‹ Benvenuto CelliniChapitre 11 sur 75 · TT · texte numérisé non relu

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Vincenzo Borghini, qui, à ce que rapporte Vasari, était alors le « luogotenente » de l’Académie du dessin et avait eu l’initiative de l’organisation de la cérémonie :

« Révérend Seigneur Prieur, mon très-cher patron,

« Il n’est nullement douteux que si, au temps où j’ai demandé la destination et la grandeur des figures, il m’eût été répondu et donné ce qui me revenait, à l’heure présente je serais assez avancé pour avoir mes petits modèles devant moi. Alors j’aurais compté et je me serais promis en toute confiance de pouvoir encore comparaître au milieu de ces autres vaillants artistes. Mais aujourd’hui, me voyant ainsi empêché par la maladie, il me semble que je ne dois pas l’entreprendre et que ni mes forces ni mon honneur ne le comporteraient. Votre Seigneurie a choisi maître Vincenzo de Rossi, et j'affirme quelle a bien fait. Je m’en remets à elle pour toutes choses, lui baise humblement les mains et me recommande à sa bienveillance. De ma maison, le 13e jour d’avril 1564. Au service de Votre Seigneurie.

La douleur de Cellini, empêché de prendre part à cette grande manifestation, dut être d’autant plus profonde que son admiration pour Michel-Ange était un culte. Il la proclamait en toutes circonstances, et à plusieurs reprises il a chanté la louange du maître. Un de ses sonnets commence ainsi :

« Rien qu’une feuille de ta couronne, montre-la-moi, ô Michel Ange divin, seul riche, seul immortel! Elle me suffira, et je ne me soucierai plus d’autre chose; car pour moi elle seule est bonne et belle. »

Lorsque, l’année suivante, Cosme ayant obtenu pour son fils aîné la main de Jeanne d’Autriche, la princesse fit son entrée à Florence, ce fut encore l’occasion d un mouvement considérable dans le monde des artistes. De grands préparatifs furent faits pour la recevoir dignement et lui donner, ainsi qu’à son entourage, une haute idée de la cour de Toscane. Sculpteurs, peintres, architectes, concoururent à la décoration de la ville et à l’érection des arcs de triomphe, comme l’avaient fait autrefois ceux de Rome et de Bologne pour recevoir Charles-Quint. Benvenuto eut encore la déconvenue de se trouver malade et d’être seul à ne pouvoir contribuer, par quelque production de son talent, à célébrer un événement de si haute conséquence pour la Maison de Toscane. Lui-même le dit avec amertume dans sa dédicace des Trattati.

Une fois dans ses Ricordi , une autre fois dans ses sonnets (1), il parle des atteintes de goutte dont il eut à souffrir; mais ce n’est point ce mal qui l’arrêta ni au temps des

cosi impedito dal male non mi par douere ne che le forzze ne che l’honor mio lo comporti. Impero hauendo eletto Vostra Signoria maestro Vincenzo de Rossi io affermo che l’ha ben fatto e di tutto mi rimetto a lei e con questa humilmente le bacio le mane e mele raccomando. Di casa il dî 13 di aprile 1564. Alli seruitii di Vostra Signoria.

« Benuenuto Cellini. »

(1) Sonnet xiv. Voir Tassi, t. III, p. 408.

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funérailles de Michel-Ange en 1564, ni à l’époque des noces de Francesco et de Jeanne d Autriche, qui eurent lieu le 16 décembre 1565, puisque trois mois après cette dernière date, c est-à-dire le 10 mars 1565 ab Incarnatione (1566 année commune), en notant une attaque de goutte, il écrit : « J’avais été six ans sans la sentir; aussi m’a-t-elle fait en une seule fois tout le plus grand mal qu’elle aurait pu me faire en six. Mais elle fut courte. » C’est probablement encore de la goutte qu’il souffrait lorsqu’il dit dans un Ricordo du 22 février 1568 : « Tout malade et boiteux que j’étais, j’allai du Carminé au carrefour du Lion. »

Plusieurs fois Cellini prit des dispositions testamentaires qu’il révoqua ensuite. L’acte définitif est du 18 décembre 1 57°- Francesco Tassi l’a relevé le premier dans X A.rchivio dei contratti. De cet acte notarié, dressé dans la maison du testateur, rédigé en latin, selon l’usage, et en présence de témoins, nous citons ce fragment du préambule, où l’on retrouve encore l’homme qui l’a dicté :

« Comme dans cette vie il 11 y a rien de plus certain que la mort, que rien n’est plus incertain que son heure, et qu’il appartient au sage de scruter attentivement le temps où elle doit venir, voila pourquoi, s étant constitué en présence du notaire et des témoins ci-dessus désignés, l’homme célèbre Benvenuto, fils de feu maître Giovanni, fils d’Andrea des Cellini, statuaire et citoyen florentin, ayant conservé sains l’esprit, l’intelligence et la vue, quoique de corps il soit quelque peu infiime; se sachant tributaire de la mort, et voulant, alors que son intelligence est encore entière, mettre en ordre ses affaires, lui présent, par cedit testament, etc.

