CHAPITRE SEPTIÈME
Les liaisons de Benvenuto. — Ses enfants naturels et légitimes. — Son fi's adoptif. — Les obsèques de Michel-Ange. — Mariage du fils de Cosme et de Jeanne d’Autriche. — Testament et codicilles. — L’artiste est atteint d’une pleurésie. — Sa mort. — Ses funérailles. — Le caractère de l’homme. — Lettre de Cosme à Catherine de Médicis. — Véracité des Mémoires de Cellini.
i la vie de Cellini fut singulièrement troublée; si, à la fin de sa carrière surtout, il fut, et comme homme et comme artiste, abreuvé de toutes les amertumes; si dans sa vieillesse il eut à lutter à la fois et contre les embarras matériels et contre les misères morales, ce n’est pas seulement à l’injustice du sort et au mauvais vouloir de ses contemporains qu’il eût pu s’en prendre, mais bien plus encore à lui -même. Son humeur querelleuse et emportée, toujours prête, sur la moindre contradiction, à rompre en visière avec les gens et à les malmener à outrance, lui créa de nombreuses inimitiés. Sans doute on ne peut le blâmer de n’avoir pas su faire métier de bon courtisan ; mais il est impossible de l’approuver de s’être, comme à plaisir, suscité des ennemis dans toutes les cours. Il suffira de rappeler à ce propos cette phrase d’une lettre citée plus haut, adressée par son ami Annibal Caro à Benedetto Varchi : « Quelque énormité qu’il dise, il lui semble n’avoir rien dit. » Tout l’homme est là.
L’imprudence, pour ne pas dire plus, de sa vie privée fut certainement aussi pour une bonne part dans ses déboires. Et d’abord, dans cette longue existence, depuis la jeunesse jusqu’à l’âge mûr, on chercherait vainement une figure de femme à laquelle on puisse s’intéresser; et c’est là une triste caractéristique de la vie d’un homme. Auprès de Benvenuto, en effet, on ne rencontre guère que cette cohorte banale des courtisanes, des modèles et des servantes. Un instant toutefois, à Rome, le jeune artiste entre en commerce de galanterie avec une belle patricienne, donna Porzia Ghigi. Mais cette fantaisie, qui paraît d’ailleurs avoir été bien éphémère, est plutôt, de part et d'autre, un jeu de bel esprit qu’un entraînement d’amour. Une seule fois, on voit le cœur de Cellini aux prises avec une affection chaste, et qui doit être vraie, car du coup elle dompte cette nature toute pétrie d’audace. Il aime la fille de l’orfévre Raphaël del Moro, et caresse le projet de l’épouser. Amour discret et timide au point de ne pas se déclarer assez clairement, car les parents de la jeune fille, qui désiraient cette union, se croyant déçus, donnèrent leur enfant à un autre. Ce sentiment d’ailleurs ne semble pas avoir laissé en lui de traces profondes, puisque peu après il ouvrait une boutique en face de celle de Raphaël del Moro', et que, se trouvant avoir une jeune servante, belle et bien faite, il lui demanda de poser et l’eut bientôt pour maîtresse. D’autres maîtres plus illustres n’avaient pas su résister plus que lui aux charmes de leurs
modèles. A quelque temps de là, obligé de fuir de Rome, lorsque, sur un faux rapport, le Pape crut qu’il avait tué Tobia, il courut à Naples à la recherche d'une jolie courtisane appelée Angélique.
A Paris, une jeune fille nommée Catherine posait pour la nymphe de Fontainebleau, et le sculpteur, qui avait ses raisons pour ne pouvoir se passer d’elle, la faisait demeurer en son château. Un jour, rentrant à l’improviste, il la surprit en conversation trop intime avec son teneur de livres, le Florentin Paolo Micceri. Dans un premier mouvement de colère, il chassa les deux coupables; puis, jugeant la punition incomplète, il obligea le traître, en lui mettant l’épée sous la gorge, à épouser cette fille, qu’il faisait ensuite revenir chaque jour à son atelier, pour se venger tout à loisir du mari. Il confesse en outre, dans ses Mémoires, et avec les accents d’un repentir à notre sens insuffisant, qu’il la maltraitait alors indignement. La nouvelle mariée s’accommodait d’ailleurs de cette existence, et le corps tout endolori des meurtrissures de la veille, elle revenait d’elle-même le lendemain avec non moins d'empressement.
