‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 42 sur 45 · EN A VA M · texte numérisé non relu

EN A VA M

nous luttons contre le paganisme ou l'islamisme, tandis (|u'à Sainl-Louis (sauF en ce (jui concerne l'œuvre fran(;aise auprès des Européens) nos plus beaux coups d'épée ressemblent terriblement à des coups d'épée dans l'eau.

9 mai.

La question de l'extension à donner à l'œuvre est loin d'être mûre. J'hésite entre le Soudan et les Rivières du Sud. Tout me porterait vers le Soudan (Niger supérieur), mais rien n'est encore venu nous montrer que la porte est ouverte, tandis que des propositions sérieuses nous ont été faites pour les Rivières du Sud, et même pour le Bénin où le gouverneur Bing-er nous invite à porter nos efforts. Ce qui manque, c'est en premier lieu /es hommes. L'argent aussi, mais l'arg-ent suit les hommes, et je suis sûr que le jour où notre nouvelle œuvre serait lancée, ce ne sont pas les dons qui lui manqueraient. Pour nous, nous sommes prêts à partir quand le signal sera donné. Mais comme Moïse, nous disons à Dieu : « Si ta face ne vient, ne nous fais point monter d'ici » (Exode XXXIII, i5). Il nous tarde cependant de plier nos tentes pour les planter ailleurs

Dimanche prochain, jour de Pentecôte, je baptiserai un de mes anciens catéchumènes, Joseph. Travaillé depuis longtemps par le désir d'être chrétien, il a fini par se décider à la suite d'une vision où il entendit Dieu lui dire : « Pourquoi n'es-tu pas baptisé ? »

T'ai-je dit que je me porte toujours bien ? Cela va tellement de soi, que facilement je l'oublie.

29 mai.

S'il faut marcher avec prudence, il faut aussi marcher avec foi, et si l'appel du capitaine Bing-er est bien réellement une porte que Dieu lui-même nous ouvre, il faut résolument y entrer, sûrs que Dieu nous y précédera pour nous y bénir.

Mais comme le déficit me pèse ! Quel boulet ! J'espérais que notre mission du Sénég-al allait recevoir une nouvelle impulsion, je commence à perdre courage. On s'use ainsi à passer de l'espoir au découragement, et depuis que je suis ici, depuis cinq ans, que fais-je d'autre, sinon de courir d'un extrême à l'autre? Parfois je me dis : Dans dix ans y aura-t-il quelque chose de fait par ici, la mission aura-t-elle enfin pris son essor... ou bien en serons-nous encore à attendre qu'un vent favorable souffle du ciel pour gonfler nos voiles ? Oui, l'on s'use à toujours penser ainsi. Ah ! si les chrétiens de France voulaient faire un effort généreux pour porter le budget de l'œuvre au demi-million, et nous permettre d'aller en avant pour la gloire de notre Maître !

18 juin.

Hier dimanche, nous avons eu une bonne journée : le matin, passablement de monde au culte wolof ; l'après-midi, trente-sept enfants à l'école du dimanche de Sor, et une dizaine d'adultes à la réunion d'évangélisation. C'était vraiment bien encourageant, et nous permet d'espérer que cette œuvre de Sor prospérera avec l'aide et par la grâce de Dieu.

TRANSFERT A SOK ?

J'ai passé, ces derniers temps, par des inomenls de grande Iristesse. Moi (pii suis absolument (^ni^nG à l'idée du réveil, ([ui avais rêvé, ([uand j'étais en cours d'études, d'avoir une l^i»iise vivante, « réveillée, » et de pousser mes laïques au travail, je suis parfois honteux d'avoir une Eglise morte (malgré mes prières et mes efforts), et des laïques sans activité. Oui, c'est humiliant pour moi, et j'en suis à me demander si le principal obstacle au réveil, ce n'est pas en définitive

moi, moi avant tout Ah ! que ces humiliations me

conduisent à rechercher toujours plus la communion de mon Sauveur !

A M. Krûger.

i6 juillet.

Vous ai-je parlé de mes projets concernant le transfert de l'œuvre proprement missionnaire à Sor ? A mon avis, elle ne peut pas se développer à Saint-Louis même. Les habitants indigènes de l'ile, pour rien au monde, ne mettraient le pied dans notre chapelle, tandis que plusieurs sont déjà venus à nos réunions de Sor. Dès le début, c'est à Sor qu'on aurait dû établir l'œuvre ; si on l'eût fait, je crois pouvoir dire qu'elle n'eût pas végété de la sorte. Il n'est pas trop tard pour revenir sur son erreur. Quand le temple sera construit et que le pasteur sera établi à Saint-Louis, rien n'empêchera le missionnaire, avec les écoles, de se transporter à Sor. Là est la véritable œuvre missionnaire. Là, notre

influence (je veux dire celle de l'Evangile) pourra avec l'aide de Dieu entamer les masses. Là, nos écoles auront des élèves, tandis qu'ici nous n'avons guère que nos internes. Du reste nous allons faire l'expérience. Dès novembre prochain, nous ouvrirons une école à Sor, et nous verrons bien si on la fréquente. Personnellement je n'ai aucun doute. Ce que je crois plutôt c'est que Bilali seul ne suffira pas à la tâche. Nous aurions alors une indication très précise, qui ne nous permettrait plus d'hésiter à transférer l'école des garçons de Saint-Louis à Sor. Notez bien que les élèves de l'école de semaine viendront à l'école du dimanche, ce que nous ne pouvons pas obtenir de nos quelques externes de Saint-Louis. Déjà cette école du dimanche est prospère. Nous j avons compté un jour soixante-deux élèves, un autre jour cinquante-sept. La moyenne est d'une trentaine... et nous sommes au début. C'est un début encourageant qui nous donne à croire que notre travail dans ce faubourg ne sera pas entièrement vain.

