C. XXI
C'est Darès encore qui est cité comme garant de la splendeur du cortège d'Hector allant visiter Achille (v. 18011) , et Darès ne p^rle pas même de cette entrevue. La Tausseté de ses allégations se démontre parfois par elle-même. Ainsi, ce n'est évidemment pas dans Darès, quoi qu'il en dise, « si le livre ne nos ment » , qu'il a pris ce costume de Diomède et d'Ulysse tout emprunté au moyen-âge : c ces habits de drap de soie de couleur ovré à bestes et à fleurs, d'or et de pierres tasselés, et ces chapeaux de plumes , etc. » (V. Rom. , v. 6204).
Mous le retrouvons plus loin cité sans plus de raison. Benoit a raconté, d'après lui, qu'à la suite de la mort de Palamède, les Grecs ont été repoussés jusqu'à leurs tentes et à leurs vaisseaux (V. Rom. de Troie, V. 18859). On trouve, en eflet, dans Darès (ch. xxixj, à'propos des exploits de Troïlus : r Argivos in castra fugat » , dont ces vers peuvent , à la rigueur , être regardés comme la traduction. Mais Benoit n'en reste pas là ; il amène en scène Ajax qui , seul , sauve le camp*. H adresse aux Grecs de vives paroles qui raniment leur courage ; le combat s'engage avec une ardeur nouvelle , et Ajax y remporte le prix de la valeur.
Sor toz Tbelamon Aïax Prouz fu lo jor et buens vassax.
Que s'il ne fust, ço dit Tescrit , Et Daires qui as ielz lo vit , Mort fuissent tuit et les nés arses.
Or, Darès n'a pas dit un mot de cet exploit d* Ajax. On peut remarquer, il est vrai , que Benoit ici semble indiquer deux autorités : \ écrit et Daires ; que Yécrii peut indiquer Dictys, qui nous a montré Ajax sauvant
telle particularité du récit (V. p. 210, ligne 12) , viennent nous avertir de rinVraisemblance et de T impossibilité de Tattribution.
2'' Nous savons connue , au moyen-âge , le poète en langue vulgaire, pour conquérir la confiance de son public, aime à se mettre sous la protection d'un texte latin. Benoît, racontant à ses auditeurs une histoire d'un ordre tout nouveau, et remontant à Tantiquité des antiquités, avait besoin plus qu'un autre d'une semblable autorité. Il s'en empare chaque fois qu'elle lui est offerte ; mais c'est surtout lorsqu'il invente qu'il est encore plus tenté de chercher cet abri respecté. Benoit , 'd'ailleurs , si nous voulons lire son texte avec attention , nous a lui-même prévenus à cet égard.. Il donnera tout Darès ; mais il donnera autre chose encore que Darès , c'est lui-même qui nous le dit. Au début de son poème , prenant ses sûretés et réservant ses droits d'auteur et ses titres de gloire , après avoir eu soin d'avertir qu*il serait un traducteur fidèle : c Le latin suivrai et la lettre ; nulle autre chose n*y voudrai mettre sinon comme je le trouve écrit • (V. Rom. , y. 135-137) , il ajoutait : ff Je ne dis pas que je n'y mette quelque bon dit , si Taire le sais > ( V. 138-139). Voilà toutes ses additions nettement et franchement annoncées.
Du reste, les deux erreurs que nous signalions tout à Theure (V. p. 204) dans l'interprétation de Dictys nous fournissent le moyen d'apprécier au juste ce que valent ses assertions , et avec quelle liberté il use parfois de ses auteurs et ce qu'il se permet d'y ajouter. . On peut donc conclure que Benoit en ce point n'a fait que suivre les exemples de . ses contemporains et abriter derrière des noms alors vénérés les hardiesses de son imagination,
3^ Nous retrouvons ici notre Darès tout entier. Toutes les inepties que nous y avons notées, tout ce qui nous a paru constituer l'impossibilité d'y reconnaître une œuvre classiquement antique, tout cela se retrouve dans Benoit, Benoit lui-même , contrairement à Tusage qu'on veut faire de son témoignage , Benoit apporte la preuve que le Darès dont il se sert , et quel qu'il ait pu être , ne peut pas être le livre dont a parlé Élien.
]^ Mais ce ne peut pas être non plus un livre relativement moderne, un livre né au moyen-âge, à une date antérieure à Benoit. Nous savons,
par rautorité des manuscrits, que le Darès, tel que nous le coDuaissons , existait au temps de Benoit , et même longtemps auparavant. Il Taudrait donc admettre, contre toute vraisemblance, qu'on lisait à la fois et l'original et l'abrégé (1).
5*" Mais nous avons de plus un témoignage presque contemporain de Benoit et tout-à-fait décisif qui nous montre qu'on ne connaissait alors qu'un Darès, le nôtre, ce Darès si bref en ses narrations ; ce sont ces deux traductions de Jean de Fliccecourt et de Jofroy de Watreford ou Waterlord que nous avons signalées, pages 173-174 , et qui étaient faites h^ avec la pensée expresse de rendre le vrai Darès. Nous avons entendu Jean de Fliccecourt nous déclarer (page 17/i, ligne 2j que le livre était petit, et se plaindre (page 173) que Benoit , pour faire son métier de poète, t pour bêlement trover sa rime > , avait énormément ajouté à son auteur. Or, le Darès que nous offrent les deux traducteurs n'est autre que celui que nous possédons.
La conclusion dernière à tirer de tout cela, c'est que le Darès a •été Ui composé de toutes pièces par un écrivain plus ingénieux que lettré , qui a connu l'indication d'Élien et a dû y prendre la pensée première de sa composition, qui a voulu compléter Thistoire fabuleuse de Troie, donner la contre-partie du livre de Dictys et faire entendre Tavocat des Troyens après celui des Grecs, mais à qui le talent et les ressources nécessaires ont manqué ; c'est que le moyen-âge jusqu'à Benoit de Sainte-More, et Benoit de Sainte-More lui-même (et c'est là ce qui nous intéresse surtout), n'ont point connu d'autre Darès que celui-là ; que , depiiis "le trouvère normand, on en a connu et cité un autre plus complet, le Darès que Benoît avait inventé.
Nous en pouvons dire autant pour le Dictys. Bien que les erreurs que nous avons citées (page 197, note 1 , et page 205) suffiraient à prouver de la plus éclatante façon que Benoit n'a point eu sous les yeux un Dictys grec. Cette traduction de « Plisthenidas > (Y. page 197, note 1) par c néant nobles » est incompréhensible en présence d'un texte grec; mais étant
(1) Et d^ailleurs, ce n*est pas seulement un Darès plus complet, mais un autre Darès en contradiction avec le nôtre que Benoit aurait eu à sa disposition. Ainsi, dans le Darès latin, Briséida est une grecque; dans Benoit^ c^estune troyenne, fille de Calcbas. Or, cette contradiction des deux Darès eût dû. laisser quelque trace.
donnée rineipérience du traducteur, elle ressort tout naturellement du texte latin que nous connaissons et prouve que c'est bien celui-là , celui-là seul qu'il avait entre les mains. Cette autre méprise du trouvère , qui fait de c Pfaocensis > un nom d'homme, nous fournit une démonstration tout aussi saisissante. Avec un texte grec, sans doute, il eût pu faire encore une confusion analogue ; mais il eût appelé son personnage Phoceus et non Pbocensis. Ce nom tout seul est le certificat de nationalité du livre que traduit Benoit.
Mais il reste encore quelques questions subsidiaires. A défaut d'Homère, il est un autre poète de l'antiquité, Ovide, si connu et si aimé du moyen-âge, cbcz qui l'on est tenté d'aller cbercher l'original de certains développements du Roman de Troie , (^ue l'auteur ne semble pas avoir pris à ses guides ordinaires. Tel est le récit des amours de Jason et de Hédée, le discours de Polyxène mourante, le débat entre Ulysse et Ajax pour la possession du Palladium. Chacun de ces morceaux peut être rapproché d'un passage analogue des Métamorphoses (1).
Darès a placé au début de son livre l'expédition des Argonautes ; mais il n*en a pris que ce qui touchait à la première ruine de Troie. Quant aux aventures de Jason en Colchide , il ne leur a donné qu'une
ligne : « Ils partirent pour Colchos , enlevèrent la toison et revinrent dans leur patrie» » Pour Médée, il n'en est pas question. Benoit, au contraire , a décrit longuement les exploits du héros et la passion de Hédée» Mais il suflSt d'un rapide examen pour voir que ce n'est point d*Ovide qu'il s'inspire, ou du moins que, s'il l'a lu, il en use fort librement avec ses souvenirs* et refait complètement le récit à sa guise. Je ne parle pas du sentiment moral ; sur ce point , Benoit altère toujours son auteur , quel qu'il soit. Mais les détails du récit ne sont point les mêmes , et nous en aurons la preuve éclatante quand nous étudierons cette partie du Roman de Troie. On peut faire la même observation à propos du discours de Polyxène.
Ulysse et Ajax se disputant le Palladium font songer tout d'abord à ce passage d'Ovide, où tous deux réclament les armes d'Achille. Dictys, que Benoit suit en ce point, ne faisait point parler les deux adversaires»
(I) V. Oride, Mitamorph., lib: VII et lib. XIH.
On sait, au contraire , quelles harangues ingénieuses leur avait prêtées Ovide, quelle habile rhétorique ils déployaient. lAais là encore aucun rapprochement n*est possible entre le poète latin et le vieux trouvère. Les discours sont absolument dilTérents, Le poète du moyen-âge n*offre point trace de Fart savant de son devancier. Les proportions ne sont plus les mêmes. Dans Ovide , les deux harangues se faisaient à peu près équilibre ; ici, par un renversement malheureux des vraisemblances, Ulysse, Téloquent Ulysse, prononce seulement quelques vers ; le discours d'Ajax a une étendue considérable. Les idées aussi ont complètement changé. On n'y rencontre aucune de celles d*Ovide ; en échange , on trouve de longs détails auxquels ils n*a pas songé. Chez lui, Âjax disait : t Je crois inutile de vous rappeler mes exploits, vous les avez vus. • L'Âjax de Benoit raconte longuement et ses triomphes et ceux d*Âchille. On serait fort en peine de savoir où Benoit a pris toute cette longue histoire , si Ton ne s'apercevait que le trouvère qui , en ce moment , est occupé à rejoindre Dictys à Darès, est allé reprendre dans le second livre de Dictys (i) jj le récit des combats d'Achille au début du siège et le met daàs la bouche d*Ajax.
On voit cependant qu'il a lu Ovide. On reconnaît l'influence du poète latin dans les développements de Benoit sur l'amour, dans ces recherches de bel esprit, qui se mêlent d'une façon si inattendue aux rudesses et aux inexpériences de cette poésie. On le reconnaît encore dans ces descriptions où se complaît Benoit , dans la richesse des détails , la splendeur des matériaux qu'il met en œuvre. Quand Benoit décrit la demeure de Priam, il se souvient à coup sûr ^de la peinture^qu'a faite |Ovide du palais du soleil ; le char du roi Flou ressemble beaucoup à celui de Phébus (2). C'est en souvenir de lui qu'Achille , dans ses chagrins amoureux , se compare à Narcisse ; que le poète fait allusion à Léandre (v. 22067). On le retrouve en beaucoup de traits particuliers (3). En résumé , l'on peut assurer que Benoit a certainement connu Ovide , mais qu'il lui doit peu.
(i) V. Dictys, liU H, e. lxuti»
(S) V. Ofide. — V. Mitam., Phaéthoo. « Aoreos axis erat •, etc.
(8) Par exemple, à propos du naTÎre Argo, Benoît fait entendre qu*i] sait, quoique Darès ne le dite ipas, que ce fut le premier Taissean qui osa s'oufrir une route sur les mers. Il Tavait lu dans Ovide. Cest
216 BENOIT DE 8AINTB-1|6rE
On en ; peut dire autant pour Virgile. On retrouve ici quelques souvenirs de lui. C'est d'après lui, sans doute, et en transportant à Troîlus ce que Virgile racontait d'Hector, que Benoit fait traîner par Achille le cadavre du premier. Darés, nous Tavons vu (p. 211), disait seulement qu^il voulait l'enlever. Mais ce sont là des traits fugitifs qui tiennent une place médiocre dans le poème, et il faut toujours en revenir à Dictys et à Darès.
Sont-ce cependant bien là vraiment les seules sources oii Benoit ait puisé? Si nous en croyons quelques critiques, il y en aurait encore une autre dont nous n'avons pas tenu compte. N'a-t-il pas fait des emprunts à ce Lollius d'Urbin, sur le compte duquel Cbaucer a mis quelques-unes de ses inventions ? Ne serait-ce pas à Lollius que Benoit devrait tout ce qu'il n'a puisé ni dans Darès ni dans Dictys? N'est-ce pas là qu'il avait trouvé les amours de Troîlus et de Briséida ? N'est-il pas singulier , en effet , que lui , d'ordinaire si exact à suivre les traces de ses auteurs , ait tout à coup inventé tout un épisode dont ils ne lui donnaient pas même l'idée, et que, s'emparant d^un nom, il ait, sur ce nom, bâti toute une histoire , la plus originale et la plus piquante de son poème ?
Lollius d'Urbin est un auteur de conséquence, auquel il n*a manqué qu'une seule chose».... c'est d'avoir existé. Mais des auteurs* de toutes les langues, des critiques des plus considérables ont parlé de lui et cru en lui. Schœll le nomme. Le savant Heyne , dans son commentaire sur V Enéide , le cite et ne semble pas songer un instant à discuter son existence (1). D'ailleurs, Chaucer a reconnu expressément la dette qu'il a contractée envers lui : c As write our auctor called Lollius. » Lydgate, le disciple et Tami de Chaucer , plus explicite encore que son maître , a eu soin de nous donner le titre du livre de Lollius : < a boke which called is Trophe in lumbard tung, as men may rede and se. »
L'éditeur de Troîlus et Cresséide, en 1721 , réunissant les deux témoignages, dit san^ sourciller : < Ce poème est traduit de Lollius, histo-
là aussi , saos doule , quMl a pris ses plaintes contre les enrieux. Dans son histoire de Médée, dont il n^emprunte pas le fond au poète latin, on retrouve pourtant des traits qui, évidemment, lui sont dos. Ainsi c les eves feeeit corre arrière. • V. Mitam.^ VII, ? • 109. (i) V. P. Virgilius Uaro qualem publ. Heyne. Paris, 1819, t II, p. 208, Excursus adlibruml, xm.
riograpbe d'Urbin en Italie ;'il est appelé Tropbe en langue lombarde • (1).
Gomment douter encore, après cela , de Texistence de LoUius d'Urbia ? Cependant, nul n'a jamais vu une ligne de lui. Des critiques, animés du plus ardent désir (2) de disputer à Benoit Tbonneur de ses inventions, ont mis la plus louable ardeur à poursuivre ce précieux original ; il n'a laissé aucune trace, et il Tant bien provisoirement admettre que Benoit est, en elTet, le premier qui, refaisant à son gré Tantiquité , a joint au sec et maussade roman de Darès ces abondants développements et ces galantes inventions.
Je serais assez, pour ma part, porté à supposer que cet historien de la guerre de Troie d'une si ricbe imagination est sorti tout entier de Timagination plus ricbe encore de quelqu'un qui, entendant mal le latin, confondant les cboses et les cas , a mal lu un vers d'Horace , et que le fameux poète d'Urbin n'a jamais eu d'autre acte de naissance que ce vers du poète latin :
Trojani belli scriptorem , maxime Lolli.
Et quant à ce titre singulier de Tropbe en langue lombarde ( c'està-dire en italien) j qui exercerait vainement la science des lexicographes, nous ne pensons pas qu'il faille y chercher, comme l'éditeur du Trdilus, le vieux mot trufe, truphe (bourde, tromperie) italianisé : l'explication est ingénieuse ; mais nous ne la croyons pas à sa place. Ni Ghaucer , ni Lydgate ne prétendaient convaincre leurs lecteurs qu'ils venaient du pays de Menterie, Je soupçonne que le mot désigne tout bonnement, d'une façon fort inattendue, la forme du poème de Boccace, qu'il est là pour t strofe > ou strophe, soit que Lydgate ait mal entendu le mot italien, soit qu'un copiste ignorant, au lieu de is strophe, ait écrit istrophe, le poème de Boccace étant écrit en octaves qui ne sont qu'une espèce de stance ou strophe.
c Observabimus tandem recentioram qaoque fabularam foctum esse Troilum argumentum Lollii quidem Urbinatis et Guidonis de Golumna; unde Chauoer duxit saum Troilum et Gresstdam. • U est, par ce passage même, évident que Heyne ne parle de LoUius que sur l*autorité de Ghaucer.
(i) Moland et d*Héricault, TroUui, Nouvelles françaises du XIV* siècle, Parb, Janet Introd., p. xcTin.
(S) V. Ibid. Pré&oe du TrcUlus.
Or , si LolUus n'existe pas , nous sommes en droit de conclnre qae Benoit n'a eu d'autres sources que Darès et Dictys , surtout Darès , augmentés de sa propre imagination et de l'esprit du moyen-ftge dans les proportions que va nous révéler le chapitre suivant. Darès , qu'il n'a connu que dans le texte où nous le Usons nous-mêmes, ne lui a fourni qu'un grossier canevas. C'est donc à Benoit et à Benoit seul qu'appartient tout ce qu'il a pu développer d'invention poétique. En dépit de Darès et de Dictys , nous pouvons étudier le Roman de Troie comme une œuvre originale»
^Nous connaissons maintenant les sources où a puisé Benoit de Sainte- More, les œuvres dont il s'est inspiré; il nous reste à voir l'usage qu'il en a fait. '
C'est à Darès quMl s'adresse de préférence, cela se^conçoit aisément» Voyant dans l'histoire de .Troie le préambule de l'histoire de sa propre nation, il devait suivre surtout l'auteur qui s'était donné pour l'historien national des Troyens. Benoit emprunte donc à Darès le fond même de son poème» Il se contente de joindre au texte latin un préambule où il exalte les avantages du savoir (v» 1-32), et aussitôt après, il commence à reproduire les inventions de l'auteur apocryphe , et tout d'abord la fameuse lettre de Cornélius Nepos à Salluste. Nous avons déjà dit (p. 8&) comment , par un contre-sens original qui a fait fortune au moyen-ftge, Benoit de Sainte-More avait le premier établi entre eux un lien de parenté que n'avait pas soupçonné Tantiquité. D trouve encore moyen de tirer de son texte, un nouveau renseignement que l'auteur latin n'avait pas songé à nous donner ; il nous apprend que Cornélius à Athènes tenait école, f Athenis studtostssime agerem . j'étais à Athènes plongé dans l'étude t , disait simplement le texte.
BT LB aOMAN DB TROIB. 219
Ce n*est pas encore assez pour Beaott de Sainte-More (et nous pouvons ainsi, dès le début, nous faire une idée 4e son procédé de traduction) ; il pense que ses lecteurs voudront savoir oii et comment cette précieuse trouvaille a été faite. De là cette naïve addition (v. 83) :
Un jor gardot en une armaire , For traire un livre de grammaire ; Tant i a qois et reversé Qa'entre les livres a trové L'estoire que Daire ot escrite , etc.
Et il poursuit , n'omettant aucun des détails de la lettre. Puis , après un long sommaire de son poème , aussi exact que peu séduisant en la forme (v. i&l-702), entrant dans le récit, il reproduit toutes les inven^ lions de Darès , les précédents de la guerre de Troie , ses causes , les combats livrés sous les murs de la ville, etc., etc. Nous avons déjà
indiqué , et nous verrons tout à Theure avec plus de détail , comment il en use avec son auteur. Arrivé au récit de la mort de Peuthésilée et de la grande trahison qui va livrer la ville aux Grecs i il quitte Darès pour Dictys. Déjà il avait fait à celui-ci quelques emprunts. On comprend , en efTet , qu'ayant les deux livres sous les yeux et tenant à ne rien perdre de ses auteurs, il ait essayé de les compléter Tun par Tautre. Nous avons vu qu'il devait sans doute à Dictys Tidée première de son Sagittaire. Il lui a pris aussi quelques traits dans le récit de Texpédition de Paris en Grèce et de la défense des vaisseaux grecs par Ajax. A partir du point que nous venons de signaler , il ne va plus le quitter ; il reproduit le dernier chapitre de son lY* livre , le livre Y et le livre YI tout entiers. Benoit a marqué avec une grande précision, dans son poème, Tendroit où il change de guide, irdit au vers 2/i292 , dans un passage qui est comme une sorte de prologue de la dernière partie de wa œuvre : c Désormais vous entendrez en quelle
manière en fut la fin Conmoe Ditis le dit vous me le pourrez ouïr
raconter. » Et dans les vers suivants (2&301-308) , il trace rapidement la biographie de Dictys, nous donne les^ motifs de la confiance qu'il lui accorde (v. 2A309*^28) et indique rapidement ce qui fait le sujet de sa narration. 11 est à remarquer que le trouvère ajoute moins à Dictys
qu'à Darès. Gela se comprend, du reste. Les récits de Dictys sont bien plus développés , et Benoît » qui a déjà fourni une longue carrière , est pressé d'arriver à son dénoûment ; c'est lui qui nous le dit lui-même : t molt est las et travaillé. » Mais, au fond, le procédé est toujours le même et Texactitude est très-relative (1). Il y a des moments où son infidélité est tout-à-rait innocente et tient, nous l'avons dit tout à Tbeure (Y. p. 20/i) , à ce qu'il n'entend pas toujours bien son auteur ou quUl Ta lu légèrement. Par moments , elle n'est qu'apparente ; si , en tel endroit, le récit de Dictys s'est démesurément allongé , c'est que, ne se contentant pas de reproduire les derniers livres de l'écrivain latin, Benoît va recbercber dans les premiers tout ce qu'il pouvait faire entrer dans son œuvre ; comme par exemple ce récit des exploits d'Acbille en ^ebors du siège de Troie qu'il a mis dans la boucbe d'Ajax réclamant le Palladium et qu'il prend au deuxième livre de Dictys , et un second récit de la mort de Palamède. Le trouvère avait déjà rapporté une fois cette mort d'après Darès, et Darès, sur ce point, est en opposition complète avec Dictys. Benoît , qui s'en aperçoit , et qui pourtant ne» veut pas laisser écbapper une narration qu'il trouve intéressante, sauve d'une façon assez originale les contradictions, des deux auteurs. Darès avait donné un grand rôle à Palamède pendant toute la durée du siège de Troie, et Benoît l'avait imité en ce point, Dictys, au contraire, le fait périr dès les premiers jours du siège et entoure sa mort de circonstances étranges qu'on ne retrouve point ailleurs. « Feignant de vouloir partager avec lui un trésor qu'ils disaient avoir découvert dans un puits , Ulysse et Diomède éloignent tous les témoins et lui persuadent d'y descendre le premier. Palamède, sans défiance, s'y laisse glisser avec une corde ; ils l'y abandonnent et l'écrasent sous des pierres qu'ils ont à la b&te ramassées dans le voisinage. • Gomment Benoît conciliera-t-il ce récit avec celui où il a déjà montré Palamède tombant sous les coups de Paris ? L'imagination d'un trouvère B*est pas en peine pour si peu de
(i) On a pa déjà en voir la preufe (V. pins haat p. 310}. Il complète son aateur afec Taide de ses ftofenin ou de soo isaagiiiation. Il ajoute des discourt; V* discours d*flélèiie à Anthéoor» réponse dCi çdui-ci, discours d^Uljrsse, d^Auténor à Theanz, le gardien du Palladiunu Dictys raconte en six lignes que les alliés de Troie s^éloignent au moment où la paix est conclue ; Benoît raconte leur départ en quatrevingt-dix Ters : il en sait les motifs, il décrit le char de Peuthésilée.
chose. Il suppose que le père de Palamède a été inexactement informé de la mort de son fils et irrité contre les Grecs par un récit mensonger. On lui a dit qu'il avait péri victime de la haine d'Ulysse. Et alors le récit de Dictys, complété par d'antres souvenirs, trouve naturellement sa place dans le poème de Benoit.
Ainsiv Benoit emprunte à Darès et à Dictys toute la trame de ses récits. Hais c'est là tout ce qu'il leur doit II leur prend les faits, le fond dot si^et, le canevas de son œuvre, ce qu'il appelle la matière : t Ih matière ensuivrai » (v. l&O). Mais ces matériaux qu'il a trouvés chez eux, il en use eft maître. Ils lui appartiennent en propre, et par la façon dont il les &pose et par les développements qu'il leur a donnés.
Je crois tout-à-fait inutile de faire en détail l'analyse du Roman de, Troie (1) et de montrer comment Benoît est fidèle à ses auteurs. Ce qu'il peut être intéressant de chercher dans son poème , ce sont ces quelques bons dits qu'il ne se défend pas d'y avoir mis (v. 130-138) ; ce sont ces additions qui n'appartiennent qu'à lui et qui constituent son cdginalitë bien accentuée. En effets Benoît a. raison de réclamer la part de son imagination personnelle : la revendication est même trop modeste ; car ce qu'il ajoute ainsi, ce sont des développements considérables, de véritables créations. De tous les poèmes de cet ordre, le Roman de Troie est celui qui révèle la plus grande puissance d'imagination. Les autres , d'ailleurs , modelés sur des œuvres considérables , ne sont que des tra^ dttctions plus ou moins libres : les auteurs de YEneas , du Roman de Thèbesp du Roman de J. César, sont nos premiers traducteurs de Vhrgile, de Stace et de Lucain. Ici tout était à faire ; les auteurs originaux n'of** fraient tout au plus qu*nn canevas»
Les additions de Benoît sont de plu^eurs sortes; Là où il n'y a dans Darès que de vagues énonciations, le trouvère , poussé par un véritable instinct poétique , met des renseignements précis. Et il est des mieux informés. Il sait que de mille Amazones, il n*en est revenu que quatre cent trente-sept. Ainsi de toutes choses. Il répare tous les oublis de Darès. Il sent que l'intérêt du public ne s'accommode pas de l'anonyme ; et » dans cette eOroyable consommation d'honunes que fait son poème, il donne
(i)' V» notre Mmm&ife (p« i7-3ik, U* partie).
des Doms à toutes ces multitudes. Il Tant ayouer que son calendrier est des plus étranges et des plus variés (1). Non-seulement les noms anciens sont estropiés par lui ou par ses copistes ; mais, avec une Uberlé singulière, il y mêle une foule de noms qui n*ont rien à démêler avec Taotiquité , un Léopoldus de Rhodes , un Doglas , père du roi Fion , an Margariton, un Brun de Gimel, et Carut de Pierrelée, et Sardis de Yertfeuil, et Polyxenart de La Gaudine qui rime à Salamine, et un neveu du roi de Gartbage, qui est sans doute un souvenir de VEneas, et qui, pour plus d'étrangeté, s^appelle Eliaciç, etc., etc.
Il trouve dans son auteur un journal exact des divers engagements entre les deux partis ; il s'attache à n'en omettre aucun et les numérote scrupuleusement ; mais il y ajoute une foule d'incidents. Là où il n'y avait qu'une sèche indication , nous trouvons tout un poème. Le récit de la première bataille ne fournissait à Darès qu'un demi chapitre (Y. Darès, ch. XIX ). Ici elle occupe mil huit cent trente-trois vers. Dans chacune, le trouvère sait , ce que n'a pas soupçonné Darès , détacher certains épisodes et les mettre en relief. De plus , entre toutes ces batailles qu'il a racontées, il en est une surtout à laquelle il a voulu nous intéresser , et dans le récit de laquelle il a multiplié les détails. Des tableaux divers se succèdent , soutiennent et reposent la curiosité du lecteur.
Mais Benoit sait bien qu'il n'a plus affaire à cet auditoire des chansons de geste, qui ne se lassait jamais d'entendre raconter le même Combat, et qui, comme les héros du paradis d'Odin, ne connaissait pas de musique plus agréable que le choc des armures et le bruit de l'épée retombant sur les boucliers ; il cherchera d'autres moyens d'intéresser.
Parfois, il s'adresse à la curiosité scientifique du temps (2). D insère
(i) Déjà Dictys a bien des noms qui ne se troufent pas dans Homère, qu*il emprunte à Quîntiis de Smyme, à Tryphiodore, aux scoliasles, et ces listes se sont formées par de lentes accessions» — H est une de ces erreurs de Benoit qui a été reproduite par ses imitateurs et qu*on a depuis souvent relerée, c'est celle de Peleus pour Petias. Elle se trouTait probablement déjà dans des manuscrits de Daiès. La traduction française de Darès, Ciite au XIII* siècle (V. BibL imp., m^ 18SS, ^ A6), porte ; « Ly rois • Peleus quant fit Jason tant estre accetables, etc. •
(2) Plusieurs écriTains normands s'étaient déjà dirigés de ce c6té et avaient cherché là, de bonne heures
des sujets de poèmes ; cela s*accordait bien avec Pesprit sérieux et didactique de la race. Ce sont sur-
^.toot des poètes normands qui ont composé ces Bestiaires, ces Volucraires, ces Lapidaires t si goûtés da
moyen-âge. n suffit de nommer Philippe de Than, Goillanme de Normandie, Gulllatime Oimoiit <m
BT LE ROMâN de TROIE. 22S
dans son texte de longs développements auxquels D*ayait pas songé Tauteur latin, et qui témoignent chez notre trouvère, sinon de connaissances, au moins de préoccupations de ce genre. Nous avons eu déjà occasion (V. plus haut, p. 108) de signaler en particulier son -goût pour les descriptions géographiques, II plaçait au début de sa Chronique de longs détails de ce genre. Dans le Roman de Troie, au moment où il va introduire Penthésilée (v. 23055) , il sMnterrompt pour nous faire une longue description du monde (v. 23055-225), dont il emprunte les éléments à VEthicus (1). On peut noter, en passant, qu'en général sa géographie n'a rien à envier aux plus fantastiques du temps. Il ajoute, dans^le même endroit , à son auteur toute une tiistoire des Amazones , histoire trèspopulaire au moyen-âge et dont la popularité ne sera pas sans influence sur les voyageurs du XVI« siècle, •
Nous trouvons aussi chez lui des traces de cette histoire naturelle de fantaisie que connaissait le moyen-âge. Si, par exemple, il nous décrit le riche costume de Tune de ses héroïnes, il nous dira qu'une de ses robes était fourrée de la dépouille d'un animal qu'il appelle dindialos, et dont l'histoire et la capture sont entourées de circonstances étranges (2). Il paraît familier avec les polygraphes anciens (3) , que le moyen-âge pratiquait d'autant plus volontiers qu'il était moins sensible aux pures mérites littéraires et qu'il était plus avide de savoir. Benoit cite nommément Pline et Isidore» La médecine trouve aussi place dans son poème. Il nomme Hippocrate (Ypocras ) et Galien , etc.