« Et d abord, 1 âme étant considérée comme plus noble que le corps, et l’étant en effet, dès maintenant et lorsqu elle sera contrainte de quitter le corps, il la recommande au Dieu toutpuissant, à Jésus-Christ notre Rédempteur, et à Marie la Vierge Reine. Pour le corps, il lui a choisi une sépulture dans 1 église de l’Annunziata de’ Servi de Florence, et dans le sépulcre que peut-être le testateur lui-même, au cours de sa vie, aura pris soin de construire. Mais dans le cas où cette construction n aurait pu être exécutée, alors il choisit pour sépulcre celui de la Société de l’Académie des statuaires, peintres et architectes, situé au chapitre de ladite église de 1 Annunziata; les dépenses funéraires seront réglées comme il paraîtra convenable aux exécuteurs testamentaires ci-dessous désignés, etc. »

Dans ce testament, Cellini rappelle la dot qu'il a constituée à sa femme, la Piera, et prend en outre diverses dispositions en sa faveur; il fixe la dot de ses filles, Reparata et Magdalena, fait quelques legs à des serviteurs; enfin il institue héritier universel son fils Andrea Simone.

Ainsi, le 18 décembre 1570, Cellini disait qu’il appartient au sage de scruter attentivement le temps de la mort. Il la sentait approcher sans doute, mais il s’en défendait encore et savait la braver de belle humeur, comme on le voit dans une lettre adressée à son prince deux jours après (le 20 décembre), et dont voici les premières lignes : « Si je n’en avais pas été empêché par une très-dangereuse maladie (il y a plusieurs semaines que je ne puis aller plus loin que de mon lit à mon feu), j’aurais déjà jeté en bronze la Junon de Votre Altesse, qui est toute prête pour cela. Or, qu’Elle sache que la pleurésie dont je souffre m’a déjà tué mon médecin, avec beaucoup d’autres hommes de bien, et que quant à moi, quoique j’aie soixante-dix ans, pour le moment je me défends encore de la mort. »

Pourtant cette boutade ne l’empêcha pas de continuer à prendre toutes ses disposi-

tions en vue de sa fin prochaine, et en homme qui fut toujours très -ordonné dans ses affaires. En effet, le 12 janvier suivant, puis les 3 et 6 février, il complétait son testament par trois codicilles successifs, dans lesquels il est toujours répété que la vue, l’intelligence et l’esprit sont sains, mais que le corps est infirme (1). Et le 13, ou selon d’autres le 14 février 1570 ab Incarnatwne (1571 année commune), il mourait dans la maison qu’il avait habitée depuis son retour à Florence (2), et dont il n’était devenu propriétaire qu’au prix de tant et de si longues tribulations. Cette maison porte aujourd’hui le n° 59 de la via Pergola (3). Sur la muraille, on voit une plaque moderne avec cette inscription :

CASA DI BENVENUTO CELLINI NELLA QUALE FORMÔ E GETTÔ IL PERSEO E POI VI MORl IL 14 FEBBRAJO 1570-1571

Le vieillard malade n’avait pu faire construire son tombeau. Il avait prévu d’ailleurs dans son testament qu’il en serait probablement ainsi. Il fut enseveli dans la sépulture de l’Académie du dessin, au couvent des Servi de la Nunziata. Une note des archives de cette Académie, découverte et relevée par Francesco Tassi, donne quelques détails sur la cérémonie.

L’Académie se rendit en corps à la maison mortuaire. Les Frères défilèrent, puis quatre académiciens prirent le cercueil, et le cortège se mit en route vers l’Annunziata, où devait être célébrée la cérémonie religieuse. Un Frère, qui en avait été chargé la veille, prononça l’oraison funèbre, dans laquelle il sut retracer, à la satisfaction d’un nombreux auditoire, la vie de l’artiste et les bonnes dispositions où il se trouvait lorsqu’il rendit son âme à Dieu. La foule se pressait pour l’entendre, pourvoir une dernière fois le visage découvert de cet homme qui toute sa vie avait étonné ses contemporains, et pour faire sur son corps le signe de la croix. Il y eut sans doute, et dans l’église et au lieu de la sépulture, un apparat de luminaire exceptionnel, car le scribe de l’Académie, qui a consigné les détails de la cérémonie, note avec complaisance la grosseur des cierges qui furent remis aux consuls, aux conseillers, aux secrétaires et à tous les autres personnages, selon leurs rang et dignité. Combien le vieux sculpteur laissait-il après lui

(1) Au cas où ses trois enfants viendraient à décéder sans descendance, il leur substitue un cousin, messer Librodoro, docteur ès lois et avocat, demeurant à Rome.

