V. ^ encore un discours d'Hector, y
Li vilains dift i mais il menti De grant naient tnise en barate
Que ja mon hom n'aara ami (f* 59), Qui ço bargaigne qii*il n^achate (f* 65)J
V. encore y. 2880, 6805, 6i^06, etc. Chrétien de Troyes dte aussi les Proverbes du Vilain» On avait fiiit de bonne heure d'amples recudls de ces locutions populaires; les Proverbes du Vilainf en hultains aussi diffus que mal rimes, nous sont parvenus dans des copies très-nombreuses et très-diverses. Je remarque, dans le Roman de Thèbes , un discours d'Éthiodes (Étéode) qui est des plus curieux, par cette am iliarité goguenarde que nous venons de signaler et par les proverbes dont il est émaillé :
A sot asoon racontei fable» Sadiies qae bien ros conoisson t
Vos paroles semés en sable ; Bien sauxies humer œus moxt
Debatui vos estes en Tain. Lessies ester iceste note,
Bien sauries par autrui main En autre sens tomes la rote. Le serpent traire du buisson*,
{à} Malgré toute la faiblesse à laquelle on se sent naturellement porté pour son auteur, je ne saurais cependant m*associer aux éloges que le style de Benoît a reçus d'un critique allemand que nous aurons
ET LE ROMàN DE TROIE. 307
uosyllabique, peu soucieuse des liaisons, des nuances et des flexions, elle Eût penser aux armures des chevaliers qui ne se plient qu'à angles droits ; mais il la manie déjà avec plus d*aisance que la plupart de ses contemporains. 11 aime à faire parler ses personnages et passe sans trop de peine du style indirect au style direct II manie même assez lestement Tironie (i). Il a des discours bien faits, largement développés, nerveux, d'un ton ferme et héroïque. Il suflQt de voir le fier et rude langage que tient Thoas à Achille , quand celui-ci parle d'abandonner le siège (2) , ou le mâle discours de Briséida à son père, pour lui reprocher d'avoir trahi son pays (3) , ou celui dans lequel Âgamemnon , avec une vivacité et une liberté d'allures singulières, pendant soixante vers {h) , essaie de ranimer son frère Ménélas après l'outrage qu'il a reçu (5).
On dirait du reste qu' Agamemnon est l'orateur en titre du trouvère ; c'est à lui qu'il donne la parole dans les grandes occasions. En même
occasion de citer bientât plus amplement. Bf. Dunger, pie ioge vam troj, Kriege, etc., à propos de
Herbort Yon Fritslar, le premier imitateur allemand de Benoit, assure que le style serré et nerreux d^Herbort contraste avec l'ample expression du poète français. W me semble que c*est singulièrement exagérer les mérites de style de notre trouvère.
(i) V. Rtm. de Troie, y. 19585-19615, le discours d* Achille raillant la patience des Grecs.
(3) Ibid., Y. 18338-18831.
(3) Ibid., V. 18685-13789.
(A) Ibid., Y. A930.
De co, fet il, bien tm gafdet Me* quant Iod lor feseit ledure
Que jamès hom de mère nés Si prenoient eoging et cure
Se poiwe aparceveir ne dire Con il ae pobaent vengier :
Que TOi en aiei doul ne ire« iMi le font buen chevalier.
Li preiaié home de lonc tens Qui n*a guerre n'aversité,
Qui tant orent valor et sens. Ne damage, ne po?reté,
Ne cooqoistrent paa les enora Cornent conoistra ta Talor ? En deU en larmes et en plor*. '
(5) On retrouYC les mêmes qualités dans d^autres passages, par exemple dans celui-ci :
Seignor baron Que bien aaves tuit aani deviie ,
Molt estes prou et de grant nom ; Se tos n*en Teoei al desus,
Fort ont été Tostre anceisofi Que vostre pris ne durra plus :
Molt ont eu pris et valor , Si périra vostre puissance ;
Ouc de riens nule n^avilièrent N*en iert plus faite remembrance.
Les dignités qu'il tos leasièrent. La grant enor que vos a?ei ,
Devei garder et essalcier Se vos ceste OTre n^acheves,
Quen ne ?os en puisse abessier. Iert tote ctaaée et périe
Une trlle ovre avei emprise Et Tostre terre tote honie, etc.
teoips le poète sait aa besoin être touchant. Pour en avoir la preuve» on n'a qu'à lire le discours d'Hécube se lamentant auprès du cadavre d'Hector (1) et auprès de celui de Troîlus (2).
Sans doute , on est forcé de reconnaître que chez Benoit , comme che^ tous ses contemporains, les formules sont souvent excessives et monotones ; chaque héros est toujours le plus grand et le plus preux dea hommes ; chaque bataille est la plus horrible. On rencontre chez lui , comme chez tous les trouvères , de ces vers tout faits , qui peuvent sa placer partout : « nus homs de mère nez , IIL M. chevaliers et plus , veiant M. chevaliers. « Mais il faut dire aussi que souvent il échappe à cette banalité ; il essaie de varier ses tableaux. Il ne se contente pas de nous donner de jolies descriptions du printemps, un lieu commun de la poésie du moyen-âge , mais qu'il relève par une grâce toute particulière (â) et qui £adt songer aux printemps de Livry de M""* de Sévigné [h) ; il essaie des peintures moins rebattues, comme lorsqu'il nous décrit l'hiver, ou un matin brumeux ; il a vraiment le sentiment de la canir pagne (5), et dans tous ses tableaux on entrevoit un coin de nature.
Il a des traits saisissants dans le récit de la ruine de Troie : < du carnage les palais saignent, etc. » Il ajoute à son texte de touchants détails. Quand Priam ensevelit le dernier de ses fils , il dépose dans la tombe son sceptre et sa couronne , pour les sauver des mains des grecs et honocer le mort , et comme si avec son dernier rejeton il ensevelissa.it sa royauté même.
Ailleurs, ce sont des vers heureux qui font image. Peut-on, par exemple , peindre d'un trait plus vif la rayonnante beauté d'Hélène ?
Entor li resclarzit la place De la resplendor de sa face.
D'autres fois , c'est un trait familier qui saisit ; comme ce portrait
(i) V. Rom. de Troie, t. 16877-16408.
(3) IbU., y. 31668-21717.
(3) Jbid., Y. 939-9ÂA, et ailleurs : • QuaDt vint al tens que Vers duise. i (h) V. Lettre de M^* de Sévigné^ édiU Montmarqué, t. II, p. 268.
(5) On pouvait déjà signaler le même caractère dans la Chronique. V. Je passage où Richard harangue la nuit les Danois : « en une place verte, erbue, etc. i
d*Âchille sur son coumer de Nubie : c H est assis sur sou cheval, ainsi c planté comme s'il y était né (1). >
Il a quelques brèves comparaisons qui rappellent Homère par l'intention , sinon par le développement Nous avons vu à Tinstant celle qu*il iq>pliquait à Achille , il en a d'analogues pour Hector. H en oflTi^ d'autres qui ne sont qu'à lui et qui ont une physionomie toute naïve et toute rustique (2).
Il sait s'abstenir de paraître dans le récit, si ce n'est de temps en temps à la veille des grandes catastrophes, oii d'une façon toute lyrique il intervient pour pleurer la mort des héros ou la faire pressenthr , par exemple lorsque Hector va succomber et que cette grande tristesse lui arrache des regrets sympathiques, ou lorsque, dans la nuit qui a suivi la première bataille , les Troyens blessés gémissent. Quand Hésione est emmenée en esclavage , à la vue de cette grande infortune , l'anteur s'écrie : < Grand ire en ai et molt grant peine. »
Enfin , sachons gré à ce poète d'un temps d'ordinaire si prolixe de savoir se taire à propos. Priam s'évanouit sur le corps d'Hector sans trouver une parole.
Nous ne voulons pas pousser plus loin cette analyse : il nous semble qu'elle suffit à expliquer et à justifier le long et éclatant succès du poème. Le Roman de Troie est l'œuvre capitale de cette partie de la poésie du moyen-âge, la plus largement conçue, la plus libre d'allure , celle où l'imagination s'est le plus amplement donné carrière. Si le premier caractère du poète est le don de création, Benoît a vraiment mérité ce titre. Du fonds le plus sec et le plus aride il a fait jaillir une œuvre des plus variées et des plus vivantes. Des centaines de personnages y apparaissent, s'y agitent, y vivent, y meurent. Les scènes les plus diverses , les sentiments les plus différents y sont représentés tour à tour, c'est tout un monde. Et, de ces êtres sortis de son cerveau, quelques-uns sont entrés en pleine possession
(i) On dirait en an endroit ane allusion au mot fameux des Gaulois : Toulant dire comlûen Troie est redoutable , 11 écrit :
Menacer puet qui rien ne cniot, Se deTen le Gel ne lui vient.
(2) La farine que Ton Umiie Con dan et qaarrials empenes.
Ne chiet pas ai eapiad^anes
de la vie littéraire , aussi bien que les héros de Virgile et d'Homère. C'est l'Hector de Benoît de Saiute-More que le moyen-âge a admiré , en qui il s'est reconnu, dont il a fait le type de l'honneur et des vertus chevaleresques. Troilus est vraiment le fils de son imagination. N'eût-il pas d'autres titres^ c'en serait assez pour légitimer la longue attention que nous lui avons donnée.
Entre toutes ces nébuleuses qui peuplent notre ciel poétique du moyen-âge, et parmi ces écrivains qui se confondent un peu pour nous à cette distance, et que les contemporains eux-mêmes semblent avoir volontiers confondus, comme s'ils ne reconnaissaient entre eux aucune originalité puissante, Benoît de Sainte-More mérite d'avoir une place à part ; il a son éclat propre. Non-seulement il a créé une branche nouvelle de poésie , mais il y a porté des qualités particulières. 11 y a vraiment en lui l'étofie et la qualité d'un poète.
AUTRES POÈMES. — SOUVENIRS DE L ODYSSÉE DANS LE ROMAIN DE TROIE. — LE RETOUR DES CHEFS, ETC. — LA GRÈCE TRAGIQUE, ETC. — l'eNÉÀS, LE ROMAN DE THÈBES. — LE JVLIUS CESAR, ETC.
Nous avons dit que le Roman de Troie était un véritable cycle troyen ; et l'auteur ne se contente pas d'y raconter le siège et la destruction de Troie , il retrace aussi tous les événements qui s'y rattachent de près ou de loin. Son livre embrasse presque toute l'histoire héroïque de la Grèce. 11 offrait aux hommes du XII* siècle comme un résumé des cycliques et des tragiques grecs. L'auteur lui a donné pour introduction l'histoire des Argonautes. Les 2680 derniers vers sont consacrés à retracer le retour des chefs grecs, les courses errantes d'Ulysse, les sombres aventures des Âlcides, le meurtre d'Agamemnon et la vengeance de sa mort par Oreste , la jalousie d'Hermione contre Andromaque et la mort de Pyrrhus, enfin la mort d'Ulysse. Nous retrouvons là V Odyssée, VAga-' memnon et l' Orestie , les Ncçot et la Télégonie.
Benoit a rapidement raconté la mort d'Âgamemnon (v. 27925, etc.), en la rattachant à la vengeance de Naulus. Il y a quelque intérêt à voir comment Timagination du moyen-âge a refait ces vieux récits, et comment il s*en représente les divers héros. Égisthe est pour lui un vassal riche et renommé, mais < qui n'était ni roi, ni comte, ni duc. » Oreste (1) est soustrait par Taltibius aux coups des assassins de son père , et conduit par lui auprès d'Idoménée < pour qu'il le nourrisse et Tait cher, tant qu'il le fasse chevalier, quMl puisse être roi couronné du royaume dont il est né. > Lorsqu'il a atteint Tâge de quinze ans, il songe à aller venger son père. Mais l'histoire a pris ici un tout autre caractère ; le poète du XII® siècle n'a pu se résigner à présenter à son public, comme le faisaient les tragiques grecs, un fils de roi rentrant tout seul , comme un vagabond , dans le palais de ses pères, et accomplissant lui-même sa vengeance. Ici Oreste est accompagné de deux mille chevaliers. Le trouvère ne comprend pas ces habiletés, ce piège où vont tomber les coupables. Tout se passe au grand jour. Oreste rentre de vive force eu possession du royaume paternel. Mycènes lui a fermé ses portes ; il la prend d'assaut , après un siège vigoureusement soutenu. L'histoire dans la tragédie grecque était tout individuelle : Ëgisthe et Glytemnestre ont tué seuls Agamemnon ; ici, ils ont des complices. Oreste, maître de la ville, fait brQler, tourmenter et pendre à de hautes fourches ceux qui ont consenti à la mort de leur seigneur. L'auteur a trouvé moyen d'ajouter de l'horreur au parricide d'Oreste. Les dieux , comme dans la tradition grecque, lui ordonnent de tuer sa mère de ses mains c et d'apprendre ainsi au monde comment vengeance a été prise d'elle et de la trahison qu'elle a faite de mettre à mort son seigneur. » A cet ordre affreux , Oreste ne frémit pas; le poète nous dit c qu'il n'entend rien là qui lui déplaise » (v. 28,194), et l'exécution de l'ordre divin est devenue aussi plus horrible; l'auteur y a mêlé les traditions bibliques aux traditions grecques, Jézabel à Glytemnestre. Oreste saisit lui-même sa
(i) Le moyen-âge a connu une Orettie latine. Summer (Cat, codd, Bibl, Bern, » 11507) , signale , tous ce titre : Orestis tragedia, un poème en un millier de vers hexamètres , mêlés de récits et de dialogues.
mère , et sous les yeux de ses coDcitoyens (ce qui rend l'acte plus effroyable encore)
D méismes à ses mains
Les mameles li trait del cors ;
Esracbier li fist totes fors ;
€ et par les carrefours il la fait manger toute aux chiens. »
Le châtiment d*Égisthe est aussi public ; il venait avec une troupe de chevaliers étrangers au secours de Mycènes, il rencontre une embuscade de chevaliers d'élite qui met sa suite en déroute. Égisthe tombe aux mains d*Oreste qui le fait traîner « tout nu, sans braies et sans souliers par les rues de la cité, et le fait pendre aux fourches : »
Tant i estut, tant i pendi Que par pièces s'en descendi.
Le procès d'Oreste est très-simplifié. Ici, comme dans la tragédie grecque , le parricide est traduit en jugement ; non plus devant r Aréopage; mais devant les plus brillants et les plus sages de la Grèce; « li hait hom, li séné. > Mais au lieu de la grande scène retracée par Euripide , de ce long plaidoyer , de cette grande lutte d'éloquence , nous n'avons plus ici qu'un duel judiciaire.
Ménétius offre « de défendre Oreste contre ceux qui voudront dire € qu'il ne soit digne de l'empire et de gouverner son royaume > ; il soutient < qu'il ne doit perdre terre pour cela, qu'il ne mérite ni u exil , ni déshéritement » ; et « jl tend son gage en la cour, t Personne ne se lève pour le contredire. Oreste est absous, et c il est « commandé que cette affaire ne lui soit plus en mal retraite. » Nulle part on ne sent. mieux la différence de génie des deux peuples; on ne comprend mieux comment l'un a pu écrire de si beaux poèmes, si abondamment et si complaisamment développés ; comment, dans un état de civilisation presque analogue, les poèmes de l'autre ne sont que de secs résumés. Là, nous trouvons une race amie de la parole; la parole est la maîtresse souveraine de cette société grecque ; la vie ou la mort d'Oreste sera le prix de l'éloquence. Ici , nous assistons au
triomphe de la force ; c'est une maiD aronîe d'iin gaotelet de fer qui va décider de tout.
Apriis cela le trouvère racoote les aventures d'Ulysse (v. 28419). Benoit avait-U lu l'Odyssée 7 cela parait peu probable. Il en avait sans doute entendu quelque lointain écbo; il en. trouvait dans le faux Dictys un vague souvenir. 11 reproduit fidèlement le texte latin, en èmaillaot seulement son récit de quelques erreurs de noms, écrivant par exemple < Myrre > pour Ismarus ; le brodant, quand l'occasion s'en présente, de quelques enjolivements chevaleresques, et le complétant ^-à et là par quelques souveuirs des poètes latins , d'Ovide surtout.
Ulysse est arrivé chez Tdoméuée, le roi de Crète « en deux grandes nefs à marchand > louées par lui. 11 a perdti tout ce qu'il possédait, après avoir échappé ii grand'peine à la vengeance des gens de Thélamon AJax et du père de Palamède. .Idoménée s'étonne de le voir réduit à une si grande misère. Ulysse lui raconte comment il a passé en * Myrre » sans accident ; comment, « à Lotofagos » (1), il a pris « port, où ou ne lui lit ni tort ni mal . ; comment ensuite, après dei:x jours de navigation, un effroyable orage le ciiassa vers la « Cezilc » , et comment
* la deslinéc mauvaise le conduisit à mauvais port. > Des Lcsirîgons et des Cyclopes d'Homère Benoît , à l'exemple de Dictys, a fait deux rois, Lestigorus et Ciclopaiu, frères germains, qui, enflammés de cupidité à la vue des richesses du prince grec , le dépouillent à Tenvî. Bientôt surviennent leurs deux ûls, Alfal et l'oUxénius (c'est la façon dont notre vieux poète écrit les noms d'Antipliatès et de Polyphème), qui font un grand massacre de ses compagnons et enferment étroitement les survivants. Enfin, Polixénius, ému de pitié, leur rend la liberté et les traite avec honneur. Mais le roi avait une fdlc, Destrigora, donlAufénor (Elpenor) , un compagnon chéri d'Ulysse, devient éperdument amoureux, et qu'il enlève gr&ce à l'habileté dti roi d'Ithaque. Par malheur . les amours d'Anfénor sont découvertes, et ici se place un confus souvenir de VOiiijssh- que le faux Dictys n'a pu fournir à notre poète. Dictys (p. 22Ù) se bornait à dire : <■ Ubi res cognita est, interventu parcntis
* puella abtata per vim, exactus per £oli insula», etc. ■ Benoit fait
(Ij Diclfi. lib. VI, C. a, p. 133. I
raconter par Ulysse qu'ils ont été poursuivis, qu'ils ne purent s'éloigner à temps, qu'atteints par Polixéuius, ils ont été forcés de laisser entre ses mains la jeune fille, mais qu'ils ont pu eux-mêmes s'échapper. Ce qui est curieux, et ce qui prouve que notre poète n'a pas lu le texte d'Homère, mais quelques arides résumés, c'est qu'il ne connaît pas le moyen employé par Ulysse. Il croit qu'il a eu recours à quelque procédé magique, mais il n'eu sait pas davantage. On dirait qu'il n'a pas lu lui-même ce récit , ^u'il lui a été fait par quelqu'un qui en avait oublié les circonstances :
Ateinz famés ; mes par boisdie^ Par ariimaire et par mestriey Lor echapaines ; n'en sai plus.
L'auteur du Dolopathos , qui a raconté la même histoire , l'a fait bien mieux que Benoit, et s'il a dénaturé le récit d'Homère, il semble que c'est en connaissance de cause. Benoît sait aussi , ce que ne disait pas Dictys, qu'Ulysse a crevé l'œil de Polyphème ; mais, évidemment, il ne sait pas comment cela est arrivé, et il déguise d'une façon assez originale son ignorance. « Polixénins , dit-il , nous enleva sa sœur ; mais tout au moins il y perdit un œil, car je le lui crevai de mes mains. Ce fut par aventure étrange , car la nuit était fort obscure. »
Un peu plus loin, Benoît, suivant encore Dictys, mais brouillant quelque peu son texte , nous dit que le vent poussa Ulysse parmi les îles d'Oloi (Œoli dans Dictys) , et que là il est accueilli par deux belles reines , Cirxes et Galixa. Ici encore il en sait plus long que son auteur. Celui-ci ( p. 22& ) se contentait de dire « toutes deux reines des îles qu'elles habitaient, elles attiraient à l'amour le cœur de leurs hôtes par^ certaines séductions, t Benoît nous dit qu'elles étaient « les repaires des errants > (veut-il dire seulement les voyageurs ou les chevaliers errants?) ; il sait qu'elles connaissaient arts et sorts, qu'elles enchantaient si bien leurs hôtes, « qu'en eux n'y avait plus ni raison ni sens ; car celui qui était tombé en leurs mains
Tant estoit d'eles emhéuz Et de lor amor deceuz Qu'il ne pensoit jamais ailiers ; Griement vendoient lor amors.
ET I !•: ROyAN DE TROIE. 315
c Elles dévoraient et prenaîcnl tout et n'avaient merci de nul ôlre vivant. « Elles Taisaient pauvre et mendiant maint homme vaillant et riche. » Il a raconté assez longuement l'aventure de Circé. Il nous parle de « ses « sorceries,dB ses œuvres, de ses conjuraisom, chavais ei poisons »; il sait c qu'elle transfigurait les hommes et les changeait en mainte semblance « par l'étrange art de nigromanee. »
Ce qui montre qu'il a connu un autre texte que celui de Diclys , c'est qu'à la suite de ce récit il conduit Ulysse chez la reine Lacafise (Calypso), dont il fait un personnage distinct de cette Calixa , par laquelle il traduisait tout à l'heure le Calypson de Dyclis, et raconte en détail la terreur mêlée de ravissement qu'elle inspire à Ulysse, qui craignait de ne pouvoir triompher de ses artifices. Revenant à son texte , le poète raconte ensuite rapidement le voyage d'Ulysse t à un oracle précieux , « saint et vertueux * , où on allait savoir « ce que devenoient les âmes « qui des corps sortoient. » 11 s'arrête à peindre les sirènes et leurs dangers, t Des périls de mer c'est le plus grand. Elles sont perfides et méc chantes. Elles ont des voix claires et angéliques. Leur chant est beau « sur tout autre. Qui l'entend ne peut songer à autre chose ni ne peut « se dérendre d'elles. Là où l'on les entend chanter sont tous les grands * périls de mer. Nul n'a crainte ni pensée, à rien si ce n'est de les « entendre. Elles perdent et égarent les vaisseaux , elles se prennent aux « navires , c'est leur jeu et leur nature , et les entraînent au Tond des c mers. » Mais grâce aux sages précautions d'Ulysse, t à ses enchanc tements , à ses grands arts et à sa maistrie » , nul ne se laisse prendre à leurs séductions. Les Grecs en tuent plus d'un millier.
Ulysse arrive entre Sillain et Caridin, Scyllam etCharybdim, t là où sont € les nombrils de mer que nul ne peut outre-passer » : c'est ainsi que le poète traduit le t illata sorhere solitwn » de Dictys. Puis il tombe aux mains des Phéniciens, dont l'auteur fait « un peuple de pillards sans merci qui « ne sert point Dieu : qui tombe entre leurs mains est mort sans faute. « Toujours ils sont uslngue par mer. . On reconnaît ici les Outlaus , les déshérités saxons qu'a faits la conquête normande. Le poète conduit ensuite le héros chez Alcinon ( AlcinoUs) et enfin à Ithaque. Nous voyons là une nouvelle preuve que Benoît ne connaît pas VOd;/ssfic. Comme Dictys , il fait timide et lâche la vengeance d'Ulysse. C'est la nuit ,
- lorsque les prétendaDts sont couchés tout enivrés, qu'Ulysse les met t en pièces , aucun n'échappe vivant : il les a tous tués et détranchés ; « ainsi , il s'en est vengé la nuit« v
Mais il est temps de laisser le Roman de Troie, et d'étu(}ier les autres imitations des épopées antiques tentées par le moyen-âge. Il y aura d'autant plus d'intérêt à le faire que jusqu'ici nous n'avons pas pu faire cette recherche qui était la première séduction de notre élude ; que nous n'avons pas pu voir comment la poésie française / encore balbutiante, s'essayait à transporter dans une langue nouvelle les grandes inventions de l'antiquité. Il nous a fallu , en effet , étudier le lioman, de Troie surtout en lui-même. Les rapprochements avec l'antiquité s'y sont offerts rarement et d'une façon bien vague. Le caractère même du guide qu'avait choisi Benoit, de ce livre sans physionomie et si complètement étranger à tout esprit antique, rendait impossible toute comparaison précise. Les poèmes dont nous allons nous occuper, VEneas, le Jules César , le Roman de Thèbes, qui sont des imitations incontestables de Virgile, de Lucain et de Stace, vont nous permettre cette étude plus directe ; mais elles prouveront en même temps que , comme nous le supposions tout à l'heure, si Benoit avait été mis en présence d'Homère lui-même, son poème n'eût pas été probablement différent de celui que nous connaissons. '
Virgile , Stace et Lucain ont été très-connus du moyen-âge. Leurs œuvres n'avaient point cessé d'y être lues. Elles se retrouvaient dans toutes les bibliothèques ; elles figurent dans tous les catalogues , depuis celui de l'abbaye de Bobbio, qu'on dit avoir été rédigé au X* siècle (1), jusqu'à la Biblionomia de Richard de Furnival au XIII'. La littérature latine du temps emprunte sans cesse à leurs écrits des citations, des exemples, des allusions. L'imagination de la foule ellemême s'était préoccupée d'eux. On sait, et ce n'est pas ici le lieu de refaire cette étrange histoire, quelle popularité le nom de Virgile possédait au moyen-âge , quel singulier roman on avait bâti autour de son nom. Après en avoir fait un des ancêtres du christianisme, un précur-
(i) Au X* siècle, il y avait un exemplaire de Stace dans la Bibliothèque de la cathédrale de Rochester (V. Wharton, Story of Engl, poeu) ; le manuscrit est aujourd'hui au British Muséum. Lucain figurait dans la cathédrale d*Yorck, à Bobbio, etc.
sear, ud voyant, une sorte de saint Jean-Baptiste païen, après l'avoir appelé avec les prophètes et les sibylles auprès du Christ, le moyen-âge en avait fait un magicien , un puissant enchanteur Tavori de Tempereur , et un héros ou plutôt un vaincu d'amour (1) ; nous avons tout à F heure fait allusion à ces bizarres imaginations ; rien n*a été plus populaire au moyen-âge que la légende de Virgile. En outre, ses œuvres étaient de celles que le moyen-âge avait le plus lues et citées le plus souvent. Stace n'était guère moins célèbre. On le considérait comme un des ancêtres du christianisme. On ne sait pas au juste comment il est mort. On a dit qu'admis dans la familiarité de Domitien il avait été , dans un jour de colère, frappé par lui d'un style aigu. Le moyenâge se plaisait à croire que , rallié au christianisme, il avait essayé de calmer la cruauté de l'empereur envers ses frères, et qu'il avait été puni par la mort de sa généreuse intervention. Aussi son nom n'était-il jamais cité qu'avec respect. On le plaçait à côté des maitres de l'art ; c'est ainsi qu'il figure dans la Chronique ascendante des ducs de Normandie (2). Dans le Département des livres on lit: « Estace le Grand et Virgile t; Stace est proclamé grand, Virgile n'a pas d'épithète. On explique la Thébaîde dans les épreuves publiques. Il n'est pas d'écrivain latin qui ne lui emprunte des vers. Gerbert l'admire ; Guillaume de Poitiers fait allusion aux héros qu'il a chantés; Pierre Maurice, abbé de Cluny , vante en lui une des lumières de la poésie et de la philosophie ; Guy, évoque d'Amiens , le prend pour modèle ; Guillaume le Breton l'invoque dans sa Philippide; saint Bernard le
(i) V. Le* faits merveilleux de Virgile. — F. MicheL Quœ vices quaque mutationes et Virgilium ipsum et ejus carmina per mediam œtatem exceperint. — Edel. du Méril. Miiatiges arehiotogiques ; de Virgile enchanteur, — Les faits merveilleux de Virgile ont eu une immense popularité. Teo troufC les plot Kabrcux détails concourant d'une étrange façon à Tillustration d'un livre des plus sérieux , d'un Commentaire des Évangiles: Theophylacti archiepiscopi Bulgariœ in IV Evang, Enarrat. Pet.. Vidorei SumpL i52â. Le frontispice est formé de divers tableaux qui se rattachent les uns aux autres et occupent surtout les encoignures; on y voit David et Goliath, qui sont là quelque peu à leur place, étrangement réunis à Pjrrame et Thisbé, et au Jugement de Paris. Dans le haut du cadre, à la place la plus apparente , on voit d'un côté Virgile suspendu en Tailr dans la corbeille, et de l'autre l'étrange et grossière vengeance du poète , la Qlle de Tempereur renouvelant par le procédé quç Ton sait le feu de la ville de Rome, hommes et femmes venant s*jr pourvoir. — On attachait son nom à toutes choses. Rabelais [Pantagruel, ch. xxxiii) parie de la pomme qui est à Rome en CagweiUe de Virgile,
(2) Ce oe fu mie el tem|>t Virgile oe Orace
Ne el lenM Aleiandre, ne Cetar, oe Orace.
cite ; Nicolas ClamaDges rappelle un second Virgile (1); Dante nous a dit en quelle estime il le tenait (v. de Yvlg. Eloquio , II, c. vi) ; il a fait plus encore : il lui a consacré tout un chant de son Purgatoire (2). Sans avoir une légende, Lucain était fameux aussi. Nous avons vu la grande place que lui faisaient dans Thistoire les narrateurs byzantins. On retrouve sa trace dans tout le moyen-âge. Adiielmus, premier évêque de Sherborn, mort en 709, le cite dans la préface de ses Enigtnes. Bède le vénérable vante Lucain c veteranum poetam » et lui emprunte des vers; Alcuin, dans ses livres de grammaire et de rhétorique, lui prend do nombreux exemples. Âlardus Gameracensis , dans l'ouvrage qui a pour titre Livres estrais de Philosofie et moralité, parmi « les maîtres de clergie » nomme Tutle le premier et Lucan le cinquième « Lucans qui fu soutix et connaîssans de maintes clergies diverses » ; il est cité avec éloge dans YA/eawu/re
Encor le dit Luéans qui est sage auctors Que de tous çaus du siècle fu Alixandre flors.
