PARIS
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130 BENOIT DE SÀINTE-MOBB
Du reste, ces questions nous touchent médiocrement. Ce que nous tenons à constater, c'est que, dès une antiquité très-reculée, ces croyances se retrouvaient parmi les Bretons, comme elles s'étaient rencontrées chez les Francs mérovingiens.
En effet, dans le troisième chapitre de Nennius, nous trouvons racontée
avoir été ajoutées à diverses époques. Selon M. Pétrie, rezamen des manuscrits amène à en placer la rédaction entre les années 881 et 976. a Quelques érudits en fait de documents bretons, sincèrement originaux, dit M. Gautier {Epopées nationales^ 1 1, p. A2â), ne croient qu*à la Chronique de Nennius^ rédigée au IX* siècle. » M. Wright nous dit : Le plus ancien manuscrit établit que Tannée où cette histoire a été écrite est 976. V. Wright, BibL angU^sax. , art Nennius, c The oldest manuscript states the year in which this history was written to be A. D. 976. « M. de la Villemarqué dit de son côté : • On sait que ce manuscrit est de récriture du X* siècle, » et il place Nennius en 822. C*est la date aussi que lui assigne M. Leroux de Lincy.
L'histoire de Nennius lui-même est pleine dMncertitudes, et le dernier éditeur de la chronique qui porte son nom a eu raison de lui en disputer la propriété et de dire qu*il ne fallait Tattribuer ni à Nennius, ni à Gildas comme d*autres Tout cru, mais se résigner à y reconnaître un compilateur anonyme.
Selon Leland, Neiûiius aurait été abbé de Bangor, où il avait été élevé ; échappé en 60S au massacre des moines il aurait trouvé un asile dans les Iles écossaises. Les antiquaires gallois prétendent qu*il est plus ancien encore, et que le premier rédacteur de ces chroniques avait été un Nennius qui lutta contre César en combat singulier, et qui compila les traditions des bardes et des prêtres. Le Nennius de Bangor n'aurait été que le traducteur et le continuateur du premier.
Si, à propos de l'auteur anglo^xon Beulan qui, selon Tanner (Bibliotheca)^ avait écrit un commentaire sur Nennius, Annotationes in Nennium, on avait autre chose que ce bref renseignement, nous aurions quelque chance de savoir quand a vécu Nennius lui-même ; malheureusement toute Thistoire de Beulan parait se borner à ce nom et à ce titre.
Selon un des manuscrits consultés par M. Pétrie (B. C), Beulan aurait été le maître de Nennius. On y lit, en effet, après les généalogies dont nous allons parier tout à Theure : « Sic inveni« ut tibi Samuel, id • est infans magistri mei^ id est Beulani presbyteri, in ista pagina scripsi. »
M. Pétrie nous dit que Nennius a été le disciple de Tévêque Elbodog ; que, né vers le VIII* siècle, il aurait vécu jusque vers le milieu du IX* ; qu'il acheva son histoire en 858 par ordre de ses supérieurs. Il assure s*être servi de traditions, d'écrits, des monuments des anciens Bretons, des annales des Romains, des chroniques des saints Pères ^ de S. Jérôme, S. Prosper, Eusèbe (des parties des chapitres m* et xn* sont en effet tirées d'Eusèbe), dTsidore, des histoires des Scots et des Saxons. C*est là ce que nous apprend une première préface ou prologue, qu'une seconde répète en la résumant. Par malheur, on a tout lieu de les croire toutes deux apocryphes, elles ne se trouvent que dans cinq manuscrits du XIII* et du XIV* siècle , sur les trente que possède TAngleterre. Le nom même de Nennius ne commence à paraître que dans des manuscrits do XIII* siècle. Si bien qu'on a pu se demander si l'œuvre du prétendu Nennius n'était pas d'une date relativement récente. On remarque, en effet, qu'il n'y a pas d'allusion à ce livre antérieure au XII* siècle. Les écrivains du XII* siècle lui croyaient, au contraire, une antiquité bien plus grande. Guillaume de Malmesbury, qui écrivait ses Gesta regum avant 1215 , Henri de Huutingdon et Geoffroy de Montmouth attribuent l'histoire des Bretons à Gildas moine de Bangor, qui, né en 516, était mort vers 570. Ainsi fait Girald de Cambrie, et Geoffroy Gaimar écrit : t Ke Gilde dist en la Geste, ■ faisant sans doute allusion à cette même histoire. Cela semble avohr été l'ophiion la plus oommane dn temps ; c'est à Gildas aussi que l'attribuent les manuscrits du XU* siècle.
tout au long une histoire de rorigiue des Bretons, telle à peu près que la racontera tout à Tbeure Geoffroy de Monmoutb et que maître Wace la traduira d'après lui. On y lit en effet : ■ In annalibus Romanorum sic scriptum est iEneas post Trojanum bellum cuni Ascanio filio suo venit in Italiam et superato Tumo accipit Laviniam filiam Latini régis. . . . Ascanius autem Âlbam condidit et postea uiorem duxit et peperit ei filium nomine Silvium. Silvius autem duxit uxorem et gravida Tuit. Et nuntiatum est Enedd quod nurus sua gravida esset, et misit ad Ascanium filium suum ut mitteret magum suum ad considerandum uxorem et exploraret quid in utero baberet ; si masculum vel Teminam. Et venit magus et consideravit mulierem et reversus est, dixitque Ascanio, £nex filio, quod masculum baberet uxor ejus in utero et fatus ejus erit Tortis, quia occidet inquit patrem et matrem suam et erit exosus omnibus bomiuibus (1). Propter banc vaticina tionem occisus est magus ab eis, et sic evenit ut in nativitate illius mulier est mortua, et nutritus est filius, vocatumque est nomen ejus Brito. Brito vero filius Silvii, filii Ascanii, filii iEneae, filii Ancbisse, filii Capen, filii Assaracl, filii Tros, filii Erictonii, filii Dardani, filii Jovis de génère Gain, filii maledicti Tidentis et ridentis patrem Noe (2). Post multum etiam iutervallum temporis, juxta vaticinationem magi , dum ipse luderet cum aliisinopino ictu sagittae occidit patrem suum non de industria sed casu. Propter banc causam expulsus est ab Italia et Ariminis fuit ; et venit ad insulas maris Tyrrbeni et expulsus est a GraBcis pro causa occisionis Turni, quem Eueas ocriderat , et pervenit in Gallos et ibi condidit civitatem Turonoriun, et vocavit eam a nomine cujusdam militis sui qui vocatur Tumus, et postea ad istam venit iusulam quae a suo nomine accepit nomen, id est Britanuiam, et implevit eam cum gente sua et babitavit ibi. Ab illo siquidem tempore babitata est Britannia usque in bunc diem (3). >
(i) Un manuicrit RB porte : a Et filiot euet omniam Italonun fortissiniiis et amabilis oumlbiif hominlbus. »
(2) Après cet généalogies, le manuicrit déjà dté ajoute : c Bmc genealogia non scripU in aliquo Tolomioe Britannia, sed in scriptiooe mends scriptoris toiL •
(3) Euhgiwn Britanniœ, ch. lu. — Nennins donne dans les chapitres u, xu et uu, une léiie d'explications des plos oontradictoiies sor Torigine da premier roi des Bretons { mais le résolut final est tonjoors le même; il rient toujours d'Ênée.
£t Tauteur après cela a soin de dous marquer les dates. Il nous dit que < Énée régna trois ans chez les Latins, Ascagne trente-sept ans; qu'après lui Silvius, fils d'Énée, régna douze ans et Posthumus trenteneuf ans : il eut pour successeur Brito. Au temps où Brito régnait en Bretagne, Heli était juge en Israël et Farche du Seigneur était au pouvoir des infidèles. »
Il est facile de deviner comment a pu se composer ce récit. On y reconnaît à la fois Tinfluence galloise dans l'histoire du mage dn roi et de la peine qu*on lui fait subir , histoire qui rappelle quelque peu celle de Merlin , et des souvenirs confus de Virgile et surtout de Tite-Live.
De quand dataient ces inventions (1 ) ? Étaient-elles d'origine populaire? Sont-elles nées dans la grande lie, chez les Bretons eux-mêmes, qui, à la suite de la conquête romaine, se sont inventé une parenté avec les descendants d'Énée? Sont-elles écloses en Armorique de Timltation des chroniqueurs français? Sont-elles sorties de l'imagination de quelque moine du IX** siècle trouvant toutes ces belles choses dans les nuages de son érudition, et qui, cherchant un nom classique à placer aux origines de sa nation , aura été mis sur la voie par le nom même de son pays ? Ce que nous voulions seulement établir , c'est la haute an^ tiquité de la tradition.
Le souvenir venait d'en être réveillé dans l'Angleterre normande, à la veille même du jour où Benoit de Sainte-More écrivait son poème , par un livre qui a eu dans le moyen-âge le plus grand retentissement et qui , bien que semblant ne s'adresser qu'à une curiosité restreinte , portait dans ses flancs toute une littérature. La légende de Brito ou Bru lus, troyen d'origine (2) et fondateur de la royauté bretonne, se retrouve en ses principaux traits, avec seulement uft peu plus de précision et moins d'incohérence , dans l'histoire des Bretons ou des antiquités légendaires de la Bretagne racontée par Geoffroy de Monmouth (â).
(1) M. Leroux de Lincy pense que la croyance à Thistoire de Brutus, roi de la Grande-Bretagne, s*est répandue en Angleterre avec la littérature classique au XI* siècle ( V. Analyte du Boman de Brut, p. 28).
(2) Sur la tradition troyenneen Angleterre (V. Cambo-Britton , sept 1820, Juin 1821).
(9) V. GalfKdus Monumetensis, De Origine et Gatis regum Britannia, libr. XII. Apud Berum Briu Script, vetuitiores, Heidelt>ergie, 1587. Le récit de Geolfroy est trop connu pour que je Tenille le
HT LB ROMAN DB TROIE. i33
Geoffroy ne tenant Rucun compte de Nennius dont il allait cependant reproduire en bien des points les récits, assurait qu*aucun de ses pré'décesseurB n'avait connu ces histoires. Pour lui, il avait été assez heureux pour pouvofar les lire dans un livre des plus précieux , où étaient rassemblées toutes les anciennes traditions de la race bretonne, t Au milieu , nous dit Fauteur , d*études et de méditations diverses , étant arrivé à Thistoire des rois de Bretagne , je m'étonnai Tort de voir que dans la narration si développée que leur ont consacrée Gildas et Beda , il ne se trouve rien sur les rois qui avaient habité la Bretagne avant Tincamation du Christ, rien non plus sur Arthur et leurs autres successeurs après llncamation, tandis que Ton sait que leurs exploits ont
rqirodaire kl. (V. PaRalytedii Brut de Lotmi deLincj, pages 18 et 19, et les soarcei qu'il indique.) On croit que Geoftoj éCaft originaire de la fille dont 11 porte le nom dans Hilatoire; que, moine dt Tabbaye bénédictine de cette tîUc , plus tard archidiacre de son église, patronné par Robert, comla de Glocester, fils naturel de Henri I*', et par Alexandre, éréque de Lincoln, tous deux fort amis de la cttltnre littéraire, il mourut vers 115A, éfêque nommé et sacré, mais non faistallé, de St-Asaph en GomouaUles, où il avait été noauné dès 115S. Il est appelé paribb Geoffiroy ArUrar, renthousiaame populaire lui ayant fisit un nom nouveau du nom du liéros de ses cooles.
Quant à la date de son livre, elle ne saurait être postérieure à 1154. On en connaît dans la bibliothèque de Berne un exemplaire où il eil précédé d*une dédicace au roi Etienne, qui régna de 1105 à 115A, et d*ailleurt la traduction ou Timitation de Waee eat de 1155 :
Pois que Dex iDcaroacion Prût por DMlre redcmpiioo Mil et ceot cioqoaDte cioq ao»
Fift lUJiCf* G«M« c«tl romaoB.
M. Tb. Wright pense que Psuvre doit avoir été composée en lld7. (V. Th. Wright, BibL Brit, titu, p. 1A6. ) U eroit voir dans une phrase du prologue ém Vil* Hvre, dans uot forme de verbe, la preii?e que Tévéque Alexandre était mort au moment où écrivait Fauteur. Or, comme le prélat mourut an mois d'août 11A7 et le comte Robert à la fin d*octobre de la même année , U en conclut que le livre a dû être terminé dana eec intervalle. Mais fl noos semble qu'il aœorde trop d*fanportance à fimparlhit qa*U ilpiale et qne ThiMoire de GeoOroy dut être écrite plus I6t« Ten trouve la preive dans dea vert éè Geolfi-oy Gaimar, qui nous dU que Robert de Glocester, qui avait fliit faire le livre. Tarait envoyé à Gautier Espec, sur la demande de celui-ci, et que Gautier Pavait prêté lui-même à Raoul , le fils de Gilcbert, qui, sar les instanœa de sa femme, avait envoyé à Hefaneslac le HU emprunter. Tous ces emprunts et ces voyages du volume supposent un certain intervalle entre son achèvement et la mort de son propiiétalre. Et d*aillenra GeoAoy Gaimar éerM lui-mêaie avant liA7, puisqu'il parle de Ribert de Glocester comme vivant encore.
D'ailleurs, Henri de Huntingdon nous apprend qu'il en a vu, en 1189, un «emplaire dana la biUioUièqut dn cowent du Bec M. Pauttn Parle {Rommu et Ui Tu^éê-Ronéê , Paris, Techener, 1808) tranche la difficulté en déclarant que le liwe de Geoffiroy « a dû subir plusieurs remanlemcnta A dea dates asseï éloignées Tune de Tautra. *
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mérité rimmortalité , et sont depuis longtemps et chez plusieurs nations célébrés dans de beaux chants qui se transmettent de bouche en bouche aussi fidèlement que sMls étaient écrits. > Déclaration précieuse à recueillir ; elle nous montre , contrairement à Topinion de ceux qui ont voulu faire honneur à Geoffroy et à Wace, de la diffusion de ces récits, que bien avant eux les aventures des rois bretons étaient déjà populaires et répandues parmi le monde ; et Wace lui-même avait , du reste , franchement déclaré qu'il n'était pas le premier poète qui se fût occupé de rhistoire d'Arthur (1). Notons de plus que Geoffroy n'a pas, comme on Ta dit , prêté des inventions à son original , que ce n'est pas à lui qu'appartiennent les embellissements poétiques; car il nous dit expressément que le texte qu'il reproduit était plein de beaux récits • perpulchris orationibus. > t Tandis , continue Geoffroy de Monmouth , que j'étais occupé de ces pensées et d'autres semblables/ Gautier, archidiacre d'Oxford (2) , instruit dans l'éloquence et dans les histoires étrangères , rn offrit un très-ancien livre en langage breton , depuis Brutus, premier roi des Bretons, jusqu'à Cadwalander, qui retraçait en de beaux récits , dans un ordre non interrompu , les actions de tous ces rois. Cédant à ses prières, je me suis appliqué à traduire en latin ce manuscrit. Robert , duc de Glocester , favorisez mon travail , etc. (3). »
Et pour plus de netteté, il écrit encore à la fin de son œuvre : c Je laisse à Karadoc de Lancaburn , mon contemporain , le soin de raconter l'histoire des rois qui se succédèrent depuis lors dans le pays de Galles. Je laisse à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon les rois saxons ; mais je leur interdis de parler des rois des Bretons , puisqu'ils n'ont pas ce livre en langage breton , librum illum Britannici sernionis , que Gautier, l'archidiacre d'Oxford, a rapporté de Bretagne, livre
(i) C*est ce qu*a montré M. Leroax de Lincy en citant quatre vers de Wace lui-même. (V. Anal'^u du Brut, p. h9,)
(2) Gautier Calenios {of WUlingford^ selon M. P. Pûris). On retronfe sa trace comme archidiacre aux années iliO, 1188, iiA7. C*est fers 1125 qu'on place £cn Toyage en France. (V. Henart de Villemarquë , p. 25. }
(8) Geoffroy était tout-à-Adt apte à une telle besogne. Il était, en effet, très-Tersé dans la connaissance de la langue bretonne ou galloise. Non-seulement il est Tauteur de cette rersion dn Brut; mais pendant qu*il était occupé de ce travail , il avait traduit les prophéties de Merlin.
composé eo tonte vérité en Tbonneur de ces princes , et que j*ai essayé « comme on vient de le voir, de traduire en latin. ■
Il est impossible à coup sûr de souhaiter une déclaration plus explicite. Geoffroy a traduit le précieux volume du breton en latin, à la prière de Gautier d'Oxford lui-même, et dédié sa traduction à Robert de Glocester. Cependant Tœuvre de Geofllroy a suscité des discussions très-diverses et très-vives qui ont laissé subsister bien des nuages. Ce D'est pas ici le lieu de soulever de nouveau ces questions (1). Ce qui
(1) Nous nous contenterons de les indiquer loainiairement On noos dit tout d*tlxMil que le te&te de la Légtndê dtê Roiêf Brut y Brenhinêd ou eneore Brut Tytilio^ du nom du moine auquel les Gallois en ont mal à propos attribué la rédaction, de Taris des plus compétents, n'est pas le teite original rapporté par Gautier, mais seulement la traduction du lifre de Geolfroy de lloomouth, traduction d*une date relatifement récente.
Quant à cet original lui-même , en quelle langue était-Il rédigé? Si Ton prend au pM de la lettre k déclaration de Geoffroy de Monmouth, le texte déoouTert par Gautier dX)xford était en breton, une langue qui n^était déjà plus tout-è-ftit la même que le cambrien parié par les Gallois. Cest ce que constate expressément un écrifaln gaUois du XIII* siècle, dté par IL de Villemarqué, et qui nous dit : le Ilfie ^fon ftit mb du dialecte breton dans le dialecte klmrique par Gautier, archidiacre d^Oxibrd.
M. H. de Villemarqné suppose que sous cette forme noufelle la compilation armoricaine circula obscurément parmi les Gallois, Jusqu'au jour où Robert de Glocester la rendit célèbre en patronnant dans toute TEurope la traduction latine de Geoffroy de Monmouth. ( V. Rou , p. 25. )
M. de Villemarqué TOit encore une preuve de Toriglne bretonne du lifre dans ce fhit que les Bretons du continent y sont sans cesse mb au-dessus des Bretons d'Angleterre. Cependant Gautier lui-même déclare que le Hvre qull a trouvé était écrit en wttth , en gallois. L'éditeur anglais du Brut Y Tyivy- SogioHf Londres, 4800, le réréreod John Williams ab Ithell M. A., partban lui-même d'une première rédaction bretonne, croit pouvoir trancher la difficulté en remarquant que, conmie il y a entre les deux dialectes breton et kimriqne une grande parenté, comme ib ont de très-lbrtes ressemblances, il est possible qu'un écrirain gallob enthousiaste les ait réunb sous le même nom et ait considéré le premier comme son langage propre. Du reste, Péditeur montre les deux termes pris IndilKremment l'un pour l'autre, à la fin d'une copie de Geottroy de Monmouth dans le Livre rouge d dans les analyses ( statements ) ajoutés à deux autres copies dans le Uyvyrian Âreheoiogy of Waitê (V. The Myv, Arch, of Waleê^ bdng a collection of hbtorical documenU from andent M**. London, 18O6, 8 vol. in-8v.préfece du tome I*'). Dans le prentier, en effet, on lit : ib n'ont pu le livre breton que Gautier , archidiacre d'Oxford, traduisit du breton en iatin ; dans les deux autres fis n'ont pas le livre wels/u
Ces termes que nous soulignons nous indiquent une seconde difficulté. Quel est le premier traducteur latin du Brut y Brenhined? GeofEroy de Monmouth nous a tout à l'heure formellement déclaré que c'était lui-même, et le témoignage de Mathieu Paib lui rient en aide: t Hbtoriam Britonum de lingua Britannica transtulit in latinam. » (V. Math. Paris, ÂngL ki$t. major. ParigUê^ i04A, fal-^, ^ 00, coL 1, anno iiSl.) Cependant nous voyons que l'on fUt dire à Geoffroy, dans la phrase que nous rapportions tout à l'heure, que Gautier aurait mis lui-même en lalin le livre découvert par lui. Mais nous avons vu dans le texte même de Geoffroy qu'il ne dit rien de
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importe et ce qui est hors de doute aujourd'hui , c'est que Geoffroy de MoDtmouth n'a pas iuveDté la matière de ses récits, c'est qu'il a reproduit avec plus ou moios d'exactitude , plus ou moius d'embellissements de style , des traditions authentiquement bretonnes. Et au premier rang de ces traditions se retrouve la légende troyenue.
Ces vieux récits dans leur rédaction originelle n'auraient eu qu'un nombre restreint de lecteui*s. Dans le latin de Geoffroy de Monmouth , ils avaient bientôt fait le tour du monde. Ils avaient, il est vrai, trouvé quelques incrédules. Quelques-uns des contemporains eux-mêmes n'avaient qu'une confiance médiocre dans l'authenticité de toutes ces belles histoires. Guillaume de Newbury accusait Geoffroy d'avoir répandu sur le compte d'Arthur des fables empruntées aux vieilles légendes bretonnes et augmentées de ses propres inventions, et d'avoir inventé l'histoire de$ Bretons avant César ou reproduit comme authentiques les fictions des
blable ; au contraire , il réclame expressément pour lui-même rhonneur d*aToir traduit le liTre cpie Gautier, dit-il en finissant, a rapporté de Bretagne ; il ne parle pas de traduction* Ne seraitrce pas qu'on aurait ici altéré le texte de Geoffroy pour le mettre d'accord avec une déclaration que le même recueil attribue à Gautier et qui est en désaccord complet avec rassertion de GeoflDroj de Monmouth. On lit, en effet, à la fin du Brut y Brcnhined : c Moi, Gauthier, archidiacre d'Oxfoid , j'ai traduit ce livre de weUh en latine et dans un âge plus avancé je l'ai traduit une seconde fois de latin eu welsh (gallois). • Si Gautier, comme il le prétend ici, a traduit lui-même en latin le livre qu'il avait rapporté de Bretagne, on ne s'explique pas commeut il s'est plu à se susciter à lui-même une concurrence en la personne de Geoffroy } à moins de prendre ici le verbe dans le sens que loi donnaient parfois les Romains et de croire que traduire signifie (aire traduire.
Il y a dans la phrase de Gautier d'Oxford quelque chose encore qui demande explication , c'est ceci : « Et dans un âge plus avancé je l'ai traduit une seconde fois de latin en welsh. » Owen a donné de ce fait, étrange au premier abord, une explication quelque peu embrouillée. D'après loif Gautier eût bien été ce curienx fortuné qui avait recueilli les traditions bretonnes, dont la poésie dn moyen-âge allait, dans le Roman de la Table-Bonde^ tirer un tel parti ; mais, en outre, ce serait loi qui les aurait traduites en latin. Geoffroy de Monmouth se serait emparé de ce livre quelque peu aride» l'aurait augmenté, embelli, mis dans une langue plus élégante, et l'fBuvre nouvelle serait bientôt devenue tellement populaire que l'auteur même de la décoaverte de ces contes, charmé comme tout le monde, les aurait repris ainsi transformés et traduits en gallois, afin que ceux qui les avaient donnés aux autres nations ne fussent pas seuls moins bien partagés que les autres* U semble que tous oes doutes devraient être dissipés depuis longtemps. Si l'original armoricain existe encore, et cela semble résulter nettement d'un mot de M. de Villemarqué {Romans de la Table-Ronde, p* 27) : « A défout de l'original armoricain encore inédit ■ ( inédit non point perdu ), pourquoi ne pas le publier, ce qui permettrait la comparaison avec Geoffroy et ferait tout de suite tomber toute espèce de doute, au lieu de recommencer sans cesse des discussions à perte de vue sur les diverses transformations et tradn^ tions du livre ?
autres. Girald de Gambrie parle des mensonges de rhistoire Tabuleuse de Geoffroy : t SiciU Tabulosa Galfridi Arturi mentitur historia » ; il dit ailleurs : • Notre fameux, pour ne pas dire notre fabuleux Arthur. ■
Mais, en dépit de ces protestatioos, le livre avait Tait fortune ; il y en eut bientôt d'innombrables copies. Les chroniqueurs anglais, d'origine anglaise ou française , s'étaient empressés de se saisir de cette proie qui leur était offerte. • Henri de Huntingdon , Alfred de Beverley , Robert du Moni dans sa continuation de Sigebert de Gembloux, avaient copié l'œuvre de Geoffroy de Monmouth. Geoffroy Gaimar et Wace en avaient fidt autant de leur côté (1). ■
L'œuvre était faite pour plaire à l'Angleterre. Elle y trouvait toute une antiquité ; et ses maîtres nouveaux, les Normands venus du continent, devaient d'autant plus applaudir à la trouvaille qu'ils pouvaient aisément , on Ta remarqué , s'en faire un secours politique , une sorte de justification de leur conquête. Grâce à ce livre si plein de la haine de la race saxonne , ils pouvaient donner la main aux anciens possesseurs du sol par dessus les Saxons usurpateurs, auxquels ils avaient fait sentir à leur tour le poids de l'esclavage : ils n'étaient plus des envahisseurs ; mais unis par une parenté originelle, dans la descendance troyenne, à la race indigène, ils en étaient les vengeurs et les continuateurs, les héritiers légitimes des rois bretons. Des prophéties attribuées à Merlin annonçaient que de la Neustrie viendrait le peuple qui rendrait aux anciens habitants leurs demeures et chasserait les oppresseurs, t Ce jour-là ( le jour du triomphe des Normands), faisait-on dire au vieux devin , les montagnes de la Gambrie tressailleront d'allégresse, les fontaines d'Armorique jailliront , les chênes de la Gornouaille reverdiront. • Comment, dit M. de Villemarqué , la politique des conquérants eût-elle négligé de répandre les chants d'un prophète qui faisait d'eux les Cyrus d'un autre Israël ? Tout c6 qui touchait aux origines bretonnes devait donc être vu avec plaisir et accueilli par les conquérants.
(I) GuMaïune dt MtkiMfcwij a?ait déjà i^gretté de ii*anilr |Mb et reosdgfMmeifts plut ««Ikctf- Ht^ÊÊê Mir le roi breton ; fUmt àm enafpnioti à NennlM, H gteifealt de foir que roo nVAt pu pi» loagoeiiieiit parlé d*Artliiir : • De qno BritoBum nug» hodfieque deUnat, dlgnnt plane qnod mêm fUlaoei tomniafcnt fabula ted Teraees pnedlearent Uftorfae i qaippe qal labanteai patriam diii mmiInoeiit infraclasque cifiam mentes ad beUmn acuerit •
Il est vrai qu'avec le temps ces illusions avaient disparu , et les dispositions avaient changé. Les Bretons de Galles n'avaient pas tardé â s'apercevoir que les Normands avaient conquis uniquement pour euxmêmes. Plusieurs parmi les Gallois songèrent désormais à une restauration pour leur propre compte. Je lis dans V Itinéraire de Girald le Cambrien ou le Gallois (Girauld de Barri), que les Gallois ont conçu les plus hautaines espérances (1). c Gloriantur ad invicem, prsedicant et confidentissime jactant, toto (quod mirum est) in bac spe populo manente « quoniam in brevi cives ( les indigènes, les possesseurs légitimes) revertentur, et juxta Merliui vaticinia, exterorum tam natione pereuntequam nuucupatione antiqua, in insula tam nomine quam omine Britones exultabunt (2). »
Mais la prétention des rois anglo-normands de représenter les vieux rois bretons après les avoir vengés n'en devait pas moins subsister.
Toutes ces imaginations troyennes nous semblent bien puériles. Cependant elles étaient universellement acceptées comme des Taits historiques. Girald le Cambrien , qu'on ne peut accuser de partialité pour Geoffroy de Monmouth , et qui certes ne s'inspire pas de lui , car il a pris soin ( nous venons de le voir ) de nous mettre en garde contre son autorité , proclame , en maint endroit de ses écrits, l'origine troyenne des Bretons. Et son témoignage en ce point est d'autant plus intéressant que , tout savant qu'il est , il nous a conservé
(i) Henri U a para souTent préoccupé des Gallois, il craignait de lenr Toir prendre trop d*impoiw tance. En 1176, Girauld de Barri, d*une grande fiunille normande mate de mère galloise, est éki érêqoe par les chanoines de St-David. Henri U s'y oppose parce qu'il est Gallote et allié de trèsprès aux princes et nobles Gallote. Il dit que Toigueil et les prétentions des Gallote en seraient augmentées ; il craignait que Tactivité bien connue du nouTd évêque ne battit en brèche la primatie de Cantorbéry.
(S) Girauld de Barri, dans cette description du pays de Galles, dôme une singulière preure d*im^ partialité. Après aroir établi soigneusement comment il est possible de réduire les Gallois, tout à coup il se raTise , il songe que comme fite de Normand il doit souhaiter la soumission du pays , mate que comme fite de Galloise il est intéressé à son aflranchissement , et il écrit : f Sed quoniam pro Anglte hactenus diligenter admodum et exquisite disseruimus; sicut autem de utraque gente originem duximus sic eque pro utraque dteputandum ratio dictât ; ad Kambros demnm in calce libelli stUum ?ertamus , eos de arte rebellandi breriter, sed tamen efficadter instraamus. • Et ce professeur dlnsurrection indique avec beaucoup de soin et le plus grand détail les ressources particulières qn*offire pour la résistance ce pays acddenté, • terra tam hispida tam minutissima », et les meilleurs moyens de les utiliser.
BT LE BOIIA> DK TftOlK. 139
plus que personne les souvenirs et les traditions populaires de son temps. Girald nous dit que ce qui peut inspirer aux (iallois Taudace de la rébellion, c'est c le souvenir non interrompu de leur antique noblesse , et non-seulement de leur noblesse troyenne ( témoignage remarquable dans la bouche d'un Gallois, et qui prouve que ce n'est pas une invention apocryphe et née d'hier), mais aussi de leur empire breton et de cette longue et antique majesté royale. » Auparavant il avait écrit : t Cest ainsi quMIs ont perdu Troie jadis , comme naguères ils ont perdu la Bretagne > (1).
SMl vante leurs instincts guerriers, il nous dit que c'est ainsi que leurs
ancêtres
iEneadœ in ferrum pro libertate ruebant
Quand il parle de la science des devins gallois, il dit que c'est uq don qui leur est venu de leurs ancêtres, une marque de leur origine troyenne, que les devins étaient nombreux à Troie , et il cite Chalcas, Helenus et Gassandre (2) .
Les allusions aux souvenirs de Troie viennent | le plus naturellement du monde se placer sous sa plume. Il appelle Henri le Jeune, le fils de Henri II, Hectora Priamidem, Priameius Hector, ajoutant naïvement qu'il y a cependant entre eux cette diflërence qu'Hector combattait pour son père et qu'Henri le Jeune a combattu contre le sien.
Dans le Y* livre de ses Invectives, racontant avec fierté sa lutte contre le roi Henri II, et voulant montrer que sa déraite définitive ne doit pas Taire tort à sa gloire, c'est dans l'histoire de Troie qu'il va chercher un exemple et une consolation, c Si Ton considérait, dit-il , la ruine de Troie en elle-même et qu'on en jugeât les événements seulement par le résultat final, on serait tenté de rabaisser la gloire d'Hector que cepen^
(i) V. Giraldot Cambrensis, De lUamdabUihMê WMtim, c. Vil.
(2) Le nom du pays de Gallet, Ktmbria (V. Deseripi. Kamhiitr; m ratlacbe aa«i teloo lui am origines trojenncs. U lui vient de son chef Kanil)er, un de» trois fils de Bnitus. c Bmtos enim ab Aiea Bsediantibus a?o Ateanio et pâtre Syhio desoendens. • C*rst de Kamber que le |mijs s*ett appelé Kambria et les habitants Kambri on Kaasbrenses, pairwt(t Kamhri. Cm là le vrai noa; «liai de Wallia n'appartient pas an breton.
dant r univers entier exalte, parce quMi a si vaillamment dérenda son père et sa patrie, et il rappelle le vers d* Ovide :
Hectora quis nosset felix si Troja fuisse t ?
Il prétend trouver de grandes conformités entre le gallois et le grec, et il pense quMl n*y a pas lieu de s'en étonner si Ton songe au long séjour que les Bretons , qui s'appelaient alors Troyens et plus tard Bretons, de Brutus leur chef, ont fait en Grèce après la chute de Troie (1).
H se plait à reconnaître des noms antiques sous les noms gallois. Il nous assure qu'on rencontre encore dans le pays de Galles des ^neas, des Rhésus, des Hector, des Achille, des Ajax, des Evandre, des Ulysse, des Hélène, des Elissa et d'autres appellations de ce genre qui sentent leur antiquité. Ces assertions semblent parfois quelque peu arbitraires. Il voit un ^neas, JEneœ Claudii filius, dans Eînon Glud. Mais ces confusions prouvent moins encore une affectation pédantesque de Fauteur qu'une tendance de l'opinion du temps.
On trouverait ainsi dans tous les écrits de Girald une foule de témoignages de l'antiquité et de l'extrême popularité de l'histoire des héros troyens en Angleterre au XII® siècle, et la preuve que cette croyance y était vraiment nationale. L'auteur nous en donne une dernière preuve dans sa Description du pays de Galles. Donnant au début du livre la généalogie des princes du pays , il ajoute : « Un point qui me semble mériter d'être noté , c'est que les bardes cambriens , chanteurs ou récitateurs, conservent la généalogie de leurs princes dans leurs livres anciens et authentiques , et ils la savent en même temps par cœur en breton , et sont en état de la réciter sans hésitation de Rodri le Grand (2) jusqu'à la Sainte-Vierge, et de là jusqu'à Silvius, Ascagne et Énée, et d'Ënée jusqu'à Adam (S). »
(!) V. Girald. Kambr., L VI, p. 77, Uinerarium Kambriœ, liv. I, ch. mu Voir encore ce qu'il dît de la hardiesse des Bretons, de leur ardeur généreuse, reste et marque de leur origine, fruit d^ine terre plus démente, d'un soleil plus ardent.
(S) Il s'agit ici de Rodri Maelwynog (G80) , le successeur de Cadwalader , dont le nom ouvre rhittoire des rois gallois. V. le Bruî y Tywyso^n or the ChronieU of tht princtê of Walei.
(8) V. Deserip, Kamb, « Hoc ctiam mihi notandum Tidetnr quod Bardi Kambrc&ses cantttores sea
BT LB ROMAN DB TROIB. l&l
Tous les traits que bous veDons de recueillir nous montrent qu*oo était alors très-familier avec les souvenirs de X Enéide , par conséquent avec toutes les traditions troyennes dont elle s'inspire ; et que ce n'était pas là seulement une afaire d*érudits, un souvenir savant, mais qoe ces idées étaient devenues populaires et se rattachaient aux prétentions patriotiques. Celui donc qui songeait à raconter en tous ses détails T histoire de Troie elle-même, de ses luttes et de ses malheurs , cdui-là ne devait pas trouver des auditeurs chez les savants seulement. Il traitait un sujet national et dans des conditions d'autant plus favorables que rignorance rapproche les distances , et que , pour des gens aussi peu soucieux de chronologie, les origines de la monarchie bretonne c'était hier.
Mais jusqu'ici nous n'avons pu voir qu'une sollicitation assez vague adressée à Benoit de Sainte-More de s'occuper de l'histoire dilion. En feuilletant les historiens français des rois anglo-normands qui l'ont précédé , nous allons voir l'auteur de la Chronique des ducs de Narniandie amené pour ainsi dire fatalement par son sujet môme à se faire aussi l'historien de TroiQ. Il est un écrivain curieux à étudier à ce point de vue et qui va uous mettre tout-à-fait sur la voie.
Dans la première partie du XII' siècle, à une date qui ne saurait être postérieure à 11&6 (1), un poète sur lequel on n'a d'autres renseignements que ceux qu'il nous a donnés lui-même, Geoffroy Gaimar, avait été amené à écrire en langue vulgaire une histoire d'Angleterre, il nous a dit en quelles circonstances. Une noble dame , Constance , femme de Raoul, fils de Gilbert, avait fait copier et se plaisait à lire la vie de Henri I*' écrite par le trouvère David , dont l'œuvre n'a pas été retrouvée. Charmée par sa lecture, elle avait désiré remonter plus haut dans la connaissance de cette histoire. Nous retrouvons dans cette préoccupation de la noble dame une tendance familière depuis longtemps aux Normands. Comme tous les peuples qui ont fait déjà de grandes
recitatores genealogiam babent pnedictorum prindpum in librif eonim antiquis et autbeDticis icd laioeB Kamlirice scriptam eandeinqiie meauM-iler teocnt a RoUierico magno, etc. •
(i) British Maseum, Bib. Reg. If* 19. A. XXI, fol. U9, veno. VEstorie des Engtes, par Geffm Giimar. Le manuscrit contient : Histoire de la Bibles en Ten. — Ymago mumdi. — Cranieorum H^r, •— U Brut , de II* Wace. — VEstorie des Emgtes, — Uiênmgmi et aiiormm de Ulustrikis 9iris /i6.
choses, de bonne heure et du milieu même de leur barbarie, ils s'étaient inquiétés de leur histoire, et, par une autre disposition naturelle à ce temps, ils avaient dû rechercher et accepter aisément de lointaines et fabuleuses origines. Sur les instances de la noble suzeraine, Geoffroy s'était mis à l'œuvre ; et nous trouvons dans son livre le premier germe des compositions de maître Wace et de Benoit de Sainte-More.
Il y a , en effet , entre eux un rapport très-marqué et qu'on n'a pas suffisamment signalé. On s'osl trop habitué à regarder maftre Wace seul et à lui sacrifier les autres narrateurs en langue vulgaire de [l'histoire des Anglo-Normands. Son livre a eu la bonne fortune d'être souvent reproduit, tandis que ceux de Gaimar et de Benoit restaient enfouis dans la poudre des bibliothèques anglaises. A cause de) cela même, on lai a fait la part trop belle. Ce n'est pas lui qui a été l'initiateur de l'ordre d'idées qu'il a développées ; ce n'est pas lui qui a eu le premier le mérite de rapprocher divers historiens et de puiser à diverses sources; il n'a Tait qu'amplifier G. Gaimar, de même qu'il devait être lui-même repris et amplifié par Benoit de Sainte-More (1).
Ainsi se trouve vérifiée, sur un point spécial et nouveau, une grande loi de l'histoire littéraire du moyen-âge, constatée déjà pour la Chanson de Geste. Il est arrivé à l'Histoire des rois d'Angleterre ce qui est arrivé à tant d'autres poèmes de ce temps ; le même thème était repris successivement par plusieurs générations et amplifié successivement par chacune d'elles*
Comme l'histoire de Wace a été étudiée surtout en Normandie , au point de vue de Thistoire normande , on ne s'est pas mis en peine de chercher un lien à ses divers écrits , et de savoir s'ils n'avaient pas une commune origine.
C'est en étudiant le livre de Geoffroy Gaimar qu'on peut saisir ce lien et la pensée générale de tous les historiens de ce genre. Le point de vue auquel ils se plaçaient n'était plus le même que celui oii s'étaient mis les historiens latins de Normandie , qu'ils traduisaient, il est vrai, mais auxquels ils joignaient d'autres renseignements et d'autres sources.
(i) G. Gaimir t ricoDié eu tf,000 vrrs rifistofre des ducs de Normandie: Wace en a 16,000 , Benoit de Sainte-More, AS,.*) 10.
BTdLB nOMAN DE TROIS. 1&3
DudoD de St-QuentiD, Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital étaient avant tout les historiens du duché , les historiens des choses normandes , dont ils complétaient le récit en retraçant celle qui en avait été la plus grande, la conquête de TAngleterre. Mais cette conquête même n'était pour eux qu'un détail de leur propre histoire. Ils pensaient comme Guillaume le Conquérant lui-même, lorsque prenant ses dispositions dernières il lègue à son fils aîné la Normandie parce qu'elle est son patrimoine, le bien fondamental, héréditaire ; mais croit pouvoir disposer à son gré , et sans souci des droits d'hérédité , de l'Angleterre , parce qu'elle est chose acquise. Pour ces historiens Toncièrement Normands, l'Angleterre aussi n'est qu'une annexe, une addition de leur histoire, mais cette histoire est normande avant tout. Peu à peu le point de vue a dû nécessairement changer, et bientôt il changera du tout au tout. Ce que doivent écrire les historiens en langue vulgaire , exprimant instinctivement et sans avoir à s'en rendre compte l'état des esprits autour d'eux, ce n'est plus l'histoire ducale, c'est l'histoire royale. Par le fait même du temps , l'état de la domination normande en Angleterre s'est modifiée ; elle n'est plus purement normande comme aux premiers jours de la conquête. Ces éléments indigènes, violemment refoulés tout d'abord , ont peu à peu reparu. L'élément breton et même saxon tend chaque jour à reprendre son importance , et ce mouvement politique et social se fait sentir dans l'histoire et s'impose aux narrateurs. Cette tendance s'accentuera davantage encore sous Henri II, sous un prince héritier direct, il est vrai, des rois normands , mais qui n'est pas lui-même normand de race, Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital dans l'Angleterre ne voient que les Normands vainqueurs; peu à peu on est forcé d'y voir autre chose.
Geoffroy Gaimar, écrivant pour la fomme de Raoul , fils de Gilbert, l'histoire des prédécesseurs de Henri I" , ne raconte pas seulement ce qu'ont fait les Normands, il s'inquiète aussi des Saxons , et avant eux des Bretons. Il nous dit lui-même qu'il a dû réunir des écrits de toute sorte; mais il s'est servi surtout d'un livre qui doit être celui de Geoffroy de Monmouth , l'histoire des rois bretons, que Robert , comte de Glocester, venait de faire traduire en latin d'après les livres des Gallois, et qu'avec toutes sortes de difficultés diplomatiques la pro-
lectrice emprunte pour lui , et par reiitremise de soo mari, de Gautier Espec (1).
Mais Gaimar ne s^arrêtait pas aux Bretons d'Angleterre. Dans ce temps de Téodalité et de noblesse , ceux qui feisaient Tbistoire des familles, préoccupés avant tout de les Taire remonter le plus baut possible , leur cberdiaient des origines lointaines, fabuleuses. I^s peuples avaient suivi la même tendance que les individus ; et, avec ce manque de critique historique qui caractérise le temps , on avait admis sans débat les plus fabuleuses.
G. Gaimar , rencontrant dans les traditions bretonnes les origines troyennes, n'avait pas manqué de les enregistrer, et, désireux de se montrer historien consciencieux , il ne s'était pas même contenté de ce que lui en apprenait Nennius ou Geoffroy de Monmouth ; il avait vouIq remonter plus haut, jusqu'à ce qu'il croyait les sources, jusqu'au point où toute histoire manquait et se perdait dans la nuit des temps. Il avait fait commencer son récit à Troie même, et aux livres inspirés des traditions bretonnnes il avait donné un prédécesseur , ce livre de Darès dont Benoit de Sainte-More va s'inspirer à son tour. Cela est établi avec la dernière évidence par le témoignage de Gaimar lui-même , et pour lui toute cette longue hfeUHre n'est que l'histoire de Troie. On lit à la fin de son poème :
Si cet parfeite la chançoa ;
Ore avons pes e menum joie.
Treske ci dit Gaima de Troie (2) :
Il comencat la u Jasan
Ala conquere la Taisun,
Si lad definé ci en dreit.
De Deu seium nus beneits. Amen.
C'est là, bien évidemment, un souvenir du livre de Darès. Le début
(1 ) Le texte de Gaimar est des plus obscurs. Il semble cependant qu*n faut appliquer au même ourrage ce qu*il dit du lirre du comte de Glocester, emprunté à Gautier Espec et du bon livre d^Oxford de Gautier TAicbidlacre. (V. Chron. anglo-norm. Rouen, 4836, t I*% p. 59-6i.)
(3) Un historien littéraire a singulièrement compris ce ?ers : il y a tu que Gaimar était né à Trojes en Champagne. Il n'a pas remarqué que les deui fcts suivants ne permettaient pas d*hésiter sur Peiplieatioa de oehil-d.
ET LB BOUkfi DE TBOIB. 4&5
du poème de Gaimar a disparu , et nous ne savons pas quel développement il avait donné à cette partie de son œuvre , mais nous en savons assez pour voir quels étaient la pensée et l'ensemble de son œuvre. Nous voyons aussi comment Geoffroy Gaimar a tracé la voie à Benott de Sainte- More, et comment les deux œuvres de celui-K^i, qui nous paraissent an pfèmier abord si dissemblables et sans aucun lieu naturel , se rattachent au contraire r«Be à Tautre. L'histoire de Troie, c'est le début même de T histoire d'Angleterre , telle qu'on la comprend sous le r^e de Henri II, et cela à un double titre ; car cette histoire se retrouve à la fois aux origines du peuple conquérant et aux origines du peuple indigène , du premier possesseur , aux origines des Normands et ani origines des Bre« tons. C'est donc là comme une sorte de programme oflBciel , et Benott refait pour Éléonore de Guienne (1) ce que Gaimar avait Tait pour Constance. Seulement Benoit divise ce que son prédécesseur, beaucoup plus bref, avait réuni. Il en fait deox œuvres distinctes et bien autrement développées.
On comprend désormais ^comment Benott a été amené à raconter l'histoire de Troie tout naturellement et comme par un courant d'opinion publique. Mais lui-même devait ensuite en augmenter beaucoup la iorce. C'est de lui dorénavant, même sans le nommer, souvent même sans le connaître, que partiront tous les souvenirs troyens. C'est la Troie de Benott de Sainte^More, non celle de Virgile ou d*Homère, que connaîtra désormais le moyen-âge. Voyons donc comment il l'a représentée, et d'abord quelles étaient ses sources.
(1) Déjà» au dire de Layamon, c*éiait à celle-ci que Wace avait présenté Le Hrut tC Angleterre^ écrit eD 1155 (V. ÉdélettaDd du Méril, Sur la vie et les écrits de IVace).
i/^6 BENOIT DE SAINTE-MORE
LES SOURCES DU ROBIAN DE TROIE. — POÈMES LATINS SUR CE SUJET. — BENOIT A-T-IL CONNU HOMÈRE? — DARÈS ET DICTYS, LEUR HISTOIRE. — BENOIT A-T-IL EU A SA DISPOSITION DES RÉDACTIONS DIFFÉRENTES DE CELLES QUE NOUS POSSÉDONS ? — OVIDE. —GUILLAUME DE MALMESBURY. — LOLLIUS D'URBIN.
Chercher de quels écrivains s'est inspiré Benoît de Sainte-More, quelle est Timportance des emprunts qu*il leur a pu Taire, ce n'est pas une recherche de pure curiosité : nous sommes là au cœur même de notre sujet ; ainsi seulement nous pourrons apprécier en toute connaissance de cause les mérites de notre auteur, et Taire chez lui la part de rimitation et de Finvention personnelle. Selon que , sur un point surtout , la question aura été tranchée de telle ou telle Taçon , nous aurons à reconnaître en lui un simple et vulgaire traducteur ou un poète de rimagination la plus riche et la plus Téconde , transTormaiit tout ce quMl touche , animant les matières les plus arides; un créateur véritable et des plus puissants , qui non-seulement a charmé par ses récits toute une suite de générations et toutes les nations de TEurope, mais qui a créé des personnages vivants, des types originaux, et dont de grands génies se sont Tait honneur de reproduire les inventions. Il sera pour tout ce cycle THomère inspirateur , le fleuve où est venue s'abreuver une légion de poètes.
Avant Benoit, dans le XI* et le XIP siècle , la ruine de Troie avait servi de thème à plusieurs poètes latins. Vers 1050 un moine de Fleury ( St-Benott-sur-Loire), nommé Bernard, avait composé un poème en cent quatre vers élégiaques léonins , auxquels on a donné un titre pompeux f de excidio Trojae > (1), mais qui n'est en réalité qu'une lamentation d'Hécube.
(1) Publié par Barthios, Àdven^ 1. XXXI, d. VII, col. 1&93.— Goldast, Ovid. AVu. Eroi, et Àmai. p. 198. — Du Méril, PoéiieM populairei latines^ i8A8, p. 809. —V. ibid,, p. 8t0, sur les attribuUoot de ce peut poème. — V. Biu. titu, t VII, p. iSM25. - M*« fr., t. IV, p. 51.
On nous dit qu'à peu près à la même époque , Audard ou Odon , depuis évèque de Cambrai, avait traité aussi ce genre de sujet (1).
Vers le milieu du Xir siècle , Simon Chèvre-d'Or ( Capra aurea) , chanoine de St- Victor (!2) , que Ton vantait comme un des meilleurs versificateurs latins de son temps, écrivait en vers élégiaques une Iliade (3) en deux livres qui, commençant à la' naissance de Paris (&), se terminait à la mort de Turnus, en embrassant tous les événements intermédiaires , et qu'il plaçait dévotement sous Tinvocation de la Vierge (5). Dans le premier livre, il racontait Téducation de Paris, le rapt d'Hélène, Tunion des Grecs pour la faire rendre à son époux, le siège et Tincendie de Troie ; dans le second ( i^ 3, 13' vers) , il retraçait les aventures d'Énée et des Troyens d'après Virgile , dont il réduit étrangement le récit. On voit que Simon réunissait dans son poème le Roman de Troie et YEneas. Benoit avait pu, juscju'à un certain point, y prendre la première pensée de ses deux grandes compositions ; il y trouvait jusqu'aux Amazones (P 48). Nous venons de voir même que Simon était plus complet que Benoit ; il remontait plus haut. Mais , en dépit des éloges qui lui sont |)rodigués dans le manuscrit qui nous a conservé ses vers (G), l'œuvre du chanoine de St-Victor n'a rien de commun avec
(l) V. Hi$t. lilU, l. vu, p. 125.
(3) V. /</., t. XII, p. &87. Simon était entré à St-Victor aoiis radininlAtration de Gildiiin, lll&-1ir>5. — Sur Gilduin V. GalL chritU, t. VII. p. 659-663; Hist. ecci, Paris; t. II, passim.
(9) C'est le titre que lui donne le manuscrit : ExpUcit Ilias a MagUtro Simone Aurea Capra. V. RihI. imp., ms. 8&30 et non &30, comme dit VHist. Htt. Il y occupe environ iOOO vers, du f^ 17 rerto au f' 25 verso. Là commence Ovidiu» de Arte amandi. On voit que Simon était un cla^ûque pour le\^'M^cle.
(à) On peut voir, f^ 17, comment Paris i^happ.? à la mort :
Nunc parrum natum per jussum régi» in Idam
Servi toUeote» ente nrrarr parant, Ârridirns gladio radiaoli panruliis, lUum
Arriderft putans qui sibt trisli» erat.
Sed percusMjrus cernrn» cor (lectil et ictum,
Et ferua rt ferien» deainit ruv aimul.
(5) « Adsit ad inceptum Sancta Maria meum. •
(0) On nous dit à la fin de la copie que cette œuvre a été f ab ipso nondum canonicato inconpambililer • édita ut ab eodcm jam canonicato mirabilitrr coirrrta cl amplifirala..... dom dkit breriter et apla, . lenitpr et senicnlio^e, sublililrr cl ornalc. ricganler et proprie , seriatim el perlècte. » On nous dK encore qu'il a un style, - dicendi inodum », dont on n'avait point eu d'idée dans le siède et sous les Auguste, et qui est fait pour désespcrtv les imilateiir».
IA8 ftE50IT DE SAi:«TE-]fOBE
h poésie ; c'est uœ sorte de sec résumé , de déDombremeDt prétentieux et antithétique des choses et des hommes de la guerre de Troie , ooe dessiccation plus encore qu'un résumé de V Enéide. On eu peut juger par ces vers qui terminent le poème :
Tumofl ab ifCnea duce dnx cadit smulus hoste ,
Inque vîro \irtns regîa victa fuit Diffnginnt Hn'uli , Phrygiis %'ictona cedit,
Plet Jntiinia , Venus gaudet , Amata périt. Sic datur iEne% requies , Lavinia, regnum,
(lu jus et orbis erit nobile Roma caput
()e.s poèmes ne semblent guère que des exercices d*écolier ; ils n'ont pour nous d'autre intérêt que de nous montrer que IMmagination du XI* et du XII' siècle était ïamilière avec ces sujets ; ils n'ont rien de commun avec Tœuvre de Benoit : il faut donc chercher ailleurs.
En voyant le sujet de son poème , on se demande tout d'abord s'il n'a pas connu Homère.
1x5 nom d'Homère n'a jamais cessé, au moyen-âge, d'être prononcé avec vénération (1)« Béda le Vénérable, dans ce qu'il a écrit sur la grammaire et la prosodie, cite Homère à côté de Virgile, d'Ovide, de Lucain et de Liicrëce. Ix)rs(iue la cour de Cbarlemagne joue à l'antiquité et que chacun s'y choisit un parrain, Homère est un de ceux dont on emprunte le nom. (Innzon , appelé d'Italie par Othon le Grand , dans une diatribe contre le Scholastique* de St-Gall , qui lui avait reproché une faute de grammaire dans la conversation , cite , pour se justifier, vingt auteurs ililTérents. 11 s'appuie sur l'autorité d'Homère , auquel il emprunte trois mots qu'il transcrit en caractères latins (V. Martène, Ampliss. coUect.A- 1,
p. ao/i).
Dans les clirouologies fabuleuses qu'on écrit alors, Homère marque une date ; on dit le temps d'Homère comme le temps de Salomon. Il est rite en particulier avec honneur dans ce monde normand, an milieu duquel écrivait Benoît. Le vieil historien de Normandie, Dudon de Saint-
(ij Sur l'elul d«n cIucIch Biccqwr» un iiioyciiùgc, V. Tliurot , .V(»f«<vs cl extraits des manuscrits, I. \X11, p. âO, 1)5, 108110.
ET LK ROMA^ DK THOIK. 149
Qnentin , que Benoit a eu entre les mains , nomme le poète grec et le nomme avec respect. En parlant de ses propres études , à c6té de Virgile et d'Horace, il place « le grand Homèri\ » Ce sont Icb termes aussi par lesquels le désigne un moine de St-Ouen , Garnier , attaché à Tarchevèque Robert, dans une satire lancée contre un moine étranger , et il le place à côté de Virgile , de Stace et d'Horace. Le commentaire de Bernard de Chartres sur V Enéide {\IV siècle) contient au préambule un jugement sur Y Iliade et V Odyssée. On retrouve le nom d'Homère partout. II est dans la chanson de Roland. H est nommé dans un petit poème latin sur la ruine de Troie (V. Ed. du Méril, Poés. i^op. ht., p. ft04 ) :
Aller Horacrns ero vel eodom mnjor Horaoro Tôt clades numéro «cribere si potero.
Ce qui, en passant, semble indiquer que l'auteur ne savait pas au juste ce qu'avait raconté Homère. Henri de Huntingdon, dans le prologue de son histoire, rappelant le mot d'Horace sur Futilité morale d'Homère, commente cette parole comme un homme à qui Homère ne serait pas lout-à-fait étranger. Gautier Map le cite comme le maftre de toute poésie; en parlant d'an poète en langue vulgaire, il dit que c'était l'Homère des laïques. H dit ailleurs : ■ Quîs in scrîptis Homero major ? quis Marone felicior? • Peut-être, après tout, ne le connait-il que par les auteurs latins, par Ovide, par exemple, dont il cita, sans le nommer, un vers dans son De nugis curialium (1). On peut expliquer de même une allusion de Gilbert Foliot, évêque de Londres (2).
Jean de Salisbury , le contemporain et le fidèle ami de Thomas Becket , parle d'HDmère à plusieurs reprises et avec un enthousiasme qui paraît le témoignage d'une étude personnelle et directe. Il appelle ses poèmes ■ illud celeberrimae perrectionis opus. » H dit de lui : c Homerus cœlestis lidelissimus imitator. » H dit de Virgile : « Maro Homerica^ perrectionis vates ingenii. > Et ce qui parait plus concluant , ce qui semblerait montrer qu'il a lu Homère lui-même , et non les résumés latins dont
(!) Si 11 liii allulnis ibis Hoincrr foras îO*idf , /V At^e Amal. , IH». II, \. ÎJO;. (î; r.l sua riseruiil leinpora Mœi;nidriii liid.).
150 BBNOIT DE SAINTË-UORB
Dous parlerons tout à l'heure, c'est qu'il a relevé de certains mots et de
certaines choses qui ne se rencontrent jamais chez lui. Il remarque/
par exemple ,, comme certains critiques plus modernes, qu'Homère
n'a nulle part écrit le mot de c fortune r , mais qu'il donne son rôle à
une divinité qu'il désigne sous le nom de morphan (c'est rnoiran
qu'il devrait dire ; terreur vient-elle de Jean de Salisbury ou d'un
copiste?) (1). Cependant, on peut, à la rigueur, supposer qu'il a pu
prendre cette observation dans quelque grammairien inconnu ; mais
voici qui semble plus décisif. Il cite , en les attribuant à Homère , des
détails qui ne se retrouvent pas dans les abrégés, comme en ce passage :
c Homerus non aliud sentit , validissimis Achillis manibus canoras fides
aptando • , etc. (V. Polycr. , lib. VIII, ch. xii , et lliad., ch. ix, v, 186.)
Lambert d'Ardres , qui vivait en 1203 , parle d'Homère ( Chronicon
Ghisnense , p. 9), sans paraître, toutefois, le connaître mieux que
Virgile (2). Il est, du reste, tout plein de ces souvenirs : en parlant de
Raoul d'Ardres , il dit qu'il avait « le courage d'Hector » ; ailleurs ,
il le compare à Tydée ( ce ne sont peut-être que les souvenirs de nos
poèmes français). Il est cité par Jacobus Magnus {Sophologium, lib. II,
ch. i) dans un passage sur les écrivains grecs et latins, oii la chronologie
est traitée avec le plus étrange sans-façon. Il est deux fois question
de lui dans la Bataille des Sept-Arts (S). Guido Colonna invoque aussi
le témoignage d'Homère , comme s'il l'avait sous les yeux ; mais ce qui *
prouve bien qu'il, ne connaissait pas l'Homère véritable , c'est ce trait
qu'il lui prête à propos de Troïlus, frappé par Achille : « Achille a tué deux
Hector. « Jean de Mehun prétend avoir lu Homère ; Raison lui dit :
D'Omer ne le souvient ,
(i) Jean de Salisbury se plait, en d*autres passages , à faire parade de ses connaissances en grec , ou du moins à émaiUer son texte de mots grecs. Ainsi [Potycraikus , lib. VIJI , c. xxit), on lit : « Nam iEneas , qui ibi fingitur animus , sic dictus eo quod est corporis babitator : ëvvaicç enim , ut Gneds placet, babitator est, Gé[JLaç corpus, et ab bis componitur iËneas, etc. » On peut remarquer le titre même du livre Polycratiau,
(2) « Sic et ille quem poetarum eximius et doctissimus in divina iEneide pedetentim imitatus est ad unguem, Homerus, multis annis, teste Comelio Africano, imo Pindaro, et Pbrygio Darete, post eicidium Trojanum natus est, qui tamen Trojanum suflicienter vel eleganter tractayit et docuit excidtum. ?iec quxrit ab aliquo Virgilius ubi tantx verilatis fubulam invenerit vel acccperit Homerus. »
(3) V. Jubinal, Rutebauf, t. II, p. A26.
Puisque tu Tas estudié ;
Mais tu l'as ce semble oublié. ( Rûman de la Rose , V. 6800 ).
Petit-Radel , disant que le sicilien Âurispa , au XY' siècle , a tort de parler de VOdyssée comme d'un livre nouvellement révélé , remarque qu'elle a été continuellement connue en France entre les temps de Raban Maur et ceux de Vincent de Beauvais, et nous avons nous-méme signalé plus haut (p. 5&) des imitations qui en ont été faites au moyenâge. Le même savant croit que c'est en France que Bernard Giustiniani avait acquis Texemplaire de V Iliade sur lequel il a traduit le poème en
Mais il ne Tant pas que cet ensemble de témoignages (1), cet accord d'admiration nous Tassent une illusion trop complète. C'était probablement la plupart du temps un enthousiasme de tradition , qu'on prenait de confiance chez les auteurs latins, comme nous le voyions tout à l'heure pour Gautier Map. Il est à noter , d'ailleurs , qu'il est toujours cité à côté de poètes latins, comme si l'on eût cru qu'il avait lui-môme écrit en cette langue. On peut douter qu'Homère fût bien connu , quand on voit Wace assurer que ce fut Brutus qui jeta les premiers fondements de Tours, « comme l'atteste Homère. > Et cependant, chez celui qui lui fait de tels prêts, on a pu signaler quelques imitations de ï Odyssée.