(2) Il y a doute entre les deux dates du 13 et du 14, les documents n’étant pas d’accord à cet égard. L’un, du 20 septembre 1577, et qui émane de ceux-là mêmes qui étaient les gardiens légaux de l'hérédité de Cellini, dit : « Ricordo corne fino sotto di 13 di febbrajo 1570 la nostra bnona memoria di messer Benvcnuto di maestro Giovanni Cellini passà ail’ altra vita. » Francesco Tassi (t. III, p. 253 et 260, notes), Carlo Milanesi ( Trattati ), et M. Gaetano Milanesi (t. VII de Vasari), ont adopté la date du 13. D’autre part, la municipalité de Florence, lorsqu’elle a fait placer une inscription sur la maison où mourut l’artiste, s’est décidée pour le 14, date résultant de l’annotation suivante : « Obiit die xiiij fcbr. 1570 », inscrite en marge du testament dressé par le notaire Giovanni da Falgano. — Voir Tassi, t. III, p. 232, note.

(3) Elle appartient à M. Ciaranfi.

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de vrais amis pour le pleurer, cela n’est pas dit par cet inconnu qui fit avec tant de soin l’inventaire des cierges; mais il est à présumer qu'ils furent peu nombreux. Son ami d’enfance, le sculpteur en bois et architecte Giovan Battista Tassi, qui avait le don de 1 égayer même aux jours de ses plus sombres humeurs, était mort depuis longtemps; messer Benedetto Varchi, Annibal Caro et le médecin Guido Guidi, qui lui avaient gardé une amitié fidèle, l’avaient aussi précédé dans la tombe. Florence, en tout temps attachée à ses gloires, entoura, comme elle devait le faire, d’une pompe respectueuse les restes de celui dont la renommée contribuait à l’éclat de son heureuse École. Il est à penser que ce fut tout.

Le père de famille dut pourtant être regretté des siens. Plus tard, la Maddalena, l’une de ses filles, épousa ser Noferi di Bartolomeo Maccanti; elle en eut huit enfants ' dont plusieurs entrèrent dans les ordres. Andrea Simone, le fils légitime de Cellini et de la Piera (i), n’eut sans doute pas d’enfants, puisqu’à la date du 12 juillet 1646 il institua comme son héritier universel son neveu Jacopo Maccanti, fils aîné de sa sœur. Ce dernier, par son testament, en date du 11 avril 1655, laissa ses biens à la confrérie dite des Buonomini di San Martino, et c’est ainsi qu’une quantité notable des papiers de Benvenuto passa aux archives de cette institution charitable, avec laquelle l’artiste avait eu de nombreux et fréquents rapports durant sa vie.

Que doit-on penser de Cellini? Cet homme étrange restera, croyons-nous, une des figures les plus caractérisées et en même temps les plus énigmatiques que l’on puisse rencontrer. En lui le bien et le mal s’entre-choquent, et les contradictions abondent. Cet indépendant recherche les cours, et il exècre ceux qu’on y coudoie ; l’intimité des grands flatte sa vanité : il s’applique à la conquérir, et quand il y est parvenu, loin de savoir en tirer parti, bientôt il gâte ses affaires en disant leur fait aux plus puissants avec la même audace que s’il parlait au dernier de leurs serviteurs. Alors même que le Souverain est celui qu’il sert avec le plus d'affection et d'orgueil, à tout propos il se révolte contre lui. On l’a vu agir ainsi tour à tour avec le Pape, avec le Roi de France, avec le grand-duc de Toscane.

Ariogant et fantasque, toujours prêt à se louer, il ne passe jamais aux autres la moindre des fautes dont il se rend sans cesse coupable, et il n’en a pas conscience. C’est ainsi qu’à Venise il ne peut supporter l'infatuation du Sansovino parlant avantageusement de ses propres ouvrages; il est vrai qu’en même temps l’imprudent parlait mal de Michel-Ange. « Maître Jacopo, lui dit-il, on reconnaît mieux les hommes de talent quand ils sont loués par les autres que lorsqu’ils se vantent eux-mêmes sans scrupule, ainsi que vous le faites(2). » C’était parler d’or, mais c’était oublier un peu trop l' Homme aux deux besaces de la fable de Phèdre.