Ornons (V. J,-V. Lederc, Hist. litu^ t. XXIII, p. 8S1). On dte même un certain Doorbault qui était ailé jusqu*à mettre en vers le Coutumier de la province,
(i) VEthicus f à la suite du Àtov6(70U Uepvfi'^Ciq de Henri Estienne, i577« L'£(Aicta parait avoir été très-répandu à cette date en Angleterre. Je lis dans M. Wrigiit : • The Cosmograpliy of Etliicus appears by the number of fnanuscripts wrilten in tliis countrj to haye been extremely popular in England fttnn the eigtli to the derenth and eyen to the twelflh century. > (V. VtTright, Essays an Ârcheol, subjeeis^ t«II,p. 8.)
(S) V. Roman de Troie f ?• 188A1. Les vers de Benoit font penser à TAntalops ou Aptalos , Aptolos^ Antula des Bestiaires {Ântalus dans le Trésor de Brunetto Latini). V. Hippeau » Bestiaire divin.
(8) Les noms de Pline et d*Isidore sont très-souvent invoqués à cette date. Benoit avait ûd lire aussi Solin ( on sait combien le Polyhistor de celui-ci a été populaire au moyen-âge. On en trouvait jusqu^à quatre exemplaires dans la bibliothèque de Charles V ; voir Jnv, de la bibL des rois Charles F, VI et VII^ par Boivin, Jlf^m. de CAead* des lnscr,f U I» p. 861) et J. Honorius> tout plein de contes fantastiques sur des animaux fabuleux. Parmi les encydopédistes du temps* Alex. Neckam, Athelard de Bath, etc., devaient être aussi conons de lui*
Mais ce sont là des additions accidentelles, passagères. Il en est d'autres plus essentielles quMl pratique d'habitude» et qui constituent le caractère même de son œuvre.
Noos avons .dit que le livre de Darès n'était qu'un aride résumé. Benoit l'animera en donnant à ses personnages une physionomie, des mœurs, des caractères ; ajoutons tout de suite qu'il emprunte ces mœurs et ces caractères à son temps.
Le livre latin était dépouillé de tout merveilleux. Benoît sent qu'il manque en ce point à toutes les données poétiques ; il le complétera donc. Pour cela, il ne suivra pas l'exemple d'Homère ; il n'aura pas recours à l'intervention des puissances surhumaines. C'est à ses veux une des supé^ riorités de Darès sur Homère que d'avoir écarté de son œuvre ce qu'il regarde comme d'impudents mensonges et des outrages à la divinité (v. 60-66). n ne peut pardonner au poète grec d'avoir mis les dieux aux prises avec les hommes ; c'est là, à ses yeux> un délire, une merveilleuse folie (v. 6/i-65). On sent là combien la croyance est autre au temps de Benoit que dans la Grèce hotnérique , combien les cieux se sont élevés, comme la séparation s'est faite entre l'humain et le divin. Le trouvère cherchera donc ailleurs le moyen de frapper les imaginations»
Enfin, le livre de Darès offrait de grandes lacunes pour des auditeurs épris des aventures de l'amour chevaleresque. Benoit complétera encore son auteur sur ce point. L'amour, la galanterie tiendront une grande place dans son livre. Il inventera , dans cet ordre d'idées , des fictions que l'Europe entière répétera après lui.
Il semble que Benoît ait voulu faire pour Darès ce que G. Gaimar prétendait faire pour l'histoire que le trouvère David avait écrite de Henri P% combler les mêmes lacunes et remplir le programme tracé par son prédécesseur. Le poème de David, disait Gaimar, est répandu en tous lieux :
Mais de festes ke tint li Reis
Del boschaier ne del gabeis
Del dosnaier et de Tamur '
Ee démenât li reis
E de festes e de noblesces , j
Des largetez e des richèsces .[
ET LE BOMâN de TROIE. 225
0 des barnages kii mena E des larges dons kil dona Ne dist gueres lescrit David (1).
Et Darès le Taisait moins encore , et pour cause. Benoit veut raconter ces fêtes, ces joyeusctés, ce donoyer, ces belles amours, ces noblesses, ces largetés, et ces richesses , et ce barnage. Voyons comment il a traité chacun de ces points , et tout* d*abord quelle place le merveilleux tient en son œuvre.
Il serait inutile d'y chercher celui que nous présente X Iliade. On sait quelle est dans l'épopée homérique la part faite au diviii. Non-seulement on y voit les dieux discuter et décider les destinées des nations ; mais ils sont saqs cesse mêlés à raction, poussant ou retenant les personnages, se mesurant même avec eux. Les héros d'Homère ont toujours un dieu à leur côté ; un dieu soutient Achille , un dieu égare Hector. Paris assure que si Ménélas l'a vaincu, c'est que Pallas combattait avec lui ; mais il aura aussi ses dieux qui lui donneront la victoire dans une autre rencontre. Si un dieu conduit leur bras, un dieu aussi les inspire, et ce n'est pas là une métaphore. La moralité du héros est hors de lui ; sans l'inspiration divine, l'homme est comme la statue de Pygmalion attendant le souffle qui l'animera. De cette pénétration de l'épopée tout entière par le divin, il n'y a point ici de trace. Les dieux sont exclus du Roman de Troie, comme ils l'étaient des récits de Darès et de Dicty^. Benoit de temps en temps constate leur existence , parle de leurs temples, des sacriGces qui leur sont oiTerts ; mais ils ne prennent aucune part aux événements.
En échange, il introduit dans son volume des êtres qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en celte affaire. La féerie, dont le Roman de la Table^ Ronde va faire un tel usage et dont les traditions étaient en ce moment-là si vivàces en Angleterre, nous en avons la preuve dans les livres latins de clercs très-instruits , de Gautier Map , par exemple , et de Girald le Gallois, figure dans le Roman de Troie. Il est vrai qu'elle y tient peu de place. Les fées y apparaissent seulement assez pour montrer qu'elle était populaire alors. Nous ne faisons qu'entrevoir Morgane la fée , qui a aimé Hector , mais qui a vu sa tendresse repoussée par lui ; c'est elle qui
(i) V. F. Michel, Chron, angl.'norm. Estoire et généalogie des Ducê^ etc. , par G. Gaiiqnr.
lui a donné le bon cheval Galatée {Rom. de Troie, v» 7990). Le poète sous apprend encore par un mot que la mère de Memnon était déesse ou fée (v. 29/iiO/i). Il nous dit aussi, à propos du monstre tué par Jason, que les gens le regardent avec stupeur et disent que c*est c chose faée. » Dans VEneas également, le poète parlant de Tépée apportée par Vénus au héros , nous dit que trois fées avaient assisté c au faer. >
G*est à la magie surtout que le trouvère demandera le merveilleux de son poème. Il est question en maint endroit de son livre de la magie « artimaire (ars major) , uigromance ou grammaire > , tous ces mots sont pour lui synonymes , et des magiciens ou enchanteurs , des c grant incanteor » , et des œuvres merveilleuses « tregetées • par eux. Il les désigne souvent parle nom de poètes (1) ; poète , devin, sage auteur, enchanteur, à ses yeux tout cela semble se valoir* Ce sont c trois poètes, sages auteurs, qui moult surent de nigromance « , qui ont créé les mer- Teilles de la Chambre de Beauté {y. l/i620) ; c trois sages enchanteurs, trois sages poètes , trois sages » « qui ont élevé la sépulture d*Hector (v. 16605-626-685-751). La robe merveilleuse de Briséida a été faite par des enchanteurs et envoyée à Calchas par un sage indien (v. 13315). Poète et devin semblent ne faire qu'un aux funérailles d'Hector. Le moyen-âge devait être, en effet, disposé à confondre toutes ces choses, à réunir le don d'invention , le don de prophétie , la faculté de communiquer avec le monde supérieur et de modiûer celui-ci. Pour lui la sagesse c'est la science par excellence ; le sage, c'est l'homme qui connaît le secret des choses : cela aboutit tout naturellement à la magie, la science pratique. A quoi bon la science , en effet , si elle ne conduit à des résultats ? Le vrai sage doit être le maître de la vie et de la mort , maître de changer les lois de la nature, de la dompter, de la soumettre à toutes ses Tolontés. C'est à cette sagesse de la magie qu'aboutissent toutes les sciences» Aristote, Virgile, Hippocrate, la philosophie , la poésie , la médecine, sont tous les trois pour le moyen-âge des sages, des enchanteurs, Léros des mêmes aventures*
Les enchanteurs dans le Roman de Troie n*ont pas toute cette puissance.
(i) On sait qu*en latin le mot vaies a Jes deux sens. M. du Méril, en parlant de Virgile et de prodiges [Mil» Arek»^ p. &&9), avait déjà remarqué que le moyen-Age était disposé à confondre les enchanteon et lei poétea»
Us ne jouent pas ici le rôle qu'ils joueront par exemple dans la Jérusalem délivrée. Ils ne sont pas les représentants des puissances inrernales ; ils n'ont pas d'influence sur la marche des événements ni sur le sort d'aucun des personnages ; ils se contentent de travailler à rembeilissement du poème ; ce sont d'ingénieux industriels qui habiile^it magnifiquement les personnages, leur fournissent des armes, ornent leur demeure ; leur art n'est que prestidigitation. Us ont la baguette magique, qui Tait éclore les merveilles. Mais leurs créations les plus extraordinaires ne sont pas, à proprement parler , des prodiges , ni des œuvres de magie , comme on en trouve dans la légende de Virgile (1). Ce sont surtout des prodiges de mécanique, de très-remarquables automates, qui, une fois mis en place , recommencent éternellement le même jeu. Tel est cet aigle d'or qui vole si naturellement, et ce petit satyre qui jongle si bien (2). Ce sont les enchanteurs qui ont fait ces quatre figures « si habilement colorées qu'on les eût crues vivantes ; ces deux jeunes filles admirablement belles et ces deux beaux jeunes garçons^ qui, placés sur quatre piliers d'ambre, de jaspe, d'onyx, dejayet, aux angles de la Chambre de Beauté, y donnent des spectacles sans cesse renouvelés. L'une danse et fait mille tours, et fait paraître devant elles cent jciix divers, danses, luttes , combats d'animaux marins ou terrestres, qui )se remplacent sans cesse , sans que l'on sache ce que sont devenus les précédents acteurs. L'autre , tantôt fait entendre une merveilleuse musique , pareille aux harmonies célestes, qui ferme l'oreille à tout autre bruit et rend la chambre propre à toutes les confidences , et tantôt sème des fleurs toujours nouvelles. L'autre tient un miroir magique où chacun se voit immédiatement tel qu'il est et reconnaît les défauts de sa toilette. L'autre enfin donne à chacun, à part et à lui seul, le conseil dont il a besoin. C'est encore aux enchanteurs que sont dus ces parfums vivifiants , et ces flammes qui s'allument toutes seules (S). Ce sont eux qui, devant la salle du roi Priam, ont planté ce pin merveilleux {b) , < dont la tige mince et élancée , à
(i) Nous Payons déjà marqué en cherchant Tauteur de VEneau
(5) V. Rom. de Troie, ▼. iÂ760-iA798.
(8) V. Rom. dé Troie, v. iA58A-iA8A0.
(6) V. Rom. de Troie , v. 6250. Ce pin menrdlleux de Benoit n'est-il pas le même que le beau pia € pnlclira pinus » dont parle Sylvius iEneas dans sa description de Troie {Chor. Àsiœ) ?
peine plus grosse qu'une lance, soutient un épais Teuillage d'or qui s'étend sur toute la place. Les envoyés grecs s'étonnent et le tiennent à grande merveille (1). » Cela rappelle avec moins de richesse la vigne d'or qui est dans XEneas, dont les raisins sont des pierres précieuses, et sur laquelle chantent des oiseaux merveilleux. Ce sont eux enûn qui ont Tait ce lit plus précieux encore par ses vertus que par les riches matériaux qui sont entrés dans sa construction , et où l'on ne sent ni douleur, dî peine, ni mal (2). C'est grâce à leur puissante entremise que Benoît a Tait par moments de V Iliade un conte des Mille et une Nuits.
Où Benoit a-t-il pris toutes ces inventions ? Faut-il voir là l'a preuve d'un grand développement de l'art de la mécanique (3) , le souvenir em* belli des œuvres de quelque héritier de ces ouvriers merveilleux , dont Haroun-al-Raschid envoyait des productions à Gharlemagne, ou n'est-ce qu'une imagination du poète ?
Faut-il y chercher Iq souvenir de quelque merveilleux récit rapporté des Croisades et des enchanteurs d'Orient ?
Marco Polo assure qu'autour du Khan , il y avait des enchanteurs si hdbiles que, quand il voulait boire, les coupes pleines de vin se mettaient toutes seules en mouvement et faisaient au moins dix pas pour arriver jusqu'à lui. Le voyageur n'a pas vu lui-même le prodige, mais plus de dix mille personnes en ont été témoins. On voit que les récits de Benoît avaient préparé Iqs esprits à écouter des récits comme ceux de Marco Polo, et que celui-ci devait beaucoup moins étonner ses lecteurs que ne le pense un savant et ingénieux critique (&). Le peuple accueillait volontiers tout merveilleux, et il en avait fait provision depuis longtemps.
Il y a, du reste, dans tout le livre de Benott une préoccupation trèsmfurquée de l'Orient, où l'on n'a pas de peine à reconnaître l'infiùence des. Croisades. C'est: d'Orient qpe viennent ces incomparables médecins, qui font des cures si merveilleuses, et le bon mire, Groz le Sage , que
(1) V. Rom. de Troie^ v. 6255.
(2) V. Rom. de Troie, v. 14859.
(3) M. Ed. du Méril (Ploires et Blanehefbr) assure qu*en ce iensps la mécanique o*était encore pratiquée ni même bien connue qu*en Orient.
(Â) V. Barthélémy Saint-Hilaire, Journal des Savants, 1868.
Ton oe prisait pas moins qu'Hîppocrale ou que Galieu (v. 10183) , et celui qui, appelé auprès d'Achille à demi-mort de ses blessures, le remet si vile sur pied, grâce t à un cbaudeau précieux et sain (v, 16249). ■ C'est ^ en la partie d'Orient ■ qu'il' place cet étrange empire des Amazones (v. 23231-183). C'est d'Orient que sont sortis Memnou et sa sœur, si merveilleusement disparue. Les constructions , les meubles , les vêtements portent la marque de l'Orient et de l'Orient musulman ; le poète nous parle de lits à f entaillie (ciselure ou gravure en creux) sarrazine. > Le lit d'Achille est un lit < turkeis. • Les animaux de l'Orient paraissent aussi dans le livre ; le char d'un des rois alliés de Priam est traîné par « deux dromadaires rapides et courants. » On peut, du reste, à propos de ce dernier détail , noter que Benoit songeant que 'l'action de son poème se passe en Orient , le pays des merveilles , a essayé de mettre de l'originalité dans ses peintures, d'y faire entrer le nouveau, l'étrange. On reconnaît chçz lui ce même soin, quand il nous décrit Tarmement des troupes de Péonie, les Perses et leurs cuivres ( carquois ) qui résonnent tout pleins de flèches sur leurs épaules. Cela rappelle Paris dans V Iliade ; mais c'est aussi vraiment un écho de l'Orient, probablement un souvenir des Croisades. Marco Polo nous apprend que , de son temps , la Perse et Itis pays voisins étaient le siège d'une industrie très-riche en armes de tojutes sortes, et surtout en carquois et en flèches (1).
C'est pour répondre au même ordre d'idées que le poète s'est arrêté si complaisamment à décrire le Sagittaire , invention bizarre , naïvement efl*rayante , mélange du centaure de la poésie classique et des monstres créés par l'art hiératique du moyen-âge (V. Rom. de Troie , v. 12207) , et qui restera jusque dans Shakespeare ; il parlera encore du < terrible Sagittaire » ; dreadfull Sagittary.
Mais Benoit n'avait même pas besoin d'aller chercher si loin. L'Angleterre , à ce moment , plus qu'aucune autre nation , croyait aveuglément aux merveilles des magiciens. Elle y était aidée par la diffusion des
(1) Un critique, M. du Mérii, a dit que les poètes du temps, pour plaire à leur auditoire, répudiaient
tous les détails de mœurs étrangères. Nous ne croyons pas à cette préoccupation , marque d*un temps
plus critique. C*est dans toute la naïveté de leur ftme que les auteurs commettent des anachronismes.
' Nous Toyons, en eflet, les trouvères cédant à une tout autre pensée que celle qu'on leur prête, essayer de
peindre à leur façon la barbarie musulmane, et Benoit obéit évidemment & une intention semblable.
traditions galloises. UeDcbaDtenr Merlin avait fait , quelques années auparavant, son entrée dans la littérature. Mais, déjà, les légendes de ce genre étaient familières aux imaginations populaires. De savants clercs eux-mêmes les recueillaient et les racontaient en latin ; nous en avons la preuve dans les écrits de Gautier Map et dans ceux de Girald le Gallois (1). Les auteurs et les livres qui affichaient les prétentions les plus sérieuses nous attestent Timmense importance accordée alors aux sorciers. Jean de Salisbury leur a consacré toute une partie du premier livre de son Polycraticus ; il y revient dans le second (2). Il a des chapitres intitulés De Prœstigiatoribus (3) , De Prœstigio (1) , qui sint Magi (5), De Speciebus magicœ , qui sint Incantatores , Arioli s Arusvices, Physici, Yultivoli, Imaginarii, Conjectures, Chiromanci, Specularii, Mathematici, Salissatores, Sortilegi, Augures {6)^ De variis ominibus (7).  cette riche énumération, on reconnaît quMl y a là une institution qui joue. un grand rôle dans les mœurs du temps.
Et mieux encore , il trouvait dans un historien anglais ( notons bien \ ce point) le germe et quelques-unes mêmes de ses plus frappantes inventions. Quelques-unes des merveilles les plus fantastiques de VEneas et du Roman de Troie se trouvent textuellement dans Guillaume de Malmesbury^ et il nous avertit que ce sont là des histoires qui courent: • litterîs mandamus quae per omnium ora volitant. • C'est chez lui qu'on trouve, pour la première fois, cette légende de la découverte faite par Gerbert (8) d'un immense trésor, mystérieusement gardé. Ou y voit cet entassequent de richesses qui rappelle les Mille et une Nuits, et qui se retrouve dans toutes les descriptions de Benoit, cet éblouissement de For : f un palais immense, des murailles d'or, des plafonds d'or, tout éclairé
{ (i) Galt. Map., De Nugis Curialiunu — Girdldus Cambrensis, De$cripu Walliœ» — Hibemia» (S) V. JoaoDÎs Saresberiensis, Op» omnia, Oxon. Parker, 18^8, L III, Polycraticus. (8) Jbid. , p. àà.
\ (h) Jbid., p. A5.
(5) Jbid., p. àd. «
(6) Jbid., p. M.
(7) Ibid., p. 50.
(8) On sait que rhisloire de Gerbert est toute légendaire. Sa tombe même avait une légende. On disait qu'elle se couvrait parfois de sueur, annonçant ainsi la mort du pape. V. Olleris, Vie de Gerbert, «xczvi et sqq.
d'or , des chevaliers d'or jouant avec des dés d'or , un roi d'or assis à table avec une reine d'or , etc. Dans un angle de la salle , une escarboucle admirable sous un petit volume dissipait , par son éclat , les ténèbres de la nuit (1). Dans l'angle opposé se tenait un enfant debout armé d'un arc, le nerf tendu, la flèche prête à partir, si quelque téméraire osait porter la main sur ces trésors. Le serviteur ne peut résister au désir de prendre sur la table un petit couteau d'un travail merveilleux. La flèche part, va frapper l'escarboucle et tout retombe dans les ténèbres. » Gela rappelle tout-à-fait les merveilles de la sépulture de Camille, dont nous parlerons dans notre prochain chapitre (2).
Guillaume , un peu plus loin , raconte une autre histoire toute pleine des mêmes splendeurs. Un moine , dans un voyage en Italie , pénétrant dans une grotte ouverte au flanc d'une montagne a pu entrevoir les trésors d'Octavien auxquels Benoît Tait allusion (v. I68k et 2859/i) , des chevaux d*or avec des cavaliers d'or , etc.
G'est dans Guillaume aussi que Benoît a pris ces lampes qui brûlent sans s'éteindre jamais (v. 16751-758); qu'il avait déjà, pour rj^n^^^, trouvé la lampe du tombeau de Pallas , et l'épitaphe même du jeune guerrier. G'est là aussi que se lisent des détails sur sa taille , sur la découverte de sa sépulture et l'indiscrétion d'un visiteur qui détruit l'enchantement et éteint la lampe , détails que des poètes et des chroniqueurs allemands , jaloux d'être plus complets que l'auteur de VEneas, reprendront pour les ajouter à son récit (3) .
(1) Les pierres jetant une clarté qai remplace la lumière du jour suot un des lienx oommans de la poésie du moyen-ftge.
(S) V. Rgrum AngL Ser. 1601. Wilhelm Mon. Malm., p. 65, 60, 67. V^ aussi le livre Hirabilia Bomœ, On connaît riiistoire des statues des dieux des nations yaincues par Rome, qui, placées as Capitole, avertissaient les Romains des soulèvements. Ce conte se retrouve encore dans Lydgate, Fait of princes.
(3) Henri de Veldeke, en effet, ajoute au texte de VEnéas que le tombeau de PalIas fut retrouvé deux mille ans après sa mort, lors de l'expédition de l'empereur Frédéric Barberousse en Italie, et que le vent qui pénétra alors dans le caveau éteignit la lampe ( V. Pey , Henri de Veldeke). On voit que le dernier trait est contraire au texte même de Guillaume , et le patriotisme de Fauteur allemand a gratuitement introduit ici le nom de Frédéric Barberousse. La tradition se répète dans les vieux chroniqueurs allemands. Au XV* siècle, le dominicain Félix Faber (Eoagatorium in terrœ tancta peregrin,^ III. 5à) la reproduit ; mais il rapporte l'aventure au temps de Henri II , et il copie exactement les paroles de Guillaume de Malmesbury, qu'il ne connaît pas toutefois; son autorité est la Chronique de Martin, probable-
2â2 BËISOIT DE SAINTE-MORE
Nous voyous donc où est la source des merveilles de Benoît. VEneas copie Guillaume de Malmesbury ; le Roman de Troie imagine des prodiges analogues. Cependant, en dépit de ces imaginations, on peut dire que le poème de Benoît reste tout-à-fait humain. Le poète a fait dans son œuvre une large place à la peinture des mœurs ; et bien qu'il n'eût pas sous les yeux Homère lui-même, et qu'il suive seulement le triste résumé que nous savons, où il n'y a pas trace de la couleur homérique, comme ce n'est que dans une époque très-sérieusement érudite et formée par une forte éducation critique que, par un puissant effort de volonté et d'intelligence, le poète peut s'arracher à son temps et faire revivre ses héros de la vie du passé, comme Benoit, au contraire, appartient à un temps de naïveté où l'écrivain ne reproduit que ce qu'il voit à côté de lui , il a pu se rapprocher d'Homère sans y songer; et les mœurs de son poème, par cela même qu'elles sont une copie du moyen-âge , auraient pu rappeler exactement celles de V Iliade» Un savant et ingénieux critique de ce temps-ci a montré avec beaucoup de bonheur que rien ne ressemblait plus aux mœurs décrites par Homère que les mœurs de toute une partie de la poésie au moyen-&ge : c L*béroisme chevaleresque , semblable par tant « de traits à celui des héros d'Homère , s'était fait alors une langue à € son image... On le voit bien aujourd'hui par ces nombreuses chansons « de geste qui sortent de la poussière de nos bibliothèques : c'est le même « ton de narration sincère , la même foi dans un merveilleux qui n'a
menl Martin Polonais, de qui la Bibliothèque impériale, ms. n* iUilty possède c Les Croniques des Apostoles de Romme, •
Comme on n*a pas songé à ces rapprochements ayec Guillaume de Mslmesbury, nous doimons id tout le passage (V. Will. Malnu, p. 8Â-87) :
e Tune (sous Grégor. VI) corpus Patlantis filli Evandri de quo Virgilius narrât Ronue repertum est illibatum, ingenti stupore omnium, quod tôt secula incomiptione sui superavit....iliatn8 vuloeris quod in medio pectore Tumus fecerat quatuor pedibus et semis mensuratum esL Epitaphium hujns modi repertum est :
Filiuf Evandri PaUai, quem lancea Turni Militis occidit , more luo jacet hic.
c Quod non tune crediderim factum, liceC dicatur Carmeotis mater Evandri latinas litteras invenisse, sed ab Ennio vel aliquo antiquo compositum ; ardcns lucema ad caput inventa arte Mechanica ut noUins flatus violentia, nullius liquoris aspergine valeret extingui. Quod cum multi mirarentur, unus, ut semper aliqui solertius ingenium in malo habent , stylo subtus flammam foramen fecit ; ita introdacto aère ignis evanuit. Corpus rouro applicilum vasiitate sui menium altitudinem vicit »
ff rien d'artificiel, ia même curiosité de détail pittoresque. Des aventures «c étranges, de grands Taits d'armes longuement racontés, peu ou point « de tactique sérieuse, mais une grande puissance de courage personnel ; « une sorte d'affection fraternelle pour le cheval, compagnon du guer- « rier ; le goût des belles armures , la passion des conquêtes , la passion « moins noble du butin et du pillage, l'exercice généreux de l'hospitalité, « le respect pour la femme tempérant la rudesse de ces mœurs barbares : « telles sont les mœurs vraiment épiques auxquelles n'a manqué que le t pinceau d'un Homère (1). »
Notons toutefois que, par une rencontre qui semble au premier abord singulière , ce poème homérique entre tous par le sujet n'est pas celui qui reproduit le mieux les mœurs homériques. Cela, du reste, s'explique aisément. Ces tableaux que rappelait M. Egger nous sont offerts par la rude Cliamon dé Geste , expression naïve des premiers temps du moyen-âge ; Benoît appartient à une période déjà plus civilisée.
On retrouve cependant chez lui des traces nombreuses de l'antiquité. De temps en temps ici, comme dans V Iliade, les héros échangent des défis et des menaces (2). Nous retrouvons le respect pour les liens de l'hospitalité. C'est encore un trait tout homérique que cette ardeur qu'a Hector de posséder les armes de Patrocle , ^i naïvement exprimée et que Guido traduira exactement» Il y pense le jour , il y pense la nuit ; c'est une passion véritable. Le poète nous le dit expressément : < il Tes a aimées par amour; et c'est raison: car, sous le ciel, il n'en est de meilleures. •
Ici les deux civilisations se ressemblent , les rapports se présentent d'eux-mêmes et s'imposent à l'écrivain (3J. Ilest d'autres usages dont il a trouvé la trace dans ses auteurs et qui ne sont pour lui que de l'his-
(i) M. Egger, Mémoires de Littérature ancienne, p. 168, Dei Traductions d'Homère, déjà reproduit par M. Littré, Histoire de ta Langue française^ t 1, p. 812-313.
(1) V. Ramtm de Troie (y. 635A, etc.) raventure deTéléAis, sa réponse à Acliillcv.
(S) Les messagers ne répètent pas conoie dans, Hemère les discour? q«'on leur a tenus ; ils se ctuâtmf teot de les résamer, en y joignant ni&me pour plus d*éner^ie quelques images de leur façon. Anténor racontant à Mam la réception qu'il a troatée près de Pollnx, lui dit :
Ne; fertit pof timv ca dût riea, Ne quel fereil por un Tieil chien.
toire. Ainsi il parle de jeux fuDèbres , mais il ne les décrit pas ; il se contente de les signaler :
Plosors geus firent à la bière , De maint endreit, de maint semblant; Car a cel tens , ço trais lisant, Ce feseit len as plus vaillanz Morz de cest siècle trespassanz.
Quant i aveit mort • I • baron , Granz cbanz, granz geus i feseit Ion y Tex con a morz aparteneient , Solonc Tusage qu'il teneient
Ailleurs il note ces usages , mais pour s'en étonner, comme lorsqu'il raconte que les Grecs coupèrent leurs cheveux sur la tombe d*Ajax. « Ils firent ce que gens ne firent jamais, etc. (v. 27168) , ce leur advint de moult grand deuil (1). »
Mais ce quMl nous faut surtout chercher ici et ce que nous trouvons fidèlement peint, ce sont les mœurs et les habitudes du XIP siècle. L'auteur, sans souci des scandales chronologiques qu'il peut donner, a francisé toute cette histoire. Il donne à l'antiquité les allures et l'esprit de son temps , ou plutôt on ne peut pas même dire qu'il les donne , il la voit naturellement ainsi, il ne saurait se la représenter autrement. Pas plus que les naïfs miniaturistes qui ont décoré plus tard ses manuscrits, Benoît n'a songé à aller chercher ailleurs qu'à ses côtés les motifs de ses peintures. Son livre est un musée complet du XII* siècle et de ses arts.