La plupart de ceux qui admiraient si chaudement Homère et le proclamaient le roi des poètes, ou ne l'avaient jamais lu (!2), ou ne le connaissaient que par cette réduction latine en moins de onze cents vers , qu'on a si étrangement placée sous le nom de Pindarc (3). C'était Pindare,
(1) On ne s'est pas aperçu que les vers d'une prétendue Hi<uie cités par El)erfaard , • Explicuit pnesem ocultis » , étaient tout simplement de Joscplius Iscanius.
(2) M. Ed. du Méril croit cependant qu'il a existé, au moyen-âge, des traductions latines d'Homère. Il croit que c'est à une version de ce genre que fait allusion Ral>an Maur, quand il parle de « ce verbeux Homère, né à Cordoue, et qui a vécu en Afrique. » — Il existe, à la Bibliothèque impériale, une traduction latine de V Iliade , vers par vers, due à Léontie Saint-Victor, n* 7884, in-fol. 80 feuillets. 11 y en a un exemplaire de 1369. M. Libri (V. Journal des Savant», 18A2, p. à9) signale, dans un Corpus Poetarum du XII* siècle, manuscrit de la bibliothèque de Dijon, une traduction en vers latins de quelques partir» de V Iliade ; n'est-ce pas tout simplement le Pindarus ?
(3) V. Homeri quœ exstant omnia, „.»cam perpetuis commentar. Spondani Mauleonensis. Basiles, 1583. Epitome ac summa universœ Itiados Homeri Pindaro^ThelMtno auctore, p. 428-AA3. WemsdOrff ( V. Aé
nous (lit expressément rédileur du XVP siècle , qui avait réduit Homère à ces modèles proportions pour le rendre plus accessible à son fils ; il lui dédiait lui-même ce petit poème , « lit étroit où il avait resserré les flots du vaste océan (1). » Mais cette étrange attribution datait de bien plus loin. On trouve le livre cité sous ce titre, non-seulement dans une sorte de Gradus ad Pamassum du XIII^ siècle, mais dans un dictionnaire latin , qu'on a pu attribuer au normand Alexandre de Villedîeu , et qui semblait au savant Angelo Maï appartenir au Xlle siècle , et par le caractère de récriture, et parce que l'auteur le plus récent qu'on y trouve cité est Marbodc, mort en 1123.
Cet abrégé de V Iliade paraît avoir été en grand honneur au moyen-âge. Kberhard de Béthune nous apprend qu'on l'expliquait dans les écoles. L'œuvre est d'une latinité fort acceptable ; les vers sont en général corrects et de tournure facile. L'auteur suit assez exactement les traces (l'Homère ; on retrouve ici les principaux incidents de Y Iliade (2), autant que cela est possible dans un semblable précis. Le premier chant est réduit à cent douze vers , d'autres sont encore plus étroitement resserrés , les quatorze derniers n'occupent à eux tous que trois cent quarante vers. L'œuvre, en effet, manque de proportion. Certaines parties ont conservé des développements assez abondants ; quelques comparaisons homériques se retrouvent ici avec une certaine ampleur ; quelques récits rappellent également presque tous les traits de l'original , comme la rencontre de Ménélas et de Paris et la description du bouclier d'Achille.
Poetar, Lai. min,] croit y recoiuiattre une œuvre romaiue, parce qu^eu parlant du danger que court l\n(>c, lorsqu'il a osé attaquer Achille, il dit que si Neptune ne fût venu à son secours,
Non clarae nobi$ gentis maotisset origo :
argument qui n'est pas sans réplique , outre que le noOis est bien Tague ; nous avons rappelé tout à riieui-e que les hommes du moyen-âge, comme ceux de la renaissance , étaient habitués à voir des ancêtres dans les acriens. Il attribue la composition à Aviénus, au temps de Théodose. Ce livre a, en effet, tous les caractères d'un temps de décadence , où la culture littéraire est épuisée. On sent que le moyenâge va commencer. On ne peut plus lire que des résumés, résumé de l'histoire, résumé de l'art militaire, résumé de rhétorique, résumé d'Homère.
(1) V. VHomère de Polyard. Paris, 1515.
(2) Par exemple, l'histoire de Chryséis, le débat de Jupiter et de Junon , Thersite, le dénombrement des vaisseaux, le combat de Paris et de Ménélas, les adieux d'Hector à son Gis, la rencontre de Diomède et d'flnée, celle d'Hector et d*Ajax, etc.
ET I.E aOUAN lîK TROIE. 15S
D^autres , au contraire , sont sèchement résumées et ont perdu tout caractère et tout intérêt ; la querelle de Jupiter et de Junon , dans le premier livre , est réduite à huit vers. Junon seule y prend la parole ; l'éloquence du maître des dieux est résumée de cette façon sommaire :
Talibus incusat dictis irata Tonantem, Inque viccm summi patitur convicia Regù.
Les dieux ici sont sacrifiés. Le faux Pindare ne les a pas , comme Darès, exclus de son œuvre; mais il se borne en quelque sorte à constater leur présence et la part qu'ils prennent à Faction par une indication rapide. Presque toutes les scènes de TOlympe ont disparu. Quand Fauteur a raconté la Tuite d'Hector devant Achille , il nous montre les deux guerriers
Hic rursus super insequitur, fiigere ille videtur ; Pestînantque ambo, ....
Le versificateur a Fair plus pressé encore que ses héros. De temps en temps, cependant, il modifie le récit d'Homère ou il y ajoute quelque circonstance. Dans Fépisode de Dolon , les deux chefs grecs s'engagent dans une route affreuse, dans une contrée montagneuse, dont n'a point parlé Homère ; ils ne sont pas montés sur des chars, mais sur des chevaux.
L'auteur , du reste , a parfois des distractions. Un instant avant de nous dire que Vénus va demander à Yulcain une armure pour son fils, il a donné à Patrocle des armes forgées par la main du Dieu , Vulcania arma.
Il semble parfois traduire de souvenir plutôt que sur le texte même d'Homère. Ainsi, il est étrange qu'un homme qui a Y Iliade sous les yeux tombe dans cette erreur devenue traditionnelle, accréditée qu'elle a été par le témoignage de Virgile , et fasse traîner par Achille , trois fois autour de Troie, le corps d'Hector (1). Un peu plus loin, on rencontre une autre inattention. Quand il a conduit Priam dans le camp ennemi , il nous montre les chefs des Grecs admirant son audace, tandis qu'llo-
(1} On sait que ce n'est pas dans Homère qu'Hector est traîné autour des murs de la ville; celte histoire est née probablement d'un souvenir confus des récils bomériqaes. Dans VIliade , Hector ftiyant
15/i BKNOIT DE SAINTR-MORE
mère a pris «oîn d'entourer de tant de mystère le voyage du vieux roi ; c'est entre le vieillard et le meurtrier de son fils que se passe la scène.
Le poème se termine par un trait qui eût bien étonné Homère. A la fin du récit des funérailles d'Hector , on lit :
Inque levés abiit tant us dux ille favillas.
Du reste , en dépit de ses prétentions , le poète procède bien plus de Virgile et d'Ovide que d'Homère. Il est tout plein de souvenirs et de traits empruntés aux deux poète^ latins.
On est en droit de supposer que c'est là X Iliade qu'a , en général , connue le moyen-âge. C'est probablement sous cette forme que la possédait Richard de Furnival. On voit, dans sa Biblionomia (1), figu-
(Icvant Achille fait trois fois le tour de la ville (IHad. , X, 208). Quand il a succombé , son vainqueur Irainc son cadavre aussitôt vers les vaisseaux (//., X, 395 ), et là, chaque jour , il lui inflige le même outrage autour du tombeau de Patrocle. C'est aux cycliques ou aux tragiques qu'est due, sans doute, la nouvelle version consignée par Virgile dans XÈnixde^ et désormais devenue traditionnelle.
(1) V. Bibliothèque de la Sorbonne « Biùlionomia magistri Richardi de Fumivalle Cancellarii Ambianensis. Clavis est istius ortuli secundum quod bibliotheca sua distincta est per arcolas multipliciter tabulatas. » ^ Chacun de ces carrés {nreola) ou compartiments est désigné par des lettres de couleur différente ; Tor est réservé pour le dernier où se trouve rÉcriture-Sainte ; l'argent pour ravant-demier , les sciences lucratives, et d'abord la médecine, etc. Il est toute une partie de cette bibliothèque qui reste pour nous entourée de mystère. On lit au folio 8 : t Ceterum prêter illa quorum fecimus mentionem est et aliud geuus tractatuum secretorum quorum profunditas publicis oculis dedignatur exponi ac proinde noii est intentionis nostre ut inter prehabitos ordinentur. Sed eis deputandus est certus locus neminem prêter dominum proprium admissurusquarenec eonim descriptio pertinet ad hune librum. » Le premier carré est consacré aux livres de philosophie. La première tablette aux livres de grammaire, la seconde à la dialectique, la troisième à la rhétorique, les suivantes aux mathématiques, géométrie, arithmétique,' à la musique, à l'astrologie, à la physique, à la métaphysique, à l'éthique ou morale. Sur la tablette dixième se trouvent les poètes. Richard nous donne lui-même les raisons de ce classement :^ • Sunt quedam iterumque, licet ex ipso dicendi génère potuissent videri pre ceteris ordinanda , ob humilitatem tamen materie ceteris post ponuntur, qualia sunt opéra poetarum... Historiographos, epigrammaticos, amatorios, elegos, invecticos, satiricos, ethicos, apologicos , tragicos, comedos, centonicos, et quosdam alios qui licet habeant materiam excellentem , utpote theologiam, tamen propter styli siniilitudiiiem ordinantur cum eis. »
Comme la JUblionoinia est encore inédite , nous donnons ici cette partie du catalogue : Tabula X aréole philosophice o])era poetarum conlinens in hune moduni : Virgilii Bucolica, Ëueis et Virgilioli numéro quinque. Phrygii Daretis Yliados historia prosaice, deinde metrice. Item Meonii Homeri Libellus Yliados et versus Primatis Aureliancnsis de eodem in uno volumine. — Papinii
Statu libri Thebaidos et Achilleidos iii 1 vol. — Mai ci Annei Lvcani cordubrnsis liber de bello intestîno nobilium ci%ium romanorum in 1 vol. — Catteri de Insula dicti de Castiiione liber Alexan-
rer en un même volume , entre Thistoire de T Iliade de Darès le
Phrygien en prose et en vers , et les vers de Primat d'Orléans sur
Homère, le livret de V Iliade d'Homère : t Phrygii Uaretis Yliados historia
« prosaice, deindo metrice (i), item Mœonii Homeri Liôef/us Yliados et
« versus Primatis Aurelianensis de eodem in uno volumine. • Le iivrel
de riliade doit être l'abrégé dont nous parlons.
dreidos in 1 vol. — Richardi de Grrborredo po»l ep. Ambiaiien^is liber de abbreviula bystoria Romanorum quae dicitur tripartila, liber de quatuor \irtutibus et Ave Maria in l vol. — Alh. Tibulli epigrammaton in 1 vol. — Propertii Aurelii lib. monobiblos, 1 vol. — Ovidii Nasonis Pelignensi*» lib. Heroydum qui est de epistolis, lib. Amorum qui est sine titulo, lib. de Arte amandi, lib. de Remedio Amoris, lib. de Supplenti re^criplionum lul dictas cpistolas Ovidii ad quas scilicct ipse non rescripserat ; item ejusd. Ovidii libelli de Cuculo, de Pulice, de Sompno, de Medicamine Surdi« de Medicamiue fariei et de Nucc, 1 vol. — F.jusdcin lib. Fastorum. vel liticorum cuin Semikalendario quem de cerimoniis secundum ritus genliliuni coropo«>uit in honorem Germanici Cesaris qui enit futurus pontifex eo anno ut scilieet interventu ipsius Augusto sibi irato reconciliari valeret, 1 vol. — Ejusd. lib. Metamorphoseos, in quo laudans Augustum e\ successione ab antecessoribus per Eneam, sperabat »altem sic ipsius sibi gratiam coropararc, 1 vol. — P.jusd. libr. etegyographi in eiilio suo Tacti, videlicet lib. Tristium , lib. de Ponto et invectiva sua in ybm invidum.
Tabula II aréole pbilosophice opéra poetaruui etiam coutineus in liniic inodum. Valerii Martialis Coci Jylii Cesaris lib. epigramm., 1 vol. (Le titre donné ici au livre de Martial peut au moins nous dire comment le moyen-âge eipliquait ce surnom du poète qui a tant occupt* les critiques. C*est sous ce nom de Cocus qu'il a été surtout connu alors. C'est ainsi que le désigne Jean de Salisburv [Polycraticus^ lib. VII, ch. VII et ch. xiii), citant deux épigrammes de lui. 11 est encore nommé ain<^i par G. Map {de Nugi»t p. 153) : legi mirabilem illuni Coquum, etc. Cela explique la di!»traction de Petit Radel, gémissant hur la disparition du |)oète Coquus { llechrrches sur trs Bibliot Inique* „ Claudiani lib. invectivarum in Ruphinum et Kutropium atque preconiorum ipsius pro llonorio, Theodosio et Stilicone Coss. item lib. ejusd. de raptu Proserpinv. — Aur. Persii Flacci lib. saliraruni, 1 vol. — Q. F. Iloralii Venusini lib. odarum et epodon, lib. sernionum, poclices et lib. epyslolarum, l \ol. — Ceiisnrini, Catonis et Tbeodori libri etbici, Aviani et Esopi libri apologici, Maximiani, Pamphili et Gelé libri sftnatorii, 1 vol. — Baldoini Ceci apologya de Aclibus Ysengrini, i vul. — Probe uxorLs Adelpbi liber centonum ex Virgilialis cuni ubilatione Domini Stephani canonici S' Sepulcri ; item Aurelii Prudentis Uber de Pugna Virtutuni et Vitiorum, et sunt septem ; videlicet Fidei contra Ydolatriaui, Pudidtic contra Libidinem, Patientiae contra Iram, llumililatis contra Superbiam, Sobrietatis contra Luxuriam , Benignitalis contra Avaritiam et Concordise contra Discordiam ; item ejusd. lib. de H^mpnis et Cantids ad laudem divinam certis temporibus deputatis ; item cujusdam scribe lib. troporum ad laudem eamdem certis similiter temporibus cancndorum, 1 vol. — L. Annei Sencci cordubensis liber tragediarum et sunt numéro dccem, scilicet : Hercules furens , Th) estes , Tbebais Vpolitus, GEdipus, Trachinic, Medea, Agamemno, Octavia et Hercules CRteus ; item ludus ejusd. Senece de morte Claudii Neronis , i vol. — Publ. Terenlii Afri lib. comediarum et sunt numéro sex, scilicet Andria, Kunucbus, Eauton- Umoroumenos, Adelpbi, Hechyra, Pbormio, i vol. — Aratoris subdiaconi ad Florianum abb^em liber de Actibus Apostolorum ; item Mathei vindocinensb lib. de Thobic bystoria, i vol. — Ou lit à la suite : « Hi autem Karacteres sunt majorum voluminum super materiis aiUedictis ; bi vero x, y, z, sunt se* cretorum librorum quorum descriplionem ad hune librum nolumus pertinere. >
(4) Cette rédaction métrique de Darès est probablement lu traduction, en vers hexamètres, que Ton
Benoit aussi a ps^rlé d'Homère, et tout en critiquant sa véracité, il a parlé de lui avec enthousiasme. Pour lui, Homère est « un clerc merveilleux, des plus sacbanz »; et plus loin encore, il dit : « tant Tu Homère de grand pris o, de grande valeur. Mais« Benoit a-t-il bien qualité pour en juger ? A-t-il lu V Iliade '! En retrouve-t-on trace dans son poème ; ou, comme tant d'autres de ses contemporains, n'admire-t-il pas Homère sur parole? C'est là une question qui serait vite jugée , s'il s'agissait d'un poète des âges classiques. Alors , l'imitation se fait une gloire de se tenir le plus près possible de son modèle. Homère reparaîtrait complet dans son œuvre. Déjà , à la veille de la grande renaissance , Jean Le Maire est frappé de la beauté d'un récit homérique ; ir l'insère tout entier ùm^ son étrange compilation , comme ces bas-reliefs antiques qu'on a encastrés dans les murailles de Narboune : on l'y a bien vite reconnu. Au moyen-âge, la question se complique ; car il ne prend à l'antiquité qu'uo)^ sorte d'indication géiiérale , qu'il développe ensuite en pleine liberté. On en a la preuve dans ce récit du Dolapathos, où Ton retrouve le souvenir évident de V Odyssée, mais arrangé, défiguré, orné de circonstancei» nouvelles , grossi. Du reste , notre examen ne peut évidemment' porter que sur une partie du poème de Benoit, et, dans cette partie même., seulement sur un certain nombre de morceaux , le reste , comme nous le verrons plus tard, étant tout-à-fait en dehors de l'invention homérique.
Cependant, un rapprochement est possible. Car on retrouve ici quelques-uns des événements qu'Homère a racontés avec le plus de soin : le combat de Ménélas et de Paris, les adieux d'Andromaque et d'Hector, la mort de Patrocle , la douleur d'Achille , ses ressentimçpt^ contre, les Grecs, son refus de combattre, la rencontre de Dok>n, la mort> d'Hector^
trouve avant VUiade de. Siqioa Cfaè»re*dX)r , dans le manascrit 8&80 tat. de la Bibliothèque impériale , sous le titre de Frigiuê Dat\BS, dii f° 9-au f^ 16 (environ 930-vfr$). Le poème commence ainsi :
Historiam Troje figmenu poetica turbapl, Uode, liçet magois fortuoa sit invicU cçptif, Dignaque tam longU dod sit me^ buccina, brlli^j Mena tamen incaluit, vestigia fida aequèn4.9 « DaretU frigii Trojaniim acribrre bellum.
11 se termine pur ce veis :
El precor ille (sic) meî sit consummalio crpli.
BT LE ROMAN DK TROIE. 15?
Chryséis redemandée par son père (v. 26813) ; mais ils y sont devenus méconnaissables.
Benoit {Bom. de Troie, \. 11&50) a, de même qn* Homère (//. , cb. m) , mis Paris aux prises avec Ménélas ; mais son récit ne rappelle en rien la belle peinture du poète grec. Au lieu du combat solennellement préparé , solennellement engagé à la vue des deux armées , ce n'est plus qu'une rencontre fortuite, un accident de la bataille.
Dans la mort de Patroclc, il n'y a pas plus de ressouvenirs d'Homère.
On y chercberait vainement les exploits du héros, et son trouble, lorsqu'il est frappé par ApoUou. Les paroles d'Achille apprenant la mort de son compagnon n'ont rien de commun avec celles que lui prêtait Homère. Le ton même est tout différent. Au lieu de cette douleur violente, effrénée, de ce désespoir effrayant, il y a surtout ici donceur et tristesse. La haine du héros pour Hector n'a plus les sauvages éclats que Ini prêtait Homère :
My; jjie , x6ov , youvoiv -(O'j^x^zz , jjir^^'s toxtqcov. AT Yip irwç a^rcv '^£ ^jiévoç xai Ou[ji^ç àyiir^ 'wjjL* diroTaiJLVoji^ov %pi% l^iJLevii, o\i [x'IopYa; !
(V. IHoHe, XXII, vers 345-347.)
« Chien, ne m'implore pas ^ n'embrasse pas mes genoux y n* invoque p^is le nom de mon père. Je voudrais , dans ma rage , te déchirer tout vivant (tout crû) en morceaux et dévorer ta chair, pour mf venger du mal (pie tu m'as fait, »
Ce n'est pas le ressentiment d'un outrage qui pousse Achille à abandonner les Grecs, c'est l'amour qu'il ressent pour Polyxène. Ce n'est pas le désir de venger Patrocle qui le ramène au combat , c'est la vue des exploits de Troïlus.
La scène entre Hector et Andromaque ne rappelle en rien V Iliade : les incidents sont tout autres, et le ton , la couleur morale diffèrent plus encore. Les aventures de Uolon ne sont pas moins étrangères à Y Iliade. En tout cela, aucun souvenir d'Homère; au contraire, Darès y est tout entier.
H semble que c'est dans Y Iliade qu'on devrait aller chercher la pensée première d'un épisode qu'on ne rencontre pas dans l'inspirateur ordinaire de Benoit , qui occupe ici une place importante et qui était destiné à attirer l'attention : je veux parler des exploits dir Sagittaire. H paraît naturel, tout d'abord, de supposer que c'est une imitation du Pandarus
d'Homère, et que Benoît s'inspire ici du quatrième et du cinquième livre de V Iliade. Mais , nous ne saurions y reconnaître aucun des traits de la peinture grecque; Benoit a composé, sans doute, son personnage avec le Pandarvs de Diclys et un souvenir des Centaures.
Ainsi, partout on reconnaît Darès ou Dictys, nulle part Homère. Si, en certains points pourtant, par les discours , par la peinture des mœurs, par des comparaisons quMI ne pouvait prendre dans les apocryphes (1), le trouvère se rapproche davantage du vieux poète grec, cela tient à des conditions particulières, à des rapports moraux que nous signalerons plus tard. Mais sMl a remplacé par des peintures souvent pleines d'animation les tristes récits qui lui ont servi de modèle, il le doit à sa seule imagination.
H y a cependant che^ lui une invention qui n'appartient ni à Dictys ni à Darès , et qui semble inspirée de quelques souvenirs de V Iliade. Benoit suppose , pendant une trêve, une entrevue pacifique d'Achille et d'Hector. Celui-ci propose à son adversaire de terminer la guerre par un combat singulier, Achille est prêt à accepter ; mais les cbers grecs s'opposent au combat. Cette scène, qui met encore en relief le caractère d'Hector, rappelle un passage de V Iliade (chant Vil, v. 67-106), où une proposition semblable est faite par le héros. Les Grecs hésitent ; Ménélas seul enfin se lève , mais les chefs interviennent et empêchent une lutte inégale. Le discours où Hector engage Achille à renoncer à d'inutiles menaces rappelle aussi un peu celui d'Énée {IL, ch. xx).
Mais cela ne suffit pas pour conclure que Benoit a lu V Iliade, lorsque tant de passages montrent qu'il ne l'a pas connue , à moins qu'on ne veuille admettre qu'il n'en a pas voulu tirer parti. C'est là une solution qu'il est difficile d'accepter. V Iliade est une de ces œuvres qui s'imposent à qui les a. lues , et qui , lors même que l'écrivain serait résolu d'avance à suivre d'autres guides, laisseront toujours leur trace dans son travail, même à son insu. Et cependant, en voyant ce que le poème de Virgile est devenu dans YEneas, qui prétend le reproduire , on hésite à prononcer une négation absolue. -
(4) On pourrait supposer qu^il se souvient de certaines comparaisons d^Homtre (V. Iliade , ch. ii et ch. XII, V. A9].
Du reste, Benoît nous prévient lui-même qu'il ne faut pas chercher chez lui les récits d'Homère. Il n'a pas foi en son exactitude. « On a , dît-il , raconté souvent comment Troie a péri ; mais la vérité est peu connue. Homère , qui fut clerc merveilleux , des plus savants , trouvons-nous ,ya écrit de la destruction, du grand siège et des causes pour lesquelles Troie fut dévastée el ne fut plus jamais réhabitée ; mais son livre ne dit pas vrai. Car nous savons bien , sans aucun doute , qu'il était né cent ans au moins après que la grande armée fut assemblée. Il ne faut pas s'étonner s'il s'est trompé, lui qui n^assista pas à cette guerre ei qui n'en vit rien. Quand il en eut fait son livre et que cette histoire fut racontée à Athènes , il s'éleva un étrange débat. On voulut le condamner solenuellement , parce qu'il avait fait combattre les dieux contre les hommes charnels. Cela lui fut tenu à égarement et à merveilleuse folie. Mais Homère fut de si grand prix et fit si bien , à ce que je lis, que son livre fut reçu et tenu en autorité (V. Rom. de Troie, v. 42-70). .
Heureusement , pour redresser les mensonges d'Homère , nous possédons deux autorités précieuses , Darès de Phrygie el Diclys de Crète. Benoît prendra le premier peur guide, en le complétant à l'aide du second.
Qu'était-ce donc que Darès et Dictys ? Deux grands auteurs , fort \w\\ lus aujourd'hui , mais qui ont joui d'une longue renommée , d'une autorité incontestée , et qui nous offrent une éclatante démonstration de la vanité de la gloire littéraire. Dictys et Darès , leurs noms s'appellent invinciblememt, et l'admiration complaisante du moyen-àge ne les a pas séparés, quoiqu'il convienne de signaler entre eux d'important^ différences, sont deux faussaires qui, à une date qu'il semble impossible de préciser, mais qu'on ne saurait faire remonter plus haut que la décadence des lettres latines, ont prétendu écrire en historiens le récit de la guerre de Troie et y rétablir la vérité , méconnue jusqu'à eux. Ils ont écrit le Roman de T;v//r , renonçant à toutes les qualités de l'histoire, sans avoir le charme du roman.
Entre eux et Homère , le moyen-âge , nous venons de le voir , se décidait un peu au hasard. Mais, quand il aurait connu Homère, le résultat eût été probablement le même. C'est là un fait qui peut aujourd'hui nous
paraître tout d'abord étrange et monstrueux, mais qui ne saurait étonner ceux qui connaissent quelque peu le moyen-âge.
Tout d'abord , le moyeu-âge n'est point un âge littéraire. La pure beauté d'Homère ne l'aurait point frappé. Il est impossible qu'entre deux livres, dont l'un est un merveilleux chef-d'œuvre, l'autre une plate composition, la seule raison de supériorité littéraire sufiise à l'entraîner. L'enthousiasme pour l'art déployé dans une œuvre n'appartient qu'à des époques de civilisation très-avancée. Les enfants et le peuple, qui n'est qu'un grand enfant , demandent à un tableau ce qu'il représente , non quel talent d'exécution il suppose, à un livre ce qu'il raconte, non la façon dont il le raconte. « Cela est bien écrit » cette formule , si souvent emjployéepar les gens du peuple, ne veut pas dire « il y a là des qualités de style » , mais « cela intéresse. » Demandez à un enfant la différence entre Y Iliade . les Contes de Perrault ou Y Histoire du Consulat. Comme il refait en sa petite imagination toute histoire à sa mesure , comme il n'en prend que ce qu'il en peut porter, le plus beau livre pour lui est celui qui conte le plus d'histoires. Et c'est ainsi qu'en jugeait un auditoire populaire au Xir- et au XlIP siècle.
En outre, Darès et Dictys se présentaient dans les conditions les plus séduisantes, ils méritaient bien plus de confiance' qu'Homère. Ils avaient été les témoins des événements. Dictys, en effet, si l'on s'en rapportait à sa propre déclaration , était un crétois qui , ayant accompagné Idoménée devant Troie, avait suivi tous les incidents du siège et les avait, jour par jour , consignés dans ses notes , que , pour plus de précision , il appelle le Journal du Siège (1). Ce qu'il n'avait pu voir lui-même, il le tenait des témoins les mieux informés, des principaux acteurs euxmêmes. Dans une centaine de pages , il avait retracé toute la guerre de Troie, depuis ses origines jusqu'aux dernières aventures des chefs grecs, et aux difficultés de leur retour. Cependant, Dictys n'est pas toutà-fait impartial : il favorise les Grecs ; il ne néglige aucune occasion d'opposer leur civilisation à la barbarie des Troyens ; il répète, à plusieurs reprises, que ceux-ci se plaisent à insulter les cadavres (2) : il prête.
(i) V. Dictys, Epistola Septimii ■ Epbemeridem belli trojani Dictys Cretensis conscripsit. » (2) V. Dictys. « More solito illuderc cadaveri gestientes. »
KT VK ROMAU de TROIE. 161
au contraire , à ses prétendus compatriotes une générosité qu'ils ne montrent nulle part dans Homère ; quand ils poursuivent les Troyens rugitifs, ils respectent les ibmmes (1). Il y avait \t évidemment un témoin prévenu et suspect. Mais , par une rencontre des plus merveilleuses et dès plus profitables à Thistoire consciencieuse , tandis que les (irecs avaient ainsi un spectateur fidèle et favorablement disposé de leurs exploits , les Troyens n'étaient pas moins heureux. Un prélré phrj'gien , nommé Darès , saisi à point de la même pensée que DIctys , écrivait , de son côté, la même histoire, et préparait ainsi à là postérité le pitis complet et le plus sûr moyen de contrôle du récit grec. Darès , écrivain et guerrier à la fois, supportant, comme les plus braves, le poids du jour, prenant sa part de tous les combats et de tous les exploits, mêlé aux Grecs dans la bataillé et dans les entrevues qui suivaient les trêves, chaque sorr, de retour dans la ville, écrivait le récit* des événements de la journée, et, devinant déjà le retentissement qu'aurait dans l'avenir ce mémorable siège , avait soin , pour plus de clarté , de joindre à la narration des faits le portrait des héros.
Le moyen-âge ne pouvait être frappé de tout ce ([u'il y avait d'invraisemblable dans ces assertions ; étranger à toute espèce de critique , il ne peut reconnaître une fraude, même grossière. Le livre lui inspire un respect superstitieux ; il a pour lui une vénération d'enfant ou d^homme ignorant. Dès qu'un auteur a écrit « comme dit la lettre, comme porte l'écrit »\ et surtout quand il a prouvé que l'écrit parle bien ainsi , tout le mondé le croit et nul ne songe que la valeur d'un écrit puisse se discuter. Or , non-seulement le faux Darès affirmait un certain nombre de faits que le moyen-âge était tout dis|)osé à admettre, par cela seul qu'il les trouvait affirmés ; mais il assurait encore , et d'un ton de parfaite conviction, qu'llômère avait menti , que liii seul , Darès, avait connu la vérité, et il apportait à l'appui de son dfre les arguments que nous savons.
L'autorité d*Homère ainsi ruinée et celle de Darès bien établie, il ne restait à celui-ci, pour être en possession définitive de l'estime publique, qu'à répondre aux secrets instincts du moyen-âge ; ce (|u'il fait. à merci) V. Dictys. « Peuânu alMliiientes manus, parc<*ntt*squp scxiii. •
veille. Darès satisraisait aux besoins de cette curiosité immeuse, enrautioe, qui ne classait pas, qui ne comparait pas, mais qui demandait sans cesse des aliments nouveaux. Sous ce rapport, Darès avait sur Homère une incontestable supériorité ; il en savait bien plus long que lui , il racontait bien plus de Taits. Son livre, il est vrai, n'a guère qu'une vingtaine de pages; mais, comme il ne donne rien au vain luxe de la phrase, dans ces vingt pages il était plus riche et plus complet qu'Homère, et sa brièveté même le recommandait aux lecteurs ; ils y trouvaient beaucoup de substance sous un petit volume.
Ajoutons que le ;*écit do ces faits f^i leur enchaînement étaient absolument dans le goût du moyen-âge. H ne sait ce que c'est que composer, que prendre dans un événement le point essentiel , y ramener tout le reste et faire graviter autour de ce centre tous les événements secondaires: Ce système, oii se fait sentir la personnalité de l'écrivain, où il domine les faits , les dispose au gré de sa pensée intime et selon son intention finale, est tout juste le contraire de la façon du moyen-âge, oii le poète marche naïvement à la suite des événements. Tout poème pour lui est un cycle. Or, le Darès est le cycle de la guerre de Troie; il n'en oublie rien , il né laisse rien à dire ; il remonte aux origines , à la naissance de la ville , et il va au-delà de la chute, il ne se contente pas
de faire rebâtir Troie par Priam ; commençant à l'expédition des Argonautes, il raconte comment elle a été prise, par Hercule, comment Laomédon a péri ; il retrace l'histoire du grand siège d'Hion en tous ses incidents. Dictys est plus complet encore à certains égards : son récit, il est vrai, ne commence qu'au rapt d'Hélène ; mais, en échange, quand il a détruit la ville , il suit chacun des chefs et ne s'arrête que lorsque Ulysse est tombé sous les coups de son fils Télégonus. C'est l'espace même qu'embrassait le cycle troyen ; au dire de Photius, il se terminait « au retour d'Ulysse à Ithaque, oii il est tué par son fils Télégonus, qui ne le connaît pas. » Ce qui a fait le succès de cette histoire (1), c'est qu'elle est complète. En outre, elle séduisait l'honnêteté du lecteur. A un temps
(i) Proclus nous dît aussi que les poternes du c>cle épique ont été conservés et trouvent une foule de lecteurs empressés, non pas tant pour leur supériorité poétique que pour la suite non interrompue d*évènements qu'ils racontent. —V. Photii tiiblioth,, Cod. CCXXXIX.
KT LE ROMAN DK TROIR. 16S
qni avait pour priocipe constant que nul ne peut être condamné sans avoir été entendu , elle offrait le grand attrait d*un jugement contradictoire ; le Grec et le Troyen venaient déposer tour à tour sur les mêmes événements. Comment des esprits crédules eussent-ils pu résister à nne démonstration aussi rigoureuse ?
EnGn , elle ne choquait pas ses habitudes morales : le paganisme en était soigneusement banni, les dieux nMntervenaient plus ; Thistoire était tout humaine.
* Toutefois , si Ton ne considérait en eux que leur valeur propre , ils ne mériteraient, à aucun titre, d*arrèter Tattention. Leurs livres ne sont qu'un entassement confus des plus misérables inventions, qui bouleversent toutes les idées reçues à propos des événements qu'ils racontent , et où le mensonge ne sait pas même se déguiser ; plates compilations , sans aucun intérêt littéraire, sans esprit et sans goût. Il convient cependant de marquer entre eux des différences. Si, en dépit d*un texte bien connu, il est permis d'établir des degrés , non-seulement du médiocre au pire , mais au détestable, il faut avouer que Dictys est très-supérieur à Darès, qui lui est évidemment postérieur , et s'est inspiré de son œuvre et de son esprit. Dictys appartient à une époque meilleure , moins enfoncée dans la barbarie. Son livre contient une foule de détails , de renseignements précis et d'apparence authentique, la trace d'emprunts faits à des textes sérieux , qui nous forcent à y i*econnattre le produit d'un temps où l'on avait sous les yeux beaucoup de livres plus tard disparus et que le moyen-âge n'a point eus à sa disposition , soit les cycliques grecs , soit les poètes latins par lesquels ont été traités les sujets qui avaient échappé à Homère, comme le Maurus dont parle Ovide ( A/;/or. , 2, 18) , et qui avait écrit des Antehomerica , ou Camerinus , auteur de Posthomeiica (Pontic. , IV, 16, 6). On retrouve ici trace des Argonautiques . des jEihiopiques , des Néaot, des Télégonies.'SaL langue aussi est bien meilleure.
Cependant, il est impossible de signaler chez lui aucun talent littéraire. On n'y rencontre pas un sentiment, pas une émotion, pas un tableau. Ce sont, en général, de maigres résumés (1) , où, par une ignorance der-
(4) Ses récits, en fénéral très-secs, visent cependant à une prèdilon qui devient parfois toat-è-M
16/i BLN01T DE SÂINT£-MORB
Dière de toutes les conditions de Tart d'écrire, l'autenr insère au milieu de sa narration d'assez Ibngs discours , qui , par un anachronisme dont il ne s'aperçoit pas , portent la trace d'une culture morale avancée.
Les œuvres des deux auteurs semblent une gageure faite conlre la poésie homérique. Ils en ont tout d'abord enlevé soigneusement tout le merveilleux. Ils suppriment les dieux, et avec eux tout le surnaturel. Darès et Dictys semblent, avant tout, jaloux de prouver qu'ils sont étrangers à toute superstition. Ils croient ainsi probablement faire œuvre de critiques et prouver à leurs lecteurs qu'ils sont de vrais historiens (1). Ils ont toujours une explication , et une explication toute humaine, prête pour chaque prodige (2). Ainsi feront les autres écrivains apocryphes des mêmes événements appartenant probablement à la même date , comme Phidalius de Corinlhe , Sisyphe de Cos et Flavius , dont l'existence nous est révélée par les Byzantins.
Les héros ne sont pas plus heureux que les dieux. Si les deux apocryphes ont fait disparaître complètement les uns , ils semblent s'attacher sans cesse à rabaisser les autres. Ils ont retranché du même coup le sublime et la poésie. Par la plus insigne maladresse , ou par une véri<* table profanation, Dictys a porté la main sur les plus beaux morceaux d'Homère pour les déflgurer, et comme pour donner tout-à-fait sa mesure et faire éclater davantage son inintelligence littéraire. C*est ainsi qu'il n*a pas craint de refaire l'admirable scène de Priam aux pieds d'Achille. On ne saurait, si on ne l'avait pas lu, imaginer comment un barbare peut
ridicule. Aîilm, Pbiloctète tue P&ris mélbodiquemeiit et en déUil. D*une première Oècfae, il loi perce U main gauche, de la seconde l'œil droit, de la troisième les pieds, et il ne le tue qu*après Taroir épuisé : « Fatigatomque ad exlremum interfecit • (V. Dictys, lib. IV, c 20). Tsctxès s*est emparé de cette invention.
(i) C*est encore parmi les historiens que Dictys est classé expressément par son éditeur , raUemand Dedcrich. —V. Dictys eretensis. A. Dederich, Bonnae, Weber, 1833. Introd., p. xvii.
(2) V. Dictys , lib. IV , c. xx, Texplication du séjour des Grecs en Aulide et de la peste qui désole rarméc • ira ne cœlesti , an oh mvtationem aerit » ; ailleurs, « incertum alio ne casu ati, ut onmibus Tidebatur, ira ApoUinis. • L*auteur ne respecte pas les métaphores les plus consacrées ; chez lui^Télèp|^ est guéri par deux médecins, non par la lance d* Achille. Il ne croit pus aux apparitions ; il ne vent pat admettre que Paris ait jugé les déesses sur Tlda. Il fait dire par Paris que « il a cru voir en songe Mercure amenant devant] lui Junon, Minerve et Vénus. > Il raconte que Castor et PoUux ont disparu dans une expédition maritime, sans qu'on ait eu depuis de leurs nouvelles , et il ajoute : • Après cela, on-a dil qu'ils avaient piis place parmi les Immortels. •
BT LE BOMAN DB TROIB. 165
mutiler un chef-d'œuvre eu possession de l*admiration Universelle. II n*est aucun des traits de l'oriRinal , aucune des inventions les plus belles ou les plus ingénieuses qui ait pu échapper au sacrilège : il se Tait un devoir de substituer à chaque beauté une monstruosité. Il ne comprend rien à Homère ni à la vérité humaine. Tout le monde se rappelle le beau récit grec. Ici, Prîam se met en route au grand jour, en Tamille, accompagné de ses fils, de ses filles, d'Andromaque, suivi d*un pompeux cortège, un véritable convoi chargé de ses présents. Le Priam d'Homère et de la nature s'adressait au seul Achille. Le poète avait bien senti qu'il fallait qu'Achille fût seul, en effet, pour que le père désolé osât implorer le meurtrier de son fils et presser ses mains sanglantes , qu'il fallait les laisser tous deux face à face. Dans Dictys , Priam s'adresse à tous les rois de la Grèce et les prie de venir avec lui désarmer la colère d'Achille. Et de là une scène qui eût dû avertir l'écrivain. Nestor accueille la demande du vieux roi ; mais Ulysse rinsulte. Enfin , ils arrivent devant le fils de, Pelée ; et, là encore, l'auteur a trouvé moyen de faire une peinture ridicule. Achille reçoit Priam , « en retenant sur son sein l'urne qui renferme les os de Patrocle ! » Le misérable prosateur a eu de plus la malencontreuse pensée de refaire le discours de Priam. Il n'a pas compris la merveilleuse éloquence de ce cri du vieux roi , de cette sublime entrée en matière : ixvtisat r.%xpb!; wîo (1). Le trait s'est perdu dans la fin du discours, au milieu de misérables lieux communs. Et Achille, au lien de se laisser attendrir, fait un long et pédantesque discours. Il moralise, il montre docloralemcnt que les Troyens paient aujourd'hui leurs luiquités. 11 expose philosophiquement les vrais motifs de la guerre. Achille n'est pas homme à se contenter de l'explication vulgaire par l'enlèvement d'Hclènc ; il montre qu'il y a un conflit de races : il s'agît de savoir qui des Grecs ou des Barbares doit donner des lois au monde ! En toutes circonstances , Dictys se platt à faire parade ainsi de sa pénétration et à donner les secrètes raisons des choses ; et ces explications rabaissent tonjours les personnages. Si Penthésilée vient au secours de Troie , il n'est pas bien sûr que ce ne soit pas la cupidité qui l'y ait conduite , incertum
(I) Plus mal inspiré encore, ie (aux Pindare ra fupprimée lout-à-rait. Pnr une idée doublement ninlbeareuac, il a dépensé d'aranec le plus pur de son bfen, et, croyant faire menreiUe, a mis, à un autfe endroit, ces punJes dans la bouche (nicctor suppUctit Achille qui va lui porter ie roup morte!.
pretio an bellandi cupidine. 11 achève de se rendre insupportable en développant des moralités pédantesques ; il est plus rigoriste que les poètes anciens. Tandis que Virgile pleure la mort de Camille , le faux Dictys voit dans la mort de Penthésilée et dans la barbarie exercée par les Grecs sur son cadavre, une juste punition de Timpudeur avec laquelle elle est sortie de la modestie qui convient à son sexe. « Scilicet pœnam
postremœ desperationisatque amentiœ ad postremum ipsa spectaculum
dignum moribus suis pra^buit. ^
S'il a altéré l'histoire de Priam et d'Achille , il semble s'être plu davantage encore à altérer leur caractère. Le vieux Priam , environné par Homère de tant de majesté , est peint ici sous les traits les plus misérables. Il est insensé, sauvage , pervers , avide du bien d'autrui, toujours prêt à lancer l'insulte , toujours altéré de sang. C'est de lui que ses fils ont appris à oser tous les forfaits , à ne rien respecter.
Achille n'est pas mieux traité.
Le Darès est plus misérable encore. On ne peut pas même dire qu'il n'a pas de talent de narration ; il ne sait ce que c'est ; on ne trouve dans ce livre qu'un aride résumé, une sorte de table des matières, où, de temps en temps, 'au grand étonnement du lecteur, se glisse quelque ébauche de discours ou quelque développement d'idée qui s'arrête tout à coup. On ne saurait imaginer rien de plus monotone , je ne dirai pas que ses récits, mais que ses indications de batailles commençant toujours
par ces mots : < tempus pugnae supervenit » , et auxquelles succède invariablement une même demande de trêve pour ensevelir les morts (1); et son inexpérience d'écrivain va parfois jusqu'aux gaucheries et aux inattentions les plus grossières (2).
(i) Pour justifier la sévérité de notre appréciation on nous permettra quelques citations; je prends au hasard : t Tdamon respondit nihil a se Priamo iactum , sed quod yirtutis causa donatum sit se nemini
daturum. Ob hoc Antenorem iosula discedere jubet Castor et PoUux negaverunt injuriam Priamo
ractam esse, sed Laomedontem eos priorem laesisse ; Antenorem discedere jubent — Mittit ad portum qui dicant ut gr»ci de finibus ejus disoedant. • Il est impossible de raconter plus pauvrement qu^il ne le flût pour Texpédition des Argonautes. Après avoir dit, avec un certain développement, quMls ont été repoussés par Laomédon, tout à coup il tourne brusquement et résume ainsi toute leur histoire : « Qunm ipsi non essent parati ad prsliandum , navim conscenderunt , a terra recesserunt , Colchos profecti sunt , pellem abstulerunt, domum reversi sunt. s
(2) Il nous assure que Darès arrive à Cythèrc, où était un temple de Vénus, et il y Aiit un sacrifice à Diano. Ailleurs, dans la 5t(^rilité de son imagination , il ne pout arriver à nous marquer où se passent les
ET LE HOMAl^ DE TROIE. 167
La forme vaut le fonds. Elle est géuéralement détestable, révélant nonseulement un temps où Ton ne sait plus le latin , mais un auteur absolument étranger à Tart d*écrire. Ses phrases mêmes sont à peine construites ; on dirait un thème d*écolier qui saurait à peine balbutier la langue de Rome ou même une langue quelconque (1).
Le Darès semble , du reste , incontestablement inspiré du Dictys. Il est animé du même esprit ; il est , comme lui , ennemi décidé du merveilleux. Seulement, à la différence de son modèle, au lieu de documents qu'il arrange à sa guise , il n'a que de vagues réminiscences. Cette singulière composition est surtout l'œuvre d'une mémoire troublée ; on y retrouve à chaque instant des souvenirs de l'antiquité, mais des souvenirs de seconde main, confus, mal dfgérés, et altérés , moins , ce semble, par la volonté de l'auteur que par le fait 'de son ignorance, parce qu'ils ne lui sont pas venus directement, mais |>ar une tradition déjà incertaine. Cest ainsi que , dans sa lettre-préface , que nous avons vue naïvement reproduite par Benoit , il raconte qu'Homère a été mis en jugement à Athènes , et qu'on l'a regardé comme insensé pour avoir prétendu que les dieux avaient été en guerre réglée avec les hommes. On reconnaît aisément l'origine de cette anecdote : c'est une dernière réminiscence de la gloire littéraire d'Athènes, de son influence, de l'empressement avec lequel on courait s'y instruire, combiné avec un passage de Philostrate, et., en outre , un souvenir de la condamnation portée par Platon contre Homère , et du reproche qu'il lui adresse d'avoir ainsi altéré la majesté divine. Le blâme du philosophe est devenu , grflce à l'ignorance du plagiaire, un jugement régulier.
Ce n'est pas , on le voit , un intérêt littéraire qu'il faut chercher dans ces productions. Mais elles ont une si grande part dans l'œuvre de Benoît
événemenb, et il conliDue cependaDt : « retenus là par la tempête. • Il a parfois des nahctés siof nlières. Commençant son lirre par le récit de Peipédition de Jason, il ne nomme pas ses compaipioos, et dit : « si Ton veut les connaître, qu*on lise les ArgonoMtes. • Darès le Phrygien, le prétendu contemporain d*Hector, devinant le poème d* Apollonius ou de Valérius Flaccus, et y renvoyant ses lecteurs I
(1) 11 bit un incroyable abus du pronom démonstratif , qu*il répète avec une monotonie fatifaate; voyes ces trois phrases qui se suivent: * Horlatus est Jasonem et qui cnm eo ituri erant ut animo forti irent^... Ea res daritatem Gracia et ipsis fhctun videbatnr. Demoostrare eos qui cum Jasone profecti sunt non nostrum est, sed qui vult «m cofooscere Argonautas légat. Dicit et se velle eum legatum la Gneciam nittere... si fi redderetur Heskma.
tr
168 BENOIT DE SAiNTE-ilORB
qu'on ne saurait ici négliger d'en parler ; et , d'ailleurs , le long succès qu'elles ont rencontré , et qui les distingue entre toutes les œuvres apocryphes « doit leur assurer une place dans Tbistoire générale des lettres et dans celle de la crédulité humaine. Jamais elle ne s*est montrée plus complaisante ; jamais plus impudent mensonge ne s*est imposé d'une Taçon plus complète et plus continue , non-seulement à la bonne foi populaire , mais même à Tétude des savants. Le moyen-âge n'a juré que par eux. Toute cette histoire, que Benoit reproduit avec un si amusant sérieux, est prise à la lettre par tout le monde, ou la reproduit avec une exactitude qu'on serait heureux de trouver sur d'autres points (Y. Hélinand , Vincent de Beauvais, Spec. , lib. III, ch. lxii). L'Orient et l'Occident vénèrent à l'envi les deux apocryphes , seulement ils semblent se les partager. En Orient , c'est Dictys |que Ton invoque de prérérence. Les Grecs du Bas-Empire, du YII^' au XIP siècle, scholiaslcs, rhéteurs, grammairiens, chronographes, commentateurs d'Homère ou narrateurs de la guerre de Troie, Jean Malalas (1J ou Jean d*An-
(i) J. Malalas, « id est rhetor , sophista 9, dit Fabricius (V. HiU. grœc, )• Comme on accorde, dam cetle question de Darës et de Dictys , une assez grande importance au témoignage de Malalas, il convient de regarder arec quelque détail ce qu*il est et ce qu*il vaut. Malalas a fait, dans son histoire, une grande place à la guerre de Troie, qu*il raconte très-confusément. Après en avoir rapporté les précédents, redil l*liisloirc de Poljmestor, tracé les portraits des héros des deux partis, et fait le dénombrement des vaisseaux grecs, où il reproduit avec fidélité les chiffres de Dictys , il passe au récit du débat engagé entre Ajax et Ulysse ; puis, quand il a mené à terme les aventures d^Ulysse et refait à sa façon la Télégonie». il revient sur ses pas et bit raconter la guerre de Troie à Pyrrhus par Teucer. Cette partie de sa narra» tion est tirée, nous assure-t-il, de Sisyphe de Cos, qui assista à la guerre de Troie avec Teucer (v. p. 152). C*cst après avoir trouvé ce récit qu*Homèrè a composé l'Iliade^ et Virgile la suite de VUiadc^ xal Bsp- YuXXicç xà Xoiiri. C*est encore dans Sisyphe que Malalas a appris que Leion , un des compagnon» d*Ulysse, enleva la fiUe de Polypbème Elpe : a âittva h aoçioTaxoç ZCouçoç h Ku>oç eÇéOeto. »
Si Malalas croit à Sisyphe de Gos, il croit bien plus encore à Dictys ; il cocepte la découverte de um livre comme un &it complètement historique et Tenregistre à sa date, la douzième année du règne de Claude. Il a consacré au règne de Claude une centaine de lignes : la légende de Dictys que nous connaissons en occupe à elle seule neuf lignes : « tô cà V{ ï'zv. xf^ç ^aatXetoç toj aixoD KXau>3Cou Kaicapoç IxaOev \yi:h OcopLYjvidç fj KpT^< vi)acç icôcra ; h cTç xpov6iç r^upéOiQ èv t^ (iviQ)Aati Tou AfxTuoç èv )U(aaiTep(v()> xt6(i>T((i> ^ IxOeotç xcu xptotxcu ^oXéjjLOu (Asrà XkrfieHaiçi icap^airou cuf/paçstaa icaaa, Ixetxo 8e xpooKéçaXa tou XenJ^ivou toO Aixtuoç* %sà vcpLbovteç tb oùrb xi6<î)Tiov Or^aaupbv etvat xpooifjvs-piav airb xii ^oai-Xei KXau8i(j>* xal hÀ\&i^ (lexà TO dvsiÇai xal ^m^ax tC iori i^sTa^pa^vat airà xal âv Ttj Zr^^^ioL ^tdXioOrjxt] àzoTeOi^yq»
Il cite Dictys à plusieurs reprises ; ù propos de ce récit de Tew^rr, emprunté ft Sisyphe de Coe, il non»
tioche, moine et scbolastique dans Téglise de cette ville vers le IX« siècle» on peut-être même, comme le croit Fabricius {Bi6L grcsc.) , à une date beaucoup plus voisine de Justinicn, Suidas (1) , Constantin et Isaac
disait : on retrouve aoasi ces choses dans les histoires (SrfYpi^xtç) de Dictys , travail <|ai fut tronvé longtemps après Homère, sons Claude Néron, empereur, dans un tombeau ( on Toit ici une preuve de rexactilude historique de Matelas : ici et ailleurs il confond Claude et Claudius Nero). A la in du récit dUlysae, on lit : • C'est là ce que le sage Dictys a raconté, après ravoir appris dUlysse lui-même. • G*ett encore Dictys quMI invoque quand il raconte comment Oreste, après son parricide, plaida sa cause contre OEax (Otxxsç), etc. V. p. 485 : • C*est ce qtie Dictys a raconté dans sa sixième rhapêodie. > Mais Dictys et Sisyphe de Cos ne sont pas les seuls écrivains, perdus pour nous, qu*ait lus Malalas. 11 a eu le bonheur de lire Phidalius de Corinthe, quMl appelle en un autre endroit Phidias^ Phidalius avait dA imposer aux Grecs du Bas-Empire par des apparences de critique historique ; il prétendait expliquer , par des allégories morales, les récits de la mythologie grecque : ainsi pour les yeux du Cydope ; ainsi pour Circé: l*histoire de celle-ci signifiait, selon lui, que la passion rend les hommes égaux aux animaux. Du reste, reikisani et confondant plusieurs récits d*Horoère, il disait de Circé la sœur de Calypso, et disait que, menacée par elle et voulant s*assurer des défenseurs, elle avait composé un philtre magique qui disait oublier la patrie, etc. Malalas ajoutait : « Voilà ce qu*ont raconté Sisyphe et Dictys. Le très-sage Homère nous a dit poétiquement qu*à Paide d*un breuvage magique, elle Taisait perdre leur forme à ceux qui abordaient auprès d'elle. •
Cette prédilection pour les apocryphes peut inquiéter snr la valeur historique de Matelas ; mais la dçon dont il raconte les événements connus est encore moins fhile pour lui donner de Paulorilé. Non» seulement il confond les événements et transpose les auteurs, plaçant Hérodote après Polybe ; mais voyes, par exemple , comment il raconte la mort de Claude : • Cteude mourut de mort naturelle dans le palais^ après avoir été alité deux jours , à TAge de soixante-cinq ans « ixsXiuTVJTCV ouv s aurbç K AxjBto^
Bt(j) OzviTq> èv tcj) i:xXaT((i> iL^^iùTn\fs%^ ^k^^'^^ ^'•^^i ^"* sv.rjTÛv Çé. > Était-ce là la tradition ofUdeUe à la cour de Constantinople , n*adniettant pas qu*une impératrice pût commettre un crime on qu*un empereur pût mourir assassiné? Sans doute Malalas avait découvert quelque Dictys du temps de Tempire , qui lui avait permis de reconnaître que Tacite avait aussi bien qu*Homère altéré Phistuire. Le récit du règne de Néron ne dépare pas ce que nous venons de voir. Il nous apprend quMI portail une barbe épaisse? B2au7:fa>Y(*>v, ce que les bustes nombreux de Néron ne nous montraient pas, et qu'il avait Fàme bien réglée, cûtxxTO^, ce que n'avait encore trouvé aucun des. historiens de Néron. I^a première chose que fiiit Néron en montant sur le trône , au dire de Malalas, c'est de s'informer de Jésus-Cbrist. Ignorant qu'il fût crucifié (ce qui montre que le jeune empereur était fort étranger aux choses de son temps ) , il voulait le faire conduire à Rome , « comme un grand philosophe et un homme qui faisait dea miracles. » Presque tout le règne de Néron est rempli par le récit des miracles de saint Pierre et de sa lutte contre Simon le Magicien. Néron foU exécuter Poncc*PilatJ. Des crimes du fils d'Agrippine , pas un mot. Il meurt à soixante-neuf ans , empoisonné par les prêtres grecs, qui voulaient le remplacer par un épicurien. Le seul fait vraiment historique qu'on trouve dans toute cette partie de son litre, c'est que Lucain a vécu sou:» Néron. • Sous son règne, Lucain le Sage (remarquons cette transformation , toute à te façon du moyen-âge , du souvenir de Lucain ) vivait à Roose, grand et honoré. • Et:; 3à tcÔv /pi« vMv Ty)ç PxotXcCaç aÙTCu Acuxavè^ 6 ooftirratcç ^ icopa P(i>|jLatotç [lifAÇ xst iicxtvouiJLevoç.. (4) Suidas nomme Didys, il parle de son journal E^^MpCSs en neuf livres et lui fjit des emprunta.
170 BEWIT DE SAINTE-MORK
Porphyrogénète (1), Eudoxia (2), Cédrenus (3), Tzetzès (A), Constaotin Manassès (5), exaltent Dictys et le mettent sans cesse à contribution. Ils
(1) Constantin Porphyrogénète le cite ayec respect. Isaac Porphyrogénète, quand il a quitté le trône pour le doitre (1059), amuse ses loisirs à compléter les récits d*Bomère. Il retrace à son tour, comme rayait fait Malalas, les portraits des héros de la guerre de Troie : Ta Tzap* ^^\ûù^ xpbç loXq àXXoiç auXXexOévTa. Comme lui, il reproduit Dictys, crétois authentique, b diXT]6(oç i% vf^q KpT)TY)ç 5p[JL(^ {Jksvoç, et témoin oculaire de la guerre de Troie ; Isaac n*en doute pas un instant : Kai ^àp oùrbç 6 ffUfYpaçeiji; Toxè jjLcTà xou 'ISoixevswç... yuxi ^àp HLoà toutwv 6 ACxxuç aÙTbç Tjv£Ypa(J/aTO , îbç irapcjv %ai ctj/si xaôtatopriaàç xivTa xà izap* aÙTÛv YeYpaiJLjjiéva.
(2) V. les 'Icuvia de Fimpëralrice Eudoxie.
(3) Cédrenus, écrivant, au XI* si^cle , un résumé historique (v. FswpYiOU XCU KeôpYJvou ouvotj/lç (oTCptcov. Paris, typis reg., i6&7) , n*a pas une foi moins entière en Dictys. Nous lisons, page 127 de son histoire, qu'Idoménée, qui fut Tun des chefs grecs, eut pour scribe Dictys, homme distingué et intelligent, œ^ip a^idbXoYC^ xal Tjvexéç, qui avaii accompagné les Crétois marchant contre Uion. Il resta tout le temps de la guerre avec Idoménée et écrivit avec vérité la suite des événements du commencement à la fin. Il représente la physionomie de chacun des chefs )rapaxTf)paç, comme les ayant vus tous, et les rappelle avec exactitude. 11 note aussi avec soin les temps, les lieux et toutes les circonstances de tout ce qui arriva dans cette guerre et le nombre des navires que chacun des chefs amena avec lui, ce qu^Homère a décrit aussi dans le II* livre de VIliade,
C^est diaprés lui qu'il raconte Tentrevue de Priam et d'Achille et les aventures de Télégonus.
Cédrenus , du reste , appartient à la même école que Malalas.' Comme lui, ennemi de toute poésie , il explique par de vulgaires et faciles allégories, ainsi que le fera plus tard J. Lemaire, toutes les inventions de la mythologie grecque , l'existence de Vénus, le jugement de Pftris. C'est Pftris lui-même qui , « grâce à une instruction distinguée , à un« connaissance des lettres non conunune » , a composé un hymne où il a dit toutes ces belles choses (v. p. 123) : « èxei 3iaYb>v Uipiç 9U[jlijux6t)Ç Te 7:epl ta Ypii^ixaTa YVcoptiJLOç, xai Tzcà^eiaq o5 ty)ç tu^oùotqç tx6Tacx<*>v eYxwjiiiaçixbv Xé^ov xal Gijlvov dq T7JV 'ApoîiTT^v îisTdÇaTO, ttjv èT:(6u(i.{av auTïjv Xé^wv e?vai iÇ f^q xal Téxva xai aof (av xal Té^vaç kv XoYixoiç xal àXà^oiq dtT:oT(xTeTat, xat aiW)v âv (pj^ffjpiaei tt^v AçpoîtTTjV IlaXXdBoç Tcpoexptve xat "Bpaç, lia lï âjjwôcUdavTo tcutov xptTf|V tôv Tpiwv ysv6|1£vov. »
(A) Tzetxès , dans sa MéiapUrase d*Homère , en vers politiques, nomme Dictys à côté des poèiet qui ont parlé de Troie avec le plus d'éclat : AixTUV au^YP^^^^H^v^^ xàXcoç ty)v 'IXCaSa. Tieiiès n'est pas de ces gens crédules qui sont disposés à accepter Homère sur parole. Il fait profession de discuter les témoignages et de ne croire que fa vérité après examen ; mais il ne doute pas un instant de l'autorité de Dictys (V. Antehomerica, ihS et 207. et Poath, , lÂ). Tzetzès connaît encore bien d'autres historiens de la guerre de Troie. S'il nous raconte une légende de Polyxène amoureuse d'Achille, et allant, à la nouvelle de son trépas, s'étendre et mourir à ses côtés, il nous dira qu'il répète le rédt de Flavius, qui diffère de celui d'Euripide (Posf/i., v. 696). Il connaît aussi Lyiias, qui a parlé des Amazones et de Penthésilée ( Posth., v. ià ).
