PARIS
LIBUAIRIE A. l-hAXCK
F. VIEWeO, PROPRIÉTAIRE
RUE UCHEUED, 67, SN FAOB DE LA BIBUOTBtOUE H&TIOH&LB
HDCCCLXZI
CkEKy IMPRIMERIE DE F. LE BIANG-UARDEL.
Mais il y a d'autres motife qui ne nous permettent pas d'attribuer cette œuvre à Benoit de Sainte-More. Le poète habile, souvent élégant, que nous cpnnaissons, ne peut être l'auteur de cette rédaction barbare , incorrecte, où le rythme français est sans cesse méconnu (1). On pourrait supposer que la faute en est aux copistes ; mais il est une foule d'endroits où , avec la meilleure volonté du monde , il est impossible de les mettre en cause , et impossible de reconstituer les vers. C'est une œuvre naïve et toute populaire; soit que, comme le croyait Tabbé De La Rue, elle ait été composée sous le règne d'Edouard 111, dans un temps ou l'Angleterre commençait à désapprendre le français, et où les oreilles anglaises n'en saisissaient plus bien les règles et les conditions fondamentales ; soit qu'elle ait été (ce qui nous parait plus probable) écrite à une date plus voisine de la mort de Becket par quelque poète anglo-saxon s'essayant à rimer dans la langue des conquérants (2).
Nous n'en avons pas encore tout-à-fait flni avec le catalogue des œuvres de Benoît. Il rêvait une autre entreprise : il eût voulu raconter la vie de son protecteur Henri II ; c'est lui qui nous l'apprend à plusieurs reprises. A la fln de l'histoire de Guillaume Longue-Épée , il écrit :
Cy me repos et cy fenis , Mais n'achevé pas mis travail.
Quels lignie est plus grans ne maire De caste , ainz que vienge al buen rei ?
(i) C'est aaasi Topinion de M. J. V. Lederc ( V. HUt. Utt., L XXIII, p. 384 ). 11 ne peut pas non plus reconnaître ki TœuTre de Benoit Tout en disant que le genre même de Técrit pourrait en expliquer les ^iblesses de rédaction, il ne croit pas que Benoit de Sainte-More^ même pour se mettre à la portée de la foule des pèlerins , ait jamais écrit ces mauvais couplets.
(2) Cette vie de Thomas Becket nous offre une rencontre asseï particulière ; elle met en présence trois Benoit, qu'il semlUe impossible de réunir : Benoit de Sainte-More, Benoit de Peterbon>ugli, que nous aTons dû déjà distinguer de lui, et un troisième Benoit, qui ne serait connu que par là ; à moins qu*oo ne TCuUle supposer que Benoit de Peterborough, pour populariser son livre et dans un but d^édification» avait pris la peine de se traduire lui-même :
C«le Tie Tot a mostré De Utio en RoauM tniubté For TU0 aider ;
ou que Tauteur de la traduction fhinçaise ne prétend pas se nommer lai-méme, mais réclamer les prieras des fidèles pour Tauteur qu'il traduit, pour Benoit de Peterborough.
108 BENOIT BB SAINTB-MOBB
Et plus loin, arrivé au règne de Henri I**, après avoir remercié Diea qui l'a soutenu jusque-là dans son travail , il exprime de nouveau son désir de peindre Henri II et son vir regret d'avoir tant tardé ^1). Mais il n'a pu réaliser son dessein, ou Tœuvre n'a pas été conservée : en tout cas, elle n'a laissé aucune trace. •
Enfin , dans le Roman de Troie ; il annonçait un autre projet. Après la description assez conruse qu'il a faite, d'après Ethicus (2) , des diverses parties du monde ^ il assure qu'il voudrait consacrer à ce sujet on travail plus complet (3) ; mais nous ne voyons pas qu'il ait jamais exécuté ce dessein (A).
Il est temps de tirer les conclusions de^ cette longue étude ; nous pouvons , ce nous semble , donner celles-ci sans trop de témérité :
Il est certain que le Benoit , auteur de la Chronique des ducs de Nor-manâie, et le Benoit de Sainte-More, auteur du Roman de Troie^ tie sont qu'un seul et même personnage.
Il est certain qu'il a écrit sous le règne de Henri II , entre les années 1175 et 1185.
Il est certain qu'il était Normand d'origine (5) , ou tout au moins il s'était si bien Tait de l'Angleterre normande une seconde patrie qu'il a voulu lui-même passer pour Normand.
(i) V. Chron.^ t. m, p. 299, ▼. 89831-89837.
(2 j V. les extraiu à^Etkicus^ à la suite de Aiov690u IleptiQYiQoeiç et de Solin. Paris, Henri E8tieiuie,i590.
(8) V. Roman de Troie ^ ▼• S8i82-28iA8.
{à) En supposant que la pensée fi^r sérieuse , c'eftt été probablement quelque liTie De partibus et situ orbii^ dans le genre de la Mappemonde qu*un certain Pierre, au début du XIU* siëde (V. Hist. titu , L XIII, p. 298), disait avoir composée d'après SoUnus :
Dos livres dont il estnit ,
Et d>utret, le leiu clairement.
— Leland., Colleet.^ V. 8, p. 189, signale un Compotus et un traité Libellus de augmento et decremento lunœ d*un Bef^olt. A-t-il quelque chose de commun avec le nôtre ?
(5) Nous avons dit (p. 6S-6A) que le texte de Benoit portait en lui-même des preuves de sa nationalité. L*une des plus frappantes est la présence de certaines rimes, qui ne peuvent exister que par remploi, à la fin de Tun des vers, de la forme normande de Timparfoit de la première conjugaison, Tautre ▼ers se terminant par le mot aot, ou plot, ou of, ou pot. Nous avons relevé seize de ces rimes ; nous les signalons ici, pour plus de précision : v. 731, 763, 1217, 4130, 5435, 11231, 11815, 13821, 15323, 16729, 107A5, 25400, 27025, 27638, 285A3, 29778.
II est plus que probable que c'est lui aussi qui a composé VËiieus.
