-era, il prêchera de loin en loin. Je lui ferai présider plus souvent les réunions intimes que je compte commencer bientôt dans mon salon tous les mercredis soir.

Contrairement au dicton populaire, « les jours se

suivent et se ressemblent terriblement. » C'est le

même travail qui revient tous les matins, qui se poursuit dans la journée et qui s'achève le soir. Si je n'étais pas rivé à Saint-Louis par mon travail de cabinet, et pour la surveillance de la maison et des fillettes, je prendrais plus souvent la clef des champs; j'explorerais les alentours de Saint-Louis, j'irais porter l'Evang-ile dans plusieurs villages, d'accès relativement facile, situés à quinze ou dix-huit kilomètres du chef-lieu. Ce dernier

travail me sourit beaucoup mais où en trouver le

temps? Je médite toujours certains beaux projets qui tous restent à l'état de beaux projets. Pour que notre Eg-lise prospère, il faudrait qu'elle fît de l'évangélisation ;

mais où sont ceux qui brûlent du feu sacré? Quand

on voit cette tiédeur, ces relâchements, ces chutes, ces désertions, — quand on se rend compte que les musulmans sont séparés de nous par un mur presque infran-

ACTIMTi; « I) IMVKIl » .

cliissable ; quand on voit des ^ens comme ceux de Bétiiesda, (jiii, senil)Ie-t-il, devraient entrer sans peine dans le royaume de Dieu, se tenir éternellement à la porte, hésitants et craintifs, oh ! comme on réalise alors qu'il y a sur le pays connue une malédiction divine, peut-être la malédiction de Noé sur Gam. Heureusement que cette malédiction n'est pas éternelle, et que l'œil de la foi disting-ue l'aube de temps nouveaux. L'œuvre est pénible : raison de plus pour travailler avec acharnement et persévérance. Ne sommes-nous pas appelés comme Jean-Baptiste à redresser les chemins tortus, et à aplanir les sentiers raboteux pour préparer la venue de Jésus dans les cœurs ?

6 octobre.

Au moment de reprendre notre activité « d'hiver, » j'ai convoqué Morin, Forget et Nichol à une espèce de conférence privée. Je leur ai soumis mes projets, et leur ai demandé leur concours. Nous avons décidé :

La création d'une réunion hebdomadaire d'étude biblique, dans mon salon, pour les Français.

2° La création d'un service d'évangélisation en wolof, à Sor, chez Nichol, en attendant que nous ayons construit notre chapelle. Morin a promis de nous aider dans la mesure de ses moyens.

3° Des visites régulières au dispensaire de Morin ; Nichol, Salimata et moi, nous irons, trois fois par semaine, parler aux malades.

i5 octobre.

Je monte demain, avec Forget, à Kerbala. Nous resterons absents six jours, puis nous commencerons, lui son école, moi la mise en train des nouveaux rouages de notre œuvre.

Ah ! quand donc nous arri^^era-t-il ici une belle fournée de missionnaires, comme pour les catholiques? Ils viennent de recevoir onze missionnaires qui vont occuper les postes du Soudan. Ils s'emparent du pays pendant que nous, nous piétinons sur place!

7 novembre.

Tu sais depuis long-temps la grande g^râce que Dieu nous a faite en nous accordant une petite Emilie, qui a heureusement fait son apparition en ce monde le 27 octobre, à Genève. Je suis dans la joie, comme tu le devines, et dans l'impatience de voir mon nouveau trésor

Notre course à Kerbala nous a fait du bien à Forg-et et à moi ; elle a été pour nous une sorte de « retraite. » J'avais besoin d'un peu de repos et de calme ; la responsabilité de l'œuvre parfois m'écrase ; quand je sors d'une difficulté, c'est presque toujours pour en affronter une autre, et bien rares sont les semaines où je n'ai pas quelque pénible affaire sur les bras.

16 décembre.