(5) V. KwvoravTCvou toO Mav4aar< aûvo^iç î(JTCpty,V;. Paris, typis reg., 1865, p. 28. — Cest * Dictys évidemment qu'il fait allusion , quand , se préparant à raconter la guerre de Troie , il nous die qu'il prendra pour guides ceux qui l'ont vue de leurs propres yeux et non Homère , dont il est forcé de reconnaître les infidélités , car Homère a la langue dorée ; le poète séducteur a eu à son service de
BT LE ROMAiiy DE TROIE. l/i
le proclament t sage et très-sage > , tandis que pour eux Homère n'est qu'un misérable inventeur de fables. Ils croient à Dictys comme à tous ces prétendus prédécesseurs du chantre de Troie , à tous ces apocryphes qui s'appelaient alors légion , et dont Dictys et Darès sont restés pour nous les seuls représentants ; à Pbidalius de Corinthe , dont Jean Malalas a rapporté quelques fragments ; à Syagrus ou Syagrius , qui , selon Élien (i), postérieur à Orphée et à Musée, avait, disait-on, le premier chanté la guerre de Troie; à Sisyphus de Cos, prétendu scribe de Teucer (2) , à qui , Malalas et Tzetzès en sont convaincus , Homère avait emprunté la matière de ses chants; à Corinnus Tllien , disciple de Palamède, si Ton en croit Suidas, et qui, pendant le siège même, avait composé et écrit en caractères doriens inventés par son maître , une Iliade et un récit du combat de Dardanus contre les Paphlagoniens (3).
Les nations d'Occident ne faisaient pas moins bon accueil à Darès. Elles le préféraient, sans doute parce quMl était plus court que Dictys, qu'il offrait comme un Manuel de t histoire de Troie , et aussi parce que , favorable aux Troyens, il flattait les prétentions des peuples qui se
savants r6du, mais il les a parfois changés et altérés. Il fliut ajouter que Manassès ne s*est pas contenté des renseignemenu que lui donnaient les deux historiens apocryphes. Ce n'est certes pas ches eux qu*il a trouYé que Priam, découragé par le désastre des Amaxones, et se ?ovant ahandooné de tous, euYojra demander des secours à David, seeoors que le saint roi refbsa, soit qu'il fùt alors, nous dit Fauteur, distrait par d'autres guerres, soit qu*ll ne voulût pas avoir allaire aux Grecs idolâtres ( IHd. , p. 28 ). Eustathe semble n'avoir pas connu Dictys , à moins qu'il ne IhiUe reconnaître son œuvre dans les AiXTuaxà dont il parie « h Td AtxTuaxà {uXrcrjaà^ )i (Ad Borner., //., xx. S) ; mais il nomme Darès. (i) V. Élien, Hùu var., liv. XIV, ch. xxi.
(2) V. J. Malalas, 9^à Corjmi Script. Hisu Byzant., Bonn, i8di. — lïetiés Chil. 5, hist. 9 :
Zbuçov Ru>ov >i*)fOU9t Toû Teàxpou *fpfi\k\taxïaL , xat %çi6 'Ovffjpou ^pé^i Se to6tov z^ IXtiSa, Teùxpcf) ouvexarpaTeùaavra xal xaOopûvra Tcovra, à^'oZ TcpoaicXdTTOvr' uorepov "Ovitjpov [U'zot^pdaai,
Et Malalas : f|VTtva au*]nfP^T2^ eupiQXÙ)^ "Ovitjpo^ b 'Kovrjfzr^ Tifjv IXtiSa eÇéOexo.
(3) Si l'on en croyait le titre d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n« M9i , ^ 21, il Ihudrait ajouter à cette liste, et on y a ajouté en eflbt, un certain Gno$9ha de Crfele. On lit en effet en tête de la première page : • Indpit Historia belli Trojani a Gnaiio Cretense deacripta qui ftiit cornes Idomenei • ; mai» ce n'f»t qu'un manuscrit de Dktys.
vantaient d'être leurs descendants (1). En France on le considérait comme le preinier monument et le préambule obligé de Thistoire nationale.
Ce qui prouve avec quelle £^rdeur il était lu , c'est que les copistes le reproduisaient à Tenvi. La Bibliothèque impériale de Paris toute seule en possède douze exemplaires (2). A la bibliothèque de TÉcole de médecine de Montpellier (3) , on en trouve trois dont Tuo est attribué
(1) Stnive, citant les nombreuses éditions de Darès et Dictys, donne pour raison Tignorance de Tart de la critique et la fureur des généalogies troyennes.
(3) Nous donnons ici les numéros et la date de ces divers manuscrits. L*un, n* 7906 (oUm Colbertinus) , est du IX* siècle, selon le Catalogue , ou plutôt et tout au moins du XI* ; ^n autre appartient aii XJI* siècle, quatre au XIII*, deux au XIV* et quatre au XV*. Ce sont les manuscrits C laL n* i616 (XV« siècle). - N* J874 (XUI* siècle). — N* 3359 (XV* siècle). — N* Ai26 (XIV* siècle). — N» âS86 (XIII* siècle). —N» 6692 (XIV* siècle,. — N» 5693 fXV* siècle). — N» 6503 (XII* siècle). — N» 7906 (IX* ou XI* siècle). — N* 784 (XV* siècle). — N* 126, f. N. D* (XIU* siècle). — N« 178 id. (XIII* siècle).
(8) V. Bibliothèque de TÉc de méd. de Montp., n*' 121, in-fol. vélin. « Hystoria Daretis Trajanomm frigii de greco translata in latinum a Comello Nepote cum epistola Comelii ad Salustium de hac historia. » XII* siècle* fonds de Clairvaux. ~ N" 131 , in-fol. vélin. Id., XII^ ùècle. — N* 158, recueil in-A"* vélin, fol. là v., fol. 20 r. • Historia Daretis Phrygii de origine francorum ab editislonga diversa. » (IX* siècle, fonds de Bouhier.)— Ce dernier manuscrit mérite qu*on s*y arrête un instant; Tindication du Catalogue pourrait tromper le lecteur. Le manuscrit 158 n*est pas un texte de Darès di0érent des textes ordinaires, mais un résumé fait, à ce qu*il semble, de mémoire, et par une mémoire infidèle. On y fait de Mennon {sic) un frère d*Âgamenmon. Ce n*est plus Polibètes conune dans Darès ou un roi inconnu comme dans Benoit, c*est Palamèdes qu^Hector s^apprétait à^dépouiller de ses armes quand il est tué par Achille. Anténor est remplacé par Olixis, Ce manuscrit est Tœuvre d*un copiste de% plus ignorants ; il est plein d'incorrections grossières. Cependant, au milieu de ces fautes barbares, les deux premiers feuillets présentent des traces d'une latinité très-supérieure à celle du Darès ordinaire. On y rencontre aussi un mot à ,demi gretf, tout étonné de se trouver là « ami trieribus. > Le reste du manuscrit semble rœuvre d'un homme plus familier avec la Vulgate qu'avec les auteurs classiques; le rapport du style est frappant : « Absque viris sanguinum et insidrQtoribus. Ego vero scisdtabor deos meos. At ille credidit, et reddidit cadaver, et sepelienint fleveruntque super eum fletu magno. — Dixit patri suo et matri : ecce in concupisœntia puells sororis nostnb exarsit cor Achille. > Le discours de Néoptolème commence par : « Ecce pater meus qui mortuus est pnecedebat nos in omni oertamine et vos nonWultis ut vindicetur. — Et circumdederunt cum tubis et magna strepitu suborbana urbis. > — Énée a caché Polyxène : « Dixitque ci Agamemnon rex : ubi namque est illa puellaPEneas ait nesdre se; OUxb vero invcnit eam et adduxit ad regem. Dixit rex ad Eneam quare mentitus Aiisti pro hac puella. Recède cum omnia {sic) que tua sunt ab hac urbe, etc. i
Il a soin de nous invertir qu'Alexandre, qui ravit Hélène, n'est pas « ille magnus macedo qui postea hortus (5tf ; ftiit. »
Il parah tenir Trollus en grande estime : « Tune induit Troilns luricam frater Hectoris sicut gigans ut mortem fratris uldsceret. > Il fait traîner le corps de Trollus par Achille autour des murs de Troie : « Trahensque corpus ipsius girabat civitatem Trojane • , ce que ne dit ni Darès, ni Benoit.
au IX* siècle; les deux autres, provenant de Clairvaux, appartiennent au Xir. Clairvaux lisait beaucoup Darès. La bibliothèque de Troyes li) en possède un exemplaire de la même provenance. On retrouve des manuscrits de Darès dans toutes les bibliothèques de T Europe (2).
La venue de Timprimerie ne devait pas être moins Tavorable aux deux apocryphes que ne Tavait été le règne des manuscrits. Dès i&70« on imprimait le Dictys en Allemagne et en Italie (â). Darès n'était pas moins heureux et était même plus souvent reproduit.
On ne se contentait pas de le lire en prose. Nous avons vu (p. 15S) que pour lui donner une séduction nouvelle on Tavait mis en vers. Et non-seulement on le lisait avec ardeur, non-seulement on s'empressait de le reproduire, mais tous les peuples de FEurope, tour à tour, essayaient de se l'approprier et de le faire passer dans leur langue. De Iwnne heure, dès le XIII* siècle, il avait été traduit en français. Ces versions ont d'autant plus d'intérêt pour nous que la naissance de l'une d'elles tout au moins était due au poème de Benoit ; c'est l'auteur luimême qui le confesse. En effet, au mois d'avril 1272, un moine de Corbie , auteur d'une histoire latine des reliques du couvent , Jean de Fliccecourt, c à la requête de dom Pierre de Besons, aumosnier de St-Pierre de Corliie , avoit translaté sans rime Testolre des Troiens et de Troies du latin en roumans mot à mot , ensi comme il l'avoit trouvé en un des livres du livraire monseigneur saint Pierre de Corbie , >» et une raison quMl donnait de son choix, c'était que le Roman de Troie rimé (celui de Benoit de Sainte-More) était trop grand; de plus, qu'il était rare; enfin, le poète ayant dû pour • bêlement trouver sa rime • ajouter beaucoup de choses de son invention, c'était par Darès de Phrygie « qu'on porroit bien savoir la vérité. • c Si que cil qui veulent oîr les batailles de Troiès et ne peuvent mie avoir le roman qui est rimé ou
(i) V. BtbL de Trojres, n« 1940, in-S*, pafNer. Apiès les épltres d*Horaee, od troa?e Damù frigii de êxcidio Trojœ hhtoria Cornelio Nepole interprète. A la suite fiemieBt Birmes Triimefiftms, le Songe He Scijrion ; Cicéron, de o/ieiis , 1474. Il n'y a point 4e Dictys.
(2) On en trooTe en Angleterre, British IfasBimi; Canil>ridge, BiM. Cajtna; Oifonl, CoHege of ail muls. — V. encore Zanetti, LaHn. et Hal. Sti Metrei BiêHoth,, p. IM, deni mts. de Dictys. ~ V. G. Hoenel, Catal. li^ Mi. Leipaicfc, 1880, in-A*.
(s; Et à Milan, 1477; Mesaine, 1498; Venise, 1499.~DarH, trois éditions la méine année. On nmprime jusqu'en Poirgnr. V. Bninct, Manveldu Libr,^ art. DabIs et Dinvis 1860, Inm. II, col. 532 et 698-609.
pour che que il en est peu, si porroil avoir chestui legierement, car il est petit Et porront bien savoir par cbestui la vérité (1). »
Vers le même temps , un religieux irlandais , de Tordre de saint Dominique , Jofroy de Waterford (2) , auteur de plusieurs traductions françaises d'auteurs latins (â) , aidé de Servais Gopale , mettait aussi Darès {k) en prose française (5) ; la version semble des plus exactes (6),
Au XY' siècle , afin d'aider la mémoire des lecteurs , il se trouve de prétendus poètes pour le résumer en quatrains et en sixains. Dans le ms., ' f. fr., 1671, ancien 7658, on peut lire VYstoire de Troie abrégée, en trente-trois sixains et un quatrain, dont Fauteur sollicite ,v dans un rondeau , les faveurs du duc de Bourbon et se réclame de Jean , duc de
(1) V. Hisu littéraire, tom. XXIII, p. â56. Discours sur Vétat des Lettres au XIV* siècle , par J..V, Leclerc — Cette traduction se trouTe à la Bibliothèque de Copentiague. V. Description des ma* nuserits français , par Abraams*
(2) V. Hùt. /tir., t. XXI, p. S26.
(3) Eutrope et secretum secretorom.
{h) V. BibL imp., f. fr., n" 1822. Le Tolnme porte au dos ce titre.: Sermons de Voragine. La traduction de Darès commence au ^ A6« Ce manuscrit présente un détail curieux, signalé déjà par M, Leclerc (f/isf. littéraire, tome XXI, page 229] et qui prouve jusqu*où descendaient, auihoyen*Age, Tinstruction et Tamour de la lecture. Avant d'appartenir à Colbert, il a été, au XV* siècle, la propriété d'un menuisier et d*un charpentier, qui ont eu la bonne pensée d*jr inscrire leurs noms.
(5) L'abbé Lebœuf (V. Aead. des Inscript,, vol. XVII, p. 28) et, après lui , l'abbé De La Rue (t. III) signalent une traduction en vers français de Darès. Il y a là une erreur. Les vers que dte Fabbé Lebœuf, d'après Montfaucon , ne sont que le début du Roman de Troie*
(6) On en pourra juger par Textrait suivant , c'est la lettre du prétendu Cornélius Népos : « Chi comence lepistle Cornélius qu'il envoia à Saluste Crespus de l'estoire des Troiens, laquele estoire fu escrite en Grèce par Dares le Frigien. — Comeleus à Saluste le sien le Crespe salus. Quant je vinc à Athènes et moût de choses od grand estude lisole : entre autres choses trovai lestoires Dares le Frigien de SI main demainne escrit , si con le titre mostre. Laquelle estoire ont en mémoire li grigois et li troien. Celle estoire par très grant amour enbrachais : et maintenant le tradslatai. Et nulle riens n'i voloie mettre ne amenulsier por l'estoire embellir. Car ^i je ce feisse om poroie cuider que l'estoire fust mole. Et por ce moi sembla bon : que si cum l'estoire fu vraiement par simple parole escrite ensi la tomeroie de mot en mot de griu en latin. Si que cens qui le Uront puissent connoistre coment eestes choses sunt faites, et lequel des II quident estre plus verai ou ce que Dares le Frigien par escriture mist en mémoire qui mdsmes le tens l'escrit et chevalerie hanta. Ou plus vuelent croire Osmer le grigois : qui moût d*ans après celle bataille fu nei. De laquel chose à Athènes tel jugement fu donnes que Osmers por forsenez fu tenuz, por ce que en lestoire des troiens escrit que les dieuz as homes soi combatoient. Chi finbt li prologes. Or comence lestoire. > Le livre se terminait par l'énumération des princes tués; on lit à la fin : • Ly nombres de ceux chideseur nomez des ocis; nest fors des princes sens autres haut homes. Explidt. •
Calabre (1). Un autre écrivain de la même école a raconté, en trois sixains et quarante-six quatrains, c la destruction de Troyes la grant en briefi (Y. ms. 2861 , anc..8&15, portant au dos: Berry^ Chronique, f^ 22&) (2). Quelque misérables que soient ces prétendus poèmes , ils étaient cependant goûtés, à ce qu'il semble. On retrouve celui-ci à la suite d'une Chronique de France en latin (ms. n* 59S2), qui commençait par un rapide souvenir des origines troyennes. On les reproduisait encore au Xyi<^ siècle ; nous retrouvons , dans deux manuscrits de cette
date, • Testoire abrégée de Troie, selon Darès et Ditis en quatrains » (3).
(1) Nous en doimoiit, pour les curieux, an court échiutillon:
Anthcoor fot renda pour Thoas le yegcoi* t Alon BrÏMyda fo a Cakas rendue, Troylua plut ne fit, len fut t'amoor podoc.
Par fnninio voakwr toeC te contraria }
Car Djomedea print, Trojlna oobUa.
Heetor et AdiiUea ce tempe pendant convindrent i
Et da fait de la gaerre baoltei parolea tinrent |
Car la bataille miidrent tor la force ^tox deuK»
Mai» deaedvoues forent contre le vouloir d*eai.
Voici comment U a raconté la mort d'Hector :
Le toofe Andromacha , de Canandra le tort Ne le» pleon d*Bcoba nempcacberent ta mort ; Acbillet lue Hector comme ang borne dormant t Car d'aguet le ferit un baron désarmant. Priant pour Caire bonnenr au cbief des créature» Fiat faire pour Hector le cbief dea tepulcure».
(2) En foici quelques vers :
Jason et Hercules vers Colcoa sen alojent,
A Tun des porta de Troyea raffrescbir m Tooloientf
Mais toat les fiât partir le roy Laomedon ,
Dont Troye fut puis arse et luy mort tans pardon •
Hesiona sa fille amena en serrafe
Et la tint Telamou tans loy de mariage.
Piyam son fils an temps de telle erersion Maintenoit guerre au loins pour autre question i Depuis Troyes refist, Tlioo radouba « O buit fils et trois filles qo*il avoit d*Ecuba , Ravoir voult Alsione , response en a vilaine, Troyens en oreot duel, Pans en prist Helayne.
(S) V. Bibl. imp., ms. i4«5 (anc. 7515], ^ 493,^ et ma. 2873 (aM. 3061 ), f* 8&2.
La Renaissance ne fait point tort à là gloire des deux apocryphes. Eu plein XYP siècle , lorsque Ton connaît et que Ton comprend les vrais auteurs, que la critique s^est enfin développée, on croit encore il Tau-, tbenticité de ces histoires. Tïop heureux de posséder sur cette antiquité, pour laquelle on est passionné , des dépositions que Ton doone pour contemporaines de ces événements si lameux , on ne suppose pas un instant la supercherie, on n'examine rien. Tout le monde en France les cite avec confiance ; il en est de même en Italie. Tomaso Porcaccbi , traducteur él^ant et fidèle de Darès et de Dictys, déclarait qu'ils étaient a le premier et le principal anneau de la chaîne des historiens grecsé • Et, en efiet, montrant dans sa préface le fruit et Futilité qu'on peut tirer de la lecture des historiens , en tête de la liste , avant Hérodote , Thucydide, Xénophon , Polybe, Diodore de Sicile , etc. , il plaçait Darès et Dictys ; et , pour raconter leur vie , il se contentait de reproduire ce qu'ils nous ont appris d'eux-mêmes ; mais il le faisait avec un ton décisif et convaincu, qui ne devait pas laisser place au moindre doute chez ses lecteurs (1).
Us étaient alors mis de nouveau en français (2) ; Darès ne trouvait pas moins de trois traducteurs (3) , sans compter ce qui est reproduit dans les
(i) V. Dilte candiotto e Darete frigio délia gueira Trojana tradotti per Tonlaso Porcacchi CasUglione Arretino. — V. Daretis Phrygii TÎta ex Volaterrano.
(3) V. les Histoires de Dictys Cretensien interprétées en françois par Jean de La Lande, gentilhomme
breton, 1556.
(3) V. La vraye et brève histoire de la guerre et ruine de Troie, etc., par M*. Kathurin Héiet ou Hérest, 1553. V. Brunet, Manuel. — Une autre traduction, citée par Fabridus f a Boordelino. t — Enfin, la traduction publiée à Caen , en 1572 , sous ce titre copieux : Histoire véritable de la guerre des Grecs et des Troyens, non moins se rapportant à ce temps que ressentant la docte et pure antiquité. Ensemble les effigies des Grecs et des Troyens plus signalés rapportées après le naturel , suyrant la description de Tautheur et de quelques médailles trouvées en bronze et aux marbres antiques. Escripte premièrement en grec par Dares de Phrygie, depuis traduite en (^tin par Corneille Nepveu et &ite françoise par Charles (!e BourgueyiHe. Caen, par Benedict, imprimeur du roy, avec privilège dudit seigneur, 1572, in-A** de 97 pages, 19 grav. sur bois (on n*en connaît que cet exemplaire). — Pour en finir avec ce? tiaductions, il faut dter celles d^Achalntre et Caillot, Paris, 1813, 2 vol. in-12, et de Compagnoni, Milan, 1819, in-8*. — On ne saurait imaginer, du reste, tout ce que le XVI* siècle, toujours très-préoccupé du profit moral (V. les Préfaces d'Amyot), voyait dans ces prédeux auteurs. Jean de La Lande nous dit qu^il « y a rencontré tant de bons fruits en lisant Dictys qu'il n*a sceu se tenir de le transplanter en son langage (hinçois, désireux en cela de servir aux grands plus que de plaire aux petits. On y trouve, en effet, tant de conseils aux affaires, tant de ruses aux entreprinses , tant de hardiesse aux exécutions et aux issues des choses tant d'heur et de malheur , que le lecteur ne pourra s'en retirer tans profit. On y rencontre des
ET LE noMAN DE TROIE. 177
additions et séquences de X Iliade de Jehan Samxon 1530. L'Europe entière suivait cet exemple; c'était en Italie avec Tomaso Porcaochi, 1570 , le Pogge , dont la* traduction était pul)liée en 1578 , in-f^. En Allemagne , il était traduit deux fois , en 1636 et 1556. Il devait Tétre même en flamand, et enfin en russe, au XVIIP siècle, sur Tordre de Pierre Ig Grand
(1712, în-8*).
Enfin, le XYII* siècle, si pénétré de Tantiquité, son adorateur, non plus idolâtre , mais éclairé , les adopte. Avec Tautorisation de Bossuet et du duc de Montausier , ils sont solennellement installés au rang des classiques , parmi les auteura à Tusage du dauphin. Un critique des plus autorisés, M"' Dacier, les illustre d'un long et soigneux commentaire. Sachet de Meziriac , si impitoyable pour les erreurs d'Amyot , les cite sans cesse dans sa savante explication des Hérdides d'Ovide. Enfin , Tesprit même qui animait Darès pénètre nos imitateurs de Tantiquité. Il convient donc de s'arrêter un instant à ce qui les concerne. Il faut au moins indiquer et essayer de préciser les principales questions auxquelles leurs œuvres peuvent donner lieu.
Nous les étudierons d'abord telles qu'elles nous sont parvenues ; nous aurons à chercher ensuite si c'est bien là le texte original , celui qu'a pu lire Benoit, ou s'il n'en a pas existé des rédactions antérieures plus complètes, écrites dans une autre langue , dont les textes que nous possédons ne seraient que les débris plus ou moins informes.
Remarquons tout d'abord que cette merveilleuse concordance toute seule , cet à-propos de deux journaux si exactement tenus , comme en partie double , en ces temps fabuleux , cette abondance de renseigqements, cette prévision des curiosités de l'avenir, et ce soin à les satisfaire toutes par avance, auraient dû tout de suite mettre en garde des esprits moins naïfs.
exemples de toutes les vertus, et les conseils de reipérience pour la conduite de la ?ie. Enfin, cet hislorieii, déjà grave de luy-mesme , ne traite aussi que de choses et païennes graves et seulement dignes de ceux qui sont près du prince ou qui souvent sont ordonoei aux duufet et afliûres pubUques. •
Le traducteur de Darès ne croit pas son ameur moins utile. Les leeteun apprendront , entre autres choses, selon M. de Bras (G. de BourgueviUe) , « toutes les sortes de misères que la guerre apporte « coustumièrement avec elle, et se feront plus pmdens par de teb exemples sans danger. » M. de Bras crolt« de plus, accomplir un devoir patriotique; car il est on des fidèles croyants de b légende tro>enne.
Il est vrai que tout n'est pas absolument faux dans cette histoire ; on n'a pas inventé les noms comme les écrits. Celui de Darès figure dans Homère. Dans le cinquième chant de V Iliade, il parle d*un prêtre U*oyen de ce nom (1). Une tradition s'était conservée dans la Grèce qu'un phrygien , appelé Darès , avait écrit une relation du siège de Troie antérieure à Homère. Élien assure que les écrits de Darès (il ne parle pas de Dictys) existaient encore de son temps : ''Ori {Jv Opot6avTCou
TpotÇijvbu licYj Tcpb 'OiJLY)pou , 2>ç çaaiv oî TpoiÇifjvtot Xd^oi, xat jjLexà <ï>p6Ya 8e AipY^xa , o5 4>puYiav IXtiSa Iti rm vuv (ÎTcoawÇojjLévriV oT8a ; iz^h 'OjAifjpou xai touxov fevécOai Xe^ouai (2).
On lit dans le premier livre de Ptolémée Chennus, fits d'Hephestion :
AvT{TraTp6ç çr^aiv h 'Axivôtoç AdpiQTa ^pb 'Op.tjpou '^^i^ŒnoL -rijv IXtiîa iJLvif)iJiova ^evéciOat ''ExTopoç, uxàp Tou p.t) ivsXerv IldtTpoxXov èxatpov A^iXXéoç (3). EuStathe , à propos
du livre XI de V Odyssée, répète les mêmes détails , d'après Acanthios , et ajoute , en le citant encore , que ce Darès ayant abandonné son parti
fut tué par Ulysse. AvrCicaxpoç, etC 'ATcéXXwvoç tou 6u(jL6pa{ou TOUTO xpTfjaavToç •
Tbv 8à auTOfxoXtjaavra utc ''OSuaaéwç àvatpeOYjvau
Quant à Dictys, on ne sait de lui que ce que nous apprend son livre ; son nom n'est prononcé qu'assez tard. On ne le rencontre pas avant Syrianus, le maître de Proclus, â80-&50. Celui-ci, dans son commentaire sur la rhétorique d'Hermogène , a écrit : H y^^v xaxà Ki8|i«v xal Aavoov
YpaiJLiJuxTixY) ÊTct xe tôv Tpwïxûv i^oxeiTO u)ç A{xtuç èv lalq 2çt)iJLep{ai (pYjaf, etc. (cité par
Fabricius, Bibl. ^r. , 1, 5 , 8 , t. I , p. 31 ). Vers le même temps , Priscus Panites semble lui avoir empruntée un récit d'Ulysse recueilli par des Phéniciens et conduit par eux en Crète auprès d'Idoménée. Mais, n'est-ce pas plutôt Dictys qui a pillé Priscus Panites (&) ? Quoi qu'il en soit de l'existence des deux prétendus historiens , il serait
fi) ''Hv Se Tiç èv Tpcoeaai Aiptjç , difveibç , di[JL6(iMv,
(2) V. Élien, Hist. var. , Uv. XI , ch. ii.
(8) V. Photius , Bibl. cod, , XXX, édit. Bekker. Berlin, 182&. — On nous cite, à ce propos, plusieurs de ces conseillers (JLVifj|i.ovaç, attachés aux jeunes héros de la guerre de Troie par leurs pères, à Achille, à Patrôcle, à Protesilas, à Antiloque; Tauteur dit à propos de celui^î : iJLVY)|i.ova U7:b Néoropoç (Tuve^^eu^Oai toù 'ïcaxp^ç. Ptolémée Chennus a vécu sous Néron et jusqo^à Nenra ou Trajan. l\ faut ajouter que, d*après les plus récents tratauz de la critique, Ptolémée et Antipatros ne méritent aucune confiance.
(4) Dederich a remarqué , à propos de Dictys , que cela semble une sorte de nom appeliatif venu de âs(xvu[JLt , SeiXTTjÇ , SiXTTjÇ , celui qui montre^ docensj doctor, vates, Thistorien, le narrateur.
puéril d'établir , par une dissertation en règle (1) , que les compositions que nous pouvons lire encore aujourd'hui sous leurs noms ne peuvent appartenir aux temps héroïques^ et d'en marquer toutes les impossibilités matérielles et morales et toutes les invraisemblances. Jamais livres apocryphes n'ont plus naïvement porté avec eux la démonstration de leur fausseté. Ils ne sauraient soutenir un instant l'examen à ce point de vue. Mais , s'ils n'ont pas l'ancienneté à laquelle ils prétendent , quelle date convient-il de leur assigner ?
La première pensée qui vient à l'esprit, c'est d'aller chercher cette date dans le voisinage même du Roman de Troie , et au plus profond du moyen-ftge. L'absence de merveilleux païen , le ton de certains discours, une foule de traits particuliers et, par exemple, l'horreur que semblent inspirer à Dictys les exploits de Penthésilée , et cette dérogation aux mœurs de son sexe , semblent indiquer une époque chrétienne. Les deux apocryphes pourraient appartenir à ce temps où l'on rencontre tant de prétendues traductions dont le texte n'a jamais existé , à ce temps qui avait accueilli avec tant d'enthousiasme le faux Callisthène, et n'avait voulu croire que lui sur l'histoire d'Alexandre. L*une au moins de ces œuvres , le Darès , comme critique , comme composition et comme style , pourrait , sans invraisemblance , être rapprochée à bien des ^rds de la Chronique de Turpin. En outre , habitués que nous sommes à la pensée de la vénération de l'antiquité pour les poèmes d'Homère , il nous semble , au premier abord , impossible d'admettre que des compositions aussi étranges et qui contredisent d'une façon si scandaleuse toutes les données homériques , aient pu trouver place dans les littératures classiques. Mais , d'une part , l'absence du merveilleux païen n'est pas une marque de christianisme ; on sait que , dès le temps des Alexandrins , et quatre siècles avant le Christ, l'Evhémerisme avait déjà humanisé la mythologie . chassé les dieux de l'Olympe comme de l'histoire et de la
(1) PértzonÎQS, en démontrant longuement et savamment qu*OD ne pourait y reconnaître roBUfie d'un contemporain d^Idoménée, a donné un témoig;nage édatant de son érudition, mais en a fkit une dépense inutile. N'y a4-il pas aussi abus de gravité de la part de M"* Dader à démontrer sérieusement qu*on ne saurait attribuer le lifre à Cornélius Népos? Taime mieux la 6çon de L. Vives (In Quimctio, de Tradendi^ diseiplinis y , qui ne voit là que ■ des inventions de g^ qui ont voulu se jouer avec cette guerre flimeuse. •
poésie, fait d'eux autant dMiomutes, sous prétexte que c'étaient des hommes dont oo avait fait des dieux , et mis l'interprétation morale à la place de la poésie. En outre , une série de témoignages sérieux , de preuves matérielles même, ne nous permet pasr de chercher au-dessous d'une certaine date Texistence de Dictys et de Darès (1). Enfin , une étude plus attentive des littératures antiques nous apprend que , malgré le respect de tout temps professé pour Homère , les poèmes dits hoaiériques n'étaient pas le seul témoignage admis sur la guerre de Troie ; ce grand événement avait donné lieu à bien des traditions diverses , et ces traditions étaient très-confuses.
\ Avant les historiens , la Grèce avait eu une histoire ; elle embrassait toutes ses traditions mythologiques, tout son passé poétique , tout ce que la Grèce , en ces temps encore peu pénétrés d'esprit critique , savait sur elle-même et sur ses origines. Des éléments venus de côtés différents , historiques , religieux , cosmogoniques , des notions plus ou moins obscures d'astronomie et d'histoire naturelle se mêlaient, s'amalgamaient confusément, perdaient peu à peu leur valeur relative, leur particularité, et, flottant dans les imaginations populaires, y prenaient la fbrme, l'individualité, la réalité poétique. A ces souvenirs s'en joignaient d'autres plus précis et plus humains, les récits des grandes expéditions qui avaient laissé trace dans la mémoire des peuples. Le siège de Troie surtout, le plus grand événement du passé de la Grèce , par son caractère de réalité historique; avait dû fortement préoccuper les esprits et éveiller les imaginations. Il avait dû de bonne heure donner naissance à une foule de traditions et de récits populaires, comme, dans la France du moyeu-ftgé, le nom et les aventures de Gharlemagne.
Aussi , dès la plus haute antiquité , à côté des poèmes homériques , a-t-on pu signaler une série de récits de la guerre de Troie , les uns contemporains ou même antérieurs , les autres provoqués par le succès de l'épopée d'Homère. Tels avaient été les poèmes cycliques qui , après la grande diffusion des chants homériques , avaient célébré, dans le même rhythme , dans la même forme, avec les mêmes habitudes de compo-
(1) Ainsi j la bibliothèque du monastère de Sl-Gall possède, selon Dederich, un manuscrit de Dictys (D., n** 205), qui semble remonter au IX" siècle. Nousa>ons parlé tout à Tbeuredes manuscrits de Dures.
KT LR ROMAN DB TROIB. 181
sitiou , les événements antérieurs ou postérieurs à ceux que retraçait Vlliade.
fies cycliques ne s'étaient pas contentés de raconter le siège de Troie. Si celui-ci , par sa durée même , avait été fécond en péripéties dramatiques , il avait été suivi de toute une série d'importants événements. Dans une société encore mal établie, comme Tétait^celle-là, la longue absence de toute une partie de la population avait dû nécessairement donner naissance à de grandes révolutions et à des catastrophes ; ou Pavait vu antérieurement dans toute Tancienne histoire de la Grèce , à Argos , après le siège de Thèbes , comme on devait le voir à Sparte , après les guerres de Messénie. Quand on eut célébré les exploits des chefs , on chanta les aventures de leur retour ; de là les Nioroi, les Télégonies, etc. On trouve dans Dictys la trace d'une Orestie, une histoire de Pyrrhus vengeant Pelée sur son oncle Acastus, etc., et ces récits étaient à VOdyss/r ce que les précédents étaient à ï Iliade.
Après les poètes cycliques étaient venos les logographes , les chroniqueurs de rancienne Grèce , qui , prétendant faire succéder l'histoire :i la poésie, avaient mis en poussière les vieilles épopées et les cycles épiques, et recueilli toutes les traditions , qu'elles vinssent des poètes ou de la transmission populaire.
A ces historiens spéciaux de Troie il faudrait joindre beaucoup d'écrivains qui, racontant Thistoire de la Grèce et remontant à ses origines , touchaient en passant l'histoire du grand siège.
Les lyriques et les tragiques grecs ( et à plus forte raison les latins après eux) , ayant à puiser à tant de sources diverses , arrangent, altèrent à leur gré le cycle troyen. On sait ce que pensait Horace de la liberté d'invention accordée au poète :
Pictoribus utquc poetis Quidlibet audondi semper fuit sequa polestas.
Le succès même de ces vieux récits devait aider à leur altération , l'imagination grecque aimant à broder sur des thèmes connus , et les poètes ne pouvant les renou?el€r qu'en altérant les détails.
Dans l'immense travail d'érudition que vit éclore et nourrit la biblio-
ihèqiie d'Alexandrie, les événements de la guerre de Troie , chantés par tant de poètes , durent nécessairement appeler les recherches des commentateurs. Ce sont les grammairiens d'Alexandrie qui durent, pour une bonne part, constituer le cycle troyen, recueillant les noms des principaux auteurs et en dressant la liste , réunissant et mettant en ordre les rragments de poèmë^ sur des sujets analogues et en formant un ensemble épique.
Les grammairiens ont achevé de porter le trouble dans toute cette histoire , parce que , soucieux avant tout de paraître plus savants que leurs devanciers et de fournir une explication à un texte obscur, ils ne cherchèrent à distinguer ni les époques ni les origines : ils entassèrent sans critique les traditions les plus diverses (1). Il est devenu impossible , après eux , de savoir ce qui était tradition authentique.
Toute Tardeur intellectuelle déployée à ce moment dut rendre plus grande encore la confusion. Philosophes , sophistes et rhéteurs y travaillaient à Tenvi , les uns cherchant des interprétations morales et religieuses , des symboles ; les autres se plaisant à faire montre de leur esprit en ébranlant les traditions les mieux acceptées : comme Dion Ghrysostome , qui s'amusait à démontrer que Troie n'avait jamais été prise.
Les Romains n'ont pas moins contribué 4ue les Grecs à étendre et à altérer les traditions troyennes (2). Ajoutez à cela que, lorsque devenus
(1) C^est ainsi, pour ne parler que de la moit d^i^chille, qu^Hjgin raconte qu'il périt sous les coups d'Apollon , qui » irrité de son o^pieil, prit la forme de Paris et le blessa d'une flèche au talon ; et , plus loin, oubliant ses propres paroles, il rapporte que les Grecs, en immolant Polyxène , voulurent fenger la mort du héros qui, épris d'elle, étant venu sans défiance à une entrevue, avait été assassiné par Paris et Ddphobe. On pourrait, sur une foule de points, signaler des contradictions aussi fortes.
(S) On sait que, depuis Liv. Ândronicus et Nœvius, une légion de poètes a traité ces sujets. On nous a conservé les noms de Cneius Matins et de Nmnius Crassus, traducteurs de Vltiade, Les chants Uiaques d'Actius Labeon ont eu un succès de ridicule au temps d'Ovide. Macer traduisait Vltiade^ Camerinus racontait ce qui avait précédé les poèmes d'Homère, Largus les aventures d*Anténor, Lupus la chute de Troie , Tuticanus conduisait Ulysse chez les Phéaciens. Les malheurs de Pei^game n'étaient pas moins populaires sous l'Empire. On connaît le poème attribué à Pétrone. C'est par des chants de ce genre que Lucain commençait sa gloire. On sait dans quelles dramatiques circonstances un auteur impérial donnait aux Romains la primeur de son poème sur la ruine de Troie. A ces noms, il fiiut joindre celui de Septimius Serenus, qui figure pour deux livres dans la bibliothèque de Bobbio, Tun de Ruralibus, l'autre de Historia Trojana^ à moins que, pour ce second livre, on n'ait confondu Septimius Serenus avec le Septi . mius qui passait pour le rédacteur de notre Dictys.
familiers avec la Grèce, eo vrais parvenus de la gloire^ ils voulurent se foire des antiquités et les cherchèrent jusqu'à Troie , certains écrivains , dans un sentiment d*adulatlon, confondirent à dessein les traditions anciennes pour y chercher un fondement à ces prétentions nouvelles.
Les récits de la guerre de Troie devenaient ainsi de véritables romans historiques , d'autant mieux que c'était' le fonds conunun de toute invention, cher à la fois aux imaginations populaires et aux plus grands esprits (1) ; et dans une r^on moyenne se plaçait toute une série de compositions qui , tout d'abord , provoquent chez nous le plus profond étonnement , et qui unissaient les prétentions de l'histoire à toute la liberté de la poésie.
Tel est le caractère que prennent les récits troyens sous l'empire romain, au IIP siècle après J. -G, au temps du mysticisme alexandrin , lorsque la philosophie grecque , transportée dans le voisinage de l'Orient, se pénètre de son esprit , et que le monde , devenu plus crédule , est affamé de merveilleux. Un des hommes qui ont le mieux répondu à ce besoin , le biographe fantastique du grand thaumaturge Apollonius de Tyane , Phiiostrate , avait écrit dans V Héroïque (2) , un véritable roman de Troie ; et déjà, dans la vie d'Apollonius, on trouvait la preuve que les souvenirs du grand siège étaient encore bien vivaces. Philostrate, en effet, nous montre l'ombre d'Achille apparaissant au philosophe pour lui enjoindre d'éloigner de lui un disciple d'origine troyenne.
V Héroïque a évidemment été connu des auteurs du Darès et du Dictys. Ils y ont trouvé l'exemple de cette liberté avec laquelle ils traitent les anciennes traditions. Darès , en particulier , lui fait encore d'autres emprunts plus directs et plu» marqués. L'accusation qu'il dirige contre la véracité d'Homère est prise presque textuellement de Phiiostrate. C'est celui-ci qui, le premier, ne se contentant pas de s'éloigner d'Homère, n'a pas craint de l'accuser de mensonge, ajoutant qu'il a bien su la vérité, mais n'a pas voulu la dire pour être plus libre d'embellir son récit: accusation, du reste, toute naturelle de la part d'qn homme
(1) Voir, à œ sujet, le IWre très-carienx et très-solide de M. Chassanf , Histoire du roman dans l'antiquiti»
(S) V. 'Hp(i>ïx6ç. <l>Xau{ou ^fhXoorpirou xà acal^épieva , etc. Ed. Rayser, 18&&-48&8, el Philost.
Oper, Didot, 18A9. — V. Journal des Savants^ 18A9.— Cbassang, Uist. du roman, p. SIS et suiv.
184 BENOIT DE SÂlNTE-MORE
(|in voulait aux héros d'Homère substituer des héros de son invention, comme Protésilas. C'est lui aussi qui reproche à Homère d'avoir mêlé les dieux aux hommes , d'avoir grandi ceux-ci , d'avoir amoindri et en quelque sorte avili les dieux. H ne restait plus à Darès qu'à mêler à cette accusation de Philostrate un vague souvenir de Platon.
C'est à Philostrate encore que le faux Darès a emprunté ces portraits qui tiennent une si grande place dans son livre^ et dont le développement complaisant Tait un si frappant contraste avec la s^heres$e habituelle dn reste du volume. La ressemblance est frappante entre les deux écrivains. Et on ne saurait hésiter sur celui auquel appartient le mérite de l'invention ; quand un même développement se rencontre dans deux auteurs de mérite si inégal, il n'est pas difficile de reconqattre le copiste (1).
Le Darès et le Dictys n'étaient donc pas sans précédents. Les deux faussaires qui se cachent sous ces noms n'ont pas même eu le triste mérite d'inventer ce genre de supercherie , ni les étrangetés et les nouveautés qu'ils produisirent avec tant de confiance. Les éléments d'une œuvre semblable existaient dès la plus haute antiquité. Le Roman de Troie , ce titre si bien justifié du livre de Benoit, n'avait pas: attends la venue du trouvère, ni même celle de Darès et de Dictys. 'On serait plutôt admis à penser que ces derniers sont à peu près les seuls représentants qui aient survécu de tout un genre de littérature, dont les grands écrivains classiques n'ont pas tenu compte, mais qui devait trouver un public nombreux. De même , de nos jours , si la postérité ne lisait que nos écrivains sérieux , ne pourrait-elle pas ne pas même soupçonner l'existence de cette foute de romans, qui sont cbaqne jour la pâture de tant de milUers de lecteurs?
C'est donc avant le moyen-âge qu'il convient de chercher la trace de Dictys et de Darès, et à une date différente pour chacun d'eux. Gomme aucun auteur ancien ne nQus fournit sur Dictys le moindre renseigne^ ment, c'est dans la lecture même de son texte (2) qu'il faut essayer de trouver quelque indication.
(1) V. 'Hp(OÏXC<;. ÉdiL Okarius, p. 69a.
(3) La Bibliothèque impériale de Paris possède quatre maouscrits de Dictys u"* £690, 3789, 6072 et 14099, fonds latin ; mais ils appartiennert aux XIV* et XV* siècles. Les deux preAiiers soiit du très-anden Tonds du roi ; les autres viennent de Balui et de 1. Bodin. il ûwt y joindre le n* 5990? d'un prétendu (fvotivs^ qui n'est qu*iin exemplaire de Dictys.
Tout d'abord , il est impossible de voir en lui , ainsi que Tout fait certains critiques, et pirr exemple Scioppius, entraînés, à ce qu'il semble, par une indication de voisinage et par la déclaration du Taux Darès , un émule de Cornélius Népos et de conclure que le livre a dû être écrit « au temps de Vellius Patercnlus, de Yalère Maxime et de Quinte Gurce, « par un honraie d'esprit élégant > L'étude attentive du style ne permet pas d'accepter un instant une semblable attribution. Cette étude , Dedericb l'a faite ; il a interrogé soigneusement le texte et multiplié les savants rapprochements. Il a été amené tout d'abord à cette remarque qu'il n'y a pas d'unité dans la manière du prétendu Septimius ; que si le fond du livre nous oflire un entassement de fables empruntées à tous les auteurs ou tout-à-fait nouvelles , le style aussi est un mélange de tous les styles. L*auteur confond les âges divers de la latinité et introduit des locutions et des formes nouvelles. Il est cependant un écrivain que, selon Dedericb , d'accord ici avec la plupart des commentateurs , Dictys semble aflTectionner : c'est Salluste dont il copie avec prédilection les locutions, les tours et les diversités de pensées, les phrases et les termes même. Il a tenté de s'approprier la vivacité et l'énergie de l'historien latin, et surtout sa brièveté, ce à quoi, ajoute le commentateur, il s'est quelquefois essayé avec bonheur. Il se plaft , comme lui , à l'emploi des formes antiques. Il offre des affectations extrêmes d'archaïsmes. I>e critique croit' reconnaître également le désir d'imiter Tacite et d'arriver même à être plus concis encore ; et dans cette préoccupation, trop inquiète, le faux Dictys est arrivé à des brièvetés insupportables, à des ellipses des plus dures, à des constructions confuses et à peine intelligibles. L'éditeur constate , en outre , des imitations nombreuses de Cicéron ; ainsi , tout le début du discours pour Roscius Amérinus est ici attribué à Ulysse. Ailleurs, ce sont des emprunts faits à Tîte-Live, à César, à Cornélius Népos, aux souvenirs des poètes, de Virgile , de Térence et de Plante.
4 ces imitations du style classique, l'auteur joint un besoin incessant de néologismes. Il est plein de termes nouveaux , de façons de dire étranges , contraires à tout usage , inacceptables. De ces observations diverses et de rapprochements nombreux avec Apulée et les jurisconsultes de la fin du second siècle , Dederich est amené à conclure que la traduction latine de Dictys (car II n'y veut voir qu'une traduction) appartient
à cette période de la décadence latine (1 ) , et il s'indigne contre l'erreur de ceux qui veulent le reporter jusqu'au IV* et au Ve siècle. « Tam fœdus est error eorum qtiibus mala et pessima verba formtdœque imposuere ut in quartum quintum seculum et tUtra detmdere ausi sint. » Hais l'argumentation de M. Dedericb est loin d'être concluante. Si, dans les citations qu'il Tait , les rapprochements avec Apulée sont nombreux , ils ne le sont pas moins avec Âmmien Marcellin , avec Boëce , avec Sulpice Sévère , avec Paulin et Isidore de Séville. Cette disposition qtie Dedericb signalait tout à l'beure à copier confusément des auteurs de tous les temps, sans aucun sentiment de critique, en recbercbant surtout des étrangetés, indique les derniers temps de la décadence. Des témoignages même recueillis par le critique pourraient être invoqués par ceux qu'il combat et qui placent la rédaction du livre ou au ;temps de Dioclétien , ou soit d'une façon un peu yague après Constantin (2) , ou qui, précisant davantage, en font, comme Yossius (dont Fabricius déclare la conjecture vraisemblable ) , un contemporain de Tbéodose.
A l'appui de cette supposition viennent les observations que quelques savants bommes ont cru pouvoir tirer des pièces préliminaires. Mercier (3) remarque qu'il est question , dans le prologue , d'un certain BuUlius Rufus, alors consulaire de Crète , et que c'est à Constantin qu'est due l'institution régulière des consulaires ^ qui soumit à des magistrats de ce nom vingt provinces en Occident et quinze en Orient , parmi lesquelles était la Crète.
Obrecbt (A), reproduit par Périzonius, s'emparant de la dédicace de la lettre de Septimius à Quintus Aradius Rufinius (et non Arcadius , comme le dit l'édition Ad usum Delphini) , constate qu'il y a eu un
(i) Dedericb dit encore que Dictys^est antérieur à Ptolémée, 6l8 d*lféphestion. Car Malélas, Cedrënos et Tzetzès ont reproduit , en les attribuant à Dictys , quatre récits qui se retrouvent textuellement daii» Ptolémée. Or, Hépbestion d*Âlexandrie a été le maître d*Élius Vems et riTait au II* siècle de notre ère. Donc, Dictys ?i?ait avant cette date. Mais, cela ne prou?e-t-il pas uniquement que Ptolémée est une des sources où a puisé Dictys ?
(S) V. Bartbius, Adv.^ LVII, 30. — Jean Vossius, //ijf. lat. , IN, 2. — iE. Borricbius, De Var. Lingv» latinœ /Etaiibut, p. 12. — Vossius,- De Idolis, IV, 50. — Jos. Frid. Gronorius. — Fabricius {BiM, (at.^ t. n, p. 70).
(8) Dictys Cretensis, Ed. Josias Mercerius^ Paris, 1618, in-12.
{h) V. Dictys Cretensis, edidit Obrecht Argent, 4894, in^*.
Quintus Aradius Rufious qui à vécu sous Dioclétien , 1056 , 1062 de Rome; un autre gouverneur de la province de Bysance, en 1073, U. C, cité par Ammien Marcellin , qui fut fait comte d*Orient par Julien en 868, 1116 ab U. C. Ainsi , l'on peut choisir de 1056 à 1116 (Ij.
Ces arguments , il est vrai, ne sont pas sans réplique. On a remarqué, en s*appuyant sur Tautorité de Saumaise , que la création des consulaires datait, non de Constantin ni d'Adrien, mais d'Auguste lui-même; que le nom de Quintus Aradius Rufinus pouvait être tout-à-fait fictif , comme celui de Septimius, et celui de Cornélius Nepos en tête du livre de Darès. Mais il pourrait tout au moins , comme celui de Néron , indiquer une date avant laquelle il est inutile de chercher.
Si donc , comme nous le pensons et comme nous allons essayer de le montrer , il ne faut pas croire à une traduction d'un texte grec , si le texte latin que nous possédons est le texte original et unique, c'est entre Constantin et Théodose , et plus près de celui-ci, qu'il conviendrait de le placer , un peu avant Claudien , au moment de ce dernier réveil de l'antiquité païenne, lorsque la littérature grecque, l'inspiration et l'érudition alexandrines ont pénétré tout-à-fait la littérature latine et qu'un rhéteur latin a toutes les ressources, tous les matériaux amassés par les derniers Grecs et a pu apprendre d'eux à traiter librement l'histoire. Ce ne peut être une démonstration précise, c'est tout au moins une vraisemblance, surtout quand la date indiquée concorde, comme ici, avec certaines présomptions morales.
Le Darès donne lieu à des recherches du même genre. Seulement , il est encore moins nécessaire ici que tout à l'heure de démontrer que le livre ne peut appartenir au temps dont il se réclame ; que surtout ce misérable écrit n'a jamais eu rien à démêler avec les auteurs dont le nom figure en tête de la lettre d'envoi (2). La fraude est tellement maladroite et tellement monstrueuse qu'il serait tout-à-fait ridicule d'en
(!) Ainsi, Bohr {Litt. laU, V édit., p. SiO), qui le place aTec Darèt au V* oa au VI* siècle, raurait trop rapproché.
(3) Des «radits considérables ont pourtant accepté sar parole la lettre préliniinaire, et, croyant reconnaître id le stjle de Cornélius, n*ont pas hésité à lui attribncr la paternité de rorarre. C*est sons le nom de Cornélius Nepos quelle a été publiée arec le titre de Trojana kUtoria, dans Pédit« de Wittemberg, 1516. in-A* (V. Brunet, Darè$, t. II, p. 22). — Le moyen-Age, du reste, arait un ftiible pour Cor»
apporter aucune preuve et de monlrer combien la forme même de la lettre est étrangère au temps de Salluste. C*est, du reste, une disposition commune aux époques d'ignorance, et qui doit tout d'abord metti;e qn défiance un siècle plus éclairé que celui qui prodigue ainsi au ba^rd les noms les plus illustres. Cela seul suiBrait à prouver que le livre appartient à un temps où manquait la culture littéraire. Sans ç§la , la supercherie eût été plus ingénieuse ; elle eût davantage tenu compte des vraisemblances, tandis qu'ici l'auteur ne soupçonne pas même qu'il les blesse.
La tentation est b|en plus forte encore ici que pour Dictys de mettre le livre au compte du moyen-âge, et pour le style (nous en avons déjà donné une idée ) , et pour le sentiment moral ; cela frappe dès les premières lignes. Auteur et personnages semblent être du XII^ siècle. C'est cbex Tauteur cette façon de se mettre en scène, dette affirmation de sa personne, si familières aux trouvères , et qui sont un des traits de l'individualisme barbare : « Darès Pbrygius, qui, etc.. ait se militasse usquedum, etc.. > Les *personnages portent la même marque. Jason a tous les instincts de la chevalerie, la libéralité tant recommandée par les trouvères : < Omnes « eos qui sub avunculi ejus regno erant , hospites babebat et ab ei3 vali- < dissime amabatur » , le goût des aventures , < ut erat fortis aiûmi. et « qui loca omnia nosse volebat. > Voyez encore conmie le discours d'Agamemnon (Y. Darès, cb. xxvi) est peu antique, comme il «st, au fond , chrétien ; comme il fait penser à Qodefroy de BouiUon plus q^vlk l'Agamemnon d'Homère. Ne croirait-on pas encore un souvenir tout chrétien que ce bout de l'an célébré en Tbonneur d'Hector (V. I^arès, rh. xxvii). L'écrivain, du reste, marque en maint endroit qu'il ne croit pas aux dieux du paganisme. Enfin, cette succession monotone de, batailles semble faite pour l'auditoire des Gliansons de Geste.
Tout cela peut servir à expliquer l'erreur de Schœll , attribuant le livre à un auteur anglais de la fin du XIP siècle (l), Josephus Davonius
iielius Nepos ; il avait la spécialité des épltrcs apocryphes. Au devant du De »iiu et mirabilibus Indiœ , maDuscrit très-répându au mojen-âge, ligure uue épltre latine , traduite, assure Tautepr, du|;rec par Cornélius Nepos.
(i) II convieut de. noter que c*était aussi Topinion de Struve, chex qui probablement Schœll Tavait prise (V. la Bibl. hist. de Struve, 1785. t. II, p. 75). Il est à noter queStruve nomme Darès et Dictys et
OU Iscanus , et oe voyant dans rœuvre qui porte le nom de Darès que « le plan ou canevas en prose du poème latin t , quelque chose comme ces Hvrets qu'au théâtre italien on distribue aux auditeurs peu femiliers avec la langue. G*eftt été quelque chose d'assez original que ce long résumé en |irose publié par un écrivain concurremment avec son poème. ^Mais Josepbus Iscanus n'est pas l'auteur du Darès ; il ne Ta pas même traduit. Si Scbœll avait lu son poème , il atnrait vu que c'était une imitation, non pas de Darès tout seul, mais de Darès et de Dictys, combinés à peu près comme ils l'ont été par Benoit, mais débarrassés des embellissements qui appartiennent à celui-ci, et relevés de réflexions et de moralités.
L'opinion de Scbœll n'était même pas discutable. Les manuscrits répondent d'une Taçoti souveraine. Nous en avons déjà signalé un à la Bibliothèque impériale , le n^ 7906 (i) , qui appartient au IX* ou tout au moins au XIP siècle (2). D'un autre cèté , Habtlloti (â) a signalé , dans la Bibliothèque Laur^èntleiine , à Florence , un exemplaire du Tauv
ne cènnUl pas BenoJu M. Brunét a reproduit le Jugement de Scbœll ( V. Manuel du Hbr, . i. II , p. SS }. If. Panlln Pàfis artH d^l (Ifs. fr., L I, p. S9S) releir« Terreàr da critique àl/emand.
(1) Le manuscrit 7906, où se trouve le texte le plus tflicien de Darès qui soit en Franoe, des fenillets 69 verso , ligne 20, au feuillet 81 recto, Ugne SS, est un volume sur vélin et qui porte inscrit au dos : terèntH eomedta. térence y occupe les ^h premiers feuiûeu sur deux colonnes. Au feuillet 35 , une autre main a copié des satires de Juvénal. Au feuillet 59 , on a copié des fragments de VÊnHde , IV* et V* livres. Au feuillet 69 enûn, verso, i** coL, ligne S, on lit : t Daretis frigii historia de Vastatione Trofv a Conelio Nepote in latinum sermooem translata : prologus. * Le texte de Darès, d*une écriture cultive de 8& Ik 85 lignes è la pa^/s*âend ^sqtt*au feAiÛet 81 recto /ligne SS. Là commence une Gt$u des Frtmçai» : • Indplt Gesta fraaooram, a 8** Gregorio ■ , qui dans la pensée de l'auteur, est la continuation naturelle de Darès. Ce texte dé Darès, comparé à celui de Tédition de M"* Dacier, Ad unm Dêlphini, présente quelques variantes de médiocre importance. Cependant, la an n*est pas toul-è-ûdt la même. On lit ici : c Àcta et diuma indicant , qos Darés dimisit conscripta , hominum milia DCCCLXXXVI et ex Trojanis ruerunt usque ad opidum proditum hominum milia DCLVT. Rneas... In ^itedam ierat n^vfbns ce quem omnis stas hominum secuta est in milibus tribus et CCCC. Antenorem... Helenam et Andromncham mille CC. • De plus, k partir de la ligne 18 à la ligne 22, où finit Touvrage de Darès, on trouve la liste des principaux chefs tués par les héros des deux partis, liste que Guldo de Coloona a reproduite, et qui commence id par ces mots : t Quis Trojanorum qnem Groscorom oecMint : Hector Proteselaum, Pairoclum, Merionem, etc. » A la ligne 18, la même formule est reprise pour les Grecs. Ces C(»rrectlons et toute cette fin omise dans Téditlon d'Amsterdam, 1702, sont reproduHes exactement par la traduction italienne de T. Porcacchi.
(2) Au X* slëde, dit If. P. Paris.
(3) V. Ifabillon, lAu. sfai., 1. 1, p. 669. c Historiam Darètls Phrjgli, quicumque sh Impoakor (lie, de Exitti Trojanonim et eorum excidio in codice ante annos octiogentos cxarato. •
Darès qui avait plus de huit cents aos , ce qui en fait le contemporain du manuscrit de notre Bibliothèque impériale. Il figurait dans le catalc^ue de la bibliothèque de Tabbaye de Bobbio , catalogue que Ton croit rédigé au X' siècle ; on l'y trouvait deux fois (1). Il figurait sous le titre de Historia Homeri, parmi les 256 volumes que possédait, en 831, Tabbaye de St-Ricquier (V. Contes du XI IP siècle, introd.). ^
D'un autre côté , nous avons dit qu'il était connu d'Isidore de Séville , mort en 636 , et ce qui montre encore que le Darès était lu avant le "VIP siècle (2), c'est que Frédégaire,le premier auteur de la légende troyenne des Francs , semble s'inspirer de lui ; si bien que , dans deux manuscrits d'Aimoin , qui l'a reproduit ( Mss. Bouhier et Canisy ) , le copiste , pour plus de clarté , a inséré des fragments de Darès. C'est donc vers le début du YP siècle qu'il conviendrait de placer la rédaction du faux Darès. Il fallait , en effet , qu'il fût déjà écrit depuis un certain temps et répandu pour que l'évèque de Sicile le citât ainsi avec honneur. Peut-être conviendrait-il d'en chercher l'auteur, non dans la latinité ellemême , mais chez les barbares latinisés , parmi les Gaulois ou les Espagnols , dans quelque couvent , chez quelque moine encore lettré , qui , charmé des récits de la guerre de Troie , aurait voulu essayer d'en efiacer toute empreinte de merveilleux païen.
Mais ici une autre question se présente. Benoit de Sainte-More n'a-t-il pas connu un Darès et un Dictys différents de ceux que nous possédons? N'y a-t-il pas eu , par exemple , du Dictys un texte original en grec , texte plus complet que celui que nous pouvons lire aujourd'hui; ou bien, en dépit des assertions de l'Épître dédicatoire et du Prologue , n'est-ce pasjà la rédaction unique sortie du cerveau du faussaire?
Cette dernière opinion était celle de Jean Vossius , qui croyait que le livre n'avait jamais été écrit en grec. Ainsi pensait Scioppius. Le premier
(1) A côté de YUittoire d'Alexandre, des discours de Ckéron el d'un li?re de divertis generibuM m/mttrorum. — t Libros SepUmi Sereni II , unum de Huratitut, allemm de Hisloria Trojana in qui et babetur historia Darelis. — Libnim I Darelis de vaslalione Troj« (Olleris, Cer^erf , p. 474 ). ••— Le catalogue, dans le premier article, ne confond-il pas Septimius Serenus, et le prétendu Septimius de répitre ? — V. Muratori , Antiq. itai. med. avi„ t VII, coL 813.
(2) Ne pourrait-on pas de ce nom de SaDuste, qui figure dans la préface, inférer qu'il était Tolrin du temps de l'empereur Julien, qui aTaif ramena' sur lui ralleniion et avait pris Sallusle pour un desinterioculeurs de ses Césars?
édileur Trançais de Dictys croyait aussi que le livre n'avait jamais été écrit qu'en latin, avec des emprunts faits à des écrivains grecs (1). Mais pour la plupart des commentateurs de Dictys, pour ceux-là même qui, ne pouvant résister à la vérité, y reconnaissent une œuvre apocryphe, il n'y a pas sur ce point de doute possible. Ils croient à un Dictys grec (2), ils parlent du texte grec comme s'ils l'avaient tenu en main et Comme s'ils l'avaient suivi depuis sa sortie du tombeau où il a dû dormir tant de siècles ; dans leur parfaite candeur ils chercheraient volontiers les vestiges du monument.
Schœll , par exemple , n'hésite pas {&). Sans rien discuter, sur la foi du prolc^ue , il accepte pour le règne de Néron la découverte du texte que nous possédons, et, de sa seule autorité, assigne au temps de Tibère la composition de ToriginaL
Un savant hollandais , d'une érudition aussi vaste qu'indépendante , qui , devançant Niebtthr , avait exprimé des doutes hardis sur l'histoire des premiers temps de Rome , mais qui n'a pas porté dans la question qui nous occupe la même liberté d'esprit, Périzonius , qui , le premier , a traité avec un grand appareil de science les questions soulevées par les livres de Dictys et de Darès , n'a pas le moindre doute sur l'existence d'un original grec de Dictys. Il en trouve la preu;ire dans quelques rares formes de langage , empruntées évidemment du grec et à grand'peine habillées d'un vêtement latin (A) : argument qui pourrait être d'une
(1) V. J. Vosftiuf, De tiiêU iat, : « Quisquis aoclor est ejus operU latine non grœce scripsit. t M"* Dacier et Voaaius croient qa*il y a eu réeUement un Dictjs grec, mab quil n*est pas le même que celui que nous présente la Teraion de Septimios.