Guiot de Provins le place parmi les philosophes, entre Virgile et Stace. La Bataille des Sept-Arts lui fait le même honneur. Jean de Salisbury le cite sans cesse. Il figure parmi les historiens , à côté de Suétone et de Salluste, au titre de toutes les Histoires universelles du moyenâge , du Faict des liomaijis , etc. Quand on voit les poètes latins si répandus , on ne s'étonne pas que la poésie en langue vulgaire , toujours en quôte de sujets et trouvant là de vastes magasins d'histoires, ait un jour songé à s'approprier les épopées latines. 11 «iffit pour cela de quelque trouvère échappé du cloître ou de l'école.
V Enéide fut traduite la première. Le roman i'Eneas (3) devança même le JRoman de Troie , c'est celui-ci qui nous en a fourni la preuve ;
(1) Etienne de Tournay, mort on 1200 , dans une de ses lel 1res, emprunte à la TUcbahte de Slace, comme à un livre de lecture fhmilière, un terme de comparaison: « Divinam cjus rcspousionem ut Thebais jEneida, longe sequor, et vestigia semper adoro. •
(5) V. Danglard, Sur les Sylves de Stace, p. 11.
(8) La Bibliothèque impériale possède quatre copies de YEneas : le ms. 60 (anc. 6737, lb 1A8), XIV* siècle; présente des lacunes. —Le ms. 784 (anc 7189), bon texte du XIII* siècle ; par malhear loute la dernière partie du manuscrit, à partir du f • 33, est d'une autre main et du XIV* siècle : la fin est écourtée. C'est ix lui cependant que nous avons autant que possible emprunté nos citations. — Le ms. 1416 (anc. 75J5}, XIII» siècle (1292), nombreuses lacunes. — Lems. 1450 (anc. 7535), le plus
ET LE ROMA^ DE TttOlE.
avant de remonter jusqu'à Homère ou aux pseudo-hoinéristes, on s'était adressé à Virgile. Aux Gestes diverses des barons français un poète avait joint la Geste des Romains , ne voyant dans le livre de Virgile qu'une geste comme une autre. L'antiquité, du reste, l'avait mis sur la voie. Au dire de Servius (lib. VI, c. 7), Ife livre de Virgile ne portait pas autrefois le titre ù' Enéide, mais celui A' Exploits du peuple Romain, Gesta popuH liomani: ce que le moyen-ûge traduisait tout naturellement la Geste des Romains; le titre était tout trouvé.
L'auteur ne s'est pas nommé ; mais, à certains traits, il est permis de reconnaître le trouvère habile et fécond qui devait bientôt écrire la longue Chronique des ducs de Normandie et le vaste cycle du Roman de Troie.
Entre toutes les traductions de V Enéide, il n'en est pas de plus curieuse que celle-là. En présence des autres, on ne peut étudier que le traducteur lui-môme ; il n'y a qu'un homme , le talent ou le mérite d'un homme , aux prises avec une œuvre généralement plus forte que lui , et contre laquelle il se débat avec plus ou moins de bonheur. Ici, c'est toute une époque, toute une civilisation en face de la civilisation antique, nous confessant comment elle la comprend et ce qu'elle peut s'en approprier ; quelles sont , entre ses inventions, celles qui lui sont sympathiques , celles qu'elle ne comprend pas ou qui lui répugnent.
Au premier abord, V Enéide se retrouve presque tout entière dans YEneas. Ici comme dans le poème latin, Énée est poursuivi par la haine de Junon (1); jeté par la tempête sur une côte inconnue, il est
complet, non le meilleur. — On .en trouve un autre à la Bibliothèque de PÉcole de Médecine de Montpelll(T, no 251. — Le poème commence par ces vers (ms. 784) :
Quant Meoelaui ol Troir auise Aint u*eu torna tant qu'il Tôt prise Ga»U la terre et tôt le regue
(i) V. Bibl. Impér., Ms. 78A. ^ 70, Encaa,
Juno vit Eneas en raer :
VII aos tou« plains le traveilla ,
Par pluseurs mers le demeoa ;
On retrouve ici sa tendresse pour Carthage :
Pour la venjance de sa famé; (feone) La cite priât par traison.
£le hea toute sa geste.
A 1 jour U tint grant tempeste.
accueilli par Didoo, aimé par elle; ei\ sur Tordre des dieux , il rabaudoDoe pour courir à d'autres destinées. Il aborde en Italie , et descend aux enfers pour chercher auprès de son père le secret de Ta venir ; il soutient de longs combats contre Turnus ; il a pour alliés Évandre et Pallas ; pour adversaires, Mézence et Camille. Latiuus Taccepte pour gendre ; Âmata le repousse ; cependant il est enfin vainqueur , épouse Lavinie , et donne naissance aux rois d'Albe et à la race des Jules. Le trouvère a conservé également la plupart des épisodes ajoutés par Virgile à la narration principale, comme Tbistoire du cerf apprivoisé de Sylvia, Tamitîé de Nisus et d^Euryale, etc. Et il ne s'est pas contenté de reproduire la suite des événements , il n'a pas demandé au poème latin seulement un canevas qu'il pût broder ensuite à sa fantaisie avec les couleurs de son temps : il veut reproduire aussi les détails de Toriginal : il veut faire œuvre de traducteur, et il y apporte les plus consciencieux efforts; la version est par moments aussi littérale qu'on pouvait l'être à cette date. Les discours surtout semblent l'avoir charmé ; il s'attache à les rendre fidèlement Dès le commencement de son poème, dans les plaintes désespérées d'Énée au fort de la tempête , dans les
La deetse Juno vouloit
Que Cârtage fiist cblef du mont »
Et li roiaume qui i sont A lui fuuent trettout encUn.
Mais le poète ajoute qu^elle ne put y réussir. G*est à Rome que les dieux ont destiné la dominatioo de Tunivers; c^est au Capitole que sera placé le siège de cet empire. Benoit traduite sa fiiçon le CapitoU immobilis saxum : ^
Lt Capitoile^ list à destre, Uora du cbastel à une part Où furent par comun esgart Li aenateur mis pour juger , Pour tenir droit, pour tort pi Ce fu liei pour tenir les plaii.
Par merteilleui eogiog fu fes ; Molt fu larges et biaus dedeni ;
ler
Voûtes et ara j ot 11 cent.
Ja nM parlast nus si très bas Ne fust oit en ellepas Par tout le Capitoile entier.
Li XXIIII senifatour I estoient ja eagardé»
Puis ot Roume U poeste D^iluec a molt loiniien a âge.
Du reste, le Capitole était au moyen-âge le sujet de toutes sortes de légendes (V. les Merveilles de Rome), Ten trouTe deux descriptions dans les Croniquet des ApostoUet de Romej de Martiii Polonois (V. Bibl. impér., n> ldl2). On y lit, fo 8â : « Au chief de ce palais estoit i haute tourneUe fennée de haus murs, couverte d*or et de vairre pour estre miroir à ceulz qui le paies de jour regarderoient, etc. >
— Nous abrégerons nos cilalions de VEneas, M. Pey (Pari% DiUot, 1856; on a donné de très-longs extraits, et nous nous proposons nous-méme de le publier bientôt eu entier.
paroles qu'il prononce en abordant en Libye, on reconnaît les idées-et le mouvement du texte latin (1).
Et ce ne sont pas seulement les longs développements quMl imite : ces traits restés fameux , ces vers si souvent cités , qui sont comme des médailles de Virgile , ob , sous la forme la plus précise et la plus achevée, il a enfermé et comme condensé toute sa tendresse d'âme et Texpression de son mélancolique et doux génie, le vieux trouvère s'est efforcé de se les approprier et de n'en rien laisser perdre (2). On voit qu'il en comprend la beauté ; c'est là un point qu'il faut noter à son honneur, et qui montre qu'il a déjà quelque sentiment des choses littéraires.
Les lecteurs de VEneas pouvaient donc à la rigueur savoir à peu près ce que contenait V Enéide. Cependant si le tableau est le même, il est vu à travers de certains verres colorés d'une certaine façon , qui l'altèrent parfois, parfois le rapetissent et le déforment. Très-souvent, là oii Ton retrouve les développements mêmes de Virgile, ce n'est pourtant plus
(1) /Enfw, lib, I, V. 94. — V. Eneas, r» 7f.
Dâni Ene» forment »*f«crie : Que si moreuMe a tel hoole !
Par Deu, fel-il, boo furent né Pourcoi ne m'ont ocis li grieu ?
Cil qui a Troye la cité Molt mont ceuUi en hi li Deu f }.
Furent dctrrocbié et oci». Ne puis en terre converMr,
Pourquoi m'en tomai ge clietif ? Et nov ans ja en cette mer (**)
Mieux voasiste que Achilles Molt longuement m*ont trateillié ;
M'euat ocis et Tytides, Si n'ont de moi nulle pitié. La où furent ocia tant conte,
Le début du deuxième liyre est rendu arec la même fidélité : « Conticuere omnes, etc. »
Tous se turent pir le paies De celé eure n'aie grant ire;
Et escoutèrent à grant fès. Quant moi remembre du grant deul,
Eneas souffrit un petit ' Ja nel conteroie mon >eul.
Et en après si li a dit : Mes quant tous plest que je le die
Dame, fet-il , ma grant tristor Ja en orrex moult grant partie.
Me ramembrt:! et ma dolor. La vérité vous en dirai,
Ja nel comencerai à dire C«r ge i fui ; sel vi et sai.
(2) Par exemple la belle et humahie parole de Didon « non ignara mali » ; le beau contraste entre la royauté modeste d'Évandre et les grandeun de Rome :
Petite et povre ert et desclose : Qui tout le mont a en destroit ;
Encore «dont iert pou de chose. De toute terre fu rolaoe.
Puis fist Rome iluec endroit
Ç) m Li grieu • dit à tort le t«xt«.
(**) Bi aon pas « no^acs «i • eomma lit la testa
Virgile , ce n'est plus la langue , ni le style , et moins encore l'âme de Virgile. Il est des choses qu'évidemment le trouvère n'a pas comprises , d'autres qu'il a cru comprendre et qu'il a transformées naïvement, d'autres qu'il comprenait sans doute , mais qu'il a repoussées sciemment. Ainsi le second livre, sauf le récit de Sinon (qu'il traduit très-exactement) , est réduit par lui à une trentaine de vers ; cinq vers lui suiTisent à résumer le troisième; le cinquième enfin lui en fournit à peine une centaine, dont les seize premiers contiennent tout ce qui précède l'apparition d'Ânchise à son fils, c'est-à-dire les cinq sixièmes du livre. C'est que le long détail géographique n'eût pas été compris des auditeurs et ne l'était peut-être pas du poète lui-même ; c'est que le moyen-âge ne se serait pas intéressé à la description de ces jeux qu'il ne connaissait pas ; le poète ne garde que ce qui pouvait frapper également les hommes des deux époques. Parfois il est trahi par l'instrument dont il se sert : il ne peut échapper aux défauts de son temps. Dans la traduction des discours dont nous parlions tout à l'heure , il est à la fois sec et prolixe ; il paraphrase longuement (1), il ne sait pas finir, et ajoute une suite aux discours de Virgile (2). De même, pour les passages plus courts, on ne peut guère louer chez lui que l'intention ; mais il y a cependant un intérêt presque touchant à le voir aborder si vaillamment la lutte avec des armes tellement inégales et essayer de transporter dans sa langue encore balbutiante
(1) Ainsi le beau vers « forsan et bxc olim meminissc juvabit » devient chez lui (V. Eneas, (^ 71) :
Ne vos detec mie esmaier Nonqucs n'aura mak enduré
I Se vos avez eu poour Ce m^est avis ja ne »ora
En celé mer mal et dolor. En sa vie que bien aéra,
r.a avant vous délitera Mes se il souffre .1. pou mesaise.
Quant il vos eu remembera. Que il n^ait tout ce qui li plaise.
Bon vous sera k raconter Ce m*est avis mies prisera
Les maui qu'avez souffert en mer. Le bien après quant il Taura
Hom qui s'esmeut eu autre terre
Pour pais et pour pais conquerre Nous conduiront li Dieu ù fie
A grant annor ne puet venir En Lombardie la majour. Se bien et mal ne puet souffrir. (Eneas, (" 72.)
Qui^ tous jours a sa volonté
(S) Par exemple à celui que nous citions tout à Tbeure (V. p. 321, n" i).
Promise m'ont ne sait quel terre « N'encor n'en ai oî parler ;
Ne sai ou je la voise qucrrc. Querant la vois à molt grant paine
Molt ai truvé illes en rapr. Si cora fortune me demaine.
et demi-enfantine les formules les plus savamment achevées d'unjdiome riche , abondant et souple , et arrivé à sa perfection dernière.
Il est enfin des choses quMl croit bien comprendre , mais auxquelles il donne, sans le soupçonner, une physionomie toute nouvelle, si bien qu'il peut impunément en placer d'autres à côté qui appartiennent à un autre monde et à une autre civilisation ; il a tellement modifié celles qu'il a conservées , qu'elles ne font plus disparate avec celles qu'il y ajoute.
En efiet, le poète a beau vouloir imiter Virgile, on reconnaît ici à chaque pas TinQuence d'un état social et moral tout difiéreut. C'est encore Junon , il est vrai , qui cause les malheurs des Troyens ; mais le poète nous le dit plutôt qu'il ne la montre à l'œuvre. En général, il a supprimé dans tout son livre l'intervention directe, on pourrait dire l'intervention active des dieux. Il connaît Eolus, le roi des vents, quMI faut tout d'abord apaiser , mais il se contente de le nommer. On ne voit plus Jupiter promenant ses regards sur la mer et sur la vaste étendue des terres, ni Vénus venant l'implorer. On n'assiste plus à l'entretien des deux immortels ; on n'entend plus le roi des dieux , dans sa majesté sereine de Jupiter Capilolin , lui révéler Tordre constant des destinées et le rôle magnifique réservé à Rome ; le poète a supprimé le déguisement de Vénus et son apparition aux yeux de son fils; l'amour ne vient plus prendre la place d'Ascagne. Vénus, il est vrai, intervient encore dans le poème , mais les choses se passent plus simplement. Comme dans Virgile, elle est inquiète sur le sort d'Énée, « elle le voit entre sauvage c gent. Elle eut d'amour la puissance ; quand elle voit qiC Etiras a « mandé son fils, elle vient à lui, le prend entre ses bras et le baise étroic tement. A ce baiser elle lui a donné de faire aimer grand pouvoir ; c elle défend que, fors la reine et Eneas, nul ne le baise, puis elle c s'éloigne à grands pas (1). » On ne verra pas non plus, dans la partie du poème qui reproduit le septième livre de Virgile, Junon allant chercher une des furies, exciter elle-même la guerre entre les Troyens et les Latins.
(1) Elle ot d'amor U poeité
A lui tint, en tes brat le preot BaUa le inout étroitemeot A ce baiaer li a donné
De faire amer grant poésie :
Qui aprèe lui le baiaera Du feu d'aœor espris aéra, r/omnae ue .fanae nel beae plua For la roînoe et Eneaa.
Aleclo lie vient plus infecter de sçs poisons le cœur d'Amata et pousser Turnus au combat ; c'est la reine qui d'elle-même va se plaindre à Latinus ; c'est elle qui pousse Turnus au combat. L'auteur du XIP siècle n'a pas la pensée, qui viendra plus tard à ses successeurs, de substituer, substitution facile, ce qu'on a appelé le merveilleux cbrétien au merveilleux païen, de mettre par exemple un démon là où \irgile avait placé une furie ; le messager infernal est remplacé par un simple chevalier. Eq même temps qu'Alecto, l'auteur a supprimé la grande poésie, cette belle explosion de la colère de Turnus , ce signal de la guerre si magnifiquement donné , ce terrible éclat de la trompette infernale qui ira retentir jusque dans les vers du Tasse.
Les puissances de la terre et de l'air mêlées par le poète ancien aux combats des mortels , toutes les scènes ainsi agrandies , l'horreur des combats faite plus horrible encore , mille détails vulgaires tout à coup empreints d'une souveraine beauté, tout cela a complètement disparu. Le trouvère repousse également le merveilleux physique. 11 ne changera point en nymphes les vaisseaux d'Énée brûlés par Turnus. Il dissipe le nuage dont Vénus , dans sa prudence maternelle , envelbppaît le héros et son compagnon. Il y a cependant une part encore faite au merveilleux, mais c'est celui qui convient à des imaginations un peu enfantines , le merveilleux des contes. De tous les êtres surnaturels qui passent dans V Enéide, il ne conserve que la Renommée , à cause de ses cent yeux et de ses cent oreilles , et il paraphrase avec une visible complaisance la description antique. Il s'attache surtout au côté anecdotique. Il n'a garde d'oublier le traité fallacieux conclu par Didon avec larbas (l) ; c'est là un beau conte , digne d'un fabliau, et fait pour amuser le moyen-âge. Il recueille avec soin le mot d'Ascagne, s' écriant que les Troyens mangent leurs tables et leurs « tailloirs » ; l'aventure et le mot lui paraissent si pi* quants qu'il les fait redire par Énée. 11 n'omet rien de ce qui est seulement singulier.
(i) V. EneaSt t* 72, verso :
Par grant sens li ala requerre Quil li vcndist tant de sa Irrre Com porpreodroit .1. cuir de (or.
El 1^ prince li otroia
Qui d<> i'enging ne &e garda.
Dido trencba par courroietea
Le cuir, qui molt furent grellettes.
Il D'à pas non plus songé à reproduire ces tableaux du temple de Junon, où était retracée toute Tbistoire du siège de Troie , et à la vue desquels Tespoir rentrait dans le cœur d*Ënée. Du ménie coup , il a supprimé Fattendrissement du héros, ces larmes qu'on lui pardonne cette Tois, et ces traits de sentiment si souvent cités : Sunt lacrwiœ rernm, etc. Il les remplace par une description éblouissante des splendeurs de la ville de Didon , ville de marbre et d'or , où il a semé à pleines mains les pierres précieuses, Tazur « le vermillon , les riches peintures, les inventions Tantastiques. Nous saisissons ici une dilTéreuce essentielle des deux Énéides. Là où l'auteur latin parlait au cœur , le trouvère s'adresse surtout aux yeux ; à l'émotion il substitue l'étrange , les prestiges des Mille et une Nuits. Et à ces splendeurs étourdissantes il joint d'autres merveilles que loi fournit l'histoire naturelle légendaire du moyen-âge.
Aussi l'esprit du livre, son inspiration générale ont changé. Cela devait 6tre, et cela marque deux états différents de l'imagination, du développement intellectuel et moral de l'humanité.
Notons aussi que le poète donne à toutes choses les couleurs de son
temps, aux personnages le costume, les mœurs, les habitudes du Xir
siècle (l). Eneas a des chevaliers , un sénéchal : Dido est suivie de cent
demoiselles de prix, filles de comtes ou de marquis. Le chef troyen, fidèle
aux habitudes féodales, consulte ses hommes en toutes circonstances. Dès
le début du poème , au moment de quitter la Troade , « quand il fut
• sorti de la ville, sous un arbre, loin dehors, il a assemblé avec lui grande
f gent; il demande à tous également (communément) s'ils se voudront
c tenir avec lui, et avec lui soufirir bien et mal ou retourner dans
f la ville. > Il demande l'avis « de ses barons » avant d'abandonner
en Sicile la population invalide et avant d^aller réclamer le secours
d'Evander. De même son rival Turnus, au début de la guerre, se déclare
(i) Le poète a œpeodant consenré quelques traits de mœurs antiques; Turaus, rencontrant Pallas, hii demande (yii il est, et Pallas s*empresse de répondre à la question. P^née, abordant à Pallantée, tient en main un rameau d^oilvier :
Doot tendi «on bras ver» U rive Et li montra .1. rain d^olive.
Mais le poète a soin de nous dire que c'est là un usage antique, dont son temps a perdu le sens et qn'H se croit obligé d'expliquer. Cependant il raconte, sans s'étonner, que Ton brûle les corps.
prêt à renoncer au secours des siens , s'ils ne croient pas qu'il ait pour lui la justice. « Si vous croyez que j'aie tort , je vous en prie , ne me c portez pas secours, mais dites-moi que je me reposé. > Mézentius répond au nom de tous qu'il a le bon droit pour lui et qu'ils sont prêts à repousser Eneas. Les raisons qu'il donne à l'appui de sa résolution sont d'une naïveté parfaite. « Nous ne voulons pas, dit-il, d'un étranger sur « nous ; nous serions vieux et chenus avant de le connaître, et de long- « temps il ne saurait ce que vaut chacun de nous. Il donnerait nos terres « à ceux qui l'ont suivi en ce pays. » Mais Mézentius veut qu'avant de lui déclarer la guerre , on le somme de produire ses raisons en public ; s'il s'y refuse, Turnus le fera défier. Turnus, le futur époux de Lavine (Lavinia), a été saisi par avance du fief de Latinus ; a il a déjà recueilli les « tours, les donjons et les hommages des barons. » Quand Eneas implore l'aide d'Evander, il offre de se reconnaître son vassal et de tenir de lui son fief. Il s'est fait accompagner dans ce voyage de ses jongleurs et de ses maîtres enchanteurs, et il leur fait faire devant le roi arcadien a les jeux c de Troie. » Il arme Pallas chevalier. Nous reconnaissons ici toutes les habitudes militaires du XIP siècle , la façon de combattre , les armures, les équipements de chevaux de guerre , le système de fortification. On pourrait, avec les seuls récits de notre poète, reconstruire une forteresse française ou normande du temps de Philippe Auguste et de Henri II ; M. Viollet-Leduc ne les décrit pas plus complètement. Nous retrouvons les remparts, les fossés, les hautes tours, les palissades , les chemins de ronde, les bretèches, le hérisson, le pont qui se relève, la porte fermée au moyen du fléau, la poterne par où s'échappe une garnison trop pressée, les fortifications avancées. Toute la partie du poème qui retrace des actions guerrières est en général traitée avec beaucoup de verve : les descriptions de combats, les discours prêtés aux chefs sont pleins de vie et d'entrain, et le ton qui leur est donné est un dernier témoignage des mœurs du XIl^ siècle ; ici , comme nous l'avons vu dans le Boman de Troie, comme nous le verrons dans le Boman de Thèbes , unp certaine tournure goguenarde et familièrement héroïque remplace l'élégance et la gravité latines (1).
(i) En parlant d*un chcvalûr qui tombe frappé d'une flèche, Tauteur de YEneas écrit: «U ne
Enfin, par une dernière concession à l'esprit du temps, Fauteur a donné à son œuvre un long complément , auquel n'avait pas songé Virgile, une longue histoire d'amour comme les comprenait le XIP siècle.
En somme, on peut dire que V Eneas, bien que dans la pensée de son auteur il soit une traduction de X Enéide^ est vraiment une œuvre nouvelle et originale.
Le poème s'ouvre par une courte introduction. Avant de reproduire Virgile, et au moment de transporter ses auditeurs dans ce monde tout nouveau et de dérouler devant eux des événements si étrangers à toutes leurs traditions, l'auteur a senti qu'il Tallait rappeler brièvement les faits qui ont précédé l'ouverture du poème, c'est-à-dire la ruine de Troie et la fuite des Troyens qui ont échappé aux coups des Grecs (1). Ces premiers vers, qui semblent tout d'abord établir un lien entre V Eneas et le Roman de Troie, donneraient lieu de penser que le premier n'est que la suite du second , si le témoignage même que nous avons emprunté au Roman de Troie (2) ne prouvait qu'ici, comme dans tant d'autres mites du moyen-âge, l'ordre naturel des dates a été renversé, a Eneas qui tint en héritage une grande partie de la ville de Troie > a tu le désastre des siens. Mais sa mère Vénus, « la déesse d'amour, » lui commande d'abandonner une ville condamnée par le jugement des dieux , et d'aller chercher la contrée d'oii est sorti Dardanus, le fondateur de Troie. Il rassemble donc sa t gent et son trésor » , sort de Troie, t menant son fils par la main , et faisant emporter avec soi son père Anchises , qui
leur dit puis ni bien ni mal. • Quand les Troyens fuyant derant Turaus se précipitent dans la mer, Pallas leur crie :
Que querez tous eu ceste mer ? Estes iloec, ralet, avant,
RrTOulez vous! Troie aler? Len ne conquiert pas en fuiant.
N*i passerez or pas si tost.
De môme quand l'aîné des fils de Tirrhus a lif forge percée d'une flèche, c cela lui valut une saignée b, dit le poète ; et de Galésus tué sur le coup « il n'eut à chercher un médecin, ni à s'inquiéter du paiement » Voir aussi lo discours ironique d'Amata :
11 lui dourra molt grant doaire, Puisqu'il parti de sa contrer.
Toute la mer qu'il a siglée,
(1) V. BibL Impér., ms. 784, f» 70. V. plus haut, p. 519 (note i).
(2) Nous avons déjà noté, du reste, que l'allusion n'est qu'apparente et que ce bref résumé de VUiadc ne peut s'appliquer au poème de Benoit
était moult vieux homme (1) » . Notons quMl ne le porte pas lui-même ; le trouvère n'aura pas jugé l'attitude assez digne pour un prince. Il trouve près du rivage vingt-deux barques tout équipées que les Grecs ont abandonnées ; il s'en empare et s'éloigne avec les siens , guidé par une étoile (v. 1-92).
Mais le courroux de Junon va le poursuivre sur les mers ; elle n'a pas oublié le jugement injurieux de Paris. Ici le trouvère a rejoint Virgile et V Enéide; seulement il la complète à sa manière, en racontant longuement l'histoire à laquelle Virgile s'était contenté de faire allusion.
Je ne veux pas le suivre pas à pas. Dans cette partie du poème, je ne veux m'attacher qu'à ce qui a trait aux aventures de Didon. I^ trouvère en ce point a essayé de ne rien laisser perdre de ce que lui offrait son modèle. On voit que le beau récit de Virgile s'est emparé de lui ; il a senti que la peinture de cette passion , de cet égarement, de cette mort lamentable devait être un des grands intérêts de son œuvre. Aussi lui a-t-il Tait une large place, reproduisant avec toute la fidélité dont il est capable le premier et le quatrième livre de VEnéide. Notons cependant comme un trait caractéristique de cette poésie que, tout en étant aussi long que le poète latin, le trouvère ne nous donne qu'une partie de son œuvre.
Des messagers d'Eneas son1| venus implorer la reine de Carthage. Ils ne l'ont pas trouvée, comme chez Virgile , dans le temple de la déesse, entourée d'armes, assise sur un trône élevé, semblable à Diane environnée de ses nymphes. Ici, le tableau est plus simple : elle est « dans un parloir, sous la tour, avec molt grand barnage >; c'est là, en effet, encore un des traits de la réduction opérée par le trouvère. 11 supprime l'image, il supprime les comparaisons , il supprime , hélas ! à peu près toute la poésie. Gomme dans Virgile, Ilioneus sollicite la pitié de Didon. Gelle-ci accueille à merveille les messagers. Le trouvère a fondu en un seul discours les deux que lui prêtait le poète latin ; mais il en a conservé les traits les plus touchants. On ne retrouve pas, il est vrai , au début , cette contenance modeste que le texte latin donnait à la reine ; mais le trouvère, en échange, n'a eu garde d'oublier la belle et humaine
(1) O soi en fist porter son père El par la main mena son fils.
Anchises qui roolt Tiei hom ert,
parole, la parole Tameuse: non ignaramali. Elle a appris de ses propres malheurs à compatir à rinforlune (1). Elle offre à Eneas tous ses trésors ; elle fait plus encore : s'il le veut, les deux peuples ne feront qu'une seule nation.
