ACTIVITÉ MISSIONNAIRE
écoles et au milieu des affranchis de Béthesda. — Deux enfants leur furent accordés; on verra dans quelles circonstances leur fillette aînée, la petite Emilie vint au monde. La rentrée de Madame Escande pour cet événement ne fut décidée qu'après certitude que telle était la volonté du Maître ; la douleur de cette séparation se laisse deviner.
En 1896, M. et M"^* Escande, ayant trouvé en M. Bolle un remplaçant provisoire qu'ils espéraient bien voir rester définitivement comme leur collègue ^, purent enfin revenir en Europe pour un cong-é bien mérité et bien nécessaire, qui avait été retardé d'une année, comme l'avait aussi été celui que Benjamin avait dû prendre en 1890. Ils avaient été devancés par leur petite fille, dont des motifs de santé les avaient contraints à se séparer; ils ramenaient avec eux leur second enfant, un petit garçon d'environ 18 mois. Toute la famille, heureuse de se retrouver au complet, allait respirer pendant quelques mois, avec délices, l'air pur et frais des Alpes, afin de se préparer à supporter de nouveau et plus aisément le soleil de feu des tropiques.
Il y avait à peine deux semaines que nos amis étaient en Suisse, et ils se disposaient à s'installer dans une paisible retraite, au fond du Valais, quand le Comité des Missions eut besoin d'un homme prêt à partir sur le champ pour remplacer à Madagascar MM. Lauga et Krûger, afin de défendre la liberté religieuse et l'existence même des Eglises protestantes malgaches,
* On sait comment ces espérances ont été déçues par la mort prématurée de ce jeune missionnaire qui a succombé en mer au moment où il allait remettre le pied sur le sol de la France.
BENJAMIN ESGANDE.
4iicnacées par le fanatisme des jésuites. Ne trouvant personne pour cette tâche urgente et délicate, le Comité demanda à Benjamin Escande s'il serait disposé à partir immédiatement pour passer quelque temps à Madagascar. Sans hésiter, notre ami répondit par ce télégramme : « Suis à la disposition du Comité. Que Dieu vous dirige. »
En envoyant cette réponse si pleine d'abnégation et de modestie, Escande n'avait pas l'air de se douter qu'il fit rien d'extraordinaire. Mais tous ceux qui étaient au courant de la situation eurent l'impression que, en renonçant si simplement et avec tant de promptitude, à son repos et aux joies de son foyer, il accomplissait un acte héroïque dont peu d'hommes eussent été capables.
Madagascar. La dernière étape.
Parti de Marseille le 20 août, Escande arrivait à Tananarive le 26 septembre 1896. Il y trouva encore M. Lauga, mais le départ de ce collègue le laissa, dès le commencement de novembre, seul sur la brèche.
Ce qu'a été sa vie pendant les neuf mois que dura son ministère dans la grande île, on peut en juger par le petit volume publié l'année dernière, sous le titre de Neuf mois à Madagascar. Comment put-il subvenir au labeur gigantesque dont il fut chargé? Comment put-il, sans un moment de faiblesse, sans une défail-
lance, supporter le poids écrasant de tant de soucis, de tant de responsabilités, de tant de tristesses? Gela ne saurait s'expliquer que par un secours divin dont la grandeur fut proportionnée aux besoins.
Obligé de réclamer incessamment auprès du résident général pour faire rendre leurs temples aux communautés dépossédées et pour faire respecter la liberté de conscience des milliers de protestants malgaches, il eut à parcourir le pays pour ranimer les courages près de défaillir. Souvent il eut à intervenir auprès de certains officiers ou autres représentants de l'autorité française, trop prompts à se faire les complices des méchants desseins des jésuites. Avec cela il devait faire à Tananarive œuvre de pasteur, de prédicateur, de professeur de français, donnant chaque semaine un nombre de leçons invraisemblable. Et en outre, il avait à soutenir avec les directeurs de la mission et avec de nombreux amis une correspondance destinée à faire connaître la situation et à fournir des documents pour les représentations du Comité auprès des pouvoirs publics.
Après l'avoir vu à l'œuvre, Paul Minault, son compagnon de martyre, écrivait à un de ses amis : « Quand vous le verrez, saluez-le avec respect. C'est un héros, cet Escande. Personne ne saura jamais, en France, quel fardeau il a porté ici, et avec quelle vaillance, quelle énergie il l'a porté. Je suis rempli pour lui d'une admiration sans bornes. »
Une telle existence aurait usé les énergies des hommes les mieux trempés. Aussi avec quelle joie Escande appritil la nouvelle de la prochaine arrivée des renforts que les Eglises de France lui envoyaient, en la personne de
BENJAMIN ESGANDE.
MM. Minault, Delord, Mondain, Meyer et Ducommun! Il prépara leur voyag'e de Tamatave à Tananarive avec une sagesse et une prévoyance étonnantes.
La situation paraissait presque sauvée, g-râce surtout à l'indomptable énergie de notre ami. Son œuvre à lui touchait à son terme. Il lui restait à installer ses successeurs, à les mettre au courant de la situation, à les aider dans leurs débuts ; puis il aurait la joie de reprendre le chemin de l'Europe, de rejoindre ses bien-aimés qui l'attendaient avec une légitime impatience, et enfm, après cette mémorable parenthèse dans sa carrière missionnaire, il se proposait d'aller reprendre, à Saint-Louis, sa tâche interrompue. C'était là, en effet, qu'était toujours son cœur, et le développement de l'œuvre du Sénégal n'avait pas cessé un instant d'occuper ses pensées et de faire l'objet de ses prières. Hélas ! la réalité devait être toute différente de ce rêve.