Les adultes sont plus difficiles à conquérir. Dans la mesure du possible je les visite de case en case, cherchant à amener la conversation sur les sujets sérieux. Ils écoutent, ont l'air de vous comprendre, de vous approuver même. Mais de tout cela que reste-t-il? Dieu seul le sait. C'est du grain que nous jetons en terre. A Dieu de le faire germer. Il est évident que si jamais nous transportons nos pénates à Sor, cette évangélisation de case en case nous sera plus facile. Ce sera vraiment de l'œuvre missionnaire et c'est après cette œuvre-là que je soupire depuis bien des années déjà.

UNE TOH.NADi:

iG août.

Salimata, à (jiii le Comité avait offert un congé en France, vient de le refuser pour des raisons d'ordre privé. Mais comme je vais recevoir, en novend)re prochain, une institutrice européenne, Salimala (piittera la maison. Je ne la crois plus capable de diriger nos fillettes devenues grandes. Si elle reste au service de la Société, ce sera probablement comme institutrice adjointe. Bilali, qui vient de revenir de Bordeaux, commencera dès l'automne notre nouvelle école de Sor, sous la surveillance de Nichol.

i5 septembre.

L'hivernage , qui est sous tant de rapports une période de souffrance, nous offre aussi des spectacles mag-nifîques. Hier soir, entre neuf et dix heures, nous lisions au salon. Sur la maison voisine se reflétaient des éclairs de toute beauté ; mais le ciel était trop pur, illuminé par la lune dans son plein, pour nous inspirer la moindre inquiétude. A dix heures, je sors sur le balcon : le ciel venait de se couvrir, les éclairs se succédaient de seconde en seconde. Nous courons réveiller les fillettes pour rentrer les bancs et tables de l'école, qui étaient dans la cour pendant les réparations de la salle de classe. A peine avions-nous fini, qu'un vent épouvantable se déchaîna, soulevant des tourbillons de sable; cinq minutes après, le plus bel orag-e qu'on puisse imaginer éclatait sur nos têtes, accompagné des éclairs de plus en plus beaux et du fracas du tonnerre. On ne se lasse pas d'admirer de tels spectacles

6 octobre.

Il semble que la saison pluvieuse touche à sa fin ; ce ne sera pas trop tôt, car je n'ai pas pu faire g-rand chose pendant cet hivernage.

En attendant que nous recevions une institutrice européenne, c'est nous qui nous occupons des fillettes. Le lundi et le jeudi nous allons toujours à Béthesda. Les filles d'abord, les garçons, Pétrequin et moi, ensuite, nous nous baignons dans le fleuve avec délices. Nos garçons manquent un peu de poli — cinq d'entre eux savent à peine le français ; mais nos fillettes sont bien gentilles et nous jouissons beaucoup d'elles.

g novembre.

Le 6 dernier, ma nouvelle école de Sor a été ouverte. Gomme je désire choisir mes élèves (je prends ceux sur lesquels nous pouvons avoir le plus d'influence), nous ne comptons encore que onze écoliers ; mais d'ici à peu, nous atteindrons la vingtaine. Je n'irai guère plus loin, car il faut que Bilali puisse suffire à la tâche. Je crois qu'avec cette école-là nous ferons de la bonne besogne, et qu'elle donnera un bon coup de main à l'œuvre proprement missionnaire. Le Comité de V Alliance française Saint-Louis, dont je fais partie, me donne pour cette école un subside annuel de 45o francs.

i6 novembre.

Vous savez que dans l'impossibilité de trouver une

insliliili'ice pour nolro ('colo, le Coiiiit*' nous a onvovi' ma l)elle-sœur, M"'' Eniilie Lasserre, pour œl liivn-. Elle vient d'arriver au milieu de nous en bonne sanlé. Je ne vous dis pas notre joie de la posséder (tendant (piel([ues mois.

Dès (pie ses bag-ages seront arrivés, nous serons prêts à recevoir le nouveau trésor qu'il plaira à Dieu de nous donner.

A Madame Bœcjner.

7 décembre.

Je pense que vous avez été informée de l'heureux événement qui nous est survenu le 28 novembre dernier : la naissance de notre petit Gustave. Grâce à Dieu tout va aussi bien que possible : ma femme reprend rapidement ses forces, l'enfant est très prospère; notre joie est sans mélange. La présence de ma belle-sœur est pour nous un inappréciable secours. Je ne sais, vraiment, ce que j'aurais fait sans elle. A nous deux nous pouvons faire toute la besogne, l'école des fdles a été à peine interrompue.

L'année va se terminer Quel bonheur s'il nous

était donné de vous revoir l'année prochaine! Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. C'est à lui que nous nous en remettons pour le choix de la route que nous devons suivre.

Le Bourdiaux à Dagaiia.

Réveil religieux dans les écoles et à Bélhesda. — Séjour à Kerbaia. — Congé retardé. — Départ de M^® Lasserre et de M. Pétrequin. — La question du Soudan. — Arrivée de M. et Pétrequin, et de Butiner.

2 janvier 1,895.

Nous avons eu de bonnes fêtes de Noël... Le jeudi 2 7 décembre, a eu lieu notre arbre de Noël à Sor; nous étions cent vingt dans notre petite chapelle. Contrairement à ce que nous prévoyions, il y a eu beaucoup d'ordre, et tout s'est fort bien passé. Nos internes chantaient les cantiques, Nichol et moi avons parlé en wolof, Pétrequin en français. Puis est venue la distribution qui consistait en billes, toupies, porte-monnaie pour les garçons ; en perles et petites poteries pour les filles ; en aiguilles et fil pour les femmes ; et pour tous des bonbons. L'arbre lui-même, un filao, n'était pas mal du tout. Bien enguirlandé et bien illuminé, il faisait un effet superbe, dans notre chapelle toute décorée de verdure. Inutile de vous dire si nos jeunes « Soriens »

ont été éblouis et charmés; nous espérons n'avoir pas jeté en vain la bonne semence.

Le lendemain 28, c'était au tour de nos libérés de Béthesda d'avoir leur fête. Nous avons remplacé l'arbre par des lanternes vénitiennes dont nous avons garni toute notre case-chapelle, et qui ont fait le ravissement des quarante hommes, femmes et enfants qui s'y pressaient. Quelques vêtements que nous avions reçus de Paris peu de jours avant ont fait leur bonheur, ainsi que les bonbons que nous y avons annexés.