En recevant ces agréables nouvelles (2) , Eneas est monté à cheval avec f sept-vingts » des siens. 11 arrive à l'heure de nones en la cité. Ses c Troyens sont devant lui et chevauchent deux à deux ; bourgeois, dames r et chevaliers , et des rues et des soliers , les vont à merveille re- « garder (3). » Il n'était pas besoin de demander qui de la compagnie était le seigneur; c sans que nul d'eux l'ouit dire, ils reconnaissaient « tous le roi. L'un le montre à l'autre au doigt. Moult était beau et ave- « nant, et chevalier fourni et grand. A tous en semblait le plus beau [h). » C'est là ce qui remplace chez le trouvera cette grâce divine que Vénus elle-même répandait sur les traits et la taille du héros. Dido vient audevant de lui et le prend par t la main destre. En l'entaille d'une fenêtre t ils se sont assis loin de tous les autres, et Eneas lui dit comment il est c arrivé à Garthage et ou il va. Puis il envoie chercher son fils et les c parures précieuses qu'il destine à la reine. Priam les faisait garder c dans son trésor; Hécube, la reine, les portait quand elle fut couc ronnée. » Ascagne arrive avec les présents, c La reine, qui moult < belle fut , les reçoit avec grands mercis ; elle les estime moins pour « leur valeur que pour celui qui les donna. » Puis elle baise l'enfanL
(1) Je refus ja^ plus esgaréc Pour moi le sai, bien l'ai apris. Quant je ving en ceste contrée. Que je doi bien avoir pitié • . D'ome, sel Toi dcsconseillé*
(2) Nous trouvons ici (^ 74) une forme de sljle qu'affectionne l'auteur, que nous reverrons plus loin dans rentretien dernier de Dido et d*Eneas, et dans celui de Lavine et d*Amata :
Encontre eus a!a, si leur dii : Parlastes vous & lui ? — Oil. —
Qu'avei trouvé ?— Moull bien — Et quoi ?— Menaça vos ? — Par foi nannil. —
Cartage. — Parlailes au roi ? — Et que dit dont ? — Promet vos bien
Nannil. — Porcoi ? — N'y a seignor Soions séur, n'en douton rien, etc. Que dant Dido, meintient Tanor.
(5) Si troyen sunt devant lui Et des rue* et des ioliers
Et rhevauchoient dui et dni. Les vont & merveille esgarder.
Borjois dames et chevaliers
4) Sans ce que nus d'eus l'oisl dire Moll rstoit biaux et avenani
Connoissoient trestuit le roi ; Et chevaliers forui» cl granl,
Li uns le montre à l'autre au doi. A toa en sembloit le plus bel.
Molt le besoit estroitement ; El se menoit moult malement , Moût fait que foie qui Tatouche.
Venus y ot la flambe mise, Dydo Ten tret qui est esprise. Mortel poison Ja dame boit, . • De son grant deul ne s'aperçoit ,
0 les baisiers tel rage prent D'amors qui le cors li esprent.
Dont le rebaisa Eneas , Et puis Dydo eneslepas :
De Tun en but Tautre Tamor.
Gbascun en but bien à son tor.
Qui plus en baisé plus en boit ; C'est Dydo qui plus foie esloit ; , Ele y a pris mortel yvresce ,
Ja l'a Amors en sa destresce !
Tant à la roïnne entendu A lui baisier , que vespre fu.
Od voit ce que sont devenus les six vers du poète latin , comme le trouvère s'appesantit sur tous les traits , et combien , à côté de cette insistance, la poésie de Virgile semble discrète.
Cela est bien plus frappant encore quand le trouvère arrive à Tadmirable quatrième livre. Tout le monde sait sous quels traits Virgile a peint l'infortunée Didon. C'est la plus belle, la plus passionnée, la plus touchante et la moins coupable des victimes de l'amour. Comme bien d'autres femmes, c'est par ses vertus mêmes qu'elle est conduite à sa perte ; c'est l'humanité, c'est la sympathie pour le malheur et la gloire qui ont ouvert son cœur à l'attendrissement. Mais cet attendrissement même ne suffirait pas à bannir le souvenir de Sichée qui veille sur son honneur. Pour qu'elle cède au sentiment qui l'entraîne, pour qu'elle succombe , il faudra l'intervention des dieux eux-mêmes. Enfin, épris de noblesse comme un écrivain du XVII® siècle, Virgile s'est plu à l'entourer de grandeur. C'est la plus passionnée des femmes, mais c'est toujours une reine qu'il nous montre en elle. Elle songe à l'intérêt de son peuple; elle veut le faire plus grand par son alliance avec les Troyens. Sur son bûcher , prêle à périr, comme une héroïne
ET LE ROMAN DE TROIE. ââl
de Corneille elle pense à sa gloire. C'est une grande âme , une âme vraiment romaine , qui se consolera de mourir en repassant T histoire de sa vie , en se rappelant les grandes choses qu'elle laisse derrière elle. Cette peinture de la passion la plus ardente qu'ait représentée l'antiquité est chaste. Ce ne sont pas les enivrements de l'amour que s'est attaché à décrire le poète , mais ses violences , ses fureurs , ses regrets; et surtout à chaque instant il renoue le fil qui rattache cette partie du récit au reste du poème* Le trouvère n'a rien conservé de tout cela. La Dido de YEneas ressemble beaucoup à la Médée du Roman de Troie, par cela même que cette Médée ressemblait peu à celle d'Apollonius de Rhodes. Il n'y a plus ici ni ménagements ni réserves. Le baiser de Vénus dévore cette âme. La passion y éclate tout à coup avec fureur, et la peinture que le poète fait de ses ravages est toute physique , naïvement et brutalement physique. Je n'oserais reproduire ici la description qu'il donne de son insomnie et de ses agitations, ni les longs détails dans lesquels il a délayé les cinq vers de Virgile et cette peinture ardente et cependant pleine de retenue, tant ils sont parfois ingénument bouffons , parfois d'une désespérante crudité (i).
(i) Ici Dido conduit le héros jusqu^à sa chambre ; elle assiste à son coucher. • La roinne fu au • couvrir. Elle a peine à en partir, b Quatre comtes la ramènent chez elle. Quand elle s*7 retrouve seule t * clic commence à songer à celui pour qui Amour Ta mise en tel émoi > , de lui commença à c penser, etc. •
Torne et retome molt «OTent^ Ensemble o lui caide gésir.
Ele souspire et li s*ettent, Toot ou i nu, par graut d^ir.
Soufle, gémiftt, et si babille, Entre ses bras le cuide estraindre.
Moult se dfcmente et se travaille , S'amor ne puel covrir ne faindre.
Tremble, fremist, ri si treasaut ; Ele acolr. son couvertor ;
Le cuer li meut et si li faut : Confort n*i trcuve ne amor.
Molt est la dame maubaillie. M. fois baise son oriUier
Quant ce est quVle s*entrobIic, Tout pour l'amor au chevalier.
C'est ainsi probabb ment que Tauteur traduit ce que Virgile dit plus loin, c Sola domo mœret vacua c stratisquc relictis incubât. »
Cuide que cil qui est en sus Ele pleure, si fct grant deul
Se gisp de Irt lui tous nua. De lermes sont moitié si eul.
11 n'i est mie, aillors estoit ; Molt se retorne la roinne.
Parole o lui corn se le voit. Primes adeos et puis sovinne fsupina).
Knt en son lit le taste et quiert. Ne puet durer, molt se demeine
Quant nel treave des point se fiert : VXi itti la nui! travail et paine.
Quand eoûn le joor commence à paraître , t au fil de Taube ■ , elle se lève en hâte sans attendre le secours de ses suivantes; « de mortelle t rage elle était éprise » , elle va courant trouver sa sœur. Virgile n'avait eu garde de lui donner cette furie , cette course haletante. Elle débute par lui dire : Je me meurs ; et .dans un dialogue très-rapide , entrecoupé par les questions précipitées de sa sœur inquiète : « D'amour je suis < éperdue , fit-elle ; je ne le puis celer : j'aime ; » mais quand elle veut nommer celui qu'elle aime, elle ne peut parler et se pâme. Quand enfin elle est revenue à elle , elle s'essaie à redire la confession que Virgile a mise dans sa bouche. Elle avoue son admiration pour le héros troyen , sa passion ; elle s'arrête seulement devant la promesse faite à Sicbée. Mais l'aveu ici est bien moins ménagé et plus violent. Elle le fait avec une franchise, une naïveté que ne connaissaient pas en leurs plus grands égarements les héros amoureux du temps d'Auguste et de Louis XIV, mais qui sont familières à ceux du moyen-âge et quelque peu à ceux du XIX'' siècle.
Cil a espris le mien courage.
Cil m'a donné la mortel rage , Pour cestui muir tôt à estrous , Se pour ce non qu'à mon espous Promis amor à mon vivant , De lui feisse mon amant
Cependant elle veut être fidèle à son serment ; elle renouvelle les terribles imprécations que Virgile mettait dans sa bouche :
Miex veull morir que je li meute.
Ainçois parte terre souz moi , Qui toute vive me trangloute , £t feu du ciel m'arde trestoute I etc.
Ici le trouvère ajoute à son modèle. Ce nom , que tout à l'heure elle ne pouvait prononcer, l'obsède; il faut qu'il lui échappe. « Elle n'aimera personne autre, dit-elle > ; celui-ci, d'ailleurs, ne lui est rien.
Aînz nel vi mes ne ne conui Fors tant que ai ol parler, Eneas l'ai oï nommer.
Et aussitôt < elle noircit et se pâma; peu s'en Tallut qu'elle ne Tût
ïDorte. >
En tout cela^ c'est la chair qui parle toute seule; c'est la nature qui éclate, la nature animale contre laquelle l'âme n'a pas tenté de réagir, que n'a refrénée ni contenue aucune culture morale.
Le trouvère traduit assez fidèlement (en mettant à part, bien entendu, l'élégance et la délicatesse exquises) la réponse d'Anna , l'égarement de la reine, son oubli de toutes choses, tous les travaux suspendus (1). Dans Virgile, quand l'infortunée est arrivée à cet égarement, Junon s'attendrit, eHe demande grâce à Vénus et lui propose d'unir les deux nations. Oubliant en apparence leurs ressentiments^ les deux divinités s'unissent contre la faible mortelle et préparent à elles deux le piège où sa vertu va succomber. Habitué à mettre les dieux en dehors de son œuvre, le trouvère ne semble pas avoir compris combien cette intervention des déesses relevait la chute de Didon ; il les a tout-à-fait éloignées du poème. Il a supprimé aussi la solennité de ces noces coupables qui les rachète (2); ce n'est qu'un entraînement vulgaire. Enée s'oublie dans le bonheur ; mais un messager des dieux vient lui rappeler l'ordre constant des destinées et le devoir pour lui « d'aller en Lombardie. » Le trouvère n'y fait pas de façon, il réduit à ce seul vers l'intervention de Jupiter. Aussi l'impression produite sur Enée n'est-elle plus la même. Dans Virgile, quand il a entendu Mercure lui-même lui parler au nom du maître des dieux, il n'hésite plus un instant; il n'a plus qu'un désir, obéir en toute hâte , s'éloigner. Cependant , en dépit de cette présence divine, la prompte obéissance du héros nous étonne. Elle a aussi étonné le trouvère , tout moderne en ce point ; et , comme le divin manque chez lui, il donne bien plus de satisfaction à notre humanité. Énée
(1) Ne monte uèi sus rouis oe tors, En lieu haut .1. en .1. i heu bas;
De TouTrer n'est conte tenu ; Tout a guerpi pour Eneas.
Li mur purent cstre rompu,
Notez qu*ll n*y a plus trace du « minxque murorum ingénies, t Évidemment la question de style, ici, n*est pas soupçonnée.
(J) V. jEnei», lib. IV, v.
.... Prima et Teilus et pronuba Juno Dant signum ; (ulsere ignés et conacius iEtlier.
hésite, il est fort en peine, il voudrait bien demeurer. Cependant Didon est avertie de son projet de fuite. Avec sa répugnance pour le surnaturel, le poète n'a pas songé, comme son auteur, à mettre, à ce propos, en mouvement la Renommée qu'il avait tout à l'heure pris la peine de dépeindre si longuement. « Ne sais, dit-il naïvement, si ce fut homme « ou femme qui Ta découvert à la dame. » Il reproduit assez exactement le dernier enti:etien des deux personnages, les touchants reproches de Didon , les explications confuses d'Énée , la réponse irritée de la reine, sa tentative dernière pour le rappeler. 11 supprime seulement les avertissements funèbres, l'appel de Sichée, ces songes, ces apparition^, toutes ces manifestations des puissances infernales qui peu à peu entourent Didon et l'attirent comme fascinée. Il est un personnage aussi qui s'est singulièrement modifié sous sa plume. La prêtresse massylienne, gardienne du temple des Hespérides, et chargée de nourrir le dragon qui veille sur les fruits sacrés, est devenue une vulgaire sorcière du voisinage (1).
Le trouvère n'a pas reproduit davantage le beau contraste qui est dans l'œuvre latine : cette admirable peinture de la nature tout entière apaisée, tandis que Didon est en proie à l'insomnie. Nous la retrouvons seulement au lever du jour, sur la haute tour d'oii l'on aperçoit la mer et la flotte troyenne qui s'éloigne les voiles gonflées par le vent. Mais ici le sentiment a tout-à-fait changé, et le dénoûment est tout autre. Dans X Enéide le cœur de la reine n'est plus ouvert qu'à des pensées de vengeance. De par le patriotisme de Virgile, Didon mourante est condamnée à maudire. De son bûcher sortira l'étincelle qui doit allumer entre les deux grandes nations de l'antiquité une guerre implacable. Avant d'expirer, elle appellera à la vengeance contre les descendants d'Énée les fils de Garthage. Le trouvère s'intéresse médiocrement à la grandeur romaine , aux débats de Garthage et de Rome ; il a montré en passant le
(i ) Molt fort choM H est legiere
Ele devinne et giète sort El reiMucite home de mort.
Lie soleil fsit bien esconser A miedi, et retorner Droit ■rrière veit Oriant ; De la lone fait autretant ,
Ele la fait nouvele oo plaine III fois ou lUI la semaine ; D*enfer trait infernaux figures Qui li «ferment ses augures El fait amer, et fait haïr.
De toutes riens fait son plesir.
lien du poème avec l'histoire de la Ville éternelle ; il D*y reviendra pas. Aussi, Didou chez lui est-elle moins possédée par le désir de la vengeance. D'ailleurs , le christianisme a mis sa marque sur ces vieux poèmes. Là où l'antiquité proclamait la légitimité , la sainteté même de la vengeance , la poésie du moyen-âge place le pardon. Dans le Roman de Thèbes, A.thes, tombant sous les coups de Tydeus , pardonnera à son vainqueur ; Didon n'est pas moins clémente. Déjà son dernier entretien avec Énée ne se terminait pas , comme dans Virgile , par une malédiction , mais par une ' parole douloureuse et résignée : « Puisque je ne puis le retenir , qu'il « s'en aille ; moi , je n'ai plus qu'à mourir (1). » Elle est désespérée, elle gémit de sa faute , elle ne pourra survivre à l'abandon ; mais sa Taiblesse même la dispose à Tindulgence. Quand elle a vu s'éloigner le perflde , l'amour est encore dans sou sein ; elle s'évanouit , elle est tantôt brûlante et tantôt glacée ; son cœur bondit et tressaille (pantoise) ; elle essaie encore de rappeler le fugitif: • de sa manche de blanche hermine elle lui fait signe cent et cent fois. » Elle se décide enfin à mourir ; mais sa dernière parole e^t un pardon ; elle répète expressément le mot par deux fois : « Il m'a ocise à moult grand tort. Je lui pardonne ici ma mort. En signe d'accord , d'amour et de paix , elle baise ses parures et son lit > : Je vous le pardonne , sire Eneas », et le nom d'Eneas est le seul qu'en expirant , étouffée par le sang et la fumée , elle trouve encore le force de prononcer.
Nous avons insisté sur cette partie du vieux poème, parce qu'on y peut juger le procédé de l'auteur ; on y voit ce qu'il emprunte et ce qu'il laisse au poète latin. Je ne prétends pas pourtant le suivre pas à pas, mais signaler seulement ce qu'il y a de plus original dans son imitation.
Entre toutes les inventions de Virgile , celle de la descente aux enfers était faite pour intéresser ce moyen-âge qui accueillait avec tant de complaisance le récit du voyage au purgatoire de saint Patrick , et qui allait, un siècle et demi plus tard, enfanter le rêve sublime et lugubre de la Divine Comédie. Ici , comme dans Virgile , le héros troyen est conduit au séjour infernal par la sibylle ou «Sébile » ; mais ce n'est plus la prophé-
(!) V. Eneas, f- 8J.
lot 9>n ; moi ettouvra mourir.
tesse que Dpus counaissioDS ; elle De révèle plus à Éuée lés menaces de
Tayenir ; le peète a supprimé Tadmirable scène de rinspiration ; quoique
Tauteur rappelle • sage prestresse et très-sage devineresse », ce n'est
plus qu'une terrible sorcière semblable à celle que faisait appeler Dido»
Eneas la trouve à la porte du temple/ c toute chenue , écbevelée ; elle
c avait le visage noir et Troncé , la Tace jaune et empâlie ; elle semblait
« femme de maie part. » Le trouvère a supprimé aussi l'admirable invo-
cation du poète latin , qui s'arrêtait au seuil des demeures mystérieuses ,
et demandait avec tremblement aux dieux d'enfer la permission de révéler '
leurs secrets. La majesté et la terreur des peintures latines vont être
partout ici remplacées par la laideur. Cette poésie semble en avoir soif,
le mot se retrouve partout. « Au commencement, dit le trouvère , ils
c trouvent quantité de « laide gent » : mort et douleur, faim et souf-
c france, et puanteur, et plaintes, et pleurs, et félonies. > Il se contente
de les énumérer; les développements poétiques , qui étaient comme une
belle draperie enveloppant les funèbres apparitions, ont disparu ; il ne
reste que les squelettes. L'entrée de l'enfer dans Virgile était effrayante ;
ici elle est « laide. » L'arbre des songes, l'orme ombreux, immense, de
Virgile est devenu c un arbre laid , molt ancien, laid et moussu. » Le
trouvère ne soupçonne pas < les beautés de l'horreur >. Gharon, c le
« dieu du passage » , ne peut échapper à cet enlaidissement général. Au
lieu du personnage imposant, de la verte, et puissante, et divine vieillesse
qu'a peinte Virgile, au lieu de ce titan de Michel- Ange si bien reproduit
par E. Delacroix, le trouvère nous peint un vieil homme grotesque. La
transformation mérite d'être étudiée de près ; nous surprenons là toute
une veine particulière d'imagination, c II était vieux et laid^ et rechigné,
« et tout chenu et froncé. Il eut* le visage noir et confondu, le chef
c mêlé et tout chenu, les oreilles grandes et velues, les sourcils gros et
c moussus , les yeux plus rouges que charbon , Mongues la barbe et la
« moustache (1). <
Mais c'est surtout dans la peinture de Cerbère que le poète s'est donné
Vieil ert et lait et rechiogniez Et toui cliADui et tous fronciez ; Le \\ê ot nègre et confoiylu , Le cliief mellé et tout rhanu ,
Oreilles ;(rande« et velue», SorcilIf.« grosses et moussues , Les eulz plus rouges que charbon Longue la barbe et le guernon.
carrière. Virgile le représentait seulement immense , aboyant, le dos bérissé de couleuvres. Le trouvère nous peint un de ces monstres Tantastiquement effroyables, comme l'imagination peureuse du moyen-âge en tordait en forme de gargouilles, en enroulait dans des mêlées étranges^ à quelque vieux pilier saxon ou aux chapiteaux de ses cathédrales. C'est ici que la laideur triomphe ; Fauteur lui-même nous avertit : « Trop par « est laid à démesure et de trop terrible façon. 11 a les jambes et les c pieds velus et les orteils tout crochus, de grands ongles comme griiTon, c le dos aigu et recourbé, le ventre gros et enflé, une grande bosse sur c réchine, la poitrine sèche et maigre, les épaules grêles, les bras gros, c les mains crochues. » La laideur est partout, naïve, franche, surabondante, débordante. Au lieu des sombres peintures du poète ancien, nous avons un enfer tel qu'on le représente dans les fêtes de village pour effrayer les bonnes gens.
Le trouvère a cependant conservé la plupart des inventions de son modèle : le Fleuve d'oubli, les Enfants vagissants, Minos sur son tribunal, . les Victimes d'amour, et parmi elles Dido qu'Eueas essaie en vain de désarmer. Nous retrouvons ici les guerriers 'morts en combattant, la terreur des Grecs, « la mestre cité d'enfer, une belle cité • , dit pour la première fois le poète , et les principaux supplices. Le poète en a abrégé rénumération , mais il a corrigé son auteur en un point : sous l'influence du christianisme , il a essayé de peindre de couleurs nouvelles l'éternel tourment. Aux rochers, aux roues, à l'immobilité, il substitue une tortnre d'une autre espèce, une espèce de torture morale, qui, eu dehors de tout détail physique, est plus terrible et se suffit à elle-même (i).
(1) Uuec a 1 feu parmenable,
N'en Ul lumière ne clartés ; Il art et bruks le» dampnes ; 11 les art et ai le» tormente.
Ne de repos o*ont nul atente , En tonnent sont et en dolor :
Et molt le* tormente pooar, Pooureui sunt et seuffrent inaL Ainsi ne sunt pas li mortal ; Quant aucun crient .1. fort tonnent, La poour pt-rt d« qu*il la sent.
Mes ceus tormente la poour Coromanalment o la doolour.
Li mal aunt grant et pooreux :
Li feu ardant e tenebreus A fin u*eatningnent li tonnent ; 11 durent aanz definement.
Iluee vit Mort, et fin comence , Definement y a croissance , Destruisaion restorement , Ne faut por fin ne por torment , Molt le» tormente et crucie ; Et si ont pardorable ?ie.
A fin lea tret parfetemeut Et dure par durablement.
Ils arrivent enfin aux Cbamps-Élysées c où les saints hommes étaient c en clarté, grand repos et félicité : en grand douceur ils y étaient ; les « champs étaient tout fleuris, grand joie y abonde, toujours y a liesse et c fête. 9 Eneas y rencontre son père, qui lui révèle les futures grandeurs de sa race. Mais le trouvère a supprimé le solennel début de son discours, le beau développement platonicien que peut-être il ne comprenait pas bien lui-même , et que son auditoire n'eût point compris du tout. L'évolution millénaire des âmes est remplacée par un ardent désir de monter sur la terre. De toute la longue lignée des héros de Rome il n'est resté ici que quatre noms : Silvius, Romulus, Julius César le preux, et César Augustus, qui aura le monde sous sa puissance. Ânchises annonce très-sommairement à son fils leur gloire et les grandeurs de Rome, et le reconduit en hâte par la porte d'ivoire.
Nous avons, à la suite du vieux trouvère, achevé la première moitié de V Enéide, la plus belle, de beaucoup, aux yeux des modernes, et nous n'avons encore parcouru que trois mille vers du poème français, c'est-àdire à peine les trois dixièmes de l'œuvre entière. La remarque a son importance ; on voit que ce qui séduit l'écrivain du XIP siècle, ce ne sont pas les beaux développements poétiques qui nous charment nousmêmes, c'est la partie qui renferme le plus de récits.
11 ne néglige aucun de ceux que contiennent les six» derniers livres ; j'y veux seulement relever quelques traits caractéristiques. Le trouvère a élagué ce qui tenait à des habitudes religieuses particulières à l'antiquité , ce désordre sacré où Âmata entraînait sa fille et toutes les femmes du Latium ; mais il a conservé soigneusement « la faible occasion et Tassez peu de commençaille » d'où, selon Virgile, est sortie celte terrible guerre, cette histoire du cerf apprivoisé de Sylvia, la fille de Tyrrhus, tué par les Troyens, et il a donné à cette aventure une couleur et une importance toutes nouvelles. Il ne s'est pas contenté de reprendre la peinture de Virgile en y ajoutant une foule de détails merveilleux. Le poète latin , satisfait d'avoir mis les deux peuples aux prises, passait vite ; te trouvère s'arrête avec complaisance, heureux d'avoir à peindre une belle chasse héroïque et chevaleresque, assaisonnée de tuerie et de pillage. Il la prolonge à plaisir. Âscagne s'attache à la poursuite de son cerf avec une ténacité singulière': quand il Ta mortellement frappé, et que les paysans
de la contrée essaient de le lui disputer, il enlève sa troupe par un discours jovial et plein d'entrain, où Ton reconnaît Taccent du temps.
Que faites vous franc chevalier?
Le cerf demeure a escorchier ; Bien i pourrons tant demorer Qu'il niert mie cuit au digner.
Ghascuns à fière de l'espée ; Si i ferons forte peurée.
A la viande devons trere ; Car de ce a chascuns afere.
Il lui faut son cerf, il ira le forcer jusqu'au fond du cbâtelet de Tyrrbus ; pour ravoir, il fera un siège en règle, et emportera la place d'assaut. Enfin, il le tient et Técorcbe; et, ce qui est un trait de mœurs, les Troycns ne négligent pas en passant de tout piller dans la maison , et de charger des sommiers de butin.
La différence d'babitudes a mis partout sa marque. Inquiète pour son fils ici comme dans V Enéide, Vénus voudrait lui donner des armes d'or et d^argent si bien travaillées qu'elles ne pussent être faussées; elle va les demander au dieu qui forgeait les foudres de Jupiter. L'auteur sait que l'entreprise est difficile , qu'entre les deux immortels il y a eu c mautalent maint jour. > Cependant le divin forgeron cède aux séductions de son épouse , et c après trois mois et un petit plus » de travail , il lui remet une armure merveilleuse. Mais le bouclier d'Éuée ne porte aucune sculpture : cette ornementation est trop étrangère aux habitudes militaires et à l'art du temps ; les pierres précieuses, semées à profusion, ont remplacé le divin travail.
Pour nous donner une idée de la bonté de l'épée, le poète suppose une épreuve qui est bien dans les conditions ordinaires de cette imagination qui ne demandait rien moins à l'épée des preux que de trancher des montagnes. Vulcain l'essaie sur son enclume, large de sept pieds, épaisse de neuf, et que quatre bœufs ne pourraient déplacer ; l'épée en fait deux parts, < sans plier ou s'émouvoir. >
Cette même tendance à outrer partout les couleurs se retrouve dans le portrait de Cacus. Ce n'est plus seulement le redoutable brigand de
Y Enéide, mais un anthropophage (1). Il est à noter en ce point qu'il semble avoir répugné à Fauteur de nous montrer Hercule, roi et fils de dieu, conduisant des bœufs comme un vilain, il ne s'explique pas sur le larcin de Gacus ; il se contente de nous dire que • le dieu Fa tué pour un « méfait qu'il lui fit. >
Le poète du XIP siècle n'a pas oublié le touchant tableau de l'amitié et de la mort de Nisus et d'Euryale» Les mêmes hommes qui s'intéressaient si vivement aux étranges aventures à^Amis et A^Amt'les, et aux détails parfois grossiers et révoltants de leur héroïque affection, devaient lire avec bonheur le récit de la tendresse passionnée des deux Troyens. C'est un des passages du poème latin que le trouvère a traduits avec le plus de soin. Il en a conservé presque tous les détails et les a rendus avec intérêt ; Texpression de l'amitié des deux jeunes gens est restée touchante. Le discours que le poète met dans la bouche de Nisus , quand il s'aperçoit qu'Euryale ne Ta pas suivi, a de la grâce et de l'émotioii. Il s'y mêle une certaine recherche ; le Roman de Troie portait les mêmes raffinements dans la peinture de l'amour. Le poète croit à une mystérieuse correspondance entre deux âmes qui s'aiment '(2). Il ne nous parle pas du désespoir de la mère d'Euryale. Avec une liberté dont il nous donne bien des preuves, il transporte ailleurs ses plaintes et tes prête à la mère de Pallas dont n'avait pas parlé Virgile, qui faisait plus seule la vieillesse d'Évandre.
Cette partie du poème a pris chez lui une couleur toute nouvelle. Il a reproduit, il est vrai, les derniers adieux d'Énée à Pallas, qu'il traduit avec beaucoup de délicatesse et de grâce, et la douleur du père; mais il a modifié d'une façon très-marquée les inventions du poète latin. Celui-ci, soucieux avant tout de l'honneur de son héros et de son rôle providentiel, ne donnait à Évandre qu'une douleur contenue. Il pleure son fils, mais il semble avant tout préoccupé de ne point incriminer les Troyens. Dans sa douleur même, il ne veut pas blesser son puissant allié.
Quant il avoit un homme prU 11 Tocioit, le saoc buvoit ,
<2) V. ^neis, lib. XI, t. 158-159.
N*ett pas encor mort mes amis, Je sens qu'en cor est mis cuers vis ;
La chair et les os en menjoit ; Jl ne menjoit se home non.
S4 il seutist doulor raortal Mon cucrs seotist toute autretal.