Les missionnaires nouveaux venus étaient arrivés à Tananarive, le 26 avril 1897. Après quelques jours d'un repos bien nécessaire, il fut décidé, dans la première conférence des missionnaires français de Madagascar, que M. Minault irait le plus tôt possible s'établir à Fianarantsoa, capitale du Betsileo, où l'œuvre évangélique agonisait sous les coups et par l'effet des intrigues des jésuites. Benjamin Escande devait accompagner son ami, dont la santé avait été ébranlée par plusieurs violentes attaques de fièvre.
Ils partirent de Tananarive, le i 7 mai, avec un missionnaire quaker, M. Standing, pour visiter avec lui quelques stations de son district. Ils devaient ensuite assister à Bétafo à une conférence de missionnaires
norvégiens. Le 1 9 mai, ils présidaient encore une réunion, la dernière à nous connue, dans laquelle Escande parla sur ce mot du Seigneur Jésus : « Suis-moi. » Le lendemain, M . Standing- les quitta pour rentrer à Tananarive. Le vendredi 21, dans l'après-midi, nos voyag-eurs arrivaient à Ambatondradama, dans les g-org-es de l'Ankaratra, à une distance de 48 kilomètres de Tananarive ; après une halte d'environ deux heures, ils avaient repris leur marche, mais à peine avaient-ils fait i5oo mètres, que le convoi fut assailli, tout près du zoma, ou marché, par une trentaine de bandits armés qui s'étaient mis en embuscade dans la brousse. Escande était à cheval, Minault en fîlanzane. Dès les premiers coups de feu, les bourjanes épouvantés jetèrent bas leurs fardeaux et s'enfuirent de toutes parts. Les deux missionnaires, accompag-nés du fidèle boy de M. Escande, Raïnimang-a, essayèrent vainement d'échapper aux assassins. Le sol était glissant ; Paul Minault, affaibli par la fièvre et trop lourdement vêtu, avait de la peine à marcher. Un coup de feu retentit, il tomba sans proférer une parole. Escande, descendu de cheval pour secourir son compagnon, ne put reprendre sa monture, il fit quelques pas', puis tomba à son tour frappé d'une balle. Le boy, assez heureux pour rattraper le cheval et pour échapper à la poursuite des assassins, vint apporter la triste nouvelle à Ramaïnandro, où se trouvent un poste militaire français et une station de la mission anglicane.
Par les soins de l'adjudant Bétille et du missionnaire anglican Mac-Mahon, les corps des deux victimes furent amenés à Ramaïnandro. Ils avaient reçu encore
plusieurs coups d'assagaye et avaient été dépouillés de la plus grande partie de leurs vêtements. Leurs traits cependant exprimaient la paix la plus profonde et ne révélaient pas la moindre trace d'ang-oisse ou de terreur. Le Rev. Mac-Mahon dit n'avoir jamais vu d'expression plus ang'élique. Tel devait être Etienne succombant sous les coups de ses bourreaux et voyant le ciel ouvert au moment d'expirer.
Les restes de nos amis furent déposés dans un tombeau en briques construit pour eux par les soins du missionnaire Mac-Mahon, à l'ombre de quelques lauriers du Japon. Leurs collèg-ues de Tananarive, pour lesquels l'affreuse nouvelle avait été un coup de foudre, vinrent, quelques jours plus tard, avec les représentants du g'ouvernement français, saluer les dépouilles des deux g-lorieux serviteurs de Jésus et célébrer un service relig'ieux sur leur tombe. Ils y placèrent ensuite une croix, avec cette inscription tracée en lettres blanches sur un écriteau noir encadré de lierre : a A nos amis B. Escande et P. Minault, assassinés le 21 mai 1897, la mission protestante française. — J'ai combattu le bon combat. »
Là reposent, en attendant le g-rand jour de la résurrection, la dépouille de ces deux héros, « morts, comme a dit le g-énéral Galliéni, en soldats victimes de leur dévouement et de leur zèle. ^ »
A l'émotion intense, à la stupeur provoquée dans toutes les Eg-lises de lang-ue française, et bien au delà, par la fatale nouvelle, on peut juger de l'étendue de la
^ Quelques mois plus tard le g-ouvernement français a fait élever sur le lieu même du crime, par les habitants du district, un monument à la mémoire des deux missionnaires.
perte que la mission venait de faire. Il n'y a peut-être pas d'exemple d'un deuil aussi général et aussi profond dans notre public religieux. Mais, en cette circonstance encore, s'est confirmée la g-rande parole de Tertullien : « Le sang- des martyrs est la semence de l'Eglise. » Rien n'a contribué plus puissamment que cette mort à réveiller chez les chrétiens français le zèle missionnaire. Nombreux furent les serviteurs de Dieu, de tout âg-e, de toute condition, qui firent au Comité leurs offres de services pour aller remplacer ceux qui venaient de tomber au champ d'honneur. Non, la cause de Dieu, à Madagascar pas plus qu'au Sénégal, ne souffrira du sacrifice de Paul Minault et de Benjamin Escande. « Dieu enterre ses ouvriers et continue son œuvre ! » — Quant à ceux qui sont tombés sous les coups des brig-ands, ne les plaignons pas. Ils ont reçu déjà la récompense promise à ces serviteurs qui « ne font aucun cas de leur vie. »
Heureux ceux qui, pour leur Maître, Auront voulu tout souffrir !
Le grand jour fera connaître L'honneur qui les doit couvrir.
Dans l'immortelie victoire De Jésus, le Roi des rois, Ils auront part à sa g-loire.
Ayant eu part à sa croix. .