Nous avons enfin eu une bonne soirée de longueveille. Nous étions quinze en tout. Gela a été très cordial : nous avons beaucoup chanté, lu des choses sérieuses, prié; nous en avons beaucoup joui.

^ 5 janvier.

Les 5ooo francs que nous avons demandés au Conseil g-énéral, pour notre futur temple, nous ont été accordés. Il est vrai que, le même jour, le Conseil votait 35,000 francs pour achever une chapelle à Notre-Dame de Lourdes à Sor! N'en soyons pas jaloux, et estimons-nous heureux qu'on ne nous ait pas répondu par un non très poli. J'espère que les choses marcheront rapidement et que la construction des charpentes en fer pourra commencer pendant mon prochain séjour en France, d'où je les ramènerai à mon retour ici. En attendant, je soupire après un collègue. Que Dieu le choisisse lui-même et me l'envoie bientôt pour partager avec moi une tâche qui devient de plus en plus lourde !

KM iN voicr i N i{i';vi;ii// 2 2,3

() j;invier.

A la loiit^'iio-veille, nous avions de nous ri'unir

Ions les (|iiinze jours, le mercredi, pour une élude hil)li(|ue. Aujourd'hui a en lien la première réunion ; nous nous entendons sur le caractère de ces réunions, et nous clioisissons quelques sujets. (Journal.)

1 7 janvier.

Au culte de Béthesda, aujourd'hui, je parle sur Zachée, et je termine en disant : « Quel est le premier d'entre vous qui viendra m'annoncer qu'il a suivi l'exemple de Zachée, c'est-à-dire qu'il a reçu Jésus dans sa maison et dans son cœur? » Dieu veuille que cet appel, fait en son nom, ne reste pas sans réponse !

ig janvier. — Ce matin, sont venus Lamine et Adama, sa femme, de Béthesda; ils venaient me dire qu'ils veulent se convertir et être des chrétiens. Le mari m'apprend que, depuis quelque temps déjà, il voulait me le dire ; seule, la crainte que sa femme ne fût pas d'accord avec lui, l'avait retenu. Maintenant qu'elle aussi s'était décidée, il venait tout heureux m'annoncer la nouvelle. J'ai longtemps parlé avec eux, et j'ai pu me rendre compte combien leur démarche était sérieuse. Adama m'a déclaré que, se sentant mauvaise (mauvaise au point d'être détestée des autres gens de Béthesda), elle voulait changer de vie, et voilà, elle s'était déterminée à se tourner vers Dieu.

20 janvier. — Au culte de Sor, cette après-midi, je me sens pressé, après avoir lu le récit du magnifique

réveil au Zambèze, d'adresser un sérieux appel à nos garçons et à nos fillettes. (Journal.)

22 janvier.

Nous avons eu l'immense joie de voir plusieurs de nos enfants se décider pour le service de Dieu. Une de nos fillettes s'était déjà convertie à la fin de 1898 et nous a toujours donné satisfaction depuis. Six de ses compagnes viennent de suivre son exemple ; la huitième est trop jeune pour comprendre ces choses, elle n'a que six ans. Deux d'entre ces nouvelles converties auront bien des luttes pour rester fidèles, nous tremblons pour elles, mais Dieu est puissant pour les garder.

24 janvier.

Au culte de ce matin, pour encourager nos jeunes converties, je leur parle sur Esaïe XL, i i : « Gomme un berg-er, il paîtra son troupeau, il prendra les ag*neaux dans ses bras. » Samuel Vauvert m'annonce qu'il s'est converti. C'est trop de joie que Dieu nous donne ! Oh 1 si Dieu pouvait toucher le cœur des adultes, comme il a touché le cœur des enfants !

3 février. — Quel bonheur! Lamine et Adama sont venus me dire qu'ils ont fait le pas décisif, que maintenant ils ne désirent pas seulement devenir chrétiens, mais qu'ils le sont. Dieu soit loué ! (Journal.)

5 février.

En même temps que ces conversions s'accomplis-

TOUJOURS i'AS DE KKMI'LA(^;AM . 'A 'A,)

saiciil, une ['(Miinie de Soi* nous a maiiiFosté son désir (l'olre chrétienne. Elle esi une nouvelle venne au niilien de nous; il y a six mois, elle nous ii»'norail; elle sait donc très peu de chose, aussi est-ce trop tôt pour dire (pi'elle est convertie ; du moins pouvons-nous affirmer qu'il y a chez elle beaucoup de l)onne volonté et un réel désir de trouver Dieu.

Il y a à Bélhesda un autre couple qui est sous de sérieuses inq)ressions. L'honmie voudrait être chrétien ; sa femme résiste et l'en empêche. Je leur ai beaucoup parlé à tous deux; cette après-midi encore, je vais aller les voir. J'aimerais tant qu'ils se décidassent... Il faut que nous obtenions encore de Dieu d'autres bénédictions.

12 février.

Première leçon de catéchuménat à Ami, Lamine et Adama. Quelle joie pour moi d'aller deux fois par semaine à Béthesda pour ce cours d'instruction religieuse ! (Journal.)

i6 février.

Si nous avons eu nos joies, grâce à toutes ces conversions que Dieu nous a données, nous avons eu nos chagrins, et ils ont été grands. Deux de nos jeunes gens, anciens élèves, vont sous peu recevoir l'avis de leur mise sous discipline. Et pourtant, que n'avons-nous pas fait pour eux, pour les attirer à nous, pour les engager dans un travail, ce qui eût pu les préserver

en une certaine mesure au moins, des g-randes tentations qui s'offraient à eux! Rien n'a réussi. A ces jeunes gens il faut la pleine indépendance, il faut fumer, boire de la bière, aussi est-ce en fumée et en vapeur que leur piété s'est dissipée.

20 février.