Ui
B deinble se consoler en pensant que Pallas est mort poar une si grande oâttse. Il ne croit pas avoir trop payé de son sang Thonneur de la servir. Il y a là une vénération de Rome^ un sentiment de ce qui est dû à sa grandeur, qui fait songer invinciblement aux courtisans de Louis XIV, et à la réserve monarctiique de leurs douleurs en présence du maître ; c^est ainsi qu'un familier de Versailles eût pleuré son enlbnt mort pour te service du roi. Virgile a eu soin aussi de ne pas amener la mère de Pallas auprès de son cadavre ; il sait que la douleur maternelle ne saurait garder ces ménagements respectueux : il nous avertit par la. bouche d'Évandre qu'elle avait devancé son fils dans la tombe. Le vieux trouvère est à la fois plus héroïque et plus naturel. Il insiste sur les exploits de Pallas. Les Troyens qui accompagnent son corps montrent au roi avec orgueil les prisonniers quMl a faits , les armes 6t les chevaux qu'il a enlevés aux ennemis ; ils comptent ses « cbet valeries. » Du discours d'Évandre le poète français n'a gardé que sa douleur d'avoir trop vécu , et il a transporté ici la peinture qu'avait donnée Virgile de la douleur de la mère d'Euryale en la faisant bien autrement emportée et violente. Nous retrouvons en cet endroit entre Tàrt antique et l'art du moyen^âge ces différences que nous avons signalées déjà à propos du Roman de Troie et d'Ândromaque. La mère de Pallas maudit les Troyens, elle éclate en reproches et en outrages (1). Elle maudit les dieux qui n'ont pas su défendre son fils ; elle renonce à leur culte , elle doute de leur puissance ; l'emportement de son chagrin va jilsqu'au blasphème (2).
Mais ce n'est pas la seule addition que l'auteur du XIP siècle ait faite ici à son texte. Virgile, plus empressé de. parler au cœur qu'aux yeux, n'a pas songé à nous peindre la sépulture de Pallas. Le poète
(1 ) M«r Tit les onques Troyenk I
Ooques^d'eus n'ol se mal non Et fauseté et tralson.
Maudite soit lor sorvenue !
(1) James oui deu a*aorerai ^
Ne honoor mes ne lor ferai ; James D*auroat de moi senrise Mal ai or sauf le sacre (ise Que lor fesoie chascun jor.
Lor mckiot dom a ^Mvé,
MauTcse foi noos i portoient.
Ou il ont eité eodormt Ou met prières D*ont ol , Oo n« pueent home sauf«r Garantie vie ni teotr.
11 m ont montré mauvesement Que il poiiaent onques noiaut.
du moyen-âge , qui ne laisse échapper aucune occasion de décrire , nous peint le caveau oii Ton a placé le cercueil ; il compte « les piliers dorés, c les tabernacles, les œuvres de peintures, les bonnes entaillures, les c carreaux de marbre taillés à bêtes et à fleurs. » Il nous décrit les quatre lionceaux qui supportent le cercueil , le pavé de cristal et d'ivoire, le toit d'ébénus, Taiguille argentée qui le surmonte , ornée d'un pommeau sur lequel est un oiseau d*or fîn^ et la lampe où brûle une pierre merveilleuse, le besto (sic)^ que rien ne peut éteindre, et qui ne se consume pas. Il raconte Tembaumement de Pallas , et nous rapporte rinscription qu'on a gravée sur le bord du couvercle de la tombe (1). L'histoire de Camille (2) présente des embellissements analogues (3).
Nous avons signalé en débutant l'allure toute nouvelle que , sous l'influence des mœurs de son temps, le poète donnait aux discours qu'il emprunte du latin. Cela se marque d'une façon piquante dans son récit de l'altercation entre Turnus et Drancès. C'est un de ceux où l'on sent le mieux la différence des mœurs , où l'on voit combien celles du XII* siècle sont plus rudes , et en même temps plus Tranches et plus naturelles. Le ton , dans le poète latin , est plus oratoire ; ici il est plus Tamilier et plus personnel encore ; l'auteur a coupé davantage le dialogue, et lui a donné plus de vivacité et de mouvement. Du discours de Turnus il n'a gardé que les outrages à Drancès, qu'il s'est plu à ampliCer. Il en a fait une longue raillerie surabondante, excessive, brutale; Turnus se gausse à souhait de son adversaire. La scène est prise sur le vif: c'est ainsi, avec ce sans-façon et cette verve gouailleuse que discutaient les barons français des croisades.
Par vous conquerré je petit ; Encore est touz sains vosire escu ,
<i) Nous Pavons rapportée plus haut (V. p. 233).
(2) Il a quelque peu modifié sa physionomie :
Ne fu famé de tel savoir, Molt ert sage preuz et cortoise.
4e bellatrix il a fait :
Molt pnr araoit chevalerie, Le jour i<'rt rois, la nuit roine.
(3) Il a fait dans ce passage des additions d^un autre genre à Virgile. Il met dans la bouche du meurtrier de Camille un discours où il a prodigué les jovialités soldatesques et grossières ( V. Eneai^ f> A3). On y retrouve un souvenir de Juvénal :
Bien pourri» être lassée, Mais ja n'en seriez saoulée.
ET LE ROMAN DE TROIE. ^/^g
Que en besoing ne fut véu.
Se avions plez à tenir ,
Bien vous i feriez ouïr.
Vous vous dépendriez de touz ,
Uuec seriez vous moult prouz ;
Mes là où Ion se doit combatre
Ne vous voudriez pas embatre.
Tex si embat qui le compère.
N'i a des enfanz vostre mère
Ne mes que vous , si le gardez.
Bataille a fere n'est santez.
Vous n*estes pas musars ne fox ;
Car se ne cremissiez les cox
Bien croi que iriez avant,
Et ferriez (frapperiez) dès maintenant ,
Se cil à cui vous comba triez
Aioient tuit les poins liez.
Vos armes sont cbier acbatëes ;
Si doivent bien estre gardées.
Se vostre escu estoit perciez
Vous en seriez domagiez
Tant com Taurez ainsint entier
Ne le convendra à changier.
Cheval avez courant molt tost ,
N'a plus isnel en trestot Tost ;
Mes vous l'avez si bien apris
S'il voit armes , tost est restis ;
Mais molt est bien duis de fouir,
Ne s'en puet nus à lui tenir.
Quand un po vous tourne à destresse
Plustôl fuiez que chien en lesce
De la langue vous combatez.
Le trouvère semble plus favorable à Drancès que ne Ta été Virgile. Il nous dit qu'il n'y avait plus sage en la cour, ni qui sût mieux donner un loyal conseil ; seulement il se piquait peu de chevalerie. Il n'a pas ici les habiletés de parole , les savantes perCdies du Drancès latin ; il est plus franc et plus provoquiint vis-à-vis de Turnus. Il confesse naïvement l'intérêt qu'il prend à sa propre personne, mais il démasque avec
un brutal bon sens ce quMl y a d'égoîsme dans Théroîsme de Turnus. c II proclame, dit-il, que puisque Latinus lui a donné sa fille et sa terre , il entend n*y pas renoncer , et Eneas ne pourra la conquérir que mainte gent ne le paie chèrement: avant en mourront des milliers d*hommes. Il les met aisément en jeu, car ils ne lui coûtent rien. Il ferait deuil petit si nous y restions tous. Peu lui importerait qui y périt, pourvu quMl eût en paix le fier. » Et quand Turnus Ta accusé de lâcheté, il lui répond qu'il se pique peu d'héroïsme pour une afiaire qui le touche aussi médiocrement. C'est à celui-là de Taire œuvre de prouesse qui doit en recueillir le profit, c SMl en peut garder son corps , il ne s'y laissera pas prendre »; il sait que s'il y restait^ « le deuil en serait bientôt pleuré. » Si jusqu'ici,, ajoute-t-il, t'j'ai su m'en garder, je le ferai mieux encore désormais. » Il déclare au roi avec plus de franchise encore que Turnus peut aller chercher sa femme et son fief sur le champ de bataille en face d' Eneas. Quant à nous^ dit-il en finissant, je te le déclare , t nous n'octroyons pas que personne y meure plus , sinon eux deux., »
Nous retrouvons encore une fois les deux adversaires en présence aux portes de la ville. Turnus apostrophe son ennemi; mais il n'a pas le dernier mot : Drancès lui riposte avec une nouvelle verve. L'auteur semble prendre parti pour lui ; c'est une protestation du bon sens gaulois qui trouve assez mauvais que les petits fassent toi^ours les frais de l'héroïsme et de la gloire des grands. Que de fois les pauvres gens dont on faisait des héros à leur corps défendant n'ont-ils pas dû dire avec le poète :
Par vostre cors fêtes la guerre,
Mes de ce>n'avez vous talent,
Fere vouiez par autre gent.
. . . . Ce n'est pas giex
De cooi^atre vous ent touz siex.
Tani con pourrez gent aramir
Qui se iessent pour vous mourir.
N'irez pas avant au besoing. ^
Ainçois vous tendrez de bien loing.
Vous avez la teche au vilain
BT LE ROUAN DE TfiOlE. S^
Qai en tel lieu huie son chien Où n'oseroit aler pour rien.
Vous voulez par autrui main
Le serpent traire du buisson.
Ne hocherai pas les buissons Dont pensez cueillir les moissons.
Je ne veui pas pousser plus loin ces rapprocbemeats. Je veux seule*oiettt, pour finir, détacher du poème un épisode qui y tient une grande place et qui appartient tout entier au trouvère. Il rencontrait dans les derniers livres de TÉnéide le nom de Lavinia. Virgile s'est contenté de la nommer , sans songer à lui faire une histoire. Ce n'est pas Tamour qui conduit Énée auprès d'elle, c'est la volonté des dieux et l'ordre immuaUe des destins. Mais le poète français a trouvé qu'il y avait là une lacune , que ses auditeurs regretteraient le Ronian de Lavinie , et il a voulu 8up<* pléer au silence du poète latin. Sur ce nom seul il a l)âti toute une longue histoire. Quand Lavine (Lavinia) parait pour la première fois dans le poème , nous n'en avions pas encore achevé les quatre cinquièmes , désormais il sera rempli tout entier par elle ; c'est à elle que le poète rapportera tous les événements , modifiant ainsi complètement V Enéide et lui donnant un dénoûment tout nouveau.
Le trouvère a su fixer cette fugitive apparition qu'on entrevoyait à. peine dans le livre latin , l'animer et lui donner une physionomie très» individuelle. Il se platt en général dans ces conditions ; il semble que c'est alors seulement que son imagination, se sentant à Taise , se donne libre carrière. C'est ainsi que, dans la Chronique des ducs de Normandie^ il a brillamment développé l'histoire d' Ariette; que, dans le Roman de Troie , il invente Briséida et ses aVentures, et c'est une présomption de plus, et non des plus faibles, en faveur de l'attribution de VEneavt au même auteur. C'est là que, n'étant gêné par aucun souvenir, il dissertera librement sur la puissance et les eflets de l'amour, qu'il peindra avec délicatesse , parfois même avec subtilité , les troubles et les agitations de deux cœurs, qu'il tracera. un tableau original.
Lavine nous représente l'ingénue au moyen-âge. Par elle se complète cette galerie de femmes que nous avons vue apparaître dans le Roman
de Troie , mais où ce type manquait. Polyxèoe pourrait en avoir quelque chose ; mais la peinture de V ingénuité appartient à la Comédie , à Tamour heureux. Le peintre de Polyxène, préoccupé de sa fin tragique, s*est attaché à représenter en elle surtout la chasteté fière , la dignité et la résolution dans la mort. Il restait à tracer un gracieux et piquant portrait : celui de Tingénue de la comédie, de la jeune fille qui ignore tout encore, mais qui a la meilleure volonté de tout savoir, qui écoute avidement, et à qui déjà son cœur en dit davantage , timide et rougissante, et pourtant déjà prête aux plus grandes audaces, et, par sa naïve témérité, déjouant toutes les surveillances. Cette image qous la retrouvons dans cette Agnès du XIP siècle.
On peut dire qu'il y a plusieurs ingénuités, ou plutôt qu'il y a plusieurs façons de la peindre ; il en est deux surtout : Tune qui lui est sympathique, Tautre maligne, qui s'en amuse; Tune préoccupée surtout de nous dire ce qu'elle est , l'autre de chercher comment elle se dissipe; l'une montrant la pureté, la chasteté, l'innocence de l'ingénue ; l'autre ses curiosités , les embarras où elle jette celle qui la possède, ses ruses, ses roueries naïves ; la façon de l'idylle et la façon de la comédie. La première essaye de remonter à l'enfance de l'humanité , à l'heureuse innocence du monde naissant ; elle indique chez ceux qui essaient une telle peinture une simplicité d'âme réelle ou laborieusement retrouvée par un savant effort d'imagination; l'autre appartient à des temps civilisés , oh l'on aime beaucoup les femmes et où on les estime assez peu tout en les adorant ; où on les r^rde comme des êtres dangereux et charmants et surtout perfides , prêts à tomber dans tous les pièges comme à les tendre tous ; où l'on se plaît à étudier le premier éveil de cette malice , de cette adrease , sous les apparences de la simplicité et de l'ignorance absolue. On pourrait dire que , dans notre littérature , la première de ces images , qui est l'innocence plutôt que l'ingénuité , n'a été tracée qu'une fois , n'a été peinte qu'une fois, lorsque le XVIIP siècle, blasé, essayait savamment de revenir à la nature; ce fut la gloire d'un élève de Rousseau. Au contraire, de tout temps, en France, on s'est complu dans l'autre peinture ; on l'a tracée avec plus ou moins de sympathie , plus ou moins de malice. Molière est dans le premier cas ; dans une
pièce d'une grande gaieté, avec cette enrant gauche et ignorante qui pourrait être si aisément ridicule, il trouve moyeu de nous attendrir presque pour elle, et, dans un rôle dont les situations sont des plus scabreuses , il garde à sa peintjire une remarquable délicatesse. Le XVlll* siècle y porte un esprit différent et y prend un plaisir extrême, plaisir de libertin blasé , qu'affriande la très-grande jeunesse. On retrouve V ingénue dans tout le théâtre de Favart, dans la Chercheuse d'esprit, dans Anmtte et Lubin , etc. ; elle est dans presque tous les tableaux de Boucher. Le poète du XIP siècle y met surtout de la gaieté , avec les couleurs de son temps, une franchise de désir quelque peu brutale , une impétuosité de sens qui se révèle dans la liberté du propos et des pensées, un sentiment tout physique de Tamour.
Un jour , Amata qui , dans Benoît comme dans Virgile , Tavorise Turnus , est seule avec sa flile. Elle veut s'assurer de l'état de son cœur ; elle craint quMl ne se soit laissé prendre aux séductions de l'étranger. Elle lui dit qu'elle doit détester celui qui prétend la ravir par la violence à l'époux qui lui est promis et qui pour elle se jette en de tels périls : elle veut savoir s'il est aimé de Lavine. Mais Lavine ne sait ce que c'est que l'amour et le demande à sa mère. Celle-ci évite d'abord de répondre; enfin « ton cœur, dit-elle, l'ap-
< prendra à aimer, i Cependant comme la jeune fille insiste, elle lui répond qu'on ne peut en parler sans l'avoir senti , « que celui-là seul « peut bien parler d'un mal qui en est souffrant (1). — Amour est donc « une maladie, demande Lavine. — Nennil, mais bien petit s'en faut, « répond Amata, qui semble oublier quelque peu qu'elle plaide pour
< l'amour de Turnus. »
Une fièvre quartaine valt ; Pire est amor que fièvre ague :
D'amor estuet sovent suer Et refroidir, frémir, trembler, Et sospirer et baaillier
(1) S*or avoies ùifermeté,
Mieos «aroies par vérité Des angoittet que seotiroie»
Et des dolor* que tu aroita.
Qui Ion t*en Touroit demander N^en aaroiea ta mieus conter Qui en seroiea bien certaine Que celé qui «n aeroit aaine ?
El perdre tôt boivre et manger
Muer color et espasrair Geindre, plaindre, pâlir, penser Et sanglotir, veillier, prier.
A celle peiDlurc médîocremea^ séduisaute, Lavine s'écrie qu'elle ue veut point être malade. En vain sa mère ajoute : < c'est un mal, il est vrai, « mais un mal plein de douceur. — One de bon mal n'ouïs parler » , répond la jeune fllle. La reine insiste ; elle veut lui faire entendre qu'Amour guérit les maux qu'il a faits, qu'à ses douleurs mêmes sont mêlées des douceurs infinies. On voit ici qu'Amata a lu Ovide et le récit des malheurs de Dapbné. « Regarde, dit-elle, au temple, comme « Amour est peint subtilement, et tient deui dards en sa main droite « et une boite en la gaucbe : l'un des dards a une pointe d'or qui fait « aimer, Tautre de plomb qui fait haïr (2). • Mais elle étale en vain toute son éloquence et les distinctions subtiles et les ingénieuses antithèses qu'on a si souvent brodées sur ce thème, Lavine répond que c'est assez pour elle de l'entendre nommer.
Mais bientôt ses résolutions vont changer, et l'auteur a tracé ici, d'une façon assez piquante , comme une contre-partie de la scène précédente. Ce doux mal qu'elle ne voulait pas connaître, quand il était question du protégé de sa mère, elle va le sentir pour un autre. Eneas, suivi d'un brillant cortège , est venu , sans armes , caracoler sous les murs de La'urente. A sa vue, le cœur de la jeune fille s'est ému ; l'amour tout à coup s'est emparé d'elle : le roman a déjà inventé le coup de foudre.
Le personnage pour lequel Lavine s'est si vite enflammée ne peut être évidemment celui qu'a peint Virgile. Son Énée ne saurait être le héros d'un roman de jeune fille. Aussi le trouvère n'a-t-il pas cru devoir garder les trois traits principaux que lui a donnés le poète latin : « pim, « pater , lacrimans. »
(1} Garde,- «1 temple confaitemeDt
Amors e»t paiDt •oUilement Et tient dos dan en m maia dettre Et une boiata eo la leneatre ;
Li uns des dars est d*or en som Qui fait aimer, Taltres de plom Qui fait hair diversement.
C'est avec raison qu'on marquait tout récemment encore tout ce qu'il y a de vraiment romain dans le caractère d*Énée tel que l'a tracé Virgile. Si ce don des larmes qu'il lui a fait a été rare dans Rome et appartient au poète plutôt qu'à la nation , les deux épithètcs de pins et de pater qu'il lui donne sans cesse sont bien celfes au contraire qui conviennent au premier représehtant de cette race éminemment religieuse et pénétrée de l'esprit de famille. Énée est investi d'une- grande mission des dieux; il ne néglige aucune occasion de rentrer en communication avec eux, en célébrant les cérémonies de leur culte. Il est le père des Romains, le père par excellence. Pour bien comprendre toute la valeur de cette épithète si souvent accolée à son nom comme à celui d'Anchise, et qui n'est pas seulement un terme de vénération, il faut se rappeler cette expression toute romaine patei' familias, autorité et religion, le père de famille, chef d'une maison, roi et pontife chez lui. Ce titre de père donné à Énée c'est l'hommage des descendants à l'auteur de leur race, au fondateur de leur puissance ; Énée est le chef de la grande famille romaine, l'ancêtre*
L'auteur de YEneas a gardé à son héros cette extrême sensibilité que lui avait donnée Virgile et qui ne devait pas étonner les lecteurs dans un temps oii l'on n'avait pas appris à refouler ses sentiments, oii les libres manifestations de la nature n'étaient pas regardées comme une faiblesse. Les personnages poétiques du moyen-âge sont aussi naturels en ce point que ceux de la tragédie grecque, et l'histoire est à cet égard d'accord avec la poésie. Nous voyons dans Villehardouin les envoyés des Croisés se jeter à genoux avec larmes pour demander l'aide des Vénitiens. Aussi Énée pleure-t-il ici aussi souvent que dans Virgile. Il pleure lorsqu'il lui faut se séparer de Didon et qu'il entend ses reproches sans pouvoir se défendre; il pleure en quittant Anchise; il pleure quand il prend congé de son Qls pour aller chercher les secours d'Évandre; il pleure, et d'une façon touchante, Pallas mort pour lui. Quand, après le premier repas des Troyens en Italie, il a entendu la parole fatidique d'Ascagne, il « pleure de joie et de léesse. » Turnus, du reste, n'est pas moins sensible qu'Énée. Il c se pâme en pleurant », quand il apprend la mort de Camille. Mais Benoit a supprimé la piété de son héros, probablement parce qu'elle se traduisait en des manifestations religieuses qui lui étaient étrangères.
Il supprime le titre de père parce quMl n'a pas la reconnaissance filiale et patriotique de Virgile.
Je ne vois pas, îl est vrai, qu'il ait songé à le faire jeune; maïs il lui a donné tous les mérites chevaleresques. C'est un vaillant et puissant homme de guerre* Quand il a conquis le cheval de Lausus , il bondit en selle tout afmé. Il est beau , et sa beauté efface celle de tous les Troyens. Dans Virgile , cette beauté lui était communiquée à certains moments et par un don particulier de Vénus ; ici, il est toujours le plus beau des hommes. A Garthage, tout le monde l'avait reconnu à sa fière mine ; quand il parait sous les murs de Laurente avec les siens, les assiégés admirent la belle prestance des Troyens, la richesse de leurs vêtements et de leurs armures. « Mais tous les « passe de beauté Eneas qui leur seigneur était ; chacun le loue qui « le voit ; ils disent qu'il est moult gent et beau , ils en font grand « éloge par les créneaux. Tous par la cité le louent et de prouesse c et de beauté. » C'est sa beauté aussi qui frappe d'abord Lavine.
Il a toutes les perfections amoureuses que réclamait la chevalerie , et c'est même pour cela sans doute que le poète , qui , pour être fidèle à son original , avait été obligé, en racontant son aventure avec Didon, de le montrer dans une situation assez embarrassée, a tenu à honneur, en peignant à loisir sa passion pour Lavine, de lui rendre tout son prestige.
Lavine^ en le voyant, s'est sentie brûler et transir : les développements du poète rappellent la pièce fameuse de Sapho , dont il a trouvé l'écho dans la littérature latine. La jeune fille écoute avec inquiétude les mouvements de son cœur. < Serait-elle donc atteinte de ce mal dont lui parlait sa mère? > Et, dans un monologue de plus de deux cent cinquante vers, elle se plaît à analyser ses sensations nouvelles. L'art plus savant de Molière s'est bien gardé de tracer un semblable tableau; son ingénue l'est plus complètement et plus délicatement ; il faut qu'Arnophe l'éclairé sans cesse sur ce qu'elle éprouve, la force à se l'avouer et à se l'avouer tout haut : l'amour s'empare d'elle sans qu'elle le sache et sans qu'elle le dise. L'ingénuité de Lavine a plus conscience d'elle-même ; elle est plus causeuse , et elle cause avec bel esprit. Elle se souvient de ce que lui a dit sa mère, et son inquiétude joue avec ses souvenirs.
Je sens les maus et les dolors Que ma mère me dit d'amors.
U est li rasoagemens , La boiste et tos lî on^emens 7 Ce me disoit ier la roîno Que amor porte se mccine Et qa*il saine socf sa plaie
Je qait que la boiste est perdue, U li pusons est espandue.
Elle a voulu se souslraire à la puissance de l*an)our, Tamour se venge d'elle. Il Ta frappée de la flèche d*or qui Tait aimer; il a Trappe sans doute Eneas du dard de plomb qui Tait haïr.
Or sai je ja d'amor assez Bien me disoît ma mère voir :
Ne pooie pas tant savoir Par nnlc altre corne par moi Moit en suis saîre, molt i voi ; Amors à Tescole m'a mise.
En poi dore m'a molt aprise.
Amors , molt sai bien ma le^^on ; Or ne m'as tu lit se mal non , Del bien me rcdevroies lire.
Le poète se platt à cette idée de peindre IVcolière d'amour ; il va dans un instant mettre de nouveau des idées semblables dans la bouche de Lavine, mêlant Tespril à la naïveté (1). Elle ne peut cependant se Taire d'illusion ; elle se sent toute changée et pâlie et décolorre. L'œil de sa mère ne pourra s'y tromper. Si elle l'interroge, elle ne veut pas mentir, elle lui confessera qu'elle aime ; mais comment nommer celui-là même qu'elle lui a déTcndu d'aimer? Sa mère la tuera. Que lui importe, après tout? Elle ne voit plus à son tourment d'autre remède que la mort.
(1) Ta iii*apréis bai graat le^oo : RppMe toi, foie Livino :
fTi ot UD mot Mï de mal dod ; Bico dob cette leçon fermrr ,
Car me relis de U mecinr... Trop U tai je bien recordrr.
On peat remarquer dans In deux pasfagei cet emploi du mot lire, enuigmer, CV*sl de là que Tiendra plus tard le nom des Lvcieur» royaux du collège de France.
Mais Eneas ne soupçonne pas combien il est aimé. Les sensations des personnages de la poésie du XIP siècle sont aussi violentes que rapides ; Lavine , le voyant s'éloigner sans jeter même un regard de son côté , se désole et tombe évanouie, t 11 a emporté mon cœur » , s'écrîe-t-elle en revenant à la vie.
Après une nuit d'insomnie et d'agitations plus naïvement peintes encore que ne l'étaient celles de Didon (1) , la fille et la mère se retrouvent en présence. Amata a remarqué sa pâleur. L'enfant dit qu'elle a eu la fièvre. Mais la reine ne saurait s'y tromper ; elle a reconnu cette plainte
Et ces sospirs qui si lonc sont D'amor vienent, de molt parfont ; Plaint et sospir qui d'amor vienent Sont molt traitis, près del coer tienent. Fille, lu aimes, ce m'est vis.
Mais elle ne la blâme pas d'aimer Turnus ; Lavine s'en défend. Et qui donc aime-t-elle ? « Vous avez oublié la première question , à savoir si j'aime ou non > , répond l'enfant , décidée à lutter pied à pied. Mais la reine a reconnu « le mal» qui n'est pas mortel et qui^ au contraire, fait vivre » ; et , à force de presser sa fille et de lui demander le nom de celui qu'elle aime, elle parvient à le lui arracher lettre par lettre, syllabe par syllabe (2).
(1) Par droit nient s*ala polchier ; El lit se torne d'en travers,
Car tote nuit Testut vellièr. Primes adens, puis k envers.
Et dojeter et tressaillir , Et met son cief al pies del lit :
DcscoTrirsoi et recovrir. La nuit ot poi de son délit.
« Assez avait mal en veillant, sjoute le poêle, mais elle n*avait pas mieux en dormant. »
Quant li tresaloient li oel Si eubraçoit son covertor.
Qui sovent erent en remocl,
Dont li ert visqn*el le tenoit : El se tornoit de Tauire part,
De la joie qu'ele en avoit , Relevoil soi, si s'ascoit ,
Tornoit soi eu celé freor , Et dont se recolçoit à droit.
Au milieu de ces peintures d'un réalisme brutal et risible, il y a cependant des traits d'une certaine grâce naïve et piquante : oEUe appelle celui de Troie tout soavet, que nul ne Tentende, et dit entre les dents bellement : Amour, tu n'auras guère de mérite.
Amors ne t*ert gaire de pris Qui ne se puet à toi defiendre.
D'occire une pucelle tendre
<2) Il a nom E, *
Dont soupira, puis redist mb. Tôt en tramblant le dit et bas.
D'iloc a pièce noma As ;
Mais si elle a livré le secret de son amour, elle le défend vaillamment ; elle déclare hautement à sa mère que Turnùs ne sera jamais son seigneur, qu'elle a octroyé son cœur à Eneas.
Demeurée seule, elle reste les yeux fixés sur sa tente. Son cœur est livré à de terribles combats. Sans doute Eneas ignore sa tendresse ; elle voudrait la lui Taire connaître. On voit que Fingénue du XIP siècle est J)ien plus bardie que celle du XVH* ; c'est elle qui fait les avances : telle semble être la jurisprudence amoureuse du moyen-âge. Agnès, dans Molière, répondra naïvement aux provocations d'Horace; mais elle ne les cherchera pas, elle ne les fera pas naître. Ici, c'est à Lavine qu'appartient toute initiative. Mais que faire? Portera-t-clle elle-môme sou message? Elle sent bien qu'Eneas la mépriserait. Attendra-t-elle que la bataille ait décidé à qui elle appartiendra ? A cet égard elle n'a pas d'inquiétude ; si Eneas est vaincu , elle est toute résolue au suicide , comme une héroïne de roman du XIX' siècle : « Je me tuerai, je n'en sais plus. > Mais si Eneas savait combien elle l'aime, n'en serait-il pas plus hardi au combat ? Le moyen-âge, en effet, professe que le chevalier aimé d'une dame en sent doubler son courage ^1). Lavine se décide donc à lui adresser un message. L'invention est piquante et ingénieuse. Comme Eneas s'approche de la ville et s'est arrêté en face de la tour à la fenêtre de laquelle est assise la jeune fille , « elle a pris encre et parchemin , l'a mis tout autour d'une flèche barbelée... avec un fil étroitement le lia, et un archer en appela (2). » Ce moyen de communication est familier au moyen-âge. C'est ainsi que souvent, du camp des assiégeants , un ami inconnu a fait passer un utile avis à une place attaquée ; mais le procédé de l'ingénue est plus ingénieux et plus compliqué. « Ami , dit-elle à
(1) Car aiiis que la bataille soit Li voil primes faire savoir :
S*en ert plus fiersi al mien espoir.