Quand il eut définitivement congédié cette Catherine, il prit pour modèle une trèsjeune fille nommée Jeanne, d'après laquelle il acheva la figure de son grand bas-relief et modela les deux Victoires qui devaient l’accompagner (1). De cette Jeanne il eut une fille qu'il baptisa sous le nom de Costanza (2) et qu’il dota. Il la confia à une sœur de la mère, et avant peu de temps après quitté la France, il n’entendit plus parler ni de l'une ni de l’autre. C'était pourtant son premier enfant !
A Florence, la vie privée de Cellini n’offre pas un moins pénible spectacle. Les Mémoires donnent peu d’indications à cet égard; mais il suffit pour être édifié de parcourir les nombreux papiers laissés par l’artiste. Nous 11'en donnerons à ce point de vue qu’une très-sommaire analvse, car ce serait faire une triste besogne que de s’attarder avec complaisance aux défaillances d'un homme célèbre qui par tant d autres côtés a mérité l’attention de la postérité.
Lorsque Benvenuto composa le Posée, il prit chez lui une fille nommée Dorotea, qui lui servit d’abord de modèle pour la Méduse. Après l'avoir gardée quatre années, il la dota, la maria et la congédia (3). D’autre part, il raconte dans ses Mémoires qu’avant l'époque où le Posée fut achevé, il eut un fils naturel qui mourut en nourrice à Fiesole. Il est donc assez probable, par le rapprochement des dates, que cet enfant lui était né de la Dorotea.
Plusieurs documents recueillis dans l’édition de Francesco Tassi apprennent en
(1) Voir Deuxième Partie, chapitre V.
(2) Benvenuto dit que l’enfant eut pour parrain son ami Guido Guidi, médecin du Roi ; pour marraines, la signora Maddalcna, femme de messer Luigi Alamanni, et la femme de Ricciardo del Bene, grand marchand florentin. M. A. Jal a retrouvé l’acte de baptême sur les registres de la paroisse Saint-André des Arcs, à laquelle appartenait le Petit Nesle. Le voici tel qu’il l’a transcrit dans son Dictionnaire critique : « Le dymenche, jour de la* Trinité, viij* de juin mil v'XLiiij, fut baptizée Constance, fille de Bendeuoste Chedeline {sic) , Florentin ou Italien, et de Jehanne sa chamberière; le parrain, maistre Vidus Vidius, Florentin; les marraines, damoiselles Jehanne Louan , femme de sire Richard Dalbene, banquier, et Magdelaine Bauault. »
(^) Ces circonstances sont relatées dans une supplique à l'adresse du grand-duc, en date du 12 juin 1570, et relevée par Francesco Tassi. ( Bibliotcca Riccarchana.)
RECHERCHES SUR SA VIE
outre qu’en 1553 il eut, on ne sait de quelle femme, un autre fils nommé Jacopo Giovanni, pour lequel il obtint un acte de légitimation (1), et qui mourut aussi en bas âge.
Des tracas de toutes sortes augmentaient l’humeur chagrine à laquelle il n’était alors que trop enclin. Par divers documents on sait, sans que les causes en soient clairement expliquées, qu’il eut à subir deux mois de prison en l'année 1556. Peut-être s’était-il porté à quelque acte de violence contre un personnage dont on ignore le nom, et qu’il accusait de l’avoir calomnié auprès de Cosme. On voit à quel degré d’emportement il était monté à ce propos, par un sonnet dont nous traduisons les deux premières strophes :
« Tu as déjà bavardé jusqu’aux calendes grecques, et je t’ai déclaré menteur par la gorge. Or, ce démenti ne suffisant pas, j'y ajouterai le bâton jusqu’à ce que cela suffise.
« S’il arrive que j’abîme tes cornes, vas-en dire un mot à ton Docteur (2). Car bien qu'il (3) me prenne ce qu’il est en son pouvoir de me prendre, entre Lui et moi que personne ne vienne fourrer de la bourre (4). »
Par ces derniers mots, Cellini indique clairement que, quels que soient ses griefs au sujet de ses comptes, il entend néanmoins que personne ne se permette de s’interposer entre son prince et lui. Et il ajoute dans la strophe suivante : « A Lui de prendre et de donner, aux autres de se taire. » Pour peu qu’il ait passé des menaces à l'action, comme il n'y était que trop porté, il donnait beau jeu à son ennemi, qui, en montrant ce sonnet où Cosme lui-même était traité avec si peu de ménagement, pouvait le faire punir avec d’autant plus de rigueur (5).