Et ainsi Ton voit que nous n'avons pas surfait son importance, et que Benoît de Sainte-More a des titres sérieux au souvenir de la postérité. Non-seulement il a été Thistorien poétique de sa nation ; mais si, outre ce Roman de Troie que nous lui rendons , Fauteur de la Chronique des ducs a aussi le droit de revendiquer VEneas , il a résumé pour le moyen-âge presque toute Tépopée antique. Non-seulement , en eflfet , VEneas traduisait l'œnvre de Virgile, et le Roman de Troie remplaçait VIliade pour les hommes du XII* siècle ; mais ce dernier poème leur oflTrait , au début , un abrégé des Argonautiques , à la Gn un résumé de rOdyssée ; il reproduisait les Cycliques , et racontait les tragiques aventures des Atrides. Ainsi Benoît était, anprès des imaginations populaires, rintroducteur des héros antiques , le révélateur de Tépopée gréco-latine , et le plus vénérable ancêtre de la Renaissance.
COMMENT BENOIT A ÉTÉ AMENÉ A ÉCRIRE SON UVRE. — LES TRADITIONS TROYENNES DANS L' ANTIQUITÉ, EN FRANCE, EN NORMANDIE ET EN ANGLE- TERRE.
Nous croyons avoir suffisamment établi que le Roman de Troie est bien Tœuvre d'un poète de la cour de Henri II d'Angleterre. Mais on est aussitôt tenté de se demander comment Benoît de Sainte-More a pu être conduit à raconter cette histoire ; comment, en un temps qui semble tout occupé de lui-même, de querelles entre la papauté et le pouvoir temporel , de guerres civiles et de guerres avec la France ou de préparatifs de croisades, un poète normand a pu être amené à traiter ces sujets qni semblent tout d'abord si éloignés de toutes les préoccupations courantes. Gomment a-t-il pu imaginer qu'il intéresserait les contemporains de Thomas Becket, de Bertrand de Born et d'Éléonore de Guyenne aux infortunes d'Hector et aux destinées de Pergame?
Tout étonnement cesse pour qui connaît l'histoire littéraire du XII* siècle, et l'état intellectuel et moral du moyen-âge en général. Il était préparé à entendre de pareils chants, à la fois par son ignorance et
son savoir. Par son savoir, car l'antiquité latine était très-familière au moyen-âge. Nous avons vu en particulier tout ce quMl y avait autour de Henri II de goût pour les choses littéraires , de connaissance des auteurs latins. Le latin n*est pas pour les hommes de ce temps une langue morte, c'est pour tous les gens qui se piquent d*un peu de culture intellectuelle la langue courante; c'est la langue des hautes connaissances, la langue de la foi et la langue de l'Église, comme la langue de l'école ; c'est la langue des affaires , la langue de la diplomatie , la langue de l'histoire , de celle qui se fait comme de celle qui se raconte. C'est aussi la langue du droit ancien qui est en train de devenir le droit nouveau, la loi royale; la langue du droit romain qui, à ce moment même, sort de l'école et commence à entrer dans les faits, s'impose , devient la règle pratique , amenant avec lui la théorie romaine du pouvoir (1). Le latin est ainsi la langue de l'âme, de l'esprit et du fait. Les ouvrages latins sont des livres de lecture ordinaire; ils sont feuilletés, commentés, cités, copiés. Il y avait donc déjà tout un auditoire préparé pour entendre parler de sujets antiques.
Mais Benoit ne s'adresse pas au public savant ou même simplement lettré. Il écrit dans la langue vulgaire pour tous ceux que charment les Chansons de Geste et les Romans de la Table-Bonde. Il fallait donc que ces sujets fussent également accessibles à la foule , et ils l'étaient grâce à une disposition particulière de l'esprit du moyen-âge, qui n'était pas moins préparé à les goûter par son ignorance même. Ce qui lui manque en effet surtout , c'est la critique , et par là même , pour les esprits cultivés comme pour la multitude à leur suite , pour les hommes qui ont reçu la culture latine et pour le peuple qui en a de temps en temps par eux de vagues échos , la guerre de Troie pouvait sembler très-naturellement un événement national , une page de l'histoire des ancêtres.
(i) V. Mîchelet, Histoire de France. —En 1111 , dit M. Mîchelet, la fomeuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi de Bouillon, Tamie de Grégoire VII, avait antorisé Técole de Bologne, fondée par le bolonais Iraerio. L*empereur Henri V avait confirmé celte autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir impérial tirerait des traditions de Tancien empire. Le jeune duc d* Anjou, Henri Plantagenet, fils de la normande Mathilde, yenve de ce même empereur Henri V, trouva à Angers, tt Rouen, en Angleterre , les traditions de Técole de Bologne. Dès USA , Tévëque d'Angers était un savant juriste. Déjà avant lui le fameux italien Lanfranc, Thomme de Guillaume le Conquérant, avait d'abord enseigné à Bologne et concoum à la restauration du droit. Nous avons dit plus haut , page 69 , comment Henri II avait favorisé le développement du droit romain en Angleterre.
Il faut se rappeler , en effet , que Thistoire , que la connaissauce de Taotiquité est soumise alors à de tout autres lois qu'aujourd'hui. Le moyen-âge n'a aucune donnée de la chronologie. C'est là le caractère des peuples enfants : tout ce qu'ils peuvent faire , c'est de distinguer entre hier et autrefois. Non-seulement l'Arabe se soucie peu des dates de l'histoire, il ne compte pas même les jours; le temps n'est rien pour lui. Le paysan même ne peut se faire une idée des degrés d'antiquité, il sait seulement que « c'est bien ancien. » En réalité, il ne connaît que deux dates, le présent et le passé, et tous les passés se valent; ils se confondent dans le même éloignement et la même brume. C'est pour cela que le moyen-âge ne s'inquiète pas de distinguer entre les diverses antiquités, entre l'antiquité païenne et l'antiquité juive ou chrétienne (1). Il mêle la Bible et le paganisme, la Grèce, Rome et l'Orient. Il ne connaît que les Anciens. Feuilletez les livres de l'un des hommes les plus instruits de ce temps, de celui qui a le plus lu et retenu, de Jean de Salisbury, ses œuvres sont une vaste encyclopédie, une bibliothèque de traits historiques empruntés à toutes les époques , à tous les peuples ; tout cela pour lui compose l'histoire des anciens (2). Mais ce ne sont pas seulement les anciens , ce sont les ancêtres « majores nostri d , comme eût dit un sénateur de Rome. Jean dit notre en parlant des auteurs latins « noster Terentim (3). > Et Tassimilation , l'identité se font si naïvement complètes en son esprit que cela nuit à l'intérêt et à l'utilité de son livre. Dans ce traité , qui prétend être une satire des mœurs de la cour de Henri II , les souvenirs de l'ancienne Rome et les souvenirs du XIP siècle se confondent si bien qu'on ne sait pas s'il se souvient de ses auteurs ou s'il peint d'après nature , s'il nous décrit uo personnage qu'il a connu ou s'il ne l'a contemplé qu'à travers Horace
(1) Benott les confond sans cesse. S*il Teut parler d'un narrateur fameux , il dit qu*oo n*eD pourrait trouTer un plus habile quand Plinius serait Tiyant « ou cil qui fit Apocalis. » Ses personnages font les mêmes confusions: Adiille, amoureux et combattu entre Amour et Biefait^ cherdie dans set souvenirs des héros qui aient succombé à la passion ; il cite tour à tour Narcissus, Fortis Sanson, Darid et Salomon ; il dit qu'il a pour lui l'exemple des « ancessori. »
(2) Orderic Vital, dans ses prologues, passe de Béhemoth à Brynnis. Il leur fait une place égale dam ses lamentations. 11 explique également par leur intervention les iniquités des hommes.