Molt Ten trovera cil plus dur , Et ailleurs :
11 m ferist molt mieus de lance,
(2) Ele a pris enkrc et parchemin , Si a escrit tôt en latio ;
Le brief a plié molt esliroit :
La damiselfî a le brief pris.
Environ la flece Ta mis
Se de m'amor est asséur :
Molt en prendra grant hnrdement,
SUl set d'amor onques nient.
Et molt en trencast raieuf •*eBpée.
D'une sajete barbelée.
La letre fu dedans tornée , Od un fil estroit le lia ; El un arcbier en apela.
Varcher , tire-moi vite une flèche à ces hommes sous la tour. Ils sont là guettant tout le jour ; je crois que ce sont leurs espions. Si les trêves venaient à faillir, ils cherchent les côtés faibles de nos remparts, le point par où ils pourraient nous prendre. » Et comme Tarcher se défend, disant qu'il ne veut pas violer la trêve solennellement jurée : « Tu peux le faire en toute sûreté, dit-elle. Je ne te demande pas de tirer à eux ppur blesser personne, mais seulement pour les éloigner. Tire devant eux, qu'ils voient la flèche. Peu importe qu'ils s'en effrayent ; pourvu qu'aucun ne soit blessé , tu auras bien travaillé. • On voit que l'ingénue du XIP siècle a autant de ressources en l'esprit que celle du XVIP. Cet ingénieux procédé de correspondance , et ces précautions habiles fout songer au pavé d'Agnès ; Molière ne se doutait pas sans doute qu'il n'était que le plagiaire d'un trouvère du temps de Philippe-Auguste,
L'ingénuité de Lavine ne se contente pas de cette déclaration par écrit ; du ha,ut de sa tour elle y joint quelques démonstrations significatives (1) ; le poète n'a pas manqué de nous dire la façon dont Eneas les reçoit. Ce qu'il croit devoir à sa réputation de courtoisie , son double manège pour témoigner à Lavine sa joie et pour la cacher à ses compagnons , l'inutilité de ses précautions et les railleries des Troyens, la liberté familière dont elles témoignent (3) : tout cela constitue une scène de mœurs des plus
(1) Lavine vil , si l'esgarda , Baisa .1. doigt, si li tendi ; Et Eneas bien Tentendi Que .1. baiser li eavaoit; Ne mes savoir pas ne pooit
(2) Il Tesgarda molt dolcement, S*il ne s*en tornast por sa i^ent.
N*i regardoit pas de droit oel.
Celé li tornoit a orgoel,
Et qu'il ne la daignast amer.
Quant il la voloit regarder , Si comeuçoit de Tautre part , Et «puis conduisoit son regarl Desi qu'eu endroit il venoit, En itel point ses ieU tenoit , Tout com pooit li aCçoit ; En trespassant la regardoit :
Maint semblant se firent d'amor.
Quant vint k Tavesprer de] jor,
De quel savor ert li baisers
Tels . c. l'en cnvoia le jor De là ù ele' ert en la tor.
Si s'en repaira Eneas , Vers l'ost s'en ala tôt le pat ; La cité regardoit sovent, Et dont redisoit à sa gent Que molt par estoit li tors bêle :
Plus le disoit por la pucele Qu'il ne faisoit por la maiaiere.
Dont li Tfùil un dolc regart.
Eneas garde celé part Et aperceult que ^cigardot Et sospira que plus n'i poL Tôt si baron qui Tonl véo Se sont molt toat apercéa.
originales , où Virçile aurait eu peine à reconnaître le fondateur de la grandeur romaine , mais qui s^accordait bien avec l'idée que le moyen-âge se faisait des perfections d'un prince fidèle à toutes les lois de la chevalerie (1).
Je n'ai pas la pensée de suivre toutes les péripéties du récit du trouvère , de redire après lui le trouble des deux amants , l'irtsomnie et la pâleur d'Eneas, les inquiétudes de Lavine, qui craint de n'être pas aimée, sa douleur et les reproches qu'elle s'adresse à elle-même quand elle voit qu'elle l'a calomnié , leur ravissement enfin quand ils sont sûrs de leur tendresse réciproque. 11 convient seulement de noter comme l'entrée de Lavine dans le poème en a modifié tout le dénoûment. Dans Virgile tout est terminé avec la mort de Turnus, Ici , après une série d'incidents qui , sauf les altérations familières au trouvère , rappellent assez exactement le douxième livre de V Enéide, Eneas a triomphé de son adversaire à peu près dans les mêmes conditions. Mais tout n'est pas fini encore. La question politique est réglée ; mais un cœur ne peut pas se livrer aussi brusquement , et pour le vieux trouvère l'histoire de Lavine et d'Eneas est pour le moins aussi intéressante que celle de la conquête du Latium. Turnus mort , le traité a été loyalement accompli : les « barons » latins ont prêté hommage à Eneas ; le roi Latinus lui a promis que dans huit jours il épouserait Lavine; Eneas, par discrétion, s'est éloigné sans chercher à la voir. Ce prompt départ a troublé la jeune fille. Le poète peint ici une évolution de sentiments assez naturelle et l'ingénuité punie par elle-même. Dans le premier élan de sa jeune tendresse , et sous l'impulsion du danger , Lavine a laissé parler son cœur ; elle a confessé à Eneas son amour. Aujourd'hui que la victoire l'a mis en possession de son héri-
Lès ce piler , deçà sor désire :
Mais iloc estait un arcbiers
Sire , font-il , à lor seignor , Qui molt trairoit ça Tolentiers.
Vccs molt e»t bete li tor , Sire , car tous traies en sus.
Mais il a un piler la sas Que il ne traie à tous ça jus.
Qui alques pent vers nous ça jus Un poi s*eo sourist Eneas
Qui entendît molt bien lor gas.
Jiolt est bêle ceste fenestre
(1) Je note chci le TÎeux poète une pensée chère aux modernes, qui associent la nature eptière aa ravissement de notre âme. Eneas amoureux découvre mille beautés dans le pays qu'habile Lavine :
Molt in*eD est plus biaus cia pais Et molt me plaist crste contrée.
tage et de sa main , elle commence à se troubler. Elle craint le jugement quMI aura pu porter de sa démarche ; ne va-t-îl pas la croire légère et prompte à changer, « nouvellière d*amour » , dit le texte , et douter d'elle pour l'avenir ? Eneas n'est pas moins inquiet ; il se reproche amèrement ce retard qu'il ne peut imputer qu'à lui-même et qui peut sembler une marque de Troideur. Le vieux poète, qui aime fort à causer, n'a pas donné moins de cent soixante vers à ces lamentations et à cette douleur. Enfin , ces huit jours sont écoulés , rien ne s'oppose plus au bonheur des deux époux : on nous peint leurs transports. Le poème , cette fois , est bien terminé. L'auteur se contentera de résumer en quelques vers les grandes destinées de l'empire fondé par son héros.
On voit ce que le poète du XIP siècle a fait de Y Enéide , ce qu'il en a pris et ce qu'il en a laissé , ce qu'il a osé y ajouter. Le caractère religieux du poème a disparu , la majesté romaine également ; de l'antique épopée le trouvère a fait un conte et un roman. Grâce à Y Eneas, toute cette foule du moyen-âge , qui n'entendait pas le latin , connaissait les principales inventions de Virgile ; mais elle ne connaissait pas l'âme de Virgile , ni le génie poétique de Virgile.
A côté de Y Eneas vient se placer le Roman de Thèbes (1) , imitation de la Thébdide de Stace. On sait quelle vénération Stace professait pour Virgile. Le moyen-âge , sans s'inquiéter des distances marquées par le poète lui-même , avait fait au livre de l'élève le même honneur qu'au chef-d'œuvre divinisé par lui.
Le Roman de Thèbes offre à peu près les mêmes caractères généraux que Y Eneas; il s'en inspire évidemment. Le procédé est le même des deux côtés. Ici comme là , le trouvère suit un modèle latin dont il reproduit le plus souvent le plan, la marche, les développements généraux (2) et les
(1) Bibl. Impér., ms. 60, f* i&2 ; — ms. 375, f» 35-68 ; — ms. 78A, fe i-70.
(3) U n'est donc pas besoin, comme Ta fait M. Éd. du Méril (V. Ftoire et Btaneeflor, Introduction J, de cherclier au Roman de Thèbes une origine hellénique : c Les personnages, dit-il, sont grecs et le fond des récils conforme à Tantiquité. > Sans doute ; mais parce que le livre est une copie de Stace , il est i nutile de remonter au-delà des Latins. — Ajoutons que c'est probablement dans ce même Roman de Thèbes que Fauteur de Floire a pris ces noms de Parthenopcus, d*Ypomedon, d'Ânligone et d'YsmaÎDe, que le savant éditeur demande inutilement à • des poèmes perdus. > ( V. Introd., p. clxuv eC clixv. )
principaux incidents qu'il ne Tait souvent, que traduire (1). Cependant il en use quelquefois assez librement avec lui ; et Tauteur anonyme du
(1) Nous transcrirons la réponse d^Êthiodes à Tydeus en la rapprochant du texte de Stace, afin que Ton Toie une fois pour toutes comment traduit le trouvère et comment par moments il se tient près de son texte, comment aussi souvent il le traite assex librement. En 'comparant les deux morceaux, on Toit qu*il a supprimé la dernière partie du discours , qu'il en a déplacé le commepccment et a mis plos loin, après une réplique de Tydée, les deux premiers vers d|i poète latin :
QiuB son justa mihî qua non iodebitiu armU
Mes ja poor rien que saches dire , Ne Touldrai ji m^anor guerpir.
Tant com la puisse jà tenir :
Et plus loin :
Ne Touloit ça rien esploilier Qui de toi fist son messagier.
Or il di dont de moie part Que ce qu*il a très bien le gart ; Je oe Teuil mes dorénavant
Stace disait :
Cognita si dubiis fratris mihi jnrgia s^gnia Aote forent ' . .
Sceptra dicavit honos, teneo longamqae tenebo.
Ne la guerpirai por menace
Que rois, ne dus ne qaens me face.
Qa*il m*apiaut de covenant t Et sache bien de quanque j*ai Que ja plain pié ne Ten lerai.
Or si verrons qui m*asaodra , Ne qui plus de nous i Taodra.
Sufficeret Tel sola Gdea qaa tomu et illom Mente gerens, etc.
Cominus erigitar serpens.
Il a aussi quelque peu modiGé le caractère du début, mettant dans Pentretien une variété et des gradations qui n*éUient pas dans le poète latin. Chez lui Éthiocles d*abord se modère , il n*éclate que sous les violences de Tideus. Il a conserré le corps du discours en le faisant seulement plas ironique que le latin.
SCace avait écrit :
Dixerat ; ast illi tacito sub pectore dadam Ignea corda fremunt ; jacto velut aspera saxo
Le trouvère commence :
Ethiocles pas ne s*argue Et ne pourquant sa color mne.
Iries fu molt en son corage ; Mes em pes respont aa mmiro :
Mon frère mant, fet-il, par voa Riches hom est ; jen sui joious.
La merci dieu ont ai aneestre De sa richesce ne pot estre.
Se H leasoie ceit pais, n n*i serait pas estais ; Car i! a là tant grani aferes De cestui ne li serolt guère».
Mes por vous li mant une rien :
Lest moi ester ; si fera bien.
Estre li pnet bel an seingnor Se je puis ci vivre i aoor ; Car se je n*avoie honnor ça Je m*en iroie à lui U.
Mon frère est-il : lea serait granx Que fusse povre et il manaoï.
Là se repost à grant délit O sa famé gise en son lit Et ge deçà me contendré A povreté si com pourré.
Que amerait si riche famé f) Comme est là acoe en ce règne?
(*) Il «st tfTidtat qua l« iazu original portait fntm rimant «vw r4yiw,
Roman de Thèbes va même en ce point beaucoup plus loin que son prédécesseur : on (lirait parfois qu'il n'a pas sous les yeux le texte original et qu'il écrit avec ses seuls souvenirs. Il choisit à sa guise , il abrège ou supprime tel passage, il allonge tel autre : il introduit dans l'épopée antique des épisodes qui portent l'empreinte de son temps ; enfin , à ce qu'il conserve et croit rendre fidèlement il, donne une physionomie absolument diflércnte ; on voit que le sentiment chrétien et l'esprit moderne ont passé par là.
En général , il abrège ce qu'il emprunte à l'auteur latin. Les batailles de Slace, imitateur d'Homère et de Virgile,. sont pour ainsi dire touffues; l'auterur entasse^ les incidents ; les exploits des principaux personnages se multiplient, et autour d'eux se presse une foule de guerriers qui tombent sous leurs coups ou se frappent les uns les autres. Le trouvère semble craindre que l'attention de son auditoire ne s'égare au milieu de ces détails si abondants; il ramène à deux ou trois événements les complications de chaque bataille. Il vous dira même sommairement que tel héros immola beaucoup d'ennemis; il semble qu'il craindrait de s'attarder s'il retraçait en détail ses exploits.
Comme le faisait l'auteur de VEneas, l'auteur du Roman de Thèbes dessèche le récit original et en efface toute poésie. Procédant surtout par élimination, il supprime les comparaisons, si abondantes et si riches dans Homère et dans ses imitateurs ; Stace refuserait de se reconnaître dans cette prétendue traduction d'où l'on a retranché tout ce qui lui était le plus cher. Il supprime les images et tout ce qui était vie et détail heureux ; il ne garde que le strict nécessaire , le fait dépouillé de toute parure. Il néglige tous les détails mythologiques , les généalogies.
Ed son pals a grant plenté , Ici «uroit grant povreté ; Sa richcBce reprocheroit Et toute jour [nos maudiroil :
On reconnaît ici les vers de Stace :
Te pênes Inachia dotalif regia dono Conjugis et Daoaa (qoid eoim majoribus acU» luvideam ?j curoulentur opes : nos horrida Dirces Pascua et Euboicis arctatas fluctibus oras Non indignati miserum dixiise parentum iEdipoden : tibi brga (Pelops et Tan talus auctor)
Ele tenceroit à mon père A mes sereur* et à ma mère.
Honte seroit que sa mouUers Nous menast ici ses dangiers.
Nobilitas» propriorque fluat de sanguine juncto Jupiter, Anne feret luxu consueta paterno Uunc regina larem ? Nostras cui jure sorores Anxia pensa trabant ; longo quam sordida loctu Mater, et ex imis auditus forte tenebris Offeudat socer iUe senex.
les traditions, tous ces embellissements d'érudition qu'un poète d'une époque classique, un André Chénier, par 'exemple, conserverait avec soin, mais qui auraient été lettre close pour les auditeurs du trouvère. Enfin il supprime à peu près le surnaturel. Les dieux ne sont pas aussi complètement bannis du Roman de Ihèbes que du Roman de Troie. Mais l'auteur, nous le verrons, les a relégués dans un coin de son poème , et , pas plus que dans VEneas , ils n'ont d'influence sur la marche générale de l'action ; il se contente de faire en quelque sorte allusion à celle qu'ils ont dans l'original. Les messagers divins ont aussi disparu ; toute communication est supprimée entre le ciel et là terre , le poème est devenu histoire.
Cette disparition du surnaturel change parfois singulièrement lés conditions où se trouvent placés les personnages. Ainsi, dans la 7%^baïde, Bacchus , voulant sauver sa ville natale menacée de destruction, déchaînait sur la terre une épouvantable sécheresse : les ruisseaux , les fleuves même étaient taris. On comprend moins le désespoir des Grecs quand nous voyons le trouvère, qui, sans doute en sa qualité de fils du Nord brumeux , trouve déjà la chose énorme , se contenter de nous dire que la terre est un mois sans recevoir de pluie.
En de rares occasions, le poète remplace le merveilleux païen par un autre plus familier à son temps. Les fées prennent la place des dieux , mais sans avoir ici , plus que dans VEneas , une part active dans les événements. Elles étaient là quand fut forgée l'épée de Tydeus. Stace avait dit seulement que c'était un présent martial du grand Œneus; le trouvère ne se contente pas à si peu de frais : % L'épée que lui donna Œneus quand il l'adouba, ni fer ni acier ne la peut retenir. Jamais chevalier n'eut si bonne. Galanz le Fèvrc (le forgeron) la forgea, et Yulcanus la charma ; il y eut trois déesses au tremper , et trois fées au féer; elle était fée en telle manière... que qui en sera frappé, de la plaie jamais ne guérira. »
Il écarte avec soin tout ce que ses auditeurs ne comprendraient pas» tout ce qui est en dehors de leurs habitudes. Quand il a raconté la mort d'Archemorus et redit fort longuement le combat des Grecs contre l'énorme serpent qui Ta dévoré , parce qu'il y a là un de ces récits singuliers qui amusent le moyen-âge , il ne dit mot des cérémonies expiatoires et des
â60 BKNOIT DE SAINTE-MORE
honneurs presque divins rendus à TenTanL II borne à cent cinquante vers la description des jeux , qui tenait tout un livre de Stace , et en élague sur sa route incidents et péripéties. Il ne donne qu'une vingtaine de vers au récit du crime des Lesbiennes, auquel l'auteur latin en avait consacré cinq cents.
Il réduit à quelques lignes et à quelques noms le long et pompeux
dénombrement que, fidèle aux habitudes de l'épopée classique, Stace
faisait des chefs de l'armée grecque. Nous ne trouvons plus ici que
Parthonopex (Parthenopaeus) , « la plus belle créature que nature ait faite
• en ce monde, Ypomedon (Hippomedon) , Capaneus le Grand, qui fut
« du lignage aux Géants i , Amphiaras (ÂmphiaraUs) , que Stace aurait
peine à reconnaître dans ce portrait : « C'était un archevêque moult cour-
« tois , il était maître de leur loi ; du ciel savait tout le secret. Il prend
€ réponses (oracles) et jette sorts, il fait revivre hommes morts. De
« tous oiseaux il sut le latin, sous le ciel il^n'y eut meilleur devin. »
Grâce à ces réductions et à ces suppressions, le récit de Stace se
trouve fort écourté. Le trouvère supplée à ces lacunes par des additions
de diverses sortes, les unes nécessaires à l'intelligence de son œuvre,
les autres sorties de sa seule fantaisie.
Comme l'auteur de VEneas , il ajoute un préambule à l'œuvre qu'il imite, mais en donnant à ce préambule une plus grande étendue. La Thébaïde commençait à la malédiction lancée par Œdipe sur ses fils. Le trouvère a pensé que ses lecteurs avaient besoin d'un supplément d'instruction , et il raconte au début de son poème toutes les aventures du fils de Laïus, l'oracle menaçant, l'exposition, la rencontre du sphinx , l'union incestueuse avec Jocaste , la reconnaissance ; on peut voir ici ce que devient Sophocle au XIP siècle (1).
(1) Nous citons ici quelques vers pour qu^on puisse juger du ton que prend le récit :
Or TprroDS nous qui porra plus Dont est li Des à foi proves ;
Ou ApoUo ou Laïus. S*ll eschape des maios as trois
Se II enfes est decolei Poor em puet aToir li rois.
Les serviteurs sont attendris par la gentillesse de TenfanL
Cil fu petit ; ne sot la sort, Comme à sa norrice feist«
Ne ne s'aperçut de sa mort. Et pour le ris qu*il a gité
Tendi les maius et si lor rist Gommeu sont de grant pité.
Toute celte histoire était, du reste , très-populaire au moyen-âge , qui en a fait les honneurs tour à tour au pape Grégoire et au Judas des Mystères. Ici , le sphinx , dont le nom est devenu Pyn (1) , est un diable « fe] et enragé. » L'histoire a paru si belle et si piquante au trouvère qu'il Ta reproduite à deux fois avec « la devinaille » proposée. La seconde fois, c'est le démon « Astaroth, d'enfer maître donuétable », qui, sous la Ggure d'une vieille immense et hideuse (2), se
lis se contentent de lui fendre les pieds et de le suspendre à un chêne c que bestes nel menjassent pas. > Bientôt arrive le roi de Phoces (et non plus de Corinthe), Danz Polybus, qui, touché de compassion, emporte l'enrant et le fait élever près de lui, et plus tard Parme chevalier. Jaloux de lui, ses compagnons lui reprochent son origine, rappellent c bastart privé. > Œdipe, troublé de leur révélation, va consulter l'oracle d* Apollon.
En Ville de mer Galillée, Qui molt par est et grant et lëe, Fu fet 1 temple par nature, Ce nos enseigne Tescriture :
DeUox a non, ce dit la letre.
Gl qui s'en veulent cntremetre De leur aventuna savoir Viennent iluec respons avoir.
ApoUo le dieu de conseil
Le dieu répond à OEdipe :
Issus d^ci, si iroveras
I home que tu ociras ;
Œdipe sort en bâte, mais c des respons n^entendi mot »,
Car li a dit par coverture Tel respons de quoi il n*ot cure^ etc.
Quand le roi a enGn entendu la terrible révélation
II mérsmes s* est essorbes ; Jure que mes nVn istra,
En une fosse en est entres, Pour son péché que plorera.
Par grant cure et par grant esveil Donne respons en une croûte De celé chose que len doute
Mes sa respon&e est molt obscure.
Pour ce sachiei très-bien de voir Que pour cest siècle décevoir Est la parole du diable Double tous jorx et decevable.
Ainsi ton père conoistras.
(i ) Dejouste Thëbes en I mont
Haut et naif et bien rooni Si ert un dcables hrrbergies Qui moU ert fel et enragiez, Djn Tapeloicnt el pals.
Maint gentilhomme avait ocis.
Une question leur disoit Que nus deviner ne pooit
(2) V. manuscrit 78Â, folio 19.
Astarot ot non li deables, D'enfer iert mestre conestables ; En leu de vielle se figure.
Grant ot le nés comme une torbe
Et neporquant bien otreoit Que se uns hom la devinnoit Que de lui préist la veojance ; Le cbief perdist sans demorance :
Et qui devinner nel porroit Certains fust que le chief perdroit.
Lors li trencboit la seue teste, Si le menjoit comme autre beste.
Les bras si grans comme grans très L<es mains comme entrée de nés
plaçant sur le passage de rarmée cVAdrastus, en une gorge étroite et horrible ^ qu'un enfant de quatorze ans défendrait seul contre mille géants , ne laissera passer les Grecs que lorsqu'ils auront deviné Ténigme. Tydeus enQn devine, et la vieille < aussitôt se pâme, et « devant les barons tombe morte » (1).
Parfois il ajoute de longs épisodes, qu'il emprunte tout entiers ' aux choses de son temps. Ainsi quand il nous a dit , d'après Stace , qu'Ypomédon a remplacé Tydeus dans le commandement des Grecs, il nous raconte avec d'amples détails une expédition entreprise par le nouveau chef pour ravitailler l'armée , et dans l'impression générale du récit on retrouve un souvenir saisissant des Croisades et de ces grandes famines qui trop souvent avaient décimé les armées chrétiennes. Et à cet épisode il en rattache tout de suite un autre bien plus étendu. C'est l'histoire d'un ,< baron » du roi Éthiocles (Étéocle), auquel a été confiée la garde d'une des tours de la ville et qui la livre pour racheter son fils prisonnier. Mais comme c'est , au dire du poète, « un homme habile, qui a vu maintes cours et sait beaucoup de choses » , il veut , avec un judaïsme naïf , tout en violant le serment prêté à son suzerain sur les saintes reliques , mettre de son côté, comme un autre Shylock , sinon le droit, du moins l'apparence et la lettre. Il y a là une image curieuse de la justice et de la moralité féodales , de l'indépendance des vassaux et de l'appui que, en cas de résistance, ils étaient toujours sûrs de trouver chez leurs pairs.
Mais le trouvère n'invente pas toutes ses additions ; il en est qu'il emprunte à ses souvenirs , à la Chanson de Geste, ou au roman antique de Benoit de Sainte-More. C'est chez le dernier qu'il a pris le goût
(1) V. manuscrit 78il, folio 49, la fameuse énigme.
La vielle dit : or eDleodcz, Vielle moU es de la mort près.
Et que ce est si devinnes. Jel te dirai ne vivras mes.
Qui primes vet a Uil pici, Quant hom est viei vet à basions ,
Et puis à II, le tiers après ? Quant est petiz à genouillons ;
Devine ou de la mort es près.— Quant est en aé de quinze ans
Vielles tu faces maie fin ! Sor II pies vet, lores est grans.
Quel miex m*en ert se jel devin ?— La vielle l*ot ; si s'est paumée.
Se devines, si m*ocirras. Devant les barons chiet crevée. Et puis après si passeru. —
BT LE EOMAN DE TROIE.
des détails géographiques et des riches descriptions ; celle de Thèbes , celle de la tente d'Adrastus et du char d'Amphiaras (1) , rappellent
(i) y. Roman de Thèbes, maouscrit 78&, folio 27,
Li trei e»i merTeilleui et graos, Et eotailliei à (leurs par panx. Ne fu de cbaDTre ne de lia, Ains fu de porpre alixaodrin ; De porpre fu ynde et vermeille.
De deux ot paint meiotc merveille ; A compaa i fu mappamonde, 'Bien entailliéc, bien rooude.
(J pan devant dssus Tentrée A or batu menu ouvrée Par V sones la mappe dure Si paintea com 1rs fist nature.
Car les II qui sont deforeines De glace sont et de noif pleines.
Et orent jndt la coulour; Car auques tornent k froidor.
La chaude qui est el mileu Cele est vermeille comme feu, Que pour le feu, que por les noia Rien n*i abite en celés trois.
Entre chascune daérraine Et la chaude qui fu maienne.
En ot une qui fa temprée ; Devers galerue est abitée.
Uuec sont les citez antives ; O tours o murs et o eschivet D'or musique sont li torel Et li porlaill et li tournel.
Tuit li reauroe, tait li roi, Et chascune terre par soi Et li soissante et deus langage, Et mer betée et mer sauvage :
Rouge mer fu fête à neel, Et le pas aus fila Israël :
De paradis li lUI flun ; Etna 7 est qui grete fan.
Montres y ot de mil manières Oysiaux volans et bestrs fières , Et li nostre homme i sont bien peint.
Cil d^Ethyoppe trestrait teint.
Oceanus court par lardant Environ ses rais estendaut.
Le char d'Amphiaras rappelle celui de Fioo :
colonne 1.
Happaroonde fu si grant chose Qui Teagarde pas ne repose Tant voit en mer, tant voit en terre Que grant painc est de tout enquerre.
De l'autre part el destre pan Sont peint li Xil lAois de Tan.
Estes y est o ses amours, O ses biautes et o ses flours , O cent coulors est pains estez.
Tver i fet granx tempestei Qui nege et pluet et vente et i^elle Et ses ourex ensemble melle.
Après i fist paindre li rois Et ses justises et ses lois Que mainlindrent si ancessor Qui de Gresce furent seingnor :
Des rois de Gresce i fut Testoire « Cens qui sont dignes de mémoire , Les prouesses et les estoars Que cbascuns d'eus fist en ses jors.
En la courtine d'environ Sont paint liépart ors et lyon.
Parterre fu d'un poille brun Ainx n'en veistes meillor i .
Entaillée par menus corriax A piliers e^t et a quarriax.
Colombe ot une
D'yvoire fu taintice et rouge.
Qui soustint l'aigle et l'escarbocle Qui fu Flori le roi son oncle *
Tout com 11 très dure desous.
De bons tapis fu jonchies tous.
Li pesson qui tiennent le tref Sont luit ynde vermeill et bief , Les cordes d'argent neell'ées Tout environ desoux trecées.
V* chevaliers toox à armes Et M. borjois o gnms gisannes Le roi gardent quant il conaeille, El quant il dort et -quant il veille.
tout-à-rait certaines pages da Roman de Troie et de XEnea$. Il lui doit enfin des développements d'un autre genre. Après les galantes imaginations du trouvère normand , l'amour devait avoir sa place dans tous les poèmes inspirés de Tantiquité ; il ne pouvait pas plus y manquer que dans une tragédie du XYII^ siècle. 11 figure en effet dans le Roman de Thèbes. Toutefois l'imitateur , en nous racontant les tragiques amours des filles de Jocaste , n'a pas su retrouver la variété et la richesse d'invention de son modèle. Les malheurs d'Antigone et d'Ysmaine (sic) tiennent une place médiocre dans le poème. On nous dit bien qu'elles sont belles toutes deux. • Ni en fable ni en chanson on ne saurait trouver beauté comparable à la leur. > Ysmaine est aimée d'un jeune Thébain nommé Athès. L'amour d'Antigone est né
En i cuir est Amphiaras Qui fu fet outre S. Thomas :
VulcaDs le fut par graot porpens Et & lui faire mist lonc teos, Par estuide et par grant conaeil 1 mist la lune et le soleil Et tresgita le firmament.
Par art et par enchantement IX espasces par ordre i fist ; Es la greingnor les signes mist Et es autres qui sont menors Mist les plannetes et les cors.