Quoi qu'il en soit, deux ans après cette fâcheuse affaire, se voyant définitivement délaissé par Cosme, et cédant peut-être à une impression momentanée de lassitude, toute contraire à sa nature, il prit la résolution bien inattendue d’entrer dans les ordres. Une aspiration à la paix avait-elle donc pu un instant pénétrer dans ce caractère violent! A la date du 2 juin 1558, on lit une note émanant de lui (6), et dont voici les premières lignes : « Souvenir qu’à ce jour, moi, Benvenuto Cellini, j’ai pris la tonsure, c’est-à-dire les premiers ordres de prêtrise, du Révérendissime Monseigneur de Serristori, dans sa maison du Borgo Santa Croce, avec toute la solennité et toutes les cérémonies accoutumées. »
Benvenuto était certes peu fait pour le ministère sacré, et il dut bientôt le recon-
(1) Archivio dclle Riformagiotii.
(2) Sans doute quelque haut personnage protecteur de son ennemi.
(3) Il parait évident qu’il désigne ici le duc Cosme.
(4) Nous avons expliqué, p. 84, note 1 , cette expression de métier, que l’artiste emploie quelquefois.
(5) Par une allusion d’un autre sonnet, écrit, celui-là, durant son incarcération, l'accusation portée contre lui et qu’il déclare mensongère, pourrait bien avoir été une répétition du sanglant outrage que lui avait adressé Bandinelli lors de la mémorable dispute entre les deux rivaux. Il est à remarquer que Benvenuto sortit de prison le 26 octobre 1556, et que le 5 mars 1561, Cosme fit le plus pompeux éloge de l’artiste dans l’acte de donation de sa maison. Voir plus haut, page 75.
(6) Biblioteca Riccardiana.
(i) Voir le document cité par Tassi, t. III, p. 84, note. — (2) Biblioteca Riccardiana.
(3) Une lettre de Benvenuto, datée du 23 octobre 1559 et adressée à Jacopo Guidi, fait connaître la cause de l’arrestation de Sputasenni, et jette aussi quelque jour sur les relations probables de la femme du tisserand avec l’artiste :
« Sans doute, écrit Cellini, j’aurais bien plutôt à songer à mes propres affaires, pour lesquelles je suis tellement à court de temps, loin que j’en aie de reste pour m'occuper des autres. Mais je suis né dans cette très-sainte religion chrétienne, et je sais que l'un des plus grands biens qui soient au monde est la charité. Aussi, pour ce qui dépend de moi, volontiers je me plais moi-même à être secourable, et j’encourage les autres à l'être pareillement. Et comme c’est là une des meilleures choses qui se puissent faire, je prie de tout mon cœur Votre Seigneurie de m’y aider.
« Le mois de mai passé, Votre Seigneurie le sait, tous les pauvres hères de la cité se sont mis en une liesse extraordinaire. En pareille occurrence, c'est toujours le vin qui en porte la peine, parce qu’on le sort à contretemps de ses vases naturels, et que ces pauvres hommes se l’entonnent dans le corps, tant en raison des nombreuses souffrances que leur infligent les misères de ce monde, que parce que c’est dans leur nature d’en agir ainsi. Quoi qu’il en soit, cela devient la cause de désordres et d’excès très-nombreux.
« Que Votre Seigneurie sache donc que cedit mois de mai, un pauvre brave garçon tisseur de draps, pendant ces jours de fêtes, fut injurié par un autre tisserand son voisin, qui, poussé par quelque jalousie, et sans raison aucune, traita de c... (bccco) cedit jeune homme, mon ami, lequel a nom Domenico Sputasenni. Ce Domenico, qui a une femme et deux enfants, un fils et une fille, ne pouvant supporter ces paroles outrageantes, s’arma d'une hallebarde de bois, et avec le manche il en administra certaine bastonnade à celui qui l’avait insulté. A quelques jours de là, il fut arrêté sur la parole de son adversaire et condamné, comme Votre Seigneurie le saura par sa supplique.