(2) Il y a dans le texte de Dictys (Ub. V, c xvii ) un passage de Ibnne aasex naïve, à qui sa nalYCté même semble donner une certaine authenticité et qui indiquerait, en effet, une origine Cretoise. « Nequn sit mirum cuiquam, si, quamfis grœci omnes, direrso tamen inter se sennone agunt, quum ne nos quidem, unius ejusdemque insulc, simili lingua , aed raria permixtaque utamur. t Mais ce peut très-bien être là une petite adresse du bussaire.
(S) V. Scbœll, Litt. grecq,^ t. IV, p. 106. C*est, du reste, Topinion généralement admise. Les dictionnaires biographiques , les catalogues rangent sans hésitation Darès et Dictys parmi les historiens grecs. Ainsi fiiit le catalogue du British Musœum ( V. I«' vol. , p. 395 , n"* 641 , art i ; III* vol. , p. 36 , n* 3536, 1). Brunet dit : t On sait que ces deux auteurs avaient écrit leur ouvrage en grec et qu*il n*en reste que la version latine, t
(h) Il serait aussi ÛKÛle de démontrer par le texte même de Dictys qu'il a dû être pensé en latin. On y trouve, en effet, telles phrases qui ont la tonmure la plus certainement latine et qui rappellent loutà-fiiil Tacite. Lisez, par exemple, dans le 111* livre, chapitre xvi, cette peinture des préoccupations des Troyens apr^s la mort d'Hector. « Inter que et spes extremas muiti credidere.y nunnulli etiam pro
certaine valeur, si c'était là la physionomie tiaUtuétlè du texte de Dictys, mais qui n*en a plus aucude dès cfuMl 8*àgh '^ëolëftiè'nt. de qaél^des héllénismes isolés. Les relations de la Grèiie et de Rome ^s rëibphre , là pénétration dés AeuX littératures Tulië ^ar rkutre , étaieht aâsez complètes pour que ces échanges sMeAt sate Valeur démbnstFatiVè ; ààtèAt vaudrait déclarer que tel ouvragé anglais 'ou allemand de notre temps est une traduction du Trançais, pkrëè iih''6iï y rencontre quelque^ galUcismes.
Une fois engagé datas cette voie , Pérteonins , cédant , màfgrè spn incontestable esprit de critique, à cette tentation, inrésistible pour tout érudît, àe donner une date et Uh autèinr à tout livre àdônyme, accepte les assertions de la lettre et du prologue, et 3*édipan^t de cette mehti(Mi
que fait le livre d'un tremblement de terre en Crète sôôs Néron , Vtàmblement de terre constaté par rhîstôii'e, il croit à l'âiitheiïdcité de tdUà les autres détails et n*cst pas, dit-il, éloigné de crofre c ego vix dàbito t que le véritable auteur du Dtcty^ soit ce Praxis on Eupraxîdes 'dôirt Tl est qiiésâon dans la lettre et dans le prologue , iqui , spéculant sûr Tengouemèàt bien connu de Néron pour les âi^s dé la tîrèce et vôukèft donner plus d'autorité à sa supercherie, liuniit ^s le soin d*ëcrlre ioh livre en caractères phéniciens et svlv des écôi^c^s de tilleul (1). Les ternies seuls dés pièces inSiné qtiMl invoque et qti^il cité tout etatiérés avec cette naïve complaisance auraient dû Tavertir de l'impossibilité de prendre au sérieùjL de semblables assertions. Le dernier éditeur de Dictys, Dederich, n'a pas de peine à d^oiontrer qu'on ne peut tirer de rindication qui avait Trappe Périzonius qu'une conclusion unique , c'est qu'il est inutile de Taire renioriter les rédberches pins haut lq|ue le r^é de Néron.
coiifirmato habere... postremo omnia adfersa, hostilia, tractas ablatasque spes, nullam salatis spem. • El Périzonius nous fournit lui-même des armes ooptre sa propre opinion. Car danf llalalas, un des Bjzantins qu'il croit avoir gardé des traces du vrai Dictjrs , il remarque des eipressions d*une précité singulière , comme couXCccov xou6ixouXap(a)v et xpaideusiv tt)v }^(i)pav et tSia yaiièdeza , qui n'appartiennent évidemment pas au grec que l'on pariait an temps de Néron, et qa*il aurait pu'figdaler, au contraire, comme de simples transcriptions dn latin et comme la démontration sabissante que le chronographe byzantin ne reproduisait pas un texte grec ancien et en usait assez librement avec celui dont ii s'autorisait
(1) Obrecbt s'est rangé à la même opinion (V. Ulr, Obrechti in Dictym Crttentem nota).
ET LB ROMAN DE TROIE. i9S
P^ri^Diua voit encore une preuve de Texisteoce d'uu lexte grec de fHctys daps ce la|t que çerl;^n^ ^riy^ns des teipps postérieurs (j^ui se sf^jt Bfftoïi^ de lui i^ i^çp^^^ulsent pas très-exaçtemçnt le texte que i^oji3 posions* Aillai » Mals^^s d^j^t un rep^ auquel assistent , après ¥ Ç^^PKTÇ A^ Trpic» ?yrrtiu3 et Teu|cef , et où ce ^ejrpier raconte au fils d'^cbiUç tout oe qvi a pr^cé^é et suivi la mort d'Hectp^ ; et Diçtys n*a rji^D dit de ce r^^pas. Hais Jean Halala^» qui assure expiressément devoir ài Sisyphe de Gos cette partip de son récit, n'a-t-il pas Tait une confusion ep di39^^ qu'on le trouvait ap^i dans Dictys ?
Faibricîq^ reiparqjue , ^e son côté , que Tzetzès , qui assure rapporter d'^P^^ I)î(itis la môrt^ d'iÉppne, (a TACQpte autrement que le Dictys qtie nous connai^n^. l^'^près çelm-ci, elle meurt subitement (1) en apprenant la mor^ de^p époux ; d'après Tzetzès, elle se pend en apprenant la triste OiçuvçUe. Mi|is il me seip|)le en tout ceci que les doctes critiques accordent b^eaucoiy) trop i^n soin et à l'exactitude de MM. les çlvroQOgrapbç^ byjsaqtins, et qu'on en fourrait aussi bien conclure qu'ils qf|t la. Jégèrçateat leur ai^teifir. Les éç^urts signs^lés sont d'ailleurs peu jiqportants.
ifiSfs voici qui est pli^ Sn^ve. Jean Halal[as a inséré dans sa Chronique 4f^ ^rtniita (2) dç héros grecs et troyeas, qu'il assure devoir à Dictys. Isaac Poprphyrogçpètes (3) et Tzetzès (A) en ont fait autant ; il semble que c'était là iin lieq coipn^up obligé chez les historiens bysantins de la çuei^re de Trqîp. 0[r t ço;nme ces portraits ne se trouvent pas dans le textç de Dictys que nous possédons , on eu conclut qu'il eu a existé uu autre pl.u^ complet En outre, comme le faux Septimius prétend avœr abrégé les ^ejrpiers livres de Foriçinal (cinq , selon
(1) V. Dictys, lih. IV, ch. m. t Âdeo commoum uU amiasa mente obstapefierit ac paulatium per mcrorem defidente anhnoooocideret. » Twtiès, Lycoph. dit : yuxik TSv AfxTJV 6p5)^oiç ir^x^ûoT..
(2) V. J. Malalas, p. 182 et saW.
(3) V. Jani Rut|enii, For. lectionvm^ libii VI, Lugd. BuL BLiéyir, 1888, p. 509, baAxCou IlopfUpoYswTQTou -^rept IÎi^ttjtoç xal ;^apo(X'cif]po>v tôv àv Tpoicf EXXi^vwv xe xai TpoMOv. — Il ert à noter que Rutgersiiis prétend reprodaire on manoacrit de la bibliothèque d*Âinstefdain, qui aurait été depuis détruit par un incendie.
, ik) V. Tteizm Antêhcmêricn^ etc. Bekker, jBerlin, 1818, p. 80, et Didot, 18A0, avec VHéiwdê. — V. Hom,, T. 287. Poêtkom. , 383, 470, 498» 505, 525, 851. Tietiès reproduit les traits principaux de Malalas, autant du moins que le permet la mesure des vers.
selon le texte de Dictys ; quatre, selon Suidas) (1) , il a pu tout aussi bien abréger les premiers. Mais tout d*abord, même en nous plaçant au point de vue de ceux qui croient à Septimius et à sa lettre , il nous semble que son témoignage implique justement le contraire de ce qu*on en veut tirer, et qu*on y peut trouver la preuve que jamais les portraits n'ont été de Dictys. Cette franche déclaration de suppressions faites dans la fin du livre implique l'exactitude dans la reproduction des premiers livres. On est forcé d'en conclure que tout ce qui n'est {>as dans les cinq premiers livres du texte latin n'était pas dans les cinq premiers livres du texte grec , s'il y a eu un ' texte grec. Or , les portraits ne pouvaient pas être dans la partie abrégée. Au début .du sixième livre , la guerre de Troie est finie ; la plupart des héros ont succombé et sont ensevelis ; il serait un peu tard pour faire leurs portraits ; ils ne pouvaient avoir place que dans les premiers livres. Puisqu'ils ne sont pas dans ceux de Septimius , ils n'ont jamais été dans Dictys. D'ailleurs , si un traducteur eût voulu supprimer quelque chose, ce n'eût pas été justement ces portraits qui étaient une des nouveautés et à coup sûr une des curiosités du livre , un développement de c great attraction. » S'il faut chercher ici une explication, il semble plus naturel de supposer que .1. Malalas, et Isaac après lui, avaient eu sous les yeux le texte de Darès réuni, comme dans nos éditions modernes, à celui de Dictys, et qu'il les auront confondus. Déjà, avant eux, Isidore de Séville paraît avoir, dans un sens contraire , fait la même confusion. En effet , il ne nomme que Darès ; et cependant il donne, à propos de son livre, un détail qui ne se trouve que dans Dictys, en l'altérant légèrement. Il parle de son histoire écrite , dit-on , sur des feuilles de palmier , in foliis palmarum. Et, puisque nous sommes dans les hypothèses , ne pourrions-nous pas de tout ceci conclure que, comme le croyait un critique français, s'il y
(i) On ne peut tirer aucune iiiduction sérieuse de ce chiffre. Quoique appuyé de l'autorité de Suidas, il ne repose, en réalité, que sur le témoignage de la lettre du faux Septimius et il y est très-incertain. Il varie selon les manuscrits et les éditions. Obrecht donne quinque , Dederich quatuor; mais il a?oue que c*est lui-même qui a choisi ce chiffire : c sic correxi. » L'édition Ad usum Detpkhn donne seulement retidva quidem. Le Prologue , qui , dans le système de ceux qui croient à un Dictys grec, appartiendrait ù ra-u?re originale et devrait, par conséquent, ftiire foi, et dont la Lettre^ en effet, n*e8t qu'une variante, annonçait simplement six livres, de toto hoc bello $ex volumina in tUiaê digeuit.
a jamais eu un texte grec de Dictys, il a dû être postérieur au texte latin ; que , comme Gautliier Galenius pour l'Iiistoire des rois bretons , quelque écrivain du Bas-Empire aura voulu rendre à sa patrie ce prétendu auteur grec qu*on ne connaissait qu'en latin (1) , et que , pour ne négliger aucun moyen de Tembellir, il y aura joint les portraits de Darès. Cela expliquerait pourquoi les Grecs du Bas-Empire ne parlent jamais que de Dfctys et pourquoi ils lui ont attribué les portraits.
Ces portraits^ d'ailleurs, ne me semblent pas avoir toute l'importance qu'on leur veut donner. Sans doute, si on les compare à ceux de Darès, on est obligé de reconnaître qu'ils n'en sont pas la copie fidèle. L'ordre n'est pas le même. Il en est d'ajoutés, comme ceux de Philoctète, deCalchas, de Glaueus, d'Idoménée. Dans ceux qui figurent chez les deux écrivains on peut signaler de graves différences, parfois même des contradictions flagrantes ; mais cependant les traits essentiels , caractéristiques , se retrouvent. Faut-il attacher plus d^importance aux différences ou aux ressemblances ? Ajoutons que si les portraits d'Isaac Porpbyrogénète ne ressemblent pas tout-à-fait à ceux de Darès , ils ne sont pas non plus complètement semblables à ceux de J. Malalas. Faudrait-il donc en conclure qu'Isaac a eu sous les yeux un troisième Dictys ? Notons, en effet, que si l'on voulait donner cette grande autorité aux deux auteurs byzantins, leurs textes prouveraient qu'ils n'avaient pas sous les yeux un même original grec. Car certains traits, qui se trouvent les mêmes chez tous deux, ne sont pas exprimés par les mêmes mots , mais par des mots synonymes. Si , comme on le veut soutenir , ils copiaient un Dictys grec qui ne nous est pas parvenu , ils le copieraient identiquement. Cet emploi de synonymes suppose une traduction d'une langue étrangère. Enfin, quelquesuns des traits ajoutés par Malalas sont tellement vagues, il les applique si indifféremment à une foule de personnages, qu'on est bien en droit de suppose qu'il les doit à sa seule imagination , et que trouvant trop maigres les descriptions de Darès, il les a voulu compléter à sa façon. Un mot d'Isaac Porpbyrogénète nous montre qu'il n'apportait pas à ce genre de peintures tout le sérieux qu'y voudraient trouver les critiques. Il nous dit qu'en peignant les traits de ses héros et quelques
(1) MoDtfiiucoD (Bibl. Coisliniaua, p. AA7) awure que le Darès a été retraduit en grec
détails qui se rattachent à leur extérieur, il a voulu par ce genre d'écrits plaire à ses lecteurs. Ce sont donc, avant tout, des peintures de fantaisie* On est en droit de conclure, en finissant, que Malalas a pris les portraits dans Darès en confondant les noms des auteurs, et qo'Isaac a copié Malalas et nommé Dictys sur sa foi.
Dedericb ne doute pas plus que Perizonius de l'existence d'un Dictys grec, dont Septimios n'aurait été que le traducteur ; et ce qui le prouvé d'une façon plus éclatante , nous dit-il , c'est que J« Malalas, qui a beaucoup puisé dans Dictys, ne savait pas le latin (1) , assertion purement gratuite et contre laquelle protesterait Malalas Ini-méme : il connaît les poètes latins, il vante Lncain.
Nous voyons , d'ailleurs, dan§ les livres byzantins, la preuve que le texte du prétendu Septimius était connu en Grèce. Eudoxie^ page 128, reproduit la l^ende fameuse de la découverte du Dictys , et elle ajoute que , par l!ordre de l'empereur , un sage romain nommé Septimius traduisit les deux langues ( l'auteur veut dire la version phénicienne et la version grecque ) en langue romaine > ol tcp 'x^orzéri^'ZK luiTTc^^hi^ tiç 'Pw-
ixaïoç GOf bç btaxépav Try* ^Xûrcav elç v^ Pojjuiïiw^y çwvijv piet^veptcv. » On pourrait
même conclure de ce passage qu<e c'est cette version seule que l'on connaissait ; sans cela, l'écrivain eût, à ce qu'il semble, parlé, à ce propos, de r original conservé.
Dedericb trouve un argument plus concluant encore dans un passage de Guido Colonna. t Guido , nous dit-il , qui a lu Dictys en grec , montre que Septimius, en traduisant Dictys, a omis bien des choses (2). » Biais l'argument se tourne contre son auteur et nous montre ce qu'il faut penser de toutes ces inductions. Sur quoi repose , en eOet , cette assertion que Guido Colonna a lu Dictys en grec ? Sur ce que, en un certain endroit, parlant d'un fait qui ne se trouve pas dans le texte latin que nous connaissons , il fait appel à Tautorité de Dictys. Mais ici Guido ne fait ( ce que le critique allemand n'a pas soupçonné ) que copier Benoit de Sainte-More , à qui revient toute la responsabilité de cette
(i) AchaiDtre auaâ (trad. de Dictjs), citant les coDfoinnités de Malalas et de Gcdiemis a? ec Dietjs , ajoute : • On ne prétendra pas qu'ik ont suivi notre auteur, dont ib ne pouvaient avoir connaissance. » Et pourquoi ?
(S) V. Dederich , Introd. , p, uv.
, ET LE ROMAN DB TftOlB. 197
déclaratioD. Et cette erreur éDorme de Dederîcb, qui ignore absolument Benoit de Sainte-More et qui , par cela même , tombe si ingénument dans le piège de Guido , nous montre tout le profit que Ton peut tirer de la connaissance de notre vieux trouvère , même pour cette question de Dictys et de Darès (1).
Dedericb, cependant, est convaincu par sou propre raisonnement qu'il a existé un original de la version de Septimius , et il place cette traduction à la fin du second siècle après J.-C, et, ajoutant que pour qu'on éprouvât le besoin de traduire l'original il Tallait quMl jouit déjà d'une grande célébrité et qu'il fût déjà très-répandu, il en conclut qu'on peut« sans être accusé de trop d'audace , supposer que le Journal de la guerre de Troie avait été, vers le milieu du premier siècle (il faudrait, selon la remarque du critique lui-même , dire vers la fin ) , c'est-à-dire peu de temps après la mort de Néron , composé par un historien crétois ou grec , qui avait gardé un souvenir tout récent du tremblement de terre qui avait l)ouleversé la Crète, t
On serait, en effet, assez naturellement porté à admettre que le Dictys a été composé d'abord en grec, et à en chercher la naissance, non point en Crèle , mais à Alexandrie. On sait que les Alexandrins étaient coutumiers du fait (2) et qu'ils avaient au plus haut degré ce talent éminemment grec de composer des livres fabuleux. Mais un Alexandrin eût fait probablement une composition moins sage; son imagination s'y serait donné plus librement carrière ; et, d'ailleurs, jamais personne, et pour
(1) C'eût été d*aillear$ un singulier intermédiaire avec b Grèce que Benoit de Sainte-More. 11 fai|^ en effet, dans celte supposition dont nous parlons, admettre (][ti*il aurait lu le texte original. Guido Co> lonna , nous dit-on , a pris dans un Dictys grec ces pompeuses descriptions , qui se trouTent aussi dans Benoit. Si Benoit n^est pas Tauteur de ces inventions, il n*a pu les prendre à Guido, qui Yivait cent ans après lui ; il a fallu que, comme Guido, il les prit dans le texte grec de Dictys, du Dictys authentique, qui a?ait existé à point nommé à ce moment en Occident, sans laisser de trace ni auparavant ni après. Mais Benoit ne soupçonne pas le grec J*en prends au hasard une preuve qui montre en même temps qu*il n*entendait pas toujours très-bien le latin. Trouvant dans Dictys , livre V , chapitre vi , t eosque non Atridas sed Plisthenidas et ob id ignobiles appellare ■, Benoit traduit comme s'il y avait • id est » , au lieu de « ob id », et prend le nom patronymique des Atrides pour une épithète outrageante, et il éerit intrépidement :
Plesteoida» fureul nomé ; Cam mmitnt nokU» eo greieit.
(S) On en tronveles prenves amplement déduites dans VHitt. du Roman dan$ l'Antiquité de M. Chaisang.
cause, n'a vu le texle origiual de Dictys ; et ce u'est pas sans raison que Constantin Lascaris , au XY' siècle ^ affirmait que de son temps , nulle part en Grèce, on ne pouvait le trouver. Il a dû en être de même dans tous les temps, et on pouvait même se dispenser de le chercher, c Autant vaudrait se mettre en quête du texte original de Don Quichotte par Gid Hamet ben Engeli (1). * Donner un livre original pour une traduction est une ruse Tamilière à qui veut en décliner pour un moment la paternité, ruse presque ingénue et qui ne prétend à tromper personne. G' est ainsi que Montesquieu assurait que le Temple de Gnide n'était que la traduction d*un manuscrit grec, apporté par un ambassadeur de France près la porte Ottomane. Il ajoutait : c Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu'à nous. Nous recouvrons de temps en temps quelques pièces de ces trésors. On a trouvé des ouvrages jusque dans les tombeaux de leurs
auteurs On ne sait ni le nom de l'auteur ni le temps auquel il a
vécu. Tout ce qu'on en peut dire , c'est qu'il n'est pas antérieur à Sapho, puisqu'il en parle dans son ouvrage. > Évidemment, Montesquieu, lorsqu'il écrivait cela, avait lu Septimius.
Ces histoires de tombeaux sont ordinaires aux Taussaires (2). On avait fait à Gléopâtre les bonneui^ d'un livre trouvé dans les mêmes conditions que le Dictys (3j. Le moyen-âge avait trouvé l'invention trop belle pour ne pas essayer de se l'approprier. L'auteur du poème de Vetula ,
(1) Phrase de M. J.-Victor Lederc à propos de Kiot de Provence, inTocpié par Wolfram d^Eschembach (V, HiiU Ult., U XXIV, p. 5Î2).
(2) On retrouve des contes analogues à propos des Epttres de Martial de Limoges, 1*' siècle après J.-C. (¥• Fabric, BibL lat», U II, p. 269. — V. aussi les antiquités étrusques révélées par Allatius, et dans Pliotius , cod. CLXVI, des tables de cyprès , dont la découverte n*avait pas été moins fantastique. — V. aussi Plutarque, De facie in orbe tunœ), Petrus Crinitus, De diseipl, konetta, alléguant le témoignage de Pline, HUl nau, dit que D^rdanus, roi de Troie , « souverain en Tart magique, composa aucuns livres dMcelle lesquelz il commanda estre mis en sa sépulture, mats depub sa mort un grand philosophe, nommé Âbderites Democritus fit tant que les recouvra et les esclaircit et amplia de conmientaires. »
(3) V. le livre indiqué par Fabricius, Bibl, lat,^ U III, lib. IV, c. 1 : t De priapismo sive propudiosa libidine Cleopatre régime ejusque remediis, Epistola Heraclii imperatoris ad Sophoclem philosôphum pro ezpositione libri sculpti tabulis sneis, inventique ad caput Cleopatrs reginx m suo sepulero, » La femeuse reine d*Êgjrpte semble , du reste , avoir été le prétexte de toute une littérature en ce genre. V. encore : • SophoclU Saphistœ ad Heradium. C, Antonii Cos^ ad L. Soranum de incontinenUa libidinis Cleopatre Régine. Ç. Sorani ad Antonium Cos. de modo medendi ardorem ejusdem Cleopatre. Cleopatra ad Q. Soranum. Q, Sorani ad Cleopatram de medendo ardore libidinis. » Éditées , pour la première fois, par Gasp. Scicppius. Padoue, de la BibL GoldastL V. Errores Venerei.
faussemeut attribué à Ovide , se souvenait évidemmeot du prologue de Dictys , quand il racontait comment ^ ce livre Tut trouvé eu un petit coffret d'ivoire en la sépulture dudit Ovide GGCC ans après sa mort tout Trais et entier (1). »
N'est-ce pas de Dictys encore que s'est inspiré le romancier du moyenâge , qui nous a appris « cpmmcnt la merveilleuse et délétable histoire de Perceforest a esté révélée aux hommes, t II nous raconte , en effet, que c Tan 1286, Edouard, roi d'Angleterre, épousa la fille dii roy de France que on appelloyt le beau roy. Parmi les assistants se trouvait le comte Guillaume de Haynaut qui avait épousé la fille de Gharles de Valois , Trère du roi de France , qui tant monta par sa prouesse en honneur et valeur de chevalerie qu'il Tut nommé le duc de prouesse. Quand les noces Turent passées^ il voulut visiter le pays d'Angleterre. En une abbaye, près de la rivière de Hombre, appelée Burtimer, en souvenir de son Tondateur le roi Burtimericus, qui avait vaincu là les païens d'Allemagne, on lui montra un curieux volume. Eu Taisant, auprès de son église, réparer une vieille tour qu'il voulait réédificr pour le service de Dieu , dont les murs avaient ili pieds d'épaisseur , l'abbé , sous un arc voulté qui était derrière le mur moitié en terre et moitié dehors, avait trouvé une cassette , et dans la cassette un manuscrit grec et une couronne royale. Il avait envoyé la couronne au roi et gardé le livre dix ans sans
(1) V. La Vieille, publiée par M. Cocberis, Paris, Aubry, 4861 : t Ci commence Ovide de La Vieille^ translaté de latin en français par Maistre Jehan Le Févre, procureur au parlement (traducteur des distiques de Caton et de Théodule), et fut trouvé, etc. Auquel livre sont contenus moult nobles dix et enseignemens et au commencement il traite de la manière de son vivre. ■ M. Cocberis , s*appujant sur un manuscrit d*Amould de Gedboven , mort en iàhî , pense que Pauteur était Richard de Fumival. Voici comment est racontée la trouvaille dans la traduction de J. Le Fèvre : t Toutes voies arint il que ou forbourc de la cité de Djroscore qui est le chief du royaume de la terre de Colcos , lequel est assis delex un chastel qu*on nomme Thomis^ quand on trayoit hors du cimetière les sépultures d*aucuns païens anciens, entre les autres sépultures en y ot un trové dont Tépigramme ( c^est la superscripUon ) estoit entaillée en lettres arméniques du languaige d'Arménie et avecques ce Tinterprétation formoit teles paroles en latin : c Hic jacet Ovidius ingeniosissimus poetarum. Ci gist Ovide du très plus grand engin des poètes. > Et ou chief d^icellul sépulcre fut trové un cofret d^jvoire et dedenx estoit cest livre frais et nouvel san» estre souillé ne point gasté de rieillesce.. Et pour ce que ceuls du pals d^Ermenie ne se y congnoi»soient , ils renvoyèrent en Const%ntinople du temps du prince Huistache. Ou quel temps avoit en Constantinoble grant multitude de latins. Du commandement duquel prince ledit livre fut baillié et envolé à Maistre Léon, lors prothonotaire du S* Palais lequel quant il Tôt leu et ad\isé, le publia et envoya ea plusieurs parties et climats du monde. >
pouvoir le lire. EdCd, au bout de dix années, était arrivé un navire et un clerc du pays de Grèce, fuyant son pays pour homicide ; il avait vu le livre et Tavait traduit du grec en latin, car il ne savait pas le breton. Le comte obtint qu'on lui prêt&t la traduction latine et la fit mettre en français par son clerc (1}. » Nous avons évidemment ici une édition rajeunie de la même légende.
Rabelais , chez qui Ton est sûr de retrouver toute invention bizarre, et qui a conservé toute la tradition du moyen-âge, n'a eu garde d'omettre l'histoire de Dictys et de sa merveilleuse découverte. C'est en un tombeau de bronze que la Généalogie de Gargantua a été trouvée, « audessoubz de Folive tirant à Narsay , par Jan Audeau , en ung pré qu*il avoyt, duquel il faisoit lever les fossez (V. Garg. , ch. i) » ; et Rabelais ne manque pas d'ajouter qu' « elle estoit escripte , non en papier , non en parchemin , non en cire , mais en escorce de ulmeau. »
Nous avons vu tout à l'heure Montesquieu s'emparer à son tour de ce vieux conte ; malgré tant de rééditions, l'invention n'était pas tellement u^ée qu'on ne l'ait reprise encore de notre temps. En 183A, on publiait une Histoire de Napoléon , écrite par lui-même et trouvée au pied de son tombeau ; et dix ans plus tard , une revue bordelaise ( La Gironde , fév. 183 A) , publiant un article intitulé c Installation de Michel de Montaigne comme maire de Bordeaux • , le faisait précéder de cette note : ^ Il y a quelques années que des maçons , en travaillant à une maison autrefois habitée par Michel de Montaigne , au coin de l'impasse des Minimettes, à Bordeaux, découvrirent, sous une poutre, un manuscrit renfermé dans une cassette de bois de cyprès. C'était vraisemblablement le journal inédit d'un ancien serviteur de l'auteur des Essais, lequel avait sans doute habité avec lui cette maison. » C'était, on le voit, une dernière variante de la lettre de Septimius.
11 est probable qu'il n'y a jamais eu qu'une rédaction unique de Dictys, sortie tout entière, avec son préambule, d'un seul cerveau, qui a créé du môme coup Dictys et 9on traducteur Septimius et inventé, pour recommander son livre aux gens crédules, toute cette histoire 4e tom-
(i) V. ÎM trii-étégante f (Micieu$e, mêUi/lue et très-piaisanle histoire du très-noble roy Percefwreêt. Purift, 1538, CuWUtt du Pré, ^ 3, du cb. m au ch. x. Le li?re commeoœ par Thistoire de Brutal.
beto. C'est ainsi que Tinventeur du Darès a imaginé un Cornélius Nepos qui le découvre et le traduit. C'est une manière de renvoyer dans' la nuit des temps les chercheurs indiscrets. Darès et Dictys , Septimius et Cor- Klius Nepos, et probablement aussi Aradiusou Arcadius Buflnus , n'ont jamais vécu que dans le pays des apocryphes (1).
Le texte que nous possédons aujourd'hui sous le nom de Dictys est donc le seul qui semble avoir jamais existé ; c'est bien celui-là qu'a connu et embelli Benoit de Sainte-More. Benott lui-même va nous en offrir la preuve tout à l'heure.
La qnestion que soulevait le Dictys se présente tout naturellement à propos de Darès. Avons-nous là une œuvre créée de toutes pièces par son auteur, ou n'est-ce qu'une traduction, un remaniement d'une œuvre antérieure ? Pour Darès, comme pour Dictys, des critiques ont cherché l'original grec. Dederich (Introd., p. xxv) écrit, à propos de Septimius : « Les mêmes accusations s'élèvent contre Cornélius , le traducteur de Darès. > En effet , en voyant ce sec et maussade résumé , on a peine à croire qu'on soit en face d'un livre original. Il semble tout naturel de
(1) Dès lors une autre question, aussi gravement discutée par Dederich, disparaît du même coup. En lisant la lettre de Septimius et le prologue de Dictys , on est frappé de leur ressemblance et en méoie teanps de certaines difl^rences, au premier abord, peu eiplicables. Dederich, qui les a remarquées, penn que le prologue a dft être écrit en grec par Tauteur même du faux Dictys et que la lettre est l'œuvre du traducteur Septimius. II suppose que celui-ci a lu asseï légèrement rœuvre du faux Dictys, qull Fa citée de mémoire, et de lA certaines différences Ou même certaines contradictions flagrantes. Il tût fillu , ea vérité, que Septimius eftt la mémoire bien covrtc pour se rappeler si mal ub texte asssi peu étendu, qu'il venait de traduire lui-même et qu'il recopiait à cdté de sa lettre. 11 est une explication beaucoup plus simple et plus vraisemblable : c'est évidemment ici le fait des copistes, l^ous avons sous les yeux deux rédactions diverses d'une mékie pièee. Le prologue n'est que la refonte de la lettre , ou la lettre un abrégé du prologue. La question de priorité est très-douteuse. Cependant, il semble qu'il fiiut la donner au prologue. Il se trouve dans la plupart des manuscrits, dans le Codex Argentinemis, dans les manuscrits consultés par Mercier et dans ceux de Dederich, tandis que l'épltre mafique ; on ne la tronte pas dans les manuscrits les plus anciens, si Pon en croit Mercier, ni éans ceux dent s'est servi Dedcrkii, ni dans trois des quatre manuscrits de la Bibliothèque Impériale, qui commencent par ces mots du prologue : fl Dictis Cretensis génère • , ni dans l'édition princeps. Dans quelques manuscrits, au contraire, le prologue manque ; il est remplacé par l'épftre. Enfin il se sera reacontrt ntt eopble qui , aytnt ces deux rédaetions sous les yeuv el ne toultnt fieii peidre de son auteof* ne fooliit pv non plus, par scrapnle deooûscience, les refondre dans une troisième rédaction, les aura données tontes deux, salis se soucier des embarras qu'il créerait aux commentateurs. C'est ainsi que les choses s^ passent dans un des manuscrits les plus récents de la BibRothèque fmpériale, le n* 0072. £es éditions anciennes de Milan et de Venise réunissent également le prologneelFépItre (dans cet ordre aênie).
supposer tout d*abord que ce n*est que Tabrégé , fait dans un temps dMgnorance, du livre dont parlait Élien.
Qu'il ait existé dans Tantiquité un Darès grec ou phénicien , cela ne parait pas douteux , après la mention qu'en a faite Élien. Mais ce livre existait-il encore au temps du polygraphe grec ; était-ce le même que celui que nous possédons ? A-t-il été connu du moyen-âge et de Benoit ? Remarquons d'abord qu'Élien lui-même en parle d'une façon bien vague ; il ne dit pas avoir lu le livre, il dit seulement savoir qu'il s'en conserve un exemplaire : ^pù-^a, AapiQTa ou <]^puY^av IXtiSa ^Tt xal vuv àxodiDÇojjiivYjv oTSa. c Darès le Phrygien, dont je sais qu'il se conserve encore aujourd'hui une Iliade phrygienne. » Et qu'était-ce que cette histoire phrygienne ; était-ce une Iliade écrite en phrygieu ou dans un cens favorable aux Phrygiens? Quand à Ptolémée Héphestion, il ne nous dit pas s'il a lu lui-même le livre de Darès. On pourrait inférer des détails qu'Eustathe et* lui disent avoir recueillis sur ce personnage , dans le prétendu Antipatros , que le livre que nous connaissons sous le nom de Darès leur était absolument inconnu. En effet , des deux seuls faits qu'ils signalent, l'un, le conseil donné à Hector , n'a pas laissé trace dans le Darès que nous possédons aujourd'hui. On n'eût pas , cependant , manqué d'y consigner un fait aussi grave de sa propre histoire et qui montrait bien son importance auprès des premiers personnages de Troie. L'autre, qui a trait à sa mort de la main d'Ulysse, est en contradiction formelle avec Darès , puisqu'il nous dit avoir survécu à la ruine de la ville , et que , dans le dernier chapitre, il déclare être resté avec ceux qui s'attachèrent à Anténor.
On croit reconnaître encore la main d'un simple abréviateur à ce qu'à deux reprises , Darès est nommé dans le livre à la troisième personne ; mais c'est ainsi que les trouvères signeront tous 'leurs compositions. On signale aussi l'étendue disproportionnée qu'il a donnée à certains passages, comme les portraits, l'entrevue d'Hector et d'Audromaque , la mort d'Achille. Le manque de proportion est flagrant , il est vrai; mais il n'a pas lieu d'étonner de la part d'un écrivain aussi inexpérimenté , c'est qu'il a copié tout au long dans son livre un passage d'un écrivain qui lui plaisait, mais non un premier Darès. Ce qui semble le plus probable , c'est que l'auteur de notre Darès n'a connu que la mention même d'Élien et y a pris la pensée de sod livre.
Cependant, on nous dit que différents témoignages du moyen-âge semblent indiquer qu'on y a connu un Darès différent du nôtre, beaucoup d'écrivains du temps se réclament de lui ; et pourtant, ce qu'ils racontent n'est pas toujours dans notre Darès. Certains critiques sont disposés à en conclure quMl a existé dans le moyen-âge un autre Darès , ou auraient été consignées les plus notables imaginations de Benoit et qu'il n'aurait eu qu'à traduire. Mais cette insinuation ne s'appuie sur rien , et en réalité, le seul argument de ces adversaires de Benoit, c'est qu'il leur est bien difficile d'admettre que notre vieux trouvère ait eu tant d'ima* gination. Mais il faut bien , dans cette hypothèse , que quelqu'un ait eu cette imagination au moyen-âge ( car l'œuvre de Benoit en porte l'irrécusable empreinte), et dès lors pourquoi n'en pas laisser le bénéfice à Benoit lui-même ? Il est facile d'ailleurs de retrouver les sources de certaines de ces additions qu'on nous signale. En dehors de ce que leurs auteurs doivent, comme nous le verrons , à Benoit, ils mettent à contribution des écrits qui défraient Térudition courante du moyen-âge, /les Métamorphoses et les Héroides d'Ovide , Virgile , Homère , Pindare le Thébain , Orose , et deux ou trois auteurs moins connus que nous rencontrerons à l'occasion.
Et pour les additions plus importantes , la vérité se présente encore
plus saisissante. Ce prétendu Darès, c'est Benoit lui-même qui en est
le créateur. C'est ce qui résulte avec la dernière évidence de la lecture
de Guido , chez qui précisément Ton a voulu trouver la preuve de
l'existence d'un autre Darès. t Si l'on ajoute foi à son témoignage , dit
« un critique, il serait resté jusqu'au XIIl*' siècle deux textes du faux
c Darès, le texte original et l'abrégé. Guido reproche à l'abréviateur
f d'avoir trop résumé, et il cite, d'après le texte le plus étendu, une
« description tellement magnifique de la chambre où l'on a apporté
« Hector blessé , que lui-même refuse d'y croire. »
Cela se trouve, eu effet, dans Guido ; mais, en lisant notre texte de Benoit , on acquerra la preuve, et nous-même la donnerons en parlant de Guido, qu'ici, comme en maint autre endroit, l'écrivain italien a été dupe de son plagiat ; il n'a fait que copier le trouvère français , qu'il n'a nommé nulle part et qu'il prend sur sa propre déclaration , et sans autre vérification, pour le traducteur de Darès , et c'est à notre vieux poète qu'appartient tout l'honneur de la description. . 27
20/i BENOIT DE SÂIISTE-MORB
Et ce qui montre encore d'une façon plus irrérragable quMl est le vrai, le seul Darès et le seul Ulctys qu'aient connus les écrivains du moyen-&ge postérieurs à lui, comme Herbort, Guido, etc., que quand ils citent et copient Darès et Dîctys , c'est le Darès et le Dictys que leur présentait Benoit, c'est qu'ils reproduisent scrupuleusement , avec les mêmes attributions de fantaisie, certaines confusions singulières faites par Benoit, et que lui seul pouvait faire. Et la preuve en ce point est absolument concluante, parce que là on ne peut pas dire que l'auteur s'appuie sur un Dictys différent du nôtre, parce que l'erreur lui est évidemment et incontestablement personnelle. Nous voyons comment elle s'est produite ; il a mal lu et mal compris un texte de Dictys que nous possédons. Nous trouvons chez Benoit (v. 28082) un récit singulier. Il nous dit qu'Énée, demeuré à Troie, est assailli par les gens des environs, et que Diomède vient le délivrer. On a droit de s'étonner de ce retour du prince grec, de sou intervention chevaleresque et de sa subite tendresse pour un des vaincus de Troie. Mais c'est que Benoit a mal lu son auteur ; Dictys (lib. YI, ch.,ii) disait : « Cognoscit Diomedes ab « iis qui per ejus absentiam ejus regnum adfectabant Œneum multis c modis adflictari , ob quae profectus ad ea loca omnes quos auctores
f injuriœ repererat interfecit. » Le nom d'Œneus ne disait rien à Beuott; il a lu celui d'jEneas qu'il connaissait bien. Il n'y a là qu'une méprise ; mais ce qui est grave et ce qui montre ce qu'il faut croire souvent de ses allégations, c'est qu'il nous assure que c*est pendant qu'Énée était resté à Troie t si com la letre nos devise » qu'il a été attaqué nuit et jour. Il écrit plus loin (v. 23100) : « Ici Fauteur dit et conte que Diomède vint à Troie pour délivrer Énée. » Il nous assure , eu invoquant toujours l'autorité de Dictys (Y. v. 28105-28104) , que le combat fut des plus rudes , qu'il dura cinq jours , etc. , etc. , attribuant à l'auteur latin une foule de détails d'un récit qu'il n'a pu faire ( Y. Roman de Troie, v. 28082-28111). Et Guido et les autres traducteurs de Benoît répètent ce récit (Y. Guido, 1. 32). Ailleurs , trouvant une phrase assez amphibologique, où il est question d'Ânténor et d'Énée : c ^neas orat,.. uti c secum Antenorem rogno exagèrent; quse postquam Antenori corjnitasunt, « reyrediens ad Trojam , aditu firohibvtur » (Y. Dictys, lib. Y, ch. xvii) » Benoit se trompe de sujet ot fait faire à Anténor les voyages que Dictys
ET LE ROMAN DE TftOlE. 205
mettait an compte d*Énée, et, selon son habitude, bâtit sur sa propre erreur toute une longue histoire (V, Rom. de Troie , v. 27235-27427). Mais , pour rendre son récit plus clair , il a dû inventer un premier départ d'Anténor, et il prétend Tavoir trouvé dans Dictys, qui n'en a naturellement pas dit un root (1). Et les traducteurs de reproduire scrupuleusement ces erreurs (V. Guido, 1. XXX).
On peut tirer la même conclusion de certaines altérations de noms antiques commises par Benoit, portant sa marque et celle de son temps, et que ses imitateurs copient scrupuleusement. Évidemment, sMls avaient eu sous les yeux un Darès et un Dictys grec, les œuvres originales dont celles que nous possédons ne seraient que la copie , on ne verrait pas chez eux ces appellations barbares. Benoit, en certains passages, complète à sa Taçon la géographie antique . et , faisant le contraire de ce personnage de La Fontaine qui prenait le Pirée pour un homme, il prend des noms d'hommes pour des noms de pays. S'il trouve dans son texte Âthamantem et Demophontem , il conduit ses héros à Karantes et à />mophon (V. v. 17392 et 17401). Si Dictys (Ibid., VI, ch, m) écrit : « cum prsedicta manu ad Strophium venit ; is namque Phocensis, etc. » , Benoit nous apprend qu'ils t vinrent à Trofion, cité vaillant » (v, 28197) ; puis, cherchant alors inutilement le nom de leur hôte, il croit le trouver dans le mot Phocensis , et les copistes l'arrangeant à leur Taçon, on lit au vers 28199 : « Florentes (ou Fdrenses) avait non li sires. » Guido répète : « Rex Porensis, sic suo nomine nuncupatus. » Herbert , le traducteur allemand de Benoit, l'appelle Foreuses : « bracht in Foreuses » (v. 17400) (2). Dans un autre endroit, Dictys raconte qu'Anténor se
(1) Ces erreurs de Benclt ne doifent pas nous étonner. Nous avons déjà marqué (p. 83) qu'en dépit de ses prétentions , il est parfois un latiniste médiocre. On pourrait en multiplier les preuves. En croyant être exact, il tombe parfois dans des erreurs asseï bouffonnes. Darès avait écrit : « Paris Ajads nudum latus figit. Paris blesse le flanc désarmé d*Âjax. • Benoit conclut des termes latins qu'Âjax va tout nu au combat, et il s'en étonne ingénument Voir encore, à la mort de Troflus (v. 3i&3i) , la traduction du « trabere czpit et subtraxisset. • Benoit nous dit qu*Âcfaille a traîné le cadavre • à la queue de son cheval. • Peut-être est-ce seulement qu'il se souvient du vers de Viffile. U est à noter, cependant que quelques-unes, de ces incorrections de Benoit semblent volontaires et réaéefaies. Ainsi, Dictys avait dit, lib. V, ch. x : • Priamus pro Heieno orare Gneeos multisque additis precibus commen- • dare cbarissimum sibi. • Mais , comme dans le chapitre précédent, Benoit avait vu qu'Héiènus venait de trahir son père et sa patrie , H met Hélène au lieu d*Hélénus (v. S5750).
(J) Un traducteur t>cossais de Guido, dont nous parlerons plus tard, écrit Foreuses (t. 13963 et IS976)»
206 BENOIT DK SAIME-MORE
préparc à livrer le Palladium aux Grecs ; pour cela, il séduit par ses promesses et ses menaces la prêtresse Theano , à qui en était confiée la garde : • Multis precibus vi mixtis Theano, quae ei templo sacerdos erat, impulit. » Benoit , qui ne connaît pas ce nom et ne sait pas quMl est indéclinable, croit y reconnaître Tablatirde Theanus, et de la prêtresse il fait un prêtre , Théanz , la forme francisée de Tbeanus (V. v. 253/i5 et 255/i5) ; et avec son .habitude de décliner les noms latins, il écrit aa vers 25344 : • o Theano le truis. » Et Guido écrit Thoans ; et Herbort : « Theanus der gute ^ (v. 45645). Guido écrit aussi, comme Benoit, Messa (Messe} , là où Darès écrivait Maesia. Benoit, trouvant chez Darès (c. 14) « Thoas ex iEtolia », traduit t le vielz Thoas de la cité de Tolîas » (v. 5615-16) , et Herbort (v. 3341) : « von siner stat Tholias. » Au lieu de « Diorem, Polyxeuum, Amphimachum > donnés par Darès, il écrit : « Anfimac, Uorion, Polyxenart (v. 5610) » ; et Herbort « Dorion, Polisenar , Enfimacus (v. 3336) ; et Guido copie aussi Dorion , etc. De BcBotia Benoit a fait Boèce , et Herbort Boeze. De Paphlagonia Benoît faisait Pafagoine , et Herbort Pafagoye. Tlepolemus, dans quelques ma- ' nuscrits de Benoît, devient Theophilus; de même dans Herbort (v. 3371). Herbort écrit (v. 3388) « der herre vou Arysse • , probablement parce qu'il a cru que Benoît avait écrit TArisse (Larisse). Là où Darès écrivait « Eumelus ex Pheris > , Benoit a mis t Emelius de la contrée de Tygris (v. 5634) ; et Herbort t Merius von Tygris ; et Guido t Melius de civitate sua Pigris. ^ De Hippothous Benoît a fait < Hupoz li granz » , et Guido < Hupor ou Hupon grandis >, etc., etc. (1). On retrouve ainsi dans Benoît tous les noms qui embarrassaient les commentateurs des écrivains qui Tout imité , et qu'ils cherchaient inutilement dans les textes latins. C'est chez lui, par exemple, qu'Herbort a pris le nom de Fice, par lequel Benoît remplaçait Phœnicia (Herbort, v. 14297). C'est donc à Benoît lui-même qu'il faut en revenir. C^est chez lui qu*OD
(1) El encore pour Philocietet, Bepolt écrit Politenes ou PoUtetes ; Herbort, PoUtetes. — Pour Léon" tius, Benoit, Leurcins ; Herbort (v. 3385), Lyochin. — Pour .Esculapi^ Benoit, Atcalopi ; Herbort, Ascatosius. Benoit, Capador de Capadie ; Guido, Capenor de Capidia, — Benoit invente le rojaumede Botine , Guido de regno Brotino. — Pour Thraeia^ Benoit écrit Theresche et Guido de regno Tkereo, — Pour Adresiia, Benoit, Agresse ; Guido, A(irestia,—VoMT Astyanactrm^ Benoit, Asterrantcm {r, 15888} ; Herbort, A'ernnntes (v. 9650}, etc. I! en est de inv^mc cliez fîeiiri de Brunswiclt.
peut étudier rructueusement la question ; c'est chez lui (lu'en est la solution. En vain la demanderait- on et Ta-t-on demandée à des écrivains postérieurs ? QuMls citent Darès à tort ou à raison ; que, laissant Benoît de côté , ils attribuent à Darès des inventions qu'on n'y retrouve plus aujourd'hui , cela ne peut rien nous apprendre ; nous serons toujours fondés à dire, et nous en aurons des preuves abondantes, qu'ils ont trouvé ces inventions dans Benoit, que c'est sur la foi de Benoit qu'ils les ont attribuées à l'auteur ancien. C'est donc dans le poème de Benoit qu'il Tant chercher s'il a connu un Darès et un Dictys plus étendus que ceux que nous connaissons.
C'est la conclusion qui semblerait tout d'abord ressortir de la lecture de son livre. Nous savons déjà de quelle Taçon naïve Benoit , mettant h ses récits une étiquette et une marque de Tabrique, se réclame à chaque instant de son auteur. J'ai noté soixante-trois de ces renvois (1). Or, souvent, ils sont justifiés. Ainsi, Benoît nous dit au vers 22248 :
J'ai en rescrit Daires trovë Que il les a toz detrenchiez.
Darès disait en effet : • Alexander Antilochum et Achiliem multis plagis confodit * (2). Il écrivait ailleurs: c Per aliquot dies pugnatur acriter : multa millia hominum ex utraque parte trucidantur. » Benoit traduit naïvement :
Ne trais le terme ne les dis Que ceste bataille dura ; Mes cil dedans et cil de là Ço dit Daires qui partot fu Milliers de gens i ont perdu
(i) V. Roman de Troie, v. 2051, 29&7, 3107, 3131, &339, 4355, 5108, 5183, 5430, 5490, 6304, 8799, 9957, 13018, 13375, 13303, 13590, 13011, 13988, 14048, 14080, 14333, 14345, 14533, 14883, 15136, 16305, 16310, 16593, 16638, 16983, 17333, 17488, 18736, 18859, 18953, 19373, 19937, 19996, 30030, 30111, 20140, 30560, 30571, 31173, 31395, 31515, 31530, 31557, 33348, 33477, 33518, 33603, 38619, 33704, 33733, 34174, 34357, 34368, 34640, 34801, etc. Darès est encore nommé y. 87, 89, 106*.
(3) l\ nous dira à propos d'une ambassade envoyée à Troie par les Grecs , qu* • il ne saurait Donmier ceax qu'ib j dépotèrent, quMl ne le trouve pas écrit et que Thistoire ne le loi dit pas » ; et , en elfet, le texte latin , en parlant de rambassade, ne nommait pas les ambassadeurs. Voyei encore le passage où il nous apprend que Nestor avait mandé Ménélas à Pjlos ; il avoue n'en pas savoir le
208 BEKOIT DE SÂINTE-MORB
D'autres fois, le détail que donne Benoît était tout au moins en germe dans l'écrivain latin. Mais, vingt-huit fois au moins, Darès n*a pas songé à dire ce que lui fait dire Benott. Je ne parle pas de certdnes altérations du texte qui sont telles à nos yeux, qui ne l'étaient pas pour le moyenâge. Ainsi Benoit reste très-exact quand, trouvant dans son auteur que Néoptolème, à son arrivée au camp grec, recevait les armes de son père, il traduisait (v. 23721)
Des armes de son pere Achilies Ço DOS reconte et dit Dares Le firent en l'ost chevalier.
Mais voici qui devient une véritable infidélités Ainsi Benoit tient à marquer avec précision le nombre des tués et des blessés dans chaque rencontre , en invoquant l'autorité de Darès (v. 1&333, 16026), et Darès n'a donné aucun chiffre ; à marquer les dates , et Darès n'en a pas indiqué (v. 21515, 23705, 28268).
11 aime aussi à prendre Darès pour garant chaque fois qu'il. emploie à propos d'un de ses personnages une formule admirative (v. 5&20, 2135), et Darès n'avait rien dit; ou tout au moins Benoit donne plus de précision et quelque chose d'absolu aux jugements de son auteur. 11 nous dit qu'Ulysse était le plus beau des Grecs (v. 5183); Darès disait seulement c formosum. > C'est ainsi également qu'il désignait Hélène : ^ formosam > ; chez Benoit,
Sormontoit de biallé Hélène Tote rien qui nasqui humaine ; Ço dit Daires qui ço reconte.
De même, Darès n'a pas dit, et pour cause , qu'Hector • fu flors de chevalerie » (v. 5&20) , ni même rien d'équivalent. Mais on peut dire que ce sont là péchés véniels et que toutes ces admirations et ces en-
moUf : f Je ne sais dire pourquoi. » Darès, en eflett n'en aTail rien dîL De même, en parlant d*iEson, Benoit dit <pi*il ne sait « s'il fut comte ou duc, car le livre ne lui dit rien de plas. » Et le livre, en eflèt, disait seulement: « yïlsonis fraler >, etc., etc.
tbonsiasmes étaient en puissance dans les récits de Darès, à propos desquels Benoit les exprime.
Parfois , c'est tout simplement , à ce quMl semble , pour les besoins de la rime que vient Tindication : c'est un vers tout fait qui tient une place vide. Parfois , cela devient comme uu tic que Fauteur a contracté.
Mais ailleurs , il y a des additions qui n'appartiennent qu'à lui. Ce qui était vague et à peine indiqué dans Darès , chez lui est précis et détaillé. Darès nous dit que Priam est venu avec Hécube et Polyxène à la tombe d'Hector ; Benoit décrit le cortège des dames qui les accompagnent t en mettant cela au compte de Darès :
Ensemble o eles darae Heleine Mainte dame et mainte puceie .
Et mainte riche dameiseie Avait o eles de grant pris , Issi com gie el livre lis.
C*est d'après lui qu'il donne à Paris un arc de cuir ; il n'y en a trace dans le latin. Darès a dit ailleurs : « Priamus... Joviaram consecravit. > Benoit sait la place de cet autel , la richesse étrange dont il était ; il sait qu'il était fait du meilleur or qu'on pût trouver , et il a lu tout cela dans Darès. Mais ce qui est plus grave, et ce qui semble autoriser la croyance qu'il a connu un autre Darès, c'est lorsqu'il nous donne, en les appuyant de son nom, des faits dont il n'y a pas même trace dans le Ijvre de Darès que nous possédons. Ainsi , Benoit met à son compte l'éloge de Gélidls, quand Célidis n'y est pas même nommé. Il l'invoque pour garant des prouesses de sou fantastique sagittaire (v. 12275 et 12281) ; et Darès n'a pas même parlé du sagittaire. C'est une invention de Benoît , qui a probablement combiné avec ce qu'il savait des Centaures un passage où Dictys raconte les exploits de Pandarus et le montre tué par Dibmède dans des conditions analogues (Y. Dictys, lib. II, c. xli). L'auteur nous montrant, dans sa septième bataille, Hector tout saignant d'une blessure qu'il a reçue, ajoute: t II n'est pas dit comment ill'eut, ni qui la fit. » Mais il y avait une bonne raison pour que Darès ne nomm&t pas Tauteur de la blessure : il ne savait même pas qu'Hector 'eût été blessé à ce moment, etc.
Benoit a raconté , avec de longs détails , comment succombent sous les coups d'Hector Epistroz et Scedius. Il nous dit qu'ils étaient . jumeaux , s'aimant d'une tendre affection, et il raconte en cent-dix vers le combat qu'ils soutinrent contre Hector. C'est de JDarès, assure-t-îl, qu'il tient tout cela (v. 12118) : « ainsi comme Daires le fit écrire, je vous dirai comment il leur advint. » Or, Darès avait raconté leur mort en deux mots, les confondant avec une foule d'autres guerriers (V. Darès, c. xxi).
C'est Darès encore qui est cité comme garant de la splendeur du cortège d'Hector allant visiter Achille (v. 13011) , et Darès ne parle pas même de cette entrevue. La fausseté de ses allégations se démontre parfois par elle-même. Ainsi, ce n'est évidemment pas dans Darès, quoi qu'il en dise, > si le livre ne nos ment », qu'il a pris ce costume de Diomède et d'Ulysse tout emprunté au moyen-âge : t ces habits de drap de soie de couleur ovré à bestes et à fleurs, d*or et de pierres tasselés, et ces chapeaux de plumes, etc. » (V. Rom., v. 6204).
Nous le retrouvons plus loin cité sans plus de raison. Benoit a raconté, d'après lui, qu'à la suite de la mort de Palamède, les Grecs ont été repoussés jusqu'à leurs tentes et à leurs vaisseaux (V. Rom. de Troie, V. 18859). On trouve, en effet, dans Darès (ch. xxixj, à propos des exploits de Trollus : «r Argivos in castra fugat > , dont ces vers peuvent , à la rigueur , être regardés comme la traduction. Mais Benoit n'en reste pas là ; il amène en scène Ajax qui , seul , sauve le camp. H adresse aux Grecs de vives paroles qui raniment leur courage ; le combat s'engage avec une ardeur nouvelle , et Ajax y remporte le prix de la valeur.
Sor toz Tbelamon Aîax Prouz fu lo jor et buens vassax.
Que s'il ne fust, ço dit l'escrit , Et Daires qui ns ielz lo vit , Mort fuissent tuit et les nés arses.
Or, Darès n'a pas dit un mot de cet exploit d* Ajax. On peut remarquer, il est vrai , que Benoit ici semble indique» deux autorités : Xécrit et Daires ; que Vécrii peut indiquer Dictys, qui nous a montré Ajax sauvant
seul les vaisseaux grecs de rincendie ; il est vrai que c'était contre Hector et non contre Troîlus qu'il les dérendait ; mais enGo il n'y aurait là qu'une transposition. Admettons cela pour IVcnV; il n'en reste pas moins que le nom de Darès a été invoqué sans raison. Benoit le placera ainsi gratuitement deux ou trois fois, dans la dernière partie de son poème, à côté de celui de Dictys , qui avait le droit d'être cité. Peut-être est-ce parce que Darès étant plus connu doit lui donner plus d'autorité.
Je veux citer un dernier passage où les attributions ne sont pas moins arbitraires. C'est le récit de la mort de Memnon qui, dans Darès, manque de netteté et semble présenter des lacunes. Achille (v. Darès, cb. xxxiv) veut enlever le corps de Troîlus : < et subtraxisset nisi Memnon eripuisset et Achillem vulnere sauciasset Achilles de praelio saucius redit. Memnon insequitur et cum multis impressionem facit. Ut respexit eum Achilles restitit : curato itaque vulnere et aliquantulum praeliatus Memnonem multis plagis occidit » La blessure d'Achille , sa guérison ^ la mort de Memnon , tout cela semble presque instantané. Le récit de Benoit, au contraire, qui prétend cependant s'appuyer sur le témoignage de Darès, est détaillé ; les événements y prennent leur temps, et le trouvère ajoute des circonstances nouvelles :
Oit jorz dora 1i feréiz , Si com reconte H escriz ,
Que Achilles pas n'i veneit
For ses plaies dont il giseit.
S*eust Memnon un poi d'aie
N'î morust pas, ço irovons nos» (v. 21515.)
Dans Darès, rien de tout cela. 11 en faut donc conclure ou qu'en effet Benoit avait sous les yeux un Darès différent du nôtre et plus développé , ou que , donnant carrière à son imagination ^ il s'empare sans façon du nom de l'auteur ancien,
La première conclusion s'imposerait impérieusement à nous s*il s'agissait d'une autre époque.
Mais 1^ tout d'abord, il est à noter que nous ne trouvons rien nulle part qui nous prouve l'existence de ce prétendu texte auquel il nous renvoie ; que , tout au contraire , le plus souvent tel détail de mœurs »
telle particularité du récit (Y. p. 210, ligne 12) , viennent nous avertir de Tinvraisemblance et de Timpossibilité de Tattribution.
2'' Nous savons comme , au moyen-&ge , le poète en langue vulgaire, pour conquérir la confiance de son public, aime* à se mettre sous la protection d'un texte latin. Benoit, racontant à ses auditeurs une his- . toire d'un ordre tout nouveau, et remontant à Fantiquité des antiquités, avait besoin plus qu'un autre d'une semblable autorité. Il s'en empare chaque fois qu'elle lui est offerte ; mais c'est surtout lorsqu'il invente qu'il est encore plus tenté de chercher cet abri respecté. Benoit , d'ailleurs, si nous voulons lire sou texte avec attention , nous a lui-même prévenus à cet égard.. Il donnera tout Darès ; mais il donnera autre chose encore que Darès , c'est lui-même qui nous le dit. Au début de son poème , prenant ses sûretés et réservant ses droits d'auteur et ses titres de gloire , après avoir eu soin d'avertir qu'il serait un traducteur fidèle : « Le latin suivrai et la lettre; nulle autre chose n'y voudrai mettre sinon comme je le trouve écrit » (Y. Rom. , v. 135-137) , il ajoutait : c Je ne dis pas que je n'y mette quelque bon dit , si faire le sais » ( V. 138-139). Yoilà toutes ses additions nettement et franchement annoncées.
Du reste, les deux erreurs que nous signalions tout à rheui*e (Y. p. 204) dans l'interprétation de Dictys nous fournissent le moyen d'apprécier au juste ce que valent ses assertions , et avec quelle liberté il use parfois de ses auteurs et ce qu'il se permet d'y ajouter.
On peut donc conclure que Benoit en ce point n*a fait que suivre les exemples de . ses contemporains et abriter derrière des noms alors vénérés les hardiesses de son imagination.