L'école du dimanche m'occupe beaucoup en ce

inonienf, à cause des canlicjuos de Noël qu'il nous faut préparer. Si les entants profitent de mes leçons, ils chanteront très gentiment, car je suis très sévère. Ils onl une très mauvaise habitude, celle de ne jamais connnencer à la première syllabe, aussi cela fait-il le plus déplorable effet. Par exemple au cantique « Louange à Dieu, paix sur la terre, » rég-ulièrement malgré mes recommandations, ils me laissent commencer « Lou, » et ils ne prennent qu'à « ange. » Alors je leur demande s'ils me laissent les menacer du loup, pour appeler aussitôt Vange à leur secours. Il ne faut pas pourtant que je me plaigne trop ; ils ont fait de grands progrès dans l'art musical, les cantiques de Noël surtout les intéressent, et ils les chantent avec un entrain qui fait plaisir à voir. Ils se promettent tant de merveilles de notre fête !

J'espère que nous aurons une fête réussie je voudrais pouvoir ajouter : et bénie. Car nous avons grandement besoin que la bénédiction repose sur nous et sur notre Eglise. Si, pendant l'année qui s'achève, elle a essayé de secouer sa torpeur, elle est encore bien loin d'être bouillante. Aussi, dimanche dernier, me suis-je senti pressé de faire entendre de sérieux avertissements à notre troupeau en prêchant sur ces paroles de l'Apocalypse III, 1 6 : « Parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid, ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » Demain, nous aurons un service d'humiliation. Puisse cette humiliation être vraiment sincère, et devenir le point de départ d'une ère nouvelle !

Je crois qu'avec l'aide de Dieu nous aurons une bonne année. L'impulsion est donnée, nous n'avons

BENJAMIN ESGANDE.

qu'à continuer. Les réunions marchent, je ne dirai pas très bien, car nos débuts sont modestes, mais suffisamment bien pour que nous soyons encouragés. Nichol a de l'entrain, Forget en a, nos quatre anciens élèves commencent à en avoir un peu. Je compte que nous allons beaucoup travailler, et que ce ne sera pas sans résultat.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai été ravi d'apprendre que ma belle-mère accompag-nerait Gertrude à son retour ici. Je suis extrêmement heureux qu'elle fasse bonne connaissance avec notre œuvre et avec notre « home » qui est vraiment un bien gentil petit nid, que le petit oiseau, sans plumes encore, va embellir cependant et ég-ayer par son doux gazouillement. Nos fillettes se disputent déjà l'honneur de porter la petite « Miette. » Il y en a sur lesquelles nous pouvons compter, mais d'autres aussi qui ne se feraient aucun scrupule d'exposer notre bébé au plein soleil de midi.

17 janvier 1898.

J'avais décidé avec Nichol de faire une course d'évang-élisation hier après-midi. Nous n'avons pas pu. A sept heures du matin, Zénabou, une de nos anciennes élèves, nous apporte son petit g-arçon mourant. J'appelle le Morin, nous le soig-nons aussi énerg-iquement que possible, mais en vain, à huit heures et demie il mourait. Alors j'ai dû faire une foule de démarches : à la mairie, au cimetière, chez le charpentier, pour le cercueil. Enfin, à quatre heures et demie

ÉVANGKLISATION A SOK.

du soir, j'ai présidé renterrement qui n'a pris fin quVi six heures. Toute ma journée a ainsi été prise.

Le Comité vient de m'auloriser à acheter un terrain dans le faubourg- de Sor, et à y construire une chapelle en planches et un petit presbytère pour Xichol.

Je crois que nous ferons dans ce village une œuvre durable. Certes, cette œuvre est difficile, les commencements sont ardus, les déceptions sont parfois vives. J'ai néanmoins la conviction que nous arriverons à quelque chose, et que Sor sera la pépinière où se formeront la plupart de nos paroissiens et de nos membres d'Eglise. Dimanche dernier il n'y avait pas moins de vingt étrangers à notre culte, ce qui est énorme. Ces cultes se font entièrement en wolof, ce que j'aime beaucoup, comme d'aller dans les cases pour engag-er les gens à venir nous entendre. Je voudrais avoir plus de temps à consacrer à ces visites, car c'est en cela, à mon sens, que consiste la véritable œuvre d'évangélisation.