« Maintenant il se trouve aux Stinche, et dans l’état le plus misérable. Jusqu’à ce jour je l’ai nourri, lui et sa famille, qui autrement eût été réduite à mendier. Il reçoit les secours des « Signori Buoni Uomini », mais ce n’est pas assez pour faire vivre un corps; et n’ayant rien au monde, il implore de Son Excellence Illustrissime, comme charité et pour l'amour de Dieu, sa grâce de toute la condamnation. Puisqu'on sait que Son Excellence Illustrissime en accorde beaucoup, qu’Elle mette celle-ci parmi les autres. Dieu, en échange, lui donnera sa grâce divine. Et moi, je l’en prie pour l’amour de Dieu ; et je prie Votre Seigneurie d’avoir pour agréable de faire cette ambassade. »
Le texte italien de cette lettre, extraite des manuscrits de la Bibliothèque Corsiniana de Rome, fut publié pour la première fois par M. le professeur L. M. Rezzi, dans VAntologia contemporanea. Il a été reproduit par M. Carlo Milaresi dans ses Appendices aux Trattati.
(4) Biblioteca Riccardiana.
naître. En effet, à la suite du mémorandum que nous venons de relever, il ajouta deux ans après l'annotation suivante : « En 1560, ayant le désir d’avoir des enfants légitimes, mais secrets, je me suis fait relever de ces vœux, et j’ai repris ma liberté. »
Peu de temps avant le jour où il écrivait ces lignes, la Dorotea était revenue lui demander asile avec ses deux enfants. Le mari, d’abord tisserand, puis employé aux octrois, avait nom Antonio de’ Parigi (1); on l’appelait plus communément Antonio Sputasenni. C’était, on peut s’en douter, un assez triste personnage : après avoir été banni, il venait d’être mis en prison. Deux notes, en date des 8 juillet et 25 décembre 1559 (2), montrent que Cellini recueillit la femme, avec son fils Tonino et sa fille la Bita, et que chaque jour il envoyait des vivres au prisonnier durant les quatre mois et demi qu’on le retint sous les verrous aux Stinche (3). Lorsque cet homme fut élargi, Cellini garda encore la femme et les enfants pendant seize autres mois. L’affection qu’il ressentait pour le fils le porta même à l’adopter, pour remplacer les enfants qu’il avait successivement perdus. Il lui fit changer son nom d’Antonio pour celui de Benvenuto, et lui assura, par une disposition testamentaire datée du 3 décembre 1560 (4), une somme de mille écus d’or, que le jeune homme devait toucher lorsqu’il atteindrait l’âge de dix-huit ans, mais à la condition qu’il se serait consacré* à l’art du sculpteur.
RECHERCHES SUR SA VIE
L'année suivante, Benvenuto eut un troisième fils naturel. La mère, qu’il appelle la Piera, était sa nouvelle servante. Cosine, toujours disposé à satisfaire son sculpteur sur ces questions, légitima, par acte du 20 novembre 1561 (1), cet enfant, qui avait nom Giovanni et qui mourut vers lage de trois ans. Le père déplore cette mort en termes touchants, dans une lettre qu’il adresse à Benedetto Varchi, le 22 mai 1563 : « Je dois vous apprendre, dit-il, que j’ai perdu mon fils unique. Il était presque élevé. De toute ma vie il me semble n’avoir jamais rien eu qui me fût plus cher. La mort vient de me le ravir en quatre jours; et la douleur m’a tellement accablé que j’ai pensé le suivre. Il est bien évident que je ne puis plus espérer aujourd'hui un tel trésor ! »
Cellini voulut élever à ce fils si cher une modeste sépulture au couvent de la Nunziata, et y placer, entre deux petits anges portant des flambeaux, une épitaphe dont il indiqua le sens à Varchi, en le priant de la rédiger soit en latin, soit en langue toscane.
La Piera lui avait encore donné une fille, nommée Elisabetta, née en 1562, morte jeune aussi. « Pour vivre saintement », dit-il, il se résolut à légitimer le lien qui l’attachait à cette femme, dont il parle comme ayant toujours eu les vertus d’une chaste épouse (2). Elle 1 avait soigné avec le plus parfait dévouement alors qu’il fut empoisonné par des gens qui lui avaient vendu l’iisufruit d’un bien ; c’est en cette circonstance qu’il assure avoir fait vœu de l’épouser s’il revenait à la santé. Le mariage dut avoir lieu vers 1563 , car les documents établissent qu’il eut de cette femme trois autres enfants, ceux-là nés en légitime mariage, savoir : deux filles, Reparata ou Liperata, née en 1563, Maddalena, née en 1566, et un fils, Andrea Simone, qui naquit en 1568 (3).