La taeuve mist enmi le monde; Ce est la terre et mer parfonde.
En terre paint hommes et bestes En mer poissons Tens et tempestes.
Qui des VII an set rien entendre Iluec em puet asseï s prendre.
Li jaiant sont en Tautre pan Tout plain d^orgoil et de boban : Les dieuK Tentent des^riter Et par force des deus giter.
Au monter sus ont fet eschale, Onqoes nus horo ne vit itale ; Car 1 pui out sor Fautre mis , Plus de VU en i ont assis Et montent sus por les Deii prendre Se d'eus ne se pueent defTendre.
Jupiter est de l'autre part.
Une foudre tient et 1 darl ; Mars et Pallas sont en après ; Cil dui sousticnnent tôt le fes, Tuit li autres qui el ciel reinent Isnelement leur armes prainent :
Cil d*eus n*i a qui quiere osoine, Tuit se combattent par le trône Et o perrièrcs et o maux.
Fu fes derrière li forniav Pain tes i furent les VU ara.
Gramaire y est painte o ses pan Djalectique o argumens, Et rectorique o jiigemens, L*abaqz i tient Arismetique, Par la game chante Musique, Painte y est Dyathesaron, Dyapainte, dyapason ; Une verge ot Géométrie Un astreleibe Astronomie...
El curre ot molt soutill entaille.
Bien fu ouvrez qu*il n'i ot faille.
Une ymage y ot trcsgilée Qui vet cornant a Tamenéc Une autre qui tos tenz frctclc Plus cler que rote ne que viele, .. Li pan sont d'or fin trifuirc Et li tliimon de blanc yvuire, Les roes sont de crysopase.
Couleur ont de feu qui embrase.
Il est traîné par quatre aazoines» qni ne laissent pas de trace sur la terre. C'est dans Benoit encore que ranteora dû prendre ces Persans qui figurent dans Tarmée d'Ëtéode et qui sont d'incomparables archen.
dans des conditions plus dramatiques ; elle donne son cœur à un ennemi de son pays, au jeune Parthonopex , le plus beau des Grecs. Ântigone et lui semblaient laits Tun pour Tantre, ■ car tous deux étaient d'un même âge , d'une beauté et d'un cœur. » Ils se sont aimés dès qu'ils se sont vus, et ils se sont vite fiancés (1). Les amours d'Ântigone comme celles d'Ysmaine (2) ont un dénoûment tragique ; toutes deux sont condamnées à voir leurs amants périr sous leurs yeux. Le poète nous montre Antigone assise auprès d'une haute fenêtre regardant avec angoisse la lutte qui va s'engager entre son frère et son fiancé. La situation est des plus touchantes : < elle les vit l'un vers l'autre chevaucher : elle ne sait lequel elle a le plus cher ; elle sait seulement en son cœur qu'elle ne demeurera pas sans grand dommage. » Mais le poète se contente de l'indiquer ; et tandis qu'ailleurs il a recueilli les dernières paroles dTsmaine, tandis qu'ici même il nous représente Ethiocles désolé quand il voit mortellement frappé celui dont il aurait fait son ami et à qui il voulait donner sa sœur, et qu'il maudit le serviteur zélé qui l'a sauvé lui-même contre les lois de la chevalerie , tandis qu'il nous dit les regrets de Dirceus, le fidèle serviteur de
(i) Remarquons que le poète, dans les discours quMl prête à Antigonn, ne s^est pas mis fort en frais d^imagination. Il se soutient du Roman de Troie, La première réponse d' Antigone à Parthonopex rappelle en grande partie celle de Rriséida à Diomède. Nous la citerons pour la naïveté de certains passages :
Par Dieu, ce retpoat la pocele. Se or tous doiog donner ptrole
Geste amour aeroit trop ianele. Bien me povex tenir pour foie.
Pucele sui, fille de roi , Pour ce ne di, cehr oel quier,
Legierement amer ne doi; Ne vos ^uaie forment chier
Ne doi amer par legerie S'esiies de ai haut linage
Dont 1cm puiase dire folie : Que voua fussiei de mon parage
Ainsi doit-on prier berchières Et ce fust chose destinée
Ou ces autres famés legierea. Qu*à famé vous fusse donnée ;
Ne TOUS connois n'onc ne vus vi Car biax estea sor totc gent
Ne mes ore que vous voi ci. One ne tî mes homme tant gent
(2) Nous ferons, à propos d'Ysmaine, la même remarque que nous avons faite à propos de Médée ; le înérite de la délicatesse est tout entier do côté de Tauteur antique. Dans Stace, comme dans Sophocle, Ismène est timide et pleine de pudeur. Dans la Thibaide , elle rougit à la seule pensée de son mariage :
Ecce ego, quaa thalamos, nec si pax alla maneret, Tractarem sensu (pudet heu), connubia vidi.
Ici, au contraire, Ysmaine, que le poète nous représente do reste comme « une toute petite touse t, proclame de la façon la moins équivoque sa bonne volonté pour Athès et parle de ses plaisirs sans aucune retenue (V. Thèbes, t* 80).
Partbonopex , il n'a pas seiileineat essayé de peindre la douleur d'Antlgone.
Le souvenir de la Chanson de Geste se retrouve, et dans certaines allusions directes et précises du poète , et dans les débris de couplets monorimes , et dans la Taçon dont il décrit les. batailles. Il ne comprend pas bien la guerre antique et ne s'intéresse guère à des incidents si diflTérents de ceux qu'il connaît, et, pour la peindre, il se sert de ces chants qui retentissaient de tous côtés à ses oreilles. C'est certainement à la Chanson de Geste , qu'il doit l'invention saisissante de cette troupe d'honneur, qu'on voit aux côtés du roi de Thèbes et que nous avions déjà vue auprès de Charlemagne, toute composée de chevaliers « de grande race », vétérans de cent batailles, qui laissent « leurs barbes blanches flotter sur leurs cuirasses » , et bien d'autres traits encore.
Mais ce qui n'est pas moins intéressant que ces additions , ce sont les transformations qu'il fait subir à son auteur. Elles sont d'autant plus curieuses à observer , que l'écrivain lui-même n'en a pas conscience ; il n'entend pas du tout altérer les qboses : il les voit ainsi. Mœurs, habitudes , caractères, vêtement (1), tout a pris un aspect nouveau (2) et porte l'empreinte du XIl® siècle. Le poète en cela ressemble à ses prédécesseurs ; mais il y a dans le détail des diversités qai rendent l'étude encore piquante.
L'auteur du Roman de Thèbes semble .attacher une grande impor-
(4) Il y a par eiemple dans rarmement des détails qui ne manquent pas d'originalité. Ainsi, sur Pécu d'Éthiodes, on yoit « en olifant b peint d'azur un grand chatel ( 1^' 89-&0 } :
DeTaat ot fet par gaberie Peindre les jambes de sa mie.
(2) On peut faire la même remarque pour les noms des personnages. Le vieux trouvère a , il est vrai , conservé les principaux héros de Stace (eu écrivant quelquefois leurs noms à sa façon) ; on retrouve dans son livre Amphiaras ( Ampbiaraûs ) , qu'on prononçait Ampbiaraus , Adrastus, Éthidiodes ou Éthiodes (Étéocles), Polinices, Tydeus, Parthonopex (Parthcnopa^us),Creonz li vielz et 11 chanuz Aymes (Aymon), Athés (Athys), avec d'autres noms antiques pris au hasard, comme c Anthcnor, un de ceux de Troye, Laertes de Lacedemone » ; mais en outre , comme l'auteur de VEneas et du Roman de Troie , il appelle sous ses drapeaux toutes les nationalités et tous les temps ; aux personnages de l'antiquité il joint des recrues dont il est seul responsable. C'est un Dyogenes, duc de Sur (Tyr), Polydamas de Thesaire, qui, pour la rime, est monté sur un dromadaire. Pharamonde, duc de Valfeconde, Mdeazar de Margerye , Gherin, Jourdain, Galeran de Cypont, Lycanor d'Anthenomye (ne serait-ce pas Antinomie, dont l'auteur ferait une ville ?) Salemandre, roi d'Afrique , c de pute loi > avec 3000 Amorages, et Pliamonde, qui tint
tance au costume ; on dirait que c'est là que se porte l'elTort de son imagination. Il abrégera les discours et les peintures de sentiment ; mais sur le costume il est intraitable : il ne néglige aucune occasion d'habiller ou de chausser ses personnages. Il décrit avec le môme soin les ameublements, les splendeurs de la chambre « demeine » du roi d'Argos, « le pavement bien entaillé » et la tenture « d'une courtine « envoyée d'Egypte par la reine Sémiramis , et qui était l'œuvre de « celle qui mourut pour la déesse qu'elle vainquit », etc. En tous ces détails on reconnaît l'art du moyen-âge : ou le retrouve encore dans la peinture du verger où Ilypsipyle gardait Ârchemorus. < Il est « de toutes parts enclos de murs épais ; on y entre par une porte « d'ivoire, entaillée d'œuvre trifoire ;.... la voûte qui la couvre est « toute peinte. »
Les mœurs n'ont pas moins changé : on sent partout une autre civilisation et un autre esprit; cela se marque jusque dans les plus petits détails. Dans Stace , fidèle à la tradition homérique , Adrastus, apercevant la jeune Hypsipyle , croit voir une déesse. Chez le trouvère, les choses se passent plus prosaïquement et plus gaiement, t Tydeus, « sous un laurier , aperçoit la demoiselle > qui , selon la naïve esthétique de tous ces poèmes, ^ est si belle, si belle, qu'on chercherait « vainement plus belle en toute la terre ; elle tenait un petit enfant « et lui tendait de blanches fleurs. » A la vue des soldats, elle s'enfuit effrayée ; mais Tydcus « court après elle , sur le col du cheval se < baisse , la saisit par son bliaut, puis lui a dit tout en riant : Demoic selle, vous êtes prise. » Ainsi en maint endroit un certain entrain joyeux et familier remplace les poétiques illusions de l'épopée antique.
Les habitudes aussi sont différentes. Le trouvère a trouvé dans Stace des jeux longuement décrits. Il ne se contente pas, comme Benoît de
VersiaU et Gironde et Silaciel du lignage d'Israël, et jusqu'à un Pancrasus, duc de Roussie. Éthidiocles a dans son année iOOO Acliopars et 500 Turs, Adrastus fait une allusion à Nabucbodonosor.
On y trouve aussi des souvenirs évidemment contemporains , par exemple des Anglais que Tauteur a connus, un Godescbal ou Godecbaux, et surtout un Goodrich qui y est traité fort bonorablemenL
I eu y ot qui fu englois ; Ni • nul de si graDt conroi
Godriclic oi u'n>, iiiolt fu cortoi« : Fon seulemeot le cors le roi.
Bon che^aln-r ol en GoJriche. Sor Arondel sù( de Nichole,
El si a\oit cscu molt rlLbc ; (Nichole u*esi-ce pas Lincoln ?)
Sainte-More en pareil cas, de dire : « Ils célèbrent des jeux » ; il essaye de les représenter à son tour. Il y a quelque intérêt à voir comment il comprend ces luttes antiques , et comment il les modifie pour les rendre accessibles à l'auditoire du XIP siècle. Il n'en a conservé que trois : la palestre (1), le jet du disque, qu'il appelle la plomée (plombée) et conte à sa façon ; et la course des cbevaux , montés par les écuyers, qui remplace la course des cbars. Le poète a décrit en détail cette dernière épreuve (2). On peut la comparer à une scène semblable dessinée dans le roman de Renauld de Montauban , et qui se termine par la déconvenue de Cbarlemagne. Ici, Adrastus Tait crier par toute l'armée « que qui a cheval coure tôt ; le vainqueur aura deux chevaux de prix n et deux manteaux verts ou gris. » Aussitôt, on voit se presser dans la prairie une Toule de bons chevaux sans selle ; .les plus riches et les meilleurs ont fait venir les leurs ; les écuyers les promènent et les font valoir. On compte soixante-trois concurrents. Tydeus les conduit à la lisière du bois. A partir de là , il y a une lieue de plaine sans montagne et sans vallée. Les chevaux s'élancent. On dirait une course moderne sur le terrain de Longchamps ; ce sont les mêmes incidents , la même
(1) Voici comment le Tronvère nous la décrit ; on n'y reconnaîtra pas le jeu antique.
Li plus seiognor et U plus mestre Luttent à force et à pooir ,
Firent le jeu de U palestre : Cbascuns se garde de cheoir.
Ce est un jeux , ce dit Testoire , Li quiex que pue t son per aquerre
Dont cil qui vaint a molt grant gloire. Tant que cheoir le fet & terre
Or tous dirai des joueours Cil a le los et la coronne,
Qoele est la painne et li labours. El grant louier le roi li donne .
Quant en la placfc sunt tenu Ou par enging ou par savoir
Si se despoollent trestuit nu ; Convient iluec victoire avoir.
N^i remeint nule créature Qui bien ne sU guete et afaite
Chauce soûler ne vesteure. Cil a tost malc perte faite i
D^uile font bien lor cors enoindre. Car ses compains sous soi le met
Puis si se vont ensemble joindre , Ou soit par force ou par jambet.
(2) A propos de la plomée je relève un détail qui, à Tappui de ce que nous avons dit de Benoît en pareil cas, nous montre ce qu*il faut penser de ces appels à Toriginal latin. Le trouvère nous dit (f 18) :
Forment redoutent itel jeu ; Amenez est devant le roi,
Hom foibles n*i a point de leu , Chevaux et armes et conroi
Si com Estace le raconte. Li fait le rois sempres doner
Qui de cel jeu son per sorraonte Et de lorier bien coroner.
Or il serait inutile de chercher ces détails dans Stace, qui fait donner aux vainqueurs une peau de tigre, un arc, une épée.
ET LB ROMAN DB TROIB. d69
tactique. Deux chevaux ont de beaucoup dépassé tous les autres. • Uun
« appartient à Amphiaras , il est grand, large et tout brun; mais celui
« qui le monte le travaille trop , il lui fait sentir Téperon et lui lâche
• la bride sur le cou. Le cheval court à toute vitesse ; s'il lui eût tenu
a la bride, il fût arrivé; le premier au but. L'autre était bien rapide...,
« il avait les jambes plates, le col court, la tête bien faite. Il était tout
« noir, sauf un des pieds. Il valait deux cents livres. Parthonopex l'avait
« conquis l'année précédente dans une guerre que les Persans firent en sa
« terre. »
Cil qui sus sist iert veziez ; II courgies tient en sa main :
Forment le serre et tient le frain.
Des espérons nel volt toucher, Devant qu'il dut Tost aprocher.
Devers désire le brun costoie, Sel fait aler la droite voie.
Quant il vindrent bien près de Tost Le bon cheval lesse aler tost Les espérons li heurte as flancs ;
le coursier noir dépasse son concurrent de toute une portée de trait.
t Aussitôt, un grand tumulte s'élève entre les chevaliers et les « sergents. Ils vont regarder le bon cheval et font autour de lui grande « presse. » Ne se croirait-on pas dans l'enceinte réservée, en présence de l'enthousiasme bien senti des gentilshommes du turf se disputant l'honneur de contempler de plus près les formes exquises , le garot et les jambes incomparables du vengeur de Waterloo ?
Mais l'empreinte du moyen-âge est bien plus visible encore lorsque le poète veut essayer de peindre les choses religieuses. On ne peut voir sans sourire ces étranges et naïves transformations. Les souvenirs de la Bible viennent chez lui tout naturellement se mêler aux événements de la Thébaïde. Quand il nous a raconté , d'après Stace, comment Amphiaras disparaît tout d'uacoup , dévoré par un abime (1) , il le compare à Abiron et Dathan que la terre engloutit. Et lorsque ,
(1) Uu solsis (alins sov.sci), dit le poclc (f* 3A). Ce root que je ne trouYe dans aucun glossaire et qui veut dire évidemment fente, solution, de tolvere, se retrouTe encore en Normandie. Il y a près de Bayeux la Fosse de Soussy où disparaît une petite rivière.
poursuivant son récit , il veut nous apprendre comment les Grecs ont remplacé le devin, nous sommes transportés bien loin de la Grèce païenne , nous retrouvons tous les noms , toutes les cérémonies , toutes les habitudes du christianisme du XIP siècle.
Les Grecs , désolés d'avoir perdu leur guide spirituel , songent à la retraite. Mais le roi d'Amycles, un vaillant homme aux cheveux blanchis , « qui préfère les chevaleries à la chasse et à la pêche » , veut d'abord qu'on remplace le mort et qu'on « élise un autre évèque » : quand ils l'auront nommé, « que tous alors confessent leurs péchés et qu'oi; apaise la colère de Dieu. »
Les barons sont fort en peine , quand « un poète antique qui avait
eu bois vécu maint jour, religieux de sa loi, vient à leur aide. » Il monte
sur un perron et leur fait un bref sermon. • Diva , fait-il , c'est à bon
€ droit que Dieu vous a mis en cette détresse. Car entre vous régnent
« péché , convoitise et méchanceté. Pour nos péchés, Dieu nous appelle et
« nous flagelle de son fléau. Il prend vengeance de nos péchés , à nous
a d'en faire pénitence. Dieu est de grande miséricorde ; aisément nous
« aurons son pardon. C'est pour nos péchés, je crois, qu'est mort le maître
« de la loi. Nous n'étions pas digne , sans doute , d'avoir sur nous tel
€ pasteur. C'est pour notre grande félonie que Dieu a abrégé sa vie.
c Mais il ne nous a pas si bien abandonnés qu'il ne reste encore de
c sa race ; nous avons encore de ses disciples dix ou douze , cinq ou
c six. > Et il propose de choisir Mélampus ou Théodamas, qu'Âmphiaras
a instruits dès l'enfance. Toutefois, Mélampus est bien vieux pour un
si lourd fardeau , et , suivant l'avis de Termite , les Grecs décident
que « Théodamas aura l'étole. > Mais, comme un père de la primitive
Église, comme un autre saint Ambroise, Théodamas s'excuse fort. Sa
résistance ne fait qu'accroître l'ardeur des barons à le nommer , et
ils le font évéque malgré lui.
Li griu par grant dévotion Firent icele eslectîon, Qu'estre son gré , sanz symonic , Théodamas ot la baillie.
Quant fu sacrez, touz les aune , Trois fois les fîst faire jeûne ;
Au tiers jor, après hore none , Or vestu une nove gone , Et après sa char une hère , Procession comanda fere.
Ne semble-t-il pas qu'on lit une page de l'histoire des Croisades ? Nous sommes à coup sûr bien loin de Stace.
Âmphiaralls lur-meme n'a-t-il pas bien changé de physionomie ? Il est devenu chez le trouvère
Un archevesque raolt cortois ; Il esloit mestre de lor loy, Du ciel savoit tôt le secroi.
Il prent respons et giete sors Revivre fet les homes mors , De touz oisiax sot le latin ; Soz ciel n'avoit meillor devin.
Il n'est qu'un épisode qui ait gardé son caractère , c'est le récit de la mort de Capaneus foudroyé par les dieux qu'il a osé braver, récit que le trouvère emprunte au dixième livre de la Thébaïde. Il semble avoir voulu concentrer là tout le surnaturel de son poème ; c'est là seulement qu'il fait paraître les dieux , qu'il les fait parler et agir en leur conservant à peu près le rôle que leur donnait l'épopée antique. La scène mérite d'autant mieux qu'on s'y arrête, que, dans toutes les compositions du même genre , on en chercherait inutilement ' une seconde du même genre.
Il est permis de supposer que le trouvère aura été frappé du caractère de la situation , originale et neuve dans la poésie du moyenâge. Il ne connaissait pas encore cette poésie de révolte, ces peintures hardies, si bien faites pour saisir fortement les imaginations puissantes, de l'humanité enivrée de sa force , jetant un défi à un pouvoir qu'elle sait supérieur à elle , et finissant par succomber , terrassée , mais non vaincue. Tels avaient été chez les Grecs d'abord les héros de la puissance physique, les géants s'attaquant aux dieux; puis Prométhée, Gapanée , Ajax ; plus tard c'est la révolte de grandes âmes indignées
contre la destinée. Chez les Romains, elle trouve sou expression dernière dans le vers fameux où Lucain a divinisé Gaton et montré ce grand amoureux de la liberté balançant à lui seul la Taveur des dieux, et glorifiant contre eux la cause qu'il a embrassée. Chez les modernes, c'est le Satan de Milton ; c'est Nicomède raillant Rome qui l'écrase, c'est don Juan , ce sont les , personnages de lord Byron appelant la foudre.
Le vieux trouvère semble avoir été aussi tenté par ces audaces, et il les a naïvement traduites. Capaueus, dont il a fait « un géant > , gémit de voir tant de guerriers périr sous les murs de Thèbes. Il veut prendre la ville par adresse. Le lendemain, les Thébains doivent, vers l'heure de midi, célébrer une fête a de l'ancienne geste » en l'honneur de Cadmus; les Grecs en profiteront pour s'approcher à petit bruit d'une partie des murailles plus basse et mal gardée. En effet , pendant que toute la ville est en liesse et que a tous les anciens c hommes et les sages sont tout au jeu et à la rage » (traductiou naïve de V orgie antique) , Capaneus , avec ses compagnons armés de piques et de maillets , agrandit une brèche faite la veille à une tour par une . pierrière, et bientôt il atteint le sommet. De là il fait pleuvoir les débris de la muraille sur la ville, brisant « murs, tours et églises (1). > Il ne peut plus contenir sa joie; il insulte, il provoque les ThébaiDS^(2).' Le trouvère s'est complu dans ce morceau; il y a versé tous les trésors» «, . de son érudition , il s'y est abandonné à son éloquence avec toute la
(1) On reconnaît ici le texte de Stace. V. Thib.^ lib. X, y. 651. ,
Diiit et alteroo captiva ia maenia gressu Surgit ovans.
Capaneus monte la frète A grant esploit la Crète poie.
A grant esploit, Tespée traite ;
Simul insultans gressuque manuque Abstruit et truncas rupes in templa domosque
Molibus obbtantes cuneos tabulataque sœrus Praecipitat (rangitque suis jam mœnibus urbem
Lance tiex carriax contreval Lance carriax et pierres bises
Gomme est la teste d*un cheval, Froisse ces murs tort et églises.
(2) A haute voix orrible et fiere Vous osteron toutes les pierres Les contralie en tel manière : Que Amphion vostre harpierres ■ Gent plus d'autre maléurée, Assembla ci par artimaire
Qui tante poine as endurée, . Et par la force de grammaire,
Bien vous ai là tous enserrei, Et par le chant de sa viele ;
Li mon est fraJos et aterres. N*i remandra tour ne tournele. »
Il «
proliiité familière à ses pareils. Capaneus^ ne se contente pas de ces provocations ; il s'attaque aux dieux eux-mêmes avec autant de naïveté que de violence.
N'i vaudra rien deu ne déesse , Lire sautier , ne chanter messe.
N'i vaudra rien veu ne promesse Qne clers en fasse ne clergesse.
On sont ore tait vostre dé , Mars Venus et Hermyone , Juno et Leuthocoe, Et Palamon et Agave , Qui por le despit de lor dé Furent puis mort et forsené , Et Bacus le fîuz Semelé Qui ont Deu devin apelé ?
Et Amphyon et Niobe , Et cil qui dedanz furent né , Dans Ethion et danz Calcas, Dame Juno , dame Pallas Et Manto et Tliiresias , ' Et Pantheus et Athamas , Et tuit li dieu de ceste vile ?
Neis s'il estoient m mile , Viengnent rescorre la cité ,
Tuit à moi seul viengnent combatre*
Ja n'ai d'eus tous poor ne dote :
Ja n'en iert si pleine la rote Que sempres desconfit ne soient , Et trestuit cil qui en eulz croient.
Ma destre , m'espée et ma lance Ce sont mi deu , c'est ma créance , C'est ma vertu , et c'est ma gloire.
Ne dieu du ciel, ne dieu de terre Ne pueent pas soffrir ma guerre.
Dieu ne déesse n'est el monde Que ma destre main ne confonde.
Néis dant Jupiter lor mestre
Ferai je croire en ma main destre* De la sus le ferai cheoir.
Et touz les autres cnsement Ferai vivre com autre gent ; D'eus ferai tout le mont délivre.
(R. rfe7%(?ô., P»69.;
Les dieux de Thèbes et ceux de Grèce étaient dans les cieux réuniSt autour de Jupiter, attendant avec respect ce qu'il allait décider du sort des- deux armées en présence.
Car il le tienent à lor mestre.
Devant lui sont trestuil ensemble , Li plus hardiz de poor trembl e Li plus hardiz n'ose mot dire.
Ils gémissent sur les terribles épreuves auxquelles sont livrés les peuples qu'ils protègent, ils déplorent leur propre immortalité qui ne leur permet pas de mettre un terme à leur afQiction. Pour en finir ils en viendraient volontiers aux mains ; mais ils redoutent la colère de lear maître. Celui-ci leur explique à la façon du XIP siècle l'ordre des destinées.
Dil lor que chose destinée • Ne puet tolir neif ne gelée.
Dès que je suis Dieu apelez , Que fu primes li mons fondez.
Que j'ai seur terre devisez Les langages et les régnez , Et par tantes diversitez Vos otroié vos deitez , Dès lores fut fet voirement , Ne puet ores estre autrement.
Tout maintenant , sanz nule faille Convient que soit ceste bataille.
Les dieux sont désolés de cet arrêt du sort; « mais tous sont maets « pour sa présence. » Junon « la dame de tous » ose enfin prendre la parole : elle se plaint avec amertume du mépris que lui témoigne son
époux. Elle ne peut rien faire pour la nation qu'elle aime et qui l'a tant honorée. Elle la voit tomber sous le glaive de l'ennemi sans pouvoir lui porter secours. En vain elle est la sœur et l'épouse de Jupiter. Puisque son peuple succombe ainsi , elle renonce à l'amour du roi de l'Olympe.
Inquiètes des paroles de Junon , toutes les divinités qui sont nées à Thèbes se lèvent à leur tour. Bacchus et Hercule , se tenant par la main, implorent le maître des dieux, et, lui rappelant l'amour qu'il a porté à leurs mères , le supplient de ne pas sacriûer Thèbes à ses ennemis. Au milieu de leurs discours, les provocations impies de Capanée sont arrivées jusqu'aux dieux. « Jupiter entendit la parole « qui moult était outrageuse et folle. • Tout d'abord il en veut prendre vengeance :
Des la bataille des jaianz Ne fu mez outrages si granz Qui se voudrent â nos combats Et par force du ciel abalre.
Pour ce covient que je l'en face Tiex enseignes et tiex venjance Qui nos soit mes en remembrance Que jamès nule créature N'ose penser si grant injure.
Consultés par lui, les dieux l'engagent à lancer son tonnerre, < que f sous ses coups, l'audacieux soit tout embrasé, et que de lui rien ne « reste ! » Le ciel s'allume , • tremble le ciel , tremble la terre > ; Capaneus tombe foudroyé. Tout ce passage ne manque ni d'une certaine fierté d'accent, ni même, par moments, d'un certain mérite de« forme : on y a reconnu la trace de l'antiquité. Mais que de changements pourtant il serait encore facile d'y signaler !
Quand toute chose prend ainsi une physionomie nouvelle, les caractères ont dû se modifier aussi. De toutes ces transformations, ce n'est pas la moins curieuse ; c'est celle qui demande à être étudiée le plus attentivement. Voyez par exemple ce qu'est devenu Tydeus. Au premier abord , c'est à peu près le même personnage ; des deux côtés il a les mêmes aventures , il fait les mêmes exploits, il meurt à peu près, de
la même façon, il est le héros du poème français, comme il était celui du poème latin, et cependant ce n'est pas^ le même homme. Et tout d'abord il faut s'entendre sur qe mot de héros. Tydeiis est
luun vaillaut homme ^ ce n'est pas ua héros à lafaçoo du XYIlv siècle. Quoique sorti d'un poème latin, il n'a rien d'un Romain tel que les peindra Corneille; ce n'est pa"^ à lui, qu'on reprocherait de ne rien gaixler d'humain». La nature chez lui .parle avec une parfaite ingénuité, et aous retrouvons là cette franchise de sentiment que nous avions idéjà
.... signalée dans . VEneas.
Le i courage de Tydeus est incontestable, c'est lui qu'on charge de
^..toutes les missions difficiles. Polinices veut envoyer à son frèro un
; loessager pour réclamer son royaume^ nul ne consent à accepter cette tâche ; Tydeus seul ose s'offrir. « Il s*en va , chevauchant jour et « nuit, ayant faim et soif et dur lit. t Arrivé à Thèbes, il rappelle hardiment au roi les promesses qu'il a faites à son frère. Nous le verrons plus loin lutter seul héroïquement contre cinquante chevaliers qu'Ëthiocles, désireux de se venger de celui c qui l'outragea à son « manger » , a envoyés l'attendre dans la gorge où se cachait le Sphinx. Mais le poète nous dira naïvement que Tydeus voudrait bien ne pas y être: « Aperçut les, n'i volsist estre. » De même quand il se trouve en présence du Sphinx , il fait tout ce qu'il peut pour se dérober à l'obligation de deviner l'énigme ; il ne rougit pas de confesser que le
-monstre « l'effraye, »
.. .«Ja sui ge chevaliers ; Plus sai de mes armes porter Que je ne sai de deviner.