J'avoue que je n'ai guère le courage de parler de

mon congé aussi longtemps que je ne vois pas mon successeur poindre à l'horizon. Si ce successeur ne se trouve pas il faudra bien que je reste. J'estime cependant qu'il serait plus prudent que je rentre en France. Je suis fatigué au moral plus encore qu'au physique. C'est épouvantable comme l'âme s'anémie sous ces latitudes. Il est vrai que le réveil dont je vous ai entretenu nous a largement réconfortés.

La santé de ma femme n'est pas mauvaise; pourtant elle aussi est bien fatiguée. Quant à ma fillette il lui faut à tout prix l'air du pays natal. Même si je ne rentrais pas, je l'enverrais en Europe. Je suis effrayé rien qu'à la pensée qu'elle doit encore rester ici cinq ou six mois. Nous faisons de cette question un sujet spécial de prières.

2 mars.

Si une maison suinte l'ennui, ce n'est pas la nôtre, grâce à Dieu. Jamais plus grande cordialité n'avait régné entre les divers membres de notre maisonnée. A part Marguerite Diop, qui a dû être punie assez sévère-

iiKMil, voihi l)i(Mi, l)i(Mi l()Fii»l(MM|)s (jiic jc ii'aî pas eu l'occasion de s('vir conlre nos fillelles. Il a Falln i^ronder qiiehpieFois, mais c'est tout. Eu les prenant par le sentiment, en faisant appel à leur conscience, nous obtenons d'elles ce (jue nous voulons. On sent chez elles un désir de bien faire (]ui facilite sing-ulièrement notre tache.

Je continue à aller deux fois par semaine à Béthesda pour l'instruction religieuse de nos chers catéchumènes. J'ai bien craint, un moment, de falloir suspendre les leçons à cause d'Adama qui a été vraiment très peu bien ces derniers temps : une toux opiniâtre et une faiblesse d'estomac l'ont beaucoup amaig-rie. Je n'ai rien négligé pour la soigner. Heureusement qu'elle va enfin un peu mieux. Aujourd'hui, elle assistait à la leçon avec son mari et Ami. Celle-ci est extrêmement craintive, elle se cachait la figure dans les mains quand je l'interrogeais. Aux deux dernières leçons cela allait mieux et je ne désespère pas de la voir arriver à une complète aisance, qui me permettra de mieux m'assurer si elle comprend et retient les choses. Ce qui complique la besogne, c'est qu'il me faut, en quelque sorte, enseig-ner de front le catéchisme et l'histoire sainte, celle-ci leur étant à peu près complètement inconnue. Inutile de vous dire que je le fais aussi simplement et aussi brièvement que possible. J'espère néanmoins qu'à la fin de l'instruction, ils sauront l'essentiel, et auront une vue nette de l'ensemble. Samba n'est pas celui qui profite le moins de ces leçons.

Quatre nouveaux venus se sont établis dans notre petit village cette semaine, et vont incessamment se

construire une case. En comptant les enfants nous dépassons maintenant la cinquantaine. Oh ! pourquoi tous ces braves libérés ne suivraient-ils pas l'exemple d'Ami, Adama et Lamine et ne viendraient-ils pas grossir notre petit troupeau ?

Nos fillettes nouvellement converties voudraient

bien que je fasse leur instruction religieuse. Je les trouve un peu jeunes et je préfère attendre. Quand j'aurai mon collègue, je verrai avec lui comment, et par qui, cette instruction doit être faite.

9 mars.

Mon temps est de plus en plus absorbé. Outre mon cours d'instruction religieuse à Béthesda, je vais souvent à Sor, soit pour inspecter l'école, soit pour visiter les indigènes. Ajoute à cela que je A^site régulièrement un jeune soldat protestant, actuellement en prison, et qui doit prochainement passer en conseil de guerre. S'il a le bonheur d'être acquitté, nous essayerons de l'avoir de temps à autre chez nous pour tâcher de le ramener dans le bon chemin.

On n'a aucune idée de la vie déréglée que mènent trop souvent les jeunes gens aux colonies. Aussi beaucoup de nos coreligionnaires ont-ils peur de se faire connaître. Ils craignent que nous les surveillions de trop près. Nous en avons un pourtant qui nous est très attaché et qui suit toutes nos réunions. De temps en temps, quelques autres viennent à nos soirées du lundi et à nos cultes français. Il y en a un qui, pendant cinq ans, n'était jamais entré à la chapelle, et qui a assisté

Tiiis'ii: iiisioïKi:.

à nos deux derniers services. Le ruliii' |);islem- aura iiiic i»rande, mais diFHeile làelie auprès d'eux.

lO mars.

Je me suis beaucoup occupé ces derniers temps d'un jeune soldat auquel je me suis énormément attaché, el (jue j'ai tenu à soutenir jusqu'au bout.

Elle est bien triste, son histoire. Sa famille est des plus honorables. Après avoir brisé le cœur des siens par ses rébellions et son inconduite, il s'eng-agea, à peine âgé de dix-huit ans, et bientôt après on l'envoyait au Sénégal dans l'infanterie de marine. Hélas ! celui qui refusait de se plier sous l'autorité paternelle n'était g-uère préparé à se courber sous la discipline militaire. En ving-t-trois mois, il attrapa la jolie somme de deux cent soixante-neuf jours, soit de consig-ne, soit de cellule, soit de prison ! et cela presque toujours pour paroles insolentes, pour attitude arrog-ante, pour mauvaise volonté dans le service.

Naturellement qu'il s'était bien gardé de se faire connaître à moi comme coreligionnaire. Il avait tro}) intérêt à n'être point surveillé.

Après s'être fait donner, coup sur coup, quinze, puis six, puis encore quinze jours de prison, il fut enfin traduit devant le conseil de guerre et transporté dans la prison de Saint-Louis.

C'est de cette prison qu'il m'écrivit pour me faire connaître sa triste position et me demander de l'aider. Je l'allai voir, il me fit ses confidences, me permit de lire comme à livre ouvert dans sa vie passée, et ne me

cacha rien de ses torts et de ses turpitudes. Cette confession le soulagea d'un grand poids, et m'attacha beaucoup à lui. Je sentis qu'il y avait là un terrain bien préparé, et j'y semai la semence de vie, je veux dire que je m'appliquai à faire aboutir ce retour sur luimême à une vraie conversion.