A M. Krufjer.

3i janvier.

Il y a beaucoup de brebis malades dans notre troupeau, et je m'efforce de les fortifier et de les affermir. Mais beaucoup m'en veulent de ne pas les combler de présents, comme M. Taylor avait, parait-il, l'habitude de faire. C'est la méthode inverse que je désire suivre; je voudrais amener nos chrétiens à soutenir leur Eo-Hse.

Vous m'exhortez à entrer en contact personnel avec les indigènes. C'est à cela que je travaille d'une manière toute spéciale depuis quelques mois. Nous avons commencé l'évang'élisation du village de Sor qui compte trois mille âmes au minimum. Nichol et moi parcourons le village pour nous faire connaître et pour inviter les gens à nos réunions du dimanche. Nous allons chez tous, Wolofs et Bambaras, fétichistes et musulmans , sans distinction. Ce sont ces visites qui me donnent le plus de joie. Certes, j'ai des progrès à faire pour amener la conversation sur le terrain religieux et pour l'y maintenir. J'ai des progrès à faire pour savoir comment m'y prendre suivant que je m'adresse à un fétichiste ou à un musulman. L'expérience m'apprendra cet art-là. Néanmoins, je jouis beaucoup de mes visites; je tâche de parvenir jusqu'à la conscience des gens, de mettre au jour leur besoin de pardon, de paix et d'espérance, et si même je n'obtiens pas toujours la promesse qu'ils viendront à nos services, je sens que ma journée n'a pas été perdue. 11 faut que l'Evangile se montre, ici, ce qu'il s'est montré partout ailleurs : « une puissance à salut pour toute âme d'homme. » Il ne peut pas se faire qu'il ne triomphe pas de l'islam ; et qu'en attendant de remporter sur lui une victoire complète, ce qui sera peut-être l'œuvre d'un siècle, il ne commence pas par remporter quelques victoires partielles. Je travaille donc avec joie. Il fait si bon sentir qu'on travaille pour le Maître et qu'il nous prépare Là-Haut la récompense !

PKKI'ARATIFS d'aKUIVKE. iSi

7 février.

La maison esl sens-dcssus-dessous, car je liens à recevoir digiKMnenl nies voyag-euses. Jeudi dernier, jour de congé pour les écoles, je n'avais pas moins de douze jeunes ouvriers et ouvrières, sans compter le maçon et ses aides. Et je devais surveiller tout ce mondelà. Pendant que trois garçons cassaient de la brique pour faire du béton, trois autres nettoyaient mon cabinet d'en haut qui, transformé en atelier photographique depuis plusieurs mois, était devenu un vrai taudis. Quant aux fdles, les unes lavaient les fenêtres, d'autres époussetaient les persiennes, d'autres enfin nettoyaient les planchers à grande eau. Il fallait conseiller les uns, tirer l'oreille aux autres, mettre d'accord ceux-ci, réprimander ceux-là, et d'une façon générale, leur mettre à tous l'épée dans les reins Le soir, j'étais moulu.

Samedi matin je pars. Dieu voulant, pour Dakar. Je passerai ma journée de dimanche à visiter les protestants de la ville, et le lundi, vers sept heures du matin,

je grimperai l'échelle du navire Les enfants, g-ar-

çons et filles, apprennent des poésies pour les réciter à Gertrude. Nous leur permettrons un soir de déployer leur talent de récitation, et de montrer en même temps combien est grand leur amour pour le sirop et les petits g-âteaux.

(iuel-Nilar, vu de la maison de la mission à Sainl-Louis.

ANNÉE :i893

Retour de Madame Escaude. — Prédications et travaux. — Le choléra à Saint-Louis. Constructions à Sor. — Arrivée et séjour de Madame Lasserre et de M. Pétrequin.

i6 février 1898.