(3) V. Joann. Sal., Op,, t. III, p. S93, comment il parle de Trajanet la prétendue lettre de PluUrqae I Trajan , qu'il reproduit.
lia BENOIT DE SÂINTK-MORB
OU Juvénal, s*il Ta vu passer dans le Forum et la Suburra, ou bien dans la rue du Fouarre, près du petit Pont , ou dans la cité de Londres.
On s*explique dès lors comment les héros de Thistoire grecque et romaine pouvaient devenir aussi populaires que ceux de la Chanson de Geste. C'étaient tous des ancêtres , seulement un peu plus anciens les uns que les autres. On sentait vaguement cette difTérence d*âge , mais sans .y attacher grande importance.
Et , entre tous les souvenirs de Tantiquité , ceux de Troie étaient particulièrement, et pour les causes que nous allons dire, Tamiliers à tous les esprits. Nous verrons encore que nul n'était plus qu'un clerc normand naturellement amené à se préoccuper de l'histoire des Troyens, et à y reconnaître un thème populaire et presque patriotique.
Nous voyons, en effet, que l'historien de la guerre de Troie, qui a remplacé Homère et fait autorité au moyen-âge , est très-répandu et en grand honneur dans les monastères normands , que la préoccupation des origines troyennes avait pénétré depuis longtemps dans l'esprit des historiens de la Normandie, et était devenu pour ainsi dire « croyance d'État »; enfin, qu'un autre courant , le courant breton, venant, grâce à une série de causes que nous indiquerons , se rencontrer et s'unir avec le courant normand^ la cour de Henri II et l'Angleterre étaient une grande officine de contes troyens , et nous verrons ainsi se produire tout naturellement en l'esprit du poète un désir qui , sans cela , semblerait si loin de toutes les inspirations du temps.
Mais , après avoir établi que ce poème devait tout naturellement se produire à la cour toute française de Henri II , il ne nous sera pas moins Tacile de montrer comment il devait devenir aussitôt populaire dans la vieille France. Il y avait des siècles, en effet, que non-seulement l'histoire de Troie était répandue en France, mais que nos vieux historiens, jaloux de réclamer pour nous toutes les gloires du passé et d'ennoblir les origines de notre race, les avaient Tait remonter jusqu'au plus grand Tait de l'antiquité et proclamé notre parenté originelle , non-seulement avec la race de Priam, mais avec Philippe et Alexandre. Ce qui, en passant, explique non-seulement comment Benoît a été amené à raconter le siège de Troie, mais aussi, ce qu'on n'a pas remarqué jusqu'ici, comment d'autres avaient pu être tentés de chanter la vie et les combats
BT LE ROMAN DB TBOIB. liS
d*Â1exandre , et comment ces poèmes avaient eu chez nous un tel succès: Alexandre et les Macédoniens étaient les parents des Français. C'étaient donc là des sujets nationaux au premier cher , quelque invraisemblable que cela paraisse au premier abord. Essayons d'établir cette filiation d'idées et comment la tradition est venue de Troie à Benoit de Sainte- More.
Déjà , Fauteur de V Iliade avait annoncé à la race d'Énée de grandes destinées. On est assez surpris de rencontrer chez lui cette prophétie :
vOv Bà 8'J) AivsCato 6tr) Tpu)éaaiv àviÇei ,
Iliade^ ch. u, ?. 307.
Les Romains s'en sont emparés et l'ont convertie à leur usage ; Virgile l'a reproduite en l'amplifiant et donnant aux fils d*Énée le monde au lieu de l'héritage d'Ilion :
^ At domus ^neœ cunctis dominabitur oris ,
Et nati natorum et qui nascentur ab illis.
yfineû/., liy. III, v. 97.
On sait quel emploi les autres poètes du temps d'Auguste ont fait de ces souvenirs de la guerre de Troie. Mais l'idée des origines troyennes de Rome n'était pas uniquement leur œuvre. Virgile et Horace ont détourné au profit d'une famille une tradition nationale ; ils ne l'ont pas créée. Bien longtemps avant eux , nous la trouvons adoptée à Rome. Nous n'avons pas à chercher ici quelle en était la légitimité. Les historiens des premiers temps de Rome peuvent et doivent distinguer entre les éléments divers de ce mythe , marquer ceux qui sont empruntés à des époques différentes, y signaler des confusions, des invraisemblances ; pour nous, nous n'avons qu'à les constater (1).
Les historiens romains, d'accord avec les poètes Nœvius et Ennius, sont unanimes à placer aux origines de l'histoire romaine Énée, son arrivée en Italie avec les Troyens fugitifs, son établissement au milieu des
(i) Voir, pour la discamon de ce point, Niebikhr, Hi$i. ram,, trad. de GoUiérj, t. 1 , p. S50 el win
}fi *iii - -f'tmm'*' ^ mm^mm^^m^^iam^^^m^9r^m^^^^m^^'mm^fmmitmmmm^^m9mfmm^mm''t''wmm
11 A BENOIT DE SAliNTE-MOBE
Lalius, (laus lequel se fond le peuple nouvellement venu, bote plutôt que conquérant. SMls varient sur la réception qui ledr est faite^ sur les détails de leur établissement, du moins ils s*accordent sur le fait d'une colonisation troyenne (1).