De’ Parigi était le nom de famille de la Piera; ce nom, gratté avec une persistance singulière sur tous les écrits laissés par Cellini, n’a subsisté que sur un seul, et cela sans doute par oubli (4). Cette femme était peut-être parente, comme le suppose Tassi, du mari de la Dorotea, ce Domenico de’ Parigi qu’on appelait Sputasenni, et qui, nous allons le voir, donna de suffisantes causes de tracas à Benvenuto pour lui rendre odieux son véritable nom. Mais nous ne croyons pas qu’il soit possible, comme le voudrait Carpani, de voir dans mona Piera la même servante qu’une mona Fiore dont Cellini parle, dans ses Mémoires, comme de « la femme la plus vaillante et la plus aimable qui ait jamais existé ». En effet, deux documents des Ricordi (5) montrent que, loin de songer à l’épouser, il changea complètement d'avis sur son compte, et qu’il dut la congédier pour manque de probité : « La detta si inando via per ladra. » Dans l’un de ces documents, elle est nommée tout au long : « Mona Fiore d'Antonio di Stefano da Castel da Rio. » Le doute n’es't donc plus possible.
Quant à son fils adoptif, il n’en eut que des chagrins, et ce fut en pure perte qu’il s’imposa longtemps des sacrifices pour donner des maîtres à cet enfant mal doué. Espérant lui développer l’intelligence par la vie en commun avec des jeunes gens de son âge,
(1) Archivio délie Riformagioni. — (2) Ricordo du ig février 1562.
(3) 24 mars 1568 ab Incarnatione (1569 année commune).
(4) « Ricordo corne il detto di (29 di ottobre 1562) a ore 3 3/4 di notte seguente, mi nacque una figliuola di me e délia Piera di Salvatore de’ Parigi , la quale stava meco. » Biblioleca Riccardiana.
(5) 20 avril 1556 et 31 janvier 1561. Biblioteca Riccardiana.
il le mit pour un temps chez les moines de la Nunziata. Ce fait souleva de violentes récriminations du côté de la Dorotea et de son mari; si bien que Cellini, courroucé à son tour de l’insubordination de son fils adoptif, mal conseillé par ses parents, finit par lui défendre l’accès de sa maison. Vinrent alors les revendications et les procès, et le malheureux vieillard fut condamné à fournir des aliments au fils de Sputasenni. Par une supplique en date du 12 juin 1570, il demande à être exonéré de cette charge injuste et trop lourde pour ses ressources, charge qui le mettra, dit-il, dans la nécessité, vieux et pauvre comme il est, de priver ses vrais et chers enfants d’une partie de leur pain. Il avait en effet à songer d’abord aux besoins des siens, comme on le voit par une note présentée le 21 août de la même année au magistrat de 1 Abbundanzia , où il énumère huit bouches à nourrir, femme, enfants et serviteurs (1).
Il n’eut pourtant pas tout à fait gain de cause sur ce point , car il demeura obligé de fournir les aliments, non pas seulement pendant deux ans comme il s’v soumettait, mais jusqu’au jour de sa mort, ses héritiers en étant d’ailleurs dispensés (2). Par contre, les autres effets de l’adoption furent annulés par les « magnifiques seigneurs lieutenants et conseillers », au nom du prince régent, qui était alors Francesco, fils de Cosme, associé par son père à la direction des affaires de l’État. Dans un des considérants sur lesquels ils basent leur jugement, il est dit : « Son Altesse a entendu que les biens de Benvenuto devaient passer aux enfants du sang et non aux adoptifs, parce que Benvenuto n’aurait pas adopté cet enfant s’il eût pensé qu’il en aurait d’autres ou que celui-ci tournerait de la sorte (3). »
Cette vie brillante sous tant de rapports, mais batailleuse et tourmentée, aboutissait donc en somme à une vieillesse pauvre et chagrine. Nombre de fois la fortune avait souri à l’artiste; elle l’avait même à plusieurs reprises, on peut le dire, comblé de prévenances. Mais il fallut toujours qu’il gâtât ses affaires, par ses libertés de langage, son manque de tenue, ou des révoltes sans cause.