Nous retrouvons là tout d'abord son architecture civile et religieuse, ses palais et ses églises , avec leurs hardiesses de construction , leurs c arceaux > , leurs sculptures , leurs grandes peintures (16602) , les richesses qiii les remplissent. J^ sépulture d'Hector est surtout intéres-
(i) U est étonoant que Benoit n'ait pas profité de Toecasion pour décrire on tournoi. On ayait , sans doute en souTenJr des Jeiiv xroytn^ que dirige Âscagne dans Virgile et dont la tradition s*étalt conserfée à Rome ( V. Suétone, îiero^ % 6 ; C/oiufiiti, % Si ; Caligula, $ 18} , rattaclié aux Troyens l'inventioo de de ces fêtes militaires. On lit dans le Dictionnarium de Jean de Garland (ms. du XIV* siècle) : c Cum prosiliant ad Troiampium yel ad Trojanum agmen yel ad toknamentum » ; et la glose , qui est du même temps, 8\joute : • Troiampium, gallice tournoiement^ a Troja, quia ibi inyentum erat. • — Cité par E. du Méril.
santé à étudier à ce point de vue (v. 16591-805) ; le splendide tabernacle» le riche ciboire, décrits en leurs moindres détails, (ont tout-à-fait penser aux plus belles œuvres du XIP et dû XIIP siècles en ce genre , par exemple au tabernacle de la Ste-Ghapelle , tel que le décrit YioUet-le- Duc (1), et nous sommes heureux de constater en passant quel enthousiasme inspirent à Benoît les merveilles de Tart de son temps. • Trop ont grand sens, nous dit-il, ceux qui font ces choses (v. 16670) ! •
A la même date appartient Tarchitecture de ses palais. Il s'est donné libre carrière dans la description de la ville de Troie rebâtie par Priam (v. 2965-31 72). C'est tout-à-fait une ville forte du moyen-âge, avec son pittoresque et ses richesses , mais encore embellie par la poésie. « Priam la fait clore de bons murs de marbre, forts, épais et durs ; les terrassenients en étaient très-hauts, de plus d'un trait d'arc. Tout autour, il y a des tours faites à chaux et à sable. De marbre fin (2) et de liais , jaune , indigo , vert et bleu, étaient tous les carreaux , bien entaillés au ciseau. En plusieurs lieux on bâtit des forteresses avec bons échaffauds et bretesches, sur grandes mottes en haut levées , environnées de grands fossés. On y comptait trois .mille maisons et plus, de rois , de comtes et de ducs ; la moins forte n'aurait pas redouté tout l'empire de France (nous voyons, en effet, plus loin, qu'Anténor et Énée ont des maisons fortifiées : Énée a une vieille tour oii il tient caché Polyxène). Toutes les nations des environs étaient venues peupler la ville , si bien que l'assise y durait trois jours et plus. On y voyait de belles rues, avec de bonnes maisons et de beaux palais si riches qu'on n'en saurait voir de pareils. Il n'était si pauvre maison où il n'y eût pierre ou carreau, sinon de marbre entaillé. Et nul n'eût pu y souiller son pied , car les rues étaient voûtées , se joignant l'une à l'autre ; le sol était pavimeuté, la voûte était bien ouvrée à or (3). x ' Mais toutes les ressources de l'architecture ont été réservées pour Ilion, le niaitre donjon de Troie : • Il s'élevait au plus haut de la ville sur une roche tout en-
Ci) V. l^ollet-le-Duc fDietionnaire tParchitectureJ aux moto civoire et tab&maele, (S) V. Raoul Tortaire et la description qtt*U donne du chAteau de Caen et de son revêtement de marbre. (S) Comme nous publions le texte du Roman de TroU dans son entier, pour ne pas ftire double emploi et rendre le poème plus accessible à tous, nous avons cru devoir traduire les passages que nous dtoo^ en nous tenant le plus près possible du texte et y renvoyant fidèlement le lecteur.
sae
« tière taillée en cercle au compas, et dont le sommet De mesurait pas c moins decinq cents toises. C'est là qu'ils ont assis Ilion, d'où Ton peut « surveiller tout le pays. Il était si haut que celui qui le regardait « croyait qu'il allait se perdre dans la nue. Tous les carreaux de la mu- • raille étaient blancs, bleus, safranés, jaunes, vermeils, verts et pourprins, c dont les couleurs s'entremêlaient. Les œuvres Turept par devise, à « fleurs, à bétes, en telle Taçon qu'il n'y avait azur, ni teint, ni vermillon, « sinon de marbre. Les Tetoêtres sont travaillées en or et en cristal ; il « n'y avait chapiteau , ni pilier qu'on n'eût fait précieusement orner t d'ceuvres singulières bien fouillées et bien entaillées au ciseau; riches « sont les pavements , assez y eut or et argent. On y comptait dix « étages larges et amples, tous beaux, bien Taits, bien travaillés; les c batailles (meurtrières) et les créneaux étaient tous travaillés au ciseau; € on avait placé par les murailles des images tout entières de fin or; t et quand Ilion Tut terminé il était de riche façon. Bien il est en or- « gueilleuse place. Il n'est rien qu'il ne semble menacer ; menacer peut « qui rien ne craint que ce qui lui peut venir par le ciel I »
Benoit n'est pas encore au bout de ses descriptions. Il faut qu'il nous montre encore « la grande salle qu'a Tait faire Priam , large , immense , * de marbre fin et d'ébène , richement sculptée , plus richement coua verte ; les pierres précieuses tapissent les murailles. Le pavé est d'une « richesse incomparable , tout orné d'teuvres levées ; l'imagination « s'étonne de tant d'inventions. A l'une des extrémités est le dais où << mange le roi, à l'autre un autel d'une magnificence incroyable sur n lequel s'élève une statue, toute* en or, de Jupiter. Joignez à cela les « chambres voûtées, les chapelles, les verrières, les cloîtres, les oratoires, « les fontaines , les puits. » Benoît essaie-t-il ici de peindre quelque palais de Henri II, ou toutes ces magnificences sont-elles des souvenirs
de l'extrême Orient apportées en Europe par les Croisades ? Si Marco -Polo n'avait pas vécu cent ans après l'auteur, on croirait qu'il copie une page du hardi voyageur (1).
(4) En effet, la desciiptioD du palais de Priam rappelle tout-à-fait celle que Marco Polo (1280) tut
fûn palais du grand Khan, c Ce palais immense n*avait pas moins d*un mille sur chaque face de soo
« carré. Les murs étaient fort épais, crénelés et en pierre blanche (sans doute de marbre). » Dans Tin-
tière précieuse, nous apprend Tauteur, transparente pour ceux qui sont au dedans , et qui les défend des regards indiscrets ; c où Tor d*Ârabie « reflamboie et les douze pierres (1) jumelles (ailleurs pierres princ cipales], que Dieu choisit comme les plus belles quand il nomma c ]e3 pierres précieuses. Elles sont prodiguées tout autour de la chambre» « en long, en large ; il n'y faut autre clarté. Le plus beau jour d'été « est moins brillant qu'elles ne faisaient la nuit obscure ; elles garnissent < les linteaux, mêlées à l'or le plus pur. i La chambre est , en outre , toute pleine de sculptures , de figures , de formes , de peintures , de mille inventions magiques (2).
Il est dans ces diverses descriptions un détail qui me frappe et qui me semble mériter qu'on le note, c'est la place faite par le poète aux œuvres de la statuaire. Ici , ces figures de jeunes filles et de jeunes hommes ; ailleurs, ces murailles d'Ilion toutes couvertes d'images ; ailleurs encore, sur le tombeau d'Achille, une statue de Polyxène toute vivante ; et cela est d'autant plus frappant que le poète ne fait que constater un fait de l'histoire des arts au moyen-âge. A ce moment-là, ce même mouvement s'opérait dans la réalité , et la statuaire prenait dans l'architecture une importance de plus en plus grande.
Et ces splendides demeures sont aussi richement garnies. Les curieux
de mobilier trouveront ici toute satisfaction. C'est le lit d'Hector, un
lit de cyprès à ciselure sarrazine , fait d'or et de pierre tout à l'entour,
couvert d'un c feltre » cher et fjrais, d'un drap plus blanc que fleur ni
neige, étoile d'or « menuement » ; c'est le lit d'Achille, un lit turc fait
tout de pierre et d'or massif. Ce sont des tapis larges et grands, et par
dessus € un faltre de cher ciclaton ouvré par deux esclavons b ou « le
faltre sarragossais plus blanc que neige , tout ouvré d'or et de soie » ,
sur lequel s'assied Priam. Mais le plus magnifique de tous ces menbles,
c'est le lit de Médée, ^ un cher lit d'or et d'argent, les quatre faces bien
travaillées et ornées également d'éofiail, d'émeraudes verdoyantes, de rubis
clairs, etc., etc. (v. 1537-1554). »
(4) V. les Notes au yerelilSSS.
(5) V. Rom., ▼. 1A53S, etc. — V. encore la sépulture d*Heclor (v. 13598-761) et le tombeau d*Achille (t. S23Â3-Â09).
On peut citer encore parmi ces descriptions celle que le poète nous donne (v. 7857--88&) du char du c roi Fion, le fils de Doglas, celui qui conquit maint riche royaume, mais qui mourut empoisonné par sa femme. » Ce char est le seul qui reste de tous ceux qui figuraient dans V Iliade. L'auteur a déployé dans cette peinture tous les trésors de son imagination. < Il était d'étrange richesse ; en bataille, il y montait tout armé. Il « y avait sept cents marcs d*or et plus. Les roues étaient d'ébène, barrées t d'or fin par dessus ; les essieux et les rayons travaillés si finement et si « subtilement ouvragés , trop riche en était la ciselure (entaille) , jamais « tel ne fut mené en bataille. L'extérieur Tut de cuir bouilli et dMvoire « tout peint à vernis. Il y avait tant d'or et de bonnes pierres, si précieuses « et si chères que tous ceux qui le voient s'émerveillent du travail et de « la façon. Dieu ne fit homme qui le perçât ni arme qui pût le fausser. » On y trouve tout un arsenal d'arcs garnis de leurs flèches, de haches danoises et d'épées (1).
Le costume des héros est aussi celui du XIP siècle ; le poète se platt à en étaler toutes les magnificences. Nous avons dit tout à l'heure que la richesse des descriptions était un des éléments caractéristiques de son poème, une des additions essentielles qu'il faisait au récit de Darès, une des ressources par lesquelles il suppléait au merveilleux absent. Il aime à remuer les pierres précieuses ; elles sont moins abondantes dans un conte des Mille et une Nuits , dans ces merveilleuses vallées de Cachemire, toutes pavées de diamants, et que visite seul le Roc fabuleux ; il en fait des énumérations sans fin, brasme, saphir, topaze, sardoine , ofiiace, chrysolithe, béricle, émeraudes, améthystes, jaspes, rubis , escarboucles, chalcédoines. Quelques-unes de ces pierres, comme c l'offlace » , ont des propriétés merveilleuses ; elle vaut une fontaine de Jouvence. Quiconque la voit , t souvent en rafraîchit et renouvelle, sou teint en est plus beau. » Elle a des avantages plus grands encore ; elle a puissance ^ur le moral : qui la regarde une fois , ce jour-là échappe à la colère. On reconnaît ici un souvenir de ces Lapidaires du moyen-âge, qui , comme ses Bestiaires
(i) Ces riches descriptions ne doivent pas nous étonner. On sait quel développement les arts de luxe avaient atteint au temps de Henri II. Nous voyons qu*à Rome même on admirait et on recherchait les produits de son orfèvrerie* V. Thistorien anglais Uenrj et Walpo^, Aneedoteê de la peinture.
et ses Volucraires , appartiennent à une histoire natarelle légefidaire. Il sème les pierres précieuses à pleines mains , non- seulement sur les fibbits et sur les armes de ses héros « et sur les connoissanc^ (les caparaçons) de leurs coursiers, mais sur leurs meubles, sur les murs mêmes de leurs palais. Uarmure de Pentbésilée est magnifique. Le cercle et le nasal de son casc(ue sont t ornés de pierres principales plus 4 resplendissantes que nul rayon ; elle porte ub bouclier blanc avec une « bossette d'or, dont le bord est ourlé de rubis et d'émeraudes (1). > Le casque d'Achille est à or vergé. Ceux d'Agressé ont des écns d'or fin , de vert , d'azur. Remus a un t bouclier d'or bruni , recouvert « de pourpre tailladée, la pourpre est noire et l'or nouveau , l'écu en « était plus beau. » On reconnaît à ces détails le règne de Henri IL Pierre de Blois nous dit dans des lettres que les barons et les chevaliers de son temps ont des boucliers si richement dorés qu'ils présentent une perspective de butin plutôt.que de danger à l'ennemi ; il prétend même que le soin de conserver ces splendides armures nuit souvent à leurs exploits. Il nous apprend aussi qu'ils faisaient peindre des combats sur leurs selles et sur leurs boucliers. Les historiens anglais nous ont conservé le souvenir de la perfection à laquelle était arrivé, en Angleterre, l'art de travailler les métaux et de faire de riches armures composées déjà de pièces délicatement agencées , bien polies , bien trempées et superbement dorées.
Les chevaux ne sont pas moins magnifiquement parés que leurs maîtres ; car les héros de Benoit ne sont plus, comme dans Homère, montés sur des chars , mais sur de grands coursiers de guerre. Celui de Pentbésilée est a couvert d'un drap de soie blanc avec cent petites eschelettes (cloc chettes) d'or, clair sonnant, qui y sont attachées i; les autres chevaux portent des parures analogues. Le poète nous les montre tout couverts de drap de soie et de cendal.
Il n'a pas oublié de donner à ses personnages des armoiries. Achille c porte un lion d*or en vermeil, Hector un écu d'or à deux lions (2) ,
(i) V. Pétri me$enm, epbU 94, p. ih%, ibl.
(S) Il est à remarquer que ces armoiries changent quelquefois ; le poète donne ailleurs à Hector d^autret armes (v. 80S9) : • 11 n*eut qu*un lion en son écu , mais il fut vermeil d*or eniriron. • Priam a aicc lui ion dragon auquel on se rallie (▼. 8008).
ET LE ROU\N DE TBOIB. 2/i:l
« Pyrrhus deux lioDoe^ux, Leotètes un léopard, Troïlus deux lionceaux « d*azur en or vermeil » Philitboa» et Fais des armes d'or à lion bis , t Palamèdes des baticjes en reçu d'argent, le gpnfanoii et la connaissance « pareils ; Pitagoras des armes d'argent à une bande de beli, Polydamas '^-^ Ih m ^ai^ d*or esmeréen vert assis. »
Il n'est pas moines exact à nous peindre les princes désarmés, dans touit réolat des magnificences cbevaleresques. C'est ainsi, sous les habits d'im prince du XIP siècle, peut-être de Henri II lui-même, qu'Hector nous* apparaît et qu'il se présente à une entrevue avec Achille , c riche- < ment vêtu d'un drap vermeil deSarragosse ouvré à lionceaux d'orrrais, K fourré en dedans d*hermine« Il eut un manteau de pourpre sanguine dont c la pêne (la fourrure) était de noire sebeline. » Aussi brillants senties barons qui raccompagnent, « tous chevaliers de grand renom ; le plus f pauvre était roi ou duc, le pire valait un roi. Là vous eussiez vu maint t bon cheval, mainte riche parure de drap de soie et de cendal, etc. Tout « le pays en reflamboie, tant il y a de vêtements de soie. Ils ne semblent c.pasgentà pauvre homme (S. Rom., v. 13012 et suiv.). » Ailleurs, il le représente couvert d'un cher manteau d'un drap de soie à or ouvré, n portant sur ses cheveux épais et» luisants un cercle ^'or qui jette moult grande resplendeur. Il en a le visage tout éclahré. > Ce cercle d'or, nous tle retrouvons sur la tête . de Polydamas , de Troïlus et d' Anténor, et d'Énée, quand ils.vont trouver Hélène. C'est l'insigne qu'il donne à tons les princes quand âls sont désarmés. Dans un autre .passage , il mus montre Ulysse et Diomède en tenue de voyage, quand ils vont à Troie en ambassade, richement v^tus de /draps de. soie de couleur, ouvrés à béteset à» fleurs ()1) , retenus par des agrafes où les .pierres s'enehâssent dans; l'or , la tête cou vei*te de, chapeaux de plumes cerdés d'or ; « ils les portent pour la chaleur de Tété (2). »
(i) L'Angleterre semble avoir eu à cette date une réputation pour ce genre de travaux. On a gardé des bulles adressées par un pape à plusieurs abbés d* Angleterre pour les engager à lui procurer des étoffes de soie brodées pour sa parure , des vétemeuts sacerdotaux couverts d'or et de pierres précieuses, d'autres ornés de figures d*hommes,.de bêtes, d*oise&ux, d*arbres et de fleurs.
(2) On pourrait, du reste, refaire avec Benoît une histoire complète du costume au XII* siècle. Toutes les variétés s'en retrouvent ici. Nous voyons Menestheus dans un conseil des Grecs , « portant une cape de drap angraine fécarlate) dont il trait arrière le chaperon pour parler dans rassemblée (v. 18235). » Félis porte aussi un chaperon sur son heaume.
Il n'a garde d'oublier T habillement des femmes, t la robe de pourpre a or gotée » de Médée, son manteau de sebeline, couvert d'un drap d'outremer « qui valait sept fois son poids d'or fin» et ces riches parures que Briséida , au milieu de ses douleurs , fait c enmaller et trousser t avec tant de soin > ; et cette robe merveilleuse, aux couleurs changeantes et aux broderies variées , qui le jour est bien de sept couleurs.
Mais les personnages de Benoit de Sainte-More n*ont pas seulement la livrée du moyen-âge, ils en ont les habitudes, les mœurs , le caractère. Le moyen-âge revit tout entier dans son poème. C'est d'abord toute son existence guerrière. Benoit pourrait aider à compléter les chroniqueurs du XIP siècle. En lisant le récit de ces combats livrés sous les murs de Troie, on croirait lire Yillebardouin. La description des vaisseaux grecs préparés en guerre (V. Roman de Troie ^ v. 7042) ne semble-t-elle pas détachée de sa Chronique (1).
Il est à remarquer en passant que dans ses descriptions de batailles, le poème annonce une tactique déjà plus savante que dans la Chanson de Geste. Ce ne sont plus ces combats élémentaires , tout individuels , les héros piquant leur destrier, et poussant tout droit devant eux tant qu'il peut les porter. Il y a des combinaisons stratégiques , des mouvements d'ensemble. Le récit en est moins homérique ; mais cela marque d'autant mieux la date. Il est de ces détails qui sont parfois curieux. Ici ce sont les sentinelles qui charment leur faction aux sons de la musique , (v. 10975) : c ceux de Troie dorment en paix« Par les portes et sur les c murs sont les gaites (sentinelles) qui chalemelent et qui cornent et qui c freStelent ; à ceux de Tarmée grecque ils disent folie. » Nous assistons au réveil de la ville (v, 10980) , nous voyons les guerriers s'armer (1098&, 13863, 18A60). Le poète, fidèle en cela à respritde son siècle.
Lot chaitiax ont es net dreciet
Garnis de Uncet et d*atpéei.
On rè^le Tordre de la marche :
En front deraot en metent cent Let Teîlet dreciet al vent Fetet de porpre et de cendat Et de pailet enperiax M. enaeifnet i ont
Qoi totet furent detpleiéet Molt par ont bien let bon garnis De dazt, d^etcna, d*e^ies forbii D*achet daneacbet et Bt de gitarmet aeeréek
B'oublie pas de marquer , après les fameux exploits , que , s'ils sont glorieux, ils sont. aussi profitables. Chaque foi$ qu'un guerrier désarçonne son adversaire, il a soin de remettre le cheval à son écuyer. On trouve souvent des mentions comme celle-ci : « ils y ont gagné maint bon cheval qui valait plus de mille bezans ; le roi Priam les doit aimer. » Du reste ici, comme dans la Chanson dAniioche^ la conquête d*un cheval fameux est un de ces grands exploits qui suflBsent à illustrer une vie.
Le poète a peint également avec beaucoup d'exactitude les relations féodales, les rapports des suzerains et des vassaux. En maint endroit de son poème se témoigne le dévouement passionné de ces derniers. A la mort de Sarpedon, de Serses, de Memnon, d'Achille, plusieurs dès leurs, désolés, ne veulent pas leur survivre. Penthésilée excite parmi ses suivantes les mêmes regrets. < Elles se veulent toutes faire « occire, nous dit le poète ; à plusieurs en est le cœur parti. »
Ce qui n'empêche pas qu'on ne retrouve en même temps partout là trace de cette indépendance que la féodalité laissait au vassal , et qui , unie à ce dévouement, relevait singulièrement la soumission. Les opinions s'expriment avec une parfaite liberté, et chacun a toujours soin de réserver le sentiment de son voisin. Que ce soit Nestor ou Priam, Hector ou Achille, qui ait la parole , après avoir afiirmé avec conviction qu'il n'y a qu'un sent parti à prendre , il finit cependant par dire : t que chacun toutefois dise à son plaisir, t Et à la fin d'un discours les assistants se font un devoir de marquer leur assentiment ; le poète note qu'ils répètent tous : t il a molt bien dit. > Priam est le premier à reconnaître le droit de ses sujets à cet égard. Dans une affaire qui l'intéresse personnellement^ puisqu'il s'agit de sa sœur , ravie autrefois par Hercule et Télamon , il mande c un parlement qui fut moult grand » ; il ne veut rien faire sans son avis. Il annonce aux siens que , sur le refus des Grecs de lui donner satisfaction, il a résolu d'envoyer Paris « pour forfaire par vengeance de Toutrage qu'on a fait à son pays. Mais tout d'abord je veux savoir , dit-il , votre pensée et votre vouloir. Car s'il vous plaît il ira , et s'il vous platt il demeurera, et, si à l'un de vous déplaît cette afiaire, qu'il n'ait garde de s'en taire ; mais qd'il dise toute sa pensée. Conseil doit croire celui qui demande conseil i (v« /i05â-60). Nous voyons ailleurs Palamède refuser de reconnaître la suprématie d*Agamemnon ; il n'est pas eogagé envers lui ,
î244 BtlSOlT DE SAINTE-MORE
il n'était pas là quand les Grecs Tont élu pour les commander, il ne lui a pas donné sa voix. Il entend n'être « assujetti à roi, ni à comte, ni à baron, sicen*est par sa volonté. » Et sa prétention n'étonne personne ; t plusieurs, nous dit le poète , s'écrient qu'il a droit. » Agamemnon lui-même n'hésite pas à proclamer que son pouvoir a des limites, et qu'il ne l'a c ni en fief, ni en héritage. »
Les princes ne font rien sans consulter leurs hommes. Il est sans cesse question a de conseils et de parlements, où viennent tous ceux de l'honneur (du fier), et les plus riches et les meilleurs. » On nous dit que les rois, les princes et les barons ont été tous mandés par leur nom. Le butin se partage en commun (p. &18), et chacun « en a sa clroite part, o
Ici, comme dans la réalité, les bourgeois ont un certain rôle dans la vie féodale : nous les voyons consultés ; comme lorsque les habitants d'Argos , sujets de Diomède , excités par sa femme, refusent de le recevoir.
Nous retrouvons daqs le Roman de Troie la justice féodale. Quelquesuns des chefs grecs veulent faire expier à Hélène tous les désastres qu'elle a causés. Us demandent qu'elle meure « à déshonneur sans avoir pardon. » Ulysse la sauve par son éloquence et la rend à son mari après trois jours de vifs débats; « il l'en fit saisir par justice (v. 261 9àJ », nous dit l'auteur.
Deux fois dans le poème nous rencontrons le duel judiciaire. C'est le recours de Palamède menacé de jugement (1) , c'est aussi celui d'Oreste (2). La pensée du droit revient sans cesse, t Les Grecs ont tort et nous avons droit > , dit en manière de conclusion Priam , comme disait Roland. Je me suis bien à mon droit mis, dit-il encore ailleurs (v. 6â3&), c'est-à-dire j'ai mis le droit de mon côté.
Nous retrouvons enfin ici la famille féodale, les parentés des grands vassaux , Enée et Anténor traînant après eux tonte une clientèle , tout un clan qui embrasse aveuglément toutes leurs querelles. Nous y retrouvons les haines de famille, les captations, les formes de l'héritage féodal. Diomède est accusé d'avoir fait tuer son beau-frère Assandrus, parce qu'il était, avec la femme de Diomède, « parçonier del règne. •
(4) V. Roman de Troie, v. 27665.
On recoDoait partout les mœurs de la féodalité. Quand Ajax et les Atrides se seront querellés, aussitôt on se dit des deux parts « gardezvous » (i), comme des Corses qui se sont déclaré la vendetta. Anténor et Enée en font autant.
Le trouvère n'a pas oublié de peindre la splendide libéralité du moyenâge , les présents largement offerts et naïvement acceptés. Hélène fait des cadeaux aux princes troyens qui reviennent du combat « eir donne à tous de ses cher"^ avoirs. »
Le soir du premier combat oii a paru Penthésilée, les Troyens la comblent de dons. Les trouvères ne sont pas oubliés dans ces générosités ; Tauteur vante beaucoup Neptolemus « qui jamais n'aurait eu robe si chère que, si un conteur le lui eût demandé, il ne la donnât aussitôt (V. Rom. y 6975). ^»
La courtoisie chevaleresque se retrouve chez Priam. Il va au-devant d'Hélène. « Le roi , dit le poète , fut sage et courtois , il a pris les rênes aux nœuds d'orfréis du palefroi d'Hélène, et tout seul il la conduit et mène (v. 4828). »
Yoici la large hospitalité , les banquets toujours servis. « Le soir de la bataille , mille chevaliers et mille et plus y mangèrent à grand honneur , Teau fut prise au grand palais de Priam : en la salle sont préparés les mets « les mangers > grands et pleiniers. Qui veut manger en a à souhait. Ils furent servis bien et en paix. »
Voici les consuls tenus en plein air, le conseil d'Oëtes sur une place au pied des arceaux (arvob) de la tour, ou près de la salle < en un herbier à l'ombre d'un olivier. »
H n'est pas jusqu'aux habitudes religieuses du XII' siècle , ou du moins aux termes du XIP siècle^ que le poète ne transporte dans son récit ; Cfaalcas dit en un passage : « moi qui suis évéque. > Paris a été enseveli dans le temple de Minerve : Priam « au corps veut que l'on t^hante et serve, oar auprès il y a grand couvent, et moult y a de sainte gent. ■ Le clergé de toute c Tevésquie » vient aux funérailles d'Hector . (v. 16511). Les Troyens jeûnent pour honorer les âmes de leurs amis; ils pleurent ainsi pendant trois jours le roi de Perse. On célèbre un
(1) v. Rom., V. 6975.
246 BE^OIT DE SAï.%TE-MORE
bout de Tan en rbonneiir des héros (v. 47465). Lorsque les Grecs et les Troyens vont couclure la paix, on porte les saintuaires (les reliques, les saints corps) hors des murs entre les deux armées. Pallas enfin est t déesse de chevalerie > (v. 25284). Il est à noter cependant , à Téloge de Benoit, que chez lui les choses ne vont pas aussi loin qu'elles iront chez quelques-uns de ses successeurs. Ses personnages invoquent pour garants de lenrs serments Jupiter, Apollon, le soleil, la lune, la terre, la mer. Il a soin de dire le temple, non Téglise de Minerve. Il applique la langue (1) de son temps aux choses d'une autre, époque , mais il sent évidemment qu'il y a des diflférences , et tout ce côté de son récit est traité avec beaucoup de gravité. Le poète a soin de marquer le respect des héros pour les dieux. Priam, abandonné par eux, n'exercera pas ces vengeances bouiTonnes que la Chanson de Geste eu ses gaités se plait à prêter aux Infidèles, comme Ferabras qui ôte à Tervagant son escarboucle, ou cet autre qui jette Mahom en un fossé « où les chiens et les porcs le mordent et le défoulent » , ou Balan qui, irrité de la prise de Martiple, accable dinjures Bafom son idole.
Un dernier détail et des plus caractéristiques, qu'il ne faudrait pas omettre , c'est la part faite aux femmes dans le poème. Elles sont sans ([[ cesse mêlées à la vie guerrière. On sait comment, dans V Iliade, Priam conduit Hélène au haut d'une des tours de Troie et se fait nommer par elle les chefs des Grecs. On retrouve ici des scènes analogues , mais avec des détails très-particuliers. Les dames et les jeunes filles vont d'ellesmêmes se placer sur les murailles , et de là . elles suivent les incidents dç la bataille et regardent qui mieux s'y comporte. Ainsi faisaient-elles dans la Chanson de Geste ; ainsi , dans Gérard de Viane , Aude et Guibour contemplaient du haut des murs le combat d'Olivier et de Roland ; ainsi, dans le poème des Aliscamps, Guibour pouvait engager avec son mari , fuyant devant les Sarrasins, le dialogue héroïque que Ton sait : c Non , tu n'es pas Guillaume. Si tu étais Guillaume, ils n'emmèneraient pas ces enfants et ces femmes , etc. > La scène ici est des plus vivantes , et grâce à la ressemblance des mœurs , Benoit a retrouvé Homère, c Les
(1) Il marque d'une f9çon assez curieuse la dignité des dieux ; Apollon, rendant des oracles, sjoutCi comme un roi de France : a car tel sont 11 mien plaisir. »
dames sont parmi les estres et les entailles des fenêtres. Dame Hélène y est peureuse et pensive et toute tremblante. Autour d'elle la place s*éclaire ( resclarzist ) de la resplendeur de sa face, ^on frais visage coloré est ce jour par maint vanté ; Tun la montre à Fautre au doigt. Polyxène, la fille du roi y est qui de rien n'est moins belle , et Tune d'elles appelle l'autre ; elles montrent (les guerrieVs) du doigt : voyez là^ Paris , là est Hector , ce me semble , et de ce côté est Polidamas , qui va s'aller jeter dans la mêlée (ferir el tas). Il semble bien bon chevalier; voyez comme lui sied le heaume d'acier. Là est la bataille de Troîlus. Voyez Deyphebus qui* s'élance ; voyez comme ils se serrent de près. Bientôt il y aura de plein élan mille joutes mortelles engagées , pleines de haines. Bien devons être peureuses qui voyons en si cruelle
balance notre vie, potre salut et notre joie Il n'est nulle qui ne
doive trembler, car il n'est aucune qui de ses yeux ne voie sa mort ou sa vie. Chacune devant Dieu s'humilie (priant) , que de toute mésaventure il garde leur gent et la maintienne (1). »
Le soir des batailles, elles demandent le nom « des mieux faisants » (v. 10220), et quel est le plus vaillant après Hector. Leur vue redouble la valeur du héros (v. 14085-14089).