Et ce ne sont pas seulement les écrivains de Tépoque impériale ou de la République finissante et inclinant déjà vers TEmpire qui enregistrent cette tradition. Ce qui est plus concluant , une série de faits se rapportant à diverses époques de la République, constate que ce fut vraiment à Rome, dès un temps reculé, « un article de foi politique. »
NiebUhr a remarqué que les premières négociations que Ton connaisse entre les Romains et les États de la Grèce proprement dite, eurent pour objet la liberté des Acarnaniens demandée par le sénat aux Étoliens ; et cette intervention était motivée sur leur reconnaissance envers un peuple dont les ancêtres, seuls entre tous les Grecs, n'avaient pris aucune
(1) Sallaste rappelle brièyement la tradition sans essayer même de distinguer entre les fondateurs de Rome m6me et de la puissance romaine (V. p. 16, CatUina^ ch. x?i j. Tite-Live a consigné cette croyance au début de son immense ouvrage, à la première ligne, et rien n*est plus solennellement affirmatil^ flus dédsii; plus magistral que son témdgnage à cet égard : t C^est un point bien constaté qu*après la prise de Troie, tous les autres Troyens furent exterminés : seuls, Énée et Anténor furent épargnés par les Grecs par égard pour un ancien droit d'hospitalité, et parce qu'ils avaient toujours conseillé de faire la paix et de rendre Hélène. Plus tard, Anténor, après des accidents divers, pénétra jusqu'au fond du golfe Adriatique. Banni de son pays par un désastre analogue {ab timiti ctadè), mais réservé par les destins à fonder une puissance plus haute, Énée vint d'abord en Macédoine..,., puis aborda aux champs de Laurentum et les occupa, etc. » Et il conduit sans interruption la race d'Énée, d'Ascagne, fils d'Énée, à Romulus et à Remus par Silvius, iEneas SUvius, etc.... — La gens Julia n'était pas la seule qui f&t allée chercher des ancêtres dans la guerre de Troie : nous voyons par Horace (lib. III, od. 17 ) que les Lamie prétendaient descendre de Lamus, roi des Lestrigons ; les Mamilius remontaient à Ulysse.
On peut supposer que Velleius.Paterculus racontait la même histoire. Son ouvrage, qui débute aujourd'hui avec la fin des infortunes des chelli grecs au siège dHion , et les colonies fondées par eux , racontait probablement d'abord l'histoire de ceux de ces fugitifr de Troie qui intéressaient le plus les Ronudns. Le siège de Troie est une des dates auxquelles il se rapporte, une époque. Denys d'Halicamasse dans ses Antiquités romainei (Paris, Robert Etienne, 15&6, p. S8, etc.), raconte avec de longs détails l'histoire d'Énée, sa sortie de Troie, ses Toyages, son arrivée en Italie et toutes les traditions qui s'y rapportent. Justin raconte, d'après Trogue Pompée ( £ft<(., ch. xuii), que les premiers habitants de l'Italie fbrent les Aborigènes sur lesquels régna d'abord Saturne...; que, sous son troisième successeur, Pauinis, Evandre aborda en Italie... ; que, sous le règne de Latinus, petit-fils de Faunus, Énée, abandonnant Troie prise d'assaut par les Grecs, vint en Italie, etc.. (V. aussi Lycophron , vers 1250, si le passage n'est pas interpolé). Diodore de Sidle (lib. VII, ch. ii et m ; édit. Didot , 1 1, p. 812 ) rappelle brièvemeot comment Énée sortit de Troie, et conmient il devint roi des Latins : « ^apéXa6e Ty)v xcl&v AaT(v(i>v 6aaiXeCav » . Plutarque, dans ses Questions romaines (284, 287J, désigne les Romains comme •Tp(j[)(i>v àrfXxaL Texva [U[U^\»À^fa Tcaiot AaxCvcov.
part à la guerre contre t les Troyens ancêtres des Romains. > Niebtthr pense que cet acte ne doit pas être antérieur à Tan 507 de Rome, mais quMl ne saurait être non plus postérieur à 515 ou 516.
A la même époque , les Romains témoignent un vif intérêt aux habitants Tort obscurs d'Ilion. Dans une lettre écrite au roi Séleucus, qu'on croit être Gallinicus , qui régnait dès 509 , le sénat réclame pour condition d'un traité de paix et d'alliance l'exemption de tributs en faveur de cette petite ville. Les Romains la comprennent dans le premier traité conclu avec la Macédoine. Quinze ans plus tard , ils proclament d'une façon solennelle cette parenté. Quand les Scipions traversèrent l'Hellespont , ils témoignèrent une grande satisfaction de revoir la patrie de leurs ancêtres; le consul se rendit à la citadelle pour offrir un sacrifice à Minerve.
Il y avait là sans doute un acte théâtral et une complicité des deux parts; les liions savaient bien et les Romains devaient savoir, comme l'a remarqué Niebtthr (1) , que les Uiens étaient une colonie d'Éoliens qui, n'avaient pas même gardé la pureté de leur origine. Car les rois de Macédoine, qui tantôt agrandissaient la ville et tantôt en changeaient l'emplacement, avaient encore mêlé aux anciens citoyens une multitude prise dans toutes les nations. Il ne faut pas , en effet , donner trop d'importance à ces faits signalés par l'auteur allemand. Ils ne signifient pas que le Sénat romain ni les Scipions fussent bien convaincus de la parenté ni voulussent faire un acte de foi à propos des origines de Rome. De la part du Sénat, qui n'agissait guère par des raisons de sentiment, il y avait là une pensée politique. Il avait déjà les yeux tournés vers la Grèce ; il s'y préparait des motifs d'intervention ; il reconnaissait volontiers au loin des parents pauvres dont il pût , au besoin, réclamer la protection, ou se ménageait des successions collatérales. C'est ainsi qu'on le verra reconnaître les Samothraces pour les parents du peuple romain (2) . A ce moment, du reste, la légende est répandue, acceptée, proclamée de toutes parts. Les poètes de Rome, Ennius, Nœvius, l'inscrivent dans leurs livres ; les généraux romains saisissent les occasions de l'aflBrmer
(i) V. NiebOlir, HiêU ronu, umi. I, p. 265. (S) V. Serriuft, Ad jEneid., III , 2.
publiquement ; Fiaminius , après la guerre de Macédoioe , consacre dans le temple de Delphes des boucliers attestant Forigine troyenne des Romains.
Les Grecs avaient d'autant plus volontiers accueilli ces prétentions du sénat romain, que, dès que leurs historiens avaient commencé à se préoccuper de Rome , la majorité d'entre eux avait accepté cette idée des origines troyennes de Rome, d'une part au moins faite à l'élément troyen dans la naissance de la ville (1). Leur amour-propre y trouvait son compte, ils étaient les fils des vainqueurs (2).