Je me chargeai de lui trouver un avocat. Mais comme les avocats civils demandaient cinq cents francs pour défendre la cause, nous nous rabattîmes sur un maréchal-des-logis. Ensemble, lui et moi, nous préparâmes la plaidoirie. Il n'eut plus qu'à la lire à l'audience.

L. fut condamné à un an de prison et aux frais. Ce qui m'a réjoui, c'est qu'il reconnaît la justesse de sa condamnation. Tout en en souffrant, il ne récrimine pas. Il y a en lui un regret très vif de sa faute, et un désir, que je crois sincère, de se réhabiliter et de profiter de la leçon. Mais ce regret est encore insuffisant, il faut qu'il s'achève en repentance, c'est-à-dire que, s'élevant par dessus les hommes qu'il a offensés, il aille jusqu'à Dieu, qu'il a jusqu'à présent dédaigné et oublié. Alors, mais alors seulement, l'œuvre sera complète, et l'on pourra avoir quelque espoir que sa vie future ne ressemblera en rien à sa vie passée.

Gomme réponse à cet espoir, nous aimons à transcrire ici un frag-ment d'une des lettres que L. écrivait dans la suite à M. Escande :

« *" 19 janvier 1896.

« Peut-être me trouverez-vous un peu ambitieux en vous appelant

mon ami. Cependant je puis vous assurer que (quoique avec tout le respect que je dois à votre personne et aux fonctions que vous remplissez) je me sens et je me dis bien franchement votre ami. Et cela pour deux raisons. D'abord votre personne m'a été sympathique et les soins

CONSTRUCTION INDKitNK.

<jiie vous avez eus pour ruoi m'ont rempli de t^ratitude. Mais surtout vous m'avez fait ^•ratuit(Mncut don d'un bien inestimable, en me bvrant un secret (juc je ne compris j)as tout de suite, tant mon cœur était entouré de ténèl)res, mais (pii, il y a (juehpies mois, m'a paru si éclatant, lors(jue, dans un moment de souffrance, je m'adressai à Dieu en pensant à ce que vous m'aviez dit au sujet de son amour, et en m'adressant cette fois à lui, non plus par devoir, mais par un besoin irrésistible d'aft'ection, en ne disant plus : « O mon Dieu aie pitié de moi, » mais : « O mon Père, aime ton enfant qui est ici sans affection et sans secours, fais-lui sentir cet amour, et soutiens-le par cet amour. »

(( Dès ce jour ma tàcbe fut légère. C'était à "* où le travail était dur parfois. J'avais souvent des faiblesses, et je pensais souvent à la maison, mais tout à coup je me souvenais de cette première prière qui put être bénie, et je sentais mon cœur trop plein pour contenir la joie qui chassait ma tristesse.

« C'est pourquoi je vous dis : Merci, bon ami, qui avez su me comprendre, et voir ce qui me manquait. Avant vous j'avais la foi par la volonté, maintenant je l'ai par l'amour, un peu faible encore, mais déjà si douce »

2 avril.

Je me suis un peu occupé de photographie ces derniers temps, mais cela ne m'a guère réussi. Lorsque j'ai

Construction d une case a bellicsda.

été à Béthesda, l'autre jour, il faisait un vent affreux qui m'a bien dérangé. La plus intéressante des vues que

BENJAMIN ESGANDE.

j'ai prises, est celle qui représente nos gens construisant une case, ou plutôt plaçant le toit sur une case presque finie.

C'est il y a huit jours que la chose s'est passée. J'étais allé ce jour-là à notre petit villag-e pour donner ma leçon d'instruction relig-ieuse à nos trois catéchumènes, lorsqu'en arrivant, je m'aperçois qu'il règ*ne une activité fébrile tout derrière la case d'Ami. J'apprends alors que c'est Ng-olo, son mari, qui, trouvant son log-ement actuel insuffisant, s'en bâtissait un autre plus vaste. Il avait convoqué les hommes du village, ainsi que plusieurs Bambaras de Sor ou d'ailleurs, et ils étaient là tous, vingt au moins, occupés à cette construction d'un genre très primitif. On a commencé par placer la porte (c'est toujours par là qu'on commence). Ensuite, on trace un grand rond sur le sable, et sur la ligne ainsi tracée, de distance en distance, on plante en terre de solides piquets unis transversalement par de longues perches flexibles. Gela fait, on prend le roseau par poignées, et avec de la corde goudronnée, on le ligotte aux piquets. Quand l'entourage est complet on passe au toit ; ce n'est pas le plus facile, car nos braves noirs n'ont guère le compas dans l'œil. C'est presque toujours trop grand pour la paroi (ainsi que cela est arrivé pour Ngolo), ou bien trop petit; rarement c'est juste.

Le plus beau moment est celui que représente ma photographie, ^elui où l'on hisse le toit sur la case. C'est alors un tapage indescriptible, car chacun crie et s'agite pour donner des ordres. Quand le toit est mis, c'est fini : la case est prête ; il ne reste plus qu'à la

CO.NMil'; I.MI»K()l{AI{l,i;

paver avec de la houe de marigot qui, en s(; dnreissanl, forme un planelier très résistant. On enduira aussi la paroi de roseaux de bouse de vaelic pour préserver rintérieur des invasions d'insectes et des courants d'air.

Commencée à huit heures du matin, la case en question était achevée à ([uatre heures de l'après-midi. Tu vois par là que nos braves libérés savent travailler, quand ils s'y mettent

9 avril.

J'apprends que hier, Adama et Ami ont eu une dispute, suivie de rixe Oh ! que le diable est donc fort

et rusé pour mettre des bâtons dans les roues Du

coup voilà l'instruction relig-ieuse ajournée

i8 juin. — Passé la matinée à Béthesda pour régler l'affaire Fatimata-Adama au sujet d'un ancien terrain de Fatimata qu'Adama avait choisi pour elle. Disputes et coups entre les deux femmes. Toutes les femmes se plaig-nent de la méchanceté d' Adama. Je vais être obligé de l'éloigner de Béthesda. Voilà donc ma seconde catéchumène qui chute. Que c'est triste ! et que le diable est donc puissant parmi nous ! (Journal.)