Me voici de nouveau en famille. Quel bonheur ! Mes trois voyageuses sont bien arrivées. C'est lundi i3 que le paquebot est entré au port. Je ne vous décris pas

mon arrivée sur le pont Petite Miette est bien la

plus délicieuse petite créature, de l'avis de tous. Demandez à Dieu qu'il nous la conserve longtemps, si telle est sa bonne volonté. Que de dangers l'entourent dans ce pays! Mais Dieu est puissant pour la garder à l'ombre de ses ailes.

6 mars.

Samba Coumba est à Saint-Louis pour nous aider.

Sa femme restera à Kerbala jusqu'à ce que j'aie trouvé quelqu'un pour les remplacer. Nichol s'occupe activement de son ministère ; il évangélise surtout Sor, et si les réunions que nous y tenons tous les dimanches ne sont pas encore ce que nous les voudrions, du moins nous donnent-elles bien des encourag-ements. Les visites que je fais dans ce villag'e avec Nichol sont ce que j'aime le plus dans toute l'œuvre de mon ministère, parce que ces visites me mettent en contact avec l'âme des g'ens. Mon catéchiste a eu la douleur de perdre récemment son enfant. Dieu veuille que cette consécration douloureuse de son ministère parmi nous soit en ])énédiction.

21 mars.

Je suis revenu ce matin de Kerbala où j'étais monté avec ma belle-mère ; nous avons beaucoup joui de ce court voyage. Nous avons tenu un culte dimanche.

Encore une fois, la semence a été répandue l'aura-

t-elle été en vain ? Gomme il fallait s'y attendre, on m'a supplié d'y envoyer un missionnaire à poste fixe ; nos visites ne sont pas suffisantes. On nous a affirmé que le village s'agrandirait beaucoup le jour où la « maison » sera habitée. En effet un grand nombre d'esclaves fugitifs n'osent pas se fixer à Kerbala de peur que leurs maîtres ne viennent les y chercher. Un missionnaire accorderait protection et sécurité aux captifs

Voici les fêtes de Pâques qui s'approchent, et avec elles une foule de services français et wolofs. Le lundi, nous aurons une grande cérémonie de baptêmes. Miette

SKMAINE SAINTi:.

sera baptisée en même temps que la petite Mary Mori/i et cinq autres enfants noirs de notre Ei^Iise. Je parlerai en wolof, traduit par Sand)a en baml)ara. Morin parlera en français, je pense.

9 avril.

C'est dimanche. J'ai prêché ce matin en wolof, je suis allé à Sor, cette après-midi, pour présider notre réunion. Mes occupations se muhiplient : depuis plus d'un mois, elles enjambent véritablement les unes sur les autres, sans me laisser de répit. Laissez-moi vous raconter la semaine de Pâques, vous jugerez par là de mon travail.

Jour des Rameaux : deux services en wolof, un le matin à Saint-Louis, l'autre l'après-midi à Sor.

Mercredi saint : réunion de préparation à la Sainte- Gène, en wolof.

Jeudi saint : réunion en bambara à Bétliesda.

Vendredi saint : deux services, un le matin en wolof, l'autre le soir, en français.

Dimanche de Pâques : Nichol prêche le matin en wolof. A l'issue du service je distribue la Gène. Aussitôt après, on m'annonce que l'infirmier chef de l'hôpital (un protestant) s'est suicidé, et qu'à quatre heures et demie, j'aurai à présider l'enterrement. Etant donné l'auditoire de choix que j'allais avoir, j'ai dû mettre de côté mon sermon du soir et préparer mon allocution funèbre. A six heures et quart, je rentrais du cimetière. A huit heures, prédication en français.

Lundi : baptême de sept enfants. Gomme la liturgie

n'existait pas en wolof, j'avais dû la traduire, ce qui a été un gros travail.