Elles sont les témoins nécessaires de tous les grands exploits. Quand le chef troyen aura succombé, on verra Priam dans son héroïque douleur se mettre lui-même à la tête des siens pour le venger, et se baigner dans le sang des Grecs. Toutes les femmes de la ville du haut des murailles applaudissent au courage du vieux roi. On les retrouve dans les derniers désastres, quand les*Troyens sont rejetés dans la ville pour n'en plus sortir , sur les murs , sur les tours , sur les créneaux poussant des cris et des gémissements ; « jamais ne fut fait tel deuil. »
On voit que nous sommes en pleine chevalerfe. Si Polidamas se couvre 1 i I de gloire; c'est qu'il a un secret amour. Les héros en toute circonstance témoignent de leur culte pour la beauté. Le poète nous montre les princes grecs se pressant à l'envi sur les pas de Briséida la belle, « pour la remirer (v. 13814). » Les Grecs, profitant d'une trêve, iront à l'anniversaire d'Hector pour contempler les dames. Bemarquons cependant
(I) B^m, de Troie, v. 10527. On retrouve des scènes analogues aux Ters 80&7 et suiv., 13926 et suiv..
que tout cela n'est quMndiqué , que les femmes n'ont pas ici Tinfluence qu'elles auront dans le Roman de la Table-Ronde ; c'est quelque ct^ose d'intermédiaire entre celui-ci et la Chanson de Geste.
Partout dans le poème, on retrouve la trace de souvenirs contemporains et locaux (1). Ainsi, cette grande forêt de Beletis, si bien gardée, où vont chasser les princes troyens (v. 1Û886), ne rappelle-t-elle pas la grande forêt faite par Guillaume le Conquérant aux dépens de tant de villages, et qui devait être si fatale à ses descendants ?
Ailleurs , la peinture des inquiétudes des Grecs , de leur désir de quitter l'expédition et de revoir leur pays, semble inspirée par un souvenir de la Croisade ; la rivalité d'Agamemnon et de Palamède fait songer à Godefroy et à Bohémond.
Une remarque qu'il convient de faire avant d'en finir avec ce qui touche aux mœurs, c'est que, s'il est facile d'y reconnaître bien des traits de la Chanson de Geste , sur certains points , on peut signaler un sentiment moral plus développé et plus délicat. L'éducation de l'&me humaine est en progrès ; elle se sent elle-même ; elle s'analyse et comprend mieux ses devoirs. Cela explique le succès qu'ont tout de suite obtenu les preux antiques ; le moyen-âge ne se demandait pas Bi J'image' était exacte ; il trouvait là des personnages plus polis que ceux de la Geste ; il admirait sur la foi de l'auteur.
(i) Benoît a inventé les passe-ports. Télégonus porte sur lui un signe (v. 29819) pour montrer à tous d*où il est né, de quelle contrée. Benoit assun* que c'était alors un usage général :
Par tôt le mont l^aisoit Ion,
J« hueos n'ouUt de son pais
Qui ue fust mon deiTes ou prU|
Se desus lui ne fust troves
Li signes dont il estoit œx. (Aowt., j. 29828, nu. 1610.)
Nous devons, à propos de ce signe, remarquer un nouveau contre-sens de Benoit. Dictys disait (ch. xv, lÎT. VI) : « Gerens hastile cui summitas mdrinae turturis owe armabatur, scilicet in signum insula; ipâos qua genitus erat. » Sa lance était armée d'un os de tourterelle marine en souvenir de Tile où il était né. Benoit traduit :
On signe de poisson de mer
En sembUnce de tor ovréc
Portoît en une lance en son.
A propos de la turtur marina, ou pliitOt turtur marinuSf et de ses propriétés vénéneuses, voir Vossii Ger. Joan., De Idolis^ lib. IV, p, 5&0, d'après Oppien, Eustathe et saint Ambroise.
qu'en effet, cette lutte entre le perfectionnement moral par Tidéal chrétien entrevu et la rudesse et la barbarie natives est le caractère même du XII* siècle ; nous en avons donné la preuve en peignant les mœurs de la cour de Henri II , et comme la poésie alors n'idéalise pas, on en .trouve ici Texpression naïve.
On voit tout d'abord que nous sommes en un temps de violence. Benoît loue Hector de ce qu*il ne disait parole vilaine à personne , et une des incomparables vertus de la pierre appelée oflBace, c*est que celui qui la portait « n'avait pas grande colère ce jour-là. » Priam, mécontent des résistances qu'il trouve chez Anténor et chez Énée , vent les faire tuer sans autre forme de procès et sans nul scrupule ; ainsi fera, encore un siècle et demi plus tard, le roi Jean le Bon. Et comme les chefs troyens se gardent et déjouent les projets du roi, celui-ci a, non des remords, mais seulement des regrets de n'avoir pas réussi.
On retrouve dans le poème la croyance barbare que les enfants doivent payer pour leui*s parents. Galchas, traître à son pays, a laissé sa fille à Troie. « Si ce n'est , dit l'auteur , que la jeune fille est sage et preuse , courtoise et belle , pour son père elle serait brûlée et démembrée. »
Et cependant , le poète signale chez quelques-uns de ses héros des goûts délicats et relevés. Quelques-uns chantent des lais bretons. Ajax, Anténor, Neptolémus sont passionnés pour la musique ; on voit que le poète s'adresse à un auditoire déjà cultivé.
Mais c'est surtout à propos des femmes que se montre la rudesse originelle. Il est des violences , il est vrai , contre lesquelles le poète semble se révolter. Il ne peut se résoudre à voir des princesses et des c gentiles femmes • réduites en esclavage ; et sur ce point, donnant un violent démenti à l'histoire, il change bravement la fin du récit , c laissant à leur vouloir de l'aller ou du demeurer , par la commune décision de toute l'armée grecque. » Déjà , lors du retour de Paris , non-seulement on rendait aux femmes qui avaient suivi Hélène leur liberté ; mais on raccordait même à leurs maris pour l'amour d*elles. Mais, à côté de cette
dans Audigier, celte irisle et immonde parodie de la chevalerie, Grdimberge YÎctorietue dit : • On ne doit pas toer son prisonnier. »
courtoisie , quelle brutalité dans les mœurs , par exemple dans la peinture des amours de Médée et de Jason (1). Comme leur âpreté se montre mieux encore dans une dernière scène entre Hector et Andromaque I On y peut voir aussi comme chez les hommes de ce temps Théroîsme même tourne aisément à la Térocité. Je m'arrêterai d'autant plus volontiers à ce récit que c'est un des rares passages où une comparaison directe avec Homère est possible. Nous ne ressaierons pas, bien entendu^ au point de vue littéraire , mais seulement sous le rapport des mœurs. Tout le monde connaît Tadmirable scène des Adieux dans le YP livre de V Iliade . et les inutiles efforts de Priam et d'Hécube au livre XXII pour retenir leur fils ; ce sont ces deux passages que le faux Darès a combinés et que Benoît va traduire à la façon du moyen-âge. Il nous montrera Andromaque qui , épouvantée par un songe, supplie son mari de ne pas aller au combat ce jour-là, et qui, repoussée par lui, va se jeter aux pieds de Priam, qui défend à son fils de sortir de la ville. Mais que nous sommes tout de suite transportés loin du poème antique, qu*il nous sera difficile de reconnaître là les deux personnages ! La scène héroïquement attendrissante que nous savons a fait place à un spectacle révoltant. Irrité de Tinsistance de sa femme, c le doux^ le preux » Hector la traite avec la plus atroce brutalité ; il Tinjurie , il semble prêt à la frapper ; on dirait un sauvage en démence. Et la scène, de l'autre côté, n'est pas moins grossière. A la touchante Andromaque de V Iliade a succédé une femme de la dernière classe du peuple , à la douleur violente , effrénée , horrible, toute physique. Elle cache les armes de son mari, et quand on les lui a rendues, elle tombe à plusieurs reprises sur le pavé ; elle supplie, elle crie , elle va chercher main-forte , elle ameute ses belles-sœurs et tontes les femmes de la famille. Et voyez en quelles insultes se traduit la colère d'Hector, c Je vois et sais bien et n'en doute plus ; en vous il n'y a ni sens ni savoir... n'en parlez plus, sachez-le bien« pour vous, je n'en céderais rien... Il en fut si enragé et si hors de lui que peu s'en fallut qu'il n'outrage&t celle qui a fait cela. Elle perd à tout jamais lui et son amour pour avoir dit et découvert cela. Pour sa défense ,
(i) L*auteor , dans la première entrevue des deox personnages , nous donne une singulière preuve da smoir vivre de Jason. V. Rom,» v. i575 : « ne fu mie vilains, etc. »
pour sa menace, il ne sera jour qu'il ne la déteste, ^l peu s'en faut qu'il ne la frappe (1). > Et un peu plus loin , on lit encore : c Tant il est irrité qu'il ne sait que faire ; il hait et menace Andromaque. » Nous voilà loin du poétique mensonge de la galanterie chevaleresque, loin même de ce passage de Benoit , oii il peignait les galants empressements de Diomède auprès de Briséida et où il célébrait la puissance de Tamour. Le contraste a dû se trouver trop souvent dans la réalité, et les brutalités pQur réponse être la contre-partie de Tadoration poétique de la maitresse (2).
Là douleur d'Andropiaque, ses efforts pour retenir son mari, sont peints
avec la même frénésie : c De ses deux poings elle frappe de grands
« coups, démenant deuil étrange et sauvage martyre ; elle s*arrache les
c cheveux ; elle semble bien femme égarée. Tout échevelée et Tesprit
c perdu » , tout en pleurs , elle court prendre son fils Asternantes. Ce
n'est pas, comme dans Homère, une servante qui le porte sur son sein.
« Entre ses bras le charge et prend , dit le poète. > On dirait d'une
lionne emportant aux dents un de ses petits» Et avec lui elle se jette aux
pieds de son mari , le suppliant de prendre pitié de son fils , l'appelant
c cœur cruel, loup enragé, qui n'a pas pitié de son enfant (3) > ; et
elle tombe à terre évanouie. Ses supplications n'ont point touché Hector ;
la pensée de son fils n'a pu l'attendrir , il ne le regarde même pas ; on
lui amène son cheval ; il est prêt à sauter en selle, quand Andromaque ,
revenue à elle-même , s'élance hors du palais gémissante et c poussant
c de si grands cris que bien loin en va le bruits qu'il n*est personne à
c Troie qui ne l'entende et que tout le monde en verse de chaudes
« larmes. » Se tordant les mains, elle vient tout droit au roi Priam ; sa
douleur est telle qu'elle ne peut trouver une parole , et quand enfin elle
peut parler , son début répond à tout le reste : c Diva , fait-elle , es-tu
hors de^sens, « les tu desvez ? »
Les sentiments naturels ont été impuissants ; ils ne peuvent rten sur ces rudes âmes ; c'est le devoir féodal tout seul , c'est l'autorité féodale
(1) V. tout le passage, Roman de Troie, v. 15251-1 5Â58, 15333.
(2) C^est la traduction tristement réaliste que fait par avance le moyen-âge des plaintes de Stratoniee dans Polyeucte : « Mais après Thyménée , ils sont rois à leur tour. »
qui peut eu avoir raison. Ândromaque le sait bien ; c'est à cette autorité qu'elle fait appel. « Va , sire , dit-elle , va tôt et le retiens. Je lui ai « apporté son fils à ses pieds ; de sa mère il a été prié , de Polyxéna et • d'Hélène : c'a été parole vaine , il ne veut nul écouter. Va tôt , sire , u et retiens-le-moi. Il m'a aujourd'hui moult outragée et blâmée. » Elle ne peut en dire plus ; mais une fois encore , devant le roi , elle s'est pâmée sur le pavé. Et notons qu'ici ce n'est pas une vaine redite ; ce n'est pas stérilité d'imagination chez le narrateur. Chez ces personnages, en qui le physique domine , tout se traduit en mouvements physiques. A ces passions excessives la nature ne peut résister ; à chaque instant , elle faiblit, pour se relever bientôt plus violente. La passion se traduit en convulsions et en défaillances. Épuisée par ce dernier effort , Andromaque succombe enfin ; elle reste étendue à terre privée de sentiment , et tout à l'heure, quand Hector s'éloignera, elle ne le saura même pas. Ces sauvages éclats d'une douleur toute physique naturellement se montrent bien plus encore chez les hommes. Hector , la merveille de chevalerie, est hideux à voir dans le récit de Benoit, quand la colère le transporte. Priam, sous le coup des terreurs d'Andromaque, est resté un instant sombre et pensif ; les larmes inondent sou visage ; enfin il est monté à cheval à grand'peine , il s'éloigne dolent et irrité pour rejoindre Hector. Il atteint dans la rue son fils , « qui tout de douleur tressue. Les plaintes des femmes, leurs efforts pour l'empêcher d'aller chercher les Grecs, l'ont rendu furieux. Sous son heaume de Pavie, il a le visage enflammé et rouge, comme s'il avait pleuré. Les yeux lui sont enflés. Je veux vous en dire vérité ; il les a plus vermeils qu'un charbon. Férocité de léopard ou de lion près de la sienne ne monte à rien. Nul ne l'oserait regarder en face, tant son regard est cruel et farouche. » Priam enfin, mêlant les supplications et l'autorité, le force à retourner en arrière , mais sans qu'il veuille se désarmer. Il n'ose désobéir à son père et à son roi, et il ne sait comment demeurer ; il craint d'en être à jamais déshonoré. A chaque fois qu'un des siens rentre blessé, il veut s'élancer ; le roi le retient à grand'peine. Enfin , il voit les Troyens repoussés jusque dans leurs murs, et les Grecs qui les y poursuivent. Il n'y peut plus tenir, c Le sang lui est monté au visage et le cœur lui c gonfle au ventre « et li cueurs au ventre engroissiez. » Ses yeux se
25/1. BENOrt* DE SAINTE-MORE
« troublent ; il est si furieux, si tiors de lui que nul ne l*ose approcher : € il se précipite enfin par les rues de la ville. »
Yoilà la scène dans toute sa crudité. On aurait peine même à en comprendre la conception chez le poète , si Ton ne se rappelait ces incroyables violences que Thistoire nous a racontées de Henri II. Quelle grossière vérité , brutale et matérielle ! Quels effroyables éclats ! Quelle férocité en dépit du christianisme ! Où est Tâme en tout cela ? Il ne reste que la matière humaine qui fermente, que la bête féroce déchaînée^ Gomme à côté de cela éclate plus belle encore la beauté sereine de Fart grec !
Auprès de cette sauvagerie, et comme pour prouver à certains panégyristes du passé que la rudesse de mœurs n'a pas. pour compagne nécessaire la droiture, nous trouvons les traces d'une moralité encore peu éclairée ; nous voyons de ces adresses barbares, cette habileté grossière à mettre de son côté une apparence de bon droit , une sorte d'honnêteté judaïque qui n'est qu'une perfidie de plus, l'honnêteté de Shylock voyant dans une convention la lettre, non Tesprit» parfaitement tranquille quand il a la lettre pour lui. Ainsi faisaient les Romains exécutant un traité avec Garthage, coupant les navires par la moitié « dimidias naves. » On prend ses sûretés avec le texte de la loi. • Je m'en suis bien à mon droit mis • , dit Priam ; et les Grecs en font autant de leur côté. La conscience des gens parait toute rassurée quand ils sont fidèles à la lettre du serment prêté ; mais ils ont soin qu'il ne les engage à rien. C'est ainsi que les Grecs font tomber Priam dans un piège abominable. De même aussi, ils prennent toutes leurs précautions naïvement machiavéliques pour pouvoir faire périr Hélène, sans qu'on puisse les accuser strictement de trahison. Ils décident pour cela qu'ils ne la recevront pas avant la prise de Troie ; € car , s'ils l'avaient reçue, ce serait mal après cela de la livrer à la € mort, et ils veulent qu'elle soit condamnée. »
On semble indulgent pour l'assassinat. Il y en a ici comme une jurisprudence ; on a le droit de frapper son ennemi même par surprise, à condition de poursuivre une juste vengeance et de garder une certaine loyauté. G'est la loi de la vendetta corse ; la guerre est déclarée : gardezvous , je me garde. L'auteur ne blâme pas Pyrrhus quand il assassine ses cousins ; mais il le condamne w péché a fait , je crois » quand il tue
Gyuiras, un de leurs chevaliers, parce quMl Tavait appelé à lui (V. Rom. , V. 29195). La yeugéance semble avoir aux yeux de ces hommes uue légitimité qui prime et étouffe le sentiment cependant si vivace en eux de la loyauté. Hécube veut se venger d'Achille qui , au mépris de sa parole, a repris les armes et tué Troïlus ; elle le fera tuer en trahison ; le mot ne Teffraie pas, et le poète ne cherche pas à le voiler , et il ajoute : c nul homme ne s'en doit émerveiller , ni le tourner à grand mal ni à blâme. • Il est vrai que Paris , à qui elle s'adresse , gémit d'avoir à remplir une pareille mission ; mais il n'ose désobéir à sa mère, et il finit par céder (v. 21895-21910).
Si le christianisme n'a pas mieux pénétré l'âme de ces personnages qui ont posé devant Benoît , il n'a pas même conquis absolument leurs respects. Un discours de Troîkis nous offre un curieux exemple de ce contraste singulier qu'a présenté parfois le moyen-âge , unissant à une soumission profonde pour l'église le dédain et la haine pour le clergé. Troïlus, dans le conseil de Priam, combat violemlbent l'opinion d'Hélénus. Il ne comprend ps^s que des chevaliers prennent avis d'un prêtre. Ses paroles rappellent tout-à-fait les violences de langage bien connues de Pierre Mauclerc, le comte de Bretagne. C'est ainsi que devait penser et parler souvent cette chevalerie toute pleine encore d'instincts germaniques, ne respirant que batailles, impatiente de la tutelle de l'église, méprisant d'instinct ces fils de serfs qui prétendaient lui commander au nom de Dieu , ou ceux de ses pairs qui avaient quitté les armes pour lesquelles ils étaient nés, et les renvoyant à l'ombre de l'autel, pour les rappeler quand une blessure mortelle ou une grande douleur rendait à l'église le chevalier meurtri et vaincu, c Provoires , dit le frère d'Hector , provoires sont toujours couards ; peu de chose sufiit à les épouvanter. Celui-ci
n'est point à écouter Il ne devrait parler entre chevaliers; mais qu'il
aille prier en ses mpustiers et qu'il veille à être gros et gras. Nos vies ne s'accordent pas ; qu'il pense bien à se donner ses aises (aaisier son corps) , car il n'a autre chose à faire. Pour nous, peine et travail pour prix conquérir devons aimer plus qu'autre avoir. Allons , allons , francs chevaliers, pourquoi vous vois-je ainsi vous étonner' pour la parole d'un prêtre qui ici nous fait accroire mensonge. Trop fou est celui qui croit
et accepte qu'il sache ce qui est à advenir d'ici en trois ans. Je n'en
crois rien ; c'est couardise qui le lui fait dire » (v. 3976 4004). Et tous les chevaliers applaudissent ; t il a très-bien dit » , répètent-ils tou&
En tout ceci, la moralité des personnages de Benoît n'est guère supérieure à celle des héros qu'il croit représenter. Cependant , il y a un point où Ton sent des disciples du christianisme. Tout âpres et entiers qu'ils sont , ils professent volontiers Thumilité. Âgamemnon , après les premiers engagements, propose dans le conseil des Grecs d'envoyer des ambassadeurs à Priam. Il commence son discours par une longue sortie contre Torgueil. On sait combien le christianisme le déteste : c'est le péché des maudits , le sceau de la réprobation. « Molt doit on haïr orgueil : » on dirait un sermon.
Il est un dernier trait de mœurs que je veux relever. On s'est plu à montrer, de notre temps, que les héros du théâtre grec étaient bien plus humains , bien moins héros que ceux de la tragédie française au XVII* siècle. On en pourrait dire autant des personnage^ de ce poème. Ils n'ont certainement rien de commun avec les types créés par Corneille. Ils ne font pas profession d'être de bronze, et la nature chez eux parle en toute liberté. Us sont d'une naïveté parfaite, ne tenant pas à pousser de beaux sentiments et ne se piquant pas d'héroïsme. Différents en cela des héros de la Table-Ronde et de ceux du XVIP siècle , ils ne courent pas après le danger. Les plus vaillants ne craignent pas de dire qu'ils le . voient ; ils confesseront même ingénument, comme Tydeus dans le Roman de Thèbes , c qu'ils aimeraient autant être ailleurs » , ce qui ne les empêchera pas de faire héroïquement leur devoir. C'est ainsi que le moyenâge entend le courage , et l'histoire en ce point donne tout-à-fait raison aux romans renouvelés de l'antiquité et à la Geste ; Joinvilie, en pareille circonstance, sent et se comporte comme Tydeus ou Guillaume d'Orange. De même ici, Ulysse et Diomède n'hésitent pas à avouer que la tâche qui leur est confiée leur paraît rude, et tous deux c voudraient bien la paix. » Calchas est plus naïf encore, n'étant pas tenu d'être courageux par état; | pressé par sa fille, qui lui reproche d'av.oir abandonné son pays, il assure [ qu'il n'a pu résister à l'ordre des dieux, qu'il ressent un chagrin profond de sa désertion ; mais , après tout , il pense qu'il vaut mieux se j sauver ailleurs que mourir dans sa ville avec les Troyens ; et puisqu'il a retrouvé sa fille , il ne voit aucune raison de se chagriner. Le discours,
d* Achille, lorsqu'il conseille aux Grecs d'abaudouner le siège, en rappelant ce qu'il leur a déjà coûté, offre le même caractère ; le XVIP siècle eût refusé d'y reconnaître un héros. Disons tout de suite que d'autres à côté de lui soutiennent dignement ce rôle, que Thoas, que Menestheus font entendre de nobles paroles.
J'ajouterai que les héros de Benoit me paraissent en un point supé^ rieurs à ceux de la Geste; en même temps qu'ils sont moins épiques^ ils ont plus d'initiative personnelle. Dans la Chanson de Geste, trop souvent les personnages ne semblent pas trouver en eux-mêmes le mobile . de leurs actions. Leur courage n'est pas cette flamme intérieure toujours allumée ; ils sont tout prêts à faiblir. Il leur faut un secours étranger , le miracle , l'intervention d'un messager divin , la présence d'un ange. Dans la Chanson (TAntioche , il faut , pour les pousser au rempart , les instances de l'infidèle qui trahit sa patrie. Dans Fierabras , les barons assiégés commencent à perdre courage ; il faut pour les ranimer le secours de reliques dont la vue foudroie mille Sarrasins. Dans Benoit de Sainte-More, ils n'ont pas ces faiblesses ; ils^ se décident d'eux-mêmes ; le poème reste plus humain , et par là même il accuse une culture et une civilisation plus avancées.
Voilà comment, dans la peinture des mœurs, le moyen-âge, tout eo gardant les noms antiques, a transformé les choses de l'antiquité. L'altération n'est pas moins saisissante quand il s'agit du caractère même des personnages auxquels le génie d'Homère avait donné des traits ineffaçables. Ainsi , Hector et Achille ont chez Benoit une physionomie toute nouvelle. Le trouvère prend ouvertement parti pour le premier , et l'on peut dire que le Roman de Troie est , à certains égards , la revanche d^Hector. Cest lui bien plutôt qu'Achille qui est ici le héros du poème , si Ton peut dire que l'auteur ait songé à chercher un héros. Il est évi* denmnent plus favorable au troyen. Hector est pour lui l'idéal même du guerrier, c Des Troyens le plus Bardi était sans mentit* Hector lé fils de t Priam, des Troyens voire du monde, de ceux vpA furent, ni qui isont, c ni qui jamais doivent naître (1). La nature le fit le maître des bons;
(1) Et cependant, par moments , fidèle à Darès, il diminue Hector sans le Toaloir. Ainsi, ce n'est plos loi qui met le feu aux vaisseaux grecs ; ce sont, qt;and les Troyens ont perdu Hector, Deyphebus et Sar^ pedon, etc., qui parviennent à en brûler cinq cents.
258 BBNOIT DE SA1NT£'M0RË
t et elle voulut en lui montrer tout son savoir pour les perrections que 1 Tbomme peut avoir , sauf qu'elle eût pu le faire plus beau. »
Il est à noter , en effet , que Benoît , si enthousiaste d*Hector , lui a donné quelques défauts physiques, c II bégayait un peu, nous dit-il, et louchait quelque peu ; mais cela ne lui messéait pas. • Le poète se bâte d'ajouter que les qualités de son âme effaçaient ces imperfections. Dans cette image, au milieu des redondances ordinaires, il y a vraiment de beaux traits. « On n'aurait su, dit-il, imaginer quelqu'un de meilleur. Il surpassait tout homme en valeur. Il avait des cheveux blonds frisés , les épaules larges , le corps bien fait , les membres bien fournis , et ils n'étaient pas tendres. Car depuis que Troie fut venue aux grandes épreuves, jamais il ne se tint à l'écart. 11 portait les armes nuit et jour , et jamais n'aima le repos ni l'oisiveté.' Jamais dans le monde euûBT on ne vit si dur à la fatigue des armes ni si sûr. Rien ne manquait à sa largesse ; car si le monde avait été à lui tout entier, il l'eût volontiers donné aux bonnes gens. Il n'eût voulu retenir ni or ni aident, ni bon destrier, ni palefroi, ni riche atour, ni belle parure. // gardait pour lut sa vaillance ci le franc cœur qui l'engageait chaque jour à laidement donner. 11 n'avait pas plus d'égal en libéralité qu'il n*en avait eu vaillance. Ainsi parfaite était sa prouesse. Sa courtoisie fut telle et si achevée que ceux de Troie et les Grecs à côté de lui n'étaient que droits vilains. En grand sens et en parfaite mesure, il surpassait toute créature. Car ni pour joie ni pour grande colère il ne fut conduit jusqu'à faire le moindre tort. Jamais on ne trouvera homme qui le vaille. Il était brun chevalier de visage ; il eut le cœur franc et doux et sage. Il était de si riche cœur que pour aucune occasion il n'eût voulu dire parole laide ni vilaine. Jamais on ne vit homme qui tant se peinât à porter les arme^ et à souffrir, ni à offrir du sien à tous. Jamais on ne vit homme meilleur. Il aimait ardemment la gloire et l'honneur. Jamais homme de mère né ne fut en aucune ville tant aimé. Car tous ceux de Troie l'aimaient, petits et grands «(Y. Boni., v. 5293-5360). » Et I ailleurs, parlant de Troilus, il ajoute encore à cet éloge en disant qu'Hector fut droit « empereur et droit seigneur de tous ceux qui ont porté armure; c Daires nous est garant qu*il fut fleur de chevalerie. » . Ce portrait d'Hector mérite qu'on s'y arrête. Car on peut, à ce propos, f signaler une différence esthétique essentielle entre l'antiquité et le moyen- |
âge , uDe grande différence dans Fart des deux époques. En comparant l'ancienne et la nouvelle Iliade, nous voyons que nous avons affaire à des races toutes différentes.
Chez le peuple grec , adorateur de la'^ beauté , Tidée du personnage épique ne se sépare pas de celle d'une beauté supérieure. Que le poète le dise ou non, nous-mêmes, dès que nous pénétrons dans l'épopée homérique , nous revêtons instinctivement chacun des personnages de la forme la plus achevée ; chacun d'eux , suivant son âge et sa situation , devient le représentant le plus parfait du genre de beauté qui lui convient. Achille se présente à nous avec toutes les perfections juvéniles ; Agamemnon a la beauté majestueuse , la plénitude et la dignité de l'âge mûr ; Nestor est l'image de la plus belle vieillesse. Homère n'a pas craint de mettre en un coin du tableau la figure grimaçante de Thersite ; mais ce n'est qu'une exception. En lisant V Iliade, nous nous plaisons à imaginer quelque beau bas-relief de Phidias tout à coup animé, et en prêtant la vie aux créations les plus parfaites de la statuaire grecque, nous nous croyons sûrs de ne pas donner au poète plus de style qu'il n'en avait. Nous savons que c'est ainsi que les Gjrecs comprenaient leur poète, que chez eux la statuaire a procédé de l'épopée, que Phidias s'inspirait d'Homère.
L'auteur de la nouvelle Iliade comprend autrement la beauté. Ce qu'il )\k loue sous ce nom de beauté , c'est avant tout la force , avec la santé et la belle humeur qui l'accompagnent d'ordinaire. C'est une beauté vraiment virile, solide, grande, un peu massive, colorée par un sang jeune et abondant, suffisant à tous les travaux de cette rude vie de combats et d'exercices violents en plein air et au grand soleil. Sans doute ^ il ne faut pas demander au poète qui peint les rudes prouesses de la vie chevaleresque de concevoir la beauté comme l'a pu faire le XYIIP ou le XIX^ siècle, vivant de la vie la plus artificielle au milieu de toutes les recherches du luxe et de la civilisation la plus raffinée ; il n'y faut pas chercher cette beauté mélancolique du roman moderne qui est toute dans l'expression et où la mode et la convention ont tant de part. H fallait d'autres hommes pour se mouvoir ^ l'aise sous les lourdes armures. Mais le type qu'il présente ne diflère pas moins de la beauté selon l'art grec , qui , plus près de la nature, ignorant les grâces de la gracilité et de l'étiolement, offre, il est
vrai, le plus complet développement de toutes les perfections physiques, mais qui , tout en étant bien portante et bien vivante , est encore autre chose. Homère ne négligeait pas de donner la force à ses héros. Achille lance des rochers que douze hommes des âges suivants ne sauraient soulever. Mais cette vigueur n'est qu'un des éléments de sa supériorité physique , et au plus complet épanouissement de la matière le poète unit toujours une suprême élégance. Ici ceux des personnages dont le poète exalte la beauté sont en général c grands et gros et longs. • Ajax est c beau et espallu ( aux larges épaules) , et gros et carré de poitrine , de bras et de côtés, et fort et dur »; Agamenmon < membru à grand merveille » ; Patrocle c long et grand » ; Diomède c est fort et gros et carré et grand d'autant » ; Nestor « grand et gros et large » ; Palamèdes c grand et élancé, haut, long , blond et beau et droit. » Pelidri est grand aussi. C'est avec une évidente complaisance qu'il dit de quelquesuns de ses personnages qu'ils semblaient mieux géants qu'autres gens. Seul , Ulysse , dont un caprice du poète a fait le plus beau des Grecs , f n'était ni grand ni trop petit. « De même chez les Troyens, Priam est c long et grand » , Hector c beau et parcréu ( bien venu ) et grand. > Nous verrons tout à l'heure , peint à peu près des mêmes traits, Troîlus qu'on nous donne comme beau à merveille (1).