6 avril.

C'est aujourd'hui samedi, veille des Rameaux. C'est toujours avec émotion que je vois arriver la semaine sainte. Si j'avais eu avec moi le collègue qui m'est depuis si longtemps promis, nous aurions pu avoir une

BENJAMIN ESGANDE.

série de réunions sur semaine, réunions d'évangélisation et d'appel. Hélas! cette année encore il faudra nous passer de ce privilèg-e. Nous nous contenterons d'avoir pour les Français trois services : un demain, un vendredi prochain, et le troisième à Pâques. J'aurais voulu davantage, mais je dois m'en tenir là, aussi longtemps que je n'aurai pas de collaborateur. Le Comité cherche toujours. Mais le poste est difficile, peu enviable, et l'ouvrier ne se trouve pas. J'en suis à me demander s'il me sera possible de prendre mon cong-é cette année. Je commence à croire que non. Je suis prêt à faire mon devoir jusqu'au bout. Quoi qu'il arrive, ma belle-sœur partira en juillet prochain, soit seule, soit avec nous. Si nous restons, je pense que nous lui confierons notre petite Miette chérie, car elle est pâlotte, peu robuste et a grand besoin de respirer l'air de la mère-patrie. Pour ce qui est de Gertrude et d'Avy, je ne sais encore ce que j'en ferai. Ce sera à voir un peu plus tard quand nous saurons comment les choses se présentent. Grâce à Dieu ma santé est solide, et je puis sans grave inconvénient faire une année de plus au Sénégal.

Kerbala, 26 avril.

C'est de Kerbala où nous sommes depuis huit jours, que je vous écris cette fois. Tandis qu'autour de moi tout un essaim de jeunes ménagères plument la volaille ou cuisent le riz pour le repas du soir, tranquillement assis sous la véranda de la maison, à l'une des tables de classe que M. Jaques avait fabriquées lui-même, en vue de sa future école, je trace au galop ces quelques lignes dont vous excuserez le décousu.

SKJOUK A KERHALA.

\oi\À plusieurs semaines (jue nous projetions cette expédition champêtre. Comme il devient de jour en jour plus probable que notre retour en Euroj)e sera ajourné, nous nous sommes dit qu'une courte villé^'-iature dans ces parag-es-ci ne pourrait avoir que d'excellents effets sur nos santés à tous. De plus, depuis ma dernière visite à la station deux ans ont passé : en vérité il était temps d'aller refaire la connaissance de nos amis qui attendent toujours leur missionnaire, et de les exhorter, pour

la centième fois peut-être, à prendre patience pour

quelque temps encore.

Vous donnerai-je un aperçu de nos journées ? Depuis le lever du soleil jusqu'à neuf heures, Pétrequin et moi nous travaillons à réparer le toit endommagé par les derniers hivernages. Il s'agit de clouer les essentes, de remplacer celles qui sont tombées, et de passer sur le tout une forte couche de peinture. Ni Pétrequin ni moi n'avons été initiés aux métiers de charpentier ou de peintre. Qu'importe ? Le missionnaire ne doit-il pas savoir mettre la main à tout ?

Plus d'une fois aussi, nous profitons des heures matinales pour faire un tour de chasse, autant pour apprendre à manier le fusil que pour relever nos menus un peu maigres. Les ressources du pays sont, en effet, bien restreintes : des œufs, des poules, des patates, parfois du mouton, et c'est tout. N'oublions pas le riz, qui forme le fond de la nourriture indigène, mais dont on se lasse à la fin, à force de le voir reparaître matin et soir, soir et matin, sur sa table.

A neuf heures, la chaleur est déjà telle qu'il n'est plus question de travailler dehors. Il faut avoir passé par là.

pour savoir ce que c'est que d'avoir 44^ centigrades à J'ombre ! Bien que nous soyons en pleine saison des vents d'est, depuis mardi, nous jouissons pourtant d'une température plus supportable : le maximum oscille entre 35^ et 37^, ce qui est assez gentil quand même

Vers quatre heures, le thermomètre baisse. Nous sellons nos chevaux et nous allons en bande dans les villages d'alentour. Nous y arrivons à la nuit tombante, juste au bon moment pour voir les g*ens, car c'est à cette heure que les cultivateurs rentrent des champs et que les berg-ers (fort nombreux dans le pays) ramènent leurs troupeaux. Comme ces villag-es (sauf Kerbala) sont en majeure partie composés de Wolofs, il m'est facile de m'adresser à eux dans leur langue. Ensemble, les fillettes et nous, nous entonnons un chant, puis quand on a fait cercle autour de nous, j'annonce l'Evangile. Il faut voir alors ces mines étonnées, ces chuchotements de surprise, ces « bissimilaï » dont ils soulignent mon allocution, et qui est leur manière à eux de manifester leur approbation !

Semer ainsi en passant, c'est peu de chose, semblet-il. Pourtant, qui nous dit que quelques grains ne tomberont pas dans une bonne terre ? que quelques âmes n'auront pas senti s'éveiller en elles cette faim et cette soif de justice dont parle Jésus et qu'il s'engage à satisfaire ?

L'autre soir, après avoir parlé dans le village de Jatma sur la nécessité d'avoir un cœur pur pour voir Dieu, deux hommes — parmi lesquels un Maure, oh ! miracle ! — voulurent à toute force nous faire escorte

L \ Ki: MISSIO.N.NAIIU-: A KKKIiALA.

lin boni (If ('lirmiii, cl, an lieu de causer de la pluie el du heau t(MU|)s, in'inteiTog*èrenl suv ce (jue j'avais dit el uianiFestèrenl le désir de renouveler l'entretien.