Sans doute il est bon, il est louable même en tout temps, qu’un artiste ait l’humeur indépendante. Ce fier sentiment de liberté, surtout lorsqu’il se trouve uni à la dignité de la vie, à la hauteur du caractère, fait briller hors de pair une grande figure comme celle de Michel-Ange. Si les circonstances permettent en outre à un maître de conduire sa carrière de manière à n’avoir jamais à traiter que les sujets de son choix, ceux vers lesquels il se sent sollicité par le feu intérieur, son œuvre y gagnera en conviction et en force géniale. Mais celui qui, au seizième siècle, était entré volontairement au service d’un prince, se montrait certes imprudent si, sous prétexte d'indépendance, il prétendait substituer son caprice personnel aux convenances du Souverain. François 1” avait un
(1) Biblioteca Riccardiana.
(2) La première sentence, en date du 2 juin 1570, l’avait condamné à la prestation des aliments, dont le montant avait été fixé à vingt-cinq écus par an pour les deux premières années. Le jugement du 1 1 juillet confirme l’obligation pour le temps que vivra Cellini, mais il annule l’estimation à vingt-cinq écus par an, et déclare qu’une telle estimation ne pourra désormais être faite par d’autres jugements. Par une note prise à cette même date , on voit que l’artiste se considère comme ayant eu à peu près gain de cause , puisque le montant des aliments se trouve en quelque sorte remis à sa discrétion.
(3) Document du 11 juillet 1570. Archivio dei Buonomini di S. Martmo.
RECHERCHES SUR SA VIE
jour reproché durement à Benvenuto de n’en vouloir faire qu’à sa tête et de négliger ses commandes pour se livrer à d’autres ouvrages. Cosme dicta plus tard ce rescrit qu’on lit sur une supplique du 13 avril 1561 (1) : « S’il est disposé à se consacrer aux travaux que voudra de lui Son Excellence , Elle lui donnera des commandes et beaucoup ; mais s’il veut faire tout à sa guise, il est impossible de l’employer. » Cellini, sur ce point comme sur tant d’autres, était incorrigible. En dictant ce rescrit, Cosme avait sans doute encore le ressentiment de ce qui s’était passé quelques années auparavant au sujet du chœur de Notre-Dame del Fiore, construit par Giuliano, fils de Baccio d’Agnolo, sur les dessins de Bandinelli. Lorsque le duc fit proposer à Benvenuto de le décorer de bas-reliefs en bronze, le premier mouvement de celui-ci fut de se refuser à prêter un concours quelconque à l’œuvre de son ennemi, refus qui donna l’occasion à Bandinelli de produire deux de ses meilleurs ouvrages. En effet, deux des bas-reliefs de marbre qui enrichissent la barrière du chœur sont dus à son ciseau et lui font grand honneur; ils sont signés BB. 1555. Les autres ont été exécutés par son élève Giovanni dell’ Opéra.
Benvenuto, en place de ce travail, offrit de composer des portes de bronze pour la grande entrée du milieu de l’église ; il avait l’ambition de rivaliser avec l’œuvre immortelle de Ghiberti, au Baptistère de San Giovanni. Mais il ne put convaincre Cosme. « Il veut toujours faire le contraire de ce que je désire », s’écria ce prince. On doit regretter que l’artiste n’ait pas réussi cette fois à faire entendre ses raisons. Par ce que l’on connaît du bas-relief et des statuettes qui enrichissent la base du Persêe, il est certain qu’un travail de cette nature convenait admirablement à son talent de sculpteurorfèvre ; il eût pu y donner libre cours à son imagination en groupant un nombre infini de figurines d’un modelé souple et facile, au milieu de riches ornements, masques, feuillages et rinceaux. Peut-être une telle œuvre eût-elle à jamais justifié et consacré sa gloire ; elle l’eût en même temps détourné de ses vaines tentatives du côté de la sculpture colossale.