3"* Nous retrouvons ici notre Darès tout entier. Toutes les inepties que nous y avons notées, tout ce qui nous a paru constituer l'impossibilité d'y reconnaître une œuvre classiquement antique^ tout cela se retrouve dans Benoit. Benoit lui-même , contrairement à l'usage qu'on veut faire de son témoignage, Benoit apporte la preuve que le Darès dont il se sert, et quel qu'il ait pu être, ne peut pas être le livre dont a parlé Élien.
li'' Mais ce ne peut pas être non plus un livre relativement moderne , un livre né au moyen-âge , à une date antérieure à Benoît. Nous savons.
par TautorUé des maDuscrits, que le Darès, tel que uous le connaissons ^ existait au temps de Benoit , et même longtemps auparavant II faudrait donc admettre, contre toute vraisemblance, qu*on lisait à la fois et rorîginal et l'abrégé (1).
5° Mais nous avons de plus un témoignage presque contemporain de Benoit et toul-à-fait décisif qui nous montre qu'on ne connaissait alors qu'un ï)arès, le nôtre, ce Darès si bref en ses narrations ; ce sont ces deux traductions de Jean de Fliccecourt et de Jofroy de Watreford ou Watcriord que nous avons signalées, pages 173-17/i, et qui étaient faites avec la pensée expresse de rendre le vrai Darès. Nous avons entendu Jean de Fliccecourt nous déclarer (page 17/i, ligne 2j que le livre était petit, et se plaindre (page 173) que Benoit , pour faire son métier de poète, « pour bclemeut trover sa rime », avait énormément ajouté à sou auteur. Or, le Darès que nous offrent les deux traducteurs n'est autre que celui que nous possédons.
La conclusion dernière à tirer de tout cela, c'est que le Darès a été composé de toutes pièces par un écrivain plus ingénieux que lettré , qui a connu l'indication d'Élien et a dû y prendre la pensée première de sa composition, qui a voulu compléter Tbistoire fabuleuse de Troie, donner la contre-partie du livre de Dictys et faire entendre Tavocat des Troyeus après celui des Grecs, mais à qui le talent et les ressources nécessaires ont manqué ; c'est que le moyen-âge jusqu'à Benoit de Sainte-More, et Benoit de Sainte-More lui-même (et c'est là ce qui nous intéresse surtout), n'ont point connu d'autre Darès que celui-là ; que , de[/uis le trouvère normand, on en a connu et cité un autre plus complet, le Darès que Benoit avait inventé.
Nous en pouvons dire autant pour le Dictys. Bien que les erreurs que nous avons citées (page 197, note 1 , et page 205) suffiraient à prouver de la plus éclatante façon que Benoit n'a point eu sous les yeux un Dictys grec. Cette traduction de « Plisthcnidas » (V. page 197, note 1) par t néant nobles * est incompréhensible en présence d'un texte grec; mais étant
(i) Et d'alllears, œ n^est pas seulement un Darès plus complet, mais un autre Darès en contradiction avec le nôtre que Benoit aurait eu à sa disposition. Ainsi, dans le Darès latin, Briséida est une grecque; dans'Benoit^ c^est une troyenne, fille de Calchas. Or, cette contradiction des deux Darès eùtdd laisser quelque trace.
donnée rinexpérience du traducteur, elle ressort tout natupellement du texte latin que nous connaissons et prouve que c'est bien celui-là , celui-là seul quMl avait entre les mains. Cette autre méprise du trouvère , qui fait de « Pbocensis i un nom d'homme, nous fournit une démonstration tout aussi saisissante. Avec un texte grec, sans doute, il eût pu faire encore une confusion analogue ; mais il eût appelé son personnage Phoceus et non Pbocensis. Ce nom tout seul est le certificat de nationalité du livre que traduit Benoit.
Mais il reste encore quelques questions subsidiaires. A défaut d'Homère, il est un autre poète de l'antiquité, Ovide, si connu et si aimé du moyen-âge, cbez qui l'on est tenté d'aller cbercber l'original de certains développements du Roman de Troie , que l'auteur ne semble pas avoir pris à ses guides ordinaires. Tel est le récit des amours de Jason et de Médée, le discours de Polyxène mourante, le débat entre Ulysse et Ajax pour la possession du Palladium. Cbacun de ces morceaux peut être rapproché d'un passage analogue des Métamorphoses (1).
Darès a placé au début de son livre l'expédition des Argonautes ; mais il n'en a pris que ce qui touchait à la première ruine de Troie. Quant aux aventures de Jason en Colchide , il ne leur a donné qu'une ligne : < Ils partirent pour Colchos , enlevèrent la toison et revinrent dans leur patrie» » Pour Médée , il n'en est pas question. Benoît , au contraire , a décrit longuement les exploits du héros et la passion de Médée. Mais il sufiit d'un rapide examen pour voh: que ce n*est point d'Ovide qu'il s'inspire, ou du moins que, s'il Ta lu, il en use fort librement avec ses souvenirs et refait complètement le récit à sa guise. Je ne parle pas du sentiment moral ; sur ce point , Benoit altère toujours son auteur , quel qu'il soit. Mais les détails du récit ne sont point les mêmes y et nous en aurons la preuve éclatante quand nous étudierons cette partie du Roman .de Troie. On peut faire la même observation à propos du discours de Polyxène;
Ulyss^ et Ajax se disputant le Palladium font songer tout d'abord à ce passage d'Ovide, où tous deux réclament les armes d'Achille. Dictys, que Benoit suit en ce point, ne faisait point parler les deux adversabres.
(I) V. Ovide, MiteaiiorpK, libi VII et lib. XJII.
ET LB ROMâN de TROIE. 215
Oo sait, au contraire , quelles harangues ingénieuses leur avait prêtées Ovide, quelle habile rhétorique ils déployaient. *Mais là encore aucun rapprochement n*est possible entre le poète latin et le vieux trouvère. Les discours sont absolument différents. Le poète du moyen-âge n*offre point trace de Tart savant de son devancier. Les proportions ne sont plus les mêmes. Dans Ovide , les deux harangues se faisaient à peu près équilibre ; ici, par un renversement malheureux des vraisemblances, Ulysse, Téloquent Ulysse, prononce seulement quelques vers ; le discours d'Ajax a une étendue considérable. Les idées aussi ont complètement èhangé. On n'y rencontre aucune de celles d*Ovide ; en échange , on trouve de longs détails auxquels ils n*a pas songé. Chez lui, Ajax disait : i Je crois Inutile de' vous rappeler mes exploits, vous les avez vus. > L*Ajax de Benoît raconte longuement et ses triomphes et ceux d* Achille. On serait fort en peine de savoir où Benoît a pris toute cette longue histoire , si Ton ne s'apercevait que le trouvère qui , en ce moment , est occupé à rejoindre Dictys à Darès , est allé reprendre dans le second livre de Dictys (1) le récit des combats d'Achille au début du siège et le met dans la bouche d'Ajax.
On voit cependant qu'il a lu Ovide. On reconnaît l'influence du poète latin dans les développements de Benoit sur l'amour, dans ces recherches de bel esprit, qui se mêlent d'une façon si inattendue aux rudesses et aux inexpériences de cette poésie. On le reconnaît encore dans ces descriptions où se complaît Benoit , dans la richesse des détails , la splendeur des matériaux quMl met en œuvre. Quand Benoit décrit la demeure de Priam, il se souvient à coup sûr de la peinturefqu'a faite |Ovide du palais du soleil ; le char du roi Fion ressemble beaucoup à celui de Phébus (2). C'est en souvenir de lui qu'Achille , dans ses chagrins amoureux , se compare à Narcisse ; que le poète fait allusion à Léandre (v. 22067). On le retrouve en beaucoup de traits particuliers (3). En résumé , l'on peut assurer que Benoit a certainement connu Ovide , mais qu'il lui doit peu.
(i) V. Dictys, lib. II, e. Lzxxn»
(S) V. Ofide. — V. Mitam., PhaéthoD. c Anreas axis erat t, etc.
(8) Par exemple, à propos du narire Argo, Benoit fait entendre qu'il mh^ quoique Darès ne le dise pu, que ce fut le premier Taisseau qui osa s'on? rir une route sur les mers. Il TaTait lu dans Ofide. Cm,
On en I peut dire autant pour Virgile, On retrouve ici quelques souvenirs de lui. C'est d'après lui, sans doute, et en transportant à Troïlus ce que Virgile racontait d'Hector, que Benoit fait traîner par Achille le cadavre du premier. Darès, nous Tavons vu (p. 211), disait seulement qu'il voulait l'enlever. Mais ce sont là des traits fugitifs qui tiennent une place médiocre dans le poème, et il faut toujours en revenir à Dictys et à Darès.
Sont-ce cependant bien là vraiment les seules sources où Benoit ait puisé? Si nous en croyons quelques critiques, il y en aurait encore une autre dont nous n'avons pas tenu compte. N'a-t-il pas fait des emprunts à ce Lollius d'Urbin, sur le compte duquel Cbaucer a mis quelques-unes , de ses inventions ? Ne serait-ce pas à Lollius que Benoit devrait tout ce qu'il n'a puisé ni dans Darès ni dans Dictys? N'est-ce pas là qu'il avait trouvé les amours de Troïlus et de Briséida ? N'est-il pas singulier , en effet , que lui , d'ordinaire si exact à suivre les traces de ses auteurs , ait tout à coup inventé tout un épisode dont ils ne lui donnaient pas même l'idée, et que, s'emparant d'un nom, il ait, sur ce nom, b&ti toute une histoire , la plus originale et la plus piquante de son poème ?
Lollius d'Urbin est un auteur de conséquence, auquel il n'a manqué qu'une seule chose,.... c'est d'avoir existé. Mais des auteurs de toutes les langues, des critiques des plus considérables ont parlé de lui et cru en lui. Schœll le nomme. Le savant Heyne , dans son commentaire sur V Enéide , le cite et ne semble pas songer un instant à discuter son existence (1). D'ailleurs, Cbaucer a reconnu expressément la dette qu'il a contractée envers lui : • As write our auctor called Lollius. » Lydgate, le disciple et l'ami de Cbaucer , plus explicite encore que son maître , a eu soin de nous donner le titre du livre de Lollius : c a boke whicb called is Tropbe in lumbard tung, as men may rede and se. »
L'éditeur de Troïlus et Cresséide, en 1721, réunissant les deux témoignages, dit sans sourciller : < Ce poème est traduit de Lollius, bisto-
là aussi , saDS doute , quMl a pris ses plaintes contre les envieux. Dans son histoire de Médée, dont il n*empninte pas le fond au poète latin, on retrouve pourtant des traits qui» évidemment, lui sont dos. Ainsi c les eves feseit corre arrière. ■ V. Méiam.^ VII, t. 109. (i) V. P. Virgiliiu Maroqualem pubL Heyne» Paris, 1819, t. II, p. SOS. Excursus adlibruml, zm.
riographe d^Urbin en Italie ; il est appel^ Trophe en langue lombarde » (1).
Comment douter encore, après cela , de Teiistence de LoUius d'Urbin ? Cependant, nul n'a jamais vu une ligne de lui» Des critiques, animés du plus ardent désir (2) de disputer à Benoît Tbonneur de ses inventions, ont mis la plus louable ardeur à poursuivre ce précieux original ; il n'a laissé aucune trace, et il faut bien provisoirement admettre que Benoit est, en effet, le premier qui, refaisant à son gré l'antiquité , a joint au sec et maussade roman de Darès ces abondants développements et ces galantes inventions.
Je serais assez, pour ma part, porté à supposer que cet historien de la guerre de Troie d'une si riche imagination est sorti tout entier de l'imagination plus riche encore de quelqu'un qui, entendant mal le latin, confondant les choses et les cas , a mal lu un vers d'Horace , et que le fameux poète d'Urbin n'a jamais eu d'autre acte de naissance que ce vers du poète latin :
Trojani belli scriptorem , maxime Lolli.
Et quant à ce titre singulier de Trophe en langue lombarde (c'està-dire en italien) , qui exercerait vainement la science des lexicographes, nous ne pensons pas qu'il faille y chercher, comme l'éditeur du Trdilus, le vieux mot trufe, truphe (bourde, tromperie) italianisé : Texplication est ingénieuse ; mais nous ne la croyons pas à sa place. Ni Chaucer , ni Lydgate ne prétendaient convaincre leurs lecteurs qu'ils venaient du pays de Menterie. Je soupçonne que le mot désigne tout bonnement, d'une façon fort inattendue, la forme du poème de Boccace, qu'il est là pour • strofe » ou strophe, soit que Lydgate ait mal entendu le mot italien, soit qu'un copiste ignorant, au lieu de is strophe, ait écrit is trophe, le poème de Boccace étant écrit en octaves qui né sont qu'une espèce de stance ou strophe.
« Obserrabimus tandem recentionim qaoque fabulanim feictum esse Troilom aigumentum Lollii quidem Urfoinatis et GuidoDis de Colamna; ande Chaaoer duxit suoin Troilaia et Cressidam. t U est, par ce pBKage même, évident que Hejne ne parle de LoUlus que sur Tautorité de Chaucer.
(1) Moland et d*Héricault, Tràilus, Nauvetles franç<ris€$ du XIV* iiècte. Parb, Janet Introd., p. xcTin.
(S) V. Itnd. Préfisice du Trat/tu.
Or , si LoUias n*existe pas , i^ous sommes en droit de cooclare que Benoit n'a eu d'autres sources que Darès et Dictys , surtout Darès , augmentés de sa propre imagination et de l'esprit du moyen-&ge dans les proportions que va nous révéler le chapitre suivant. Darès , qu'il n'a connu que dans le texte où nous le lisons nous-mêmes, ne lui a fourni qu'un grossier canevas. C'est donc à Benoît et à Benoît seul qu'appartient tout ce qu'il a pu développer d'invention poétique. En dépit de Darès et de Dictys , nous pouvons étudier le Rotnan de Troie comme une œuvre originale*
: Nous connaissons maintenant les sources où a puisé Benoit de Sainte- More, les œuvres dont il s'est inspiré ; il nous reste à voir l'usage qu'il en a fait.
C'est à Darès quMl s'adresse de préférence, cela se f^conçoit aisément. Voyant dans l'histoire de .Troie le préambule de l'histoire de sa propre nation, il devait suivre surtout l'auteur qui s'était donné pour l'historien national des Troyens. Benoît emprunte donc à Darès le fond même de son poème» Il se contente de joindre au texte latin un préambule où il exalte les avantages du savobr (v» 1-32), et aussitôt après, il commence à reproduire les inventions de l'auteur apocryphe , et tout d'abord la fameuse lettre de Cornélius Nepos à Salluste. Nous avons déjà dit (p. 8&) comment , par un contre-sens original qui a fait fortune au moyen-âge, Benoit de Sainte-More avait le premier établi entre eux un lien de parenté que n'avait pas soupçonné rantiquité* Il trouve encore moyen de tirer de son texte un nouveau renseignement que l'auteur latin n'avait pas songé à nous donner ; il nous apprend que Cornélius à Athènes tenait école, c Athenis studtomsime agerem , j*étais à Athènes plongé dans l'étude t , disait sûnplement le texte.
BT LB ROMAN DE TROIB. 219
Ce n*est pas encore assez poar Benoît de Sainte-More (et nous pouvons ainsi, dès le début, nous faire une idée de son procédé de traduction) ; il pense que ses lecteurs voudront savoir od et comment cette précieuse trouvaille a été faite. De là cette naïve addition (v. 83) :
Un jor gardot en une armaire , For traire un livre de grammaire ; Tant i a quis et reversé Qa'entre les livres a trové L'estoire qae Daire ot escrite , etc.
Et il poursuit , n'omettant aucun des détails de la lettre. Puis , après un long sommaire de son poème , aussi exact que peu séduisant en la forme (v. 1&1-702), entrant dans le récit, il reproduit toutes les inventions de Darès , les précédents de la guerre de Troie , ses causes , les combats livrés sous les murs de la ville , etc. , etc. Nous avons déjà indiqué , et nous verrons tout à Tbeure avec plus de détail , comment il en use avec son auteur. ^Arrivé au récit de la mort de Pentbésilée et de la grande trahison qui va livrer la ville aux Grecs , il quitte Darès pour Dictys. Déjà il avait fait à celui-ci quelques emprunts. On comprend , en effet , qu*ayant les deux livres sous les yeux et tenant à ne rien perdre de ses auteurs, il ait essayé de les compléter Tun par Tautre. Nous avons vu qu'il devait sans doute à Dictys Tidée première de son Sagittaire. Il lui a pris aussi quelques traits dans le récit de Texpédition de Paris en Grèce et de la défense des vaisseaux grecs par Âjax. A partir du point que nous venons de signaler, il ne va plus le quitter ; il reproduit le dernier chapitre de son lY* livre , le livre V et le livre YI tout entiers. Benoît a marqué avec une grande précision , dans son poème , Tendroit où il change de guide. Il dit au vers 2&292 , dans un passage qui est comme une sorte de prologue de la dernière partie de son œuvre : c Désormais vous entendrez en quelle
manière en fut la fin Gomme Ditis le dit vous me le pourrez ouïr
raconter. • Et dans les vers suivants (2&301 -308) , il trace rapidement la biographie de Dictys, nous donne les motifs de la confiance qu'il lui accorde (v. 2&309-328) et indique rapidement ce qui fait le sujet de sa narration. 11 est à remarquer que le trouvère ajoute moins à Dictys
qu'à Darès. Gela se comprend, du reste. Les récits de Dictys sont bien plus développés , et Benoît , qui a déjà fourni une longue carrière , est pressé d'arriver à son dénoûment ; c*est lui qui nous le dit lui-même : < molt est las et travaillé. » Mais, au fond, le procédé est toujours le même et l'exactitude est très-relative (1). Il y a des moments où son infidélité est tout-à-fait innocente et tient, nous l'avons dit tout à Tbeure (V. p. 204) , à ce quMl n'entend pas toujours bien son auteur ou qu'il Ta lu légèrement. Par moments , elle n'est qu'apparente ; si , en tel endroit, le récit de Dictys s'est démesurément allongé , c'est que, ne se contentant pas de reproduire les derniers livres de l'écrivain latin, Benoît va rechercher dans les premiers tout ce qu'il pouvait faire entrer dans son œuvre ; comme par exemple ce récit des exploits d'Achille en dehors du siège de Troie qu'il a mis dans la bouche d'Ajaz réclamant le Palladium et qu'il prend au deuxième livre de Dictys , et un second récit de la mort de Palamède. Le trouvère«avait déjà rapporté une fois cette mort d'après Darès, et Darès, sur ce point, est en opposition complète avec Dictys. Benoit , qui s'en aperçoit , et qui pourtant ne veut pas laisser échapper une narration qu'il trouve intéressante, sauve d'une façon assez originale les contradictions des deux auteurs. Darès avait donné un gi*and rôle à Palamède pendant toute la durée du siège de Troie, et Benoit l'avait imité en ce point. Dictys, au contraire, le fait périr dès les premiers jours du siège et entoure sa mort de circonstances étranges qu'on ne retrouve point ailleurs. • Feignant de vouloir partager avec lui un trésor qu'ils disaient avoir découvert dan^ un puits , Ulysse et Diomède éloignent tous les témoins et lui persuadent d'y descendre le premier. Palamède , sans défiance , s'y laisse glisser avec une corde ; ils l'y abandonnent et l'écrasent sous des pierres qu'ils ont à la h&te ramassées dans le voisinage. > Gomment Benoit conciliera-t-U ce rédt avec celui où il a déjà montré Palamède tombant sous les coups de Paris 7 L'imagination d'un trouvère n'est pas en peine pour si peu de
(i) On a po déjù en Yoir la prenve (V. pins haut p. 210). Il complète son auteur ayec Taide de ses •Mrreoire ou de son Ittagination. Il ajoute des discours; V. discours d*Hélène à Anthénor, réponse éà cdoi-ci, diKours d^Uljrsse^ d'Anténor à Tbeani, le gardien du Palladitinu Dictys raconte en six lignes que les alliés de Troie s*éloîgnent au moment où la paix est conclue ; Benoit raconte lenr départ eo quatre- ?ingt-dlx vers : il en sait les motils, il décrit le char de Peuthésilée. *
ET LE BOMAN DB TBOIB. 22i
chose. Il suppose que le père de Palamède a été inexactement informé de la mort de son fils et irrité contre les Grecs par un récit mensonger. On lui a dit qu*il avait «péri victime de la haine d* Ulysse. Et alors le récit de Dictys, complété par d'autres souvenirs, trouve naturellement sa place dans le poème de Benoit.
Ainsi, Benoit emprunte à Darès et à Dictys toute la trame de ses récits. Hais c'est là tout ce qu'il leur doit II leur prend les faits, le fond du sujet, le canevas de son œuvre, ce qu'il appelle la matière : t la matière ensuivrai » (v. l&O). Mais ces matériaux qu'il a trouvés chez eux, il en use en maître. Ils lui appartiennent en propre, et par la façon dont il les dispose et par les développements qu'il leur a donnés.
Je crois tout-à-fait inutile de faire en détail l'analyse du Roman de Troie (1) et de montrer comment Benoit est fidèle à ses auteurs. Ce qu'il peut être intéressant de chercher dans son poème , ce sont ces quelques bons dits qu'il ne se défend pas d'y avoir mis (v. i30-138) ; ce sont ces additions qui n'appartiennent qu'à lui et qui constituent son originalité bien accentuée. En eiTet, Benoît a raison de réclamer la part de son imagination personnelle : la revendication est même trop modeste ; car ce qu'il ajoute ainsi, ce sont des développements considérables, de véritables créations. De tous les poèmes de cet ordre, le Roman de Troie est celui qui révèle la plus grande puissance d'imagination. Les autres , d'ailleurs , modelés sur des œuvres considérables , ne sont que des traductions plus ou moins libres : les auteurs de VEneas , du Roman de Thèbes. du Roman de J. César, sont nos premiers traducteurs de Virgile, de Stace et de Lucam. Ici tout était à faire ; les auteurs originaux n'offraient tout an plus qu'un canevas»
Les additions de Benoît sont de plusieurs sortes. Là où il n'y a dans Darès que de vagues énonciations, le trouvère , poussé par un véritable instinct poétique ^ met des renseignements préci3. Et il est des mieu^ informés. Il sait que de mille Amazones, il n'en est revenu que quatre cent trente-sept. Ainsi de toutes choses. Il répare tous les oublis de Darès. Il sent que l'intérêt du public ne s'accommodei pas de l'anonyme ; et » dans cette efljroyable consommation d'hommes que fait son poème, il donne
(i). V. BQtie sommidre (p. ft7'S4, U« paitie).
222 BENOIT DE SlINTE-HORE
des noms à toutes ces multitudes. Il faut avouer que son calendrier est des plus étranges et des plus variés (1). Non-seulement les noms anciens sont estropiés par lui ou par ses copistes ; mais , avec une liberté singulière, il y mêle une foule de noms qui n*ont rien à démêler avec Tantiquité , un Léopoldus de Rhodes , un Doglas , père du roi Fion , un Margariton, un Brun de Gimel, et Garut de Pierrelée, et Sardis de Vertfeuil, et Polyxenart de La Gaudine qui rime à Salamine, et un neveu dn roi de Carthage, qui est sans doute un souvenir de VEneas, et qui, pour plus d'étrangeté, s^appelle Eliacin, etc., etc.
Il trouve dans son auteur un journal exact des divers engagements entre les deux partis ; il s'attache à n*en omettre aucun et les numérote scrupuleusement ; mais il y ajoute une foule d'incidents. Là où il n'y avait qu'une sèche indication , nous trouvons tout un poème. Le récit de la première bataille ne fournissait à Darès qu'un demi chapitre (Y. Darès, ch. XIX )• Ici elle occupe mil huit cent trente-trois vers. Dans chacune, le trouvère sait , ce que u*a pas soupçonné Darès , détacher certains épisodes et les mettre en relief. De plus , entre toutes ces batailles qu'il a racontées, il en est une surtout à laquelle il a voulu nous intéresser , et dans le récit de laquelle il a multiplié les détails. Des tableaux divers se succèdent , soutiennent et reposent la curiosité du lecteur.
Mais Benoît sait* bien qu'il n'a plus affaire à cet auditoire des chansons de geste, qui ne se lassait jamais d'entendre raconter le même combat, et qui, comme les héros du paradis d'Odin, ne connaissait pas de musique plus agréable que le choc des armures et le bruit de l'épée retombant sur les boucliers ; il cherchera d'autres moyens d'intéresser.
Parfois, il s'adresse à la curiosité scientifique dn temps (2). Il insère
(i) Déjà Dictys a bien des noms qui ne se trou?ent pas dans Homère, qu'il empnufte à Qnintns de Smyrne, à Trypbiodore, aux scoliastes, et ces listes se sont formées par de lentes accessions. — n est une de ces erreurs de Benoit qui a été reproduite par ses imitateurs et qu'on a depuis souTent relerée» c'est celle de Peleus pour Pelias* Elle se trouvait probablement déjà dans des manuscrits de Darès. La traduction française de Darès, £iite au XIII* siècle (V. BibL imp., ms. iSSS, ^ A6), porte : « Cy rois Peleus quant vit Jason tant estre accetables, etc. •
(S) Plusieurs écrivains normands s'étaient déjà dirigés de ce cAté et avaient cherché là, de bonne heure, des sujets de poèmes ; cela s'accordait bien avec l'esprit sérieux et didactique de la race. Ce sont surtout des poètes normands qui ont composé ces Bestiaireê, ces Volueraireê, œs Lapidaires 9 si goûtés da moyen-Age. U suffit de nommer Philippe de Than, Guillaume de Normandie, Goilltiime Osmont on
dans son texte de longs défeloppements auxquels n^avait pas songé Tauteur latin, et qui témoignent chez notre trouvère, sinon de connaissances, au moins de préoccupations de ce genre. Nous ayons eu déjà occasion (Y. plus haut, p. 108) de signaler en particulier son goût pour les descriptions géographiques. Il plaçait au début de sa Chronique de longs détails de ce genre. Dans le Roman de Troie, au moment où il va introduire Penthésîlée (v. 23055) , il s'interrompt pour nous faire une longue description du monde (v. 23055-225), dont il emprunte les éléments à VEthicus (1). On peut noter, en passant, qu'en général sa géographie n'a rien à envier aux plus fantastiques du temps. Il ajoute, dans le même endroit , à son auteur toute une histoire des Amazones , histoire trèspopulaire au moyen-âge et dont la popularité ne sera pas sans influence sur les voyageurs du XVI^ siècle.
Nous trouvons aussi chez lui des traces de cette histoire naturelle de fantaisie que connaissait le moyen-àge. Si, par exemple, il nous décrit le riche costume de Tune de ses héroïnes, il nous dira qu'une de ses robes était iburrée de la dépouille d'un animal qu'il appelle dindialos, et dont l'histoire et la capture sont entourées de circonstances étranges (2). Il parait familier avec les polygraphcs anciens (3) , que le moyen-âge pratiquait d'autant plus volontiers qu'il était moins sensible aux pures mérites littéraires et qu'il était plus avide de savoir. Benoit cite nommément Pline et Isidore. La médecine trouve aussi place dans son poème. Il nomme Hippocrate (Ypocras ) et Galien , etc.
OmoDS (V. J.-V. Leclerc, Hist. titt.^ t. XXIII, p. 8SI). On cite mÊme on certain Donrbault qui était allé jusqu'à mettre en vers le Coutumier de la province,
(i) VEthicus, à la suite du Aisvuaou ïle^vfifr^ziq de Henri Ëstienne, 1577. L'EiAjckj parait afoir été très-répandu à cette date en Angleterre. Je lis dans M. Wright : « The Cosmography of Ethicus appeart by the number of manuscripts wrilten in tbis countrj to haie been extremely popalar in England fhm thc eigtli to the elerenth and eyen to tbe twelflh ccntury. » (V. Wright, Essays an Archeol, subjeetê^ t. II , p. S.)
(2) V. Roman de Troie, t. iSSÂl. Les Ters de BenoU font penser à TAntalops ou Aptalos» Aptoloa, Antula des Bestiaires {Aniatus dans le Trésor de Brunetto Latini). V. Hippeaa, Bestiaire divin»
(3) Les noms de Pline et d'Isidore sont tr^is-sou? ent invoqués à cette date. BenoU avait dft lire aussi Solin ( on sait combien le Poiyhistor de celui-ci a été populaire au mojen-Age. On en trooTait jusqu'à quatre exemplaires dans la bibliothèque de Charles V; voir Inv. de ta biU. des rois Charles F, Vï et VÏU par Boivin, Mim. de CAcad^ des Inscr,, !• I» p. 861] et J. Honorius^ tout plein de contes fantastiques sur des animaux fabuleux. Parmi les encyclopédistes du temps, Alex. Neckam, Atbelard de Bath, etc., devaient être aussi connus de lui.
Mais te sont là des additions accidentelles, passagères. Il en est d'autrâs plus essentielles qu*il pratique d'habitude, et qui constituent le caractère même de son œuvre.
Nous avons dit que le livre de Darès n'était qa'un aride résumé. Benoît ranimera en donnant à ses personnages une physionomie, des mœurs, des caractères ; ajoutons tout de suite quUl emprunte ces mœurs et ces ca^ ractères à son temps.
Le livre latin était dépouillé de tout merveilleux. Benoît sent qu'il manque en ce point à toutes les données poétiques ; il le complétera donc. Pour cela, il ne suivra pas Texcmple d'Homère ; il n'aura pas recours à Fin* tervention des puissances surhumaines. C'est à ses yeux une des supé^ riorités de Darès sur Homèfc que d'avoir écarté de son œu>Te ce qu'il regarde comme d'impudents mensonges et des outrages à la divinité (v. 60-66). n ne peut pardonner au poète grec d'avoir mis les dieux aux prises avec les hommes ; c'est là, à ses yeus^ un délire, une merveilleuse folie (V. 6/i-65). On sent là combien la croyance est autre au temps de Benoît que dans la Grèce homérique, combien, les deux se sont élevés, comme la séparation s'est Taite entre l'humain et le divin. Le trouvère cherchera donc ailleurs le moyen de ft'apper les imaginations.
Enfin, le livre de Darès offrait de grandes lacunes pour des auditeurs épris des aventures de l!amour chevaleresque. Benoit complétera encore son auteur sur ce point. L'amour, la galanterie tiendront une grande place dans son livre. Il inventera , dans cet ordre d'idées , des fictions que l'Europe entière répétera après lui.
Il semble que Benoit ait voulu Taire pour Darès ce que G. Gaimar prétendait faire pour l'histoire que le trouvère David avait écrite de Henri I", combler les mêmes lacunes et remplir le programme tracé par son prédécesseur. Le poème de David, disait Gaimar, est répandu en tous lieux :
Mais de festes ke tint li Reis Del boschaier ne del gabeis Del dosnaier et de l'amar
Ke .4emepat li reis
J^ie {^4^ e^dfi noblesçes , Des largetez e des richesces
0 des barnages kil mena E des larges dons kil dona Ne dist gueres lescrit David (1).
Et Darès le Taisait moins encore , et pour cause. Benoît veut raconter ces fêtes, ces joyeusetés, cedonoyer, ces belles amours, ces noblesses, ces largelés, et ces richesses , et ce baruage. Voyons comment il a traité chacun de ces points , et tout d'abord quelle place le merveilleux tient en son œuvre.
Il serait inutile d'y chercher celui que nous présente V Iliade. On sait quelle est dans l'épopée homérique la part faite au divin. Non-seulement on y voit les dieux discuter et décider les destinées des nations ; mais ils sont sans cesse môles à l'action, poussant ou retenant les personnages, se mesurant même avec eux. Les héros d'Homère ont toujours un dieu à leur côté ; un dieu soutient Achille, un dieu égare Hector. Paris assure que si Ménélas l'a vaincu, c'est que Pallas combattait avec lui ; mais il aura aussi ses dieux qui lui donneront la victoire dans une autre rencontre. Si un dieu conduit leur bras, un dieu aussi les inspire, et ce n'est pas là une métaphore. La moralité du héros est hors de lui ; sans l'inspiration divine, l'homme est comme- la statue de Pygmalion attendant le souffle qui l'animera. De cette pénétration de l'épopée tout entière par le divin, il n'y a point ici de trace. Les dieux sont exclus du Roman de Troie, comme ils l'étaient des récits de Darès et de Dictys. Benoit de temps en temps constate leur existence , parle de leurs temples, des sacriflces qui leur sont offerts ; mais ils ne prennent aucune part aux événements.
En échange, il introduit dans son volume des êtres qu'on ne s^'attendait guère à rencontrer en celte affaire. La féerie, dont le Roman de la Table-- Ronde va faire un tel usage et dont les traditions étaient en ce moment-là si vivaces en Angleterre, nous en avons la preuve dans les livres latins de clercs très-instruits , de Gautier Map , par exemple , et de Girald le Gallois, figure dans le Roman de Troie. Il est vrai qu'elle y tient peu de place. Les fées y apparaissent seulement assez pour montrer qu'elle était populaire alors. Nous ne faisons qu'entrevoir Morgane la fée , qui a aimé Hector , mais qui a vu sa tendresse repouâsée par lui ; c'est elle qui
(i) V. F. Michel, Chron. angt.'norm. Estoirê et généaloffU des Dua , etc. , par G. Gaimar.
lui a donné le bon cheval Galalée {Bom. de Troie, v, 7990) • Le poète nous apprend encore par un mot que la mère de Memnon était déesse ou fée (v. 29LiO&). Il nous dit aussi, à propos du monstre tué par Jason, que les gens le regardent avec stupeur et disent que c*est c chose faée. » Dans VEneas également , le poète parlant de Tépée apportée par Vénus au héros , nous dit que trois fées avaient assisté c au faer. >
C'est à la magie surtout que le trouvère demandera le merveilleux de son poème. Il est question en maint endroit de son livre de la magie c artimaire (ars major), nigromance ou grammaire > , tous ces mots sont pour lui synonymes, et des magiciens ou enchanteurs, des c grant tncanteor > , et des œuvres merveilleuses « tregetées • par eux. Il les désigne souvent parle nom de poètes (1) ; poète , devin, sage auteur, enchanteur, à ses yeux tout cela semble se valoir. Ce sont c trois poètes, sages auteurs, qui moult surent de nigromance « , qui ont créé les merveilles de la Chambre de Beauté {y. l/i620) ; i trois sages enchanteurs, trois sages poètes , trois sages » , qui ont élevé la sépulture d'Hector (v. 16605-626-685-751). La robe merveilleuse de Briséida a été faite par des enchanteurs et envoyée à Calchas par un sage indien (v. 13315). Poète et devin semblent ne faire qu'un aux funérailles d'Hector. Le moyen-âge devait être , en effet , disposé à confondre toutes ces choses , à réunir le don d'invention , le don de prophétie , la faculté de communiquer avec le monde supérieur et de modiGer celui-ci. Pour lui la sagesse c'est la science par excellence ; le sage, c'est l'homme qui connaît le secret des choses : cela aboutit tout naturellement à la magie, la science pratique. A quoi bon la science , en effet , si elle ne conduit à des résultats 7 Le vrai sage doit être le maître de la vie et de la mort , maître de changer les lois de la nature, de la dompter, de la soumettre à toutes ses volontés. C'est à cette sagesse de la magie qu'aboutissent toutes les sciences, Aristote, Virgile, Hippocrate, la philosophie , la poésie, la médecine, sont tous les trois pour le moyen-âge des sages, des enchanteurs» Jhéros des mêmes aventures.
Les enchanteurs dans le Roman de Troie n'ont pas toute cette puissance»
(i) On sait qu*en latin le mot vaie$ a les deux sens. M. du Méril, en parlant de Virgile et de ses prodiges {Mit, Areh», p. &&0), avait déjà remarqué que le moyen-âge était disposé à confondre les enchanteon et les poètes^
Us ne jouent pas ici le rôle qu'ils joueront par exemple dans la Jérusalem délivrée. Ils ne sont pas les représentants des puissances inrernales ; ils D*ont pas dMnfluence sur la marche des événements ni sur le sort d*àucun des personnages ; ils se contentent de travailler à rembellissement du poème ; ce sont d'ingénieux industijels qui habillent magnifiquement les personnages, leur fournissent des armes, ornent leur demeure ; leur art n'est que prestidigitation. Ils ont la baguette magique, qui fait éclore les merveilles. Mais leurs créations les plus extraordinaires ne sont pas, à proprement parler , des prodiges , ni des œuvres de magie , comme on en trouve dans la légende de Virgile (1). Ce sont surtout des prodiges de mécanique, de très-remarquables automates, qui, une fois mis en place , recommencent éternellement le même jeu. Tel est cet aigle d'or qui vole si naturellement, et ce petit satyre qui jongle si bien (2). Ce sont les enchanteurs qui ont Tait ces quatre figures , si habilement colorées qu*on les eût crues vivantes ; ces deux jeunes filles admirablement belles et ces deux beaux jeunes garçons^ qui, placés sur quatre piliers d'ambre, de jaspe , d'onyx , de jayet , aux angles de la Chambre de Beauté, y donnent des spectacles sans cesse renouvelés. L'une danse et fait mille tours, et fait paraître devant elles cent jeux divers, danses, luttes , combats d'animaux marins ou terrestres, qui se remplacent sans cesse, sans que l'on sache ce que sont devenus les précédents acteurs. L'autre , tantôt fait entendre une merveilleuse musique , pareille aux harmonies célestes, qui ferme l'oreille à tout autre bruit et rend la chambre propre à toutes les confidences , et tantôt sème des fleurs toujours nouvelles. L'autre tient un miroir magique où chacun se voit immédiatement tel qu'il est et reconnaît les défauts de sa toilette. L'autre enfin donne à chacun, à part et à lui seul, le conseil dont il a besoin. C'est encore aux enchanteurs que sont dus ces parfums vivifiants , et ces flammes qui s'allument toutes seules (5). Ce sont eux qui, devant la salle du roi Priam, ont planté ce pin merveilleux {h) , < dont la tige mince et élancée , à
(i) Nous ravoDB déjà marqué en cherchant Tantear de VEneau (S) V. Rom. de Troie, v. 1^760-1^798. (8) V. Rom. de Trou, t. 1Â58Â-1A8A0.
{k) V. Rom. de Troie , t. 6250. Ce pin merveilleux de Benoit n'est-il pas le même que le beao pla € pukhra pinus » dont parle Sylvius iEneas dans sa description de Troie (Chor. Aiim) ?
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peioe plus grosse qu'une lance, soutient un épais feuillage d*or qui s'étend sur toute la place. Les envoyés grecs s'étonnent et le tiennent à grande merveille (1). » Cela rappelle avec moins de richesse la vigne d'or qui est dans VEneas, dont les raisins sont des pierres précieuses, et sur laquelle chantent des oiseaux merveilleux. Ce sont eux enfin qui ont fait ce lit plus précieux encore par ses vertus que par les riches matériaux qui sont entrés dans sa construction , et où l'on ne sent ni douleur, ni peine, ni mal (2). C'est grâce à leur puissante entremise que Benoit a fait par moments de Y Iliade un conte des Mille et une Nuits.
Où Benoit a-t-il pris toutes ces inventions 7 Faut-il voir là la preuve d'un grand développement de l'art de la mécanique (â), le souvenir embelli des œuvres dé quelque héritier de ces ouvriers merveilleux , dont Haroun-al-Raschid envoyait des productions à Charlemagne , ou n'est-ce qu'une imagination du poète ?
Faut-il y chercher le souvenir de quelque merveilleux récit rapporté des Croisades et des enchanteurs d'Orient ?
Marco Polo assure qu'autour du Khan, il y avait des enchanteurs si habiles que, quand il voulait boire, les coupes pleines de vin se mettaient toutes seules en mouvement et faisaient au moins dix pas pour arriver jusqu'à lui. Le voyageur n'a pas vu lui-même le prodige, mais plus de dix mille personnes en ont été témoins. On voit que les récits de Benoit avaient préparé les esprits à écouter des récits comme ceux de Marco Polo, et que celui-*ci devait beaucoup moins étonner ses lecteurs que ne le pense un savant et ingénieux critique (A). Le peuple accueillait volontiers tout merveilleux , et il en avait fait provision depuis longtemps.
Il y a , du reste , dans tout le livre de Benoit une préoccupation trèsmarquée de l'Orient, où l'on n'a pas de peine à reconnaître l'influence des Croisades. C'est d'Orient que viennent ces incomparables médecins, qui font des cures si merveilleuses, et le bon mire, Goz le Sage, que
(1) V. Rom. de Troie, v. 6255.
(2) V. Rom. de Troie, \. 14859.
(3) M. Ed. du Méril {Ploires et Blanchefior) assure qu*eii ce temps la mécanique n'était encore pratiquée ni même bien connue qu^en Orient.
(4) V. Barliiélemy SaiutrHilaire, Journal des Savants, 1868.
l'on ne prisait pas moins qu'Hippocrate ou que Galien (v. 10183) , et celui qui, appelé auprès d'Achille à demi-mort de ses blessures, le remet si vite sur pied, grâce t à un chaudeau précieux et sain (v. 162&9). > C'est « en la partie d'Orient > qu'il place cet étl^nge empire des Amazones (v, 23231-183). C'est d'Orient que sont sortis Memnon et sa sœur, si merveilleusement disparue. Les constructions , les meubles , les vêtements portent la marque de l'Orient et de l'Orient musulman ; le poète nous parle de lits à c entaillie (ciselure ou gravure en creux) sarrazine. » Le lit d'Achille est un lit • turkeis. > Les animaux de l'Orient paraissent aussi dans le livre ; le char d'un des rois alliés de Priam est traîné par « deux dromadaires rapides et courants. > On peut, du reste, à propos de ce dernier détail , noter que Benoît songeant que l'action de son poème se passe en Orient , le pays des merveilles , a essayé de mettre de Toriginalité dans ses peintures, d'y faire entrer le nouveau, l'étrange. On reconnaît chez lui ce même soin, quand il nous décrit Tarmement des troupes de Péonie, les Perses et leurs cuivres (carquois) qui résonnent tout pleins de flèches sur leurs épaules. Cela rappelle Paris dans Y Iliade ; mais c'est aussi vraiment un écho de l'Orient, probablement un souvenir des Croisades. Marco Polo nous apprend que , de son temps , la Perse et les pays voisins étaient le siège d'une industrie très-riche en armes de toutes sortes, et surtout en carquois et en flèches (1).
C'est pour répondre au même ordre d'idées que le poète s'est arrêté si complaisamment à décrire le Sagittaire , invention bizarre , naïvement effrayante , mélange du centaure de la poésie classique et des monstres créés par l'art hiératique du moyen-âge (V. Born. de Troie, v. 12207) , et qui restera jusque dans Shakespeare ; il parlera encore du « terrible Sagittaire • , dreadfull Sagittary.
Mais Benoit n'avait même pas besoin d'aller chercher si loin. L'Angleterre , à ce moment , plus qu'aucune autre nation , croyait aveuglément aux merveilles des magiciens. Elle y était aidée par la diffusion des
(i) Ud critique, M. do Méril, a dit que le» poètes du temps, pour plaire à leur auditoire, répudiaient tous les détails de mœurs étrangères. Nous ne croyons pas ù cette préoccupation , marque d*un temps plus critique. C*est dans toute la nalreté de leur ftme que les auteurs commettent des anachronismes. Nous voyons, en effet, les trouvères cédant à une tout autre pensée que celle qu*on leur prête, essayer de peindre à leur façon la barbarie musulmane, et Benoit obéit évidemment à une inlentioo semblable.
traditions galloises. L'eDcbanteur Merlin avait Tait , quelques années auparavant, son entrée dans la littérature. Mais, d^à, les légendes de ce genre étaient familières aux imaginations populaires. De savants clercs eux-mêmes les recueillaient et les racontaient en latin ;. nous en avons la preuve dans les écrits de Gautier Map et dans ceux de Girald le Gallois (1). Les auteurs et les livres qui affichaient les prétentions les plus sérieuses nous attestent Timmense importance accordée alors aux sorciers. Jean de Salisbury leur a consacré toute une partie du premier livre de son Polycraticm ; il y revient dans le second (2). 11 a des chapitres intitulés De Prœstigiatoribus (â) , De Prœstigio (ft) , qui sint Magi (5), De Speciebus magicœ , qui sint Incantatores , Arioli ^ Arus-oices, Physici, Vultivoli, Imaginarii, Conjectures, Chiromanci, Specularii» Mathematici, Scdissa tores, Sortilegi, Augures (6), De variis ominibus (7).  cette riche énumération, on reconnaît qu'il y a là une institution qui joue un grand rOtle dans les mœurs du temps.
Et mieux encore , il trouvait dans un historien anglais ( notons bien ce point) le germe et quelques-unes meules de ses plus frappantes inventions. Quelques-unes des merveilles les plus fantastiques de VEneas^ et du Roman de Troie se trouvent textuellement dans Guillaume de Malmesbury^ et il nous avertit que ce sont là des histoires qui courent: « litteris mandamus quae per omnium ora volitant. » C'est chez lui qu'on trouve, pour la première fois, cette légende de la découverte faite par Gerbert (8) d'un immense trésor, mystérieusement gardé. Ou y voit cet entassement de richesses qui rappelle les Mille et une Nuits , et qui se retrouve dans toutes les descriptions de Benoît, cet éblouissement de Tor : « un palais immense, des murailles d'or, des plafonds d'or, tout éclairé
^ (1) GalL Map., De Nugis Curialiunu — Giraldus Cambrensîs, Deseripu IValliœ, — Hibemiœ, (2) V. Joannis Saresberiensis, Op, amnia. Oxon. Parker, 18^8, t. III, Polycratieus, (3] Ibid. , p. àà.
, [h) Jbid., p. Â5.
(5) Jbid., p. à6.
(6) lbid,t p. Â7.
(7) Ibid., p. 50.
(8) On sait que l'histoire de Gerbert est toute légendaire. Sa tombe même avait une légende. On disait qu'elle se couvrait parfois de sueur, annonçant ainsi la mort du pape. V. Olleris, VU de Gerbert, cxcxvi et sqq.
d'or , des chevaliers d*or jouant avec des dés d'or , un roi d'or assis à table avec une reine d'or , etc. Dans un angle de la salle , une escarboucle admirable sous un petit volume dissipait , par son éclat , les ténèbres de la nuit (1). Dans l'angle opposé se tenait un enfant debout armé d'un arc, le nerf tendu, la flèche prête à partir, si quelque téméraire osait porter la main sur ces trésors. Le serviteur ne peut résister au désir de prendre sur la table un petit couteau d'un travail merveilleux. La flèche part, va frapper l'escarboucle et tout retombe dans les ténèbres. > Cela rappelle tout-à-fait les merveilles de la sépulture de Camille, dont nous parlerons dans notre prochain chapitre (2).
Guillaume , un peu plus loin , raconte une autre histoire toute pleine des mêmes splendeurs. Un moine , dans un voyage en Italie , pénétrant dans une grotte ouverte au flanc d'une montagne a pu entrevoir les trésors d'Octavien auxquels Benoît Tait allusion (v. 168& et 2859/i) , des chevaux d*or avec des cavaliers d'or, etc.
C'est dans Guillaume aussi que Benoit a pris ces lampes qui brûlent sans s'éteindre jamais (v. 16751-758); qu'il avait déjà, pour l'^n^^z^, trouvé la lampe du tombeau de Pallas , et l'épitaphe même du jeune guerrier. C'est là aussi que se lisent des détails sur sa taille , sur la découverte de sa sépulture et l'indiscrétion d'un visiteur qui détruit l'enchantement et éteint la lampe , détails que des poètes et des chroniqueurs allemands , jaloux d'être plus complets que l'auteur de VEneas, reprendront pour les ajouter à son récit (3).
(1) Les pierres jetant une dtrté qui remplace la lamière du jour sont un des lieux communs de la poésie du moyen-âge.
(S) V. Rerum Angl, Scr. 1601. Wilheim Mon. Malm«, p. 65, 66, 67. V. aussi le livre Mirabitia Romœ. On connaît Tbistoire des statues des dieux des nations vaincues par Rome, qui« placées au Capitole, ayertissaient les Romains des soulèvemeuis. Ce coole se retrouve encore dans Lydgate, FaU of princes.
(3) Henri de Veldeke, en effet, ajoute au texte de VEnéas que le tombeau de Pallas fut retrouvé deux mille ans après sa mort, lors de Texpédition de Tempereur Frédéric Barberousse en Italie, et que le vent qui pénétra alors dans le caveau éteignit la lampe ( V. Pey , Henri de Veldeke). On voit que le dernier trait est contraire au texte même de Guillaume , et le patriotisme de Panteur allemand a gratuitement introduit ici le nom de Frédéric Barberousse. La tradition se répète dans les vieux chroniqueurs allemands. Au XV* siècle, le dominicain Félix Faber (Evagatorium in terra tanctœ peregritu^ III. 54) lai reproduit ; mais il rapporte Paventure au temps de Henri II , et il copie exactement les paroles de Guillaume de Malmesbury, quMl ne connaît pas toutefois; son autorité est la Chronique de Martin, probable-^
Nous voyons donc où est la source des merveilles de Benoit. VEneas copie Guillaume de Malmesbury ; le Roman de Troie imagine des prodiges analogues. Cependant, en dépit de ces imaginations, on peut dire que le poème de Benoît reste tout-à-rait humain. Le poète a Tait dans son œuvre une large place à la peinture des mœurs ; et bien qu'il n'eût pas sous les yeux Homère lui-même, et qu'il suive seulement le triste résumé que nous savons, où il n'y a pas trace de la couleur homérique, comme ce n'est que dans une époque très-sérieusement érudite et formée par une forte éducation critique que, par un puissant effort de volonté et d'intelligence, le poète peut s'arracher à son temps et faire revivre ses héros de la vie du passé, comme Benoît, an contraire , appartient à un temps de naïveté où l'écrivain ne reproduit que ce qu'il voit à côté de lui , il a pu se rapprocher d'Homère sans y songer; et les mœurs de son poème, par cela même qu'elles sont une copie du moyen-âge , auraient pu rappeler exactement celles de V Iliade. Un savant et ingénieux critique de ce temps-ci a montré avec beaucoup de bonheur que rien ne ressemblait plus aux mœurs décrites par Homère que les mœurs de toute une partie de la poésie au moyen-ftge : < L'héroïsme chevaleresque , semblable par tant « de traits à celui des héros d'Homère , s'était fait alors une langue à € son image... On le vbit bien aujourd'hui par ces nombreuses chansons « de geste qui sortent de la poussière de nos bibliothèques : c'est le même « ton de narration sincère , la même foi dans uo merveilleux qui n'a
ment Martin Polonais , de qui la Bibliothèque impériale , ms. n* lAlS , possède c Les ironiques des Apos tôles de Romme, •
Comme on n*a pas songé à ces rapprochements a?ec Guillaume de Malmesbury, nous donnons ici tout le passage (V. Will. Malm., p. 8Â-87) :
« Tune (sous Grégor. VI) corpus Pallantis fiUi Evandri de quo Virgilius narrât Rome repertum est illibatum, ingenli stupore omnium, quod tôt secula inoomiptione sui soperafit.... Hiatus vulneris quod in medio pectore Tumus fecerat quatuor pedibus et semis mensuratum est Epitaphium hujus modi repertum est :
Filius Evandri PaUa», quem laDcea Turni Militu occidit , more auo jacet hic.
c Quod non tune crediderim fectum, licet dicatur Carmentis mater E?andri latinas litteras invenisse, sed ab Ennio vel aliquo antiquo compositum ; ardcns lucema ad caput inTcnta arte Mechanîca ut nullios flatus violentia, nullius liquoris aspergine valeret extingui. Quod cum multi mirarentur, unus, ut senper aliqui solertius ingenium in malo habent , slylo subtus flammam foramen fedt ; ita introducto aère Ignis e?anuit. Corpus rouro applicitum vasiitale sui msnium altitudinem rmt» •
« rien d'artificiel, la même curiosité de détail pittoresque. Des aventures « étranges, de grands Taits d'armes longuement racontés, peu ou point « de tactique sérieuse, mais une grande puissance de courage personnel ; « une sorte d'affection Traternelle pour le cheval, compagnon du guer- « rier ; le goût des belles armures , la passion des conquêtes , la passion « moins noble du butin et du pillage, l'exercice généreux de l'hospitalité, » le respect pour la femme tempérant la rudesse de ces mœurs barbares : «^ telles sont les mœurs vraiment épiques auxquelles n'a manqué que le « pinceau d'un Homère (1). >
Notons toutefois que, par une rencontre qui semble au premier abord singulière , ce poème homérique entre tous par le sujet n'est pas celui qui reproduit le mieux les mœurs homériques. Cela, du reste, s'explique aisément. Ces tableaux que rappelait M. Egger nous sont offerts par la rude CJiamon de Geste , expression naïve des premiers temps du moyen-âge ; Benoit appartient à une période déjà plus civilisée.
On retrouve cependant chez lui des traces nombreuses de l'antiquité. De temps en temps ici, comme dans V Iliade, les héros échangent des défis et des menaces (2). Nous retrouvons le respect pour les liens de l'hospitalité. C'est encore un trait tout homérique que cette ardeur qu'a Hector de posséder les armes de Patrocle , si naïvement exprimée et que Guido traduira exactement. II y pense le jour , il y pense la nuit ; c'est une passion véritable. Le poète nous le dit expressément : c il les a aimées ;>ar amour; et c'est raison: car, sous le ciel, il n'en est de meilleures. >
Ici les deux civilisations se ressemblent , les rapports se présentent d'eux-mêmes et s'imposent à l'écrivain (3). 11 est d'autres usages dont il a trouvé la trace dans ses auteurs et qui ne sont pour lui que de l'his-
(i) M. Egger, Mémoires de Littérature ancienne, p. 168, Det Trailuctions d'thmêre, déjà reproduit par M. LiUré, Histoire de la Langue [rançaiie^ t. I, p. 812-313.
(9) V. Ronutn d€ Troie (v. 6854, etc.) Paventure de Tétéfus, sa réponse à AchUle.
<d) Les BMfliagers ne répèteol pas OMuno dans Homère les discours qu'on leur a tenus ; th se conte»tCDt de les résumer, en y joignant m}me pour plus d'énergie quelqwes images de leur façon. Anténor imcoaunt à Piiim la réception qu*il a troatée près de Pollux, lui dit :
Ha fercit por fo% co disi rien, Ne quel fereit por uo TÎeil chieD.
23& B£N01T DE SAINTB-MOBE
toire. Ainsi il parle de jeux Tunèbres, mais il ne les décrit pas ; il se contente de les signaler :
Plusors geus firent à la bière , De maint endreit, de maint semblant; Car a cel tens , ço tniis lisant, Ce feseit len as plus vaillanz Morz de cest siècle trespassanz.
Quant i aveit mort • I • baron , Granz chanz, granz geus i feseit Ion , Tex con a morz aparteneient , Solonc Tusage qu'il teneient
Ailleurs il note ces usages , mais pour s*en étonner, comme lorsquUl raconte que les Grecs coupèrent leurs cheveux sur la tombe d*Ajax. c Ils firent ce que gens ne firent jamais , etc. (v. 27168) , ce leur advint de moult grand deuil (1). >
Mais ce'quMl nous Tant surtout chercher ici et ce que nous trouvons fidèlement peint, ce sont les mœurs et les habitudes du XII* siècle. L'auteur, sans souci des scandales chronologiques qu'il peut donner, a francisé toute cette histoire. Il donne à Tantiquité les allures et Tesprit de son temps , ou plutôt on ne peut pas même dire quMl les donne , il la voit naturellement ainsi , il ne saurait se la représenter autrement. Pas plus que les naïfs miniaturistes qui ont décoré plus tard ses manuscrits, Benoit n*a songé à aller chercher ailleurs qu'à ses côtés les motifs de ses peintures. Son livre est un musée complet du XIP siècle et de ses arts.
Nous retrouvons là tout d'abord son architecture civile et religieuse , ses palais et ses églises , avec leurs hardiesses de construction , leurs I arceaux » , leurs sculptures , leurs grandes peintures (16602) , les richesses qui les remplissent. I^ sépulture d'Hector est surtout intéres-
(i) Il est étonnanl que Benoit n*ait pas profité de Toocasioii pour décrire un tournoi. On a?ait , sans doute en souvenir des jeux trayens^que dirige Ascagne dans Virgile et dont la tradition s*était consenrée à Rome (V. Suétone, Nero, $ .6 ; Claudius^ $ Si ; Caliguta, $ 18} , ratUché aux Troyens rin?entioQ de de ces fêtes militaires. On lit dans le Dietùmnarium de Jean de Garland (ms. du XIV* siècle) : i Cum prosiliant ad Troiampium yel ad Trojanum agmen ye\ ad tomamentum » ; et la glose , qui est du même temps, ajoute : « Troiampium, gallice tournoiement^ a Troja, quia ibi inventum erat. • — Cité par E. du Méril.
ET LB BOMAN DE TftOlB. 255
saDte à étudier à ce point de vue (y. 16591-805) ; le splendide tabernacle, le riche ciboire, décrits en leurs moindres détails, font tout-à-fait penser aux plus belles œuvres du XII® et du XIIP siècles en ce genre , par exemple au tabernacle de la Ste-Chapelle , tel que le décrit YioUet-le- Duc (1), et nous sommes heureux de constater en passant quel enthousiasme inspirent à Benoit tes merveilles de Tart de son temps, t Trop ont grand sens, nous dit-il, ceux qui font ces choses (v. 16670) ! »
A la même date appartient l'architecture de ses palais. Il s'est donné libre carrière dans la description de la ville de Troie rebâtie par Priam (v. 2965-3172). C'est tout-à-fait une ville forte du moyen-âge, avec son pitoresque et ses richesses, mais encore embellie par la poésie, i Priam la Tait clore de bons, murs de marbre, forts, épais et durs ; les terrassements en étaient très-hauts, de plus d'un trait d'arc Tout autour, il y a des tours faites à chaux et à sable. De marbre fin (2) et de liais , jaune, indigo, vert et bleu, étaient tous les carreaux, bien entaillés au ciseau. En plusieurs lieux on bâtit des forteresses avec bons échaffauds et bretesches, ^ur grandes mottes en haut levées, environnées de grands fossés. On y comptait trois mille maisons et plus, de rois , de comtes et de ducs ; la moins forte n'aurait pas redouté tout l'empire de France (nous voyons, en effet, plus loin, qu'Ânténor et Énée ont des maisons fortifiées : Énée a une vieille tour où il tient caché Polyxène ) . Toutes les nations des environs étaient venues peupler la ville , si bien que l'assise y durait trois jours et plus. On y voyait de belles rues, avec de bonnes maisons et de beaux palais si riches qu'on n'en saurait voir de pareils. Il n'était si pauvre maison où il n'y eût pierre ou carreau, sinon de marbre entaillé. Et nul n'eût pu y souiller son pied , car les rues étaient voûtées , se joignant l'une à l'autre ; le sol était pavimenté, la voûte était bien ouvrée à or (3). ^ Mais toutes les ressources de l'architecture ont été réservées pour Uion, le maitre donjoD de Troie : t II s'élevait au plus haut de la ville sur une roche tolit eUr
(1) V. VioUet>le-Duc fDiciionnaire tTarckitectureJ aux mots eivoire et tabemaele* (S) V. Raoul Tort aire et la description quMl donne du cbftteau de Caen et de son rerètement de marbre. (8) Comme nous publions le texte du Roman de Trou dans ion entier^ pour oe pat frire double emploi CI rendre le poème plus accessible à tous, nous avons cru detoir traduire les païaages que nous en nous tenant le plus près possible du texte et y renvoyant fidèlement le lecteur.
ff tière taillée en cercle au compas, et dont le sommet ne mesurait pas ff moins de cinq cents toises. C'est là qu'ils ont assis llion, d'où Ton peut < surveiller tout le pays. 11 était si haut que celui qui le regardait « croyait quMl allait se perdre dans la nue. Tous les carreaux de la mu- « raille étaient blancs, bleus, safranés, jaunes, vermeils, verts et pourprins, « dont les couleurs s'entremêlaient. Les œuvres Turent par devise , à « fleurs, à bétes, en telle façon qu'il n'y avait azur, ni teint, ni vermillon, « sinon de marbre. Les Tënêtres sont travaillées en or et en cristal ; il « n'y avait chapiteau , ni pilier qu'on n'eût Tait précieusement orner « d'œuvres singulières bien Touillées et bien entaillées au ciseau ; riches « sont les pavements , assez y eut or et argent. On y comptait dix « étages larges et amples , tous beaux , bien faits , bien travaillés ; les « batailles (meurtrières) et les créneaux étaient tous travaillés au ciseau; « on avait placé par les murailles des images tout entières de fin or; c et quand Ilion fut terminé il était de riche façon. Bien il est en or- « gueilleuse place. Il n'est rien qu'il né sepoble menacer ; menacer peut « qui rien ne craint que ce qui lui peut venir par le ciel ! >
Benoit n'est pas encore au bout de ses descriptions. Il faut qu'il nous montre encore t la grande salle qu'a fait faire Priam , large , immense , * de marbre fin et d'ébène , richement sculptée , plus richement couf verte ; les pierres précieuses tapissent lés murailles. Le pavé est d'une « richesse incomparable , tout orné d'œuvres levées ; l'imagination « s'étonne de tant d'inventions. A l'une des extrémités est le dais où 4 mange le roi , à l'autre un autel d'une magnificence incroyable sur ". lequel s'élève une statue , tonte en or , de Jupiter. Joignez à cela les jt chambres voûtées, les chapelles, les verrières, les cloîtres, les oratoires, « les fontaines , les puits. > Benoît essaie-t-il ici de peiiidre quelque palais de Henri II, ou toutes ces magnificences sont-elles des souvenirs de Textrème Orient apportées en Europe par les Croisades ? Si Marco Polo n'avait pas vécu cent ans après l'auteiir, on croirait qu'il copie une page du hardi voyageur (1).