Avant-hier, de bonne heure, nous vîmes arrivei- une femme de F\ersouleyman qui venait nous trouver pour s'entretenir avec nous des choses de Dieu. On lui avait raconté ce que j'avais dit la veille dans son villag-e dont elle était momentanément absente, et cela Pavait tellement frappée qu'elle voulait en savoir davantage. Ma belle-sœur a, depuis lors, plusieurs fois causé avec

elle Il semble bien que son désir de connaître

l'Evangile corresponde chez elle à un besoin réel. X'aurions-nous fait que préparer dans ces cœurs le terrain pour l'avenir, que notre séjour ici ne serait pas perdu.

C'est naturellement sur Kerbala même, peuplé de Bambaras autrefois captifs, que se sont concentrés nos efforts. Dimanche dernier, la cloche les a convoqués pour un service fait dans leur langue, et plusieurs fois nous sommes allés en chœur au village pour la prière du soir. Nous avons réuni chaque fois d'assez beaux auditoires. On sent qu'ils ne sont pas blasés sur les choses de la religion, comme c'est malheureusement trop souvent le cas à Saint-Louis. On sent qu'ils vous écoutent, qu'ils sont curieux de vous entendre et que vos paroles font impression sur leur cœur.

A tous égards, du reste, l'œuvre de Kerbala se présente sous un aspect moins désavantageux que sur le littoral. Les indigènes de par ici ne s'étant pas encore frottés à la civilisation, sont restés plus eux-mêmes, plus près de l'état de nature, et, partant, semblent moins réfractaires à l'influence de l'Evangile.

Ce que nous avons aussi constaté avec plaisir, c'est qu'on ne trouve pas chez les noirs d'ici les habitudes de mendicité qu'on rencontre à Saint-Louis, et qui font, entre autres choses, que nos paroissiens attendent tout ou presque tout de leur missionnaire. Ici je n'ai pas entendu une seule fois le traditionnel : « Blanc, donnemoi un sou, » dont les gamins du chef-lieu, — et aussi les adultes, — ne cessent de vous rassasier les oreilles. On nous a traités en véritables amis ; on nous a donné de tout : du lait, des œufs, de la volaille.

Enfin, tandis qu'à Saint-Louis le centre de la vie indig-ène, c'est le marché, à Kerbala c'est la maison de la mission; c'est vers elle que tout converge. Cette position éminemment favorable permettra au missionnaire d'exercer sur le pays tout entier une influence incontestable, influence dont l'œuvre proprement religieuse ne manquera pas de bénéficier.

Saint-Louis, 6 mai.

C'est aujourd'hui seulement que nous redescendons de Kerbala. Nous sommes enchantés de notre séjour qui a duré quatorze jours; notre absence totale a été de dix-huit jours, parce que nous avons dû un peu attendre à Dagana. Le bateau que nous comptions prendre pour rentrer à Saint-Louis, samedi, a fait défaut et il a fallu contremander le service français de hier par dépêche. A part cet ennui, tout a bien été ; les deux derniers jours à Kerbala ont été de nouveau brûlants, et nous avions un peu de peine à supporter cette effrayante chaleur. Les deux bébés seuls avaient l'air

« .\Oi:S RESTERONS. »

de ne pas en souHVir. Mielte n'avait pas inn' iinnule de Irancpiillité ; même quand la sueur coulait à grosses i»oulles de son front, elle était à courir de cà, de là, bougillonnanl toujours.

Les g'ens de Kerbala ont été extrêmement g-entils pour nous ; ils réclament à cor et à cri un missionnaire pour eux. Jeudi soir, la veille de notre départ, nous avons eu un culte d'adieux, très nombreux; le lendemain matin, une cinquantaine de g-ens sont venus nous serrer une dernière fois la main. Le soir, à notre départ, ils sont revenus nous accompagner un bout de chemin, pleurant, nous suppliant de revenir Notre

cœur se serrait douloureusement en leur disant adieu...

Le Bourdiaux regorgeait d'officiers et de soldats revenant du Soudan. Quelques-uns de ces officiers avaient quitté leur poste le 6 février, il y a trois mois

juste qu'ils sont en route Et tandis qu'on trouve

en foule des hommes pour exposer leur vie à la recherche d'un peu de g-loire, il ne se trouve personne pour aller porter à Kerbala l'Evang-ile de Dieu ?

i6 mai.

Il nous semble que notre devoir, à Gertrude et à moi, est de rester à notre poste, et je crois qu'en prenant cette décision, nous avons suivi les directions de l'Esprit.

Je n'ai guère besoin de vous détailler les inconvénients que présenterait l'arrangement qui nous avait été proposé (et qui aurait consisté à laisser à Saint-Louis ma belle-sœur Emilie et Pétrequin, en leur adjoignant

M'^^ Butiner, la nouvelle institutrice). Il faut quelqu'un, à Saint-Louis, pour représenter la mission auprès du gouvernement, ou auprès du public. Ni Pétrequin, ni Nichol, ne peuvent se charger de ce rôle. Et les questions d'argent, qui les eût prises en main ? Manier 2000 ou 25oo francs par mois, ce n'est pas une sinécure. Et les cultes français, il eût fallu les supprimer. Et les visites à l'hôpital ? Et les ensevelissements ? Et tout ce travail de renseignements à prendre, de démarches à faire, qui me vole une si grande partie de mon temps qui se fût chargé de tout cela?

Il y avait enfin la question de santé pour Emilie et M^^^ Buttner; faire venir celle-ci juste pour l'hivernage, c'était bien l'exposer.

Pourtant s'il nous avait absolument fallu partir, si notre congé se fût imposé, il n'y avait pas à hésiter, il eût fallu accepter. Grâce à Dieu, tel n'est pas le cas. Nous sommes un peu éprouvés par le climat, mais pas outre mesure. Et surtout, nous savons que si Dieu nous appelle à faire ce sacrifice, il se chargera de nous garder de tout mal, et de pourvoir à tous nos besoins. J'ai la ferme assurance qu'il se tiendra tout particulièrement près de nous.

Auœ membj^es du Comité des Missions.

16 mai.