Au milieu de la diversité des récits sur ce point, il était un fait constamment admis, celui d'un grand mouvement de peuples en Italie, d'une colonisation à la suite de la guerre de Troie. Ce n'était pas, en elTet, Rome toute seule qui prétendait à ces origines troyennes. Une Toule de villes en Italie, comme Metaponte, Petelie, Arpi, Padoue (3), faisaient remonter leur histoire jusqu'à ce grand désastre , jusqu'à ce grand siège qui avait laissé un tel souvenir dans les nations de l'antiquité classique : les unes se réclamant des Troyens , les autres des Grecs , quelques-unes d'un mélange des deux peuples ralliés et humanisés sous la main de la destinée et l'impression de ces grandes infortunes. L'histoire d' Achéménide le Grec accueilli par les Troyens qu'attendrit sa misère est comme un écho dernier de ces sentiments.
Si l'origine de cette croyance à Rome se perd dans la nuit des temps, elle s'y perpétue même lorsque l'empire a quitté la ville éternelle ; lorsqu'il est installé à Bysance , nous voyons qu'on revendique encore les origines
(1) Niebûhr a pu conclure de là que ce ne sont pas les Grecs qui ont fouitti aux Romains des origines, que cette croyance s'est imposée aux Grecs eox-mteies : qu'eDe était répandue à Rome ayant que la littérature grecque y fût devenue populaire. On en retrouve la tnce dans la religion même des peuples latins. Timée de Sicile, écrivant vers Tan 490, dit qu'il tient de quelques Laviniens qu'on adore à Layinium des pénates d'argUe apportés par les Troyens. - V. Lycophron, V. liAÎ, 1252, 1253. ~Deny% I. 72. p. 58. — Festus— Scylax dans Strabon , p. A. — Strabon à propos de Démétrius Poliorcète , p. 232. — Callias, hist. d'Agathodès.
(2) D'après Solin, quelques historiens attribuaient à des Grecs la fondaUon de Rome. V. C. J., Solini polyhistor. Henri EsUenne, 1577, p. 10.
(3) On peut remarquer à ce propos que des deux côtés de l'AdriaUque on se vantoit d'une origine troyenne. Les Illyriens prétendaient avoir reçu une colonie de Troyens sous le nom de Dardaniens. Anlonius Sabellicus, VI« Uv., Ennéade 7, parie des Troyens d'IUyrie. - Claude l'illyrique comptait parmi ses titres l'honneur d'être issu des Troyens.
troyenoes. On s*appuie désormais de Tautorité du génie de Virgile. Son témoignage a pris pour les Romains la même gravité que celui d'Homère avait eue pour les Grecs (on sait quelle part énorme les anciens font aux poètes dans la constitution des traditions oOQcielles). On lit dans les Novelles de Justinien, n"" &7 : « Si quis enim respexerit ad vetustissima hominum et antiqua reipublicae, ^neas nobis trojanus rex reipublicae princeps, et nos quidem fneadae ab illo vocamur (1). i
Uexemple de Rome devait trouver des imitateurs. Dès que Rome eut commencé à être bien décidément la reine des nations de Tant!quité , les peuples barbares eux-mêmes voulurent retrouver au plus profond de lenrs annales les traces d'une origine commune avec les dominateurs du monde ; ils se piquèrent d'être, selon Texpression originale de Belleforest , c les bons et loyaulx cousins des sénateurs de Rome. > On a souvent cité le mot qui termine une lettre de Cicéron (2), et où il Tait allusion à la parenté avec les Romains réclamée par les Éduens. Cicéron a Tair de s'en amuser : c Una mebercule nostra vel severa vel jocosa congressio pluris erit quam non modo hostes, sed etiam fratres nostri MAui. » Et rien chez lui n'indique sur quoi reposait cette prétention : elle semble n'avoir rien de commun avec l'origine troyenne, et n'avoir été fondée que sur des rapports de bonne amitié.
Diodore de Sicile fait aussi allusion aux Éduens lorsque , parlant des diverses nations qui habitent la Gaule, il dit qu'il en est une qui a avec les Romains une parenté antique et une affection qui subsiste encore aujourd'hui : ffUYY^vetav T:aXatdv xai çtXCav t^v i«xpl tôv xaO* %\tMQ xp^vu>v îiajjivooaov.
Lorsque Claude proposa d'étendre à la Gaule tout entière le droit de cité romaine, Tacite nous apprend que les Éduens furent les premiers auxquels fut accordée l'entrée du sénat de Rome. Il ajoute : c Ce fut un privilège donné à l'ancienneté de notre alliance, et à ce que, seuls entre les Gaulois, ils échangent avec le peuple romain le titre de frères (S), i
Ces souvenirs sont rappelés encore dans un panégyrique prononcé par Eumènes devant Constantin, au nom des Flaviens (4).
(() Cité par M. Lerooi dé Lhicy (analyse do R&mam ée Bftt, p. M).
(1) ▼. BjrUu aé dh.^ liv. VIT, ep. 10, ad TnbaUtifli.
(8) V. Tadte, ÀnnaUi, \\w, II, ch. xxt.
(4) tQaeUenatioo, dit-il, dans Panifen entier, pourrait piétendre obtenir, dans la tendreste du penple
118 BENOIT DB SAINTB-MOBB
De même les Bataves, d'après une ÎDscription antique trouvée à Tembouchure du Rhin {apmi Grut.,p. &99), s'intitulaient Civ. Batavi fraires et amici populi romani.
Jusqu'ici, cependant, et dans les témoignages officiels, nulle trace de communauté dans une origine troyenne. Juste-Lipse, qui cite les passages d'Eumènes , pense avec raison , selon nous , qu'il n'y a là qu'un terme d'affection , une expression empruntée aux habitudes de langage des Gaulois et des Germains, chez qui on donne le nom de frères et d'amis à des alliés fidèles.
Chez les poètes, et à partir de V Enéide et de son grand succès, la prétention à la parenté par les Troyens se précise. Lucain dit que les Arvernes osaient se prétendre les frères des Latins , et issus comme eux du sang troyen :
Arverni que aosi Laiio se fingeie fratres Sanguine ab Iliaco.
Sidoine Apollinaire réclame aussi pour sa patrie ce titre d'honneur :
Est mihi qaœ Latio sô sanguine toUit alumnam Tellas clara viris.
Et, ailleurs, il écrit : c Âudebant se quondam Latio fratres dicere et sanguine ab Iliaco populos computare (1;. » A mesure que la domination romaine s'affermissait en Gaule, et que la culture littéraire s'y répandait, accueillie ardemment partout, ces traditions avaient dû de plus en plus s'y enraciner.