Mercredi : mariage d'une de nos libérées. Pour cette cérémonie j'avais dû également traduire la liturgie en wolof. C'est du travail fait, maintenant, mais que de peine ne m'a-t-il pas coûté !

Je pourrais ajouter que je n'ai pas dû aller moins de douze fois à la mairie, au tribunal ou à l'enregistrement — douze fois, seulement dans la semaine qui a précédé le mariage — pour obtenir les papiers nécessaires.

Si je vous raconte cela, ce n'est point pour me glorifier, c'est pour vous montrer qu'il y a du travail à faire ici, preuve que nous n'y sommes pas inutiles. Je ne crois pas exagérer, en disant que je n'ai pas une heure sans quelque travail un peu pressant à faire.

A Madame Bœgner.

17 avril.

Je viens d'embarquer ma belle-mère qui a passé deux mois avec nous, deux mois qui ont été bien

doux Nous allons reprendre la vie à trois. Dieu

veuille que le bonheur, au lieu de rétrécir nos cœurs, les élargisse et les fasse battre pour les déshérités de ce monde !

Nous travaillons avec joie : l'œuvre est si différente d'il y a deux ou trois ans I Ah ! quand je me reporte à ce temps-là, je me demande comment j'ai pu vivre dans de telles conditions. Aujourd'hui que beaucoup d'obs-

IJAi' l KMKS.

larlcs ont été écartés, nous vivons, Tœnvre marche, et si sa proi^ression n'est i^iière sensible, du moins pouvons-nous affirmer qu'elle n'est pas stalionnaire.

Vous dirai-je combien nous jouissons de noln^ petite Miette? A ([uoi bon, vous le devinez sans peine. Je n'aurais pas cru qu'un enfant pût donner tant de joie. Personnellement, j'en sufToque presque.

2O avril.

Hier, je me suis levé à cinq heures pour aller à cheval au terrain de Ngalel, à six kilomètres de Saint- Louis, que je viens d'acquérir contre une redevance annuelle au chef de la province, pour opérer le partag'e des loiigans (champs de mil, de patates, etc.) entre nos libérés de Béthesda. Nous y sommes restés jusqu'à onze heures, avec Morin et nos gens, mesurant, plantant des piquets, en plein soleil, au milieu des buissons. J'étais brisé, en revenant

Ce matin, je me suis occupé de Niélé, la fugitiA^e. De peur d'être reprise par la police, Niélé s'est réfugiée dans notre maison. Je ne pouvais l'y garder sans autorisation. Je l'ai menée au tribunal où l'on a écouté mes raisons. Je crains que, pour donner le dernier mot à la loi, on ne la rende à son maître qui, d'ailleurs, est vin très honnête homme ^.

L'instruction religieuse de nos garçons touche à sa

^ Cette jeune fille, esclave libérée, avait été confiée par les soins du tribunal à une famille de mulâtres de Saint-Louis où elle devait rester jusqu'à sa majorité. Ne supportant pas cette vie de dépendance, elle s'était enfuie à Bétbesda.

fin. Albert m'a demandé le baptême; Jacques, qui a été baptisé enfant , m'a prié d'être confirmé en même temps; Morin et F'org-et les interrog-eront et me donneront leur avis. Jean m'a prié d'attendre un peu ; sa conduite n'est pas entièrement satisfaisante, et je préfère ne pas précipiter les choses. Joseph, l'apprenti horlog-er, vient de dire à Salimata qu'il est disposé à recevoir le baptême. Cela ne me suffit pas, et j'attendrai qu'il soit prêt. Quant à Mahmadou, le §"arçon de Morin, il est un peu jeune, et du reste je ne le crois pas encore converti.

3 mai.

Jusqu'à Pentecôte, mon temps va être étonnamment rempli. Sans compter les prédications en wolof, et les réunions intermédiaires, je dois donner deux sermons en français. Puis le jeudi de l'Ascension, je baptiserai Albert et confirmerai Jacques. Quelle joie ce sera pour nous ! Pendant toute la semaine prochaine nous aurons chaque soir une réunion tenue par un évangéliste indig*ène de Sierra-Leone, en passage ici.