Quoique les raisons qui nous faisaient désirer de rentrer en Europe cette année subsistent encore, l'im-

(i POruorOI JK IJKSIKAIS MON CONGÉ. » 2/4 J

possibilité où vous vous trouvez de nous pourvoir d'un reniplaçanl, nirnie pi-ovisoiro, nous montre clairement que notre devoir est de rester à notre poste. Aussi bien y resterons-nous sans arrière-pensée, avec joie même, certains que notre Dieu qui nous appelle à faire ce lég^er sacrifice saura nous garder de tout mal et renouveler jour après jour notre provision de force et de courage.

Je puis vous dire en toute franchise que si Tajournement de mon congé me cause quelques regrets, cela tient pour beaucoup à ce que j'espérais qu'il servirait à hâter la réalisation de certains projets en suspens relatifs à notre œuvre du Sénégal.

C'est ainsi que je comptais faire avancer, et si possible, résoudre avec vous la question de notre futur temple, arriver à une décision au sujet de son emplacement, qui sait même? réunir quelques fonds supplémentaires et arrêter avec les architectes les plans définitifs de l'édifice. Nos superbes auditoires de ces derniers temps nous font soupirer — et combien ardemment — après le jour où le premier coup de pioche sera donné.

Je comptais également régler avec vous cette autre question — capitale à mon sens — du transfert à Sor de l'œuvre missionnaire proprement dite. Il me semble que pour que notre œuvre soit tout à fait dans les conditions voulues pour prospérer, ce transfert est nécessaire. Bien des réformes en ce moment à l'étude ne pourront être entreprises aussi longtemps que le siège de la mission ne sera pas déplacé.

Enfin, j'aurais aimé placer sur le cœur des Eglises

mes plans relatifs à l'avenir de notre mission du Sénégal. Car enfin cette mission ne restera pas éternellement en l'état actuel. Le jour viendra — bientôt, je l'espère — où nos vœux si long-temps contenus auront leur accomplissement, où nous pourrons nous étendre, soit vers l'intérieur, soit vers le sud. A certaines heures nous trépignons d'impatience en voyant, d'une part, l'immensité du champ qui s'étend devant nous — de l'autre, les ressources limitées de la Société et la pénurie d'hommes

i8 mai.

Nous renonçons à partir cette année, à moins, bien entendu, de circonstances extraordinaires que nous ne pouvons prévoir.

Dieu nous a amenés peu à peu à comprendre que notre devoir est de rester. Notre départ, bien que nous ayant paru désirable, ne s'impose pas. Il n'est pas absolument urgent. C'est plutôt une question de prudence que d'urg-ence qui m'avait fait demander mon cong-é. L'an prochain nous serons un peu plus fatigués,, voilà touty car j'ai le ferme espoir que jusqu'alors nous tiendrons bon.

6 juin.

J'ai comme un pressentiment que la mission du Soudan ou des Rivières du Sud n'est plus très éloig-née. Est-ce le résultat d'une illusion qui me ferait prendre mes désirs pour la réalité ? Je ne puis le croire. Il me

KNCOUK \A-: SOriJAN.

semble pliilôl ([iie c'esl iiiie conviclioii (jiic Dieu Iiiimeine a mise dans mon ( œiir. Une conversation sui^gestive avec M. M., un entrelien non moins sng-i»-estif avec un administrateur prolestant (jui revient d'un voyage sur le Haut-Niger, ont été pour moi sinon des appels du Seigneur, du moins une confirmation des projets (jue je nourris depuis si longtemps déjà. Cet administrateur me disait : ^ Par delà Benty et Konakry, vers les hauts plateaux qui s'étendent jusque près du Niger (et où la fièvre est à peu près inconnue), il y a un pays absolument magnifique et entièrement neuf. A peine un ou deux postes français très éloignés l'un de l'autre. Pourquoi n'iriez-vous pas vous établir dans ce pays? A défaut de vous, les catholiques iront, soyez en certain, car la situation me semble fort avantageuse. »

Cette dernière éventualité est en effet tout ce que je crains. Les rév. pères se répandent un peu partout dans le Soudan, bien que, pour le moment, ils semblent plutôt viser vers le nord. Mais après le nord, viendra le tour du sud, et si nous ne profitons pas de l'heure extrêmement favorable, ils nous couperont l'herbe sous les pieds.

Ma femme et moi nous brûlons d'impatience. Je crois que si le Comité le permettait, nous partirions demain pour ces pays qui ont déjà tout notre amour. Pour cette nouvelle mission, l'argent viendra, j'en suis certain, les ouvriers non plus ne manqueront pas. J'en connais déjà. Oui, nous rongeons notre frein. Ah 1 quand le cri de : « En avant ! » retentira-t-il pour nous ?

BENJAMIN ESGANDE.

17 juin.

J'ai eu véritablement mal au cœur, l'autre jour, en apprenant que les missionnaires catholiques, après s'être installés à Kayes et à Kita (ce qui m'est bien égal) ont fondé une nouvelle station à Dinguiray (ce qui ne m'est plus égal du tout). Dinguiray est, à peu de chose près^ sous la même latitude que Siguiri, l'objet de mes rêves. Ainsi chaque année, ils avancent, et bientôt, si nous ne les prévenons pas, ils auront créé un réseau de stations qui rendra très difficile notre établissement dans cette partie du pays, la meilleure à tous égards. Que faire? Attendre? Mais voici bien longtemps que j'attends, et pendant cette attente les événements marchent. Ne risquons-nous pas à ce jeu, de laisser passer l'heure favorable ?

• 16 juillet.

Nous voici donc entrés en plein dans un nouvel hivernage. Nous ne nous plaignons pas : Dieu nous garde et nous gardera. Ma belle-sœur est partie, emmenant

avec elle notre petite Miette Le vide est bien grand,

mais il fallait qu'elles quittassent au plus vite ce climat. Et nous sommes à nous demander si Pétrequin, sérieusement atteint dans sa santé, ne doit pas, lui aussi, rentrer pour la saison en France. Il me sera plus facile de le remplacer cette année-ci que l'an prochain, pendant mon congé.

J'ai une bien triste affaire sur les bras. Bilali, notre instituteur adjoint, vient de se fiancer, à mon insu, avec

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