Sire compaing, car devinez.
Si vos d*augure rien savez.
En maint mal pas ai ge esté One ne fui mes si effraé ; Gest deable que vous veez Mous a trestuiz enfantosmez.
Mais cette concession faite à la nature , il ne se comporte pas moins bravement. Quand il est tombé dans l'embuscade, il voit bien qu'il est
< trahi, nous dit le poète, mais il ne s'est pas étonné (esbaïz). » C'est ainsi que le moyen-âge peint le courage, et l'histoire en ce point donne tout-à-fait raison aux romans renouvelés de l'antiquité et à la Geste ; Joinville, en pareille circonstance , sent et se comporte comme Tydeus ou Guillaume d'Orange. Différents en cela des personnages du roman de la Table^Ronde ou du XVII* siècle, les plus vaillants à cette date n'ont pas la prétention d'être des héros ; ils ne Tout pas proression d'être de bronze, ils ne craignent pas de dire qu'ils voient le danger ; ils avouent même qu'ils aimeraient autant être ailleurs ; ce qui ne les empêche pas de faire héroïquement leur devoir.
Le Tydeus du roman de Tfièbes est tout différent de ce qu'il était dans le poème latin. Stace s'était attaché à le peindre Téroce. Envoyé auprès du roi de Thèbes, dès le début de son discours il éclate en menaces *, à chaque instant, le poète latin lui prête d'horribles violences ; il ne craint pas d'accumuler les détails les plus repoussants, il va jusqu'à le montrer en un passage rejetant à ses adversaires les membres que son fer leur a tranchés (1). Enfin , pour achever le portrait , lorsqu'il se sent blessé à mort , sa douleur devient de la rage et se traduit par un acte atroce : il supplie ses compagnons de lui apporter la tête de son ennemi qu'il a frappé en tombant (2). Ceux-ci volent et ramènent Ménalippus blessé. Tydeus lui fait trancher la tête, a II prend dans ses mains et contemple avec fureur ce visage ennemi et tiède encore , ces yeux égarés et qui n'ont pas eu le temps de se fixer. Ce n'est pas assez : Tisiphone vengeresse , sgoute le poète , lui demande plus encore. > Et quand Pallas revient , apportant l'immortalité au héros qu'elle protège , elle s'enfuit épouvantée en le voyant « tout souillé des débris de ce crâne qu'il a brisé , et buvant à longs traits le sang encore tiède; ses compagnons ne peuvent lui arracher sa proie. » On dirait que Dante «• s'est souvenu de laThébaîde en peignant Ugolin.' Stace ne sent pas quel *''> contraste choquant il y a entre cette horrible et repoussante 'peinture et *' les élégances recherchées de son style. Homère, dans une époque prf- ' mitive^ voulant peindre la douleur désespérée d'Âohille et sa fureur d^ ''■'■
(1) Theb., iib. VIIÏ, ?. 700.
(3) Ibid.
Capot, o Capot, o mihi ai qaJa Apportet, Meoalippe, toom
vengeance, n'a osé que lui prêter un vœu analogue, mais devant lequel il recule, et que déguise et adoucit encore l'expression. Virgile, dans une civilisation analogue à celle du temps de Stace , a compris que de tels tableaux étaient impossibles avec son beau langage; et, voulant peindre en Mézence la tyrannie et l'extrême férocité , il lui fait ordonner d'horribles cruautés ; mais Mézence ne les accomplit pas lui-même. Stace, ici, est un éclatant témoin de la dépravation de cœur et d'imagination de la Rome impériale.
Notre trouvère n'a eu garde de reproduire le tableau de Stace. Il ne comprend pas qu'on peigne un chevalier comme Tydeus sous des traits si odieux, il a déjà à cet égard les instincts des poètes du XVIP siècle. Son Tydeus est le plus vaillant des hommes , mais il n'a rien de féroce. Tandis que le personnage latin est toujours tendu et emphatique en son langage, le Tydeus Trançaîs est plein de bonne humeur et d'entrain. Sa gafté ne se dément pas dans les plus rudes épreuves. Il gouaille volontiers ses ennemis, c'est déjà l'image complète du courage français.
Quand il les vit ainsi trembler Si les comença à guaber :
a Geste fièvre , mon escient , Vous est prise de hardiment.
Se de cest mal guérir volez •L seul petitet m'atendez ; Geste espée vous en garra , Gar reliques molt forz y a. »
Il est généreux et ne veut pas combattre plus faible que lui. C'est tout-à-fait contre sa volonté qu'il tue le jeune Athès, qui tombe victime d'une bravade chevaleresque. La bravade , la folle prouesse est presque une condition de la chevalerie. En effet, bien différent de l'esprit militaire et de l'esprit guerrier, l'esprit chevaleresque n'est pas seulement une des formes du courage , c'est un enthousiasme , une exaltation, une religion. Comme elle , il a ses martyrs , il a ses dévots et ses mystiques : on peut dire la folie de la chevalerie comme la folie de la croix. La prouesse, un mot qui a une double valeur, qui indique e" la perfection de la vertu chevaleresque et les actes qui en naissent, ne
se contente pas des preuves du plus intrépide cotirage ; elle veut avant tout que Ton parle d'elle. C'était le souci de Joinville en Egypte : € il en sera parlé dans les' chambres des dames » ; et un des personnages-du' iîoman de Thèbes dit: « Oii sont les grands coups dont « vous vous vantez auprès des cheminées? • Le preux chevalier ne doit ressembler à rien ni à personne : la prouessç doit étonner , frapper les imaginations ; il y faut des entreprises extraordinaires , des actes inouïs. Elle ne reculera pas devant les actions les plus étranges et les plus folles: ce sont elles dont on parlera le plus. Ainsi, A^ws\q Roman de Troie, nous voyons Ajax aller désarmé au combat; un chevalier du Roman de Tkèbes s'y présente nu, n'ayant que le bouclier et la lance (1); Athès à son tour abandonne une partie de ses armes dans des conditions toutes particulières. Lldéal du chevalier est d'être aimé. U ne saurait l'être s'il n'est vaillant ; mais la beauté est aussi nécessaire à l'amour ; et selon l'esprit que nous indiquions tout à l'heure, il fait parade de sa bravoure et de sa beauté , et il se pare d'autant plus volontiers de celle-ci qu'il peut y avoir danger à l'afficher , et que par là , pour ainsi dire, sa beauté est plus brave. Athès, dont le poète s'est plu à nous représenter la grâce, a quitté son haubert pour faire admirer à tous l'élégance de sa taille. Tydeus l'a trouvé sur sa route, mais il l'a évité. « Il le voit enfant et désarmé , il en eut pitié. » Mais l'enfant n'accepte pas cette générosité dédaigneuse , et il heurte rudement son adversaire. Celui-ci voudrait seulement repousser l'attaque ; mais en vain a-t-il essayé de mesurer la force de son coup : Athès tombe frappé à mort. Tydeus, à cette vue, se désole; il jette au loin sa lance, il ne veut pas prendre le cheval du vaincU , il veut au moins mettre ses restes à l'abri
{\ ) L'auteur en a fail le sujet d*un épisode comique. Les poètes du XII' siècle font peu de théories littéraires. Mais ils ont, pratiquement, de?ancé le romantisme, et mêlent le comique, non au sublime, mais au terrible. Ici les Grecs respectent Théroîque imprudence du chevalier, et nul ne veut porter la main sur lui 1 ni de Toccire être boucher. » Aleiis, un riche comte d'Arcadie, fait alors , nous dit le poète , a une gaberie, que tous tinrent à courtoisie. • Il appelle un sergent, lui fuit cueillir une branche flexible» et, en frappant le chevalier, le met en déroute.
Bien 11 bal le do* et le ventre, Sovenl le fiert sor le trepoo Corne le mettre »od clerçoo.
Tuit le virent par le tornoi ;
L'un à Taulre le montre au doi, Par le tornoi du gab ae rient, D*ambedeua pars grant bien en dient
des outrages , et appelant de jeunes garçons qu'il aperçoit à l'écart , il leur dît d'emporter le corps de l'enfant pour qu'il ne soit pas déchiré par les chiens. Ainsi , partout Tydeus s'offre à nous sous des traits plus aimables et plus humains.
Le trouvère n'a pas moins changé le caractère de Polinîces et donné ainsi au dénoûment de son poème une couleur morale toute différente. Dans la Thébaide , quand Polinices a blessé Étéocle, il insulte à sa chute. Tout entier à sa joie sauvage, au triomphe de son ambition , il veut qu'on lui apporte tout de suite la couronne et le sceptre , et que son frère ait cette dernière et horrible douleur de le voir, avant de mourir , paré des insignes qu'il lui a ravis. Le poète français est révolté de cette peinture, et il donne à Polinices de tout autres sentiments. On dirait que c'est son récit et non celui de Stace qu'a lu Racine, ou plutôt une même pensée les inspire tous deux et les oblige à donner à notre sensibilité une satisfaction à laquelle n'a pas songé le poète latin, en lui permettant de s'intéresser au moins à l'un des deux personnages. Ici, quand Polinices a vu tomber son frère mortellement blessé, il oublie sa haine et son ambition, il ne pense plus qu'au lieu qui l'unit à son adversaire; il descend de cheval « et court à lui; il voit la plaie « toute vermeille du sang qui s'échappe. Pitié l'en prend; il ne peut f s'empêcher de l'aller reconforter. Parmi le corps il embrasse son frère, « il lui baise les yeux et la face , puis lui a dit : c Beau sire frère, « dans une heure mauvaise nous porta notre àière. Par votre orgueil « je vous ai tué , il n'y a plus de remède. » Et lorsque son frère , sans se laisser désarmer par cette douleur, Ta frappé traîtreusement, Polinices ne trouve encore que des paroles touchantes et mélancoliques.
Frère, lit-il, por coi m'as mort ?
Ce saches que fet Tas à torL Descendi ge en bonne foi.
Or a fine ci nostre guerre ; Ne je ne tu n'aurons la terre.
Aucuns de ces autres l'aura Qui nul gré ne nos en saura (1).
(i) Par une inspiration heureose et touchante, l*auteur, dans une autre partie de son poème, nous a donné comme la contre-partie de cette scène, et en face de la haine sacrilège d*Éthiocles et de Polinices,
Le poème s'achève, ici comme dans Stace, par la peinture de la désolation des Temmes d'Ai^os à la recherche des corps de ceux qu'elles ont perdus, A la nouvelle de leur désastre , elles avaient quitté leur patrie et s'étaient dirigées vers Thèbes pour leur rendre ces derniers honneurs auxquels les anciens attachaient tant de prix. Mais Créon , pour venger la mort de son fils , a juré de laisser sans sépulture les cadavres de ses ennemis. Averties en route de ces sinistres résolutions , elles vont à Athènes implorer le secours de Thésée. Cette expédition étrange a séduit l'imagination du trouvère. Seulement, peu au fait des mœurs grecques et sentant peu l'importance de ces détails, il a changé quelque peu le motif de leur voyage. Toutes, nu-pieds, échevelées, elles se mettent en route ; la veuve de Tydeus et la veuve de Polinices marchent à la tôte du funèbre cortège. Elles s'en vont par les plaines et par les montagnes , pleurant , supportant la faim , la soif, les mauvais gîtes. Elles arrivent à une vallée profonde toute peuplée de serpents , de lions , de dragons et de léopards ; les bêtes féroces s'enfuient épouvantées à la vue de cette multitude étrange. Elles parviennent enfin jusqu'à Thésée, aux pieds duquel elles tombent , jurant d'oublier leur douleur s'il les venge des traîtres. Thésée , dont les messagers ont été renvoyés par Créon avec
il a représenté la tendresse persistante et l'inconsolable désespoir de deux frères victimes de celte guerre impie et devenus fratricides sans le savoir. Il a développé là avec bonheur un trait dramatique qui était comme perdu dans Stace, que celui-ci n'avait fait qu'indiquer et que Voltaire devait recueillir plus tard et placer dans sa Uenriade, sans se douter qu'il avait été devancé par un obscur poète du XIP siècle. Stace raconte en cinq vers que deux frères jumeaux, placés dans les deux armées ennemies, se sont frappés sans se connaître. Ce n'est que lorsqu^on leur arraclie leurs armures qu'ils s'aperçoivent de leur erreur et la déplorent amèrement. Le trouvère a senti qu'il y avait là le germe d'un développement touchant, et son récit ne manque pas d*un certain intérêt. « Grand deuil fut fait, nous dit-il, de deux frères qui s'entr«tuèrent. Ils étaient jeunes tous deux, et de haute naissance ; après le roi, il n'y avait en la ville plus noble parenté. L'un d'eux avait répondu à l'appel de Polinices, l'autre était resté dans la ville, il y avait deux mois à peine que le roi Pavait fait chevalier. Il était sorti pour le tounioi. Regardez quel péché le pousse. Il rencontre son frère en la place. Sans se connaître ils se heurtent avec fureur ; tous deux tombent de leurs chevaux mortellement blessés.
A terre cooéu »e «ont ; La mort se pardonoent et plorent,
L'uos pleure Tautre, graut deul font. Et tant cona pueent por eU orent.
Chascuns plaint Tautre plus que »oi ; Li uns baise Tautre et embrare,
Car molt ierenl de bonne foi, Ainsi se muèrent en la place.
lU s'entramoieat il merveille. (/{. de Thèbt$, f* 36, \.'r. 2.)
De leur sanc fu l'erbe vermeille.
d'horribles menaces , marche contre Thèbes suivi • de l'armée des « dames. > Celles-ci prennent part à Tattaque ; sans souci de leur vie, armées de maillets d'acier , de pics aigus, elles sapent les murs ; une partie se fend et s'écroule. Le trouvère semble pressé d'en finir et de liquider vite son poème. Thésée entre par la brèche, met le feu à la ville, fait pendre Créon, qui a tenté de se défendre, et fait restituer aux dames leurs morts. Avant de partir , il veut faire service (faire rendre les derniers devoirs) aux deux frères. Nous pouvons voir ici une dernière fois comment le trouvère traduit Stace, exagérant et outrant tous les détails.
.1. ré i fist faire mannois , Dedanz ont les .11. frères mis , Mes sempres fu li feu demis , Ne se poveDt entr'aux sofrir ; Aiiiz les virent entreferir Et durement s'entrecombatre Jusqu'à .m. fois ou jusqu'à .lUI.
Li dus en a molt grant merveille ; Tout environ soi se conseille.
Ce li dient tuit que la cendre Face d'iluec ceuUir et prendre , Si soit mise dedanz un ves , A tant sera d'aux .II. remes.
.1. ves d'or ot de l'or de frise , Dedanz ont celé poudre mise.
Puis que dedanz fu scellée Sempres comença la mellée , Dedenz f u la bataille grant.
Et ce fu bien apert semblant , Senefîance fu, ce croi , Des deus frères de pute foi Qui onques jor ne s'entramèrent Ne puis la mort ne s'acordèrent.
Onques en vie bien ne firent Neis à mort ne se souffrirent.
(1) Dans Stace le dénoûment était moins lugubre. Créon était presque la seule victime. Après sa mort les deui peuples faisaient la paix. Les poètes du moyen-âge outrent toutes les inTentions de Tantiquité.
Lî ves nel pot pas retenir , Hors en estut la poudre issir.
Tout ice le dus esgarda , Â deables les comanda.
Le trouvère a complété à sa façon le poème de Stace en y ajoutant une naïve moralité à Tusage de ses lecteurs. Si les deux Trères ont trouvé une fin si misérable, c'est, nous dit-il, qu'ils furent nés contre nature (1).
La Pharsale est le dernier des grands poèmes latins que notre moyen-âge ait essayé de s'approprier; et par ce mot de dernier nous ne prétendons pas absolument faire un classement chronologique , nous n'avons pas pour cela tous les éléments nécessaires. Le Roman de Julius César (2) ne nous a été conservé que dans un manuscrit qui porte , il est vrai , la date de \ 280 ; mais cela ne nous apprend rien pour la composition elle-même. Il est évident , en effet , que ce n'est
(1) Aiiuiot la guerre se déGoe. Pour ce leur fu si destiné Destruite en fu et dévastée Qui plain» furent de félonie. Toute lor terre et lor contrée. Bien ne porent faire en lor vie. Molt chai paine et grans ahaus Pour Dieu, seignor, prenez i cure, Et maudiçons sor les enfant. Ne faites rien contre nature,
Car li pères lour destina, Que n*en veingniez à itel fin
Et Fortune lor olroia. Com firent cil dont ci defin.
Contre nature furent né ; Eiplicit li RoumcoMt de Thkbes.
Le manascrit 375, voulaDt rattacher le Roman de Thèbes aui autres histoires antiques» termine ainsi le poème:
Geste estoire avons definée , Ne ne fu puis en molt grant pose.
Si comme Tebes fu gastée. Romulus fu de cel linage ,
Ele fu molt d'antiquité ; Qui furent mené en serrage ,
Et si i ot noble chité. Et de Troies furent mené ;
De Rome nestoit nule cose , Cil fonda Rome la chité.
(2) V. Bibliothèque impériale, manuscrit fr., n* lâ57.— Manuscrit de 169 ff., trente vers à la page ; le dernier r> n'a que 1 5 vers. Le poème commence au â* , ce qui donne environ 98&0 vers. Il porte pour titre : Le Roman de Julius César, Une note signée G. D. L. R. , proteste , et dit avec raison que e*est une traduction de Lucain avec un supplément assex ample. Le texte est en général asseï correct. Voici la division des livres : liv. 1, (^ i-i9, v.— Liv. II, ^ I9-J9, v.— Liv. IIl , ^ J9-38, v.— Liv. IV , ^ 38-54, V.— Liv. V, ^ 55^3, v.-Liv. VI, ^ 63-76, v.-Uv. VII, f» 76-89, v.-Liv. VIII , ^ 89-98, T.— Liv. IX, fo 98-109, v.— Liv. X, fo i09-i3&.— C'est id qu*il feut placer le titre placé mal à propos par le copiste au fo 109 a Ci commence Tistoire après Lucan. s — L*exemplaire est unique.
38/i BENOIT DE SAINTE-MORE
pas là le maDuscrit original ; on y trouve par moments une grande confusion et des indications erronées çur les livres correspondants de Lucain , qui ne sauraient évidemment être imputées à Fauteur luimême. On peut cependant admettre qu'il est postérieur à ÏEiieas et ^M Roman de Troie ^ aussi bien qu'au roman de Tristan : car, en parlant de la beauté de Cléopâtre , il la compare à celle d'Hélène et à celle « d'Yseult, pour qui Tristan a enduré tant de peines; « tandis que ni le Roman de Troie , ni VEneas ne font aucune allusion au Roman de J. Cemr. Il a dû précéder le Roman de Thèbes ; car , dans un passage où l'auteur de celui-ci veut donner une haute idée de préparatifs militaires, il évoque le souvenir de plusieurs poèmes fameux, et il ajoute qu'on n'avait jamais ^ vu tel rassemblement d^bommes, sauf ceux « qu'avaient faits César et Pompée. » Il est vrai qu'on ne voit pas bien si ce n'est pas de la Pharsale latine qu'il se souvenait ici.
Nous sommes mieux renseignés sur la personne de l'auteur. Il a pris soin de consigner son nom en différents endroits de son livre (1) : il s'appelait Jacques de Forez (Jacos de Forestz). Nous savons aussi combien a duré la composition du poème. Sollicitant dans les derniers vers l'indulgence des lecteurs ( car le livre est destiné à être lu , nen à être chanté, « à celui qui sera ce livre lisant » ) , Jacques nous dit « qu'il a en moult petit de temps rimé ce livre, car dedans quatre mois il fut l'accomplissant, t
Le roman de Jides César ne saurait se rattacher aux poèmes que nous venons de parcourir ; il s'en distingue par la nature des développements et par sa versification. Jacques de Forez se tient beaucoup plus près de son texte que les autres imitateurs de l'antiquité ; il est de tous celui qui donne le moins à l'invention personnelle ; il fait véritablement acte de traducteur; s'il est infidèle, c'est à son insu; les habitudes du temps et la langue ne lui permettaient .pas de faire davantage; delà, les répétitions, les redondances et la prolixité dans la sécheresse qu'on rencontre chez lui. Mais il suit pas à pas son texte sans rien ajouter d'important ; seulement il complète le poème que Lucain avait laissé inachevé , et nous en sommes avertis par ce titre qu'on
(i) V. le Roman de Julius, César, ^• 11, 13â, 168.
lit au feuillet 13& : • Cf commence tMstoire après Lucan », et il le conduit jusqu*à rentrée triomphale de César dans Rome. Il ne s'est pas servi du petit vers de huit syllabes à rimes plates qui semblait décidément adopté par ces imitations de Tépoque antique, il est demeuré fidèle à Tantique couplet monorime de la Geste ; seulement , au vers de dix syllabes des vieux trouvères , il a préféré Talexandrin , consacré déjà par le récit des exploits du héros macédonien. Il doit au /îhoîx dé ce rhythme, qui se prêtait bien mieux que le petit vers de Benoit à la traduction des sévères inspirations de la muse latine , une certaine ampleur et fermeté d'accent. Il semble aussi que l'esprit de la Geste l'inspire, et nous trouverons de temps en temps chez lui, et surtout quand il sera question de Caton, de l'énergie et comme un lointain écho du poète latin. Jacques de Forez a cependant changé l'intention générale de l'œuvre. Loin de partager les rancunes de Lucain contre César , il est pour lui plein d'admiration et écrit son histoire avec complaisance. « Celui qui fit tant en sa vie , bien est droit , ce « m'est avis , dit-il, pour qui y entend raison , qu'après sa mort il en « soit loué par toute gent ; c'est l'empereur César qui , par sa baronnie, c conquit et mit en sa puissance la plus grande partie du monde ; qui , c par sa valeur, conquit si amplement cités, bourgs et châteaux, aussi t loin que les cieux couvrent le monde et que la terre s'étend; qui < soutint si grandes batailles et tant de sursaillies , tant de combats, tant « d'assauts, tant de rudes attaques (1). » Il pense que les puissants
(i) V. le Roman de Julius César , r> &. Nous donnons tout au long ce début du poème.
Un peiuers qui mon cuer enUlente et csprent D« trover me «emont, et à dire m*«prent, Selon Tettoire rraie, en droit mon escient, L*ettoire des Romains, et porquoi et comment Julius César H preus, qui tant ot bardement, La guerre commença et mena longuement Vers les citains de Roma, qu'il par esforcement Eni es chans de Tessale desconfi plainement, Et qui par sa valor, se Testoirc ne ment. Cites, hors et chastiax conquist si amplement Com li cieux le mont cœurre et la terre s'ettent. Bien est droit, ce m*est ris, qui raison i entent, Que de celui soit fais romans nouvelement,
Por son pris esMucier, et por ce ensement
Que haus hom qui lient par son droit Geuemcnt,
Pour tant qu'il s'en maintiengue mieuU et plus franchement
De bonté prendre ^tiej example et bon enseignement
A la vertu du sien et à son hardement,
Qui tant fist et conquist que li nons seulement
De lui fu redoutes desi qu'en Orient,
Et de là jusqu'au lieu c'on apele Occident :
Qui tant Gst en sa TÏe bien est droit Toirement
Qu'après sa mort en soit loes & toute genL
De l'emperor César, qui, par sa baronnie.
Le plus du mont conquist et mist en sa baillie,
Qui fist tante bataille et tante sorsaillie.
Tant essor, tant aisaut, tante dure envaie,
Dont mains bers et mains cors d^omme à chière hardie
qui possèdent légitimement de grands Gefs, f)our s'y maintenir mieux et plus franchement, pourront prendre exemple de bonté et bon enseignement en la vertu et la hardiesse de César. Il va redire ses exploits « selon l'histoire vraie de Rome t; car il y a deux choses auxquelles il tient surtout : à réclamer la priorité pour son œuvre, « qui n*est pas molt ouïe, car il Ta toute du latin en roman changée », et à être un historien véridique plus encore qu'un poète.
Il Tant reconnaître qu'il Tait pour cela tout ce qui est nécessaire. Comme Benoit et ses imitateurs, il supprime tout d'abord les compa-
Et mains boas chevaliers a perdue la vie, Qu'il descoofi Pompée od sa chevalerie Et les citaios de Borne par bataille arramie; De celui fet Tauctors, que qu^aavious eu die,
Ces vers de tel matere qui D*est pas molt oSe ; Car il Ta du latin toute en romans changie Et de la vraie esloire de Rome départie.
On nous permettra de citer encore dans ce même début, le passa^ge où il expose, d*après Lucain , lescauses de la guerre civile. On y verra comment il imite et comment il amplifie.
Seignors, ceste descorde, dont puis fu mainte, vie,
A duel et à corrox de cors d'ome partie,
Fu entre les IVomains esmute et easaucie
Par Pompeum premier et par la grant envie
Et par la grant fierté de cels de Romenie.
Quar envie et orguels ont fait par mainste fie
Mainte mellée emprendre et mainte autre folie
Et ice seulement as Romains n*avint mie
Mais h moult d'autre gcnt a'vîent que felonnie
Et 11 envie d'els et routrecuiderie
Qu'entreprendre lor fct tel chose et tel atie
Dont il et autre gent est souvent empirie.
Li envie qui crt en Rome tapissant
Et qui or se voloit monstrer par mauls semblant
Et li delis d'aavoir, qui fesoit sorcuidanz
Les citains de la cit et mesentreprendans ,
Si comme il fet encore orguilllr les auquans ,
Et ce que quant fortune a fet les genz joianx
Qu'ele selon son us les refet tost dolans
El n'avient pas souvent que loue tens soit durana
Trop grande seignourie , n'orgueuls ne granx bobaox ,
Mais qui plus monte haut et qui plus est poissana
Tant cliiet plus tost li hom, si com li fais pesans
Qui se fait jus bouter por ce qu'il est trop grana.
Et ce que Pompeus estoit moult convoitant
De poesté tenir et d'onor desirrant
Ne nului ne voloit qu'il fust pars ne partant
De seignorie & lui, ne baillie tenant,
Aint vouloit que seur tout fust gardèt ses commant ;
Et ce c'on ne voit pas souvent bien assentans
D'une terre tenir 11 chevaliers poissant,
Por ce du tôt Pompée qui auques avoit dant
Et qui molt amoit lot et le prisier des gens
Que par le los César ne fust li siens perdant
Et qu'abaiasiet ne fust por ce que plus vaillant
Estoit molt plus de lui et molt plus conquérant.
Et César d'autre part qui molt iert de cuer frant
A grant dasdaint tenoit et molt ert desprisans
Ce qu'il desoubt autrui fust humbles et souffrant
Siert 11 uns orguilleus et l'autre despisans,
Cil voloit estre sire et que cil fust seijans.
Et César revoloit par poeste et par bant
De l'onor as Romain* tenir les meillors pant*,
Que sèment fu entreus la discorde naissans
Et fête la bataille en Tessale ens es chans.
Ou Pompe s'enfoi de l'estor recréant
Et mains bers i remest mors et navres sanglans ;
Et de ce rest Jacos son conte recitant
Si con selonc l'estoire le commença Lucans (1).
Roman de Julius C«$ar, f* ii.
(1) La belle oompar»i3on dt Pomp«e «vac un vieux ohène au front d^couronntf, maÎA «nooro entouré du rospeots, est MSts bien rendue pur J. du Bellay, Antiq, dt Romt, sonnet XXVIII
raisons. On chercherait vainement ici la belle image par laquelle Lucain nous représente la vieillesse encore imposante de Pompée, ce vieux chêne découronné et dépouillé de ses rameaux, qui, au milieu de la foret , attire encore la vénération des peuples. Lucain n'abusait pas du merveilleux ; le trouvère a fait disparaître le peu qui lui en était resté. Il a supprimé du même coup et l'apparition de la Patrie en deuil essayant d'arrêter César au passage du Rubicon, et les hésitations du général romain. Rien de plus simple que cette partie de son récit. Le Rubicon est gonflé ; César n'y voit ni pont , ni bateau ; il fait descendre dans la rivière « des sergents à cheval » qui rompent le courant , et l'armée tout entière passe à leur suite : voilà toute l'histoire. (V. Julins César, P 11.)
Son goût pour la vérité historique ne va pas pourtant jusqu'à garder aux hommes et aux choses leur physionomie antique. Comme tous ses contemporains, il donne à ses personnages le costume, l'armement, le langage du XII- siècle (1).