L'histoire elle-même se prêtait jusqu'à un certain point à ces altéra-
romain une place supérieure à celle des Édnens. Ce sont eux qui, les premiers entre tes nations barbares et sauvages de la Gaule, ont été par plusieurs sénatus-consultes appelés les frères du peuple romain; et tandis que, des autres peuples situés du Rhône au Rhin, nous ne pouyions attendre tout au plus qu*une tranquillité suspecte, seuls ils se glorifiaient du titre de nos parents. » Et ailleurs : c Les Mamertins en Sicile, les habitants d*Illum en Asie ont réclamé une origine fabuleuse. Seuls les Êduens, sans être poussés par la crainte, ni par un sentiment d^adulation, mais par une simple et franche affection, ont été acceptés conmie les frères du peuple romain. •
(f) V. Sidonii Apollinaris Optra, Lutet., 4598, lib.VII, ep. 7, p. 147.
tioQS de la vérité. Des colooies grecques étaient venues, dans une antiquité déjà reculée, s'établir en Gaule. Mai*seille était une colonie phocéenne. Bientôt Timagination complaisante des peuples avait pu oublier Pbocée, et rattacher ce Tait d'une colonisation grecque au souvenir bien plus fameux de la dispersion des Grecs après le siège de Troie. C'est là ce que semble dire un passage d'Ammien Marcellin, qui écrit, sans discuter cette croyance : « Aiunt quidam post excidium Trojae fugientes Graecos, undique dispersos, loca haec occupasse tune vacua (1). >
On comprend ces prétentions, fruit de la politique et de l'adulation. Les sujets se rapprochaient ainsi de leurs vainqueurs. Grâce à ces inventions si faciles et si conformes à la tradition poétique de l'antiquité, ils relevaient et ennoblissaient leur servitude. Ce n'était plus une conquête , c'était une rentrée dans une famille qui avait longtemps oublié ses liens. Ce qui est plus frappant, ce qui montre quelle impression de grandeur s'attachait au nom de Rome , même déchue , et quel ébranlement cette colossale puissance avait laissé dans les imaginations , on vit les barbares mêmes qui s'en partageaient sans résistance les derniers débris , fascinés par la grandeur de ce vaincu, s'écrier comme Henri III devant le cadavre du duc de Guise : Mon Dieu, qu'il est donc grand I il est encore plus grand mort que vivant I Leurs chefs voulurent se rattacher à elle, se draper dans un lambeau de sa pourpre. Ils étaient fiers de porter des titres romains, de s'appeler consul ou patrice. Ils essayaient de parer leurs jeunes monarchies d'un reflet de l'ancienne grandeur romaine. Les plus puissants d'entre eux rêvèrent d'être les continuateurs des Romains. Ce ne fut pas même assez pour eux, et ils furent jaloux de se retrouver dans la nuit des temps une parenté plus ou moins authentique avec ceux dont la défaite était encore si imposante.
On retrouve ces traditions chez les Francs dès la plus haute antiquité (2), au moins dès leur arrivée sur les bords du bas Rhin. Leurs premiers chroniqueurs voulant faire à la fois œuvre de patriotisme et d'érudition essayèrent de rattacher l'histoire de nos origines à celles des origines de
(i) V. Ammien MarceUiD, ttf. XV.
(S) V. Rothe, DU trojatagê dtr Franken. Germaola, L I, p. dA-5S. Rotbe croit qae llijpoUièie de TorigiDe troyenne det Francs est parement mythologique.
Rome , telles que les poètes du temps d^Âuguste les avaient désormais imposées à toutes les imaginations.
Dès le milieu du VIP siècle, Frédégaire le Scholastique (1), dans cette chronique quMl prétend extraire d'Eusèbe , traduit par saint Jérôme (2) , et qu'il sème de toutes sortes de légendes populaires qui ont cours de son temps, et dont ni saint Jérôme ni Eusèbe n*ont soupçonné Texistence , donne aux Francs cette étrange origine : « En ce temps , dit-il , Priam « (sic) (â) enleva Hélène; Memnon et les Amazones vinrent à son « secours. C'est à lui que remonte Torigine des Francs. Priam Tut leur « premier roi. Il est écrit ensuite dans les livres d'histoire comment ils t eurent pour roi Friga (A) , puis comment ils se divisèrent en deux c parties, dont Tune se dirigea vers la Macédoine, et prit le nom deMacéc doniens, du peuple par lequel elle avait été accueillie (5). Là ils déren- « dirent vaillamment le pays attaqué par de puissants voisins, et se con- « fondirent par des alliances avec leurs nouveaux concitoyens , et on vit « aux jours de Philippe et d'Alexandre ce que valait leur courage.
c Une autre partie du peuple troyen sortie de Phrygie , trompée par « Ulysse , mais échappant à la captivité , erra en beaucoup de régions f avec ses femmes et ses enfants. Us se choisirent pour roi un certain f Francio qui donna son nom aux Francs. Sous la conduite de ce chef a intrépide , ils ravagèrent une partie de l'Asie, passèrent en Europe et i s'établirent entre le Rhin , le Danube et la mer. C'est là que mourut « Francio (6). •
(i) V. A<r. Gall, SeripU, t. Il, p. A6i. t In illo tempore, etc. •
(S) « Antiquiores nostri auctores quorum primus et preclpuus Eusebius, postquam imitator ejus leronymus, postProsperetSigebertus, » dit Lambert d^Ardres.
(3) Déjà le nom de Priam, roi franc, se trou?e dans Prosperi Tyronis Chronicon. V. Rer GalL Script,^ tom. I, p. 686, à ramiée S8S post Christ, t Priamns quidem régnât in Francia quantum altius oolligere potuimus. » Mais on pense que tout ce qui touche les rois francs dans cette dironique n*y est que par interpolation.