Cellini raconte lui-même dans la Vita comment il se compromit dans l’affaire du Neptune. Voici son récit :
« Le duc vint voir le modèle en compagnie de deux ambassadeurs, celui du duc de Ferrare et celui de la Seigneurie de Lucques ; il en fut très-satisfait, et dit à ces gentilshommes : « Benvenuto mérite en vérité d’obtenir le marbre. » Alors les deux ambassadeurs parlèrent hautement en ma faveur, surtout celui de Lucques, qui était un docteur des plus lettrés. Je me tenais quelque peu à l’écart, pour les laisser plus librement exprimer leur avis; mais lorsque j’entendis leurs compliments, je me rapprochai d’eux, et je m’adressai ainsi au duc : « Monseigneur, Votre Excellence Illustrissime devrait faire « encore une autre épreuve non moins importante ; ce serait de commander à qui vou- « drait l’entreprendre, un modèle de terre juste de la grandeur que doit avoir le marbre. « De cette manière, Elle jugerait encore mieux qui le mérite; et j’ajoute que si Elle le « donne à qui ne l’a pas mérité, c’est à Elle-même qu’Elle fera le plus grand tort, parce « qu’Elle y compromettra son argent et sa réputation. Tandis que si Elle l’accorde à qui « l’a véritablement gagné, Elle en acquerra beaucoup de gloire, aura la satisfaction du
(1) Biblioteca Riccardiana.
« bon emploi de son Trésor, et les gens de valeur croiront alors qu’Elle a le goût des « arts et que vraiment Elle s’y connaît. » Dès que j’eus achevé ces mots, le duc haussa les épaules et se dirigea vers la porte. « Monseigneur, lui dit l’ambassadeur de Lucques,
« c’est un terrible homme que votre Benvenuto. » Le duc répondit : « Il est encore « beaucoup plus terrible que vous ne le supposez, et c’eût été mieux pour lui de ne « l’avoir pas été autant, car il aurait maintenant ce qu’il n’a pas. » Ces propres paroles me furent répétées par le même ambassadeur, qui me reprocha presque d’avoir agi ainsi. Je lui dis que j’aimais mon prince en serviteur fidèle et affectionné, mais que je ne savais pas faire métier d’adulateur. »
Sans faire l’adulateur, il aurait pu se priver du plaisir de donner à son Souverain, en présence des ambassadeurs de Lucques et de Ferrare, une leçon dont il était peu raisonnable de supposer qu’on lui saurait bon gré. De tels faits expliquent comment Cosme se désaffectionna peu à peu de son sculpteur et finit par le laisser presque dans l’abandon. Ici l’excuse de Benvenuto était dans sa conviction que les concours sont nécessaires pour stimuler les talents et maintenir haut le niveau de l’Ecole. Nous l’avons déjà vu à propos de sa querelle avec Primatice. Il exprime encore cette pensée dans ses commentaires à un sonnet étrange que lui avait inspiré un songe. En voici la conclusion, dans laquelle il prend la question de plus haut et parle des symptômes de décadence comme il convient à un grand artiste : « Ce mal vient, dit-il, de ce que les seigneurs de ce siècle ne se complaisent pas , comme les anciens, aux œuvres excellentes, mais que la quantité leur suffit, et qu’ils ne se soucient en rien de ce que le mérite a de sublime. Ainsi les talents vont se perdant, et il ne se présente personne qui veuille les tirer de l’obscurité, parce que les princes d’aujourd’hui prennent un seul artiste à leur dévotion, lui confient tous leurs travaux et ne lui demandent que de produire vite. Alors celui-ci n’a pas de concurrents pour le stimuler à bien faire, et cette grande Ecole toscane en est réduite à rougir de honte (i). »
Cellini était entré déjà dans la triste période d’un injuste délaissement, lorsque les années 1564 et 1565 furent marquées dans l’histoire des artistes florentins par deux événements d’un haut intérêt pour eux : les funérailles du grand Buonarroti, et la réception solennelle à Florence de Jeanne d’Autriche, femme de Francesco de Médicis, fils de Cosme. Plus que tout autre, le vieux sculpteur dut être impressionné par ces deux faits, et nous avons à regretter qu’ayant cessé d’écrire ses Mémoires en l’année 1562, il n’ait pu, dans sa manière pittoresque, nous raconter quelques circonstances de ces deux solennités. On n’en trouve nulle trace dans ses Ricordi. Pourtant il fut un des quatre artistes députés aux obsèques de Michel -Ange, ainsi que le démontre cette note relevée par Carpani dans les registres de l’Académie du dessin (2) : « Le 16 mars (1563 ab Incarnatione ) , furent députés aux obsèques de Michel- Ange Buonarroti les deux peintres et les deux sculpteurs dont les noms suivent : Agnolo, fils de Cosimo, dit le Bronzino ; messer Giorgio Vasari; Bartolomeo Ammanati ; messer Benvenuto Cellini. »
(1) Sonnet xlii. Voir Tassi, t. III. — (2) Libro del Provvcditore.