(4) En effet, la description du palais de Priam rappelle tout-à-Aiii celle que Marco Polo (1380) fidt du palits du grand Khan, c Ce palais immense n^avait pas moins d*un mille sur chaque face de son ■ carré. Les murs étaient fort épais, crénelés et en pierre blanche (sans doute de marbre). • Dans Tin-
Ainsi , dans tout son livre , le poète décrit les cités , les tours , les châteaux, les fermetés (1). 11 ouvre devant nous les palais magniflques, r la chambre (2) où Priam assemble son conseil, chambre à or ouvrée ff et de cristal pavimentée qui plus reluit que clair soleil « d'escar- « boucles et d'or vermeil, et toute tendue de pailes précieux ; la salle • peinte (3) où Hector monte à cheval , Tépée ceinte, etc. ^
Mais il en est une surtout pour laquelle il a réservé toutes les splendeurs de sou imagination. C'est celle qu'il appelle la Chambre de Beauté, un nom qui dit toutes ses richesses, ou la chambre de TÂlabastrie, ma-
lérieur de cette enceinte en était une autre plus petite, au centre de laquelle se trouvait la demeure impériale dont Marco Polo exalte la magiiiCcence incomparable. A Ten croire, œ palais est le plus grand du monde entier. Il n*était composé que d'un rez-de-chaussée. La hauteur du plafond était considérable. Les mure et tontes les pièces, tant au dedans qu'au dehors, étaient revêtus tPor, d'argent et de petittures, dont les ornements représentaient principalement de$ figures danimaux. La salle à manger a?ait des proportions à contenir Jusqu'à six mille convives. La couverture de toutes couleurs était si bien vernissée quV//e respletidissait comme du cristal. .
La citédeCambaliu (Péking) qni renfermait ces merveilles avait vingt -quatre milles de cireonlérence ; la forme en était un carré de six milles sur chaque côté, entouré de murs crénelés ; elle avait doute portes surmontées de châteaux-forts, chacun avec une garnison de 1,000 hommes, c Dans les ft^tins solenneU, c Tempereur, le grand Khan, est assis à une table plus haute que les autres, au côté de la salle, regardant c le midi, la tète des principaux convives au niveau des pieds de Tempereur, le reste plus bas. Il j a tout c un cérémonial quand Tempereur boit. Après diner paraissent jongleurs et baladins. • U est curieux de voir comme les pompes féodales se retrouvent au fond de la Mongolie. > L'empereur , le jour anniversaire de sa naissance, était vêtu d'habits de drap d'or et de soie, ornés de perles et de diamants. • 11 donne des vétemenis presque aussi riches à ses courtisans. Marco Polo les estime 10,000 besants d'or (U,000 fr.).
Ces prodigalités s'expliquent par le despotisme et l'immense puissance de Koubilal Khan, qui a 800,000,000 sujets. Sa tente peut tenir 1,000 personnes.
On nous dit encore que sa chambre est toute c tendue de peaux de martre zibeline et d^hermine, qui > sont les plus belles de toutes les fourrures. Une robe de cette matière coûte de 1,000 à S, 000 livre» « d'or ou besants d'or, selon Marco Polo, au minimum de 10 à 20,000 fr. * Les cordons qui attachent cette tente an sol sont de soie, et il n'y a pas de roi qui ait de quoi les payer (V. Barthélémy Saint- Hilaire, Journal des Savants, 1868).
(1) Fermeté, d'où ferlé , ce nom si répandu en France.
(2) Déjà, dans la Chronique des Éhics, Benoit s'était plu à peindre c la chambre voutice >, consacrée par les amoqrs de Robert et d'Ariette :
G ont maint rymage paintic* - A or vermeil e à colon.
(8) Girald leTambrien nous parie des chaml>res du palab de Winton couvertes de peintures variées» a multipliciter picturatas. > Il en cite une commandée par Henri II qui est toute allégorique «une aigle dévorée par ses aiglons. •
tière précieuse, nous apprend Tauteur, transparente pour ceux qui sont au dedans , et qui les défend des regards indiscrets ; « où l'or d'Arabie fl reflamboie et les, douze pierres (1) jumelles (ailleurs pierres princ cipales), que Dieu choisit comme les plus belles quand il nomma c les pierres précieuses. Elles sont prodiguées tout autour de la chambre, a en long , en large ; il n'y faut autre clarté. Le plus beau jour d'été « est moins brillant qu'elles ne Taisaient la nuit obscure ; elles garnissent t les linteaux, mêlées à l'or le plus pur. • La chambre est , en outre , toute pleine de sculptures , de figures , de formes , de peintures , de mille inventions magiques (2).
Il e3t dans ces diverses descriptions un détail qui me frappe et qui me semble mériter qu'on le note, c'est la place faîte par le poète aux œuvres de la statuaire. Ici, ces figures déjeunes filles et de jeunes hommes; ailleurs, ces murailles d'Uion toutes couvertes d'images ; ailleurs encore, sur le tombeau d'Achille, une statue de Polyxène toute vivante ; et cela est d'autant plus frappant que le poète ne fait que constater un fait de l'histoire des arts au moyen-âge. A ce moment-là, ce même mouvement s'opérait dans la réalité , et la statuaire prenait dans l'architecture une importance de plus en plus grande.
Et ces splendides demeures sont aussi richement garnies. Les curieux de mobilier trouveront ici toute satisfaction. C'est le lit d'Hector , un lit de cyprès à ciselure sarrazine , fait d'or et de pierre tout à l'entour, couvert d'un « feltre » cher et frais, d'un drap plus blanc que fleur ni neige, étoile d'or « menuement » ; c'est le lit d'Achille, un lit turc fait tout de pierre et d'or massif. Ce sont des tapis larges et grands, et par dessus € un faltre de cher ciclaton ouvré par deux esclavons » ou « le faltre sarragossais plus blanc que neige, tout ouvré d'or et de soie >, sur lequel s'assied Priam. Mais le plus magnifique de tous ces meubles, c'est le lit de Médée, n un cher lit d'or et d'argent, les quatre faces bien travaillées et ornées également d'émail, d'émeraudes verdoyantes, de rubis clairs, etc., etc. (v. 1537-1554). »
(4) V. les Nota au yen 14585.
(2) V. Rom., T. 4A538, etc. — V. encore la sépulture d'Hector (▼. 13598-764) et le tombeau (TAcliUle (▼. S23Â3-Â00).
BT VÈ BOMAN DE TROIE. 239
On peut citer encore parmi ces descriptions celle que le poète nous donne (V. 7857-88&) du char du • roi Fion, le fils de Doglas, celui qui conquit maint riche royaume, mais qiii mourut empoisonné par sa femme. » Ce char est le seul qui reste de tous ceux qui figuraient dans Y Iliade. L'auteur a déployé dans cette peinture tous les trésors de son imagination. « Il était d'étrange richesse ; en bataille, il y montait tout armé. Il « y avait sept cents marcs d*or et plus. Les roues étaient d'ébène, barrées ^ d*or fin par dessus ; les essieux et les rayons travaillés si finement et si t subtilement ouvragés , trop riche en était la ciselure (entaille) , jamais < tel ne fut mené en bataille. L'extérieur Tut de cuir bouilli et d'ivoire « tout peint à vernis. Il y avait tant d'or et de bonnes pierres, si précieuses « et si chères que tous ceux qui le voient s'émerveillent du travail et de « la façon. Dieu ne fit homme qui le perçât ni arme qui pût le fausser. > On y trouve tout un arsenal d'arcs garnis de leurs flèches, de haches danoises et d'épées (1).
Le costume des héros est aussi celui du XII* siècle ; le poète se platt à en étaler toutes les magnificences. Nous avons dit tout à l'heure que la richesse des descriptions était un des éléments caractéristiques de son poème, une des additions essentielles qu'il faisait au récit de Darès, une des ressources par lesquelles il suppléait au merveilleux absent. Il aime à remuer les pierres précieuses ; elles sont moins abondantes dans un conte dés Mille et une Nuits , dans ces merveilleuses vallées de Cachemire, toutes pavées de diamants, et que visite seul le Roc fabuleux ; il en fait des énumérations sans fin, brasme, saphir, topaze, sardoine , ofiiace, chrysolithe, béricle, émeraudes, améthystes, jaspes, rubis , escarboucles, chalcédoines. Quelques-unes de ces pierres, comme c Tofliace » , ont des propriétés merveilleuses ; elle vaut une fontaine de Jouvence. Quiconque la voit , t souvent en rafraîchit et renouvelle, son teint en est plus beau. » Elle a des avantages plus grands encore ; elle a puissance sur le moral : qui la regarde une fois , ce jour-là échappe à la colère. On reconnaît ici un souvenir de ces Lapidaires du moyen-âge, qui , comme ses Bestiaires
(i) Ces riches descriptions ne dcrirent pas noos éconaer. On Sâil qoel défdoppement les arts de laie iffiient atteint an temps de Henri II. Nous foyons qn'à Rome nème on admirak et on recherchait les produits de son orférrerie. V. Thistorien anglais Henry et Walpole, Aiucdoteê éê ta pêintun.
2ili0 BENOIT DE SÂIISTE-MORB
et ses Volucraires , appartiennent à une histoire naturelle légendaire. Il sème les pierres précieuses à pleines mains, non- seulement sur les habits et sur les armes de ses héros , et sur les conneissanees ( les caparaçons) de leurs coursiers, mais sur leurs meubles , sur les murs mêmes de leurs palais. L'armure de Penthésilée est magni6que. Le cercle et le nasal de son casque sont t ornés de pierres principales plus « resplendissantes que nul rayon ; elle porte un bouclier blanc avec une « bossette d'or, dont le bord est ourlé de rubiâ et d'émeraudes (1). » Le casque d'Achille est à or vergé. Ceux d'Agressé ont des écus d'or fin , de vert , d'azur. Remus a un « bouclier d'or bruni , recouvert « de pourpre tailladée, la pourpre est noire et l'or nouveau , l'écu en t était plus beau. » On reconnaît à ces détails le règne de Henri IL Pierre de Blois nous dit dans des lettres que les barons et les chevaliers de sou temps ont des boucliers si richement dorés qu'ils présentent upe perspective de butin plutôt que de danger à l'ennemi ; il prétend même que le soin de conserver ces splendides armures nuit souvent à leurs exploits. Il nous apprend aussi qu'ils Taisaient peindre des combats sur leurs selles et sur leurs boucliers. Les historiens anglais nous ont conservé le souvenir de la perTection à laquelle était arrivé, en Angleterre,, l'art de travailler les métaux et de Taire de riches armures composées déjà de pièces délicatement agencées , bien polies , bien trempées et superbement dorées.
Les chevaux ne sont pas moins magnifiquement parés que leurs maîtres ; car les héros de Benoit ne sont plus, comme dans Homère, montés sur des chars , mais sur de grands coursiers de guerre. Celui de Penthésilée est a couvert d'un drap de soie blanc avec cent petites eschelettes (clo- < chettes) d'or, clair sonnant, qui y sont attachées » ; les autres chevaux portent des parures analogues. Le poète nous les montre tout couverts de drap de soie et de cendal.
Il n'a pas oublié de donner à ses personnages des armoiries. Achille « porte un lion d*or en vermeil , Hector un écu d'or à deux lions (2) ,
(i) V. Pétri Blesefuis, episU 9Â, p. ià6, ihl.
(8) Il est à remarquer que ces armoiries changent quelquefois ; le poète donne ailleurs à Hector d*autres armes (y. 8029) : • 11 n*eut qu*un lion en son écu, mais il fut vermeil d^or environ. > Priam a avec loi son dragon auquel on se rallie (v. 8008).
f Pyrrhus deux liouceaux, l^otètes uo léopard, Troîlus deux lionceaux « d'azur en or vermeil, «Philithoas ti Félis des armes d'or à lion bis, « Palamèdes des bandes en l'écu d'argent, le gonranon et la comiaissance « pareils ; Pitagoras des armes d'argent à une bande de beli, Polydamas t un aigle d'or esmeré en vert assis. »
Il n'est pas moins exact à nous peindre les princes désarmés, dans tOHt l'éclat des magnificences chevaleresques. C'est ainsi, sous les habits d'un prince du XII' siècle, peut-être de Henri II lui-même, qu'Hector nous apparaît et qu'il se présente à une entrevue avec Achille , « riche- « ment vêtu d'un drap vermeil deSarragosse ouvré à lionceaux d'orrrais, H fourré en dedans d'hermine. Il eut un manteau de pourpre sanguine dont « la pêne (la fourrure) était de noire sebeline. > Aussi brillants sont les barons qui l'accompagnent, « tous chevaliers de grand renom ; le plus f pauvre était roi ou duc, le pire valait un roi. Là vous eussiez vu maint • bon cheval, mainte riche parure de drap de soie et de cendal, etc. Tout « le pays en reflamboie, tant il y a de vêlements de soie. Ils ne semblent c pasgent à pauvre homme (Y. Bom., v. 13012 et suiv.). > Ailleurs, il le représente couvert d'un cher manteau d'un drap de soie à or ouvré , n portant sur ses cheveux épais et luisants an cercle- d'or qui jette moult grande resplendeur. Il en a le visage tout éclairé. » Ce cercle d'or, nous le retrouvons sur la tête de Polydamas , de Troîlus et d'Anténor et d'Éuée, quand ils vont trouver Hélène. C'est l'insigne qu'il donne à tous les princes quand* ils sont désarmés. Dans un autre passage , il nous montre Ulysse et Diomède en tenue de voyage, quand ils vont à Troie en ambassade , richement vêtus de draps de soie de couleur , ouvrés à bêtes et à fleurs (1) , retenus par des agrafos où les pierres s'enchâssent dans l'or , la tête couverte de chapeaux de plumes cerclés d'or ; « ils les portent pour la chaleur de Tété (2). •
(1) L'Angleterre semble avoir eu à cette date une réputation pour ce genre de tra?aux. On a gardé des bulles adressées par un pape à plusieurs abbés d*Angleterre pour les engager à lui prooiirer des étoffes de soie brodées pour sa parure , des ?éteinents sacerdoUux couverts d'or et de pierres prédenses, d'autres ornés de figures d*bommes, de bétes, d'oisraux, d'arbres et de fleurs.
(S) On pourrait, du reste, refaire avec Benoit une histoire complète du costume au XII* siècle. Toutes les variétés s'en retrouvent iai. Nous Toyons Menestheus dans nn conseil des Grecs, « portant une cape de drap angraine (écarlate) dont il trait arrière le chaperon pour parler dans rassemblée ^v. 18235). • Félis porte aussi un chaperon sur son heaume.
Il n'a garde d'oublier rbabillement des remmes, c la robe de pourpre a or gotée » de Médée, soo manteau de sebeline, couvert d'un drap d'outremer « qui valait sept fois son poids d'or fin^ et ces riches parures que Briséida , au milieu de ses douleurs , fait c enmaller et trousser » avec tant de soin » ; et cette robe merveilleuse, aux couleurs changeantes et aux broderies variées , qui le jour est bien de sept couleurs.
Mais les personnages de Benoit de Sainte-More n'ont pas seulement la livrée du moyen-âge, ils en ont les- habitudes, les mœurs , le caractère. Le moyen-âge revit tout entier dans son poème. C'est d'abord toute son existence guerrière. Benoît pourrait aider à compléter les chroniqueurs du XIP siècle. En lisant le .récit de ces combats livrés sous les murs.de Troie, on croirait lire Yillehardouin. La description des vaisseaux grecs préparés en guerre (V. Roman de Troie^ v. 7042) ne semble-t-elle pas détachée de sa Chronique (1).
Il est à remarquer en passant que dans ses descriptions de batailles, le poème annonce une tactique déjà plus savante que dans la Chanson de Geste. Ce ne sont plus ces combats élémentaires , tout individuels , les héros piquant leur destrier, et poussant tout droit devant eux tant qu'il peut les porter. Il y a des combinaisons stratégiques , des mouvements d'ensemble. Le récit en est moins homérique ; mais cela marque d'autant mieux la date. 11 est de ces détails qui sont parfois curieux. Ici ce sont les sentinelles qui charment leur faction aux sons de la musique, (v. 10975) : c ceux de Troie dorment en paix» Par les portes et sur les « murs sont les gaites (sentinelles) qui chalemelent et qui cornent et qui « frestelent ; à ceux de Tarmée grecque ils disent folie. » Nous assistons au réveil de la ville (v. 10980) , nous voyons les guerriers s*armer (10984, 13863, 18460). Le poète, fidèle en cela à Tespritde son siècle.
L«s chastias ont e» ne» dreciea
Gtraii de Unce» et d*e»pé«s.
On règle l*ordre de la marche :
Eo front devant en metent cent Lea Teilea dreciea al vent Fetea de porpre et de cendai Et de pailea enperiai If. enaeignea i ont dreciéea
Qui totea forent despletéea Mole par ont bien lea bon garnit De dara, d*escua, d^eapies forbia D^ackea daneacbea et d^eapéea Et de gtaarmei aceréea»
n'oublie pas de marquer, après les Tameux exploits, que, s'ils sont glorieux, ils sont aussi profitables. Chaque Tois qu'un guerrier désarçonne son adversaire, il a soin de remettre le cheval à son écuyer. On trouve souvent des mentions comme celle-ci : « ils y ont gagné maint bon cheval qui valait plus de mille bezans ; le roi Priam les doit aimer, t Du reste ici, conune dans la Chanson d Antioche^ la conquête d'un cheval fameux est un de ces grands exploits qui suflfisent à illustrer une vie.
Le poète a peint également avec beaucoup d'exactitude les relations féodales, les rapports des suzerains et des vassaux. En maint endroit de son poème se témoigne le dévouement passionné de ces derniers. A la mort de Sarpedon, de Serses, de Memnon, d'Achille, plusieurs des leurs, désolés, ne veulent pas leur survivre. Penthésilée excite parmi ses suivantes les mêmes regrets. « Elles se veulent toutes faire « occire, nous dit le poète ; à plusieurs en est le cœur parti. »
Ce qui n'empêche pas qu'on ne retrouve en même temps partout la trace de cette indépendance que la féodalité laissait au vassal , et qui , unie à ce dévouement, relevait singulièrement la soumission. Les opinions s'expriment avec une parfaite liberté, et chacun a toujours soin de réserver le sentiment de son voisin. Que ce soit Nestor ou Priam, Hector ou Achille, qui ait la parole , après avoir affirmé avec conviction qu'il n'y a qu'un seul parti à prendre , il finit cependant par dire : c que chacun toutefois dise à son plaisir. » Et à la fin d'un discours les assistants se font un devoir de marquer leur assentiment ;'le poète note qu'ils répètent tous : « il a molt bien dit. » Priam est le premier à reconnaître le droit de ses sujets à cet égard. Dans une affaire qui l'intéresse personnellement, puisqu'il s'agit de sa sœur , ravie autrefois par Hercule et Télamon , il mande « un parlement qui fut moult grand > ; il ne veut rien faire sans son avis. Il annonce aux siens que, sur le refus des Grecs de lui donner satisfaction, il a résolu d'envoyer Paris « pour forfaire par vengeance de l'outrage qu'on a fait à son pays. Mais tout d'abord je veux savoir , dit-il , votre pensée et votre vouloir. Car s'il vous plaît il ira , et s'il vous platt il demeurera, et, si à Tun de vous déplaît cette aflbire, qu'il n'ait garde de s'en taire ; mais qu'il dise toute sa pensée. Conseil doit croire celui qui demande conseil » (v. &053-60). Nous voyons ailleurs Palamëde refuser de reconnaître la suprématie d'Agamemnon ; il n'est pas engagé envers lui ,
Mil BîiKOlT DE SAIMK-MORE
il frétait pas là quand les Grecs Font élu pour les commander, il ne lui a pas donné sa voix. Il entend n'être « assujetti à roi, ni à comte, ni à baron, si ce n'est par sa volonté. » Et sa prétention n'étonne personne ; i plusieurs, nous dit le poète , s'écrient qu'il a droit. » Agamemnon lui-même n'hésite pas à proclamer que son pouvoir a des limites, et qu'il ne Ta « ni en fief, ni eii héritage. >
Les princes ne font rien sans consulter leurs hommes. Il est sans cesse question a de conseils et de parlements , où viennent tous ceux de l'honneur (du fief), et les plus riches et les meilleurs. » On nous dit que les rois, les princes et les barons ont été tous mandés par leur nom. Le butin se partage en commun (p. &18), et chacun « en a sa droite part. »
Ici, comme dans la réalité, les boui^eois ont un certain rôle dans la vie réodale : nous les voyons consultés ; comme lorsque les habitants d'Argos , sujets de Diomède , excités par sa femme, refusent de le recevoir.
Nous retrouvons dans le Romande Troie la justice féodale. Quelquesuns des chefs grecs veulent faire expier à Hélène tous les désastres qu'elle a causés. Ils demandent qu'elle meure « à déshonneur sans avoir pardon. > Ulysse la sauve par son éloquence et la rend à son mari après trois jours de vifs débats; « il l'en fit saisir par justice (v. 26l9ftJ », nous dit l'auteur.
Deux fois dans le poème nous i^nconfrons le duel judiciaire. C'est le recours de Palamède menacé de jugement (1), c'est aussi celui d'Oreste (2). La pensée du droit revient sans cesse, t Les Grecs ont tort et nous avons droit » , dit en manière de conclusion Priam , comme disait Roland. Je me suis bien à mon droit mis, dit-il encore ailleurs (v. 6ââA), c'est-à-dire j'ai mis le droit de mon côté.
Nous retrouvons enfin ici la famille féodale , les parentés des grands vassaux , Enée et Anténor traînant après eux toute une clientèle , tout uii clan qui embrasse aveuglément toutes leurs querelles. Nous y retrouvons les haines de famille, les captations, les formes de l'héritage féodal. Diomède est accusé d'avoir fait tuer son beau-frère Assandrus , parce qu'il était, avec la femme de Diomède, « parçonier del règne. »
(1) V. Roman de Troie, v. J7665.
ET LE ROMAN DE TROIE. 2i!|5
Od reconoait partout les mœurs de la féodalité. Quand Ajax et les Atrides se seront querellés , aussitôt on se dit des deux parts « gardezvous » (1), comme des Corses qui se sont déclaré la vendetta. Ânténor et Enée en font autant.
Le trouvère n'a pas oublié de peindre la splendide libéralité du moyenâge , les présents largement offerts et naïvement acceptés. Hélène fait des cadeaux aux princes troyens qui reviennent du combat • et donne à tous de ses chers avoirs. >
Le soir du premier combat où a paru Penthésilée, les Troyens la comblent de dons. Les trouvères ne sont pas oubliés dans ces générosités ; Fauteur vante beaucoup Neptolemus • qui jamais n'aurait eu robe si chère que , si un conteur le lui eût demandé , il ne la donnât aussitôt (V. Rom., 6975). »
La courtoisie chevaleresque se retrouve chez Priam. Il va au-devant d'Hélène. « Le roi , dit le poète , fut sage et courtois , il a pris les rênes aux nœuds d'orfreis du palefroi d'Hélène, et tout seul il la. conduit et mène (v. 4828). »
Voici la large hospitalité , les lianquets toujours servis, t Le soir de la bataille, mille chevaliers et mille et plus y mangèrent à grand honneur, Teau fut prise au grand palais de Priam : en la salle sont préparés les mets < les mangers > grands et pleiniers. Qui veut manger en a à souhait. Hs furent servis bien et en paix. >
Voici les couseils tenus en plein air, le conseil d'Oètes sur une place au pied des arceaux (arvols) de la tour, ou près de la salle < en un herbier à l'ombre d'un olivier. »
Il n'est pas jusqu'aux habitudes religieuses du WV siècle , ou du moins aux termes du XIP siècle , que le poète ne transporte dans son récit ; Chalcas dit en un passage : « moi qui suis évéque. • Paris a été enseveli dans le temple de Minerve : Priam « au corps veut que l'on chante et serve, car auprès il y a grand couvent , et moult y a de sainte gent. t Le clergé de toute c Tevesquie > vient aux funérailles d'Hector (v. 16511). Les Troyens jeûnent pour honorer les âmes de leurs amis; ils pleurent ainsi pendant trois jours le roi de Perse. On célèbre un
(1) v. Rom., V. 6975.
246 • BEiNOIT Dli SAINTE-MOKE
bout (le Fan en riionnenr des héros (v. 17465). Lorsque les Grecs et les Troyens voui couclure la paix, on porte les saintuaires (les reliques, les saints corps) hors des murs entre les deux armées. Pallas enfin est < déesse de chevalerie » (v. 25284). Il esta noter cependant, à Téloge de Benoît, que chez lui les choses ne vont pas aussi loin qu'elles iront chez quelques-uns de ses successeurs. Ses personnages invoquent pour garants de leurs serments Jupiter, Apollon, le soleil, la lune, la terre, la mer. Il a soin de dire le temple, non Téglise de Minerve. Il applique la langue (1) de sou temps aux choses d'une autre époque , mais il sent évidemment qu'il y a des différences , et tout ce côté de son récit est traité avec beaucoup de gravité. Le poète a soin de marquer le respect des héros pour les dieux. Priam, abandonné par eux, n'exercera pas ces vengeances boulTonnes que la Chanson de Geste en ses gaités se plaît à prêter aux Infidèles, comme Ferabras qui ôte à Tervagant son escarboucle, ou cet autre qui jette Mahom en un fossé < où les chiens et les porcs le mordent et le défoulent t , ou Balan qui, irrité de la prise de Martiple, accable d'injures Bafom son idole.
Un dernier détail et des plus caractéristiques, quMl ne faudrait pas omettre , c'est la part faite aux femmes dans le poème. Elles sont sans cesse mêlées à la vie guerrière. On sait comment , dans V Iliade , Priam conduit Hélène au haut d'une des tours de Troie et se fait nommer par elle les chefs des Grecs. On retrouve ici des scènes analogues , mais avec des détails très-particuliers. Les dames et les jeunes filles vont d'ellesmêmes se placer sur les murailles , et de là elles suivent les incidents de la bataille et regardent qui mieux s'y .comporte. Ainsi faisaient-elles dans la Chanson de Geste ; ainsi , dans Gérard de Viane , Aude et Guibour contemplaient du haut des murs le combat d'Olivier et de Roland ; ainsi, dans le poème des Aliscamps, Guibour pouvait engager avec son mari , fuyant devant les Sarrasins, le dialogue héroïque que Ton sait : • Non , tu n'es pas Guillaume, Si tu étais Guillaume, ils n'emmèneraient pas ces enfants et ces femmes , etc. > La scène ici est des plus vivantes , et grâce à la ressemblance des mœurs , Benoît a retrouvé Homère, c Les
(1) Il marque d'une f9çon assez curieuse la dignité dies dieux ; Apollon, rendant des oracle», ajoutCi comme un roi de France : • car tel sont li mien plaisir. •
dames sont parmi les estres et les entailles des fenêtres. Dame Hélène y est peureuse et pensive et toute tremblante. Autour d'elle la place s'éclaire ( resclarzist ) de la resplendeur de sa face. Son frais visage coloré est ce jour par maint Vanté ; Tun la montre à l'autre au doigt. Polyxène, la fille du roi y est qui de rien n'est moins belle , et l'une d'elles appelle l'autre ; elles montrent (les guerriers) du doigt : voyez là Paris , là est Hector , ce me semble , et de ce côté est Polidamas , qui va s'aller jeter dans la mêlée (ferir el tas). Il semblé bien bon che-' valier; voyez comme lui sied le heaume d'acier. Là est la bataille de Troîlus. Voyez Deyphebus qui s'élance ; voyez comme ils se serrent de près. Bientôt il y aura de plein élan mille joutes mortelles engagées , pleines de haines. Bien devons être peureuses qui voyons en si cruelle
balance notre vie, notre salut et notre joie 11 n'est nulle qui ne
doive trembler, car il n'est aucune qui de ses yeux ne voie sa mort ou sa vie. Chacune devant Dieu s'humilie (priant) , que de toute mésaventure il garde leur gent et la maintienne (1). »
Le soir des batailles, elles demandent le nom < des mieux faisants » (v. 10220), et quel est le plus vaillant après Hector. Leur vue redouble la valeur du héros (v. Ift085-1&089).
Elles sont les témoins nécessaires de tous les grands exploits. Quand le chef troyen aura succombé, on verra Priam dans son héroïque douleur se mettre lui-même à la tête des siens pour le venger, et se baigner dans le sang des Grecs. Toutes les femmes de la ville du haut des murailles applaudissent au courage du vieux roi. On les retrouve dans les derniers désastres, quand les Troyens sont rejetés dans la ville pour n'en plus sortir , sur les murs , sur les tours , sur les créneaux poussant des cris et des gémissements ; « jamais ne fut fait tel deuil. •
On voit que nous sommes en pleine chevalerie. Si Polidamas se couvre de gloire; c'est qu'il a un secret amour. Les héros en toute circonstance témoignent de leur culte pour la beauté. Le poète nous montre les princes grecs se pressant à l'envi sur les pas de Briséida la belle, « pour la remirer (v. 13814). » Les Grecs, profitant d'une trêve, iront à l'anniversaire d'Hector pour contempler les dames. Remarquons cependant
(1) /fnni. dt Troie, v. 10527. On retrouve des scènes analogues aux Tere 80&7 et sui?., 13936 et suif..
que tout cela n'est quMndiqné , que les Temmes n'ont pas ici l'influence qu'elles auront dans le Roman de la Table-Ronde ; c'est quelque chose d'intermédiaire entre celui-ci et la Chanson de Geste,
Partout dans le poème, on retrouve la trace de souvenirs contemporains et locaux (1). Ainsi, cette grande Torêtde Beletis, si bien gardée, où vont chasser les princes troyens (v. 1/1886), ne rappelle-t-elle pas la grande forêt Taite par Guillaume le Conquérant aux dépens de tant de villages, et qui devait être si fatale à ses descendants ?
Ailleurs, la peinture des inquiétudes des Grecs, de leur désir de quitter l'expédition et de revoir leur pays, semble inspirée par un souvenir de la Croisade; la rivalité d'Agamemnon et de Palamède fait songer à Godefroy et à Bohémond.
Une remarque qu'il convient de faire avant d'en finir avec ce qui touche aux mœurs, c'est que, s'il est facile d'y reconnaître bien des traits de la Chanson de Geste , sur certains points , on peut signaler un sentiment moral plus développé et plus délicat. L'éducation de l'âme humaine est en progrès ; elle se sent elle-même ; elle s*analyse et comprend mieux ses devoirs. Cela explique le succès qu^ont tout de suite obtenu les preux antiques ; le moyen-âge ne se demandait pas si J'image était exacte ; il trouvait là des personnages plus polis que ceux de la Geste ; il admirait sur la foi de l'auteur.
(1) Benoit a inventé les passe-ports. Télégoiiiis porte sur lui un signe (v. 39819) pour montrer à tous d*où il est né, de quelle contrée. Benoit assur. que c'était alors un usage général :
Par tôt le mont le faisoit Iod.
Ja hueni Q*oiâi«t de too pais
Qui ue fust mon defTec ou prif.
Se deaus lui ne fust troves
Li signes dont il estoit nés. (Aoni., ▼. 29828» ma. 1610.J
Nous devons, à propos de ce signe, remarquer un nouveau contre-sens de Benoit Dictjrs disait (ch. iv, liv. VI) : ■ Gerens hastile cui summitas marin» turturis osse armabatur, scilicet in signum insulx ipâus qua genitus erat. » Sa lance était armée d'un os de tourterelle marine en souvenir de Tilc où il était né. Benoit traduit :
Un signe de poisson de mer
En sembUnce de tor ovrée
Portoit en lyie lance en sou.
A propos de la turlur marina, ou pliilùt turtur marinuSt et de ses propriétés vénéneuses, voir Vossii Ger. Joan., De Idolis, lib. IV, p, 5&0, d*après Oppien, Eustatbe et saint Ambroise.
ET LE ROMA.\ DE TllOlE. 2^9
Ainsi, dans le récit des ambassades , il y a quelque chose encore des vieilles chansons. Les amt)assadeurs viennent de même défier leurs ennemis chez eux, et ont le même ton provoquant : « Roi Prlam, dit Ulysse (v. 6277), je ne té salue pas ; car notre gent t'est ennemie. » Parfois aussi, ils sont menacés. Cependant , ils ne courent plus les mêmes dangers. Le'poète nous dit : < déjà, en ce temps, nul messager, quel qu'il fût , ne courut de risque. ^ Priam , irrité de Tinsolence des envoyés grecs, leur dit avec une expression de regret : t Si vous ne fussiez pas messagers ! » Ce qui est tout-à-fait significatif, l'auteur nous dit quelque part qu'ils doivent être sans armes. Ce n'est pas, comme dans la Geste, leur forte épée, c'est le droit des gens qui les protège : « ne dotent rien li mesagier (v. 6325] . »
Cependant, par moments, les anciennes mœurs et les nouvelles semblent se heurter comme dans ce passage où elles sont représentées par deux générations. Le roi Thtfas est tombé entre les mains des Troyens. Priam a rassemblé son conseil pour décider ce qu'on fera du prisonnier, si on doit le mettre à rançon ou le pendre, et le faire misérablement démembrer. Le vieux roi penche tout-à-fait pour le dernier parti ; il tient à tuer Thoas , avec toutes les aggravations de supplices (ju'on pourra imaginer. Fidèle à la vieille tradition , il voit là un moyen d'intimider ses ennemis: « le plus hardi en sera moins preux. > A ceux qui veulent le détourner de sa résolution, le vieux roi répond : f Les Grecs
qui ont tant de sens et sont si avisés diront qu'ils nous ont réduits
an désespoir, et que nous n'osons défaire celui-ci, ni faire justice de son corps. » Priam ici représente cette vieille idée de V intimidation qui avait tant de place même dans notre ancienne législation. Partant d'une idée tout antique, on subordonnait absolument l'individu à la collection. L'individu ne comptait pas; on ne s'inquiétait pas de le punir ou de le récompenser , on faisait un exemple. Ici on tue son ennemi et on le tue avec raffinement pour montrer qu'on ne redoute pas ses compagnons ; et dès lors, plus on le torturera, plus on prouvera sa propre hardiesse. Les jeunes princes Hector et Éàée cèdent à des préoccupations différentes ; ils protestent contre les théories de Priam et sauvent le captif (1). C'est
{{) l\ faut noter, du reste , que le fentiment général da moyen-dge répugnait k ces cruaulés. Même
qu'en effet, cette lutte entre le perfectionnement moral par Tidéal chrétien entrevu et la rudesse et la barbarie natives est le caractère même
du XI r siècle ; nous en avons donné la preuve en peignant les mœurs
de la cour de Henri II , et comme la poésie alors n'idéalise pas, on en trouve ici Texpression naïve.
On voit tout d'abord que nous sommes en un temps de violence. Benoît loue Hector de ce quMl ne disait parole vilaine à personne , et une des incomparables vertus de la pierre appelée offlace, c'est que celui qui la portait « n'avait pas grande colère ce jour-là. » Priam, mécontent des résistances qu'il trouve chez An ténor et chez Énée , veut les faire tuer sans autre forme de procès et sans nul scrupule ; ainsi fera, encore un siècle et demi plus tard, le roi Jean le Bon. Et comme les chefs troyens se gardent et déjouent les projets du roi, celui-ci a, non des remords, mais seulement des regrets de n'avoir pas réussi.
On retrouve dans le poème la croyance barbare que les enfants doivent payer pour leurs parents. Calchas, traître à son pays, a laissé sa fille à Troie. « Si ce n'est , dit l'auteur , que la jeune fille est sage et preuse, courtoise et belle, pour son père elle serait brûlée et démembrée, t
Et cependant , le poète signale chez quelques-uns de ses héros des goûts délicats et relevés. Quelques-uns chantent des lais bretons. Ajax , Anténor, Neptolémus sont passionnés pour la musique ; on voit que le poète s'adresse à un auditoire déjà cultivé.
Mais c'est surtout à propos des femmes que se montre la rudesse originelle. Il est des violences, il est vrai, contre lesquelles lefpoète semble se révolter. Il ne peut se résoudre à voir des princesses et des c gentiles femmes > réduites en esclavage ; et sur ce point, donnant un violent démenti à l'histoire, il change bravement la fin du récit , « laissant à leur vouloir de l'aller ou du demeurer , par la commune décision de toute l'armée grecque. > Déjà , lors du retour de Paris , non-seulement on rendait aux femmes qui avaient suivi Hélène leur liberté ; mais on l'accordait même à leurs maris pour Tamour d'elles. Mais, à côté de cette
>4toiit Aufii$ier^ c<^te tri»ttf et iiumonde partnlio de l«i cbo\alerie, Graimberfe victorieuse dit : • On ne «loi! pt» tuer MMi prtiKMinitT. »
ET LE ROMAN DE «TROIE. 25i
courtoisie , quelle brutalité dans les mœurs , par exemple dans la peinture des amours de Médée et de Jason (1). Comme leur âprcté se montre mieux encore dans une dernière scène entre Hector et Ândromaque ! On y peut voir au^i comme chez les hommes de ce temps Théroisme même tourne aisément à la férocité. Je m'arrêterai d'autant plus volontiers à ce récit que c'est un des rares passages où une comparaison directe avec Homère est possible. Nous ne ressaierons pas, bien entendu, au point de vue littéraire , mais seulement sous le rapport des mœurs. Tout le monde connaît Tadmirable scène des Adieux dans le YP livre de V Iliade . et les inutiles efforts de Priam et d'Hécube au livre XXII pour retenir leur fils ; ce sont ces deux passages que le faux Darès a combinés et que Benoit va traduire à la façon du moyen-âge. Il nous montrera Andromaque qui , épouvantée par un songe, supplie son mari de ne pas aller au combat ce jour-là, et qui, repoussée par lui, va se jeter aux pieds de Priam, qui défend à son fils de sortir de la ville. Mais que nous sommes tout de suite transportés loin du poème antique, qu'il nous sera difficile de reconnaître là les deux personnages ! La scène héroïquement attendrissante que nous savons a fait place à un spectacle révoltant. Irrité de Tinsistance de sa femme, < le doux, le preux t Hector la traite avec la plus atroce brutalité ; il Tinjurie , il semble prêt à la frapper ; on dirait un sauvage en démence. Et la scène, de Tautrç côté, n'est pas moins ^ossière. A la touchante Andromaque de V Iliade a succédé une femme de la dernière classe du peuple , à la douleur violente , effrénée , horrible, toute physique. Elle cache les armes de son mari, et quand on les lui a rendues, elle tombe à plusieurs reprises sur le pavé ; elle supplie, elle crie , elle va chercher main-forte , elle ameute ses belles-sœurs et toutes les femmes de la famille. Et voyez en quelles insultes se traduit la colère d'Hector, c Je vois et sais bien et n'en doute plus ; en vous il n'y a ni sens ni savoir... n'en parlez plus, sachez-le bien^ pour vous, je n'en céderais rien... Il en fut si enragé et si hors de lui que peu s'en fallut qu'il n'outrageât celle qui a fait cela. Elle perd à tout jamais lui et son amour pour avoir dit et découvert cela. Pour sa défense ,
(1) L^auteur , dans la première entreruc des deux personnages , nous donne une singulière prciife du ienoir vivre de Jason. V. Rom. , ?. 1 575 : « ne fu mie yilains, etc. »
pour sa menace, il ne sera jour qu'il ne la déteste, et peu s'en faut qu'il ne la frappe (i). > Et un peu plus loin , on lit encore : < Tant il est irrité qu'il ne sait que faire ; il hait et menace Andromaque. t Nous voilà loin du poétique mensonge de la galanterie chevaleresque, loin même de ce passage de Benoit , où il peignait les galants empressements de Diomède auprès de Briséida et où il célébrait la puissance de l'amour. Le contraste a dû se trouver trop souvent dans la réalité, et les brutalités pour l'épouse être la contre-partie de l'adoration poétique de la maîtresse (2).
La douleur d' Andromaque, ses efforts pour retenir son mari, sont peints avec la même frénésie : c De ses deux poings elle frappe de grands c coups, démenant deuil étrange et sauvage martyre ; elle s*arrache les c cheveux ; elle semble bien femme égarée. Tout échevelée et l'esprit c perdu » , tout en pleurs , elle court prendre son fils Asternantes. Ce n'est pas , comme dans Homère , une servante qui le porte sur son sein.
< Entre ses bras le charge et prend , dit le poète, t On dirait d'une lionne emportant aux dents un de ses petits» Et avec lui elle se jette aux pieds de son mari , le suppliant de prendre pitié de son fils , rappelant
c cœur cruel , loup enragé, qui n'a pas pitié de son enfant (S) > ; et elle tombe à terre évanouie. Ses supplications n*ont point touché Hector ; la pensée de son fils n'a pu l'attendrir , il ne le regarde même pas ; on lui amène son cheval ; il est prêt à sauter en selle, quand Andromaque , revenue à elle-même , s'élance hors du palais gémissante et t poussant
« de si grands cris que bien loin en va le bruit , qu'il n*est personne à
« Troie qui ne l'entende et que tout le monde en verse de chaudes
< larmes. » Se tordant les mains, elle vient tout droit au roi Priam ; sa douleur est telle qu'elle ne peut trouver une parole , et quand enfti elle peut parler, son début répond à tout le reste : < Diva, fait-elle, es-tu hors de sens, c ies tu desvez ? >
Les sentiments naturels ont été impuissants ; ils ne peuvent rien sur ces rudes âmes ; c'est le devoir féodal tout seul , c^est l'autorité féodale
(1) V. tout le passage, Roman de Troie, v. 15251-15&58, 15332.
(2) C*est la traduction tristement réaliste que fhit par avance le moyen-âge des phintes de Stratooiee dans Polyeucte: « Mais après Thyménée , ils sont rois à leur tour. »
qui peut en avoir raison. Andromaque le sait bien ; c'est à cette autorité qu'elle fait appel. < Va , sire , dit-elle , va tôt et le retiens. Je lui ai « apporté son fils à ses pieds ; de sa mère il a été prié , de Polyxéna et « d'Hélène : c'a été parole vaine, il ne veut nul écouter. Va tôt, sire , « et retiens-le-moi. Il m'a aujourd'hui moult outragée et blâmée. » Elle ne peut en dire plus ; mais une Tois encore , devant le roi , elle s'est pâmée sur le pavé. Et notons qu'ici ce n'est pas une vaine redite ; ce n'est pas stérilité d'imagination chez le narrateur. Chez ces personnages, en qui le physique domine , tout se traduit en mouvements physiques. A ces passions excessives la nature ne peut résister ; à chaque instant , elle faiblit, pour se relever bientôt plus violente. La passion se traduit en convulsions et en défaillances. Épuisée par ce dernier elTorl , Andromaque succombe enfin; elle reste étendue à terre privée de sentiment, et tout à l'heure, quand Hector s'éloignera, elle ne le saura même pas. Ces sauvages éclats d'une douleur toute physique naturellement se montrent bien plus encore chez les hommes. Hector , la merveille de chevalerie, est hideux à voir dans le récit de Bedoit, quand la colère le transporte. Priam, sous le coup des terreurs d'Andromaque, est resté un instant sombre et pensif ; les larmes inondent sou visage ; enfin il est monté à cheval à grand'peine , il s'éloigne dolent et irrité pour rejoindre Hector. H atteint dans la rue son fils , « qui tout de douleur tressue. Les plaintes des femmes, leurs efforts pour l'empêcher d'aller chercher les Grecs, l'ont rendu furieux. Sous son heaume de Pavie, il a le visage enflammé et rouge, comme s'il avait pleuré. Les yeux lui sont enflés. Je veux vous en dire vérité ; il les a plus vermeils qu'un charbon. Férocité de léopard ou de lion près de la sienne ne monte à rien. Nul ne l'oserait regarder en face^ tant son regard est cruel et farouche. • Priam enfin, mêlant les supplications et l'autorité, le force à retourner en arrière , mais sans qu'il veuille se désarmer. H n'ose désobéir à son père et à son roi, et il ne sait comment demeurer ; il craint d'en être à jamais déshonoré. A chaque fois qu'un des siens rentre blessé, il veut s'élancer ; le roi le retient à grapd'peine. Enfin , il voit les Troyens repoussés jusque dans leurs murs^ et les Grecs qui les y poursuivent. H n'y peut plus tenir. « Le sang lui est monté au visage et le cœur lui « gonfle au ventre « et li cueurs au ventre engroissiez. > Ses yeux se
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c troublent ; il est si furieux, si hors de lui que nul ne l'ose approcher : c il se précipite eofin par les rues de la ville. »
Voilà la scène dans toute sa crudité. On aurait peine même à en comprendre la conception chez le poète , si Ton ne se rappelait ces incroyables violences que Thistoire nous a racontées de Henri II. Quelle grossière vérité , brutale et matérielle ! Quels effroyables éclats ! Quelle férocité en dépit du christianisme ! Où est Tâme en tout cela ? Il ne reste que la matière humaine qui fermente, que la b^te féroce déchaînée. Gomme à côté dé cela éclate plus belle encore la beauté sereine de Part grec l
Auprès de cette sauvagerie, et comme pour prouver à certains panégyristes du passé que la rudesse de mœurs n'a pas pour compagne nécessaire la droiture, nous trouvons les traces d'une moralité encore peu éclairée ; nous voyons de ces adresses barbares, cette habileté grossière à mettre de son côté une apparence de bon droit , une sorte d'honnêteté judaïque qui n'est qu'une perfidie de plus, l'honnêteté de Shylock voyant dans une convention la lettre, non Tespriti parfaitement tranquille quand il a la lettre pour lui. Ainsi faisaient les Romains exécutant un traité avec. Carthage, coupant les navires par la moitié t dimidias naves. > On prend ses sûretés avec le texte de la loi. « Je m'en suis bien à mon droit mis > , dit Priam ; et les Grecs en font autant de leur côté. La conscience des gens paraît toute rassurée quand ils sont fidèles à la lettre du serment prêté ; mais ils ont soin qu'il ne les engage à rien. G'est ainsi que les Grecs font tomber Priam dans un piège abominable. De même aussi, ils prennent toutes leurs précautions naïvement machiavéliques pour pouvoir faire périr Hélène, sans qu'on puisse les accuser strictement de trahison. Ils décident pour cela qu'ils ne la recevront pas avant la prise de Troie ; c car , s'ils l'avaient reçue, ce serait mal après cela de la livrer à la « mort, et ils veulent qu'elle soit condamnée. >
On semble indulgent pour l'assassinat. Il y en a ici conune une juris* prudence ; on a le droit de frapper son ennemi même par surprise, à condition de poursuivre une juBte vengeance et de garder une certaine loyauté. G'est la loi de la vendetta corse ; la guerre est déclarée : gardezvous , je me garde. L'auteur ne blâme pas Pyrrhus quand il assassine ses cousins ; mais il le condamne « péché a fait , je crois > quand il tue
BT LE RO!rfAN DE TROIE. 255
Cyoiras, un de leurs chevaliers, parce qu'il Tavait appelé à lui (V. Rom.^ Y. 29195). La Tengeance semble avoir aux yeux de ces hommes une légitimité qui prime et étouffe le sentiment cependant si vivace en eux de la loyauté. Hécube veut se venger d'Achille qui , au mépris de sa parole, a repris les armes et tué TroHus ; elle le fera tuer en trahison ; le mot ne l'effraie pas, et le poète ne cherche pas à le voiler , et il ajoute : t nul homme ne s'en doit émerveiller , ni le tourner à grand mal ni à blâme. • Il est vrai que Paris , à qui elle s'adresse , gémit d'avoir à remplir une pareille mission ; mais il n'ose désobéir à sa mère, et il finit par céder (v. 21895-21910).
Si le christianisme n'a pas mieux pénétré l'âme de ces personnages qui ont posé devant Benoit , il n'a pas même conquis absolument leurs respects. Un discours de Troîlus nous offre un curieux exemple de ce contraste singulier qu'a présenté parfois le moyen-âge , unissant à une soumission profonde pour l'église le dédain et la haine pour le clergé. Troîlus , dans le conseil de Priam , combat violemment l'opinion d'Hélénus. Il ne comprend pas que des chevaliers prennent avis d'un prêtre. Ses paroles rappellent tout-à-fait les violences de langage bien connues de Pierre Mauclerc, le comte de Bretagne. C'est ainsi que devait penser et parler souvent cette chevalerie toute pleine encore d'instincts germaniques, ne respirant que batailles, impatiente de la tutelle de l'église, méprisant d'instinct ces fils de serfs qui prétendaient lui commander au nom de Dieu , ou ceux de ses pairs qui avaient quitté les armes pour lesquelles ils étaient nés, et les renvoyant à l'ombre de l'autel, pour les rappeler quand une blessure mortelle ou une grande douleur rendait à l'église le chevalier meurtri et vaincu, e Provoires, dît le frère d'Hector, provoires sont toujours couards ; peu de chose suffit à les épouvanter. Celui-ci n'est point à écouter..... Il ne devrait parler entre chevaliers; mais qu'il aille prier en ses moustiers et qu'il veille à être gros et gras. Nos vies ne s'accordent pas ; qu'il pense bien à se donner ses aises (aaisier son corps) , car il n'a autre chose à faire. Pour nous, peine et travail pour prix conquérir devons aimer plus qu'autre avoir. Allons , allons , francs chevaliers, pourquoi vous vois-je ainsi vous étonner pour la parole d'un prêtre qui ici nous fait accroire mensonge. Trop fou est celui qui croit et accepte qu'il sache ce qui est à advenir d*ici en trois ans. Je n'en
crois rien ; c'est couardise qui le lui fait dire » (v. 3976 4004). Et tous les chevaliers applaudissent ; f il a très-bien dit » , répètent-ils tous.
En tout ceci, la moralité des personnages de Benoit n'est guère supérieure à celle des héros qu'il croit représenter. Cependant , il y a un point où Ton sent des disciples du christianisme. Tout âpres et entiers quMls sont, ils professent volontiers l'humilité. Agamemnon , après les premiers engagements, propose dans le conseil des Grecs d'envoyer des ambassadeurs à Priam. Il commence son discours par une longue sortie contre l'oi^ueil. On sait combien le christianisme le déteste : c'est le péché des maudits , le sceau de la réprobation. • Molt doit on haïr orgueil : > on dirait un sermon.
Il est un dernier trait de mœurs que je veux relever. On s'est plu à montrer, de notre temps, que les héros du théâtre grec étaient bien plus humains , bien moins héros que ceux de la tragédie française au XVir siècle. On en pourrait dire autant des personnages de ce poème. Ils n'ont certainement rien de commun avec les types créés par Corneille. Ils ne font pas profession d'être de bronze, et la nature chez eux parle en toute liberté. Ils sont d'une naïveté parfaite, ne tenant pas à pousser de beaux sentiments et ne se piquant pas d'héroïsme. Différents en cela des héros de la Table-Ronde et de ceux du XVIP siècle , ils ne courent pas après le danger. Les plus vaillants ne craignent pas de dire qu'ils le voient ; ils confesseront même ingénument, comme Tydeus dans le Roman de Thèbes , « qu'ils aimeraient autant être ailleurs > , ce qui ne les empêchera pas de faire héroïquement leur devoir. C'est ainsi que le moyen- ^ âge entend le courage , et l'histoire en ce point donne tout-à-fait raison aux romans renouvelés de l'antiquité et à la Geste ; Joinville, en pareille circonstance, sent et se comporte comme Tydeus ou Guillaume d'Orange. ' De même ici, Ulysse et Diomède n'hésitent pas à avouer que la tâche qui leur est confiée leur parait rude, et tous deux « voudraient bien la paix. > Calchas est plus naïf encore, n étant pas tenu d'être courageux par état; pressé par sa fille, qui lui reproche d'avoir abandonné son pays, il assure qu'il n'a pu résister à l'ordre des dieux, qu'il ressent un chagrin profond de sa désertion ; mais , après tout , il pense qu'il vaut mieux se sauver ailleurs que mourir dans sa ville avec les Troyens ; et puisqu'il a retrouvé sa fille, il ne voit aucune raison de se chagriner. Le discours
d*Âcbillc, lorsqu'il conseille au\ Grecs d'abandon oer le siège, en rappelant ce quMl leur a déjà coûté, offre le même caractère ; le XYir siècle eût refusé d*y reconnaître un héros. Disons tout de suite que d'autres à côté de lui soutiennent dignement ce rôle, que Thoas, que Menestheus font entendre de nobles paroles.
J'ajouterai que les héros de Benoît me paraissent en un point supérieurs à ceux de W Geste ; en même temps qu'ils sont moins épiques^ ils ont plus d'initiative personnelle. Dans la Chanson de Geste, trop souvent les personnages ne semblent pas trouver en eux-mêmes le mobile de leurs actions. Leur courage n'est pas cette Qamme intérieure toujours allumée ; ils sont tout prêts à faiblir. 11 leur faut un secours étranger , le miracle , l'intervention d'un messager divin » la présence d'un ange. Dans la Chanson ctAntioche , il faut , pour les pousser au rempart , les instances de l'infidèle qui trahit sa patrie. Dans Fierabras , les barons assiégés commencent à perdre courage ; il faut pour les ranimer le secours de reliques dont la vue foudroie mille Sarrasins. Dans Benoit de Sainte-More, ils n'ont pas ces faiblesses ; ils se décident d'eux-mêmes ; le poème reste plus humain , et par là même il accuse une culture et une civilisation plus avancées.
Voilà comment, dans la peinture des mœurs, le moyen-âge, tout en gardant les noms antiques, a transformé les choses de l'antiquité. L'altération n^est pas moins saisissante quand il s'agit du caractère même des personnages auxquels le génie d'Homère avait donné des traits ineffaçables. Ainsi , Hector et Achille ont chez Benoît une physionomie toute nouvelle. Le trouvère prend ouvertement parti pour le premier , et l'on peut dire que le Roman de Troie est , à certains égards , la revanche d'Hector. C'est lui bien plutôt qu'Achille qui est ici le héros du poème , si f on peut dire que l'auteur ait songé à chercher on héros. Il est évidemment plus favorable au troyen. Hector est poar lui l'idéal même du guerrier. « Des Troyens le plus hardi était sans mentir Hector le fils de c Priam, des Troyens voire du monde, de ceux ^i furent, ni qui sont, • ni qui jamais doivent naître (1). La nature le fit le mahre des bras ;
(i) Et cependant , par momenU , fidèle à Darès, il diminoe Hector tans le Tovloir. Ainsi , ce n'est plot lai qui met le feu aux vaisseaux grecs ; ce sont, quand les Troyens oot perdu Hector, Dejphebus et Sarpedon, etc., qui porTienoent à en brûler cinq cents.
« et elle voulut en lui montrer tout son savoir pour les perrections que « l'homme peut avoir , sauf qu'elle eût pu le faire plus beau. »
Il est à noter , en effet , que Benoît , si enthousiaste d'Hector , lui a donné quelques défauts physiques, c II bégayait un peu, nous dit-il, et louchait quelque peu ; mais cela ne lui messéait pas. > Le poète se hâte d'ajouter que les qualités de son âme effaçaient ces imperfections. Dans cette image, au milieu des redondances ordinaires, il y a vraiment de beaux traits. • Ou n'aurait su, dit-il, imaginer quelqu'un de meilleur. * Il surpassait tout homme en valeur. Il avait des cheveux blonds frisés , les épaules larges , le corps bien fait , les membres bien fournis , et ils n'étaient pas tendres. Car depuis que Troie fut venue aux grandes épreuves, jamais il ne se tint à l'écart. 11 portait les armes nuit et jour, et jamais n'aima le repos ni l'oisiveté. Jamais dans le monde entier on ne vit si dur à la fatigue des armes ni si sûr. Rien ne manquait à sa' largesse; car si le monde avait été à lui tout entier, il l'eût volontiers donné aux bonnes gens. Il n'eût voulu retenir ni or ni argent, ni bon destrier, ni palefroi, ni riche atour, ni belle parure. // gardait pour lui sa vaillance et le franc cœur qui l'engageait chaque jour à largement donner. Il n'avait pas plus d'égal en libéralité qu'il n*en avait en vaillance. Ainsi parfaite était sa prouesse. Sa courtoisie fut telle et si achevée que ceux de Troie et les Grecs à côté de lui n'étaient que droits vilains. En grand sens et en parfaite mesure, il surpassait toute créature. Car ni pour joie ni pour grande colère il ne fut conduit jusqu'à faire le moindre tort. Jamais on ne trouvera homme qui le vaille. Il était brun chevalier de visage ; il eut le cœur franc et doux et sage. Il était de si riche cxBur que pour aucune occasion il n'eût voulu dire parole laide ni vilaine. Jamais on ne vit homme qui tant se peinât à porter les armes et à souffrir, ni à offrir du sien à tous. Jamais on ne vit honune meilleur. Il aimait ardemment la gloire et Thonnear. Jamais homme de mère né ne fut en aucune ville tant aimé. Car tous ceux de Trbie l'aimaient, petits et grands (Y. Rom. , v. 5293-5360) . > Et ailleurs, parlant de Troîlus, il ajoute encore à cet éloge en disant qu'Hector fut droit « empereur et droit seigneur de tous ceux qui ont porté armure ; c Daires nous est garant qu'il fut fleur de chevalerie. »
Ce portrait d'Hector mérite qu'on s'y arrête. Car on peut, à ce propos, signaler une différence esthétique essentielle entre l'antiquité et le moyen-
ftge , une grande différence dans Tart des deux époques. En comparant l'ancienne et la nouvelle Iliade, nous voyons que nous avons affaire à des races toutes différentes.
Chez le peuple grec , adorateur de la^^ beauté , Tidée du personnage épique ne se sépare pas de celle d'une beauté supérieure. Que le poète le dise ou non , nous-mêmes , dès que nous pénétrons dans Tépopée homérique , nous revêtons instinctivement chacun des personnages de la forme la plus achevée ; chacun d'eux , suivant son âge et sa situation , devient le représentant le plus parfait du genre de beauté qui lui convient. Achille se présente à nous avec toutes les perfections juvéniles ; Agamemnon a la beauté majestueuse , la plénitude et la dignité de Tâge mûr ; Nestor est Timage de la plus belle vieillesse. Homère n'a pas craint de mettre en un coin du tableau la figure grimaçante de Tbersite ; mais ce n'est qu'une exception. En lisant V Iliade, nous nous plaisons à imaginer quelque beau bas-relief de Phidias tout à coup animé, et en prêtant la vie aux créations les plus parfaites de la statuaire grecque, nous nous croyons sûrs de ne pas donner au poète plus de style qu'il n'en avait. Nous savons que c'est ainsi que les Grecs comprenaient leur poète, que chez eux la statuaire a procédé de l'épopée, que Phidias s'inspirait d'Homère.