{h) n n'est pas besoin d*a?ertn* que ce nom du roi Friga n*est probablement qu^une forme fldeuse do mot Phrjgi, dont Tignorant narrateur a feit Frigam et un nom d'hommCi
(5) V. Rerum Gall. Scripu, tom. II, p. Â61 : t Ex alib Fredegarii exceptis délecta qu» ad histor. Francorum pertinent »
(6) Fréret, tom. V, pag. 155 et suivantes, de VOrigine de$ Françait^ pense que la première source de toutes ces légendes est peut-être dans la ressemblance des noms de Phrjgla et Phrysia, le séjour de la première nation des Francs qui passa en Gaule longtemps arftnt Julien, d^autant mieux que dans le
i La tradition aflSrme que de la même origine est sortie une troisième c nation, celle des Torci. Lorsque les Francs eurent parcouru TÂsie en « combattant, ils pénétrèrent en Europe et une partie de la nation s'établit c sur le rivage du Danube entre TOcéan et la Thrace. Us élurent un c roi nommé Turquotus , de qui la nation prit le nom de Torci (1). « Les Francs de cette expédition menaient en marche avec eux leurs « Temmes et leurs enrants, et il n*y avait pas de nation qui pût leur résister f en bataille. Mais ils livrèrent plusieurs combats lorsqu'ils s'établirent c sur le Rhin (2). Ils étaient alors eu petit nombre. De la captivité de i Troie à la première olympiade il s'écoula &60 ans (3). >
Tel est le récit courus , médiocrement intelligible en quelques-unes de ses parties, que nous Tait Frédégaire sans indiquer où il en a pris les éléments.
On voit comment se préparait par les lettres cette idée que Cbarlemagne allait bientôt faire éclater dans la politique, comment les Francs se proclamaient déjà les légitimes héritiers des Romains , comment à ce titre ils allaient tout naturellement revendiquer l'empire de l'Italie contre d'autres barbares qui ne songeaient pas à réclamer la même parenté.
II semble du reste que Frédégaire n'avait pas été l'inventeur de la légende troyenne, mais qu'elle était déjà répandue et populaire avant lui : en effet, au temps même où il écrit, nous voyons les chancelleries la consacrer officiellement. Nous voyons les princes se parer solennellement de cette ori-
vu* siècle les peuples de Frise étaient appelés Frigones, comme on le voit déjà dans l'anonyme de Ravennes. On changea de même, dit-il, le nom d'Ansegtses en celui d^Anchises ; de Priarius, roi des Allemands sar le haut Rhin on fit un Priamus , et là-dessus on bâtit un roman dans un temps d'ignorance où il en fallait encore moins pour autoriser nne tradition.— Peut-être cepentbnt y a-t-il au fond de tout cela un vague ressouvenir d'émigrations de peuplades d'origine phrygienne en Tlii*ace d'abord, puis dans les contrées voisines du Danube, et de là vers les bords du Rhin. Cette tradition troyenne, abandonnée complètement pendant deux siècles, a retrouvé de nos jours un défenseur convaincu. V. Moet de la Forte-Maison, Les Francs^ leur origine et leur histoire. Paris, Franck, 1868. — Braun, Les Troyens sur les bords du Rhin (1836), admet aussi la possibilité d'an fimd historique.
(1) V. plus loin, chapitre vni, une note sur ce passage et les Torci.
(2) Le texte ajoute ici • dum a TurqaotomtniMtt sunt. > N'est-ce pas plutôt nominati qa*il conviendrait délire?
(3) Il est à noter que Grégohie de Tours, lib. II, ch. 9, n'a point raconté tontes ces belles choses. 11 se contente de dire : t Tradunt mulU (Francos) de Pannonia fuisse digressos et primum quidem « littora Rheni amnis incoluisse, dehinc, transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos • vel dviutes» reges crinitos taper se créa visse de prima, et ita dicam nobiUori saorum flimilia. •
gine antique (1). LMmportaDce qu'elle pouvait avoir uous est révélée par ce fait que le premier qui ait songé à s'en faire un titre de gloire est un prince qui a été comme un essai de Cbarlemagne sous la première race. On lit dans une charte de Dagobert que les Francs sont sortis du très-noble et très-antique sang des débris de Troie « ex uobilissimo et antiquo Trojanorum reliquiarum sanguine nati, » et le souvenir de cette déclaration s'est perpétué sur les bords du Rhin. Dans une inscription de Trêves qu'a connue le cardinal Baronius on lit : c Ego qui persecutor domini etsponsae suae ecclesiœ fui, videlicet Bagnerus, qui non sum dignus vocari dux , sed praedo, filius justi ac boni Sadigeri , filii Ferrici » ; suit une liste généalogique qui se termine ainsi t Filii Marcomiri , filii Clodii, filii Dagoberti ex prœclara Trojanorum familia orti , Francorum orientalium et occidentalium regum et ducum filiis. »
Le récit que nous venons de lire dans Frédégaire se retrouve à peu de chose près, mais plus bref et plus précis , dans un abrégé de Grégoire de Tours, qu'on attribue au même auteur (2).
L'auteur des Gesta regum Francorum, empruntés à Grégoire de Tours et à d'autres, qui écrivait vers le même temps que Frédégaire (3), et que l'on a désigné sous le nom du t Fabuleux anonyme i , reprend le récit de Frédégaire en le complétant sur certains points. II commence son livre en ces termes : t Bapportons le principe et l'origine de la nation des Francs et les actions de ses rois, « regum gesta. » 11 y a donc en Asie une ville des Troyens où est la cité d'Ilion, t oppidum Trojanorum ubi est civitas quae Ilium dicetur, » oii régna Énée. Ce fut une race forte et vaillante. Contre Énée, roi des Troyens, se levèrent les rois des Grecs, avec une nombreuse armée , et ils combattirent contre lui , avec un grand carnage. Énée, vaincu, se réfugia dans la cité d' Ilium. Après un
(1) C'est la remarque que faisait déjà au XVII* siècle Audigier (de VOrigine des Français), en pariant de cette opinion qui , avec Huoibald et Manethon, tire les Français de Francus oo Francion , supposé prince troyen : • à quoi nos propres monarques semblent aToir applaudi, se trouvant des titres tendant à cela sous chaque race. »
(2) V. Duchesne, Script, franc, tom. I, p. 7S8. Gregorii Turonenêis Chronica tsturpta ex Frtde^ garii Scholattiei historia miscêlla franc epitomalù Ed. Rulnart, p. 5&8. Cette opinion a été soutenue par Heeren, Histor, Werhe, t. n, p. S55.