Mais cette beauté toute franche et naïve et quelque peu massive et rustique, le poète ne tient pas même à la donner à tous ses héros. l\ n'a [ I ' pas cette préoccupation de la noblesse et ce respect des majestés que Ton aura quelques siècles plus tard. H ne semble pas convaincu qu'un roi est nécessairement le plus beau des hommes, et sans soucL de la dignité royale, il a peint hardiment quelques-uns de ses princes en toute laideur. Dans le désir qu'il a de leur donner une physionomie individuelle, quelq^aes-uns de ses portraits tournent tout-à-fait à la caricature. Neptolémus, ce prince si secourable aux poètes, * était grand et long, gros par le ventre comme un billot... il avait les yeux gros et ronds. > Podalire n'est pas représenté sous des couleurs plus avantageuses : t il était si gros qu'il ne pouvait aller un pas. • Machaon c était un merci) A propos de ces yeux vert ou vairs qu*on retrouve si souvent dans la poésie du moyen-ftge , on est tenté de chercher les yeux vairs (tachetés) de l'épervier ; il est à remarquer que Darès donnait déjà à Fatrode des jeux verds^ t viridibus et magnis. • On retrouvera les yeux pers dans J. Le Maire de Belges*
veilleux roi ; mais il n* était mie courtois : il avait le corps tout rond et peu de cheveux parmi le front (1). » C'est à Darès que Benott emprunte les premiers traits. Darès avait dit c Podalirium crassum, Merionem rufum , .mediocri statura , corpore rotundo » ; mais le trouvère s'est approprié les détails en les amplifiant et leur donnant une réalité qui semble due à des souvenirs individuels ; les auditeurs devaient reconnaître les originaux.
On voit que Tauteur en tout cela est médiocrement préoccupé de la beauté ; c'est que, de par la constitution de la société féodale , et de par l'éducation chrétienne, il est des choses qu'on fait alors passer avant elle. Le héros féodal qui se livre sous l'armure et la visière baissée à Tadmiration de la foule doit avant tQut être fort et vaillant et avoir une fière tournure. Ce sont là les mérites que relevait d'abord la Chanson de Geste chez ceux pour qui se passionnaient ses héroïnes. Joignez à cela que le sentiment chrétien, par une sorte d'instinctive réaction contre le paganisme adorateur de la forme , et pour mieux mettre en relief la beauté de l'âme , fait bon marché de la beauté du corps. Aussi, est-il à remarquer que le moyen-âge, plus spiritualiste qu'artiste , a donné aux hommes les plus grands par l'intelligence , quelques imperfections physiques. Si l'Hector de Benott de Sainte-More louche et bégaie, Virgile, dans V Image du Monde, nous est peint comme étant de petite stature et ayant le dos « tort un peu par nature. » On sait comment da sage Ésope on a fait un nain difforme. A une certaine date, on s'est môme plu à peindre le Christ laid. Si la statuaire du XII* siècle est arrivée à des idées plus saines et a peuplé la façade de nos cathédrales de nobles figures qui en complètent bien" l'incom*
(i) Noas complétons ici les portraits. — Neptolémus était fertneuK à ii|er«eille, et ingémeuK et plein de ressources. Il ayait belle prestance et belle figure. Il n*aTait robe si précieuse, si un conteur la lui demandait, qu'il ne la lui donnât tout de suite..... 11 aTait la cheyelure noire. Il s'entendait à parler dans es assemblées et ssTaft beaucoup de /où, il honorait fort clercs et laïques. — Podalire était de grande noblesse, mais jamais il n'aima la joie. En Tain , chercherait-on par la terre entière pour trouver aussi oigueilleux que luL II était tout-à-Êiit Taillant et preux, mais triste aussi et dolent. — Machaon menaçait richement et était rude à toute gent. Il n'était ni trop^ grand , ni trop petit ; mais il se laissait aller | doradr malgré lui. — Benoit, du reste, en sait bien plus qu*Homère sur tous ces points, et il entre en de bien plus longs détails. Il nous apprend que dame Hélène avait entre les deux sourcils bien déliés et bien dessinés un seing ou grain de beauté qui lui avenait à merTCille, que les sourcils de la belle Briséida se rejoignaient, que Cassandre avait des taches de rousseur, etc.
parable beauté, la laideur garde cepeudaut encore trop de place dans cet art. Le dernier, mot de Tart cependant doit être
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus , ^
les belles formes mises au service des belles idées et leur servant d'enveloppe. Mais c'est là le fait d'un art plus savant, et d'un spiritualisme plus réfléchi et assez sûr de sa puissance pour être convaincu qu'en ofirant à la foule de belles images , elle ne s'arrêtera pas à regarder pour elles-mêmes et pour elles seules la beauté dé la forme et la grâce des traits, mais qu'elle se plaira surtout à contempler le rayonnement d'une belle âme. L'art du moyen-âge semble se défier de lui-même, se défier surtout de son public. . Il semble craindre que la beauté morale ne frappe pas assez à travers la beauté physique ; et il supprime celle-ci pour laisser éclater celle-là ; ajoutons ici qu'il est awnt tout réaliste. Mais il est temps de revenir à Hector.
Dans toute la suite du poème, l'auteur justifie l'idée magnifique qu'il a donnée de lui. C'est à lui que sont réservés les grands exploits. Il renouvelle les prouesses de Godefroy de Bouillon et ce coup fameux qui a eu un tel retentissement dans les histoires des Croisades. Il sépare Xantipus en deux moitiés , il tue de même Prothénor : c il tranche « à Scédius le bras droit et le côté jusqu'au nombril ; plus de mille c furent témoins . de cet exploit. Il n'est chevalier au monde qui pût c se mesurer contre lui corps à corps sans qu'il lui fallût mourir. »
Lui-même résiste à tous les assauts ; en vain , il est frappé de tous les côtés; c il n'en meut, ni ne chancelle •, nous dit le poète. Il inspire aux siens une telle confiance que son père lui-même n'hésite pas un instant à le risquer.
Ce n'est pas cependant qu'il ne porte les traces de ses exploits, t A lui paraît bien quel est le jeu. Son visage est tout meurtri des c marques qu'y ont laissées les mailles du haubert ; il a les épaules c enflées, et la chair bleue en plusieurs endroits des grands coups des c épées. Le hoqueton de drap de Sarragosse qu'il porte aujourd'hui pour t la première fois est tout déchiré et sans couleur, tout souillé et tout « couvert de sang glacé et de sueur. •
Aussi, voyez quelle adoration lui témoigueut les Troyens, avec quelle ivresse il est accueilli par eux. c La ville tout entière vient au-devant ff de lui. Il n*est personne qui ne pleure de joie quand ils le voient c entrer. Il ne demeure ni dame , ni pucelle , ni bourgeoise , ni c demoiselle qui ne vienne le contempler; on en voit bien mille c pleurer. La plupart s'écrient à haute voix : Voici de tous les vaillants « la fleur, le souverain et le plus preux. C'est lui qui nous vengera ^ tous des torts et des outrages qu'ils nous ont faits. Que le Seigneur f qui fit le monde le défende de tout accident , autant comme nous en c avons besoin. » Et «e cortège ne cesse de le suivre jusqu'au palais.
Sa puissance éclate mieux encore dans la terreur qu'il inspire à ses ennemis, c Ils le craignent plus que la mort, nous dit le poète. » Voyez ebcore quel hommage à sa force dans les paroles de haine que prononce contre lui Agamemnon. Il rappelle'tous les désastres qu'il a causés aux Grecs, tous les chefs puissants qu'il leur a tués. 11 assure que, si l'on pouvait se défaire de lui, les Troyens ne tiendraient pas un seul jour. « Il c est leur seul espoir, leur défense, leur château, leur appui, etc. Ils c ne font rien, sinon par lui, aux plus couards il donne oseraent. »
Les Grecs mêmes, auxquels il a fait tant de mal, ne peuvent s'empêcher de l'admirer. Lorsqu'à la faveur d'une trêve Hector est venu à un entretien avec Achille , les Grecs se pressent à l'envi autour de lui pour le contempler à loisir, parce qu'ils ne l'avaient jamais vu, si ce n'est en tournoi : « Hector fut fort regardé et par les Grecs fortement loué ; ils se le montrent au doigt l'un à l'autre. »Et le poète ajoute que les plus prisés d'entre eux , de tout un mois, ne pourraient se rassasier ni se lasser de le regarder»
Benoit l'a introduit dans son œuvre d'une assez vaillante et fière manière. Les Grées ont débarqué. Après avoir essayé vaillamment de les repousser , les Troyens ont dû céder. Déjà ils ont perdu tout espoir de réparer leurs pertes , quand • Hector arrive , piquant des deux , sur un t cheval bai d'Espagne. Parmi la presse, il pousse son cheval et s'élance.
< Il rencontre Protésilas, le chef des assaillants ; du premier coup , il
< traverse son écu, son haubert, et le renverse mort sur place, le cœur c traversé. Désormais , ceux-là peuvent songer à eux qui ne lui feront
< pas passage et qui l'attendront de pied ferme. Hector ne cesse ni ne
Sî6ft BENOIT DE SAIME-MORE
c repose , il frappe et immole ; en soo poing tient Tépée nue , il en a f frappé maint coup. En peu de temps» les Grecs ont appris à le con- « naître. Ils reconnaîtront ses couleurs et le tranchant fer de sa lance. « Ils le redoutent à ce point que nul ne tient devant lui (v. 7/i76-75iO). »
C'est ainsi qu'on le retrouve en chaque bataille abattant tout, fendant partout la presse, s'ouvrant une large voie. Là où il est , les Grecs sont battus et fuient ; dès quMl disparaît , ils reprennent l'avantage ; les Troyens cèdent à leur tour. Benoit a peint cela d'une façon vraiment poétique dans ce récit de la dernière bataille d'Hector. Retenu par son père, il a vu la fuite des siens , il a vu rentrer ses amis blessés , il entend les cris de désespoir qui s'élèvent de toutes parts, et les supplications des Troyens qui n'espèrent qu'en lui. Son cœur éclate ; furieux , hors de lui , il s'élance sur son cheval de guerre. Aussitôt quel changement, quel retour de fortune , quel coup de théâtre ! c A sa vue , la joie est c rentrée dans tous les cœurs. Le peuple se précipite ravi, pleurant et c criant ; plus de mille Tout adoré. Us lui disent tous à Tenvi que les c Grecs ont bien vu qu'il n'était pas ù la bataille, qu'ils y ont fait à leur « volonté mais maintenant ils vont payer jusqu'au plus petit. »
Hector arrive à la bataille. La presse est si grande des tués, des blessés et des fuyards qu'il a peine à sortir ; mais enfin il s'est frayé une voie; Les Grecs ne tarderont pas à s'apercevoir de sa venue ; on le sent à un certain frémissement qui se communique à toute la bataille. Toute la scène, dans le trouvère, est pleine de grandeur, de mouvement et d'éclat. Dès l'abord, le héros leur jette mort Eurypilus, sire et duc d'Orchomène ; il mutile Assidus, un comte d'un merveilleux courage ; les cris de guerre éclatent ; les cors, les trompes, les olifants sonnent; les murailles en retentissent , tous les combattants en frémissent Bien fut Hector reconnu!
Dès qu'ils l'ont aperçu , les ennemis quittent la ville à grand» pas. Il dégage Polidamas que les Grecs entraînaient ; il Les a , en un instant , rejetés dans la plaine.' Il tue Loètetes de sa lance, qu'il lui passe au travers du corps. € Le sort de la bataille est changé ; c'est par Hector le « bon vassal; il blesse, il tue, il massacre tout. Jamais on ne vit sem- < blable rencontre, tel choc, tel carnage ; par cent mille ils s'entreftuent. « Par la cité retentissent et cors et cris ; par les tentes également. Tous
c croient que la terre Tond sousi leurs pieds. Tout le champ est jonché c de morts. » Hector a Trappe encore Politènes, chevalier merveilleux, promis à une $œwv d'Achille, et qui portait la plus riche armure toute resplendissante d*or et de pierres précieuses ; il va le dépouiller quand Achille Ten empêche ; les voilà enfin en présence, c Ils se heurtent et c s'escriment rudement et sans merci ; ils se portent maints coups. Les < heaumes retentissent, les courroies se rompent ; ils ont les bras tout c fatigués. • Enfin, Hector saisit un 0pieu et en frappe à deux poings son adversaire, si rudement que celui-ci est presque renversé ; ses hommes l'entraînent en toute hâte , blessé , souffrant , furieux, et le dérobent à la mort. C'est ainsi, en effet, que se passent toujours les rencontres entre Achille et Hector ; c'est au dernier que reste toujours l'avantage. Une première fois , ils se sont trouvés face à face et se sont jetés l'un sur l'autre. « Il n'y eut haubert qtii ne faussât et aucun d'eux qui ne saignât ^ ; mais Achille a plié le premier ; il a été renversé du choc et y a perdu son cheval. Cependant les Grecs l'ont remonté, et il est revenu au combat pldn de fureur ; mais, cette fois encore, Hector lui assène sur son casque trois coups d'épée qui lui font le visage sanglant, et la presse les sépare sans qu'Achille ait pu se venger. Une autre fois , il n'est sauvé que par l'intervention de Diomède. Hector ne pourra être vaincu par son adversaire que grâce à une surprise ; ce n'est pas tout-à-fait une trahison, mais c'est une déloyauté. « Hector a abattu un roi , il le veut prendre et retenir ; il le tenait par la ventraille et l'entraînait hors de la presse, il ne se couvrait plus de son écu. Quand Achille s'en aperçoit, le perfide (cuverz) il pousse droit vers lui son destrier. Le haubert doublier ne pept résister au coup : le foie et le poumon se répandent sur l'arçon. Il tomba à la renverse. « Hélas ! s'éèrie le poète , attendri pour son propre compte, hélas ! quelle pesante aventure ; combien elle est horrible et dure , et quelle pesante destinée I » Aussitôt, parmi les Troyens, tout se disperse, toute résistance a cessé du même coup. Pas un seul ne; songe à lui-même. < Ce leur est beau c quon les tue ; chacun fait peu de cas de sa vie. Ils jettent lances et « écus. La mort d Hector les a vaincus, et si bien tués et si découragés, « ils sont si pleins d'angoisse et si désolés que la plupart sont tombés t sans vie an milieu de la plaine. Les Grecs les massacrent sans qu'ils
« résistent, sans quMls essaient de délivrer aucun des leurs. .. Les Grecs c en tuent , en blessent tant qu'ils veulent. >
Il y a vraiment en tout ceci de la verve , de Taccent et du sentiment poétique. Et Tauteur est si bien partisan d'Hector, if est si bien habitué à s'associer à tous les sentiments des Troyens qu'il prend un plaisir sin* gulier à venger leur héros. Au milieu du découragement universel , il amène Memnon, qui s'élance sur Achille, qui lui porte de violents coups d'épée, le renverse de sa selle, et le poète le laisse tout sanglant, battu, meurtri, se pâmant de douleur.
En tout ceci , Achille est évidemment sacrifié au héros troyen. Du reste, l'exemple avait été donné à Benoît par ses auteurs. Dictys , tout Tavorable qu'il est aux Grecs , avait singulièrement rabaissé la victoire d'Achille. Il allait attendre timidement Hector dans une embuscade ; il le surprenait au passage d'un fleuve lorsqu'il allait au-devant de Penthésilée, et le frappait ainsi sans grand danger (Dictys, liv. III, ch. xu). Le narrateur laissait entendre qu'on avait des doutes sur la loyauté d'Achille. Les Grecs, le voyant en conversation avec un messager troyen, soupçonnaient une trahison et Tépiaient. Darès ne prend pas , il est vrai , parti contre lui comme le fera bientôt Benoît. Son combat contre Hector est ici tout-à-fait loyal. « Hector l'a frappé à la cuisse ; Achille « blessé se mit à le poursuivre avec plus de fureur et ne s'arrêta pas qu'il c ne l'eût tué (Y. Darès, ch. xxiv). » Cependant, il se joint à quelques-uns de ses exploits des circonstances qui en diminuent singulièrement la gloire. S'il vient à bout de Troïlus , c' est avec l'aide de ses soldats, f II < exhorte les Myrmidons à se jeter hardiment sur lui. Le cheval de t Troïlus blessé toml)e et le renverse, embarrassé dans les rênes. Achille « survient en toute hâte et le tue (Y. Darès, ch. xxxiii). i
Darès , en outre , a perdu tout-à-fait le sens de l'épopée antique. Son héros n'est plus l'objet d'une faveur spéciale des dieux ; il n'est plus invulnérable. A chaque instant, nous lisons qu'Achille revient blessé du combat. Il est blessé par Hector, blessé^ par Memnon, blessé par Troïlus ; il reste de longs jours cloué sur un lit de douleur. Benoît s'empare de ces détails et les aggrave ; il se plaît à mettre en relief toutes ces mésaventures d'Achille.
Cependant, quand il n'est pas en face d'Hector, il le traite encore avec
bonneur, et trace parfois de lui un assez fier portrait. Il nous le montre luttant seul Vc^illamment contre une foule. Énée, Troîlus et plus de cinquante chevaliers se sont jetés sur lui et Tassaillent de toutes parts, c Mais, nous dit le poète , ni sanglier , ni lion , ni léopard ne se défend c comme il fait. On ne saurait vous redire la moitié seulement de sa « prouesse : il tue les uns » il blesse les autres. Ils connurent bien ce ( jour-là et son courage et sa valeur. Nul n'aurait pensé qu*un seul fl homme pût avoir défense comme il eut. » Ses armes sont faussées en sept endroits, son écu est tout taillé en pièces, c ainsi qne son heaume c à or vergé : par les lacs pendent les quartiers. Il n'a pas le corps c entier , le sang lui jaillit par mainte blessure ; il allait périr enfin f s'il n*était secouru. » Achille ailleurs dira , en parlant de lui-même : 4 II n'y a pas une place en mon écu qui ne soit rompue et percée à € jour (1). » Il est toujours prêt à payer de sa personne. Quand Hector lui propose de vider en combat singulier la querelle des deux peuples , il accepte ToflEre avec ardeur ; ce sont les Grecs qui s*y opposent. Le poète nous peint en une image vraiment antique la terreur qu'il inspire : t Les Troyens fuient épouvantés devant lui; ils fuient de sa voie comme tf le cerf devant les chiens : il n'en reste aucun en dehors des remparts fl qui ne soit sûr de la mort. > Enfin , nous le voyons dans le conseil des Grecs écouté avec une attention profonde ; • car il était craint et f redouté, et tenu en haute estime. » Cependant, nous venons de voir comment, selon Benoit, il triomphe de ses plus redoutables adversaires; et quand Tamour se sera emparé de lui, le poète nous le montrera tout prêt à trahir les Grecs pour satisfaire sa passion. Cette passion même , dont nous allons parler plus longuement tout à Theure, est une altération dernière du caractère homérique. Dans toutes ces peintures , Achille ressemble aussi peu au héros de Y Iliade qu'au jeune et brillant héros de VIphigénie de Racine.
Un dernier hommage rendu par Benott à Hector, après la désolation des Troyens, c'est la joie sans borne des Grecs en apprenant sa mort, t Ils ne prisent pas un denier les pertes énormes qu'ils ont faites ,
(1) V. Rom* de Troie, ?. 18000. t En mon escu ii*a pas un dor •, dit le poète. Dor est une sorte de mesure. V. Dacange, Glou,^ au mot domu$. Le mot se retrouve dans le Romam de Troie^ au Ters S84S&» et dans la Chronique des Ducs au ?. 28880.
268 ' BENOIT DE SâINTE-MORB
« puisqu'ils sont délivrés de leur mortel ennemi. Ils sont convaincus quMl « ne saurait plus leur arriver ni peur ni mal. » X On peut dire que c*est à Benoit qu'appartient l'honneur de cette espèce d'apothéose d'Hector. Dans Dictys, la transformation n'était pas encore commencée. 11 fuyait devant Achille ; ce n'était pas lui, mais Sarpédon qui tuait Patrocle. Darès, tout troyen qu'il prétendait être, ne lui avait pas fait cette place exceptionnelle. Dans ses portraits, il ne lui avait donné que trois lignes à peine et ne l'avait pas détaché du reste de la galerie , comme l'a fait le vieux trouvère. Dans le roman latin , je ne ne trouve guère qu'un tr^it qui ait pu inspirer notre poète, c'est celui-ci : « unde Hector recedebat, ibi Trojani fugabantur; » mais il ne ressort pas sur le fond du récit. Une page plus loin, Agamemnon excite les Grecs à s'attacher surtout à lui : « ut maxime Hectorem persequantur. » La liste des chefs tués par lui est la plus longue ; mais nulle part, le faux Darès ne travaille à le mettre en relief, à lui donner cette grandeur particulière que lui assigne Benoit. C'est probablement de la lecture de Vii'gile, au temps oii il composait VEneas, qu'il aura rapporté cette impression première et cette direction d'idées. C'est dans le IP livre de V Enéide qu'il aura d'abord appris à s'attendrir sur lui. Comme le moyenâge connaît bien mieux Yirgile qu'Homère, les admirations devaient être ainsi renversées , et le vaincu de V Iliade prendre la première place. Le sentiment patriotique aura fait le reste ; puisque les nations d'Occident prétendaient descendre des Troyens, le poète devait donner à ceux-ci le beau rôle , exalter leur héros et lui faire une triomphante défaite.
Benoît, du reste, ne s'est pas contenté de faire d'Hector le plus vaiK lant des guerriers. Il connaît et remplit tous les devoirs d'un bon chef; il est attentif à veiller sur les siens, il accourt à temps pour les tirer dû péril, et son humanité est égale à sa vaillance. Au retour de la bataille, avant même de se désarmer, son premier soin est c de monter et des- « cendre par les hôtels , pour reconforter les blessés et pour dire et « commander qu'on les fasse bien servir et qu'on ne leur refuse rien die c ce qui leur plaît ou leur est nécessaire > ; alors seulement il va descendre ff au grand palais. » Nous l'avons vu, pour ménager des existences, proposer à Achille un combat singulier. Il n'est pas moins humain à l'égard de ses adversaires. 11 prend le parti des prisonniers ; il vient en aide à Énée pour sauver Thoas.
Anssi le poète s*est-il plu à nous le montrer Tobjet d'une tendresse et d'une vénération particulières de la part des femmes. Elles se pressent autour de lui ; elles sentent en lui une protection particulière. Et en récompense elles lui rendent un honneur exceptionnel. « Quand il- descend au « grand palais, à l'épée recevoir et prendre il y eut assez de dames et de « pucelles, riches et preuses et sages et belles. Elles le désarment voc lontiers ; elles seules le font; jamais sergent ni écuyer ne le touche. » Elles se pressent toutes autour du lit où il est étendu blessé * ; elles le f veillent la nuit et le jour , Hélène avec les autres ; c'est elle-même c qui panse ses plaies, Hélène au franc cœur, qui moult l'aime et honore i et sert. »
Hector a toutes les vertus. Ce guerrier vaillant est le plus calme et le plus modéré des hommes. H n'est pas moins prudent ; lui qui va ffiire si bon marché de sa vie, et à qui la guerre doit apporter une telle gloire , il essaie de détourner Priam de provoquer les Grecs. H voudrait se mesurer avec eux et venger l'insulte faite à Laomédon ; mais il sen^ et montre tout le danger et toute la témérité de l'entreprise ; il supplie ses concitoyens de ne point s'engager légèrement dans une affaire dont ils seront les victimes. En toute rencontre il donne de sages conseils ; et cependant, aussi modeste que sage , il est tou- . jours prêt à sacrifier son opinion à celle de la majorité. Cette modestie se retrouve en toute occasion. Aux outrages, aux violences d'Achille il répond simplement, en souriant, et quand il s'est laissé aller à rendre menaces pour menaces, tout à coup, revenant à lui-même et craignant de paraître présomptueux, « j'ai dit là une vilainie ; se vanter est grand « folie. J'ai om dire et raconter que nul franc homme ne peut monter en
• grand prix par trop menacer. > H n'est violent enfin que pour sa femme. On voit quelle métamorphose ont subie les deux personnages les
plus fameux de Y Iliade. \\ serait trop long de poursuivre cette comparaison à propos de tous ceux qui figurent dans les deux poèmes ; je voudrais seulement indiquer rapidement quelques traits. Je ne veux pas m'arrêter à Agamemnon que le poète nous a peint « membru à c grand' merveille , le teint blanc , les cheveux plus blancs que neige « neigée, ne se pressant pas de parler, il était trop sage pour cela ,
• rude à la fatigue , noble, riche d'avoir et gracieux , > ni à Ménélas .
qui ne joue qu'uo rôle médiocre et que Fauteur a représenté sous des traits un peu communs; sa situation dans le poème a influé sur la description physique. Mais les Ajax, par exemple, n'ont rien à démêler avec leurs homonymes antiques. L'un nous est décrit comme c très-
< curieux de sa parure, toujours vêtu richement, preux et sûr en « bataille , mais léger en paroles et se jouant moult volontiers. > L'autre , qu'il appelle Thelamon Ajax , était homme de grande valeur. Il y avait en lui « moult bon chasseur : en sa jeunesse il avait composé c mainte poésie, en tous biens il avait grand renom. Il avait la che- 1 velure noire et frisée.* Il était de grande simplicité; mais contre c l'ennemi il avait le cœur cruel et hardi. Ni en bataille, ni en tournoi, 1 il n'eût porté foi à nul homme. Sous le ciel il n'y avait tel chevalier, « ni qui se vantât moins de ses exploits après manger. >
C'est aussi ailleurs que dans V Iliade que l'auteur du Roman de Troie a pris le portrait du vieux Priam. < Priam fut merveilleusement beau c et long et grand. Il avait le nez , Ja bouche et le visage réguliers et
< bien dessinés. Il avait la parole quelque peu cassée , la n^ix cepen- € dant agréable , douce et basse. Il était chevalier parfait et le matin c mangeait volontiers. Jamais aucun jour on ne le vit s'étonner, et « jamais il n'aima les langues méchantes. Il était tout-à-fait bon justi- « cier et de parole loyale. Il aimait à entendre contes, fables, chansons c et instruments et chants nouveaux ; il s'y délectait et honorait beau- « coup les chevaliers. >
Benoît n'a point oublié le fils [d'Anchise ; mais celui-ci n'a que médiocrement à se louer de lui. Le poète nous le montre € gros et petit , « sage en faits et en paroles. Il savait bien haranguer les hommes et c chercher et poursuivre son avantage. Il était à merveille beau parleur, € et en justice doux conseiller. Il y avait en lui force sapience, vigueur, « révérence et vertu. Il avait les yeux vifs, la mine joyeuse. Il fut roux « de barbe et de cheveux (sans doute parce qu'on lui réserve le rôle « de Judas) ; il était plein de prouesse et convoitait fort richesse. •
Il serait aussi difficile de reconnaître ici le héros de V Odyssée; et à ce propos, il n'est pas sans intérêt de voir comment le moyen-âge comprend et apprécie le rusé Ulysse , ce type si éminemment grec dont Homère avait voulu faire l'idéal de la sagesse. Ce qui, chez le poète
antique, était adresse et habileté est devenn complet mensonge dans un temps naîr qui appelle les choses par leur nom, et chez le poète de Tâge chevaleresque , amoureux de loyauté , et par là même peu disposé à admirer les finesses de cet autre temps, c Ulixes , nous dit Benoit , sur- « montait tous les Grecs. Il n^était ni trop grand ni trop petit, mais garni < de grand sens. Il était à merveille grand parleur ; mais en dix mille t chevalier^, il n'y en avait un qui fût aussi tricheur j ni un non plus qui c Tût si beau menteur : de sa bouche sortaient grandes hâbleries, c granz c gabeiz •; mais il était large (généreux) et courtois (v. 5183-5192). > Nous avons signalé une autre addition faite par le Roman de Troie comme par VEneas aux épopées antiques ; ce sont des peintures d'amour, images fidèles de Tâge féodal. C*est, en efiet, un des grands caractères du XIP et du XIIl* siècle que cette universelle glorification de Tamour. On y aurait pu chanter , comme dans Euripide : « Amour , roi du monde. » Dans Tordre religieux aussi bien que dans la société laïque, chez saint François d'Assise et les Mystiques , comme chez les troubadours et les trouvères , l'amour éclate , s'épanche et triomphe. Il en sort toute une poésie. Le moyen-âge met l'amour partout ; il le mêle à la vie de tous les grands hommes de l'antiquité. Il ne s'attaque pas seulement aux princes et aux rois , comme dans la tragédie du XYIP siècle ; les plus savants docteurs , ceux qu'on regarde comme les représentants par excellence, les types mêmes du savoir, ne sauraient y échapper : on dirait quelque* souvenir d'Abailard. Rien n'est plus fameux aux XII^ et XIIP siècles que les mésaventures amoureuses d'Aristote , d'Hippocrate et de •Virgile (1). Le moyen-âge s'est plu à mettre en leur^personne la philosophie , la poésie , la médecine , la science en * toutes ses formes ,
fi) Jean de Mehun répète la même accusation
Ltiiure est un péchié que, qui s*i lene vivre Jamèt jusqu'à la mort k peine s'en délivre.
Virgile et Aristole en furent ja si jvre
Que petit leur valurent leur engin et leur livre.
Au XVI* siècle, on citera Virgile parmi les grands hommes qui n^ont pas su résister à Tamour :
L*homme fort rendra faible et débile :
Oe ce tesmoint sont escrits en maints lieux
Sanson, David, Salomon et Virgile.