RECHERCHES SUR SA VIE
IOJ)
La cérémonie, fixée d’abord au 28 juin 1564, fut remise au 14 juillet de la même année. Elle fut célébrée avec la plus grande solennité par tous les artistes florentins. On sait que le Buonarroti étant mort à Rome, le Pape aurait voulu lui élever un tombeau dans la Basilique de Saint-Pierre. Mais Leonardo Buonarroti, venu en poste de Florence à la nouvelle de la maladie de son oncle, avait enlevé le cercueil déposé dans l’église de Sant’ Apostolo, et pour éviter d’attirer l’attention, il l’avait secrètement emporté de Rome au milieu de ballots de marchandises. Sa pensée était d’accomplir la dernière volonté exprimée par le grand artiste, d’être enseveli dans sa patrie. Cosme, de son côté, attachait une haute importance à ce qu’il en fût ainsi. Dès qu’on sut que la dépouille mortelle du maître vénéré allait arriver à Florence, l’Académie se réunit, et encouragée d’ailleurs par le duc, elle prit des mesures pour que les obsèques fussent dignes du chef illustre que l’Ecole florentine venait de perdre. Elle obtint que la cérémonie aurait lieu dans cette église de San Lorenzo, réservée à la famille des Médicis, et que Michel-Ange avait décorée des œuvres de son génie. Dans une sorte de manifeste adressé aux artistes par leurs députés, il était dit : « Nous ne devons pas viser à une magnificence royale, ni à un luxe de pure ostentation ; nous devons témoigner notre respect par la beauté des ouvrages qui seront le produit de notre imagination et de notre talent. En un mot, nous devons honorer l’art par l’art. » Tous, maîtres et élèves, jeunes artistes et vieux praticiens, rivalisèrent de zèle. L’effort fut général et spontané : un même sentiment animait ces cœurs vaillants. Le résultat fut prodigieux ; Vasari a donné la description de toutes ces œuvres de peintures à la grisaille, de sculptures en stuc, imaginées et exécutées en quelques semaines, qui décorèrent les murailles de San Lorenzo et l’immense catafalque pyramidal placé au centre de la nef. Longtemps après les obsèques, il y eut encore affluence de visiteurs, venus de fort loin pour admirer cet appareil que le duc de Toscane était justement fier de montrer aux étrangers.
Le jour de la cérémonie solennelle, les princes, les grands dignitaires, rangés dans San Lorenzo, attendirent l’arrivée des artistes; le service fut célébré avec pompe, et Benedetto Varchi prononça l’oraison funèbre. Tout Florence était là. Benvenuto seul manquait à ce grand cortège.
« Benvenuto Cellini, l’un des députés, dit Vasari, s’étant trouvé malade dès le commencement, ne put se joindre à ses trois collègues, Bronzino, Ammanato et Vasari, qui choisirent pour provveditore le sculpteur Zanobi Lastricati. »
Une lettre inédite de Benvenuto confirme le fait (1). Elle est adressée au Prieur Don
(1) A la vente de la collection d’autographes de M. Benjamin Fillon, qui eut lieu le 15 juillet 1879 Par les soins de M. Etienne Charavay, cette lettre fut cataloguée sous le n° 2106. Acquise alors par M. Thibeaudeau, de Londres, elle passa dans la riche collection deM. Alfred Morrison. L’obligeance de M. Thibeaudeau et la bonne grâce du possesseur actuel, M. Alfred Morrison, nous ont permis de la publier. Ne l’ayant rencontrée dans aucun recueil, nous la croyons inédite et nous en donnons le texte original :
« Al molto reuerendo Sr priore e patron mio carissitno ,
« Reuerendo Sr priore et molto mio carissimo patrone. E non e dubbio nissuno che se a quel tempo che io chiesi la meta et la grandezza delle figure e mi fussi stato risposto e dato quel che mi si perueniua a questa hora io sarei tanto innanzi che con i mia modellini lauorando alla presenzia mia io harei pensato e sicuro mi sarei promesso di potere ancor io comparire infra cotesti altri valenti homini , ma hora per vedermi