L'auteur de la nouvelle Iliade comprend autrement la beauté. Ce qu'il loue sous ce nom de beauté , c'est avant tout la force , avec la santé et la belle humeur qui l'accompagnent d'ordinaire. C'est une beauté vraiment virile, solide, grande, un peu massive, colorée par un sang jeune et abondant, suffisant à tous les travaux de cette rude vie de combats et d'exercices violents en plein air et au grand soleil. Sans doute , il ne faut pas demander au poète qui peint les rudes prouesses de la vie chevaleresque de concevoir la beauté comme l'a pu faire le XYIIP ou le XIX* siècle, vivant de la vie la plus artificielle au milieu de toutes les recherches du luxe et de la civilisation la plus raffinée ; il n'y faut pas chercher cette beauté mélancolique du roman moderne qui est toute dans l'expression et où la mode et la convention ont tant de part. Il fallait d'autres hommes pour se mouvoir à l'aise sous les lourdes armures. Mais le type qu'il présente ne difière pas moins de la beauté selon l'art grec , qui , plus près de la nature, ignorant les grâces de la gracilité et de l'étiolemenl, offre, il est
vraî, le plus complet développement de toutes les perfections physiques, mais qui , tout en étant bien portante et bien vivante , est encore autre chose. Hojnère^ ne négligeait pas de donner la force à ses héros. Achille lance des rochers que douze hommes des âges suivants ne sauraient soulever. Mais cette vigueur n'est qu'jm des éléments de sa supériorité physique , et au plus complet épanouissement de la matière le poète unit toujours une suprême élégance. Ici ceux des personnages dont le poète exalte la beauté sont en général > grands et gros et longs. > Ajax est
« beau et espallu ( aux larges épaules) , et gros et carré de poitrine , de bras et de côtés , et fort et dur » ; Agamemnon < membru à grand merveille » ; Patroclc c long et grand » ; Diomède « est fort et gros et carré et grand d'autant » ; Nestor « grand et gros et large > ; Palamèdes
c grand et élancé, haut, long , blond et beau et droit. » Pelidri est grand aussi. C'est a<ec une évidente complaisance qu'il dit de quelquesuns de ses personnages qu'ils semblaient mieux géants qu'autres gens. Seul , Ulysse , dont un caprice du poète a fait le plus beau des Grecs ,
« n'était ni grand ni trop petit. « De même chez les Troyens, Priam est
c long et grand » , Hector c beau et parcréu ( bien venu ) et grand. > Nous verrons tout à l'heure, peint à peu près des mêmes traits, Troîlus qu'on nous donne comme beau à merveille (1).
Mais cette beauté toute franche et naïve et quelque peu massive et rustique, le poète ne tient pas même à la donner à tous ses héros. Il n'a pas cette préoccupation de la noblesse et ce respect des majestés que Ton aura quelques siècles plus tard. Il ne semble pas convaincu qu'un roi est nécessairement le plus beau des hommes, et sans souci de la dignité royale, il a peint hardiment quelques-uns de ses princes en toute laideur. Dans le désir qu'il a de leur donner une physionomie individuelle, quelques-uns de ses portraits tournent tout-à-fait à la caricature. Neptolémus , ce prince si secourable aux poètes , * était grand et long , gros par le ventre comme un billot... il avait les yeux gros et ronds. > Podalire n'est pas représenté sous des couleurs plus avantageuses : « il était si gros qu'il ne pouvait aller un pas. » Machaon c était un mer-
(i) A propos de ces yeux vert ou vain qa*on retrouve si souvent dans la poésie du moyen-âge , on est tenté de chercher les yeux vairs (tachetés) de l'épervier ; il est à remarquer que Darès donnait d^'à à Patrocle des yeux verdie • viridibus et magnis. > On retrouvera les yeux vers dans J. Le Maire de Beiga*
veilleux roi ; mais il n'était mie courtois : il avait le corps tout rond et peu de cheveux parmi le front (1). > C'est à Darès que Benoît emprunte les premiers traits. Darès avait dit c Podalirium crassum, Merionem rurum , mediocri statura , corpore rotundo » ; mais le trouvère s'est approprié les détails en les amplifiant et leur donnant une réalité qui semble due à des souvenirs individuels ; les auditeurs devaient reconnaître les originaux.
On voit que l'auteur en tout cela est médiocrement préoccupé de la beauté ; c'est que, de par la constitution de la société féodale , et de par l'éducation chrétienne, il est des choses qu'on fait alors passer avant elle. Le héros féodal qui se livre sous l'armure et la visière baissée à l'admiration de la foule doit avant tout être fort et vaillant et avoir une fière tournure. Ce sont là les mérites que relevait d'abord la Chanson de Geste chez ceux pour qui se passionnaient ses héroïnes. Joignez à cela que le sentiment chrétien, par une sorte d'instinctive réaction contre le paganisme adorateur de la forme , et pour mieux mettre en relief la beauté de l'âme, fait bon marché de la beauté du corps. Aussi, est-il à remarquer que le moyen-âge, plus spiritualiste qu'artiste , a donné aux hommes les plus grands par l'intelligence , quelques imperfections physiques. Si THector de Benoit de Sainte-More louche et bégaie, Virgile, dans V Image du Monde, nous est peint comme étant de petite stature et ayant le dos c tort un peu par nature. • On sait comment du sage Ésope on a fait un nain difforme. A une certaine date , on s'est même plu à peindre le Christ laid. Si la statuaire du Xll* siècle est arrivée à des idées plus saines et a peuplé la façade de nos cathédrales de nobles figures qui en complètent bien l'incom-
(i) Nous complétons ici les portraits. — Neptolémus était vertueux à merreille, et ingénieux et pldD de ressources. l\ avait belle prestance et belle Bgure. H n*a?ait robe si précieuse» si un conteur la lui demandait, qu'il ne la lui donnât tout de suite..... Il avait la chevelure noire. Il s'entendait à parler dans es assemblées et savait beaucoup de lais, il honorait fort clercs et laïques. — Podalire était de grande noblesse, mais jamais il n'aima la joie. En vain , chercherait-on par b terre entière pour trouver aussi orgueilleux que luL U était tout-à-&it vaillant et preux, mais triste aussi et dolent. — Machaon menaçait richement et était rude à toute gent. Il n'était ni trop grand , ni trop petit ; mais il se laissait aller à dormir malgré lui. — Benoit, du reste, en sait bien plus qu*Homère sur tous ces points, et il entre en de bien plus longs détails. 11 nous apprend que dame Hélène avait entre les deux sourcils bien déliés et bien dessinés un seing ou grain de beauté qui lui avenait à merveille, que les sourcils de la belle Briséida se rejoignaient, que Cassandre avait des taches de rousseur, etc.
parable beauté, la laideur garde cepeodaDt encore trop de place dans cet art. Le dernier mot de Fart cependant doit être
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus ,
les belles Tonnes mises au service des belles idées et leur servant d'enveloppe. Mais c'est là le Tait d'un art plus savant, et d'un spiritnalismc plus réfléchi et assez sûr de sa puissance pour être convaincu qu'en offrant à la foule de belles images, elle ne s'arrêtera pas à regarder pour elles-mêmes et pour elles seules la beauté de la forme et la grâce des traits, mais qu'elle se plaira surtout à contempler le rayonnement d'une belle âme. L'art du moyen-âge semble se défier de lui-même, se défier surtout de son public. . Il semble craindre que la beauté morale ne frappe pas assez à travers la beauté physique ; et il supprime celle-ci pour laisser éclater celle-là ; ajoutons ici qu'il est aiiant tout réaliste. Mais il est temps de revenir à Hector»
Dans toute, la suite du poème, l'auteur justifie l'idée magnifique qu'il a donnée de lui. C'est à lui que sont réservés les grands exploits. Il renouvelle les prouesses de Godefroy de Bouillon et ce coup fameux qui a eu un tel retentissement dans les histoires des Croisades. Il sépare Xantipus en deux moitiés , il tue de même Prothénor : « il tranche « à Scédius le bras droit et le côté jusqu'au nombril ; plus de mille c furent témoins, de cet exploit. Il n'est chevalier an monde qui pût « se mesurer contre lui corps à corps sans qu'il lui fallût mourir. »
Lui-même résiste à tous les assauts ; en vain , il est frappé de tons les côtés; « il n'en meut, ni ne chancelle >, nous dit le poète. Il inspire aux siens une telle confiance que son père lui-même n'hésite pas un instant à le risquer.
Ce n'est pas cependant qu'il ne porte les traces de ses exploits. « A lui parait bien quel est le jeu. Son visage est tout meurtri des < marques qu'y ont laissées les mailles du haubert ; il a les épaules c enflées, et la chair bleue en plusieurs endroits des grands coups des c épées. Le hoqueton de drap de Sarragosse qu'il porte aujourd'hui pour c la première fois est tout déchiré et sans couleur, tout souillé et tout « couvert de sang glacé et de sueur. »
Aussi, voyez quelle adoration lui témoignent les Troyens, avec quelle ivresse il est accueilli par eux. « La ville tout entière vient au-devant de lui. Il n'est personne qui ne pleure de joie quand ils le voient entrer. Il ne demeure ni dame , ni pucelle , ni bourgeoise , ni demoiselle qui ne vienne le contempler; on en voit bien mille pleurer. La plupart s*écrient à haute voix : Voici de tous les vaillants la fleur, le souverain et le plus preux. C'est lui qui nous vengera tous des torts et des outrages qu'ils nous ont faits. Que le Seigneur qui fit le monde le défende de tout accident , autant comme nous en avons besoin. » Et le cortège ne cesse de le suivre jusqu'au palais. Sa puissance éclate mieux encore dans la terreur qu'il inspire à ses ennemis, c Ils le craignent plus que la mort, nous dit le poète. » Voyez encore quel hommage à sa force dans les paroles de haine que prononce contre lui Agamemnon. 11 rappelle tous les désastres qu'il a causés aux Grecs, tous les chefs puissants qu'il leur a tués. Il assure que, si l'on pouvait se défaire de lui, les Troyens ne tiendraient pas un seul jour. « Il c est leur seul espoir, leur défense, leur château , leur appui, etc. Ils c ne font rien, sinon par lui , aux plus couards il donne osement. »
I^s Grecs mêmes, auxquels il a fait tant de mal, ne peuvent s'empêcher de l'admirer. Lorsqu'à la faveur d'une trêve Hector est venu à un entretien avec Achille, les Grecs se pressent à Tenvi autour de lui pour le contempler à loisir, parce qu'ils ne l'avaient jamais vu, si ce n'est en tournoi : « Hector fut fort regardé et par les Grecs fortement loué ; ils se le montrent au doigt l'un à l'autre. » Et le poète ajoute que les plus prisés d'entre eux , de tout un mois, ne pourraient se rassasier ni se lasser de le regarder.
Benoît l'a introduit dans son œuvre d'une assez vaillante et fière manière. Les Grecs ont débarqué. Après avoir essayé vaillamment de les repousser, les Troyens ont dû céder. Déjà ils ont perdu tout espoir de réparer leurs pertes , quand « Hector arrive , piquant des deux , sur un € cheval bai d'Espagne. Parmi la presse, il pousse son cheval et s'élance. < Il rencontre Protésilas , le chef des assaillants ; du premier coup , il € traverse son écu, son haubert, et le renverse mort sur place , le cœur t traversé. Désormais , ceux-là peuvent songer à eux qui ne lui feront « pas passage et qui l'attendront de pied ferme. Hector ne cesse ni ne
« repose , il frappe et immole ; eo son poing tient Tépée nue , il en a « frappé maint coup. En peu de temps, les Grecs ont appris à le con- « naître. Ils reconnaîtront ses couleurs et le tranchant fer de sa lance, c Ils le redoutent à ce point que nul ne tient devant lui (v. 7476-75 10). »
Cest ainsi qu'on le retrouve en chaque bataille abattant tout, fendant partout la presse, s'ouvrant une large voie. Là où il est , les Grecs sont battus et fuient ; dès quMl disparait , ils reprennent l'avantage ; les Troyens cèdent à leur tour. Benoît a peint cela d'une façon vraiment poétique dans ce récit de la dernière bataille d'Hector. Retenu par son père, il a vu la fuite des siens , il a vu rentrer ses amis blessés , il entend les cris de désespoir qui s'élèvent de toutes parts, et les supplications des Troyens qui n'espèrent qu'en lui. Son cœur éclate ; furieux , hors de lui , il s'élance sur son cheval de guerre. Aussitôt quel changement, quel retour de fortune , quel coup de théâtre ! « A sa vue , la joie est c rentrée dans tous les cœurs. Le peuple se précipite ravi, pleurant et « criant ; plus de mille l'ont adoré. Ils lui disent tous à l'envi que les c Grecs ont bien vu quMl n'était pas à la bataille, qu'ils y ont fait à leur « volonté mais maintenant ils vont payer jusqu'au plus petit. >
Hector arrive à la bataille. La presse est si grande des tués, des blessés et des fuyards qu'il a peine à sortir ; mais enfin il s'est frayé une voie. Les Grecs ne tarderont pas à s'apercevoir de sa venue ; on le sent à on certain frémissement qui se communique à toute la bataille. Toute la scène, dans le trouvère, est pleine de grandeur, de mouvement et d'éclat Dès l'abord, le héros leur jette mort Eurypilus, sire et duc d'Orchomène ; il mutile Assidus, un comte d'un merveilleux courage ; les cris de guerre éclatent ; les cors , les trompes, les olifants sonnent ; les murailles en retentissent , tous les combattants en frémissent Bien fut Hector reconnu !
Dès qu'ils l'ont aperçu , les ennemis quittent la ville à grands pas. Il dégage Polidamas que les Grecs entraînaient ; il les a , en un instant , rejetés dans la plaine. Il tue Loètetes de sa lance, qu'il lui passe au travers du corps, c Le sort de la bataille est changé; c'est par Hector le « bon vassal ; il blesse, il tue , il massacre tout Jamais on ne vit sem- « blable rencontre, tel choc, tel carnage ; par cent mille ils s'entretuent. « Par la cité retentissent et cors et cris ; par les tentes également. Tous
c croient que la terre fond sous leurs pieds. Tout le champ est jonché c de morts. » Hector a Trappe encore Politènes, chevalier merveilleux, promis à une sœur d'Achille, et qui portait la plus riche armure toute resplendissante d*or et de pierres précieuses ; il va le dépouiller quand Achille Ten empêche ; les voilà enfin en présence. « Ils se heurtent et c s'escriment rudement et sans merci ; ils se portent maints coups. Les c heaumes retentissent, les courroies se rompent ; ils ont les bras tout « Tatigués, > Enfin, Hector saisit un épieu et en Trappe à deux poings son adversaire, si rudement que celui-ci est presque renversé; ses hommes l'entraînent en toute bâte , blessé , souffrant , Turieux, et le dérobent à la mort. C'est ainsi, en effet, que se passent toujours les rencontres entre Achille et Hector ; c'est au dernier que reste toujours l'avantage. Une première Tois , ils se sont trouvés Tace à Tace et se sont jetés l'un sur l'autre. • Il n'y eut haubert qui ne Taussât et aucun d'eux qui ne saignât > ; mais Achille a plié le premier ; il a été renversé du choc et y a perdu son cheval. Cependant les Grecs l'ont remonté, et il est revenu au combat plein de Tureur ; mais, cette Tois encore, Hector lui assène sur sou casque trois coups d'épée qui lui Tout le visage sanglant, et la presse les sépare sans qu'Achille ait pu se venger. Une autre Tois , il n'est sauvé que par l'intervention de Diomède. Hector ne pourra être vaincu par son adversaire que grâce à une surprise ; ce n'est pas tout-à-Tait une trahison, mais c'est une déloyauté. « Hector a abattu un roi , il le veut prendre « et retenir ; il le tenait par la ventraille et l'entraînait hors de la presse,
< il ne se couvrait plus de son écu. Quand Achille s'en aperçoit, le perc fide (cuverz) il pousse droit vers lui son destrier. Le haubert doublier « ne peut résister au coup : le Toie et le poumon se répandent sur l'arçon. • 11 tomba à la renverse. « Hélas ! s'écrie le poète , attendri pour son «.propre compte, hélas! quelle pesante aventure; combien elle esthor- « rible et dure, et quelle pesante destinée ! »
Aussitôt, parmi les Troyens, tout se disperse, toute résistance a cessé du même coup. Pas un seul ne; songe à lui-même. < Ce leur est beau « quon les tue ; chacun Tait peu de cas de sa vie. Ils jettent lances et « écus. La mort d Hector les a vaincus, et si bien tués et si découragés,
< ils sont si pleins d'angoisse et si désolés que la plupart sont tombés t sans vie au milieu de la plaine. Les Grecs les massacrent sans qu'ils
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« résistent, sans quMls essaient de délivrer aucun des leurs... Les Grecs « en tuent , en blessent tant qu'ils veulent. »
Il y a vraiment en tout ceci de la verve , de Taccent et du sentiment poétique. Et Tauteur est si bien partisan d'Hector, il est si bien habitué à s'associer à tous les sentiments des Troyens qu'il prend un plaisir singulier à venger leur héros. Au milieu du découragement universel, il amène Memnou, qui s'élance sur Achille, qui lui porte de violents coups d'épée, le renverse de sa selle, et le poète le laisse tout sanglant, battu, meurtri, se pâmant de douleur.
En tout ceci , Achille est évidemment sacrifié au héros troyen. Du reste, l'exemple avait été donné à Benoit par ses auteurs. Dictys, tout favorable qu'il est aux Grecs , avait singulièrement rabaissé la victoire d'Achille. Il allait attendre timidement Hector dans une embuscade ; il le surprenait au passage d'un fleuve lorsqu'il allait au-devant de Penthésilée, et le frappait ainsi sans grand danger (Dictys, liv, 111, ch. xu). Le narrateur laissait entendre qu'on avait des doutes sur la loyauté d'Achille. Les Grecs, le voyant en conversation avec un messager troyen, soupçonnaient une trahison et l'épiaient. Darès ne prend pas , il est vrai , parti contre lui comme le fera bientôt Benoit. Son combat contre Hector est ici tout-à-fait loyal. « Hector Ta frappé à la cuisse ; Achille « blessé se mit à le poursuivre avec plus de fureur et ne s'arrêta pas qu'il
< ne l'eût tué (Y. Darès, ch. xxiv). » Cependant, il se joint à quelques-uns de ses exploits des circonstances qui en diminuent singulièrement la gloire. S'il vient à bout de Troilus , c' est avec l'aide de ses soldats. < Il
< exhorte les Myrmidons à se jeter hardiment sur lui. Le cheval de « Troïlus blessé tombe et le renverse, embarrassé dans les rênes. Achille « survient en toute hâte et le tue (Y. Darès, ch. xxxiii). »
l)arès , en outre , a perdu toul-à-fait le sens de l'épopée antique. Son héros n'est plus l'objet d'une faveur spéciale des dieux ; il n'est plus invulnérable. A chaque instant, nous lisons qu'Achille revient blessé du combat. Il est blessé par Hector, blessé par Memnon, blessé par Troïlus ; il reste de longs jours cloué sur un lit de douleur. Benoit s'empare de ces détails et les aggrave ; il se plait à mettre en relief toutes ces mésaventures d'Achille.
Cependant, quand il n'est pas en face d'Hector, il le traite encore avec
faoooeur, et trace parfois de lui un assez fier portrait. Il nous le montre luttant seul vaillamment contre une foule. Énée, Troîlus et plus de cinquante chevaliers se sont jetés sur lui et Tassaillent de toutes parts. Mais, nous dit le poète , ni sanglier , ni lion , ni léopard ne se défend comme il fait. On ne saurait vous redire la moitié seulement de sa prouesse : il tue les uns , il blesse les autres. Ils connurent bien ce jour-là et son courage et sa valeur. Nul n'aurait pensé qu'un seul homme pût avoir défense comme il eut. > Ses armes sont faussées en sept endroits, son écu est tout taillé en pièces, < ainsi que son heaume à or vergé : par les lacs pendent les quartiers. Il n'a pas le corps entier , le sang lui jaillit par mainte blessure ; il allait périr enfin s'il n'était secouru. > Achille ailleurs dira, en parlant de lui-même : Il n'y a pas une place en mon écu qui ne soit rompue et percée à jour (1). • Il est toujours prôt à payer de sa personne. Quand Hector ui propose de vider en combat singulier la querelle des deux peuples , accepte l'offre avec ardeur ; ce sont les Grecs qui s'y opposent Le poète nous peint en une image vraiment antique la terreur qu'il inspire : Les Troyens fuient épouvantés devant lui ; ils fuient de sa voie comme le cerf devant les chiens : il n'en reste aucun en dehors des remparts qui ne soit sûr de la mort. » Enfin , nous le voyons dans le conseil des Grecs écouté avec une attention profonde ; « car il était craint et c redouté, et tenu en haute estime. • Cependant , nous venons de voir comment, selon Benoît, il triomphe de ses plus redoutables adversaires ; et quand l'amour se sera emparé de lui, le poète nous le montrera tout prêt à trahir les Grecs pour satisfaire sa passion. Cette passion même , dont nous allons parler plus longuement tout à l'heure, est une altération dernière du caractère homérique. Dans toutes ces peintures , Achille ressemble aussi peu au héros de V Iliade qu'au jeune et brillant héros de Ylphigénie de Racine.
Un dernier hommage rendu par Benoît à Hector, après la désolation des Troyens, c'est la joie sans borne des Grecs en apprenant sa mort, c Ils ne prisent pas un denier les pertes énormes qu'ils ont faites.
(1) V. Rom* de Troie, y. 18000. « En mon esco n*a pas on dor », dit le poète. Dor est une sorte de mesure. V. Ducange, Gtoês., au mot domuê. Le mot se retrouye dans le Romam de TVoù, au Ters S8f SA» et dans la Chronique des Dues au y. 28880.
« puisqu'ils sont délivrés de leur mortel ennemi. Ils sont convaincus qu*H oc ne saurait plus leur arriver ni peur ni mal. »
On peut dire que c'est à Benoît qu'appartient Thonneur^de cette espèce d'apothéose d'Hector. Dans Dictys, la transformation n*était pas encore commencée. 11 Tuyait devant Achille ; ce n'était pas lui, mais Sarpédon qui tuait Patrocle. Darès, tout troyen qu'il prétendait être, ne lui avait pas fait cette place exceptionnelle. Dans ses portraits, il ne lui avait donné que trois lignes à peine et ne l'avait pas détaché du reste de la galerie , comme l'a fait le vieux trouvère. Dans le roman latin , je ne ne trouve guère qu'un trait qui ait pu inspirer notre poète, c'est celui-ci : 0 unde Hector recedebat, ibi Trojani fugabantur; » mais il ne ressort pas sur le fond du récit. Une page plus loin, Âgamemnon excite les Grecs à s'attacher surtout à lui:' « ut maxime Hectorem persequantur. > La liste des chefs tués par lui est la plus longue ; mais nulle part , le faux Darès ne travaille à le mettre en relief, à lui donner cette grandeur particulière que lui assigne Benoit. C'est probablement de la lecture de Virgile, au temps où il composait VEneas, qu'il aura rapporté cette impression première et cette direction d'idées. C'est dans le IP livre de VÉnéide qu'il aura d'abord appris à s'attendrir sur lui. Comme le moyenâge connaît bien mieux Virgile qu'Homère, les admirations devaient être ainsi renversées , et le vaincn de V Iliade prendre la première place. Le sentiment patriotique aura fait le reste ; puisque les nations d'Occident prétendaient descendre des Troyens, le poète devait donner à ceux-ci le beau rôle , exalter leur héros et lui faire une triomphante défaite.
Benoit, du reste, ne s'est pas contenté de faire d'Hector le plus vaillant des guerriers. Il connaît et remplit tous les devoirs d'un bon chef; il est attentif à veiller sur les siens, il accourt à temps pour les tirer da péril, et son humanité est égale à sa vaillance. Au retour de la bataille, avant même de se désarmer, son premier soin est < de monter et des- « cendre par les hôtels , pour reconforter les blessés et pour dire et « commander qu'x)n les fasse bien servir et qu'on ne leur refuse rien de c ce qui leur plaît ou leur est nécessaire » ; alors seulement il va descendre t au grand palais. » Nous l'avons vu, pour ménager des existences, proposer à Achille un combat singulier. 11 n'est pas moins humain à l'égard de ses adversaires. Il prend le parti des prisonniers ; il vient en aide à Ënée pour sauver Thoas.
Aussi le poète s' est-il plu à dous le montrer Tobjet d'une tendresse et d'une vénération particulières de la part des femmes. Elles se pressent autour de lui ; elles sentent en lui une protection particulière. Et en récompense elles lui rendent un honneur exceptionnel. « Quand il descend au c grand palais, à Tépée recevoir et prendre il y eut assez de dames et de « pucelles, riches et preuses et sages et belles. Elles le désarment voc lontiers ; elles seules le font ; jamais sergent ni écuyer ne le touche. • Elles se pressent toutes autour du lit où il est étendu blessé » ; elles le • veillent la nuit et le jour , Hélène avec les autres ; c'est elle-même « qui panse ses plaies, Hélène au franc cœur, qui moult Taime et honore
f et sert. »
Hector a toutes les vertus. Ce guerrier vaillant est le plus calme et le plus modéré des hommes. l\ n'est pas moins prudent; lui qui va faire si bon marché de sa vie, et à qui la guerre doit apporter une telle gloire , il essaie de détourner Priam de provoquer les Grecs. H voudrait se mesurer avec eux et venger Tinsultc faite à Laomédon ; mais il sent et montre tout le danger et toute la témérité de Tentreprise ; il supplie ses concitoyens de ne point s'engager légèrement dans une affaire dont ils seront les victimes. En toute rencontre il donne de sages conseils ; et cependant, aussi modeste que sage , il est toujours prêt à sacrifier son opinion à celle de la majorité. Cette modestie se retrouve en toute occasion. Aux outrages, aux violences d'Achille il répond simplement, en souriant, et quand il s'est laissé, aller à rendre menaces pour menaces , tout à coup , revenant à lui-môme et craignant de paraître présomptueux, t j'ai dit là une vilainie ; se vanter est grand
c folie. J'ai ouï dire et raconter que nul franc homme ne peut monter en
c grand prix par trop menacer. » H n'est violent enfin que pour sa femme. On voit quelle métamorphose ont subie les deux personnages les plus fameux de V Iliade. Il serait trop long de poursuivre cette comparaison à propos de tous ceux qui figurent dans les deux poèmes ; je voudrais seulement indiquer rapidement quelques traits. Je ne veux pas m'arrèter à Agamemnon que le poète nous a peint « membru à
c grand'merveille , le teint blanc , les cheveux plus blancs que neige . c neigée, ne se pressant pas de parler , ^ il était trop sage pour cela ,
t rude à la fatigue , noble, riche d'avoir et gracieux , • ni à Ménélas
qui ne joue qu'un rôle médiocre et que Fauteur a représenté sous des traits un peu communs; sa situation dans le poème a influé sur la description physique. Mais les Âjax, par exemple, n'ont rien à démêler avec leurs homonymes antiques. L'un nous est décrit comme c trèsc curieux de sa parure , toujours vêtu richement , preux et sQr en « bataille , mais léger en paroles et se jouant moult volontiers. > L'autre , qu'il appelle Thelamon Âjax , était homme de grande valeur. Il y avait en lui « moult bon chasseur : en sa jeunesse il avait composé c mainte poésie, en tous biens il avait grand renom. IL avait la che-^ <x velure noire et frisée. Il était de grande simplicité; mais contre c l'ennemi il avait le cœur cruel et hardi. Ni en bataille, ni en tournoi, c il n'eût porté foi à nul homme. Sous le ciel il n'y avait tel chevalier, c ni qui se vantât moins de ses exploits après manger, i
C'est aussi ailleurs que dans V Iliade que l'auteur du Roman de Troie a pris le portrait du vieux Priam. c Priam fut merveilleusement beau t et long et grand. Il avait le nez , la bouche et le visage réguliers et c bien dessinés. Il avait la parole quelque peu cassée , la voix cepent dant agréable , douce et basse. Il était chevalier parfait et le matin c mangeait volontiers. Jamais aucun jour on ne le vit s'étounçr, et « jamais il n'aima les langues méchantes. Il était tout-à-fait bon justi- « cier et de parole loyale. Il aimait à entendre contes, fables, chansons c et instruments et chants nouveaux ; il s'y délectait et honorait beau- « coup les chevaliers. >
Benoit n'a point oublié le fils [d'Anchise ; mais celui-ci n'a que médiocrement à se louer de lui. Le poète nous le montre t gros et petit , « sage en faits et en paroles. Il savait bien haranguer les honmies et c chercher et poursuivre son avantage. Il était à merveille beau parleur, c et en justice doux conseiller. Il y avait en lui force sapience, vigueur, c révérence et vertu. Il avait les yeux vifs, la mine joyeuse. Il fut roux « de barbe et de cheveux (sans doute parce qu'on lui réserve le rôle « de Judas] ; il était plein de prouesse et convoitait fort richesse. »
Il serait aussi difficile de reconnaître ici le héros de V Odyssée; et à ce propos, il n'est pas sans intérêt de voir comment le moyen-âge comprend et apprécie le rusé Ulysse , ce type si éminemment grec dont Homère avait voulu faire l'idéal de la 'sagesse. Ce qui, chez le poète
antique, était adresse et habileté est devenu complet mensonge dans un temps naïf qui appelle les choses par leur nom, et chez le poète de Tâge chevaleresque , amoureux de loyauté , et par là même peu disposé à admirer les finesses de cet autre temps, t Ulixes , nous dit Benoît , surc montait tous les Grecs. Il n'était ni trop grand ni trop petit, mais garni c de grand sens. Il était à merveille grand parleur ; mais en dix mille c chevaliers, il n'y en avait un qui Tût aussi tricheur j ni un non plus qui c fût si beau menteur : de sa bouche sortaient grandes hâbleries, « granz « gabeiz »; mais il était large (généreux) et courtois (v. 5183-5192). • Nous avons signalé une autre addition faite par le Roman de Troie comme par VEneas aux épopées antiques ; ce sont des peintures d'amour, images fidèles de Tâge féodal. C'est, en effet, un des grands caractères du XIP et du XIIP siècle que cette universelle glorification de l'amour. On y aurait pu chanter , comme dans Euripide : < Amour , roi du monde. » Dans l'ordre religieux aussi bien que dans la société laïque, chez saint François d'Assise et les Mystiques , comme chez les troubadours et les trouvères , l'amour éclate , s'épanche et triomphe. Il en sort toute une poésie. Le moyen-âge met l'amour partout ; il le mêle à la vie de tous les grands hommes de l'antiquité. Il ne s*attaque pas seulement aux princes et aux rois , comme dans la tragédie du XYIP siècle ; les plus savants docteurs, ceux qu'on regarde comme les représentants par excellence , les types mêmes du savoir , ne sauraient y échapper : on dirait quelque souvenir d*Abailard. Rien n'est plus fameux aux XII^ et XIIP siècles que les mésaventures amoureuses d'Aristote , d'Hippocrate et de Virgile (1). Le moyen-âge s'est plu à mettre en leur personne la philosophie , la poésie , la médecine , la science en toutes ses formes ,
(i) Jean de Mehun répète la même accusation :
Luiure e»t un péchié que, qui •*! les»e vitre James jusqu'à U mort à peine s'en délivre.
Virgile et Aristote eo furent ja si yvre
Que petit leur valurent leur engin et leur livre«
Au XVI* siècle, on citera Virgile parmi les grands hommes qui n'ont pas su résister à l'amour :
L'homme fort rendra faihle et débile :
De ce tesmoina sont escrita en malnta li«ox
S«nson, David, Salomon et Virgile,
Le dernier vers semble un souvenir direct de Benoit ; on le retrouvera textuellement tout à Theure* ^Ivius i£neas , dans son petit roman De Eunalo ei Lucretia, iàhkt fait dire à un de ses personnages.
SOUS les pieds de la femme. En vain les biographes de Virgile nous ont-ils parlé de la pureté de ses mœurs et nous ont-ils dit quMl avait été surnommé la Vierge ; il faut quMl subisse la loi commune. Selon le moyen-âge , le chaste et doux poète a été toute sa vie Tesclave dés femmes, et il meurt par elles. C'est en ce point surtout que Benoît s'est plu à amplifier son texte ; c'est là sa grande originalité , originalité qui doit lui demeurer entière. Je ne vois pas , en eflTet , où est la nécessité de ne reconnaître dans son œuvre qu^une maussade et maladroite imitation de Chrétien de Troyes. Poètes de cour et contemporains (1 ) , ils ont été portés tous deux par ce grand courant amoureux qui a été l'âme du moyen-âge. Chacun d'eux a traduit à sa façon un sentiment qu'ils ne créaient ni l'un ni l'autre. S'il est des points sur lesquels ils se ressemblent, par exemple quand ils vantent à l'envi la puissance irrésistible de Tamour , la peinture même de cet amour a chez les deux poètes des caractères différents. Dans Benoît , nous ne retrouvons pas l'inspiration des romans de la Table-Bonde, mais quelque chose d'intermédiaire entre ceux-ci et la Chanson de Geste dans sa forme première, dans sa sévérité native. L'amour, dans les récits de Chrétien de Troyes. est un mélange de la conception galloise du rôle des femmes, de certains souvenirs d'Ovide, du raffinement littéraire , de l'élégance sociale des troubadours et des cours d'amour ; joignez à cela l'esprit champenois, esprit facile, ouvert, communicatif, quelque peu féminin, artiste et voluptueux, l'imagination champenoise aimable et riante, et naturellement amoureuse, et songeant volontiers de l'Orient. Si Chrétien de Troyes a été l'un des interprètes les plus complets de cette inspiration, une comtesse de Champagne s'intéressait à ses travaux (2) , une comtesse de Champagne figure parmi les légistes de cette étrange juridiction des cours d'amour. C'est en Cham-
pariant de la puissance de Tambur : c Aspice poètes: Vilnius per ftuiem tractus ad mediam tarriin pependit, dum se mulierculs sperat usorum amplexibus..... » Il ajoute : c Aristotelem tanquam equam molier ascendit, frsno coercuit et calcaribus pupugit. »
(i) Chrétien de Troyes, selon VBistoire littéraire, t XV, est mort entre H95 et 1198, selon d'antres en 1191.
(2) Femme de Beaudoin IX, comte de Flandre. M. Micbelet parle, dans son Histoire de France, de « cette excellente femille des comtes de Blois et de Champagne, qui, à cette même époque, encourageait « les communes commerçantes, divisait à Troyes la Sehieen canaux et protégeait également saint Bernard 9 et Abailard, Hbres penseurs et poètes. »
pagne qu'est né Thibaut (IJ, le trouvère couronné, le prince des cliansonniers du moyen-âge, vrai prince d*amour, mené en laisse par Blanche de Castille , perdant gaîment pour elle ses provinces. C'est le pays de La Fontaine et de Maucroix. Le génie normand, avant tout positir, sensé et viril, avait peu de goQt pour ces délicatesses et ces recherches (2). La peinture de l'amour dans Benoît est beaucoup moins rafQuée et bien moins compliquée que dans Chrétien de Troyes. Ce n'est pas cette absorption de l'âme tout entière par la passion , cette suppression de toute volonté, cette abdication complète entre les mains de la femme aimée. L'une des métaphores banales et ridicules de la poésie sortie de là au début du XYII* siècle consiste à comparer la femme à un soleil , à un astre ; appliquée aux héros de la Table-Ronde elle n'est que littéralement juste. En l'absence de l'objet aimé, leur âme est dans une nuit profonde, absolue ; ils n'y voient plus, ils n'agissent plus, ils n'existent plus. Nonseulement, le chevalier perd toute volonté, il perd même le courage, le sentiment de l'honneur, tout ce qui fait de lui un chevalier. Tristan, prêt à mourir, a toute la faiblesse et toute la sensibilité nerveuse d'un héros de roman moderne ; il pleure, il confesse qu'il est vaincu. Lancelot, dans un tournoi, ne voit plus Genevièvre ; lui qui jusque-là n'a reculé devant aucun danger est tout prêt à fuir. On ne trouve rien de semblable dans le Roman de Troie. L'amour n'y est point une religion, ni une science, ni une philosophie ; on n'y trouve pas de théorie amoureuse, point d'idéale conception. Il y est bien plus humain, plus naïf, bien plus près de la nature. Un autre trait qui distingue tout-à-fait le Roman de Troie des romans de la Table-Ronde, c'est que le poète y est bien moins favorable à l'amour. Dans le roman de la Table-Ronde on le divinise ; là, comme dans le roman du XYII' siècle , comme dans le roman en France il y a vingt ans, il est l'apanage des belles âmes, des cœurs chauds et richement doues. Ici le poète en montre surtout les dang;jers, les souffrances et les misères. L'amour emporte Médée, et, dès le premier jour, lui fait
(1) < Le fameux Thibault, le trouvère , dit Bf. Michelet , qui fit peindre ses vers à la reine Blanche « dans son palais de Provins , au milieu de roses transpls^tées fie Jéricha •
(3) Il a fallu un étrange parti-pris de patriotisme pour vouloir reconnaître en maître Wace l'initiateur de la France à la légende arthurienne. 11 a pu en citer quelques faits; il n'en a pas recueilli Tesprit. 11 n'y a rien , au contraire, qui soit plus antipathique à sa nature.
oublier toute pudeur. Avec Paris, il amène la ruioe de Troie. Avec Briséida , il est synonyme de perfidie et de trahison ; Troïlus ne Ta connu que pour être désolé et sacrifié. L*amour torture Achille et fait du plus vaillant des Grecs un traitre à son pays ; il le conduit à sa perte et dans les embûches de ses ennemis. Diomède qui nous représente Tamour heureux, Tamour conquérant, subira d'abord de longues tortures et paiera ses triomphes par de nombreuses tribulations. Polyxène elle-même sera malheureuse par Tamour, bien que cet amour soit légitime et autorisé par sa mère. Elle ne verra pas son hymen se conclure ; son fiancé périra pour elle, entraîné en son nom , sans qu'elle le sache , dans un piège , et elle mpurra immolée à son souvenir.
Mais si Tintention du poète semble une , les peintures qu'il a faites de cette passion et de ses effets sont des plus diverses ; elles lui ont fourni quatre grands développements , quatre histoires d'amour : celles de Jason et de Médée, de Paris et d'Hélène, de Troïlus et de Briséida, d'Achille et de Polyxène* Trois de ces récits étaient seulement indiqués par Darès ; le quatrième , la peinture des amours troublés de Troïlus et de Briséida, appartient tout entière au vieux trouvère.
Le poète dans ces divers récits s'est attaché à montrer toutes les formes et toutes les variétés de la passion. Médée nous en représente les emportements, les entraînements physiques avec toute la naïveté, toute la soudaineté matérielle , toute la brusquerie , on pourrait dire toute la brutalité d'une époque encore à demi barbare. Achille et Diomède nous montrent les tourments de l'amour. Briséida nous représente surtout la coquetterie , ses grâces , son manège, ses déceptions ; elle est aussi légère que charmante. Avec Polyxène nous trouvons l'amour pur, l'amour chaste et digne , Tamour contenu , tel qu'il peut être dans un cœur de noble jeune fille qui sait ce qu'elle doit de réserve et de retenue à son nom et à son rang.
Il est à remarquer qu'en ces récits du poète il manque un personnage dont nous ne saurions regretter l'absence , mais sans lequel plus tard il ne pourra exister une histoire amoureuse , qui y aura sa place marquée et son rôle essentiel» Il s'appellera le confident (1) dans la
(i) On ne saurait doimer , dans le Roman de Troie, ce nom à Tami d* Achille qui ?a demander pour lui à Hécube la main de Poljiène, et du reste ne joue aucun ritfe.
tragédie du XVIIe siècle : dans Boccace et Shakespeare , il se nomme Pandarus ; il pourrait s^appeler le complaisant et quelque chose de plus. 11 existait déjà avant eux dans le roman de la Table-Ronde ; c*est Galehaut dans l'histoire de Lanceloi.
Ces peintures diverses de Benoit sont habilement et largement ordonnées par lui, adroitement mêlées à la composition générale du poème, pour en soutenir et en varier Tin térè t. Elles se combinent avec le récit des grandes prouesses. Médée se montre au début de son poème. Plus loin , quand Troie a été détruite une première fois et rebâtie , quand la guerre se prépare , nous entrevoyons Paris et Hélène. La grande guerre s'engage : le poète en décrit avec une grande ampleur et une richesse extrême de détails les premières rencontres ; nous avons vu les héros à Fceuvre. Briséida apparaît alors à la faveur d'une longue trêve, entre les premiers exploits d'Hector et le combat oii il doit périr; elle se montre de temps en temps quand Tintérêt guerrier est suspendu. Enfin , la peinture des agitations amoureuses d'Achille alterne avec le récit de ses exploits.
Le récit de la passion d'Achille pour Polyxène semble surtout dans la pensée du poète destiné à nous Taire voir les eflets de l'amour et à en exalter la puissance. Déjà il avait essayé quelque chose de semblable dans l'histoire de Diomède (V. Roman de Troie, v. 14927). \\ avait dit son irrésistible pouvoir. W avait peint ses inquiétudes, la perpétuelle instabilité de l'âme qu'il possède , l'abaissement , l'inutilité des prières, la fierté de celles à qui on les adresse augmentée par elles, ce trouble d'esprit qui fait que Ton dit ce qui est inutile, qu'on tait ce qui serait le plus profitable à dire, etc. Il reprend ici le thème avec plus d'abondance et plus de détails. Achille est digne d'être le héros d'une telle histoire ; « il fut de grande beauté , nous dit l'auteur ; jamais eu nulle i'- royauté on ne vit meilleur chevalier. W avait les yeux hardis et fiers , « les cheveux longs et aubornes ; il n'était pas pensif ni morne , il avait « la physionomie gaie et joyeuse et courroucée en face de l'ennemi , il « était généreux et dépensier , et fort aimé de chevaliei^s. Il avait grand c renom à porter les armes ; en nulle terre il n'eut son égal , fors le « seul Hector (v. 5137). ^ Le martyre d'Achille nous est peint dans line série de monologues :
le vieux irouvère emploie déjà volontiers cette forme qui sera si chère à la tragédie classique ; et , comme elle , il nous y montre le héros s'aualysant lui-même, étudiant avec soin, avec finesse même, ses sentiments divers, t En France , a dit très-justement M. Saînt-Marc n Girardin , il ne suffit pas aux sentiments d'agir , il Tant aussi quMls « s'expriment, et Tamour chez nous n'est pas seulement une passion , « c'est aussi une conversation. >
Il en est ainsi dès le XIP siècle. Le monologue tragique se ptatt surtout à mettre en relief deux sentiments plus forts que les autres , entre lesquels le héros hésite , ballotté sans cesse de l'un à l'autre. C'est Rodrigue entre son père et Chimène, entre le devoir et l'amour ; c'est Auguste entre le pardon et la soif de vengeance ; c*est Polyeucte entre Pauline et sa foi nouvelle. Telle est la situation , telles sont les angoisses d'Achille; semblables sont les analyses qu'il fait de sa position et de ses sentiments; ainsi il est partagé et ballotté entre l'espérance et la crainte, entre l'amour qui le pousse vers Polyxène et la raison qui lui montre la folie de sa passion. La tragédie du XYIP siècle ne nous peindrait pas autrement le héros grec , sa défaite à la vue de la jeune fille , ses agitations, ses luttes avec lui-même. C'est là un genre de développement qui appartient à Benoît seul , à lui revient tout le mérite de ces essais de peinture morale et d'analyse. Darès ne disait que deux mots : t Achille les rencontre et contemple Polyxène , il y attache sa pensée, et commence à l'aimer violemment. Alors, poussé par la passion, il commence à consumer dans l'amour une vie odieuse. »
Achille , dans le Roman de Troie , est demeuré immobile tant que la jeune fille est restée dans le temple, t II change de couleur, il l'a souvent c pâle, après vermeille. > Cependant, il n'a pas encore bien conscience de son mal. c A lui-même il se demande ce que peut être ce qu'il sent , « souvent il froidit et puis s*éprend. » Pour rien au monde il n'eût voulu s'éloigner tant qu'il a pu la contempler ; quand enfin elle a disparu , il se retire à son tour, pensif et morne. Le poète suit avec complaisance le progrès du mal, l'état du héros, tout son être changé et transformé. 11 est tellement absorbé par cette pensée unique qu'il n'entend plus rien ; il cherche la solitude ; malade , fatigué , il s'enferme dans sa tente , il éloigne ses amis les plus chers et les plus familiers , et il s'abandonne
tout entier à sa douleur et à ses plaintes. Il se représente tous les motirs qu*a Polyxène de le haïr..., elle est la fille de ses ennemis, il a tué ses frères , il a juré de détruire sa patrie. Puis il songe à toutes les espérances quMl peut caresser (V. Romande Troie, 17606-17719). Il passe tour à tour par les sentiments les plus divers , il va du désespoir aux rêves les plus séduisants.
L'érudition et le bel esprit (car nous en sommes déjà au bel esprit) , se mêlent à Texpression naïve de ses agitations. Achille se compare à Narcisse ; comme lui il poursuit une ombre qui doit lui échapper toujours , comme lui il est amoureux de sa perte, et il ne lui reste plus qu'à mourir désespéré. Puis, cédant à une nouvelle impulsion et Tamour reprenant le dessus , il se dit que l'homme de cœur ne doit jamais s'abandonner ; il se demande pourquoi il ne tenterait pas une chance dernière de salut. Il envoie donc un de ses plus fidèles amis essayer de désarmer les justes ressentiments d'Hécube et demander la main de sa fille : en échange il se séparera des Grecs , et ceux-ci seront forcés d'abandonner le siège. Et pendant l'absence de son messager , Achille continue à gémhr, il maudit cet amour qui lui ôte le courage et l'honneur ; il maudit sa folie, etc.
Remarquons en passant quMci comme dans le reste de ce récit , et Benoit en ce point ressemble à Chrétien de Troyes, il n'est pas seulement question de l'amour sentiment , mais d'amour , une sorte de puissance mystérieuse , de demi-divinité , de l'amour personnifié. Et nous voyous à ce propos combien le goût des personnifications abstraites qui, plus tard, et surtout au XVIII* siècle, conduira à l'allégorie et à ses abus, a été de tout temps naturel et familier à l'esprit français. C'est le fait de la scolastique, de ces ardents débats des réalistes et des nominaux ; mais l'immense développement et le long triomphe de la scolastique en France tenaient eux-mêmes à une tendance originelle de l'esprit national. Le ofiot d'amour dans notre poète est pris tour à tour dans les deux sens que nous venons d'indiquer. Tantôt il nous représente Achille, à la vue de Polyxène, « de son amour travaillé... Amour lui montre de ses tours, « Amour lui a chargé tel fardeau qui moult est lourd à soutenir (v. 17599). > Parfois, il met aux prises deux abstractions : t Bien se sont rencontrés en lui Amour et Méfait. Bientôt Amour a fait plier Orgueil ; Force, Vertu,
ni Hardiesse ne lui vaut contre Amour néant (i). » Souvent il emploie le mot sans paraître se mettre trop eu peine de distinguer .entre les acceptions et les valeurs diverses quMl lui donne. C'est une sorte de puissance supérieure (2), d*un ordre mal défini; Achille nous dira : « Qu'en « puis-je mais si perds le sens? Contre amour je ne vois nulle ressource. Il t n'est moyen de lutter, etc. (v. 18025). » Et pour excuser sa faiblesse, il se donne à lui-même d'illustres exemples que, avec une érudition qui a droit de nous Taire sourire , il va chercher dans la Bible : c Qui « est-ce qui contre Amour est sage? Ce ne fut pas Fortis (ou For- « tins) Samson, ni David le roi, ni Salomon, celui-là qui de sagesse fut « souverain sur tous les antres humains (v. 18020). » Dans d'autres passages, on reconnaît à ne pouvoir s'y tromper le dieu antique; il a gardé ses attributs d'autrefois. « Amour à lui a trait (tiré) de près > , nous dit le poète (v. 18000). C'est un souverain puissant qui a des milliers de sujets ; c'est lui-même qui nous le dit (v. 17998) : ailleurs, il est question de sa « mesnie » , sa troupe. On lui adresse des prières : « Pour Dieu, je le
« prie qu'il me secoure comme il le faisait à nos ancêtres ; qu'en moi
« il ne perde sa coutume. Que celui-là qui est seigneur du monde entier • me donne la douceur... qu'il donne aux autres (v. 18070). » L'auteur nous peint sa tyrannie capricieuse (v. 17980) ! Il nous décrit les souffrances et les misères et les agitations incessantes de ceux qui aiment (v. 17982). « C'est, ajoute-t-il, le Service et la rente qu'Amour promet < maintes fois à ceux qui sont de sa bande, i C'est un maître jaloux et
(4) Dans le même temps, iiSht Jean de Hauteville ou Auville, auteur de VArchitrenius, trace le portrait de Cupidon,
(2) Tout ceci , du reste , se trouyait déjà tout au moins en germe dans VEneas, Cupido ^ le « frère charnel du héros > ( je suis son frère, il est le mien , dit ailleurs VEneas ; de lui me de?rait yenir tout bien), tenai^ une grande place dans le poème. Seul entre les dieux du paganisme, il semblait avoir gardé sa divinité. On proclame à chaque instant son influence. « Le dieu d'amour qui m*a conquise » , dit Lavine. Là comme dans le Roman de Trote, il traîne à sa suite tout un peuple, toute une armée, où il enrôle sans cesse de nouvelles recrues. C'est un adversaire irrésistible.
Quel défense a encontre Amor ? Qui se paisse vers lui tenir
N*i valent pas casUsl ne tor , Ne son assalt longes sofrir.
Ne hait palais ne hait fossé ; Parmi set murs trairait son dart
Sot ciel n*a celé fermeté Et naverroit de Tautre pari (P* 41) .
V. plus loin dans notre analyse de VEneas, le récit des amours du héros et de Lavine.
qui se plait à tourmenter ses victimes et qui les raille. Quand Achille , attendri par les supplications des Grecs, a envoyé ses hommes à la bataille, et que, privés de leur chef, ils ont rudement souflert, Amour se plaft avec une joie maligne à lui montrer qu'il n'a su servir ni sa passion, ni son devoir. Le poète lui a prêté tout un long discours qui ne manque pas d'une certaine grâce piquante et coquette, et qui fait tout-àfait songer à la plus galante mythologie du XYIll* siècle. « Que veux-tu « faire , lui dit-il ; espères-tu arriver ainsi à posséder Polyxène , ton c amie ? Ce n'est pas de cette façon que me servent mes sujets et ceux « qui m'aiment. Tu as fait voir hautement que tu me veux abandonner. « Tu connais peu mes secrets ; je t'avais mis au service de celle qui t est la resplendeur même de beauté, le miroir des autres dames ; et tu c as enfreint ma loi ! Tu n'aurais pas dû envoyer tes Mirmidonais à la
< bataille ; celle qui est plus blanche que neige s'en est fortement « plainte à moi. Cet acte sera payé par toi ; elle en aura justice à son c plaisir. Tu l'expieras chèrement,; rude en sera la pénitence. Par sa t beauté et son image je crois bien qu'il te conviendra mourir. Tu ne € veux pas me servir comme il convient, avec gentilles réponses et belles c paroles être toujours prêt à faire mon commandement, à toute gent être « généreux, et franc, et simple, et doux, et honorer par dessus tout ceux
< qui sont à moi ; tels sont ceux qui suivent ma bannière. C'est à ceux-là « que j'ai octroyé ma joie ; ceux-là savent de quelle douceur je suis après c la grande douleur. Mais tu es loin de me connaître, moi ni mes faveurs. « Je ne suis pas de ceux que Ton peut combattre en face ; mais il faut « prier humblement, et tout laisser, et tout abandonner pour accomplir t ma volonté. Rappelle-toi ce que tu attends. Ton amie n'est-elle pas « là dedans, ne lui as-tu pas tué ses frères? Tu lui as fait dommage et « tort. N'avais-tu pas promis à la reine au cœur vaillant que jamais tu t ne leur ferais la guerre ni aucun mal? N'as-tu pas rompu la convention <r et manqué à ta promesse quand tu as envoyé tes gens pour leur faii'e « dommage ? Mais il me semble qu'ils se sont terriblement bien défendus ; t de cent il n'en est pas revenu un seul. Sais-tu bien comment tu as c travaillé ? Tu t'es fait un triple tort ; tu perds tes hommes ; il me « semble que tu n'as ni prix ni honneur quand ils vont ainsi sans toi à € la bataille ; tu perds ton prix et ta valeur, et tu perds ton amie et
BEISOIT D£ SA1NT£-M0R£
ifi
« ton amour. Tu mourras et tu n'auras d'elle uul secours Je veux
« qu'elle se repaisse de tes tourments, qu'elle fasse sa volonté de te faire t mourir, de te tourmenter, qu'elle t'ôte le boire et le manger, le somt liieil, le repos et la joie, sans espérance, sans consolation ; désormais, « je ferai en sorte qu'elle te tienne et te torture en ses lacs. • {Rom. de Troie, v. 20692-20762).
Achille , en effet , est la proie de l'amour. 11 voudrait aller au secours de ses fidèles serviteurs qui meurent sans lui et par son abandon ; « mais c Amour le lui défend. Amour a si bien fondu sur lui qu'il n'ose y porter « le pied. Aimer lui ravit et promesse, et sens, et hardiesse, et valeur, c 11 sent une terrible angoisse en son cœur ; il n'est en rien maître de <( lui-même. Amour le tient pris eu sa glu , si bien qu'il ne lui laisse « secourir ses gens qu'il voit massacrer et trancher en pièces (v. 20850). i De tous les chefs grecs , en effet , c'est lui qui a perdu le plus de ses hommes (v. 21580). 11 faut que l'ennemi arrive jusqu'à ses tentes pour que , oubliant tout, « amie et amour » , ivre de colère , il saisisse ses armes et coure au combat (v. Rom., y. 21070). Cruellement blessé par Troîlus, il le tuera ; mais , malgré cette fatale victoire , il ne cessera pas d'appartenir à Polyxène.
Je ne veux pas pousser plus loin cette analyse : on a reconnu, et c'est tout ce que je voulais montrer, le héros classique, le héros amoureux , tel que nous l'offrira Ja tragédie cinq cents ans plus tard.
Du moment où le poète peignait l'amour , il devait faire et il a fait dans son livre une large place aux femmes. Celle qu'on est tenté d'y chercher tout d*abord y tient moins de place que toute autre. Elle est bien encore ici « de toutes beautés la fleur , de toutes dames la plus belle. Jamais, ajoute le poète, il ne naquit en ce monde dame si belle ni si blonde ; de toutes fut la souveraine : comme la couleur d'écarlâte (graine) est plus belle que nulle autre , et tout ainsi comme la rose en beauté surmonte toute chose, au dire de Darès qui nous conte cette histoire, Hélène surmontait en beauté toute chose qui naquit humaine » (V. son portrait. Roman de Troie, v. 5099-5120). Il Ta peinte de couleurs plus poétiques encore dans cette scène où les dames sur les murs se montrent « les mieux faisants de la journée i (v. 10530). Enfin dans une autre partie de son poème il lui a rendu
ET LE ROMA^î DE TROIE. 281
un autre et plus Trappaut hommage. A son retour, la Grèce tout entière
se presse sur ses pas. « On veut voir celle par qui le monde a souffert
« tant de peines, par qui la Grèce est appauvrie de tant de bonne
« chevalerie, pour qui grands et petits sont morts, vaincus et mis en
€ pièces, pour qui les royaumes ont été dévastés, Troie mise en
« flamme et renversée de fond en comble Ils la viennent regarder
* et contempler avec étonuement. Ils en tenaient d*étranges (fiers) « discours entr*eux par la gent menue. > Cependant, il semble que c'est seulement par respect pour la tradition que Benoît lui a gardé ce haut rang. Il n'y a pas trace chez lui d'émotion et d'enthousiasme personnels. Il semble plutôt enregistrer son histoire que songer à en faire lui-même un thème de développements poétiques. 11 abrège le récit de ses aventures , et il lui donne un autre caractère. Il ne s'est pas attaché à peindre en elle la grande séductrice et la grande coupable, la beauté irrésistible et fatale. On dirait qu'il a voulu surtout la faire touchante. II la peint aimable et bonne ; à la vue des batailles peureuse et pensive et tremblante (dotose) ; il l'appelle dame Hélène au franc cœur. Elle est, il est vrai , facile à la séduction ; attirés l'un vers l'autre par la réputation de leur beauté, Paris et elle se sont aimés dès la première entrevue. Elle n'est pas exempte de coquetterie ; quand Paris prend congé d'elle, on nous dit qu'elle sut bien en vérité que Paris la reviendrait voir. Elle est vite entraînée : le poète a décrit fort longuement l'attaque et la prise du temple ; pour la fille de Léda , • elle ne se fit « mie trop maltraiter (laidir) ; elle laissa bien voir qu'elle consentait. » Si sur le navire qui l'emmène à Troie • elle montre douleur et chagrin, « pleurant et durement se plaignant, et regrettant souvent son seigneur, « ses frères, sa fille et sa gent et ses amis et son lignage et son pays, sa « joie, son honneur, sa richesse et sa beauté et sa hautesse » , elle semble avant tout soucieuse de paraître s'associer à la douleur de ses compagnes d'esclavage ; et quand Paris a délivré celles-ci pour l'amour d'eye , elle fait entendre des paroles tout-à-fait résignées. « Sîre, fit-elle, si Dieu « l'eût permis, je ne voudrais pas qu'il en fût ainsi*; et quand je vois et « entends qu'il n'en saurait être autrement il nous conviendra de souflVir, « que nous le'veuillons ou non , votre plaisir. Or béni soit celui qui nous « fera du bien et nous portera honneur : il pourra trouver riche au-
« mône (v. 4707). .Bien sais, pour vrai quMl me conviendra consentir, « que je le veuille ou non, à faire tout votre plaisir, puisque je ne me « pourrais défendre ; c*est en vain que je voudrais échapper, i Elle semble en tout cela de bien facile composition ; mais le poète rachète ces entrafnemcnts en lui donnant la bonté ; elle a gagné tous les cœurs^utour d'elle ; Hécube et Priam Taiment comme si elle était leur fille.
Elle a pour Hector une vive tendresse. Elle court le voir et l'embrasser au rçlour de chaque bataille ; quand il est blessé t c'est elle qui pançe « ses plaies franchement et de bon gré. » Sa douleur , quand il a succombé , ne connaît pas de bornes ; elle s'arrache les cheveux , elle pousse des cris et des hurlements : « il n'y en a aucune qui en fasse tant , dit le poète, et ce lui fut moult bel. » Benoit semble avoir voulu lui obtenir le pardon de sa faute en l'entourant d'attendrissement. Elle ne parait guère que pour se désoler. Elle n'occupe la scène un peu longuement qu'au moment de la mort de Paris, gémissant sur la perte qu'elle a faite et surtout sur les maux qu'elle a causés elle-même , appelant à la vengeance toutes celles qu'elle a rendues veuves ou orphelines et maudissant sa destinée (v. 22845-22939). Sa douleur, son volontaire abaissement, son désesppir sont si touchants que les Troyens pleurent pour elle plus encore que pour Paris. Dans ses adieux à Paris et ses vœux pour être réunie à lui, il y a une franchise et une ingénuité de tendresse qui vont au cœur ; c'est bien la femme « au franc cœur > dont a parlé le poète, c'est celle qui s'est donnée tout entière, qui ne vit que pour son époux, qui ne peut exister sans lui (V. Ro7?î. de Troie, v. 22849-22939). « Sire Paris, beau doux ami, « que votre esprit ne se désole pas. Du mien qu'il accepte la compagnie l « Jà suis-je votre douce amie , celle qui pour vous perd le sens, etc. » (v. 22917).
Le personnage de Médée est plus accusé. Le poète semble avoir voulu peindre en elle les emportements de la "passion qui tout à coup éclate, envahit une âme et l'entraîne au plus complet oubli d'elle-même.
A propos de ces amours, je ne puis taire une réflexion qui s'est* bien souvent présentée à moi en lisant les poèmes du moyen-âge. C'est que, en dépit des histoires de parti pris qui veulent voir à cette date la réalisation de l'idéal chrétien, le christianisme a bien peu pénétré les âmes de la foule, qu'elles n'en comprennent ni n'en réalisent l'esprit : c'est que la chasteté.
la pudeur , les délicatesses, qui dous semblent à nous si bien Tessence même du christianisme, leur sont tout-à-fait étrangères : c'est que, chose singulière, Tépopée et le drame païens ont à cet égard sur ces œuvres d'auteurs chrétiens une incontestable supériorité. La barbarie originelle est là encore toute vivace. Il y a quelques âmes d'une pureté divine, comme celle de saint Bernard ; mais Tâme de la foule est restée brutale, violente ; elle n'a que des appétits. L'observation est à mes yeux des plus importantes ; car d'un côté elle est toute à la gloire des grands hommes du moyen-âge : elle nous montre quelle était la puissance de leur élan , de quelles ténèbres et de quelle bassesse ils sortaient, comme ils étaient loin et au-dessus de la foule; et d'un autre côté elle prouve la logique profonde des choses humaines, et comme l'état politique d'un peuple est la résultante nécessaire de son développement intellectuel et moral , comme les nations ont toujours le gouvernement et , par suite , la liberté qu'elles méritent d'avoir. Le XVIIP siècle s'indignait contre la féodalité ; mais le moyen-âge ne pouvait être que féodal. Il y avait une féodalité dans le sens où on l'entendait il y a un siècle , c'est-à-dire une aristocratie pour les âmes et les intelligences comme il y en avait une en politique. Il n'y avait pas plus loin, pour l'état politique, du vilain écrasé, pressuré, taillablc et corvéable à merci, nu, sans défense contre le pillage et les blessures, au puissant baron couvert d'une impénétrable armure, maître du sol , honoré , respecté , seul en possession de ses droits d'homme , qu'il n'y en avait de l'intelligence et de l'âme de la foule (et ici grands seigneurs et manants se touchent], aux rares et nobles esprits qui font la grandeur intellectuelle et morale du moyen-âge.