Le dernier vers semble un souvenir direct de Benoit; on le retrouvera textuellement tout à Theure. Sjlvitts iEneas , dans son petit roman De Eurialo et Lucretia , 1444 » fiût dire à un de ses personnages,
SOUS les pieds de la femme. En vain les biographes de Virgile Dous ont-ils parlé de la pureté de ses mœurs et nous ont-ils dit qu'il avait été surnommé la Vierge ; il Taut qu'il subisse la loi commune. Selon le moyen-âgè , le chaste et doux poète a été totite sa vie l'esclave des femmes, et il meurt par elles. C'est en ce point surtout que Benoît s'est plu à amplifier sou texte ; c'est là sa grande originalité , originalité qui doit lui demeurer entière. Je ne vois pas , en effet , où est la nécessité de ne reconnaitre dans son œuvre qu'une maussade et maladroite imitation de Chrétien de Troyes. Poètes de cour et contemporains (1 ) , ils ont été portés tous deux par ce grand courant amoureux qui a été l'âme du moyen-âge. Chacun d'eux a traduit à sa façon un sentiment qu'ils ne créaient ni l'un ni l'autre. S*il est des points sur lesquels ils se ressemblent* par exemple quand ils vantent à l'envi la puissance irrésistible de l'amour , la peinture même de cet amour a chez les deux poètes des caractères différents. Dans Benoit , nous ne retrouvons pas l'inspiration des romans de la Table-Ronde, mais quelque chose d'intermédiaire entre ceux-ci et la Chanson de Geste dans sa forme première, dans sa sévérité' native. L'amour, dans les récits de Chrétien de Troyes. est un mélange de la conception galloise du rôle des femmes, de certains souvenirs d'Ovide, du raffinement littéraire , de l'élégance sociale des troubadours et des cours d'amour ; joignez à cela l'esprit champenois, esprit facile, ouvert, communicatif, quelque peu féminin, artiste et voluptueux, l'imagination champenoise aimable et riante, et inaturellement amoureuse, et songeant volontiers de l'Orient. Si Chrétien de Troyes a été l'un des interprètes les plus complets de cette inspiration, une comtesse de Champagne s'in- * téressait à ses travaux (2) , une comtesse de Champagne figure parmi les légistes de cette étrange juridiction des cours d'amour. C'est en Cham-
paiiant de la puissance de Famour : « Aspice poetas: Virgilius per ftinem tractus ad mediam toiYim pependit, dum se mulierculs sperat usunim amplexibos..... » Il ajoute : « Aristotelem tanquam equam maliet* ascendlt, fneoo coercuit et calearibus pupugit. »
(i) Chrétien de Troyes, selon VBistaire littérmrt^ U XV, est mort entre 4195 et If 98, selon d*aatm en 1194.
(2) Femme de Beaudoin IX, comte de Flandre. M. Micbelet parle, dans son Histoire de France, de « celte excellente fiimille des comtes de Blois et de Champagne, qui, à cette même époque, encoarageait « les communes commerçantes, dWisait à Troyes la Sefaie en canaux et protégeait également saint Bernard • et AtMiilard, libres penseurs et poètes. »
pagne qu'est né Thibaut (1), le trouvère couronné, le prince des chansonniers du moyen-âge, vrai prince d'amour, mené en laisse par Blanche de Gastille , perdant gafment pour elle ses provinces. Cest le pays de La Fontaine et de Maucroix. Le génie normand, avant tout positif, sensé et viril, avait peu de goût pour ces délicatesses et ces recherches (2). La peinture de l'amour dans Benoît est beaucoup moins raffinée et bien moins compliquée que dans Chrétien de Troyes. Ce n'est pas cette absorption de Fâme tout entière par la passion , cette suppression de toute volonté, cette abdication complète entre les mains de la femme aimée. L'une des métaphores banales et ridicules de la poésie sortie de là au début du XYIP siècle consiste à comparer la femme à un soleil , à un astre ; appliquée aux héros de la Table-Ronde elle n'est que littéralement juste. En l'absence de l'objet aimé, leur âme est dans une nuit profonde, absolue ; ils n'y voient plus, ils n'agissent plus, ils n'existent plus. Nonseulement, le chevalier perd toute volonté, il perd même le courage, le sentiment de l'honneur, tout ce qui fait de lui un chevalier. Tristan, prêt à mourir, a toute la faiblesse et toute la sensibilité nerveuse d'un héros de roman moderne ; il pleure, il confesse qu'il est vaincu. Lancelot, dans un tournoi, ne voit plus Genevièvre ; lui qui jusque-là n'a reculé devant aucun danger est tout prêt à fuir.^On ne trouve rien de semblable dans le Roman de Troie. L'amour n'y est point une religion, ni une science, ni une philosophie ; on n'y trouve pas de théorie amoureuse, point d'idéale conception. Il y est bien plus humain, plus naïf, bien plus près de la nature. Un autre trait qui distingue tout-à-fait le Roman de Troie des romans de la Table-Ronde, c'est que le poète y est bien moins favorable à l'amour. Dans le roman de la Table-Ronde on le divinise ; là, comme dans le roman du XYII^ siècle , comme dans le roman en France il y a vingt ans, il est l'apanage des belles âmes , des cœurs chauds et richement doués. Ici le poète en montre surtout les dangers , les soufifrances ^t les misères. L'amour emporte Médée, et, dès le premier jour, lui fait
(1) V Le fatneax Thibault, te trouvère , dit M. Michelet, qui fit peindre ses vers à la reine Blanche ci dans son palais de Provins , au miHèu de roses transplantées de Jéricho. »
(2) Il a fallu un étrange parti-pris de patriotisme pour vouloir reconnaître en maître Wace Tinitiateur de la France à la légende arthurienne. 11 a pu en citer quelques faits; il n*en a pas recueilli Tesprit. Il n*7 a rien , au contraire, qui soit plus antipathique à sa nature.
oublier toute pudeur. Avec Paris, il amène la ruine de Troie. Avec Briséida , il est synonyme de perfidie et de trahison ; Troilus ne Ta connu que pour être désolé et sacrifié. Uamour torture Achille et fait du plus vaillant des Grecs un traître à son pays ; il le conduit à sa perte et dans les embûches de ses ennemis. Diomède qui nous représente Tamour heureux, Tamour conquérant, subira d'abord de longues tortures et paiera ses triomphes par de nombreuses tribulations. Polyxène elle-même sera malheureuse par Tamour, bien que cet amour soit légitime et autorisé par sa mère. Elle ne verra pas son hymen se conclure ; son fiancé périra pour elle, entraîné en son nom , sans qu'elle le sache , dans un piège, et elle mourra immolée à son souvenir.
Mais si Fintention du poète semble une , les peintures quMl a faites de cette passion et de ses effets sont des plus diverses ; elles lui ont fourni quatre grands développements, quatre histoires d'amour: celles de Jason et de Médée, de Paris et d'Hélène , de Troïlus et de Briséida, d'Achille et de Polyxène. Trois de ces récits étaient seulement indiqués par Darès ; le quatrième , la peinture des amours troublés de Troïlus et de Briséida, appartient tout entière au vieux trouvère.
Le poète dans ces divers récits s'est attaché à montrer toutes les formes et toutes les variétés de la passion. Médée nous en représente les emportements, les entraînements physiques avec toute la naïveté, toute la soudaineté matérielle, toute la brusquerie, on pourrait dire toute la brutalité d'une époque encore à demi barbare. Achille et Diomède nous montrent les tourments de Tamour. Briséida nous représente surtout la coquetterie , ses grâces , son manège, ses déceptions ; elle est aussi l^ère que charmante. Avec Polyxène nous trouvons l'amour pur, Tamour chaste et digne , Tamour contenu , tel qu'il peut être dans un cœur de noble jeune fille qui sait ce qu'elle doit de réserve et de retenue à son nom et à son rang.
Il est à remarquer qu'en ces récits du. poète il manque un personnage dont nous ne saurions regretter l'absence , mais sans lequel plus tard il ne pourra exister une histoire amoureuse, qui y aura sa place marquée et son rôle essentiel» Il s'appellera le confident (i) dans la
(t) lOn ne saurait doimer , dans le Roman de Trcit^ ce Dom à Tami d* Achille qui va demander pour lui à Hécube la main de Polyxène, et du reste ne joue aucun hUe.
tragédie du XVIIe siècle : dans Boccace et Shakespeare , il se noanne Pandarus ; il pourrait s'appeler le complaisant et quelque chose de plus. Il existait déjà avant eux dans le roman de la Table-Ronde ; c'est Galebaut dans l'histoire de Lancelot.
Ces peintures diverses de Benoit sont habilement et largement ordonnées par lui, adroitement mêlées à la composition générale du poème, pour en soutenir et en varier Tintérêt. Elles se combinent avec le récit des grandes prouesses. Médée se montre au début de son poème. Plus loin , quand Troie a été détruite une première fois et rebâtie , quand la guerre se prépare , nous entrevoyons Paris et Hélène. La grande guerre s'engage : te poète en décrit avec une grande ampleur et une richesse extrême de détails les premières rencontres; nous avons vu les héros à l'œuvre. Briséida apparaît alors à la faveur d'une longue trèVe, entre les premiers exploits d'Hector et le combat où il doit périr; elle se montre de temps en temps quand l'intérêt guerrier est suspendu. Enfin , la peinture des agitations amoureuses d'Achille alterne avec le récit de ses exploits.
Le récit de la passion d'Achille pour Polyxène semble surtout dans la pensée du poète destiné à nous Taire voir les eflets de l'amour et à en exalter la puissance. Déjà il avait essayé quelque chose de semblable dans l'histoire de Diomède (V. Roman de Troie, v. 14927). W avait dit son irrésistible pouvoir. Il avait peint ses inquiétudes, la perpétuelle instabilité de l'âme qu'il possède , l'abaissement , l'inutilité des prières, la fierté de celles à qui on les adresse augmentée par elles, ce trouble d'esprit qui fait que Ton dit ce qui est inutile, qu'on tait ce qui serait le plus profitable à dire, etc. Il reprend ici le thème avec plus d'abondance et plus de détails. Achille est digne d'être le héros d'une telle histoire ; « il fut de grande beauté , nous dit l'auteur ; jamais en nulle « royauté on ne vit meilleur chevalier. Il avait les yeux hardis et fiers , « les cheveux longs et aubornes : il n'était pas pensif ni morne , il avait < la physionomie gaie et joyeuse et courroucée en face de l'ennemi , il « était généreux et dépensier , et fort aimé de chevaliers. Il avait grand « renom à porter les armes ; en nulle terre il n'eut son égal , fors le j « seul. Hector (v. 5137). »
Le martyre d'Achille nous est peint dans une série de monologues :
le vieux trouvère emploie déjà volontiers celle forme qui sera si chère à la tragédie classique ; et , comme elle , il nous y montre le héros s'analysant lui-même, étudiant avec soin, avec finesse même, ses sentiments divers. • En France , a dit très-justement M. Saint-Marc n Girardin , il ne suffit pas aux sentiments d'agir , il Tant aussi qu'ils « s'expriment, et Tamour chez nous n'est pas seulement une passion , e c'est aussi une conversation. >
Il en est ainsi dès le XIP siècle. Le monologue tragique se platt surtout à mettre en relier deux sentiments plus Torts que les autres , entre lesquels le héros hésite, ballotté sans cesse de l'un à l'autre. C'est Rodrigue entre son père et Chimène, entre le devoir et l'amour ; c'est Auguste entre le pardon et la soif de vengeance ; c'est Polyeucte entre Pauline et sa foi nouvelle. Telle est la situation , telles sont les angoisses d'Achille; semblables sont les analyses qu'il fait de sa position et de ses sentiments: ainsi il est partagé et ballotté entre l'espérance et la crainte, entre l'amour qui le pousse vers Polyxène et la raison qui* lui montre la folie de sa passion. La tragédie du XYIP siècle ne nous peindrait pas autrement le héros grec , sa défaite à la vue de la jetine fille , ses agitations, ses luttes avec lui-même. C'est là un genre de développement qui appartient à Benoît seul , à lui revient tout le mérite de ces essais de peinture morale et d'analyse. Darès ne disait que deux mots : t Achille les rencontre et contemple Polyxène , il y attache sa pensée, et commence à l'aimer violemment. Alors, poussé par la passion, il commence à consumer dans l'amour une vie odieuse. >
Achille, dans le Roman de Troie , est demeuré immobile tant que la jeune fille est restée dans le temple. • Il change de couleur, il Ta souvent f pâle, après vermeille. » Cependant, il n'a pas encore bien conscience de son mal. a A lui-même il se demande ce que peut être ce qu'il sent , « souvent il froidit et puis s'éprend. » Pour rien au monde il n'eût voulu s'éloigner tant qu'il a pu la contempler ; quand enfin elle a disparu , il se retire à son tour, pensif et morne. Le poète suit avec complaisance le progrès du mal, l'état du héros, tout son être changé et transformé. 11 est tellement absorbé par cette pensée unique qu'il n'entend plus rien ; il cherche la solitude ; malade , fatigué , il s'enferme dans sa tente , il éloigne ses amis les plus chers et les plus familiers , et il s'abandonne
tout entier à sa douleur e't à ses plaintes. Il se représente tous les motifs qu'a Polyxène de le haïr..., elle est la fille de ses ennemis, il a tué ses frères , il a juré de détruire sa patrie. Puis il songe à toutes les espérances qu'il peut caresser (V. Romande Troie, 17606-17719). Il passe
tour à tour par les sentiments les plus divers, il va du désespoir aux /
' rêves les plus séduisants. j (
L'érudition et le bel esprit (car nous en sommes déjà au bel esprit) , se mêlent à l'expression naïve de ses agitations. Achille se compare à Narcisse ; comme lui il poursuit une ombre qui doit lui échapper toujours , comme lui il est amoureux de sa perte, et il ne lui reste plus qu'à mourir désespéré. Puis, cédant à une nouvelle impulsion et l'amour reprenant le dessus , il se dit que l'homme de cœur ne doit jamais s'abandonner ; il se demande «pourquoi il ne tenterait pas une chance dernière de salut. Il envoie donc un de ses plus fidèles amis essayer de désarmer les justes ressentiments d'Hécube et demander la main de sa fille: en échange il se séparera des Grecs, et ceux-ci seront forcés d'abandonner le siège. Et pendant l'absence de son messager , Achille continue à gémir, il maudit cet amour qui lui ôte le courage et Thonneur ; il maudit sa folie, etc.
Remarquons en passant qu'ici comme dans le reste de ce récit , .et Benoit en ce point ressemble à Chrétien de Troyes, il n'est pas seulement question de l'amour sentiment, mais d'amour , une sorte de puissance mystérieuse , de demi-divinité , de l'amour personnifié. Et nous voyous à ce propos combien le goût des personnifications abstraites qui, plus tard", et surtout au XYIIP siècle, conduira à l'allégorie et à ses abus, a été de tout temps naturel et familier à l'esprit français. C'est le fait de la scolastique, de ces ardents débats des réalistes et des nominaux ; mais l'immense développement et le long triomphe de la scolastique en France tenaient eux-mêmes à une tendance originelle de l'esprit national. Le mot d'amour dans notre poète est pris tour à tour dans les deux sens que nous venons d'indiquer. Tantôt il nous représente Achille, à la vue de Polyxène, « de son amour travaillé... Amour lui montre de ses tours, « Amour lui a chargé tel fardeau qui moult est lourd à soutenir (v. 17599). > Parfois, il met aux prises deux abstractions : t Bien se sont rencontrés en lui Amour et Méfait. Bientôt Amour a fait plier Orgueil ; Force, Vertu,
ni Hardiesse ne lui vaut contre Amour néant (!}. > Souvent il emploie le mot sans paraître se mettre trop en peine de distinguer entre les acceptions et les valeurs diverses qu'il lui donne. C'est une sorte de puissance supérieure (2), d'un ordre mal défini ; Achille nous dira : c Qu'en « puis-je mais si perds le sens? Contre amour je ne vois nulle ressource. Il t n'est moyen de lutter, etc. (v. 18025). » Et pour excuser sa faiblesse, il se donne à lui-même d'illustres exemples que, avec une érudition qui a droit de nous faire sourire , il va chercher dans la Bible : c Qui « est-ce qui contre Amour est sage? Ce ne fut pas Fortîs (ou For- « tins) Samson, ni David le roi, ni Salomon, celui-là qui de sagesse fut c souverain sur tous les autres humains (v. 18020). » Dans d'autres passages, on reconnaît à ne pouvoir s'y tromper le dieu antique; il a gardé ses attributs d'autrefois, c Amour à lui a trait (tiré) de près > , nous dit le poète (v. 18000). C'est un souverain puissant qui a des milliers de sujets ; c'est lui-même qui nous le dit (v. 17998) : ailleurs, il est question de sa • mesnie » , sa troupe. On lui adresse des prières : « Pour Dieu, je le
« prie qu'il me secoure comme il le faisait à nos ancêtres ; qu'en moi
i il ne perde sa coutume. Que celui-là qui est seigneur du monde entier * me donne la douceur... qu'il donne aux autres (v. 18070). » L'auteur nous peint sa tyrannie capricieuse (v. 17980) ! Il nous décrit les souffrances et les misères et. les agitations incessantes de ceux qui aiment (v. 17982). « C'est, ajoute-t-il, le service et la rente qu'Amour promet c maintes fois à ceux qui sont de sa bande. • C'est un maître jaloux et
(4) Dans le même temps, 1186 , Jean de Hauteville ou Âuviile, auteur de VArchitrenius^ trace le portrait de Cupidon,
(3) Tout ceci , du reste , se trouvait déjà tout au moins en germe dans VEneas, Cupido , le « frère charnel du héros » (je suis son frère, il est le mien , dit ailleurs VEneoi ; de lui me devrait venir tout bien), tenait une grande place dans le poème. Seul entre les dieux du paganisme, il semblait avoir gardé sa divinité. On proclame à chaque instant son influence. < Le dieu d^amour qui m*a conquise i , dit Lavine. Là comme dans le Roman de Troie, il traîne à sa suite tout un peuple, toute une armée, où il enrôle sans cesse de nouvelles recrues. C^est un adversaire irrésistible.
Quel defeose a encontre Amor ? Qui se puiise vert lut tenir
N*i Tilent pas caslel ne tor , Ne son aisalt longes aofrir.
Ne hah palais ne hait fossé ; Parmi set murs trairait son dart
Sos ciel n*a celé fermeté Et naverroit de Tautre pari (D* 41} .
V. plus loin dans notre analyse de VEneas, le récit des amours du héros et de Lavine.
qui se plait à tourmenter ses victimes et qui les raille. Quand Achille , attendri par les supplications des Grecs, a envoyé ses hommes à la bataille, et que, privés de leur chef, ils ont rudement souffert, Amour se plait avec une joie maligne à lui montrer qu'il n*a su servir ni sa passion, ni son devoir. Le poète lui a prêté tout un long discours qui ne manque pas d'une certaine grâce piquant^e et coquette, et qui fait tout-àfait songer à la plus galante mythologie du XYIIP siècle. « Que veux-tu faire , lui dit-il ; espères-tu arriver ainsi à posséder Polyxène , ton amie ? Ce n'est pas de cette façon que me servent mes sujets et ceux qui m'aiment. Tu as fait voir hautement que tu me veux abandonner. Tu connais peu pies secrets ; je t'avais mis au service de celle qui est la resplendeur même de beauté, le miroir des autres dames ; et tu as enfreint ma loi ! Tu n'aurais pas dQ envoyer tes Mirmidonais à la bataille ; celle qui est plus blanche que neige s'en est fortement plainte à moi. Cet acte sera payé par toi ; elle en aura justice à son plaisir. Tu l'expieras chèrement ; rude en sera la pénitence. Par sa beauté et son image je crois bien qu'il te conviendra mourir. Tu ne veux pas me servir comme il convient, avec gentilles réponses et belles paroles être toujours prêt à faire mon commandement, à toute gent être généreux, et franc, et simple, et doux, et honorer par dessus tout ceux qui sont à moi ; tels sont ceux qui suivent ma bannière. C'est à ceux-là que j'ai octroyé ma joie ; ceux-là savent de quelle douceur je suis après la grande douleur. Mais tu es loin de me connaître, moi ni mes faveurs. Je ne suis pas de ceux que l'on peut combattre en face ; mais il faut prier humblement, et tout laisser, et tout abandonner pour accomplir ma volonté. Rappelle-toi ce que tu attends. Ton amie n'est-elle pas là dedans, ne lui as-tu pas tué ses frères? Tu lui as fait dommage et tort. N'avais-tu pas promis à la reine au coeur vaillant que jamais tu ne leur ferais la guerre ni aucun mal? N'as-tu pas rompu la convention et manqué à ta promesse quand tu as envoyé tes gens pour leur faire dommage ? Mais il me semble qu'ils se sont terriblement bien défendus ; de cent il n'en est pas revenu un seul. Sais-tu bien comment tu as travaillé ? Tu t'es fait un triple tort ; tu perds tes hommes ; il me semble que tu n'as ni prix ni honneur quand ils vont ainsi sans toi à la bataille ; tu perds ton prix et ta valeur, et tu perds ton amie et
280 BENOIT DE SiUINT£-MORE
c ton amour. Tu mourras et tu n'auras d'elle nul secours Je veux
c qu'elle se repaisse de tes tourments, qu'elle fasse sa volonté de te faire • mourir, de te tourmenter, qu'elle t'ôte le boire et le manger, le somc meil, le repos et la joie, sans espérauce, sans consolation ; désormais, c je ferai en sorte qu'elle te tienne et te torture en ses lacs. > {Rom. de Troie, v. 20692-20762).
Achille , en effet , est la proie de l'amour. 11 voudrait aller au secours
de ses fidèles serviteurs qui meurent sans lui et par son abandon ; c mais
c Amour le lui défend. Amour a si bien fondu sur lui qu'il n'ose y porter
c le pied. Aimer lui ravit et promesse, et sens, et hardiesse, et valeur.
« 11 sent une terrible angoisse en son cœur ; il n'est en rien maître de
tf lui-même. Amour le tieut pris en sa glu , si bien qu'il ne lui laisse
« secourir ses gens qu'il voit massacrer et trancher en pièces (v. 20850). •
De tous les chefs grecs , en effet , c'est lui qui a perdu le plus de ses
hommes (v. 21580). 11 faut que l'ennemi arrive jusqu'à ses tentes pour
que , oubliant tout, < amie et amour » , ivre de colère , il saisisse ses
armes et coure au combat (v. Rom./^s. 21070). Cruellement blessé par
Troïlus, il le tuera ; mais , malgré cette fatale victoire , il ne cessera pas
d'appartenir à Polyxène.
I Je ne veux pas pousser plus loin cette analyse : on a reconnu, et c'est
tout ce que je voulais montrer , le héros classique , le héros amoureux ,
tel que nous l'offrira la tragédie cinq cents ans plus tard.
Du moment où le poète peignait l'amour , il devait faire et il a fait ^ dans sou livre une large place aux femmes. Celle qu'on est tenté d'y chercher tout d'abord y tient moins de place que toute autre. Elle est bien encore ici a de toutes beautés la fleur , de toutes dames la plus belle. Jamais, ajoute le poète, il ne naquit en ce monde dame si belle ni si blonde; de toutes fut la souveraine : comme la couleur d'écarlate (graine) est plus belle que nulle autre , et tout ainsi comme la rose en beauté surmonte toute chose, au dire de Darès qui nous conte cette histoire, Hélène surmontait en beauté toute chose qui naquit humaine • (V.* son portrait, ^o/?2an cfe Troie, v. 5099-5120). Il l'a peinte de couleurs plus poétiques encore dans cette scène où les dames sur les murs se montrent « les mieux faisants de la journée > (v. 10530). Enfin dans une autre partie de son poème il lui a rendu
un autre et plus frappant hommage. A sou retour, la Grèce tout entière
se presse sur ses pas. « On veut voir celle par qui le monde a souffert
« tant de peines , par qui la Grèce est appauvrie de tant de bonne
« chevalerie, pour qui grands et petits sont morts, vaincus et mis en
« pièces, pour qui les royaumes ont été dévastés, Troie mise en
« flamme et renversée de fond en comble Ils la viennent regarder
♦ et contempler avec étonnement. Ils en tenaient d^étranges (fiers) « discours entr'eux par la gent menue. » Cependant , il semble que c'est seulement par respect pour la tradition que Benoît lui a gardé ce haut rang. Il n*y a pas trace chez lui d'émotion et d'enthousiasme personnels. Il semble plutôt enregistrer son histoire que songer à en faire lui-même un thème de développements poétiques. 11 abrège le récit de ses aventures , et il lui donne un autre caractère. Il ne s'est pas attaché à peindre en elle la grande séductrice et la grande coupable, la beauté irrésistible et fatale. On dirait qu'il a voulu surtout la faire touchante. Il la peint aimable et bonne ; à la vue des batailles peureuse et pensive et tremblante (dotose) ; il l'appelle dame Hélène au franc cœur. Elle est, il est vrai , facile à la séduction ; attirés l'un vers l'autre par la réputation de leur beauté, Paris et elle se sont aimés dès la première entrevue. Elle n'est pas exempte de coquetterie ; quand Paris prend congé d'elle, otf nous dit qu'elle sut bien en vérité que Paris la reviendrait voir. Elle est vite entraînée : le poète a décrit fort longuement l'attaque et la prise du temple ; pour la fille de Léda , « elle ne se fit « mie trop maltraiter (laidir) ; elle laissa bien voir qu'elle consentait. » Si sur le navire qui l'emmène à Troie « elle montre douleur et chagrin, « pleurant et durement se plaignant, et regrettant souvent son seigneur, « ses frères , sa fille et sa gent et ses amis et son lignage et son pays, sa « joie, son honneur, sa richesse et sa beauté et sa hautesse » , elle semble avant tout soucieuse de paraître s'associer à la douleur de ses compagnes d'esclavage ; et quand Paris a délivré celles-ci pour l'amour d'elle , elle fait entendre des paroles tout-à-fait résignées. « Sire, fit-elle, si Dieu « l'eût permis, je ne voudrais pas qu'il, en fût ainsi ; et quand je vois et « entends qu'il n'en saurait être autrement il nous conviendra de souffrir, • que nous le veuillons ou non , votre plaisir. Or béni soit celui qui nous « fera du bien et nous portera honneur : il pourra trouver riche au-
« mône (v. 4707). Bien sais pour vrai quMl me conviendra consentir, « que je Iç veuille ou non, à faire tout votre plaisir, puisque je ne me « pourrais défendre ; c'est en vain que je voudrais échapper. » Elle semble en tout cela de bien facile composition ; mais le poète rachète ces entraînements en lui donnant la bonté ; elle a gagné tous les cœurs autour d'elle ; Hécube et Prîam l'aiment comme si elle était leur fille.
Elle a pour Hector une vive tendresse. Elle court le voir et l'embrasser au retour de chaque bataille ; quand il est blessé « c'est elle qui panse « ses plaies franchement et de bon gré. • Sa douleur, quand il a succombé , ne connaît pas de bornes ; elle s'arrache les cheveux , elle pousse des cris et des hurlements : « il n'y en a aucune qui en fasse tant, dit le poète^ et ce lui fut moult bel. » Benoit semble avoir voulu lui obtenir le pardon de sa faute en l'entourant d'attendrissement. Elle ne parait guère que pour se désoler. Elle n'occupe la scène un peu longuement qu'au moment de la mort de Paris, gémissant sur la perte qu'elle a faite et surtout sur les maux qu'elle a causés elle-même, appelant à la vengeance toutes celles qu'elle a rendues veuves ou orphelines et maudissant sa destinée (v. 22845-22939). Sa douleur, son volontaire abaissement, son désespoir sont si touchants que les Troyens pleurent pour elle plus encore que pour Paris. Dans ses adieux à Paris et ses vœux pour être réunie à lui, il y a une franchise et une ingénuité de tendresse qui vont au cœur ; c'est bien la femme « au franc cœur > dont a parlé le poète, c'est celle qui s'est donnée tout entière, qui ne vit que pour son époux, qui ne peut exister sans lui (V. Rom. de Troie, v. 22849-22939). « Sire Paris, beau doux ami, « que votre esprit ne se désole pas. Du mien qu'il" accepte la compagnie î « Jà suis-je votre douce amie , celle qui pour vous perd le sens, etc. » (v. 22917).
Le personnage de Médée est plus accusé. Le poète semble avoir voulu peindre en elle les emportements de la passion qui tout à coup éclate, envahit une âme et l'entraîne au plus complet oubli d'elle-même.
A propos de ces amours, je ne puis taire une réflexion qui s'est bien souvent présentée à moi en lisant les poèmes du moyen-âge. C'est que, en dépit des histoires de parti pris qui veulent voir à cette date la réalisation de l'idéal chrétien, le christianisme a bien peu pénétré les âmes de la foule, qu'elles n'en comprennent ni n'en réalisent l'esprit: c'est que la chasteté,
la pudeur , les délicatesses, qui nous semblent à nous si bien Tessence même du christianisme, leur sont tout-à-fait étrangères: c'est que, chose singulière, Tépopée et le drame païens ont à cet égard sur ces œuvres • d'auteurs chrétiens une incontestable supériorité. La barbarie originelle est là' encore toute vivace. Il y a quelques âmes d'une pureté divine, comme celle de saint Bernard'; mais Tâme de la foule est restée brutale, violente ; elle n'a que des appétits. L'observation est à mes yeux des plus importantes ; car d'un côté elle est toute à la gloire des grands hommes du moyen-âge : elle nous montre quelle était la puissance de leur élan , de quelles ténèbres et de quelle bassesse ils sortaient , comme ils étaient loin et au-dessus de la foule ; et d'un autre côté elle prouve la logique profonde des choses humaines, et comme l'état politique d*un peuple est la résultante nécessaire de son développement intellectuel et moral , comme les nations ont toujours le gouvernement et, par suite, la liberté qu'elles méritent d'avoir. Le XVIIP siècle sMndignait contre la féodalité ; mais le moyen-âge ne pouvait être que féodal. Il y avait une féodalité dans le sens où on l'entendait il y a un siècle , c'est-à-dire une aristocratie pour les âmes et les intelligences comme il y en avait une en politique. Il n'y avait pas plus loin, pour l'état politique, du vilaiq écrasé, pressuré, taillable et corvéable à merci, nu, sans défense contre le pillage et les blessures, au puissant baron couvert d'une impénétrable armure, maître du sol , honoré , respecté , seul en possession de ses droits d'homme , qu'il n'y en avait de l'intelligence et de l'âme de la foule (et ici grands seigneurs et manants se touchent), aux rares et nobles esprits qui font la grandeur intellectuelle et morale du moyen-âge.