Pendant ce temps, je suis en pourparlers au sujet du terrain de Sor que je veux acheter pour y construire la petite chapelle. Le propriétaire se montre intraitable, son dernier prix est 2i5o francs. J'hésite et je parlemente. Je ne puis cependant pas trop retarder, car il faudrait que la maison Nichol soit construite avant l'hivernage. Je crains fort cependant que cela me soit impossible.

UN KNKANT IM{( JK.

i8 mai.

,1e suis sur Je poinl de couelure Facliat du terrain. Sitôt que ce sera fini, je m'occuperai à réunir les matériaux pour les constructions (jue je commencerai dès que les pluies auront cessé.

L'œuvre de Sor va donc s'organiser. Je me demande s'il ne serait pas bon d'y avoir une école, la petite chapelle pourrait servir de salle de classe. J'y placerais peut-être Bilali qui va terminer ses études à Bordeaux. C'est une question à l'étude, mais il me semble qu'elle s'impose, et on me conseille beaucoup de la résoudre affirmativement .

5 juin.

Gertrude et moi sommes plus ou moins brisés par suite du temps et surtout des événements. Marguerite Seck et Jean ont fui de la maison, elle hier soir, lui ce matin. Où sont-ils allés? Oh ! comme nos cœurs sont déchirés ! Nous aurions voulu pleurer toute la journée. Encore pour Marguerite, ce n'a été qu'une escapade, fruit d'un coup de tête ; on vient de nous la ramener, Gertrude est auprès d'elle, tout sera bientôt terminé. Mais Jean ! c'est sur lui que je pleure surtout, sur lui qui nous a donné un moment tant d'espoir et qui vient

de chuter si profondément Je ne veux pas dire que

tout espoir soit perdu, mais il nous en reste bien peu. Un instant j'ai songé à recourir à la violence : l'enfant nous a été confié par le tribunal, et je puis me le faire rendre par la police. J'ai renoncé à ce moyen. Dans sa

BEXJAxMIN ESCANDE.

situation d'esprit, il n'aurait que des inconvénients. Le mieux est que Jean fasse ses expériences : elles seront rudes, je le crains. Il faudra qu'il travaille pour vivre, or Jean n'aime aucun travail. Dans tous les cas, il sait une chose : ma porte lui est ouverte et il peut revenir (juand il voudra; je lui ai pardonné, il sait que je ne lui garde pas rancune pour ses fautes passées. J'aime à croire qu'au premier jour de disette, il nous reviendra. Albert et Jacques ont une œuvre à faire auprès de lui; je l'ai mise sur leur conscience. Ces deux chers g-arçons nous donnent de la joie. Dieu les aide à tenir ferme !

Le rayon de soleil qui perce à travers tous les nuages, c'est notre Miette chérie. Aujourd'hui, en apprenant la fuite de Jean, je me suis mis "à arpenter le salon bruyamment, parlant à voix haute, quand soudain Miette, assise sur les genoux de sa maman, éclate de rire et

pousse un de ses oh! si charmants. J'étais désarmé

A part quelques petites misères sans gravité, notre trésor va très bien, distribuant ses sourires à tout le monde, sauf à Ntié, qu'elle trouve décidément trop laid !

Il vient de venir pour me demander de lui prêter quinze ou vingt francs. Depuis vingt jours, c'est le septième qui me fait une demande semblable. Je ne sais vraiment pour qui l'on me prend. Depuis longtemps, j'ai pris la résolution de ne point prêter à nos membres d'Eglise. Cela crée toujours des ennuis et n'est presque

jamais profitable à celui qui emprunte à l'autre non

plus! Thénen-Gertrude est la seule qui m'ait rendu ce que je lui avais prêté. Si l'on ne veut pas de moi comme prédicateur de l'Evangile, eh! bien, tant pis, je ne me

Page 1