Voyez , par exemple, dans le Sivge do Vienne , cet admirable Roland , si héroïque, si merveilleusement chevaleresque en face d'Olivier ; voyez-le en présence de cette gentille Aude , que le poète nous montre si gracieuse, et qui , dans la chanson de Roland, est si dramatiquement Adèle à son souvenir et meurt sans dire un mot en apprenant qu'il n'est plus. Roland ici est d'une brutalité sauvage. Il veut mettre sa lourde main de soudard sur la jeune fille. Les hommes sont admirables entre eux ; vis-à-vis des femmes ce ne sont plus que des bêtes de proie et de luxure :
ils ne les aiment pas, ils les convoitent. Dans un temps oii le moyenâge était encore mal connu , Waltcr Scott , qui peignait Ivanhoë de si
fausses couleurs , a fait un portrait vrai daus le templier Boisguilbert ; mais il a fallu, pour donner toute sa vérité au personnage, que les rancunes protestantes triomphassent du convenu et des fadeurs inséparables à ce moment du mot de chevalerie.
De même ici où la comparaison directe entre le moyen-âge et l'antiquité est possible, la supériorité morale est tout entière, incontestable, immense, du côté du poète païen. Apollonius a entouré la peinture de la tendresse de Médée de toutes sortes de précautions et de délicatesses ; il lui a donné toutes les pudeurs, toute la résistance et tous les scrupules de la jeune fille. Et tout d'abord ce n'est pas une ardeur sensuelle qui pousse Médée vers Jason ; c'est à la suite d'une conspiration des trois grandes déesses Junon, Minerve et Vénus (1) que l'Amour, se faisant l'eiécuteur de leurs volontés, a percé le cœur de Médée d'une de ses flèches. Et Junon a eu soin de parer le héros grec d'une grâce toute divine , de donner plus d'éclat à sa personne , plus de charme à ses discours ; ses compagnons sont éblouis et ont peine à le reconnaître. Mais, alors même et sous le coup de la main divine , Médée ne se rendra pas tout de suite ; le poète nous fera assister au spectacle de ses luttes contre elle-même et contre le dieu, il les prolongera soigneusement; et lorsqu'elle sera sur le point de céder, il y aura un dernier hommage à la retenue et à la pudeur féminines dans les adresses mêmes dont elle s'enveloppe, dans les ménagements qu'elle garde avec l'opinion , dans les apparences dont elle s'attache à couvrir sa défaite. Comme le poète retarde l'aveu de la jeune fille , quelle habile et touchante gradation avant qu'il éclate I Et il ne s'agit encore que d'un aveu.
Au contraire, la peinture que Benoit de Sainte-More nous fait de l'amour de Médée est toute physique ; ce n'est qu'un entraînement des sens, brusque, ardent, sans hésitation, courant tout droit à sa satisfaction. Dès qu'elle se trouve en sa présence « il lui plut fort , et elle « l'aima moult en son cœur. » Ici, point d'etobarras, point de regards timidement baissés. Le poète, qui décrit avec complaisance les avantages extérieurs du héros , nous montre Médée le regardant hardiment en face, ne pouvant, quoi qu'elle fasse, détacher de lui ses yeux,
(1) Virgile se souviendra de ce détail quand il peindra Didon el ses égarements.
« doux, francs et simples, et sans orgueil : bien elle le remire dou-
• cernent » (v. 1251). Il ajoute naïvement: « bientôt elle lui aurait son
• amour donné ; si elle était en lieu qu'il Ten reqîitl , ne croîs qu'elle
• l'en éconduîstt. Or, elle y tourne si bien son cœur , qu'elle ne laissera
• à aucun prix d'en faire son pouvoir. Elle prisera peu tout son savoir,
• si elle n'en accomplit son désir. Bien elle le désire à mariage. Désormais c la tient bien en ses lacs Amour contre qui rien n'a défense. »
On le voit, elle est vaincue dès le premier instant , le poète le dit avec une brutale naïveté; il peindra sur le même ton ses impatiences (1) , son attende (2) , ses inquiétudes , etc. ; on les pourra lire tout au long, dans toute leur franchise, dans le texte du poème (â). Et, ce qiii montre, mieux encore que tout le reste , l'absence de toute délicatesse, le poète est probablement convaincu que ce seul mot de mariage légitime toutes les naïvetés d'instincts de Médée (&).
L'histoire de Troïlus et de Briséida présente un autre caractère. C'est an tableau plein de malice, qui vient d'une façon tout-à-fait inattendue se mêler au drame. On lui pourrait donner pour épigraphe et pour résumé le mot de Shakespeare : c 0 femme, fragilité est ton nom ! > Il le faut joindre à tous ces contes piquants où nos vieux poètes, séduits et railleurs en même temps, maudissaient et adoraient la femme, la représentaient charmante et coupable. Comme eux, Benoit s'est plu à peindre sa grâce victorieuse, son penchant irrésistible à la coquetterie, sa facile défaite, et faisant œuvre à la fois de poète et de moraliste , il mêle à son piquant récit les réflexions et les sentences.
(1) Mol li IreaMlt li cuer» cl vcDtrr
Molt crient que ne perde la nuit.
(2) Selon la jurisprudence amoureuse de la poésie du moyen-âge, qui règle les rapports des princoses et de leurs chevaliers, c^est Médée ici qui fait les premières avances. Un historien de cette poésie y reconnaît complaisamment une preuve du respect du moyen-âge pour les femmes, respect qui a besoin d*encouragements précis. U me semble qu'il y faut voir surtout la preuve de la brutalité des mœurs et aussi une convenance sociale entre rangs différents, le vassal devant attendre les ordres de celui qui occupe un rang supérieur dans la hiérarchie féodale. Au XVII* siècle, dans une situation analogue , M"* de La Fayette fait dire par un de ses personnages : « Vous ne pourriez prendre trop de soin de lui ôter la honte
d'avoir fait les premiers pas. • Il s'agit ici de Catherine de Médicis et du vidame de Chartres. Je
ne saurais non plus partager sur ce point Topinion de M. Ed. du MériL
(8) V. Roman de Troie, v. ihtiO et suivants.
(h) Médée fait avec Jason un vrai marché (V. Roman de Troie, T. 1395-1 âO&j.
Cette histoire paraît lui appartenir tout entière (1). C'est vraiment un de ses grands titres à l'attention (2). On peut dire que c'est à lui que Troîlus doit la vie. Troîlus est vraiment un Gis de la poésie ; on peut suivre à travers les âges sa croissance, et comme son avancement. Chez les écrivains grecs, poètes, mythograpl^es, rhéteurs, il ne paraît que pour tomber sous les coups d'Achille. Dans Homère , il ne nous est signalé que par les regrets de Priam , pleurant « les flls vaillants que Mars lui a enlevés, Mestor égal aux dieux, TpwîXov lT7r.oxipw^ et Hector, un dieu parmi les mortels (IL, id. , v. 257). » Selon la plupart des poètes (V. Quintus, Paralip. IV, 155 , ftl9 sq. , et l'auteur des Cypriaqms), il a dispara de la scène avant même les événements qui font le sujet de V Iliade. Selon d'autres (Lycophron , v. 307 àq. et Tzetzès, PostL , 353 sq. ) , en désaccord sur ce point avec Homère , il ne succombe qu'après la mort de Memnon , et sa mort est le dernier exploit d'Achille. Les poètes tragiques le rajeunissent ; ce n'est plus qu'un enfant dans la tragédie de Sophocle dont un scholiaste d'Homère ( V. Sch. , Vict. , ad IL , XXIV , 257 ) , nous a conservé le souvenir. Il n'a pas l'honneur de mourir en combattant, il est surpris par Achille tandis qu'il exerçait ses chevaux. Il eu est de même chez les poètes latins des âges classiques. Horace l'appelle c impubem Troilon. > Virgile (Enéide, liv. I) en a fait un enfant héroïque t engagé dans une lutte
(1) Il y a un vers de BenoU lui-même qui semblerait pouvoir laisser quelque doute sur ce point Quand le vieux poète parle de Tamour mutuel de Troîlus et de Briséida, il ajoute : « Iço seivent tuit li plusor », ce qui semblerait indiquer que leur histoire était déjà populaire. Mais cela signiGe que tout le monde à Troie est dans le sccreL
(2) Nous avons déjà marqué (V. plus haut : V. Sources du Roman de Troie ) qu^un critique Pavait trouvée si belle qu*il ne voudrait pas en laisser le mérite au vieux trouvère normand. Voici ses termes mêmes : « Il n'était pas bien sûr que Bendt fût capable d*avoir créé de tels types et inventé un drame « dont il n*cût pas trouvé le germe quelque part > Après avoir déclaré « n'avoir épargné aucune re- « cherche pour enlever à Benoit de Sainte-More la gloire d'avoir inventé Troîlus et Briséida •, il arrive enfin à cette conclusion : t II fout supposer ou qu'une tradition perdue pour nous ou non formulée
• jusqu'ici lui apporta l'ébauche de son œuvre, ou que le hasard, comme il en arrive parfois, lui a « fourni un croquis qu'il a dessiné sans en bien comprendre la naïve grandeur, b Ainsi, Benoit aurait
. foil Troîius comme Trissotin son « quoi qu'en die. > Si la conclusion n'est qu'à demi -flatteuse pour le poète, elle indique au moins tout le mérite de sa création» c Troîlus, dit ailleurs le critique, a une ap-
• parence particulière, originale, avec les caractères de grandeur et de beauté littéraires qui en font un type frappant, inaltérable, et que l'oubli n'atteindra plus. • V. Nouvelles françaises en prose du XIV*
siècle t inirod. , p. lx, lxi et Lxvi.
inégale contre Achille. • Il lui a composé une histoire en combinant le vague souvenir qu'il avait laissé dans la poésie grecque avec deux vers du 6* livre de Y Iliade, où Homère racontait la chute d'Adrestos renversé de son char (IL, § 42, 43). Sénèque a répété le trait de Virgile « nimium cito congresse Achilli Troile. » Chez lui aussi, il est victime d'une imprudence juvénile, d'une héroïque témérité. Dans Dictys, fidèle à la donnée antique , Troîlus ne Tait qu'apparaître pour être pris et tué par Achille.
Jusqu'ici nous ne trouvons rien du rôle que va lui donner Benoit de Sainte-More; cependant il n'a pas tout-à-fait inventé Troîlus. 11 en a fait un héros amoureux; mais il était héros avant lui: à Darès en revient l'honneur. Dans les portraits qu'il a tracés des chefs des deux armées, il l'a peint sous de brillantes couleurs : « Troîlus était grand, f très-beau, d'une vigueur au-dessus de son âge, vaillant, impatient • de se signaler « magnum, pulcherrimum, pro aetate valentem, fortem, « cupidum virtutis » (1). Dès la première assemblée des Troyens , nous le voyons donner de hardis conseils, et demander à partager les périls de Paris (2) ; nous le retrouvons combattant vaillamment aux côtés d'Hector (3). Quand celui-ci n'est plus, quand Sarpédon et Déiphobe ont disparu de la scène , Troîlus seul soutient encore la fortune de Troie. • W s'avance au premier rang, il massacre, il dévaste, € il immole plusieurs des chefs argiens (3), il blesse Ménélas, il blesse « Diomède , il blesse Agamemnon (4) , il blesse Achille (5) ; Ulysse t et Diomède se prirent à dire que Troîlus n'était pas un guerrier « moins vaillant qu'Hector (6) ». La réflexion est d'autant plus juste que l'auteur du Darès qui n'a pas beaucoup d'invention a fait de l'histoire de Troîlus une réplique exacte de celle de son frère ; non-seulement il console les Troyens de sa perte , mais il est comme lui leur seul esppir; comme lui, il s'oppose à ce que Ton donne des trêves trop
(1) V. Darès, ch. xii.
(2) V. Darès, ch. XX. « Procedit in primis. Troîlus, caedit, dévastât, nultos duces Ârgivonim interficit »
(3) V. Darès, ch. xxx. « Diomedes et Ulysses dicere cœperuot Troilum non minus fortem virum esse € quam Hectorem. •
(A) Ibid,, ch. XXXI.
(5) Ibid,, ch. xxxiii.
(6) Ibid,, ch. xxx.
longues : il combat, il triomphe et meurt comme lui. Darès, qui a oublié de faire traîner par Achille le cadavre d'Hector , réserve cet outrage à celui de Troïlus (1).
Benoit a eu soin de conserver à son héros et ce rôle et cette vaillance. Troïlus tient dans son poème une place aussi grande qu'Hector, il ne le cède qu'à lui en valeur : le poète ne lui reproche que trop de hardiesse. Hector, si bon appréciateur du courage, lui dit: « Peur « me fait le vasselage et la prouesse et le courage que je connais eu
c vous si grands , ne vous engagez follcmeut entre vos mortels
« ennemis. > Il sera le digne successeur de son frère , il balance la fortune d'Achille, il le terrasse à plusieurs reprises, et s'il est enfln tué par lui ,, ce n'est qu'à l'aide d'une trahison. Ce sont bien là les principaux traits du Troïlus de Darès , comme de celui que va nous peindre Benoît; mais ce qui n'était dans le premier qu'une pâle et vague esquisse va devenir une vivante figure , et le trouvère y ajoutera des traits nouveaux.
11 a fait de Troïlus le vrai type du chevalier en sa jeunesse et en sa fleur, réunissant la force et la beauté, le courage et le charme, le plus redoutable sur le champ de bataille , le plus digne d'être aimé. Troïlus fut beau à merveille ; il eut le visage riant, la face vermeille, un clair regard ouvert, le front plein, la beauté d'un vrai chevalier. 11 eut les cheveux blonds, bien avenants, et naturellement reluisants; les yeux vifs et pleins de gaieté. Jamais créature ne fut de cette beauté. Quand il était de bonne humeur , il regardait si doucement que c'était un charme de le voir. Mais il est une chose que je dois vous dire pour être vrai , c'est que pour ses ennemis , il avait un autre aspect et un autre regard. H avait le nez haut et bien mesuré , car la nature le fit pour porter armes. Il eut la bouche belle et les dents blanches plus que n'est ivoire ni argent , le menton carré , le col long et droit comme il convenait sous l'armure,
(i) Cette tradition sur la mort de Troïlus semble avoir été connue déjà au temps d*Ausone. L^épitaphe quMl a consacrée à Troilus parait (aire plutôt allusion à la tradition reproduite par Darès qu*à celle de Virgile :
Hectore prostrato oec dis, Dec viribus «qui», Raptatus bigis, fratria coDJuDgor bonori,
CoBgfMSua SSTO Troilus Alcida: Cujus ob ezemplum oec mihi pœna gravis»
les épaules bien Taites , bien abattues et descendantes , ^ les flancs fournis, les mains bien faites et de beaux bras. Il fut bien taillé par la ceinture, et son vêtement lui allait bien ; il eut les jambes pleines et était à merveille beau chevalier, la jambe droite et le pied arrondi, tous les membres bien taillés, Tenfourchure large (1) ; il était de très-belle stature : grand, mais cette grandeur allait bien à sa force. Je ne crois pas quMl y ait eu si vaillant homme jusqu'aux limites de la terre, qui plus aimât la joie et le déduit, ne disant jamais parole ennuyeuse, ni qui eût tant riche courage, ni qui tant convoitât valeur et prouesse. Il ne fut ni de mine menteuse (forfez), ni outrageux; mais franc, doux et amoureux. Il fut bien aimé et bien aima, et en endura mainte pesante aventure. 11 était bachelier et jouvencel, le plus beau de tous ceux de Troie et le plus preux, sauf son frère Hector qui fut droit empereur et vrai sire de qui porta les armes ; bien nous est Darès garant qu'il fut fleur de chevalerie. Et celui-ci était bien de sa race , son vrai frère de prouesse, de courtoisie et de largesse (2). i Il entre en scène ici comme dans Darès , en prenant hardiment parti pour Paris et pour son expédition en Grèce , et combattant Hélénus qui donne des conseils timides (3).
Il est de toutes les batailles ; dès la première, il justifie par ses exploits la hauteur de sa parole. Quand Hector a momentanément quitté le combat, c'est lui qui avec Paris arrête les Grecs victorieux. Le soir quand on se demande , en présence des dames , à qui après Hector il faut donner le prix , tout le monde s^accorde à désigner Troïlus ; chacun lésait et le répète (10126). A la seconde rencontre, le poète nous le montre fièrement en selle conduisant une des batailles iroyennes (û). Il se jette au plus épais du combat; c*est lui qui dégage Paris renversé par Ulysse. Dans la troisième bataille , il se trouve en face de Diomède qui bientôt va devenir son ennemi particulier. Ils échangent des coups
(4) Dans ia Prime et Délivrance de François 1", oQ nous dil que « les dames espaignoles le voyant
« d*une si belle stalure tenoient propos Tune à rautrc que en toutes les Espaignes n'y avoit point
« de si bel gentilhomme, tant bien troussé* tant bien fendu, etc.
(2) V. Roman de Troie^ ?. 5873.-5A26.
(3) Id., V. 3977.
{h) Id,, y. 75i^8, 10690-10704, 11169.
terribles, et ne sont séparés que par le mouvement du combat. On le retrouve dans tous les chocs , au premier rang , aux côtés d'Hector , dans la bataille comme au palais.
JusquMci Benoît n'a guère fait que de développer le germe contenu dans Darès, lui donner la vie, l'animer des couleurs du XII* siècle. Pour que ce vaillant chevalier fût tout-à-fait selon le cœur du moyen-âge , il fallait quelque chose encore. Benoît le sait bien , et à toutes ses perfections Troïlus en joindra une dernière : il sera amoureux.
Darès n'avait songé à rien de semblable (1). Cela d'ailleurs eût été tout contraire à l'esprit de son livre. Il fournissait, il est vrai, à Benoît le nom et un aimable portrait de Briséida : « Elle était belle, grande, « blanche , avec des cheveux blonds et souples , des sourcils qui se
• joignaient à leur naissance , de beaux yeux , le corps bien propor-
• tionné, elle était douce, affable, pudique de cœur, simple et pieuse.
• Briseidam formosam , alta statura, *candidam , capillo flavo et molli, c superciliis junctis, oculis veuustis , corpore aequali, blandam , affa- « bilem, verecundam, animo simplici , piam. »
Mais Darès place tout d'abord Briséida dans le camp des Grecs. En dessinant cette gracieuse image , il n'a eu évidemment en vue que la captive d'Achille ; il n'a songé à établir aucun lien de parenté entre elle et ce Calchas dont il faisait si bizarrement un transfuge de Troie. Pour Benoit, les choses vont autrement; le portrait de Briséida probablement l'a charmé , et comme c'est la seule femme qu'il rencontre en dehors de la famille de Priam , la seule aussi qui soit libre d'aimer Troïlus , il en a fait la fllle de Calchas , le troyen , qui en désertant son parti, a laissé dans la ville cette fllle « très-prisée, bien apprise et bien enseignée et de grande renommée » (2). » Elle était avenante,
(i) Qu*on ne nous dise pas que cette transformation de Troïlus se voyait peut-^tre dans ce Darès original qu^on ne peut retrouver. MOme, dans cette supposition, le Darès que nous possédons est au moins le résumé de l'ancien ; si roriginal avait raconté les amours de Troïlus et de Briséida, celui-ci Teût rappelé en un mot. Ce ne peut être non plus une objection contre roriginalité de Benoit que la brusquerie avec laquelle ce récit est introduit dans le poème et s'arrête; d'abord, s'il l'avait emprunté, il lui était aussi facile de le copier tout entier : et il lui a donné tout le développement qu'il comportait ; c'est un tableau malicieux de la légèreté et de la coquetterie féminines. Dès que Briséida s'est donnée à Diomède, rhistoire est achevée.
(2) V. Roman de Troie, v. 12953-54.
Dous dit le poète, ni trop petite, ni trop grande, elle était plus belle et blonde et blanche que fleur de lis ou neige sur branche , mais ses sourcils qui se rejoignaient lui mésavenaient quelque peu. Elle avait les yeux beaux de grande manière, et était tout-à-fait belle parlière. Elle était de tenue élégante et de sage contenance. Elle Tut bien aimée et aima bien aussi, mais son cœur était changeant. Elle était de nature amoui%use , et simple , et aumônière , et charitable (1). » Une trêve a été conclue entre les Grecs et les Troyens. Calchas en a profité pour réclamer sa fille et la soustraire à la ruine dont il a eu la prophétique révélation. Après une certaine hésitation, Priam a consenti à la rendre ; mais Briséida ne s'éloigne qu'à regret, elle aime Troîlus, elle est aimée de lui. Leurs adieux sont des plus déchirants. Troïlus se désole, mais la douleur de Briséida est plus éclatante encore. Elle sent qu'elle ne pourra survivre à la séparation , elle demande aux dieux de la faire périr avant le fatal instant. La dernière nuit qu'ils passent ensemble , ils la donnent aux larmes et au désespoir autant qu'à la démonstration ardente de leur tendresse. Au moment de se quitter, ils éclatent en plaintes et en soupirs.
Mais , au milieu de cette inconsolable douleur , Briséida ne néglige pas le soin de sa beauté. Le malin poète n'a garde d'oublier ce détail , et il décrit avec une complaisance railleuse toutes les richesses de sa parure. La jeune fille préside elle-même aux préparatifs du départ, « elle fait emmaller ses chers avoirs et trousser toutes ses « robes. Elle vêtit et atourna son corps des plus riches ;/arnemonts , « qu'elle possède • (v. 13303).
Les princesses Troyennes ont grande pitié de la jeune fille et de sa douleur ; « molt en pleura dame Hélène ■ , et Briséida , en les quittant, pousse de grands cris ; car son cœur est dans la désolation. Troïlus et elle se jurent une fidélité à toute épreuve. Briséida fait éclater une tendresse infinie: « la jeune fille pense mourir, quand c de celui-là elle doit se séparer, que tant elle aime , et tant elle a < cher. Elle ne cesse de le prier qu'il ne Toublie; car de la vie elle ne
(1) V. Romaii de Troie, v. 5257-70.
c sera jamais d'un autre amie, toujours elle lui gardera son amour; jamais a nul autre ne l'aura, ni jamais nul d'elle n'aura joie » (v. 13469-477). Mais le poêle comme s'il craignait de nous laisser aller à une trop vive émotion, s'empresse de nous rassurer sur le compte de celle extrême douleur. Si la jeune fille, nous dit-il, est désolée, avec le temps elle sera calmée : « aVec le temps elle aura tout oublié , et si bien changé sou vouloir, peu lui sera de ceux de Troie. Si maintenant elle a deuil, bientôt elle aura joie. A tel qui jamais ne la vit, bientôt elle aura tourné son amour. Bientôt elle sera reconfortée. A Femme douleur dure peu (dure petit), d'un œil elle pleure, de l'autre elle rit. Bientôt change leur vouloir. Assez est folle la plus sage. Tel qu'elle a eu sept ans pour ami , en un jour elle Ta oublié • ( v. 13403-1110). Avec cela exigeant la plus entière indulgence, et, quelles que soient leurs fautes, prétendant qu'on leur pardonne et que nul ne les doit blâmer, et assurant qu'elles sont innocentes. « De toutes les folies, dit € l'auteur, en manière de conclusion, de folies c'est la plus grande. Qui t s'y confie et s'y retire soi-même se v^ud et déçoit. » Et , pour plus de malice , le poète reconnaît qu'il est pourtant d'heureuses exceptions , entre autres sa protectrice , n Biche dame de riche rei » , qui échappe si glorieusement .aux conditions de son sexe (V. Roman de Troie, v. 13431-13444). Cette femme unique , ce rare trésor , cette femme forte, comme l'appelle Salomon, considérant « les faiblesses qu'il sut « et reconnut dans la plupart • , le poète témoigne pour elle un enthousiasme dont l'exagération semble quelque peu ironique, et laisse percer une certaine incrédulité (V. Roman de Troie, v. 13461-13465).
Troïlus s'apercevra bientôt que Briséida n'est pas de ces rares héroïnes. Les Grecs sont venus en grand cortège la recevoir, les princes les plus brillants et les plus fameux de l'armée sont là réunis; il a fallu leur remettre la Jeune fille. « Troïlus n'a joie ni ris , bien « retourne triste et pensif ; et le fils de Tydeus l'emmène. * Le fils de Tydeus, Diomède, va prendre la place de Troïlus et le bannir du ^ cœur de la jeune fille comme du récit , non sans avoir payé un large tribu à sa coquetterie , non sans qu'il ait acheté son bonheur par bien des larmes et des tribulations. Bemarquons que le poète ne fait qu'indiquer l'amour de Troïlus ; il ne nous le montre avec Briséida
que pour la lui enlever aussitôt. II ue reparaîtra que pour maudire sa perfldie devant rarmée iroyenne et l'armée grecque , et , un peu plus tard, pour déplorer en quelques vers sans couleur son abandon. Le personnage que le poète a tenu à peindre, c'est Briséida ; ce qu'il voulait mettre en relief ici, ce n'était pas l'amour tendre et dévoué , mais la coquetterie et la légèreté féminines.
Et ce n'est pas sans dessein qu'entre tous les béros grecs il a cboisi Diomède. Briséida sera ainsi bien plus inexcusable , car elle sait que Uiomède est l'ennemi particulier de celui qu'elle aime. Le poète qui a montré en cela un vrai talent de préparation nous a avertis qu'il n'était pas d'adversaire que Troïlus détestât davantage. Et ce qui aggrave encore la faute de la jeune GUe, c'est que Diomède qui va la rendre infidèle, celui auquel elle va sacrifier son bien-aimé Troïlus, ne semble avoir aucune de ces séductions qui peuvent expliquer un entraînement si prompt et si complet. Ce portrait de Diomède est tracé avec une certaine verve railleuse, ce n'est guère qu'un grand vaillant soudart; il nous représente d'une façon originale le don Juan du moyen-âge. < Fort fut Diomède et gros et carré , et grand assez , etc. >
Mais Diomède est entreprenant, bardi et rusé , prodigue de promesses et peu soucieux de les tenir (v. 5198) (1). Il ne perd pas de temps; aussi prompt en amour qu'en guerre , il déclare à la jeune fille « que « celui-là a raison de s'estimer haut à qui de son amour elle veut bien c faire don , qu'il faut qu'il ait plus de cœur que lion. » Il se met tout à son service, assurant hardiment que sou cœur n'avait jamais battu jusque-là (2).
Briséida repousse les offres de Diomède , mais sans trop d'étonnement et sans colère; elle parle, il est vrai, de son inconsolable douleur, de son regret d'abandonner son cher Troïlus; elle sent combien c'est chose délicate que l'honneur d'une femme , combien celles mêmes qui vivent dans la plus sévère retraite ont peine à le garder à l'abri de tout soupçon, combien elle , condamnée à vivre au milieu d'un camp , se doit observer
(i) On peut noter ici que c^est là une addition de Benoit, qu*aucun de ces traits ne se trouvait dans Darès. Benoit a été le premier ù les placer dans ses portraits.
(2) Notons encore que ces déreloppemeots présentent presque toujours de la finesse et soufeot de la grâce, mais que parfois pourtant un certain accent bruUil se retrouve.
avec plus de soin encore. Mais , en dépit de ces déclarations , il semble qu'elle est bien prompte à reconnaître que Diomède est fait pour inspirer de la tendresse , quMl n'est « sous ciel si riche pucelle , ni demoiselle si fl prisée , si elle dût aimer , qui pût le refuser. • Après de semblables paroles , nous n'avons qu'une médiocre confiance dans sa persévérance , même après ces fermes assurances : < mais je n'y pense, et n'en ai vouloir, et que Dieu me garde de l'avoir. > Pour une première rencontre, elle cause bien longuement, elle disserte bien complaisamment sur l'amour; et si Troïlus assistait à l'entretien , il serait en droit de trouver que ces premières paroles ne sont pas faites pour décourager des tentatives nouvelles , qu'elles semblent au contraire réserver l'avenir , et que les fidélités du moyen*âge se mettaient bien promptement à l'aise avec leur conscience : « Sire, dit*elle, pour cette fois il n'est beau, ni bon, raison ni droit que d'amour vous donne parole. Par trop légère et par trop folle me pourriez toujours tenir. »
Elle s'empresse bien à lui donner acte de sa déclaration : c Si vous m'avez dit votre désir , bien je l'ai ouï et entendu. » Diomède a bien raison , ce semble , d'en être tout joyeux et de trouver qu'elle n'était « mie trop sauvage > , et on ne saurait l'accuser de témérité , lorsque , au moment de la quitter, il lui dérobe un de ses gants sans que la jeune fille € en semble trop marrie, i
Aux ofires galantes de Diomède se joignetit les hommages des Grecs qui vantent à l'envi la beauté de Briséida et se pressent autour d'elle. La jeune fille fait admirer son esprit autant que ses grâces , son succès est complet. Aussi quatre jours ne se sont pas écoulés qu'elle est déjà toute consolée , et elle n'avait plus c ni volonté , ni courage de retourner en la cité. »
Cependant Briséida n'a pas le cœur mauvais, le poète a voulu seulement la montrer légère. Non-seulement , en efiet , elle se croit fidèle à Troïlus , mais elle a de nobles sentiments ; elle est indignée de la défection de son père et la lui reproche dans les termes les plus chaleureux et les plus dignes (1). Elle n'a pas d'ailleurs perdu tout
(1; Saisissons celte occasion de rendre à Benoit œ qui est à Benoit et de le défendre d*un reproche immérité, d^autant mieux que le juste renom du critique donnerait à ce reproche plus de poids. L^éditeur
souvenir de son ami. Bientôt les Troycns et les Grecs se sont retrouvés
aux prises, et Diomëde , pour Tamour de Briséida , est allé jouter
contre Troïlus , il Ta renversé de sa selle , et s'est saisi de son
destrier et Ta fait conduire à la jeune fllle par un de ses écuyers ,
comiAe un trophée de sa victoire. Briséida accepte le cadeau, elle
prend le destrier par c Tannelet d'or à cristal ■, mais elle se plaint
tout d'abord de la victoire de Diomède. « Dis-moi , fait-elle, à ton
c seigneur qu'il m'honore mal en ceci. Si vraiment il m'aime, il ne doit
t pas maltraiter ceux qui me sont chers. • Elle est fière encore de
la vaillance de Troïlus : « Avant cinq jours, dit*elle , il saura si bien
« se venger quMI réparera la perte qu'il a faite. Ce n'est pas un
c vilain qu'on puisse outrager, car sous le ciel il n'est tel chevalier.
« Je suis bien sûre qu'il recouvrera sa proie sans souci de qui l'en'
« voudra empêcher , et tel le voudra faire qui pourrait le payer chëre-
• ment. » Mais, la coquette qu'elle est, elle ne veut pas décourager
les hommages qui viennent à elle: « Va, dit-elle, retourne à la bataille
« et salue de ma part ton seigneur, et dis lui que j'aurais tort, puis-
c qu'il m^aime, de le haïr. »
Dromède n'a pas résisté à ces provocations , il appartient tout entier à l'amour. Il n'a plus qu'une pensée au monde , posséder Briséida. Mais, comme tout cœur bien épris , malgré toute son assurance, il commence à douter de son succès. Briséida s'est bientôt aperçue de l'ardeur de sa passion , elle se fait un jeu de la provoquer en lui tenant rigueur. « Elle est tant de grand savoir qu'elle aperçut et « reconnut bien qu'il l'aime par dessus toute chose. Pour cela elle lui « est trois fois plus dure. Toujours ont dames telle nature » (v. 14965- 69).
Et le poète poursuit , peignant en traits piquants le manège de la coquetterie féminine, ses duretés calculées, l'abaissement de Diomède,
du Troïlus loue le traducteur en prose du Roman de Troie d*avoir montré quelque bienveillance pour Briséida. • Celui>ci , dit-il dans cette version , prend le cheval par la rêne et dit : Va à ton seigneur et < lui dis que mauvais amour me porte quand il hait ceux qui m*aiment ; mais Troïlus ne tardera pas « à prendre vengeance, car il n*est pas homme qui grandement tarde dans sa honte. Ce traducteur, on • le voit, semble vouloir nous donner meilleure opinion de notre héroïne , et sa vertu se défend un peu plus longuement que dans les textes du XIII* siècle. » On peut constater dans notre texte que ce n*est pas au XIII" siècle ni au HIV quMl faut s*en prendre , et que tout ced n^est que du Benoit mis en prose.
ses prières, et ce trouble d'uD amour vrai t qui sans cesse lui fait « oublier ce qui mieux lui viendrait à dire. »
La malicieuse jeune fille raille Diomëde , elle se platt à exalter la valeur des Troyeus el surtout celle de Troïlus ; elle se fait une joie maligne de les pousser Tun contre l'autre et de les mettre aux prises. « La générosité , dit-elle, lui a mal réussi* Il a jsu un tort de se
« dessaisir pour elle du bon destrier qu'il avait conquis , il lui
n eût rendu grand service en la bataille ou Troïlus a pris sa revanche. « C'est grande folie que de prétendre à ravir à ceux de. Troie leur ff héritage. Ils ne sont pas faciles à chasser de leur royaume ni de
« leur terre Ce sont preux et vaillants chevaliers. » Cependant
elle lui prêtera le cheval qu'il lui a donné : c mais qu'il le garde '* bien, car ils sont gens à le reprendre; et celui qui a conquis le a cheval de Diomède n'est ni couard ni facile à étonner. II n'aurait « pu tomber aux mains d'un plus vaillant. »
Diomède est un peu confus de cet éloge de son rival, il se défend avec un certain embarras, c II ne faut pas s'émerveiller si « chevalier perd son destrier; qui bien se veut d'armes peiner et « mener grandes prouesses gagne et perd souvent. » Il est du reste le premier à rendre hommage à la valeur de Troïlus. Avec une loyauté toute chevaleresque , il proclamera tout à l'heure dans le conseil des Grecs, que celui-ci a «, dignement remplacé Hector, qu'il en a fait c lui-même maintes fois l'épreuve , qu'on ne saurait dans le monde
• entier trouver aujourd'hui si preux et si vaillaut qu'il n'a
c jamais entendu nommer chevalier auquel il voulût davantage rest sembler. » [Romati de Troie ^ v. 19892-905.)
11 jure de garder cette fois son cheval; mais, victorieux ou vaincu , il ne veut vivre que pour Briséida; a à elle il se livre, il se « rend et octroie. »
Mais si Briséida s'amuse de son captif, elle ne veut pas le désespérer ; elle est heureuse et ravie de le voir « ainsi en ses lacs. > C'est lorsqu'elle vient de le poursuivre de ses railleries qu'elle lui accorde un don ; elle récompense son dévouement en l'acceptant pour chevalier , elle lui donne pour son fanon <r la droite manche de son bras. » « Troïlus, dit le poète, peut désormais savoir qu'il aurait
« tort de pins compter sur son amour. » Troïlns le sait , et , quelques jours après, quand il rencontre Diomède, au milieu de la mêlée, sur le terrain jonché d'enseignes et de gouTanons, de lances et de tronçons , il le renverse à terre presque expirant et laisse éclater sa colère. Il l'engage à aller retrouver la fille de Calchas. 11 Teût volontiers ménagé par amour pour elle, s'il avait eu le temps d'y songer. C'est la perfidie de Briséida c et sa courte foi » qui lui ont valu ce traitement. Diomède est aujourd'hui là où était Troïlns ; mais qu'il prenne garde , comme dît Brabantio au More : t Bien avez « à veiller. Si vous l'avez aujourd'hui sans partage , bien d'autres t seront accueillis avant que le siège s'achève ■ (v. 20086).
Le danger de Diomède fait éclater l'amour de Briséida ; si railleuse tout à l'heure , maintenant elle essaie inutilement de garder son secret. Elle ne peut plus « couvrir sa pensée que les pleurs , les larmes , les « soupirs ne lui échappent sans repos , elle montre bien que de sou « cœur elle l'aime par-dessus toute chose. ■ La crainte de Topinion , ni les conseils, ni les menaces de son père, ne sauraient désormais la retenir. Elle veut aller s'assurer elle-même des mortels dangers que court celui qui s'est donné tout à elle. Cependant , au moment de trahir le souvenir de Troïlus, elle a des remords, et, dans un monologue assez long , elle nous montre toutes ses agitations. On peut voir là comment Benoît s'essaie à peindre les troubles du cœur , ses entraînements , ses retours, les luttes d'une âme avec elle-même quand elle se sent prête à devenir coupable et qu'elle vent en vain se retenir. Elle s'inquiète de ce qu'on dira d'elle, de sa réputation qui va se perdre: « de moi ne sera pas fait bon écrit, ni chantée bonne « chanson..., mauvais sentiment j'eus, et fol savoir quand je trahis « mon ami qui nul jour ne l'avait mérité. Mon cœur eût dû rester « avec lui si étroitement enchaîné et retenu que jamais nul autre n'en
u fût écouté , fausse et légère et folle j'ai été d'en écouter parole.
" Qui se veut garder loyalement ne doit jyoint parole écouter »
Combien n'est-elle pas coupable ? Qui eut jamais ami comparable à celui-là, et à qui l'a-t-elle sacrifié? à celui-là même qui est son ennemi le plus acharné. Mais que lui servirait de se repentir ? Il n'y a plus de rétour possible. D'ailleurs la faute en est-elle bien à elle ?
Si elle fût restée dans la cité de Troie, son cœur serait fidèle encore ; mais ici seule, sans conseil, sans appui, que pouvait-elle? Tel Ten
blâmera qui ne lui eût donné nulle consolation Elle a lutté, elle
s'est débattue , mais en vain (1) ; sa conscience la tourmente et la poursuit encore , elle en étouffe les dernières protestations. C'en est fait, désormais elle n'aimera plus que Diomède : < Dieu fasse bien à « Troïlus; mais puisque je ne puis plus l'aimer, ni lui moi; à celui-ci t me donne et octroie (2). »
Nous n'avons fait qu'esquisser cette histoire , que résumer le récit de Benoit. C'en est assez pourtant pour qu'on y reconnaisse une grande légèreté de touche et la trace d'une civilisation déjà très-raffinée. C'est là un joli et piquant portrait de la mobilité féminine. La douleur naïve de Briséida, son désespoir qu'elle croit éternel , ses promesses faites de bonne foi , la coquetterie qui s'éveille en elle et , au milieu de ses larmes , la dispose à écouter avec complaisance les paroles de Diomède , et qui, lorsqu'elle se croît encore tout au passé et prend même bravement parti pour lui, lui fait déjà prêter l'oreille à l'avenir, la joie qu'elle a de sentir son empire, sa gaité, sa malice et ce besoin qu'elle éprouvera bientôt de consoler celui qu'elle maltraite, ce cœur d'autant plus près de se donner qu'il raille et semble se refuser davantage , . cette naïveté de sentiments contraires lorsqu'elle voudrait se garder à Troïlus et pourtant se laisser entraîner vers Diomède : tout cela est délicatement étudié , peint avec finesse et malice , et compose un petit tableau des plus attrayants.
Ce qui n'était ici qu'un épisode deviendra une source poétique , où puiseront quelques-uns des poètes les plus fameux de l'Italie et de l'An- .gleterre. Mais, en développant l'histoire, Boccace, Chaucer et Shakespeare en changeront tout-à-fait. le caractère. Le récit français garde donc toute son originalité et mérite qu'on l'aille chercher dans le vieux texte même.
(1) V. Roman de Troie, v. 20310.
Moll Toldreie aveir ccl talent Des ovres failes d*ca arrière I
Que D*éuaae remembrement
(2) V. Rom, de Troie , v. 20227-20303. — Notons en passant comme Briséida montre ici naïvement l'utilité des monologues tragiques : « Mon cœur, dit-elle, est désormais garni et prêt à faire ce qui lui « plaira. Par parole Cai tant amené que désormais lui ferai sa volonté. »
ET LE fiOMAN DE TROIE. 299
*A côté de Briséida, le poète a peint, dans le personnage de Polyxène, la jeune fille sous des traits tout diflTérents, et avec une délicatesse qu'on est presque étonné de rencontrer à cette date. Briséida était dans cette situation sociale qui de tout temps a semblé vouer les femmes à être la proie de Famour. Elle n'a plus de mère ; son père est un transfuge poursuivi par le mépris des siens; elle est par sa destinée traînée d'un camp dans l'autre. Polyxène appartient à une tout autre condition. Fille de roi , elle a été élevée sous l'aile de ssr mère et toujours à ses côtés. Le vieux poète en a Tait l'idéal de la jeune fille ; son portrait est de tous celui qu'il a tracé de son pinceau le plus délicat et le plus attentif. jC'est à elle qu'en toute circonstance il prodigue les hommages les plus enthousiastes ; c'est elle c qui de beauté est fleur (v. 11812). De la c beauté de Polyxène en vain essaierait-on de conter ; elle ne saurait être i décrite ; ni moi , ni un autre ne la pourrait dire. » Et après l'avoir essayé longuement (v. 5521-5556), il conclut en disant : « Si la beauté I de toute gent fQt tout en un don seulement, de cela nous sommes c certains , Polyxène en aurait plus encore. >
Ce portrait, il Ta recommencé en plusieurs endroits de son poème et toujours avec une nouvelle ferveur, c Le lis et la rose vermeille sont «. auprès d'elle décolorés. Tout ce que nature eut de beauté, elle le mit > en elle par grand loisir. Jamais Dieu n'y sut mieux réussir. >
Sa mort est, selon le poète, une perte pour la race humaine tout entière , condamnée par là même à déchoir : « Le monde en eût été « meilleur si une race était sortie d'elle. Ce qui était de beau y fut « perdu* Par dessus tous autres eussent été à contempler (remirables) et c de beauté resplendissants ceux qui d'elles fiissent nés. > Il la place à côté d'Hélène : il aime à laisser entre elles le débat indécis. C'est là la question qui préoccupe le plus les chevaliers et les damoiseaux ; ils la discuteiK , mais ils n*osent la trancher : < sous le ciel il n'est cœur qui c pût penser, ni bouche qui pût dire les beautés, ni les resplendeurs * • de la moins belle d'elles deux. '
Il semble même parfois que c'est pour Polyxène que sont ses plus secrètes et plus profondes sympathies. C'est elle qui ravit tous les cœurs, c elle est la belle , la preuse et la sage , et de toutes la plus prisée • (v. 263&1 )• Les ennemis eux-mêmes voudraient ne pas la laisser mourir ;
quand elle va périr , immolée sur le tombeau d'Achille , l'armée grecque tout entière se désole : < ils pleurent et crient et se lamentent , chacun « voudrait la racheter, ils donneraient sept cents fois son pesant d'or. > Et ici le poète prête à ses personnages un sentiment bien grec. Ce qui intéresse les Grecs à la victime , selon Benoit , ce n'est ni sa jeunesse , ni son innocence , ni l'injustice de sa destinée , c'est l'admiration pour son incomparable beauté.
Ce personnage de Polyxène était une des plus flnes, dès plus touchantes, des plus chastes créations de la poésie classique. A son souvenir se rattache tout l'intérêt mélancolique du plus grand désastre qu'ait vu l'antiquité ; et seule elle échappe aux outrages qui flétrissent ses sœurs et entre pure dans la morL Quant aux amours d'Achille et de Polyxène , oo a remarqué (i) que c'était là un Truit assez tardif de l'imagination hellénique. Chez les cycliques et les tragiques, ce n*est qu'une victime sacrifiée à Achille ; mais déjà à la fin de l'époque alexaudrine les choses changent : Achille est amoureux de la jeune fille , et elle est la cause innocente de sa mort. Benoit lui a fait faire un pas, il la montre sensible à la recherche d'Achille (2). Mais Polyxène, amoureuse, ne ressemble aucunement à ces héroïnes de la Geste qui laissaient si brutalement éclater leurs instincts. Elle a été formée par l'éducation du christianisme et d'une société civilisée , et n'a que des sentiments contenus. Elle a reçu , avec toute la réserve de la fille la mieux élevée des temps modernes, ia déclaration qu'en présence de sa mère lui a faite le messager d'Achille c mettant en < son vouloir lui , sa terre et son avoir. Et elle n'en tint autre plaid : c elle ne le reçoit ni ne lui dit orgueil, outrage ni dépit Elle ne fait c semblant que Tofire lui déplaise, ni qu'en rien elle lui semblât belle » (V. 17960-64).
Ce n'est pas qu'elle soit indifférente à la tendresse d'Achille ; loin de là, elle l'aime franchement : c tant en avait parlé sa mère qu'il lui plaisait et beau lui était qu'il la devait prendre à femme » (v. 21217). Elle avait su du messager que pour elle il s'abstenait de paraître au combat , qu'il voulait décider l'armée grecque à abandonner le siège, qu'il s'y était essayé
(i) V. Chassang, Le Homan dans l'Antiquité, p. 368.
(S) Benoit se rapproche ici de Philostrate et de Tzetzès, s'en rapproche sans les connaître ; car il ne leur emprunte pas le dénoûment qu'ils ont donné à rafeoture, le suicide de Poljxène.
longtemps. Quand il a changé de résolution, elle en a ressenti une douleur profonde. Mais elle sait étouffer au besoin Texprcssiou de sa tendresse. Elle connaît , aussi bien qu'une princesse du XVii* siècle , ce qu'elle doit à son rang ; Tauteur le marque expressément et lui en Tait honneur , il nous dit que Polyxène n^était pas c bourgeoise. » Lorsqu'elle est condamnée à mourir, elle sait accepter son sort avec beaucoup de dignité :
« elle n'avait pas, dit le poète, mérité de mourir, surtout d'ôtre sacrifiée
< à Achille, elle était innocente de sa mort. »
Benoit de Sainte-More se rencontre ici avec plusieurs poètes illustres , avec Euripide , avec Ovide , avec Sénèque ; mais il ne ressemble à aucun d'eux. Ce que tous ses prédécesseurs semblent surtout avoir voulu mettre en relief, c'est la résolution de la jeune fille et sa fermeté devant la mort C'est là le côté de son caractère qu'accuse particulièrement Euripide (1 ). Cela est plus marqué encore dans Ovide; chez lui, ce personnage de Polyxène a déjà de la raideur, elle sent l'école et se drape dans son héroïsme, elle a une fermeté toute stoique et quelque chose de viriL Elle prononce quelques phrases courtes et à effet , il y a déjà chez elle du Sénèque. Ce dernier , enfin , fidèle à ses habitudes , a enchéri sur Euripide et sur Ovide , et outré leurs intentions. De la douce victime résignée il a fait une sorte d'amazone farouche courant à la mort. Ce n'est pas assez pour lui qu'elle n'ait pas peur de mourir, il faut qu'elle fasse reculer son bourreau, et elle met daiis sa chute même une intentico vengeresse contre Achille. L'image qu'a tracée Benoit se distingue de toutes celles que nous venons de passer en revue. Comme M. Patin le remarque à propos de Racine, mais dans une proportion inverse, il semble avoir instinctivement combiné l'Iphigéuie et la Poiyxene d'Euripide. Elle est chez lui aussi fière, aussi vaillante contre la mort , aussi héroîquemeot résignée que chez aucun de ses pr&iécesseurs , mais saus bravade, saoi étalage , plus jeone fille , plus aimable et plus touchante. Ije poète ooas la montre tout d'abord émue et tremblante ; son cœur bat plus ^ite, sa voix se Eût à peine entendre. Cependant peu à peu elle s'affermit et proiioncera on assez long discours. Benoit est sous ce rapport , de tous ks historiens de Polyxèoe , celui qui se rapprodie le plus d'Euripide ; os
11) Smr lyyièM; t. Pmî^ Tkiâtnfne. gTi>irfi.— fîiwi MmtCmwÊbÈ^ iJu. érm^ L l« ^IM».
ao2
serait, par moments , tenté de croire quMl Ta lu (1). Seulement il n*a Tait aucune place au souvenir d'Hécube. « C'est là, lui faitHl diret
« une triste et honteuse vengeance est-ce une œuvre digne de si
c puissants rois ? ne sont-ils pas saouls de carnage et de sang ? comment •i peuvent-ils avoir encore de sa mort faim et désir 7 Elle ne voudrait
< vivre à aucun prix. La vie ne lui réserve plus aucune joie. D'elle ne c sortira ni fils , ni fille en qui s'avilisse et s'abâtardisse le lignage « dont elle est née : Je ne refuse pas ma destinée ; avec ma virginité
< je mourrai. Il est beau de ne pas abaisser la hauteur de ma valeur. « Je ne dois avoir d'amour pour créature vivante. Et que Dieu m'en € préserve 1 Or , je ne veux pas qu'on me pardonne ni qu'on m'ab-
c solve Bien le refuse (lé desvoil). Mes yeux auraient trop à pleurer?
€ Vienne la mort , je ne la refuse pas. Je n'ai désir de vivre davantage.
c  la mort je donne ma virginité Je ne veux pas qu*elle soit à
« ceux-là qui m'ont tué mon père bien aimé Je suis transportée
< de joie quand je meurs, et quand d'eux me sépare. Bien haïrais leur X compagnie. > On le voit dans tout cela » la jeune fille reste simple (2)
(1) En effet, ni Dictys , ni Darës n'ont donné ce déyeloppcment an récit de la mort de Potyiéne ; les détails qu*on trouve dans Ofide et le sentiment général de son récit sont complètement dillërents. Vojci, an contraire, dans Euripide ( Hécube^ t. 3A0-376 ) : i Tu te détournes, dit Poljxène à Ulysse ; ta Teax te soustraire à mes supplications ; ne crains rien, tu es à Tabri de ce danger. > Elle le suivra volontairement, demandant à mourir, Ooveiv ^P^Çoua' I Elle ne veut pas qu*on la prenne pour une femme lAche et aimant la vie... Hiçr, fille de roi, presque Tégale des dieux, etc... aujourd'hui esclave... La vie n*a plus aucun prix pour elle. Un maître rachètera pour de l'argent , elle , la sœur d'Hector et des aotres.^ Un esclave souillera le lit de celle qui Ait fiancée à des rois. Elle accepte la mort finoidement, sans emphase, sans prétention, avec un complet détachement» suppliant sa mère de ne pas la retenir, de consentir à cette mort qui la sauve de Tindignité. Elle tend la goige au couteau, n*ajant qa*iiD soad, ne permettre à personne de porter la main sur elle et tomber chastement.
(S) Il faut cependant signaler un trait de bel esprit qui termine assex flicfaeasement le discours, qu^on est étonné de rencontrer au milieu de tant d*autrçs détails encore empreints de rudesse, et qui ooas montre è quelle recherche et à quel raffinement était arrivée déjà cette civilisation voisine» par ce frappant contraste, de la Renaissance. « C'est l'Envie qui est cause de son trépas ; l'Enrie se plaignait de sa • beauté ; la voilà désormais satisfaite. Elle n'eftt point été condamnée à mort , si l'Envie ne Peut fldt « fiiire. 9 Cela nous montre en même temps que le poète , pas plus qu'Horace dans cette pièce d^Europe à laquelle nous faisions naguère allusion, ne prend son sujet au sérieux et que les peintures d'amour ne sont pour lui qu'un jeu. On trouvait, du reste, déjà dans VEneatf dans le discours où le héros trojen pleore la mort de Pallas, un trait tout-à-ledt semblable :
Met ne poToit aouffrir envie Que j'euiM conquit U terre
Que tu ne perdiaet U vie Ne par toi finée la guerre.
Ajoutons cela aux rapports que nous avons signalés entre les deux poèmes.
ET LU ROMAN DE TROIE. âOâ
et touchante ; elle meurt héroïquement sans vouloir se poser en héroïne (1).
De ces éléments divers le poète a formé une œuvre qui , malgré ses interminables longueurs, n'est pas dépourvue de tout attrait. S'il est trop servilement enchaîné à un original sans intérêt, si le journal de ses batailles est monotone , s'il a autant qu'aucun de ses contemporains le défaut de la prolixité (2) ; si tout chez lui , trêves et combats , se prolonge d'une façon invraisemblable, parce que le trouvère, qui s'attache à suivre pas à pas son auteur, nous laisse naïvement voir combien il est en peine de remplir ses dit années , il est cependant certains mérites qui se révèlent à une étude attentive.
On ne saurait demander à Benoit une composition savante. Les lois de la composition n'étaient pas d'ailleurs au XIP siècle ce qu'elles étaient pour un poète de l'âge classique^ ou ce qu'elles seraient pour nous. Nos trouvères ne s'inquiétaient guère de savoir s'ils étaient fidèles aux lois de l'Ëpopée, en admettant qu'il y ait des lois de l'Épopée; ils faisaient de l'Épopée sans le savoir. Benoit à cet égard ressemble tout-à-fait à ses contemporains. Il n'a pas songé à être un poète épique ; tout au plus faudrait-il voir en lui un cyclique ; ou plutôt , ici comme dans sa Chronique des Ducs de Normandie , il a voulu écrire une histoire , « nous dire la vérité • sur le siège de Troie , la dire complète, nous apprendre pourquoi et comment la ville fut prise, ce que devinrent les vainqueurs et les débris des vaincus. Il ne s'arrête que quand le sujet est épuisé.
Il ne faut pas non plus chercher ici l'habileté poétique. Il ne sait pas tirer parti d'une situation , s'arrêter aux endroits essentiels , dra-
(1) Ce nom de Poljxène était deTenu très-populaire au mojen-âge. Tj troare des allusions en deui <Eu?Tes différentes de Sjlvius iEneas, dans le De Eurialo et Lucretia^ p. 7i. Eurialus, dans son enthousiasme amoureux, s'écrie : € Tu mibi Polyxena es» tu iEmilia (de la Théséide de Boocace), tu Venus > ;
et dans les Litterœ eroticœ Hannibal dnx Numidia Lucretiv , p. 81 : • Nec Poljxeoam tibi com-
paraYerim. •
(2) La prolixité a été le dé&ut de la poésie du mojen-ége. Il semble qu*il eo a conscience. Dtnt le Dolopathoif un des menreilleux talents qu^on admire en Virgile c^est que ce grand philosophe , par soo
^ savoir surhumain, a réduit les sept arts en un lifre si petit qu'il tiendrait dans la paume de la main :
Un liTre fi»t brief et petit Tôt lei tept an.
Comme ton poius, où il deicrit
30/i. BENOIT DE SAINTE-MORE
inatiqucs, tracer de beaux tableaux. On peut lui reprocher de développer tout avec la même conscience, la même ignorance de la valeur relative et littéraire des choses. Il donnera la même importance au partage des dépouilles (1), à la délibération des -Grecs sur la récom-
pense à donner aux traîtres , qu'à la mort de Priam. 11 faut ici ' écarter avec soin tout souvenir de Virgile et des admirables pages du deuxième livre, ne pas songer à cette mort si touchante du vieux roi, à ce dernier et inutile effort pour défendre les siens, arma diu senior, à toute cette famille qui se groupe autour de lui pour mourir ; sans cela on jetterait le volume de Benoit avec dépit et colère. Cependant il montre parfois un véritable instinct de narrateur. Le récit de la première rencontre entre les Troyens et les Grecs est bien entendu , les incidents y sont bien ménagés , l'intérêt gradué ; Fauteur y a mêlé assez habilement les échecs et les retours successifs : Protésilas enGn rétablit les affaires des Grecs, quand apparaît Hector, devant qui tous reculent. Le poète arrive bien à la conclusion de son récit : u désormais est commencé le jeu. > On pourrait louer également Part avec lequel il prépare l'arrivée de Penthésilée et amène par elle une péripétie. Il y a dans ses descriptions de batailles du mouvement et de la variété. Il ne fait pas disparaître tout de suite ses personnages, il les engage dans de rudes combats , puis , au moment le plus dangereux, un flot de combattants survient, < sur eux verse la bataille qui les sépare, etc.. >
Nous avons vu tout à Thcure à propos des exploits d'Hector que le vieux poète avait parfois véritablement l'accent épique. On pourrait citer encore d'autres passages, par exemple celui oii il nous peint Achille reparaissant sur le champ de bataille» Ses soldats que , sur la prière d'Âgamemnon , il a envoyés combattre sans lui , ont été battus et repoussés jusqu'à ses tentes et viennent mourir à sa vue. La colère, l'orgueil outragé , le désir de venger les siens , triomphent de toutes ses résolutions, c En hâte sans hésiter il jette sur son dos < son haubert, il a le cœur gros dans la poitrine. Ils lui ont
(i) Od serait tenté d'appliquer à tous les poètes de ce temps le mot de Dandio : c W dit fort posément ce dont on n'a que faire et... i
ff mis son casque sur le cher...... il est monté sur son cheval de
c guerre; il a pris son écu aux couleurs éclatantes , un damoi-
f .seau lui a donné une lance grosse qui remplit le poing , avec une « enseigne de cendal , puis il fait soàner deux cors. Il ne se souvient « plus, tant il est Turieux ni d'amie, ni d'amour. Il ne témoigne pas « qu'il en fut jamais rien. Que désormais les Troyens se gardent 1....
c II fait comme le loup affamé entre les agneaux, ctc Il fait reculer
« toutes les batailles. Tant fut redouté son écu , dès qu'il fut reconnu I « Ses soldats ont retrouvé toute leur vigueur. Les Troyens s'étonnent « et reculent. Achille leur fait payer chèrement son repos » (V. Roman de Troie, v. 21077-21H5).
Très-belle aussi et très-saisissante est la rencontre de Troïlus et d'Achille (V. Roman de Troie, v. 21129, 21150). Mais plus énergique et plus originale encore est cette peinture de Deyphebus trouvant dans l'ardeur de sa haine la force de ne pas mourir avant d'être vengé (v, 18973-995). Blessé à mort par Palamède, il demande à son frère de retourner à la bataille, de faire payer son trépas à son adversaire, avant qu'on retire le fer de sa plaie : « car si je puis c savoir sa mort , sans que mon âme en soit marrie , je sortirai de « cette vie. » Paris revient vainqueur. La mort de Deyphebus est fièrement peinte , la scène est fort touchante : « il ne voyait plus , il (. n'entendait plus. Paris se jette sur lui en pleurant; et lui que la « mort déjà possède ouvrit les yeux à grand' peine , et pour parler fit « un tel effort que par trois fois il lui demande s'il était vengé. Quand u il le sut , bien lui fut beau et bien lui plut. Maintenant , dit-il , ( otez-moi la lance ; la mort désormais ne me sera pas pesante. Je verrai, c si je puis, avant la fin du jour, Tâme d'Hector, mon cher seigneur. « Droit à son âme ira la mienne. Désormais il me tarde d'y être. « Consolez-moi, fit-il, mon père et sur toute chose ma mère. Que « les dieux leur soient en aide » (v. 18973-18995) !
Enfin, c'est une peinture énergique que celle que Benotf a ajoutée à son original, du fils d'Héber venant , avec dix de ses compagnons comme lui tous mutilés et sanglants , reprocher à Achille qu'ils meurent par lui , et mourir , en le maudissant , aux pieds de celui qui les a trahis.
ÂjoutoDs bien vite que Benoit ne tient pas du tout à rester sur ce ton. 11 n'est pas Gaulois pour ricin. 11 ne craint pas de s*égayer quand Tenvie lui en vient» Non-seulement ses héros échangent volontiers des brocards (1) , mais lui-même quittant le ton solennel de Tépopée , raconte souvent les batailles avec une gaîté railleuse et une goguenardise toute française et soldatesque , que les situations les plus dramatiques et les plus douloureuses n'altèrent pas (2), et qui se retrouvera dans toute notre vieille littérature ; ce sera encore un des traits caractéristiques de Jean Marot , le dernier des poètes du moyen-âge. C'est sur ce ton qu'il racontera les batailles ; c'est la marque de la race , la note railleuse qui éclate au milieu des scènes les plus tragiques. Gela explique pourquoi le moyen-âge n'a rien fait de supérieur à ses fabliaux (3).
On peut enfln relever chez Benoit certains mérites de forme et signaler quelque talent littéraire. Sa langue a les caractères généraux du temps. Simple, claire, nette, brève, un peu raide, un peu nue (A), volontiers mo-
(i) V. Rom. de Troie, Discours de Diomède à Énée, ?• iiii9-iii88; I^olidamas à Palamède, Y. 11370-11386 et I2A7-1S50,
(2) On en peut vûr des exemples, Bom. de Troie ^ ?• 7189. — y. 802A«»t« 191&A-191A7. — Y. 19590-19606. »y. 27503-27506. — y. 29170-29171, etc.
(8) On retrouYe encore ce même caractère populaire dans la complaisance aYec laquelle il dte des proverbes. Benoit parait plein fde Yénération pour cette forme de sagesse populaire :
Le proferbe dit molt bien Qui onquet ne failli de rien (y. 1879).