Voyez , par exemple, dans le Siège de Vienne , cet admirable Roland , |) si héroïque, si merveilleusement chevaleresque en face d'Olivier ; voyez-le en présence de cette gentille Aude , que le poète nous montre si gracieuse, et qui, dans la chanson de Roland, est si dramatiquement fidèle à son souvenir et meurt sans dire un mot en apprenant qu'il n*est plus. Roland icf est d'une brutalité sauvage. Il veut mettre sa lourde main de soudard sur la jeune fille. Les hommes sont admirables entre eux ; vis-à-vis des femmes ce ne sont plus que des bêtes de proie et de luxure : ils ne les aiment pas, ils les convoitent. Dans un temps où le moyenâge était encore mal connu , Walter Scott , qui peignait Ivanhoë de si
fausses couleurs , a Tait un portrait vrai daus le 'templier Boisguilbert ; infais il a fallu, pour donner toute sa vérité au personnage , que les ranicunes protestantes triomphassent du convenu et des fadeurs inséparables à ce moment du mot de chevalerie.
De même ici où la comparaison directe entre le moyen-âge et l'antiquité est possible, la supériorité morale est tout entière, iucontestabfe, immense, du côté du poète païen. Apollonius a entouré la peinture de la tendresse de Médée de toutes sortes de précautions et de délicatesses ; il lui a donné toutes les pudeurs, toute la résistance et tous les scrupules de la jeune fille. Et tout d*abord ce n'est pas une ardeur sensuelle qui pousse Médée vers Jason ; c'est à la suite d'une conspiration des trois grandes déesses Junon, Minerve et Vénus (1) que l'Amour, se faisant l'exécuteur de leurs volontés, a percé le cœur de Médée d'une de ses flèches. Et Junon a eu soin de parer le héros grec d'une grâce toute divine , de donner plus d'éclat à sa personne , plus de charme à ses discours ; ses compagnons sont éblouis et ont peine à le reconnaître. Mais, alors même et sous le coup de la main divine , Médée ne se rendra pas tout de suite ; le poète nous fera assister au spectacle de ses luttes contre elle-même et contre le dieu, il les prolongera soigneusement; et lorsqu'elle sera sur le point de céder, il y aura un dernier hommage à la retenue et à la pudeur féminines daus les adresses mêmes dont elle s'enveloppe, dans les ménagements qu'elle garde avec l'opinion , dans les apparences dont elle s'attache à couvrir sa défaite. Comme le poète retarde l'aveu de la jeune fille , quelle habile et touchante gradation avant qu'il éclate ! Et il ne s'agit encore que d'un aveu.
Au contraire, la peinture que Benoit de Sainte-More nous fait de l'amour de Médée est toute physique ; ce n'est qu'un entraînement des sens, brusque, ardent, sans hésitation, courant tout droit à sa satisfaction. Dès qu'elle se trouve en sa présence « il lui plut fort , et elle « l'aima moult en son cœur. » Ici, point d'embarras, point de regards timidement baissés. Le poète, qui décrit avec complaisance les avantages extérieurs du héros , nous montre Médée le regardant hardiment en face, ne pouvant, quoi qu'elle fasse, détacher de lui ses yeux,
(1) Virale se souviendra de ce détail quand il peindra Didon et ses égarements.
doux, francs et simples, et sans orgueil : bien elle le remire doucement » (v. 1251). Il ajoute naïvement: « bientôt elle lui aurait son amour donné ; si elle était en lieu qu'il l'en requît , ne crois qu'elle l'en éconduisît. Or, elle y tourne si bien son cœur , qu'elle ne laissera à aucun prix d'en faire son pouvoir. Elle prisera peu tout son savoir, si elle n'en accomplit son désir. Bien elle le désire à mariage. Désormais la tient bien en ses lacs Amour contre qui rien n'a défense. » On le voit, elle est vaincue dès le premier instant , le poète le dit avec une brutale naïveté; il peindra sur le même ton ses impatiences (1) , son attente (2) , ses inquiétudes , etc. ; on les pourra lire tout au long, dans toute leur franchise, dans le texte du poème (3). Et, ce qui montre, mieux encore que tout le reste , l'absence de toute délicatesse, le poète est probablement convaincu que ce seul mot de mariage légitime toutes les naïvetés d'instincts de Médée (&).
L'histoire de Troïlus et de Briséida présente un autre caractère. C'est un tableau plein de malice, qui vient d'une façon tout-à-fait inattendue se mêler au drame. On lui pourrait donner pour épigraphe et pour résumé le mot de Shakespeare: c 0 femme, fragilité est ton nom ! » Il le faut joindre à tous ces contes piquants où nos vieux poètes , séduits et railleurs en même temps, maudissaient et adoraient la femme, la représentaient charmante et coupable. Comme eux, Benoît s'est plu à peindre sa grâce victorieuse, son penchant irrésistible à la coquetterie, sa facile défaite, et faisant œuvre à la fois de poète et de moraliste , il mêle à son piquant récit les réflexions et les sentences.
|1) Mol li tresMlt li cuen el ventre
Molt crient qae ne perde la nuit.
(2) Selon la jurisprudence anfDureuse de la poésie du rooyen-dge, qui règle les rapports des princesses et de leurs chevaliers, c'est Médée ici qui fait les premières avances. Un historien de cette poésie y reconnaît complaisamment une preuve du respect du moyen-âge pour les femmes, respect qui a besoin d'encouragements précis, n me semble qu'il y faut voir surtout la preuve de la brutalité des mœure et aussi une convenance sociale entre rangs différents, le vassal devant attendre les ordres de celui qui occupe on rang supérieur dans la hiérarchie féodale. Au XVII* siècle, dans une situation analogue. M"* de La Fayette fait dire par uu de ses personnages : « Vous ne pourriez prendre trop de soin de lui ôter la honte
d'avoir fait les premiers pas. ■ Il s'agit ici de Catherine de Médicis et du vidame de Chartres. Je
ne saurais non plus partager sur ce point Topinion de M. Ed. du Méril.
(8) V. Roman de Troie, v. îhdd et suivants^
(à) Médée fait avec Jason un vrai marché (V. Roman de Troie^ y. i395-iA0&).
Cette histoire paraît lui appartenir tout entière (1). C'est vraiment un de ses grands titres à l'attention (2). On peut dire que c'est à lui que Troïlus doit la vie. Troïlus est vraiment un fils de la poésie; on peut suivre à travers les âges sa croissance, et comme son avancement. Chez les écrivains grecs» poètes, mythographes, rhéteurs, il ne parait que pour tomber sous les coups d'Achille. Dans Homère , il ne nous est signalé que par les regrets de Priam , pleurant « les fils vaillants que Mars lui a enlevés, Mestor égal aux dieuxr, TpwîXov îTnuoxipiAav et Hector, un dieu parmi les mortels (IL, id. , v. 257). » Selon la plupart des poètes (V. Quintus, Paralip. IV, 155 , Û19 sq. , et l'auteur des Cypriaqves), il a disparu de la scène avant même les événements qui font le sujet de V Iliade. Selon d'autres (Lycophron , v. 307 sq. et Tzetzès, Postk., 353 sq.), en désaccord sur ce point avec Homère, il ne succombe qu'après la mort de Memnon , et sa mort est le dernier exploit d'Achille. Les poètes tragiques le rajeunissent ; ce n'est plus qu'un enfant dans la tragédie de Sophocle dont un scholiaste d'Homère (V. Sch. , Vict., ad IL, XXIV , 257) , nous a conservé le souvenir. Il n'a pas l'honneur de mourir en combattant, il est surpris par Achille tandis qu'il exerçait ses chevaux. Il en est de même chez les poètes latins des âges classiques. Horace l'appelle t impubem Troilon. » Virgile (Enéide, liv. I).en a fait un enfant héroïque t engagé dans une lutte
(1) Il y a un vers de Benoit lui-même qui semblerait pouvoir laisser quelque doute sur ce poinL Quand le Vieux poète parle de Tamour mutuel de Troïlus et de Briséida, il ajoute : « Iço seivent tuit li plusor », ce qui semblerait indiquer que leur histoire était déjà populaire. Mais cela signiGe que tout le monde à Troie est dans le secret.
(2) Nous avons déjà marqué (V. plus haut : V. Sources tfu Roman de Tro(e ) qu'un critique TaTait trouvée si belle qu'il ne voudrait pas en laisser le mérite au vieux trouvère normand. Voici ses termes mêmes : « Jl n'était pas bien sûr que Benoît fût capable d'avoir créé de tels types et inventé un drame « dont il n'eût pas trouvé le germe quelque parL > Après avoir déclaré « n'avoir épargné aucune re- « cherche pour enlever à Benoit de Sainte-More la gloire d'avoir inventé Troïlus et Briséida >, il arrive enfin à xette conclusion : t II fout supposer ou qu'une tradition perdue pour nous ou non formulée
• jusqu'ici lui apporta l'ébauche de son œuvre, ou que le hasard, comme il en arrive parfois, lui a « fourni un croquis qu'il a dessiné sans en bien comprendre la naïve grandeur. • Ainsi, Benoit aurait fait Troïlus comme Trissotin son ■ quoi qu'en die. > Si la conclusion n'est qu'à demi-flatteuse pour le poète, elle indique au moins tout le mérite de sa création» t Troïlus, dit ailleurs le critique, a une ap-
• parence particulière, originale, avec les caractères de grandeur et de beauté littéraires qui en font un type frappant, inaltérable, et que Poubli n'atteindra plus. > V. Nouvelles françaises en prose du XIV*
siècle, introd. , p. lx, lxi et lxvi.
inégale contre Achille. » Il lui a composé une histoire en combinant le vague souvenir qu'il avait laissé dans la poésie grecque avec deux vers du 6* livre de V Iliade, où Homère racontait la chute d'Adrestos renversé de son char {IL, § 42, Û3). Sénèque a répété le trait de Virgile « nimium cito congresse Achilli Troile. » Chez lui aussi, il est victime d'une imprudence juvénile, d'une héroïque témérité. Dans Dictys, fidèle à la donnée antique , Troîlus ne Tait qu'apparaître pour être pris et tué par Achille.
Jusqu'ici nous ne trouvons rien du rôle que va lui donner Benoit de Sainte-More ; cependant il n'a pas tout-à-fait inventé ïroïlus. 11 en a fait un héros amoureux; mais il était héros avant lui: à Darès en ''W revient l'honneur. Dans les portraits qu'il a tracés des chefs des deux armées, il l'a peint sous de brillantes couleurs : « Troîlus était grand, « très-beau, d'une vigueur au-dessus de son âge, vaillant, impatient « de se signaler « magnum, pulcherrimum, pro aetate valentem, fortem, « cupidtim virtuti^ » (1). Dès la première assemblée des Troyens , nous le voyons donner de hardis conseils, et demander à partager les périls de Paris (2) ; nous le retrouvons combattant vaillamment aux côtés d'Hector (8). Quand celui-ci n'est plus, quand Sarpédon et Déiphobe ont disparu de la scène , Troîlus seul soutient encore la fortune de Troie, c H s'avance au premier rang, il massacre, il dévaste, f il immole plusieurs des chefs argiens (3) , il blesse Ménélas, il blesse € Diomède , il blesse Agamemnon (4) , il blesse Achille (5) j Ulysse t et Diomède se prirent à dire que Troîlus n'était pas un guerrier « moins vaillant qu'Hector (6) » • La réflexion est d'autant plus juste que l'auteur du Darès qui n'a pas beaucoup d'invention a fait de l'histoire de Troîlus une réplique exacte de celle de son frère ; non-seulement il console les Troyens de sa perte , mais il est comme lui leur seul espoir; comme lui, il s'oppose à ce que Ton donne des trêves trop
(1) V. Darès, ch. xii.
(2) V. Darès, ch. xx. « Procedit in primis. TroUus, cœdil, dévastât, multos duces Argivorum interficit. »
(3) V. Darès, ch. xxx. t Diomedes et Ulysses dicere cœperunt Troilum oon minus fortem virum esse « quam Hectorem. •
(A) Ibid,, ch. XXXI.
(5) Ibid,, ch. xxxui.
{fi) Ibid.f ch. xxx.
longues : il combat, il triomphe et meurt comme lui. Darès, qui a oublié de faire traîner par Achille le cadavre d'Hector , réserve cet outrage à celui de Troïlus (1).
Benoit a eu soin de conserver à son héros et ce rôle et cette vaillance. Troïlus tient dans son poème une place aussi grande qu*Hector, il ne le cède qu'à lui en valeur : le poète ne lui reproche que trop de hardiesse. Hector, si bon appréciateur du courage, lui dit: « Peur a me fait le vasselage et la prouesse et le courage que je connais en
« vous si grands , ne vous engagez follement entre vos mortels
« ennemis. » Il sera le digne successeur de son frère , il balance la fortune d'Achille, il le terrasse à plusieurs reprises, et s'il est enfin tué par lui , ce n'est qu'à l'aide d'une trahison. Ce sont bien là les principaux
traits du Troïlus de Darès , comme de celui que va nous peindre Benoit; mais ce qui n'était dans le premier qu'une pâle et vague esquisse va devenir une vivante figure , et le trouvère y ajoutera des traits nouveaux.
11 a fait de Troïlus le vrai type du chevalier en sa jeunesse et en sa fleur, réunissant la force et la beauté, le courage et le charme, le plus redoutable sur le champ de bataille , le plus digne d'être aimé. Troïlus fut beau à merveille ; il eut le visage riant, la face vermeille, un clair regard ouvert, le front plein, la beauté d'un vrai chevalier. Il eut les cheveux blonds, bien avenants, et naturellement reluisants ; les yeux vifs et pleins de gaieté. Jamais créature ne fut de cette beauté. Quand il était de bonne humeur , il regardait si doucement que c'était un charme de le voir. Mais il est une chose que je dois vous dire pour être vrai , c'est que pour ses ennemis , il avait un autre aspect et un autre regard. Il avait le nez haut et b^n mesuré , car la nature le fit pour porter armes. Il eut la bouche belle et les dents blanches plus que n'est ivoire ni argent, le menton carré , le col long et droit comme il convenait sous l'armure.
(1) Cette tradition sur la mort de Troïlus semble avoir été connue déjà au temps d*Ausone. L'épitaphê qu'il a consacrée à Troïlus parait faire plutôt allusion à la tradition reproduite par Darès qu*à celle de Virgile :
Hectore proftrato oec dis, oec viribus cquit, Raptatus bigis, firatrb conjungor boooris
Coagrtssus ssvo Troïlus Alcidae Gujus ob exemplum nec mihi pœna gravisi.
c les épaules bien Tailes , bien abattues et descendantes , les flancs c fournis, les mains bien faites et de beaux bras. Il Tut bien taillé par c la ceinture, et son vêtement lui allait bien ; il eut les jambes pleines c et était à merveille beau chevalier , la jambe droite et le pied € arrondi, tous les membres bien taillés, renfourchure large (1) ; il était
< de très-belle stature : grand, mais cette grandeur allait bien à sa c force. Je ne crois pas quMl y ait eu si vaillant homme jusqu'aux « limites de la terre, qui plus aimât la joie et le déduit, ne disant
< janjais parole ennuyeuse, ni qui eût tant riche courage, ni qui a tant convoitât valeur et prouesse. Il ne fut ni de mine menteuse « (forfez), ni outrageux; mais franc, doux et amoureux. 11 fut bien « aimé et bien aima, et en endura mainte pesante aventure. Il était « bachelier et jouvencel, le plus beau de tous ceux de Troie et le « plus preux, sauf son frère Hector qui fut droit empereur et vrai sire « de qui porta les armes ; bien nous est Darès garant qu'il fut fleur « de chevalerie. Et celui-ci était bien de sa race , son vrai frère de « prouesse, de courtoisie et de largesse (2). »
Il emre en scène ici comme dans Darès , en prenant hardiment parti pour Paris et pour son expédition en Grèce , et combattant Hélénus qui donne des conseils timides (3). * .
Il est de toutes les batailles ; dès la première, il justifie par ses exploits la hauteur de sa parole. Quand Hector a momentanément quitté le combat, c'est lui qui avec Paris arrête les Grecs victorieux. Le soir quand on se demande , en présence des dames , à qui après Hector il faut donner le prix , tout le monde s'accorde à désigner Troîlus ; chacun le sait et le répète (10126). A la seconde rencontre, le poète nous le montre fièrement en selle conduisait une des batailles troyennes (û). Il se jette au plus épais du combat ; c'est lui qui dégage Paris renversé par Ulysse. Dans la troisième bataille , il se trouve en face de Diomède qui bientôt va devenir son ennemi particulier. Ils échangent des coups
(1) Dans la Prinse et Détivrance de François /*% on nous dit que « les dames espaignoles le voyant
« d*une si belle stature tenoient propos Tune à Tautre que en toutes les Espaignes n'y avoit point
« de si bel gentilhomme, tant bien troussé, tant bien fendu, etc.
(2) V. Roman de Troie^ t. 5873.-5A26.
(8) Id., T. 3977.
(A) /</., Y. 75Â8, 10660-10704, ili&9.
terribles, et ne sont séparés que par le mouvement du combat. On le retrouve dans tous les chocs , au premier rang , aux côtés d'Hector , dans la bataille comme au palais.
JusquMci Benoit n'a guère fait que de développer le germe contenu dans
Darès, lui donner *la vie, l'animer des couleurs du XII* siècle. Pour
que ce vaillant chevalier fût tout-à-faît selon |e cœur du moyen-âge , 11-
fallait quelque chose encore. Benoit le sait bien , et à toutes ses perfec-
(\\ tions Troïlus enjoindra une dernière : il sera amoureux.
Darès n'avait songé à rien de semblable (1). Cela d'ailleurs eût été tout contraire à l'esprit de son livre. Il fournissait, il est vrai, à Benoit le nom et un aimable portrait de Briséida : « Elle était belle, grande, « blanche , avec des cheveux blonds et souples , des sourcils qui se « joignaient à leur naissance , de beaux yeux , le corps bien proporff tionné, elle était douce, affable, pudique de cœur, simple et pieuse. « Briseidam formosam , alta statura , candidam , capillo flavo et molli , a superciliis junctis, oculis venustis , corpore œquali , blandam , affa- « bilem, verecundam, animo simplici , piam. »
Mais Darès place tout d^abord Briséida dans le camp des Grecs. En dessinant cette gracieuse image, il n'a eu évidemment en vue que la captive^d' Achille ; il n'a songé à établir aucun lien de parenté entre elle et ce Calchas dont il faisait si bizarrement un transfuge de Troie. Pour Benoit, les choses vont autrement ; le portrait de Briséida probablement l'a charmé, et conmie c'est la seule femme qu'il rencontre en dehors de la famille de Priam , la seule aussi qui soit libre d'aimer Troïlus , il en a fait la fille de Calchas , le troye^ , qui en désertant son parti, a laissé dans la ville cette fille « très-prisée, bien apprise et bien enseignée et de grande renommée » (2). » Elle était avenante.
(i) Qu'on ne nous dise pas que cette transformation de Troïlus se voyait peut-être dans ce Darès original qu*on ne peut retrouver. Môme, dans cette supposition, le Darès qué'iious possédons est au moins le résumé de Tancien ; si l'original avait raconté les amours de Troïlus et de Briséida, celui-ci Veut rappelé en un moL Ce ne peut être non plus une objection contre Toriginalité de Benoit que la brusquerie avec laquelle ce récit est introduit dans le poème et s'arrête; d'abord, s'il l'avait etnprunté, il lui était aussi facile de le copier tout entier : et il lui a donné»tout le développement qu^il comportait ; c'est un tableau malicieux de la légèreté et île la coquetterie féminines. Dès que Briséida s'est donnée à Diomède, l'histoire est achevée.
(2) V. Roman de Troie, v. 12953-5A.
D0U6 dit le poète, ni trop petite , ni trop grande, elle était plus belle et blonde et blanche que fleur de lis ou neige sur branche , mais ses sourcils qui se rejoignaient lui mésavenaient quelque peu. Elle avait les yeux beaux de grande manière, et était tout-à-rait belle parlière. Elle était de tenue élégante et de sage contenance. Elle fut bien aimée et aima bien aussi, mais son cœur était changeant. Elle était de nature amoureuse , et simple , et aumônière , et charitable (1). »
Une trêve a été conclue entre les Grecs et les Troyens. Calchas en a profité pour réclamer sa fille et la soustraire à la ruine dont il a eu la prophétique révélation. Après une certaine hésitation, Priam a consenti à la rendre ; mais Briséida ne s'éloigne qu'à regret, elle aime Troïlus, elle est aimée de lui. Leurs adieux sont des plus déchirants. Troïlus se désole, mais la douleur de Briséida est plus éclatante encore. Elle sent qu'elle ne pourra survivre à la séparation , elle demande aux dieux de la Taire périr avant le fatal instant. La dernière nuit qu'ils passent ensemble , ils la donnent aux larmes et au désespoir autant qu'à la démonstration ardente de leur tendresse. Au moment de se quitter, ils éclatent en plaintes et en soupirs.
Mais , au milieu de cette inconsolable douleur , Briséida ne néglige pas le soin de sa beauté. Le malin poète n'a garde d'oublier ce détail , et il décrit avec une complaisance railleuse toutes les richesses de sa parure. La jeune fille préside elle-même aux préparatifs du départ, • elle fait emmaller ses chers avoirs et trousser toutes ses « robes. Elle vêtit et atourna son corps des plus riches garnements , « qu'elle possède » (v. 13303).
Les princesses Troyennes ont grande pitié de la jeune fille et de sa douleur ; « molt en pleura dame Hélène » , et Briséida , en les quittant, pousse de grands cris ; car son cœur est dans la désolation. Troïlus et elle se jurent une fidélité à toute épreuve. Briséida fait éclater une tendresse infinie: c la jeune fille pense mourir, quand < de celui-là elle doit se séparer, que tant elle aime , et tant elle a c cher. Elle ne cesse de le prier qu'il ne Toublie; car de la vie elle ne
(4) V. nomoii de Troie, v. 5257-70.
e sera jamais d'un autre arnîe, toujours elle lui gardera son amour ; jamais t nul autre ne l'aura , ni jamais nul d'elle n'aura joie • (v. 13469-477). Mais le poète comme s'il craignait de nous laisser aller à une trop vive émotion, s'empresse de nous rassurer sur le compte de cette extrême douleur. Si la jeune fille, nous dit-il, est désolée^ avec le temps elle sera calmée : « avec le temps elle aura tout oublié , et si bien t changé son vouloir, peu lui 'Sera de ceux de Troie. Si maintenant elle « a deuil , bientôt elle aura joie. A tel qui jamais ne la vit , bientôt < elle aura tourné son amour. Bientôt elle sera reconfortée. A Tenime « douleur dure peu (dure petit), d'un œil elle pleure, de l'autre elle a rit. Bientôt change leur vouloir. Assez est folle la plus sage. Tel f qu'elle a eu sept ans pour ami , en un jour elle l'a oublié » ( v. 13403-410). Avec cela exigeant la plus entière indulgence, et, quelles que soient leurs fautes, prétendant qu'on leur pardonne et que nul ne les doit blâmer, et assurant qu'elles sont innocentes. • De toutes les folies, dit c l'auteur, en manière de conclusion, de folies c'est la plus grande. Qui t s'y confie et s'y retire soi-même se vend et déçoit » Et , pour plus de malice, le poète reconnaît qu'il est pourtant d'heureuses exceptions, entre autres sa protectrice , «c Riche dame de riche rei » , qui échappe si glorieusement aux conditions de son sexe (V. Roman de Troie, V. 13431-13444). Cette femme unique , ce rare trésor , cette femme forte, comme l'appelle Salomon, considérant « les faiblesses qu'il sut « et reconnut dans la plupart », le poète témoigne pour elle un enthousiasme dont l'exagération semble quelque peu ironique, et laisse percer une certaine incrédulité (V. Roman de Troie, v. 13461-13465).
Troïlus s'apercevra bientôt que Briséida n'est pas de ces rares héroïnes. Les Grecs sont venus en grand cortège la recevoir, les princes les plus brillants et les plus fameux de l'armée sont là réunis; il a fallu leur remettre la Jeune fille. « Troïlus n'a joie ni ris , bien « retourne triste ^t pensif ; et le fils de Tydeus l'emmène. * Le fils de Tydeus, Diomède, va prendre la place de Troïlus et le bannir du cœur de la jeune fille comme du récit , non sans avoir payé un large tribu à sa coquetterie , non sans qu'il ait acheté son bonheur par bien des larmes et des tribulations. Remarquons que le poète ne fait qu'indiquer l'amour de Troïlus ; il ne nous le montre avec Briséida
que pour la lui enlever aussitôt. Il ne reparaîtra que pour maudire sa perfldie devant l*armée troyenne et l'armée grecque , et , uu peu plus tard, pour déplorer en quelques vers sans couleur ^on abandon. Le personnage que le poète a ténu à peindre , c'est Briséida ; ce qu'il voulait mettre en relief ici, ce n'était pas l'amour tendre et dévoué , mais la coquetterie et la légèreté féminines.
Et ce n'est pas sans dessein qu'entre tous les l\éros grecs il a choisi Diomède. Briséida sera ainsi bien plus inexcusable , car elle sait que Diomède est l'ennemi particulier de celui qu'elle aime. Le poète qui a montré en cela un vrai talent de préparation nous a avertis qu'il n'était pas d'adversaire que Troïlus détestât davantage. Et ce qui aggrave encore la faute de la jeune fille, c'est que Diomède qui va la rendre infidèle, celui auquel elle va sacrifier son bien-aimé Troïlus, ne semble avoir aucune de ces séductions qui peuvent expliquer un entraînement si prompt et si complet. Ce portrait de Diomède est tracé avec une certaine verve railleuse, ce n'est guère qu'un grand vaillant soudart; il nous représente d'une façon originale le don Juan du moyen-âge. « Fort fut Diomède et gros et carré , et grand assez , etc. »
Mais Diomède est entreprenant , hardi et rusé , prodigue de promesses et peu soucieux de les tenir (v. 5198) (1). Il ne perd pas de temps; aussi prompt en amour qu'en guerre , il déclare à la jeune fille « que < celui-là a raison de s'estimer haut à qui de son amour elle veut bien « faire don , qu'il faut qu'il ait plus de cœur que lion. » Il se met tout à son service, assurant hardiment que son cœur n'avait jamais baltu jusque-là (2).
Briséida repousse les offres ile Diomède , mais sans trop d'étonnement et sans colère ; elle parle , il est vrai , de son inconsolable douleur , de son regret d'abandonner son cher Troïlus; elle sent combien c'est chose délicate que l'honneur d'une femme, combien celles mêmes qui vivent dans la plus sévère retraite ont peine à le garder à l'abri de tout soupçon, combien elle , condamnée à vivre au milieu d'un camp , se doit observer
(1) On peut noter ici que c'est là une addition de Benoit , qu'aucun de ces traits ne se trouvait dans Darès. Benoit a été le premier à les placer dans ses portraits.
(2) Notons encore que ces déreloppemenls présentent presque* toujours de la finesse et souvent de la grAce, mais que parfois pourtant un certain accent brutal se retrouve.
avec plus de soin encore. Mais , en dépit de ces déclarations , il semble qu'elle est bien prompte à reconnaître que Diomède est Tait pour inspirer de la tendresse , qu'il n'est « sous ciel si riche pucelle , ni demoiselle si < ' prisée , si elle dût aimer , qui pût le refuser. » Après de semblables paroles , nous n'avons qu'une médiocre confiance dans sa persévérance , même après ces fermes assurances : c mais je n'y pense, et n'en ai vouloir, et que Dieu me^ gardée de l'avoir. » Pour une première rencontre , elle cause bien longuement, e)le disserte bien complaisamment sur l'amour; et si Troïlus assistait à l'entretien , il serait en droit de trouver que ces premières paroles ne sont pas faites pour décourager des tentatives nouvelles, qu'elles semblent au contraire réserver l'avenir, et que les fidélités du moyen-âge se mettaient bien promptement à l'aise avec leur conscience : « Sire, dit-elle, pour cette fois il n'est beau, ni bon,^ raison ni droit que d'amour vous donne parole. Par trop légère et par trop folle me pourriez toujours tenir. >
Elle s'empresse bien à lui donner acte de sa déclaration : « Si vous m'avez dit votre désir , bien je l'ai oui et entendu. » Diomède a bien raison , ce semble , d'en être tout joyeux et de trouver qu'elle n'était « mie trop sauvage », et on ne saurait l'accuser de témérité , lorsque , au moment de la quitter, it lui dérobe un de ses gants sans que la jeune fille c en semble trop marrie. >
Aux ofires galantes de Diomède se joignent les hommages des Grecs qui vantent à l'envi la beauté de Briséida et se pressent autour d'elle. La jeune fille fait admirer son esprit autant que ses grâces , son succès est complet. Aussi quatre jours ne se sont pas écoulés qu'elle est déjà toute consolée, et elle n'avait plus i ni volonté', ni courage de retourner en la cité. »
Cependant Briséida n'a pas le cœur mauvais, le poète a voulu seulement la montrer légère. Non-seulement , en effet , elle se croit fidèle à Troïlus , mais elle a de nobles sentiments ; elle est indignée de la défection de son père et la lui reproche dans les termes les plus chaleureux et les plus dignes (1). Elle n'a pas d'ailleurs perdu tout
(1; Saisissons celte occasion de rendre à Benoit ce qui est à Benoit et de le défendre d*un reproche immérité, d'autant mieux que le juste renom du critique donnerait à ce reproche plus dé poids. L'éditeur
souvenir de son ami. Bientôt les Troyens et les Grecs se sont retrouvés aux prises, et Diomède , pour l'amour de Briséida , est allé jouter contre Troïlus, il l'a renversé de sa selle, et s'est saisi de son destrier et l'a fait conduire à la jeune fllle par un de ses écuyers » comme un trophée de sa victoire. Briséida accepte le cadeau, elle prend le destrier par c Tannelet d'or à cristal », mais elle se plaint tout tl*abord de la victoire de 'Diomède. « Dis-moi , fait-elle , à ton seigneur qu'il m'honore mal en ceci. Si vraiment il m'aime, il ne doit pas maltraiter ceux qui me sont chers. » Elle est fiëre encore de la vaillance de Troîlus : • Avant cinq jours, dit-elle , il saura si bien se venger qu'il réparera la perte qu'il a faite. Ce n'est pas un vilain qu'on puisse outrager, car sous le ciel il n'est tel chevalier. Je suis bien sûre qu'il recouvrera sa proie sans souci de qui l'en voudra empêcher , et tel le voudra faire qui pourrait le payer chèrement. » Mais, la coquette qu'elle est, elle ne veut pas décourager les hommages qui viennent à elle: « Va, dit-elle, retourne à la «bataille et salue de ma part ton seigneur, et dis lui que j'aurais tort, puisqu'il m'aime, de le haïr. ».