A cela près , il reproduit la Pharsale avec assez d'exactitude. Voici le siège de Marseille (V. f^ 38, v.), moins sa forêt merveilleuse. Plus loin nous voyons César confiant à une frêle barque au milieu de la tempête sa fortune et celle de Rome ( V. P 61 ). L'auteur a reproduit avec complaisance son discours, en appropriant les noms aux habitudes de ses auditeurs (2). Il nous le montre prêt « à combattre Pompée a l'alosé. j» Nous assistons à la fuite de celui-ci et à sa mort. Nous entendons son éloge prononcé parCaton, et les plaintes de Cornélie (3).
(1) II y a cependant chez lui, il foui le reconnaître, quelques traces des mœurs romaines. Il se plaît à décri»^ à deux reprises, et surtout à la fin de son poème, le triomphe de César. Le moyen-ûge était, du reste, très-préoccupé de ces grands spectacles. On se rappelle que Frédéiic II , vainqueur des Milanais à Corte-Nuova , 1237, envoyait à Rome leur caroccio, en annonçant aux Romains dans une pompeuse épître qu'il comptait , à l'exemple des Césars antiques, venir dans la viMc étemelle recevoir des mains du peuple et du Sénat 1rs lauriers du triomphe.
\^ (2) Certes quant de mon cors la vie partira De moi après ma mort ; car chascuns en dira :
Mains estors^ mains poignis, mainte guerre en faudra. Ha 1 cora César fu pros, qui les françois mata,
Ceites quant je morrai honors pour moi morra. Et Bomains et Anglois i ses lois atourna,
^ ..... Li mons parlera Et les Bretons aussi par sa force donta !
(8) y.Julias César, f- 98.
Par moolt petit d'onor fu li cors enterres Et qui i .i tn bas leu dedans terre et fosses;
De Pompée, qui ert ja en cendre muei| Mes li espirs de lui esl molt plus haut montes ;
Nous suivons Caton dans les sables de la Libye , oii sa mâle éloquence relève seule le cœur des Romains abattus (1). Tout favorable qu'il est à César, le trouvère professe aussi pour l'héroïsme de son rival une ardente sympathie. Ce grand caractère de redresseur désintéressé des torts que lui a donnés Lucain a séduit le vieux poète, et cela nou8 explique le rôle que va bientôt lui donner Dante. Il me semble qu'il convient de noter aussi dans un auteur du XIP siècle ce sentiment profond et ce vif amour de la liberté. Le trouvère ne se séparera pas de Caton avant de nous avoir fait assister à son glorieux trépas. It est à remarquer qu'il ne songe pas à blâmer son suicide , et que , du reste , le suicide a déjà sa place dans les poèmes de la^ fin de ce
Car près du firiDaixieDl desus Tair est aies, Si con Lucans teimoigne, se croire Vea volez.
Chatons qui molt Taillans et de grant cuer estoilt Et qui toz jors garder sa franchise voloit,
(1) V. le Roman de Julius César, P) iOi-102.
Si a à els parlé Et dit : « Avoi seignor , avez vus oublié Les granz orgueus César et la grant crualté Que velt estre de Rome sire por poesté ?
11 mest avis que vos avez plus enamé Seignor avoir sor vos , comme sers arenté ,
Et de mauves cuer vient que on a volonté De franchise lessier et manoir en vilté Desoz malves seignor rruel et sanz bonté. Certes vos n^avez pas mon corage emprunté I Car se mésaventure m*avoit a ce mené Que guerpir mVsteust franchise et loialtc Ou morir maintenant, je vos dit par v?rté Qu'a mes mains mourroie ainçois que reprové Mn fust que j'eusse faite deloiailté.
Car n'est pas frans de cuer qui plus aime et mains hé
La vie de son cors que franchise et bonté !
Ahai genl esfrée comment serez sofTrant
Seîgnorie et danger sor ^os d'omu puissant
Qui franchise et honor solièz dosirrcr tant ?
Voir bien poria tenir chascuii por trop errant
César, qui vos verra sozgis à son commant
Ne desos autrui estre nullement ne deignoit. Et qui Cesaire molt mesprisoit et haoit, Por ce que la franchise des Romiins abessoit, Toz^cs barons de Rome a Tasembler pooit, Por passer vers Aufrique avec lui amassoit.
Sanz ce que vos par force ne len ferez noiant Aincois serez de gré en sa merci metant? Mes coment servirez celui à escient Par qui il sont remez morz et navrez ou champ Enz cl champ de Thasale vos père ou vostre enfant O vos parenz qui près vos sont apartenant Se vos par vos franchise n'estes cntreprendant La guerre vers Ccsar. Soiez donc combatant, Por venger ccb qui sont ocis à dolor grant. Si soiez de proesce et d'onor remembrant ; Car tuit cil qui de ci partiront en fuiant Bien raostres ont par oevrc quil sont vif recréant. Et a tos ccU qui sont a bon cuer si faillant Doigc congié de gré, por ce que li vaillant Por lor mauves confort ne voiscnt detreant Dentreprendre et de fere hardement aparant Car malc compaignic d'orne trop mesprendant Vait tôt ausi les prouz et les bons enpirant, Com la beste malsaine vet celi entochant Qui tient sa compaignie et ali vait frotant . m Et, quant ainsi ol dit Caton a son semblant. Par sa haute parole tretot ont maintenant Ausi grant volonté et ausi grant talant De demorcr o lui, com il orent devant Que ce que vers la terre se fussent retraiant.
XII' siècle si chrétien, comme dans le roman du XIX** (1). Après nous avoir raconté sa mort, il nous fait entendre les regrets de ses soldats. Us ont le tort d'occuper près de cent cinquante vers ; mais quelquesuns de ces vers, par le sentiment et l'expression, ne sont pas indignes de Lucain , et le mérite y est d'autant plus grand qu'ici le trouvère avait perdu son guide : Lucain s'était arrêté bien avant la mort de Caton (2).
L'amour n'est pas absent du poème. L'auteur trouvait dans son modèle latîn le nom de Cléopâtre et le récit de sa première rencontre avec César, la peinture de sa séduction et des splendeurs au milieu desquelles s'étale sa triomphante et redoutable beauté. It se gardera bien de négliger ces tableaux. Seulement Lucain , se souvenant des dangers que les attraits de Cléopâtre ont fait courir à Rome , dans son patriotique ressentiment, maudit l'enchanteresse égyptienne ; le trouvère , au contraire , se plaît à peindre son charme et sa grâce victorieuse lorsqu'elle entre en la salle « qui de sa grande beauté « est toute illuminée » , en ajoutant de longs développements sur la puissance de l'amour (3). On peut ici en passant relever un trait de
(i) Nous retrouvons un suicide dans le Roman de Thébes,
(2) A propos de cette mort de Caton, le poète tient beaucoup à nous apprendre qu'il possède la véritable tradition. Il la défend contre une autre qu*avaient mise en circulation les c maîtres d*Orlèans. » Nous voyons là une preuve et de la gloire des écoles d'Orléans et aussi des libertés qu'où y semble avoir prises avec Thistoire. Revenant un peu plus loin ((^ i6â) à Caton il nous répète
Que ensi astoit mort coq dit vos ai devaut : Que Caton fu ocis par \>>nin de serpaut
Il iiiéi«mes s'oci&t à Tcspée trenchant; Dont il s*envenima par ire et par iorment.
Mais non porquant li mestre d^Orliens en vont contant Mais l'estoirc à ce pas ne se vait asscutant. De sa mort autre chose ; car il %out fabloiant
Il revient dans un autre passage (fo 166) aux maîtres d*Orléans et les accuse d'avoir aussi faussé rhistoire dans le récit de la mort de Pompée; mais ici le coupable est le vieux trouvère qui ne sait pas que Pompée a laissé un fils.
Ensi fu mors Pompée con je vos ai conté ; Mais comment que li maistre aient de ce parlé
Mais lî maistre d'Orliens en ont cl contrôlé Ce est voirs qu*il est màn Lien a mil anz passé.
Qui! dient que César en Mondain la cité Et César a puis si esploitié et ouvré
A Pompée aasegié et si fort atrapé Quil a Mondain saisi et Cordes la cité. Que par destroit de faim Ta conquis et tué.
(8) Mes ainçois qu'el palais fust gueres séjornes Par bêle dame i fu requis et visitex.
Il la compare à Hélène et à Yseult la reine.
Que Tristan désirée Ot maint jor et por lui mainte paine endurée.
mœurs, une modification apportée au caractère du principal personnage. Comme dans Lucain , le repas est assaisonné de graves entretiens. « En la chambre , qui toute était fleurie , et peinte de fin or « qui moult y reflamboie, et qui de douce odeur était bien remplie, € car il y «ut mainte épice et mainte herbe fleurie » , Achoreus explique au général romain la religion et les coutumes de TÉgypte. Mais le trouvère a sans doute jugé peu galante l'attention que César donnait à ces savantes explications ; il n'y prête ici qu'une oreille distraite. « Par semblant à son dire il entendait, mais cependant son « cœur d'autre aflaire pensait » ; et le trouvère brusque le dénoûment de l'aventure avec des détails d'une naïveté et d'une jovialité toutes gauloises. (V. f° 129.)
On sait que le poème de Lucain est demeuré suspendu au milieu du dixième livre. Jacques de Forez n'a pu consentir à laisser ainsi son œuvre inachevée ; et quand il a traduit les derniers vers si dramatiquement interrompus, après avoir naïvement disculpé Lucain (1), le trouvère, devançant Thomas May, achève la Pharsale et la conduit jusqu'à rentrée triomphale de César dans Rome (2). Là il prend congé de ses lecteurs , en leur recommandant de repasser souvent en leur mémoire o les bons dits » qu'ils ont entendus , car on ne peut manquer ainsi « d'échapper à folie et autres messeants (3). »
(1) A rencontre li sont cil d'Alexandre aie, Si l'ont sans chevalier soupris cl alrapc, Neporquant autre gent aroit il a plenté. Et César qui de lui autre conroi ne «é Que du delTendre bien, a pris garde et pensé A Scevan le baron, et si a ramenbrr, Qui seuls se defTtndi par sa grande fiert*^. Et tote Tost Pompée ot arricr rctorué, Ainz qu'il fussent as murs qu'il gardoit trespassé. Lucans en tel manière l'estore eutrelaissa.
Si est vertez que il malement le fina ;
Mais ja pourtant nul blasme li bons clers n'en aur« ;
Quar il ot ochoison qui de ce l'eflorça.
Car la mort le souprist qui son cors assommai
Si que finer ne pot ce que il comença :
De ce iu ce granz duels que si tost dévia.
Mais Jacos de Forestz, qui son cuer rais i a,
Del estore et du conte encore vos contera ;
Mais ce iert par convent que le voir en dira,
Par rimmcs et par vers, plus brieroent qu'il porra.
(2) Il raconte successivomenl le combat de César contre les Égyptiens , la défaite du roi Déjotarus , la facile victoire sur Piiarnace (fo làl ), Pexpédi'îon en Cilicie et à Tarse , l'arrivée de César à Adrumelum, la prise de Leptis, le siège de Thapsus a le chastel Tabsum » (f^ 148), la défaite, de Scipion et de Juba ; nous voyons Labiénus et Scipion engageant le roi numide à mourir, Caton se donnant la mort , f» 461 ; César en Espagne (f- 161 ), le retour à Rome et le iriomplie { T 168 ).
(3) Quant li pais d'Espagne fu Irestoz aquilez Que de nului ne fu gucrroicz ne grevez Et que César ot touz ses anemis matez - Lors est li ber à Rome eu joie retournez ; Et as autres se fu si en pais racordez Si fu donc receuz à Rome et honorez
Nous savons maintcnaDt ce que nos vieux trouvères ont fait de l'épopée classique. En réalité , leur œuvre n'a rien d'antique , ni littérairement , ni moralement. Des qualités littéraires des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome ils n'ont rien : ni la science de composition , ni le sentiment de l'unité , ni l'ampleur des développements , ni la perfection de la forme , rien enfin de ce qui constitue l'artiste ; il n'est pas même bien sûr qu'ils sentent bien ce qu'elles sont ni ce qu'elles valent à ce point de vue. Et , par cela môme , ces poèmes ofirent un intérêt qui les dépasse , pour ainsi dire : ils jettent une vive lumière sur la poésie du moyen-âge tout entière. A certains égards, la comparaison n'est pas facile entre les œuvres de l'antiquité et celles du moyen-âge avec des ressources et une civilisation
Del stor du triomphe qui li fu présentez.
Li triomphes cest ce qu'ainçois quil fust^entret
En Rome la cité contre lui est aies
Et li poeples de Rome et trcstouz li ber nci*
Et si 11 fu un chars contre lui amenez
Qui toz estoit d*argent et d^or enluminez.
Et IIII blanc chevaus i aToit acouplez
Que por traire le char i avoit ajoustez.
Et quant César 11 ber fu vestus et parez
A Yesteure d^or, sor le char est montez.
Et toz les poeples iert entor lui ajoustez.
Ensi com coustume iert César lor a contes
Les estors quUl a fais, ces a briement nomes
Les barons et les princes que il avoit matez,
Et les pais aussi qu'il aroit conquestez ;
Et quant iço lor ot conté briement assez
Lors fu de tôt le people hautement saluez,
Et princes et poissans hautement apelez,
S'ot entor lui granz chanz et granz deduiz menez,
Si ot tinbres, tabors, cors et flaioz sonnez.
Si en est parmi Rome en tel guise passez
Tant qu^au maistre palais de Rome est arestez,
Et lors descent du char, si monte les degrez
Dou palais principal qui de marbre ert pavez.
Et quant enz el palais ot trestoz assemblez
Les barons de la cil, granz dons lor a donez.
Si a terres et fiez as plusors divisez ;
Et adonc fu César csluz et eslevez,
A empereour fu de Rome couronez.
S'ot donc li ber emplies ses pluseurs voleutes
Por que de Rome fu emperere apelei.
Knsi fu emperere César li combatanz.
Et si fu dedens Rome a son vouloir regosnz ; Si fu plus que nuls homs en ces siècle puissans Que des trois parz du siècle qui molt est lez et granz Fu en sa poesté la plus grauz parz tenanz. Que totes ot conquises li bers entreprcndanz. Si conquist en sa vie plus que nus hom vivanz Ne rois, ne empereres, ne fu aine conqueranz, Et portant s'en doit cstre prisiez li ber vaillauz ; Ensi crt il tosjorz tant com Rome est duranz.
Slais a ces vers son conte est Jacos deGnanz, Qu'avis 11 est qu'assez eu ait esté contanz Por quil a tant mené César quil est regnanz, Et quil a ce parfait quil estoit desirranz. Et a ce est venuz quil estoit covoitanz ; Cest ce quil fust lempire de Rome maintcnanz. Mais Jacos en la un doucement est prianz A celui qui sera cestui livro lisant Que, s'il i a nul mot ne nus dit mais seanz, Que blasmcz nen soit pas comme fox non sachanz -, Quar molt loer covient qui lonc Lanz est parlanz S'en sa parole nest à la fois mcsprandanz. Et si doit bien encore k ce estre pensanz, Por ce que des mesdis le soit plus déportant. Qu'en moult petit de tems fu cest livre rimans; Car dedens IIII mois le fu il complisans. Et à ce prendre garde doit cil qui lest lisanz Que des bons dis quil troeve soit souvent recordanz ; Car cil qui as bons dis quil ot est entendant Ne puet faillir qae U ne s'en soit retraîans ? De folie à la fois et d'autres messeanz.
Ezplicit le Rouman» tU Julius Cttmr.
si différentes. Ici , à propos du même sujet , elle s'impose , pour ainsi dire. En rapprochant ces compositions de leurs modèles antiques, on voit mieux les lacunes et les impuissances de cette poésie , oa comprend mieux ses bégayements. On sent ce qu*était Fesprit Trançais^ réduit à lui-même , avant de s'être donné , par le contact avec Tanti-^ quité, des qualités qui lui manquaient, l'esprit français avant d'avoir fait ses classes. Il n'est qu'une chose que les trouvères aient su peindre , parce que la chevalerie elle-même y excellait , c'est l'héroïsme guerrier. La poésie du moyen-âge n'a été sublime qu'une fols, en peignant Roland à Roncevaux. Et à ce propos on peut remarquer combien le ton général de ces œuvres diffère de celui des œuvres latines qui leur ont servi de modèle. Tandis que celles-ci nous offrent partout une gravité et une noblesse soutenues , nos vieux poèmes mêlent tous les tons. A côté des plus terribles et des plus dramatiques peintures on rencontre des joyeusetés inattendues. La vieille gaîté gauloise, perce à tout instant. Le ton est volontiers familier, même dans les situations les plus solennelles. Les auteurs ne semblent pas affamés d'idéal ; on ne saurait leur adresser le reproche qu'on a fait à notre tragédie du XVIP siècle de nous offrir des caractères factices ; les leurs sont en général du plus naïf réalisme. Ils pratiquent par avance des théories fameuses de ce temps-ci ; nous devons supposer qu'ils les pratiquent d'instinct et sans réflexion; car nous ne savons rien de l'esthétique de ce temps. Les auteurs ne nous disent nulle part ce qu'ils veulent et ce à quoi ils tendent ; il est probable qu'ils ne se le sont jamais demandé.
Si, au point de vue littéraire, la copie diffère à ce point de l'original, elle ne s'en distingue pas moins par l'esprit général. Le poète du moyen-âge s'attache surtout au récit, au côté anecdotique des œuvres de l'antiquité ; il s'adresse aux yeux , à la curiosité ; il remplace le merveilleux et le surnaturel par le singulier et le fantastique ; il met l'énorme à la place du grand , et la laideur à la place de l'horreur ; il combine ces deux éléments dans les créations qui doivent remplacer les inventions tragiques de l'antiquité. Son imagination peureuse et enfantine substitue des images avec des contours mal définis , des fantômes enfants du brouillard et de la nuit^ aux statues de marbre de l'épopée antique.
ET LE ROMAN DE TROIE. 39â
Enfin , le changement n'est pas moins considérable au point de vue du sentiment moral. Ni les caractères ni les mœurs ne procèdent de l'antiquité. Celle que prétendent peindre les trouvères est sortie tout entière des entrailles du moyen-âge. On ne saurait trouver à cet égard de documents plus curieux et qui marquent d'une façon plus saisissante la difiérence des deux sociétés et des deux civilisations.
Rien ne montre mieux non plus combien , pour le développemeHt de l'esprit humain et l'intelligence de son histoire , la Renaissance a été un fait utile et nécessaire. Et, à ce propos, il convient de marquer qu'il n'y en a eu vraiment qu'une, celle qui a eu sa pleine floraison au XV et au XVI* siècle. A divers moments du moyen-âge , on croit saisir des commencements de renaissance , et on a beaucoup dit de notre temps qu'il y en avait eu toute une série , qu'on lui avait assigné jusqu'ici une date beaucoup trop tardive , que les anciens n'avaient jamais cessé d'être connus. C'est là qu'est l'erreur. Les anciens ont été lus et pratiqués par le moyen-âge ; ils n'ont point été vraiment connus ; ils étaient connus de nom , ils n'étaient pas connus dans leur esprit et dans leur valeur vraie. Il faudra qu'épris de la beauté antique , quelques hommes de puissante intelligence essayent de se refaire anciens, de parler la langue des anciens, de revivre de leur vie, de retrouver leurs sensations, leurs sentiments, leurs pensées, de se faire citoyens d'Athènes et de Rome. Les entrainements païens et les folies cicéroniennes de l'Italie du XV* siècle sont l'expression originale comme le suprême excès de ce retour au passé. A ce prix seulement on ressaisira l'esprit de l'anliquité. Mais au XIV et au XIII* siècle , le moyen-âge , dans toute sa vitalité , était encore impénétrable à l'esprit de l'antiquité aussi bien qu'à ses qualités littéraires. Il avait trop de jeunesse et une individualité trop forte pour pouvoir être autre chose que lui-même. Immédiatement , instinctivement, inconsciemment, il marquait de son originale et forte empreinte, il transformait en sa propre substance tout ce qu'il touchait. Ce n'est que lorsque la croyance chrétienne aura pâli , lorsque la forte construction féodale aura disparu , lorsque l'art sorti de là se sera éteint, que, découragé de son épuisement, le moyen-âge ira chercher ailleurs du secours et remontera à l'antiquité.
Cepeudant , tout infidèles , toutes bizarres et fausses , à taut de points de vue , que sont les œuvres que nous venons d'étudier , elles n'ont pas été inutiles à la connaissance des œuvres classiques. Elles habituaient le moyen-âge à l'antiquité ; elles rendaient les noms antiques populaires avant que les choses elles-mêmes pussent l'être ; elles les faisaient entrer dans le courant littéraire, dans le bagage ordinaire de l'esprit français ; elles empêchaient parmi la foule la prescription de l'antiquité.
Mais cette étude devait nous présenter un autre intérêt (i). Nous n'y cherchions pas seulement jnsqu'à quel point les poètes du moyenâge s'étaient rapprochés des poètes épiques latins ; nous savions qu'il y fallait surtout voir en quoi et pourquoi ils s'en éloignaient , jusqu'à quel point ils altéraient les œuvres antiques. Par là, quels que soient l'intérêt propre et la valeur de ces œuvres, elles méritent d'occuper une grande place dans l'histoire de l'esprit français et de ses rapports avec l'antiquité classique. Etudiées en elles-mêmes, elles nous apprennent comment le XIP siècle l'a comprise et ce qu'il a pu s'en approprier ; rapprochées d'œuvres similaires d'un autre temps, quand des deux côtés nous rencontrons des tendances toutes semblables, nous pouvons constater là ce qui, dans cette direction, appartenait à telle date du moyen-âge, ce qui appartenait à la constitution même de l'esprit français et à ses aptitudes naturelles. Cela nous permet, sur cette^ question, de l'étudier et dans le temps et en lui-même et dans son essence.
Le Roman de Troie , comme VEneas , comme le Roman de Thèbes , nous montre que l'éducation classique de l'esprit français, la connaissance plus ou moins précise des sujets antiques , nonseulement pour l'élite des intelligences, mais pour la foule, datent de loin. La prompte diffusion et la popularité de ces compositions le prouvent ; la foule ne s'intéresse à l'histoire des gens que quand elle les connaît déjà un peu.
Nous voyons ici que, de bonne heure, la France a aimé ces sujets,
(1) Le fait de Texistence de ces poèmes à cette date et de leur succès populaire est d*autant plus i'^téressant, pour Thistoire de TinflucDce de rantiquité , qu^à ce moment mCme et grâce au zèle aveugle de certains docteurs, ivres de scolastique , les études antiques étaient très-combattues. J. deSalisbary 8*en plaiut et nous dit : « Poelœ et historici habebantur infâmes, et, si quis incumbebat laboribos antiquis , notabatur. »
et nous voyons aussi comment elle les a aimés, comment elle voulait qu*on les lui présentât. Nos vieux poèmes, sous une forme naïve, révèlent exactement les mêmes tendances qu'ont montrées , sous une forme plus savante et plus raisonnée, certaines œuvres des trois derniers siècles. Us nous aident à comprendre le long succès d'un genre qui nous semble si faux, à comprendre les erreurs et la séduction de ces romans de l'antiquité (1).
Il ne faudrait pas vouloir pousser trop loin le rapprochement ; il y a entre les deux époques des difiérences trop essentielles. Le XYIP siècle est remonté à la noblesse continue du style ; il a tenté de ressaisir le merveilleux antique : dans ses essais d'épopées , il ne craint pas de reproduire toutes les machines poétiques de l'antiquité: Boileau en fait même la condition de toute poésie, etc. Cependant aux deux époques, on retrouve des caractères communs qui peuvent se résumer en deux traits essentiels et significatifs. Dans l'une et dans l'autre, le poète peint les mœurs de son temps , et il substitue le roman à l'épopée. Des deux côtés, le public se passionne pour les héros de l'antiquité et les adopte tout-à-fait comme des- héros nationaux; mais c'est à condition de se reconnaître en eux. Il les aime parce qu'ils sont anciens et modernes en même temps. Par cela même qu'ils étaient anciens, l'imagination du lecteur était reportée dans un lointain favorable à la poésie. Au XIP siècle comme au XYIP , on ne cherchait pas à leur assigner une date précise ; c'était là ce qui faisait un des charmes de ces récits. Les faits avaient pour théâtre et pour date le passé poétique de l'humanité ; il était question de la plus grande royauté , de la plus noble ville , du siège le plus fameux qui eût été. On pouvait prêter aux héros les mœurs les plus polies , les sentiments les plus délicats. L'imagination se mettait à l'aise et étalait toutes ses splendeurs. Ajoutez à cela le prestige classique qui agissait déjà sur tous les esprits cultivés et par eux sur la
(i) Il est une remarque importante pour Thistoire littéraire que suggère la lecture de ces œuvres. Quand les écrivains du XVI* siècle à ses débuts, Rabelais ou les Marot, mêlent si naturellement et si confusément aux souvenirs français du moyen-âge ceux de Tantiqulté , quand Jean Marot dans la Vraie 'disante Advocate des dames, quand Clément à propos de Maguelonne évoquent Hélène et Paris , Jason et Médée, il ne faut pas croire, comme on Ta dit si souvent, qu*ils fessent œuvre de pédantisme ; ce n'est pas Térudition qui les entraine et les inspire, c*est la poésie populaire du moyenâge.
foule toujours prête à admirer sur parole ce qu'admirent ceux qu'elle voit au-dessus d'elle. Mais en même temps, sous des noms anciens, Benoît et ses contemporains peignaient les mœurs, les caractères, les sentimeots, du XIP siècle ; c'était par là et par ce complet mensonge qu'ils réussissaient. Ces personnages héroïques, parés de tout le charme de l'idéal et du lointain indéflni de la poésie, et qui accomplissaient de si grands exploits, étaient en même temps très-vivants. La foule s'associait aisémept à des joies, à des passions, à des tristesses qui ressemblaient si fort aux siennes. L'œuvre du poète parlait à la fois à l'imagination et au cœur.
Et s'il rapprochait les héros antiques de son public par les mœurs , il les en rapprochait aussi en humanisant son œuvre. Nous avons va comment il avait soigneusement banni le merveilleux de son œuvre, nous avons lu les vers où, protestant expressément contre l'intervention des dieux dans V Iliade, il y voit un grossier mensonge, une misérable invention, une merveilleuse folie. Nous pouvons sourire en lisant le passage et y voir la preuve que le sentiment des grandes beautés poétiques a manqué au trouvère. Mais, au fond, c'est là une image naïve des tendances mêmes de l'esprit Trançais en tous les temps.
Notons en passant combien cela crée pour l'écrivain des conditions poétiques inférieures, et comme, au contraire, une inspiration nationale le soulève et le soutient. Benoit de Sainte-More, le père de cette école qui imite l'antiquité, ne le cède en talent à aucun trouvère, et pourtant son œuvre est, comme intérêt, bien au-dessous de telle ou telle chanson de Geste ; c'est le fait même de son sujet.
Mais il fallait suppléer à ce merveilleux absent ; pour retenir le lecteur, il fallait essayer d'intéresser sa sensibilité; et c'est ainsi que le trouvère était amené à peindre ce qui est humain avant tout , à étudier le cœur et ses mouvements ; et à la place de ces prodiges qui le choquaient , il introduisait l'amour. Le Roman de la Table-Ronde, plus complètement moderne, achèvera la révolution. Benoît, en effet, et ses imitateurs ne font de la passion qu'un incident; le Roman de la Table-Ronde en fera le ressort même de ses inventions. En altérant ainsi les sujets antiques , nos vieux poètes ne cèdent pas à une pure fantaisie : ils obéissent instinctivement au besoin même de leur situation ; ils savent qu'ils s'adressent à une autre race , à une autre civilisation. On peut reprocher à Benoit
coDime à Racine d*avoir choisi des sujets antiques; mais, une fois le sujet accepté , leur reprocher d'avoir fait leurs héros amoureux , c'est leur reprocher d'avoir parlé à des hommes du XI !• et du XYII® siècle et d'avoir voulu se faire comprendre d'eux.
Mais se passer de merveilleux, et cependant parler à la curiosité, et faire une large place à la passion , c'est substituer le roman à l'épopée , car c'est là ce qui. constitue l'essence du roman. Sans vouloir jouer sur les mots , et quoique ce soit dénaturer un terme du moyen-ftge et lui donner un sens tout moderne , on peut dire que Benoit de Sainte-More et ses imitateurs ont écrit vraiment le Roman de Troie et le Roman de Thèbes.
Un critique ingénieux de ce temp^ci (1) a dit: « Le merveilleux épique est le fait des sociétés anciennes ; le romanesque , des sociétés modernes. » L'histoire de la poésie du moyen-âge prouve la vérité de ce jugement. La Chanson de Geste se passe de surnaturel : elle est seulement énergique ; elle n'a de commun avec l'épopée grecque que les proportions et la force de ses héros* Dès que l'esprit moderne, dès qu'une civilisation nouvelle s'accentuent dans le moyen-âge, le romanesque s'introduit dans la poésie et vient y prendre la place du merveilleux : on le trouve dans deux ordres de récits, la Table-Ronde et les sujets antiques.