(S] La chronique qui porte ce titre ra jusqu*en 7A0, sous Thierry IV (de Chelles}. Mais les éditeurs des GalU Rtr. Scripu y recoooaissent plnsieurs auteurs, dont le premier se serait anété en 6Af .
siège de dix ans, il s'enfuit en Italie pour soudoyer ces nations et s'assurer leur secours, c locare gentes illas ut ei auxilium ferrent. > Deux autres de leurs princes, Priam et Antenor, avec d'autres guerriers de l'armée troyeiine, au nombre de douze mille, s'enfuirent sur leurs vaisseaux. Pénétrant jusqu'aux bords du Tanaîs, ils naviguèrent à travers les Palus- Méotides et parvinrent aux confins de la Pannonie, et occupèrent les espaces qui touchent aux Palus-Méotides , et ils commencèrent à y élever une ville qui conservât leur souvenir, et ils l'appelèrent Sicambrie (1), et ils y habitèrent de longues années et formèrent une grande nation (S). >
Sous le règne de l'empereur Yalentinien, ils forcent les Âlains dans les Palus-Méotides, et sont baptisés par l'empereur t du nom de Francs en langue attique, ce qui se traduit en latin « fier » de la dureté ou de la fierté de leur cœur. » L'empereur les exempte en même temps de tout tribut pour dix années. Au bout de ce terme ils refusent de s'y soumettre de nouveau. Attaqués par des forces supérieures, après une défense héroïque et après avoir perdu leur chef Priam, ils sont forcés de battre en retraite ; ils quittent Sicambrie, et viennent s'établir sur le Rhin avec leurs chefs, Marcomir fils de Priam, et Sunnon fils d' Antenor («S). Sunnon meurt, et Marcomir les engage à se donner un seul roi. Ce fut Pharamond, t et levarunt eum super se regem crinitum. »
Les récits de Frédégaire et de l'anonyme se retrouvent plus ou moins altérés dans tous nos vieux historiens : dans la Chronique de Moissac (&), dans le Chronica rerum Francorum breviter digesta (5), dans Aimoin, moine de St-Benoit-sur-Loire (6), dans Boricon (7), dans Adon, évêque
(i) Bonfini, dans son Histoire et Hongrie an XV* siècle, retrouvait les traces de Sicambrie dans Bude la TidUe, Alt-Offen. On prétendait qu'on y avait découvert, au temps de Matliias Conrin, une inscripCioQ attestant qu'elle avait été bâtie par la légion sicambrienne. Ladus, ée Aliq. gtnu Mig. ; Bertius, Arr. Germât etc., ont répété cette histoire.
(2) Rigord, plus instruit, dira aretica tingua au lieu de attica, Dom Bouquet, tom. II, prêt, suppo* sait que ce pouvait être kattiea pour catticot la langue des Gattes.
(S) Ces deux noms de Maroomir et de jSunnoii ont été pris à Grégoire de Tours. L'an 889, Aibogast traite avec deux chefs de ce nom, t subreguU on régales » des Franes.
(4) V. Rer. GalL Script.^ U III, p. 048.
(5) V. Duchesne, 1. 1, p. 797.
(9) V. Rer. GalL Script,, t. 111, p. Sf. ^7) V. Duchesne, t. I, p. 799.
i2A BENOIT D£ SAINTE-MORE
de Vienne {De sexta mundi œtaie), dans le Draco Normunnicus (1), dans Sigebert de Gembloux (2), dans Hugues de Saint-Victor (â) et dans Jeai de Marmoutiers {li). Chez ces divers narrateurs, la légende présente des différences de détail ; Timagination des écrivains s*est donné libre carrière quand il s^est agi de marquer le premier auteur de la race ; mais les détails essentiels se retrouvent chez tous. Les Francs sont sortis de Troie ; ils se sont établis d'abord en Pannonie ; par une migration dernière, ils sont venus sur les bords du Rhin, et de là en Gaule.
Ces idées étaient devenues si populaires, qu'on voit tous les pan^ristes rattacher leurs héros à ces souvenirs de Troie, en s'emparant des moindres ressemblances de noms. Paul Diacre (Warnflried) qui, d'abord secrétaire de Didier, s'était ensuite attaché à Gharlemagne, découvre qu'Ansegise , fils d'Arnuir, évèque de Metz, descendait d'Ânchise le Troyen ; il l'insinue dans son livre sur les évêques de Metz et dans l'épitaphe de Rothaide, fille de Pépin.
Les princes de la seconde race, comme ceux de la première, s'em-
(i) V. Notice» des manuscrits, t. VIII, p. S97, cfaap. xiv, Sommaire.
(2) V. Renan GalL Script,, t. III, p. 832.
(3) Voici comment le dernier de ces narrateurs , Hugues de Saint-Victor , raconte ces mêmes faits (Remprunte la traduction de Cl. Malingre, Traité de la loi salique^ 161Â).
« Après la totale sub?ersi(m de la très-noble dté de Troye, <iui fut enyiron 8977 ou 80 ans après la création du monde et 1190 ans arant rincanatioa de Jésus-Christ, 2 ans avant le trépas de Samson, juge d'Israël, un nonuné Francion et ses frères, eufants d*Hector aisné fils du roi Priam, avec Turcus, fils de TroUus, et en leur compagnie Helenus, leur oncle, grand devineur et astrologien, s'enftiirent et eschappèrent subtilement le danger des flammes et le glaive des Grecs avec grande multitude de Trojens, comme aussi firent semblablement Énée, fils d'Anchise, Anthenor le jeune, Priam» nepveu d'Ënée, et phisleiin autres qui peurent s'échapper et se sauver •
« Francion et ses gens s'en allèrent en Pannonie, aujourd'hui appelée Hongrie, où ils édifièrent une dté qu'ils nommèrent Sieambre^ laquelle longtemps après Ait destruite , et auprès du Ueu où elle était Ait rebâtie une autre belle dté qui de présent est appelée Bude^ et commencèrent alors les Sicambres, habitants de ladite ville de Sicambre, à s'appeler François , à cause dudit Francion , fondateur de leur dté, et qui premier les avait là menez, ce qui arriva environ le temps où David régnoit en Judée. Quand ils eurent là demeuré environ 230 ans, leur peuple crent et multiplia de telle sorte qu'il n'y avait plus asseï de pays ni de terre pour les nourrir. Et pour ce se débandèrent d'eux bien vingt-deux mille hommes sous la conduite d'un duc nommé Ubros pour aller ailleurs chercher lieu à eux convenable pour habiter. Ils passèrent à ceste fin le pays de Germanie, traversèrent les fleuve du Rhin et de la Maine et pénétrèrent jusqu'en Gaule au pays de la rivière de Sdne , où demeurèrent ainsi les premières nations de Gaule appdées François de Francion. Ce fut la naissance du nom François. »
{à) V. Historiœ Gauffredi dueis Norman., etc., lib. II, BIbl. L. Bochelli. Paris, Chevallier, 4610, à la suite du Grégoire de Tours,
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LES METAMORPHOSES D'HOMÈRE ET UE L'ÉrOPÉB GRÉCO-LATIÎiB AD HOÏKN-AQB
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