Diomède n'a pas résisté à ces provocations, il appartient tout entier à l'amour. Il n'a plus qu'une pensée au monde, posséder Briséida. Mais, comme tout cœur bien épris , malgré toute son assurance, il commence à douter de son succès. Briséida s'est bientôt aperçue de l'ardeur de sa passion , elle 'se fait un jeu de la provoquer en lui tenant rigueur. « Elle est tant de grand savoir qu'elle aperçut et « reconnut bien qu'il l'aime par dessus toute chose. Pour cela elle lui « est trois fois plus dure. Toujours ont dames telle nature » (v. 14965- 69).
Et le poète poursuit, peignant en traits piquants le manège de la coquetterie féminine, ses duretés calculées, l'abaissement de Diomède,
du Troîlus loue le traducteur en prose du Ronian de Troie d'aroir montré quelque bienveillance pour Briséida. ■ Celui-ci , dit-il dans celte version , prend le cheval par la rêne et dit : Va à ton seigneur et 8 lui dis que mauvais amour me porte quand il hait ceux qui m'aiment ; mais Troîlus ne tardera pas ■ à prendre vengeance, car il n*est pas homme qui grandement tarde dans sa honte. Ce traducteur , on « le voit, semble vouloir nous donner meilleure opinion de notre héroïne , et sa vertu se défend un peu plus longuement que dans les textes du XIII* siècle. » On peut constater dans notre texte que ce n^est pas au Xlir siècle ni au XII* qu'il Taut s^en prendre , et que tout ceci n^est que du Benoit mis en prose.
296 BENOIT DE SÂINTË-MOBE
ses prières, et ce Irouble d'un amour vi:ai « qui sans cesse lui fait t oublier ce qui mieux lui viendrait à dire. »
La malicieuse jeune fllle raille Diomède , elle se plaît à exalter la valeur des Troyens et surtout celle de Troïlus ; elle se fait une joie maligne de les pousser Tun contre l'autre et de les mettre aux prises, c La générosité , dit-elle, lui a mal réussL II a eu un tort de se
« dessaisir pour elle du bon destrier qu'il avait conquis , il lui
<< eût rendu grand service en la bataille où Troïlus a pris sa revanche. « C'est grande folie que de prétendre à ravir à ceux de Troie leur « héritage. Ils ne sont pas faciles à chasser de leur royaume ni de
« leur terre Ce sont preux et vaillants chevaliers. » Cependant
elle lui prêtera le cheval qu'il lui a donné : <• mais qu'il le garde * bien, car ils sont gens à le reprendre; et celui qui a conquis le « cheval de Diomède n'est ni couard ni facile à étonner. Il n'aurait « pu tomber aux mains d'un plus vaillant. »
Dion^ède est un peu confus de cet éloge de son rival, il se défend avec un certain embarras. « Il ne faut pas s'émerveiller si t chevalier perd son destrier ; qui bien se veut d'armes peiner et « mener grandes prouesses gagne et perd souvent. » Il est du reste le premier à rendre hommage à la valeur de Troïlus. Avec une loyauté toute chevaleresque , il proclamera tout à l'heure dans le conseil des Grecs, que celui-ci a « dignement remplacé Hector, qu'il en a fait « lui-même maintes fois l'épreuve , qu'on ne saurait dans le monde
« entier trouver aujourd'hui si preux et si vaillant qu'il n'a
< jamais entendu nommer chevalier auquel il voulût davantage res- « sembler. » [Roman de Troie, v. 19892-905. )
Il jure de garder cette fois son cheval; mais^ victorieux ou vaincu , il ne veut vivre que pour Briséida; « à elle il se livre, il se t rend et octroie. »
Mais si Briséida s'amuse de son captif, elle ne veut pas le désespérer ; elle est heureuse et ravie de le voir « ainsi en ses lacs. » C'est lorsqu'elle vient de le poursuivre de ses railleries qu'elle lui accorde un don ; elle récompense son dévouement en l'acceptant pour chevalier , elle lui donne pour son fanon <f la droite manche de son bras. » « Troïlns, dit le poète, peut désormais savoir qu'il aurait
« tort de plus compter sur son amour. » Troïlus le sait , et , quelques jours après, quand il rencontre Diomède, au milieu de la mêlée, sur le terrain jonché d'enseignes et de gonfanons, de lances et de tronçons , il le renverse à terre presque expirant et laisse éclater sa colère. II l'engage à aller retrouver la fille de Calchas. 11 l'eût volontiers ménagé par amour pour elle, s'il avait eu. le temps d'y songer. C'est la perfidie de Briséida o et sa courte foi » qui lui ont valu ce traitement. Diomède est aujourd'hui là oii^ était Troïlus ; mais qu'il prenne garde, comme dit Brabantio au More: « Bien avez « à veiller. Si vous l'avez aujourd'hui sans partage , bien d'autres « seront accueillis avant que le siège s'achève » (v. 20086).
Le danger de Diomède fait éclater l'amour de Briséida ; si railleuse tout à l'heure , maintenant elle essaie Inutilement de garder son secret. Elle ne peut plus « couvrir sa pensée que les pleurs , les larmes , les t soupirs ne lui échappent sans repos, elle montre bien que de son « cœur elle l'aime par-dessus toute chose. • La crainte de l'opinion , ni les conseils, ni les menaces de son père, ne sauraient désormais la retenir. Elle veut aller s'assurer elle-même des mortels dangers que court celui qui s'est donné tout à elle. Cependant , au moment de trahir le souvenir de Troïlus, elle a des remords, et, dans un monologue assez long , elle nous montre toutes ses agitations. On peut voir là comment Benoit s'essaie à peindre les troubles du cœur , ses entraînements , ses retours, les luttes d'une âme avec elle-même quand elle se sent prête à devenir coupable et qu'elle veut en Vain se retenir. Elle s'inquiète de ce qu'on dira d'elle, de sa réputation qui va se perdre : « de moi ne sera pas Tait bon écrit , ni chantée bonne « chanson..., mauvais sentiment j'eus, et fol savoir quand je trahis « mon ami qui nul jour ne l'avait mérité. Mon cœur eût dû rester « avec 'lui si étroitement enchaîné et retenu que jamais nul autre n'en
« fût écouté , fausse et légère et folle j'ai été d'en écouter parole..
^ Qui se veut garder loyalement ne doit point parole écouter »
Combien n'est-elle pas coupable ? Qui eut jamais ami comparable à celui-là, et à qui l'a-t-elle sacrifié? à celui-là même qui est son ennemi le plus acharné. Mais que lui servirait de se repentir ? 11 n'y a plus de retour possible. D'ailleurs la faute en est-elle bien à elle ?
Si elle fût restée dans la cité de Troie, son cœur serait fidèle encore ; mais ici seule , sans conseil , sans appui , que pouvait-elle ? Tel Fen blâmera qui ne lui eût donné nulle consolation. ... . Elle a lutté, elle s'est débattue , mais en vain (1) ; sa conscience la tourmente et la poursuit encore , elle en étouiTe les dernières protestations. C*en est Tait, désormais elle n'aimera plus que Diomède : « Dieu fasse bien à « Troïlus; mais puisque je ne puis plus Faimer, ni lui moi, à celui-ci « me donne et octroie (2) . >
Nous n'avons fait qu'esquisser cette histoire , que résumer le récit de Benoit. C'en est assez pourtant pour qu'on y reconnaisse une grande légèreté de touche et la trace d'une civilisation déjà très-raflSnée. C'est là un joli et piquant portrait de la mobilité féminine. La douleur naïve de Briséida, son désespoir qu'elle croit éternel , ses promesses faites de bonne foi, la coquetterie qui s'éveille en elle et, au milieu de ses larmes, la dispose à écouter avec complaisance les paroles de Diomède , et qui, lorsqu'elle se croit encore tout au passé et prend même bravement parti pour lui, lui fait déjà prêter Foreille à Favenir, la joie qu'elle a de sentir son empire, sa gaité, sa malice et ce besoin qu'elle éprouvera bientôt de consoler celui qu'elle maltraite, ce cœur d'autant plus près de se donner qu'il raille et semble se refuser davantage, cette naïveté de sentiments contraires lorsqu'elle voudrait se. garder à Troïlus et pourtant se laisser entraîner vers Diomède : tout cela est délicatement étudié , peint avec finesse et malice , et compose un petit tableau des plus attrayants.
Ce qui n'était, ici qu'un épisode deviendra une source poétique , où puiseront quelques-uns des poètes les plus fameux de Fltalie et de FAngleterre. Mais, en développant Fbistoire, Boccace, Chaucer et Shakespeare en changeront tout-à-fait le caractère. Le récit français garde donc toute son originalité et mérite qu'on Faille chercher dans le vieux texte même»
(1) V. Roman de Troie, t. 20310.
Molt To1drei# aveir cel talent Des ovres faites d^eo arrière I
Que D*éu»e remembrement
(2) V. Rom, de Troie , t. 30227-20303. — Notons en passant comme Briséida montre ici nairement l'utilité des monologues tragiques : « Mon cœur, dit-elle, est désormais garni et prêt à faire ce qui lui « plaira. Par -parole Cai tant amené que désormais lui ferai sa volonté. •
A côté de Briséida, le poète a peint, dans le personnage de Polyxène, la jeune fllle sous des traits tout différents , et avec une délicatesse qu'oD est presque étonné de rencontrer à cette date. Briséida était dans cette situation sociale qui de tout temps a semblé vouer les femmes à être la proie de Tamour. Elle u'a plus de mère ; son père est un transfuge poursuivi par le mépris des siens; elle est par sa destinée traînée d'un camp dans l'autre. Polyxène appartient à une tout autre condition. Fille de roi , elle a été élevée sous Taile de sa mère et toujours à ses côtés. Le vieux poète en a Tait Tidéal de la jeune fille ; son portrait est de tous celui quMl a tracé de son pinceau le plus délicat et le plus attentif. C'est à elle qu'en toute circonstance il prodigue les hommages les plus enthousiastes ; c'est elle t qui de beauté est fleur (v. 11312). De la c beauté de Polyxène en vain essaierait-on de conter ; elle ne saurait être c décrite ; ni moi , ni un autre ne la pourrait dire. » Et après l'avoir essayé longuement (v. 5521-5556), il conclut en disant : c Si la beauté
• de toute gent fût tout en qn don seulement, de cela nous sommes « certains , Polyxène en aurait plus encore. >
Ce portrait , il Ta recommencé^ eu plusieurs endroits de son poème et toujours avec une nouvelle ferveur, « Le lis et la rose vermeille sont c auprès d'elle décolorés. Tout ce que nature eut de beauté , elle le mit « en elle "par grand loisir. Jamais Dieu n'y sut mieux réussir. >
Sa mort est , sdon le poète , une perte pour la race humaine tout entière, condamnée par là même à déchoir: c Le monde en eût été « meilleur si* une race était sortie d'elle. Ce qui était de beau y fut « perdu. Par dessus tous autres eussent été à contempler (remirables) et
• de beauté resplendissants ceux qui d'elles fussent nés. » Il la place à côté d'Hélène : il aime à laisser entre elles le débat indécis. C'est là la question qui préoccupe le plus les chevaliers et les damoiseaux ; ils la discutent , mais ils n'osent la trancher : c sous le ciel il n'est cœur qui ff pût penser, ni bouche^qui pût dire les beautés, ni les resplendeurs « de la moins belle d'elles deux. ^
Il semble même parfois que c'est pour Polyxène que sont ses plus
secrètes et plus profondes sympathies. C'est elle qui ravit tous les cœurs,
ff elle est la belle , la preuse et la sage , et de toutes la plus prisée •
(v. 263/il). Les ennemis eux-mêmes voudraient ne pas la laisser mourir ;
quand elle va périr , immolée sur le tombeau d'Achille , Tarmée grecque tout eutiëre se désole : c ils pleurent et crient et se lamentent , chacun « voudrait la racheter, ils donneraient sept cents fois son pesant d'or. » Et ici le poète prête à ses personnages un sentiment bien grec. Ce qui intéresse les Grecs k la victime , selon Benoit , ce n'est ni sa jeunesse , ni son innocence , ni l'injustice de sa destinée , c'est l'admiration pour son incomparable beauté.
Ce personnage de Polyxène était une des plus fines, des plus touchantes, des plus chastes créations de la poésie classique. A son souvenir se rattache tout l'intérêt mélancolique du plus grand désastre qu'ait vu l'antiquité ; et seule elle échappe aux outrages qui flétrissent ses sœurs et entre pure dans la mort. Quant aux amours d'Achille et de Polyxène, on a remarqué (l) que c'était là un fruit assez tardif de l'imagination hellénique. Chez les cycliques et les tragiques, ce n'est qu'une victime sacrifiée à Achille ; mais déjà à la fin de Tépoque alexandrine les choses changent : Achille est amoureux de la jeune fille , et elle est la cause innocente de sa mort. Benott lui a fait faire un pas, il la montre sensible à la recherche d'Achille (2). Mais Polyxène, amoureuse, ne ressemble aucunement à ces héroïnes de la Geste qui laissaient si brutalement éclater leurs instincts. Elle a été formée par l'éducation du christianisme et d'une société civilisée, et n'a que des sentiments contenus. Elle a reçu, avec .toute la réserve de la fille la mieux élevée des temps modernes, la déclaration qu'en présence de sa mère lui a faite le messager d'Achille c mettant en « son vouloir lui , sa terre et son avoir. Et elle n'en tint autre plaid : c elle ne le reçoit ni ne lui dit oi^ueil, outrage ni dépit. Elle ne fait c semblant que l'ofire lui déplaise, ni qu'en rien elle lui semblât belle » (V. 17960-^4).
Ce n'est pas qu'elle soit indifférente à la tendresse d'Achille ; loin de là, elle l'aime franchement : c tant en avait parlé sa mère qu'il lui plaisait et beau lui était qu'il la devait prendre à femme » (v» 212^7). Elle avait su du messager que pour elle il s'abstenait de paraître au combat , qu'il voulait décider l'armée grecque à abandonner le siège, qu'il s'y était essayé
(1) V. Chassang, Le Roman dans l'Antiquité, p. 868.
(S) Benoit se rapproche ici de Philostrate et de Tzetzës, 8*en rapproche sans les connaître ; car il ne leur emprunte pas le dénouaient quMls ont donné à Tayenture, le suicide de Polyxène.
longtemps. Quand il a changé de résolution, elle en a ressenti une douleur profonde. Mais elle sait étoufTer au besoin l'expression de sa tendresse. Elle connaît , aussi bien qu'une princesse du XYIP siècle , ce qu'elle doit à son rang ; Tauteur le marque expressément et lui en Tait honneur , il nous dit que Polyxène n'était pas « bourgeoise. » Lorsqu'elle est condamnée à mourir , elle sait accepter son sort avec beaucoup de dignité : c elle n'avait pas, dit le poète, mérité de mourir, surtout d'être sacriflée c à Achille , elle était innocente de sa mort. »
Benoit de Sainte-More se rencontre ici avec plusieurs poètes illustres, avec Euripide , avec Ovide , avec Sénèque ; mais il ne ressemble à aucun d'eux. Ce quêtons ses prédécesseurs semblent surtout avoir voulu mettre en relief, c'est la résolution de la jeune fille et sa fermeté devant la mort. C'est là le côté de son caractère qu'accuse particulièrement Euripide (1). Cela est plus marqué encore dans Ovide ; chez lui , ce personnage de Polyxène a déjà de la raideur, elle sent l'école et se drape dans son héroïsme, elle a une fermeté toute stoïque et quelque chose de viril. Elle prononce quelques phrases courtes et à effet , il y a déjà chez elle du Sénèque. Ce dernier , enfin , fidèle à ses habitudes , a enchéri sur Euripide et sur Ovide , et outré leurs intentions. De la douce victime résignée il a fait une sorte d'amazone farouche courant à la mort. Ce n'est pas assez pour lui qu'elle n'ait pas peur de mourir , il faut qu'elle fasse reculer son bourreau, et elle met dans sa chute même une intention vengeresse contre Achille. L'image qu'a tracée Benoit se distingue de toutes celles que nous venons de passer en revue. Comme M. Patin le remarque à propos de Racine, mais dans une proportion inverse, il semble avoir instinctivement combiné l'Iphigénie et la Polyxène d'Euripide. Elle^ est chez lui aussi fière , aussi vaillante contre la mort , aussi héroïquement résignée que chez aucun de ses prédécesseurs, mais sans bravade, sans étalage , plus jeune fille , plus aimable et plus touchante. Le poète nous la montre tout d'abord émue et tremblante ; son cœur bal plus vite, sa voix se fait à peine entendre. Cependant peu à peu elle s'affermit et prononcera un assez long discours. Benoit est sous ce rapport , de tous les historiens de Polyxène, celui qui se rapproche le plus d'Euripide ; on
(1) Sur Polyiène, v. Patin, Théâtre grec, Euripide, — ^^Saint-Maro-Girardin, Litt, dram,, t I, p. 48-19.
serait, par momenls, tenté de croire qu'il Ta lu (1). Seulement il n'a fait aucune place au souvenir d'Hécube. « C'est là, lui fait-il diret « une triste et honteuse vengeance.. ... est-ce une œuvre digne de si puissants rois ? ne sont-ils pas saouls de carnage et de sang ? comment peuvent-ils avoir encore de sa mort faim et désir 7 Elle ne voudrait vivre à aucun prix, La vie ne lui réserve plus aucune joie. D'elle ne sortira ni fils , ni fille en qui s'avilisse et s'abâtardisse le lignage dont elle est née : Je ne refuse pas ma destinée ; avec ma vii^inité je mourrai. Il est beau de ne pas abaisser la hauteur de ma valeur. Je ne dois avoir d'amour pour créature vivante. Et que Dieu m'en préserve ! Or , je ne veux pas qu'on me pardonne ni qu'on m'absolve Bien le refuse (le desvoil). Mes yeux auraient trop à pleurer?
Vienne la mort , je ne la refuse pas. Je n'ai désir de vivre davantage.
 la mort je donne ma virginité Je ne veux pas qu'elle soit à
ceux-là qui m'ont tué mon père bien aimé Je suis transportée
de joie quand je meurs, et quand d'eux me sépare. Bien haïrais leur compagnie. » On le voit dans tout cela , la jeune fille reste simple (2)
(1) Ed eiTet, ni Dictys , ni Darès n*ont donné ce dé?eloppement au récit de la mort de Polyxène ; les détails qu*on trouve dans Ovide et le sentiment général de son récit sont complètement différents. Voyez, an contraire, dans Euripide ( Hécube^ v. 340-376 ) : c Tu te détournes, dit Polyxène à Ulysse ; tu veux te soustraire à mes supplications ; ne crains rien, tu es à Tabri de ce danger. > Elle le suivra volontairement, demandant à mourir, Oaveiv XP'^^0^^^ ! Elle ne veut pas qu'on la prenne pour une femme lâche et aimant la vie... Hier, fille de roi, presque Tégale des dieux, etc. aujourd'hui esclave... La vie n'a plus aucun prix pour elle. Un maître l'achètera pour de Targent , elle , la sœur d'Hector et des antres. .• Un esclave souillera le lit de celle qui fût fiancée à des rois. Elle accepte la mort froidement, sans emphase , sans prétention , avec un complet détachement , suppliant sa mère de ne pas la retenir , de consentir à cette mort qui la sauve de l'indignité. Elle tend la gorge au couteau, n'ayant qu'un souci, ne permettre à personne de porter la main sur elle et tomber chastement.
(S) Il faut cependant signaler un trait de bel esprit qui termine assez fâcheusement le discours, qu'on est étonné de rencontrer au milieu de tant d'autres détails encore empreints de rudesse, et qui nous montre à quelle recherdie et à quel raffinement était arrivée déjà cette civilisation voisine, par ce frappant contraste, de la Renaissance. « C'est l'Envie qui est cause de son trépas ; TEnvie se plaignait de sa « beauté ; la voilà désormais satisfaite. Elle n'eût point été condamnée à mort , si l'Envie ne l'eût fait « faire. > Cela nous montre en même temps que le poète , pas plus qu'Horace dans cette pièce d'Europe à laquelle nous faisions naguère allusion, ne prend son sujet au sérieux et que les peintures d'amour ne sont pour lui qu'un jeu. On trouvait, du reste, déjà dans VEneas^ dans le discours où le héros Uoyen pleure la mort de Pallas, un trait tout-à-fiût semblable :
Qae j*etuM conquis la terre Ne par toi fin^e la guerre.
Ajoutons cela aux rapports que nous avons signalés entre les deux poèmes.
Hèf ne poToit •ouffirir envie Que tu ne perdi«et la vie
et touchante ; elle meurt héroïquement sans vouloir se poser en héroïne (!)•
De ces éléments divers le poète a formé une œuvre qui , malgré ses interminables longueurs, n'est pas dépourvue de tout attrait. S'il est trop servilement enchaîné à un original sans intérêt, si le journal de ses batailles est monotone , s'il a autant qu'aucun de ses contemporains le défaut de la prolixité (2) ; si tout chez lui , trêves et combats , se prolonge d'une façon invraisemblable, parce que le trouvère, qui s'attache à suivre pas à pas son auteur, nous laisse naïvement voir combien il est en peine de remplir ses dix années , il est cependant certains mérites qui se révèlent à une étude attentive.
On ne saurait demander à Benoit une composition savante. Les lois de la composition n'étaient pas d'ailleurs au *XIP siècle ce qu'elles étaient pour un poète de l'âge classique^ ou ce qu'elles seraient pour nous. Nos trouvères ne s'inquiétaient guère de savoir s'ils étaient fidèles aux lois de l'Epopée, en admettant qu'il y ait des lois de l'Épopée; ils faisaient de l'Épopée sans le savoir. Benoit à cet égard ressemble tout-à-fait à ses contemporains. Il n'a pas songé à être un poète épique ; tout au plus faudrait-il voir en lui un cyclique ; ou plutôt , ici comme dans sa Chronique des Ducs de Normandie , il a voulu écrire une histoire , « nous dire la vérité » sur le siège de Troie , la dire complète, nous apprendre pourquoi et comment la ville fut prise, ce que devinrent les vainqueurs et les débris des vaincus. Il ne s'arrête que quand le sujet est épuisé.
Il ne faut pas non plus chercher ici l'habileté poétique. Il ne sait pas tirer parti d*une situation , s'arrêter aux endroits essentiels , dra-
(i) Ce nom de PolTxène était devena très-populaire au moyen-âge. Tj trouve des allusions en deux œuvres diflërentes de Sylvius ^neas, dans le De Eurialo et Lucretia^ p. 71. Eurialus, dans son enthousiasme amoureux, s'écrie : « Tu mihi Polyxena es, tu .£milia (de la Théséide de Boccace], tu Venus > ;
et dans les Litterœ eroticœ Hannibal dux Numidis Lucretis , p. 81 : • Nec Poljxenam tibi com-
parayerim. •
(2) La prolixité a été le dé&nt de la poésie du moyen-âge. U semble qu*il en a conscience. Dans le DolopathoSf un des merreilleux talents qu^on admire en Virgile c*est que ce grand philosophe , par son savoir surhumain, a réduit les sept arts en un livre si petit qu'il tiendrait dans la paume de la main :
Un livre fist brief et petit Tm les sept an»
Comme son poius, oii il detcrit
âO/i BENOIT DE SJtJNTE-HORE
matiques, tracer de beaux tableaux/On peut lui reprocher de développer tout avec la même couscieoce, la même ignorance de la valeur relative et littéraire des choses. Il donnera la même importance au partage des^ dépouilles (1), à la délibération des Grecs sur la récompense à' donner aux traîtres, qu'à la mort de Priam. Il faut ici écarter avec soin tout souvenir de Virgile et des admirables pages du deuxième livre, ne pas songer à cette mort si touchante du vieux roi, à ce dernier et inutile effort pour défendre les siens, arma diu senior, à toute cette famille qui se groupe autour de lui pour mourir ; sans cela on jetterait le volume de Benoit avec dépit et colère. Cependant il montre parfois un véritable instinct de narrateur. Le récit de la première rencontre entre les Troyeus et les Grecs est bien entendu , les incidents y sont bien ménagés , Tintérêt gradué ; Tauteur y a mêlé assez habilement les échecs et les retours successifs : Protésilas enfln rétablit les affaires des Grecs, quand apparaît Hector, devant qui tous reculent. Le poète arrive bien à la conclusion de son récit : • désormais çst commencé le jeu. » On pourrait louer également l'art avec lequel il prépare l'arrivée de Penthésilée et amène par elle une péripétie. Il y a dans ses descriptions de batailles du mouvement et de la variété. Il ne fait pas disparaître tout de suite ses personnages, il les engage dans de rudes combats , puis , au moment le plus dangereux, un flot de combattants survient, c sur eux verse la bataille qui les sépare, etc. »
Nous avons vu tout à l'heure à propos des exploits d'Hector que le vieux poète avait parfois véritablement l'accent épique. On pourrait citer encore d'autres passages, par exemple celui où il nous peint Achille reparaissant sur le champ de bataille» Ses soldats que , sur la prière d'Agamemnon , il a envoyés combattre sans lui , ont été battus et repoussés jusqu'à ses tentes et viennent mourir à sa vue. La colère, l'orgueil outragé , le désir de venger les siens , triomphent de toutes ses résolutions, c En hâte sans hésiter il jette sur son dos c son haubert , il a le cœur gros dans la poitrine. Ils lui ont
(i; Od serait tenté d*appliquer à tous les poètes de ce temps le mot de Dandiii : c II dit fort posément ce dont on n*a que faire et... •
• mîs son casque sur le chef...... il est monté sur son cheval de
« guerre; il a pris son écu aux couleurs éclatantes , un damoi-
c seau lui a donné une lance grosse qui remplit le poing , avec une « enseigne de cendal , puis il fait sonner deux cors. Il ne se souvient « plus, tant il est furieux ni d'amie, ni d'amour. Il ne témoigne pas t qu'il en fut jamais rien. Que désormais les Troyens se gardent!..., « Il fait comme le loup aflTamé entre les agneaux, etc Il fait reculer
• toutes les batailles. Tant fut redouté son écu , dès qu'il fut reconnu !
• Ses soldats* ont retrouvé toute ieur vigueur. Les Troyens s'étonnent f et reculent., Acfiille leur fait payer chèrement son repos ? (V. Roman rf^ J/w, V. 21077-21H5). .'
Très-belle aussi et très-saisissante est la rencontre de Troïlus et d'Achille (V. Roman de Troie, v. 21129, 21150). Mais plus énergique et plus originale encore est cette peinture de Deyphebus trouvaut dans l'ardeur de sa haine la force de ne pas mourir avant d'être vengé (v. 18973-995). Blessé à mort par Palamède, il demande à son frère de retourner à la bataille, de faire payer son trépas à son adversaire, avant qu'on retire le fer de sa plaie : t car si je puis savoir sa mort, sans que mon âme en soit marrie, je sortirai de cette vie. » Paris revient vainqueur. La mort de Deyphebus est flèrement peinte , la scène est fort touchante : « il ne voyait plus , il n'entendait plus. Paris se jette sur lui en pleurant ; et lui que la mort déjà possède ouvrit les yeux à grand' peine , et pour parler fit un tel effort que par trois fois il lui demande s'il était vengé. Quand il le sut , bien lui fut beau et bien lui plut. Maintenant , dit-il , ôtez-moi la lance ; la mort désormais ne me sera pas pesante. Je verrai, si je puis, avant la fin du jour, l'âme d'Hector, mon cher seigneur. Droit à son âme ira la mienne. Désormais il me tarde d'y être. Consolez-moi, fit-il, mon père et sur toute chose ma mère. Que les dieux leur soient en aide • (v. 18973-18995) ! Enfin, c'est une peinture énergique que celle que Benoit a ajoutée à son original, du fils d'Héber venant , avec dix de ses compagnons comme lui tous mutilés et sanglants , reprocher à Achille qu'ils meurent par lui , et mourir , en le maudissant , aux pieds de celui qui les a trahis.
AjoutoDs bien vite que Benott ne tient pas du tout à rester sur ce ton. Il n'est pas Gaulois pour rien. Il ne craint pas de s'égayer quand l'envie lui en vienu Non-seulement ses héros échangent volontiers des brocards (1) , mais lui-même quittant le ton solennel de l'épopée , raconte souvent les batailles avec une gaîté railleuse et une goguenardise toute française et soldatesque , que les situations les plus dramatiques et les plus douloureuses n'altèrent pas (2) , et qui se retrouvera dans toute notre vieille littérature ; ce sera encore un des traits caractéristiques de Jean Marot , le dernier des poètes du moyen-âge. C'est sur ce ton qu'il racontera les batailles ; c'est la marque de la race , la note railleuse qui éclate au milieu des scènes les plus tragiques. Cela explique pourquoi le moyen-âge n'a rien Tait de supérieur à ses fabliaux (3).
On peut enfin relever chez Benoît certains mérites de forme et signaler quelque talent littéraire. Sa langue a les caractères généraux du temps. Simple, claire, nette, brève, un peu raide, un peu nue (A), volontiers mo-
{!) V. Rom. de Troie, Discours de Diomède à Énée, v. 11119-lii88 ; Polidamas è Palamède, T. 11370-H386 et i247-i250.
(2) On en peut voir des exemples, Rom, de Troie ^ y. 7189. — y. 802A.»y. 191&M9iA7.— ▼. 49590-i9606. — v. 27508-27506, — v. 29170-29171, etc.
(3) On retrouTe encore ce même caractère populaire dans la complaisance avec laquelle il cite des proverbes. Benoit parait plein de vénération pour cette forme de sagesse populaire :
Le proverbe dit molt bien Qui onqaes ne failli de rien (▼. 1879).