Tantôt cordialement serviable pour ses amis, tantôt vindicatif comme une vipère contre ceux qui l’ont offensé ; porté d’ailleurs à croire aux mauvais desseins, nous l’avons

(ILU V™Ve de Benvenut° moul'ut ™ 1588, ainsi que l’établit ce document de VArchivio centrale : : 1500, 24 aapnlc. Monna Piera donna fu di mess. Benvenuto Cellini rip • nella Nunziata. »

(a) Ailleurs, Cellini donne au talent de cet admirable sculpteur-architecte les éloges qui lui sont dus.

vu toujours armé pour se faire l’instrument de la vengeance divine. Mais ce même Dieu qu’il croit plein de colère contre les ennemis de Benvenuto, il ne le voit plus que sous l’aspect du Dieu des infinies miséricordes quand il s’agit des fautes et même des crimes de Benvenuto : religieux toutefois à sa manière, il ne manque jamais, tout en s’aidant d’abord de son mieux (i), dès qu'il se trouve en quelque embarras ou quelque pressant danger, d’invoquer avec une ferveur sincère Dieu et la Vierge; mais en réalité, il est plus superstitieux que dévot (2). Sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, il possède à l’excès les qualités et les défauts des hommes de son temps, ainsi que le fait remarquer Goethe, qui l’a jugé en ces termes : « Un rien le blesse au vif; le plus leger sujet excite en son âme une rage violente, lui fait quitter une ville, un pays après l’autre. La moindre atteinte portée à sa propriété ou à sa dignité personnelle est suivie d'une vengeance sanglante. Cette manière de sentir et d’agir était répandue dans une proportion effroyable, à une époque où les liens sociaux, à peine formés, s’étalent relâchés sous l’empire des circonstances; et dans bien des occasions, tout homme de valeur ne devait son salut qu’à son bras. C'est ainsi que sans cesse l'individu était en lutte avec l’individu, le citoyen et l’étranger en rébellion contre la loi et ses ministres. »

Nous pensons avec Gœthe que si Cellini fut enclin à la violence, il fut sur ce point, sans pour cela qu’on puisse l’absoudre, semblable à beaucoup de ses contemporains. Une culture intellectuelle très-avancée, le goût général des arts, un luxe raffiné répandus par toute la Péninsule, n’empêchaient pas, on le sait, les actes les plus barbares de se produire à toute heure. Cosme lui-même, premier grand-duc de cette Florence du seizième siècle, n’a-t-il pas de sa propre main poignardé, le 22 mai 1566, son caméner favori, Sforza Almeni, pour avoir commis l’indiscrétion de révéler ses secrètes amours avec Eleonora Albizzi !

On voit donc Cellini entrer tout jeune dans la mêlée comme les autres, bien armé et résolu à se faire sa place. Il sait qu’il y a droit. L’injustice le révolte et lui inspire des colères quelquefois superbes, toujours sincères; mais il ne songe pas que lui-même, dominé par la passion, il se laisse souvent alors entraîner, sous prétexte de redressement de l’injustice, bien en dehors des voies de l’équité.

Il semble à Baretti (3) que le plaisir qu’on éprouve à lire la vie de cet homme violent a quelque chose d’analogue à celui dont on jouit en regardant, d'un lieu où l'on se sent à l’abri de tout danger, ces fauves superbes et terribles, armés de griffes et de dents, et toujours prêts à vous dévorer. Et en effet, un homme aussi prompt à l’attaque qu’à la défense, enclin à dégainer l’épée ou le poignard au moindre prétexte, devait mettre souvent mal à l’aise les moins timorés de ceux qui avaient affaire à lui. Ses gaietés mêmes avaient parfois le tour assez violent. Pour se délivrer de quelque importun, n’avait-il pas imaginé un jour de disposer, près de l’entrée de sa boutique d’orfévre, une arquebuse chargée à poudre, de manière qu’en poussant la porte on faisait partir 1 arme ! Un autre

(1) « Di tutti a Lui mi querelo, e, per mio proprio difensore chiamo e mi raccommando ; oltrache 10 mi aiuti quanto io posso. » ( Vita.)

(2) A Rome, il s’était quelque peu adonné aux pratiques de la nécromancie.

(3) Fr ustci Letteraria, n. VIII.

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que celui à qui elle était destinée fut victime de la plaisanterie. Mgr délia Casa entra inopinément, et, comme bien l’on pense, la détonation lui causa une grande frayeur. L’artiste 11e s’est du reste pas vanté de cet exploit, raconté par Magliabecchi et par Jacopo Rilli, d’après une note manuscrite alors en possession d'un membre de l’Académie de Florence.

Malgré ses emportements et ses vengeances, Benvenuto fut cependant accessible à des penchants plus humains. Un bon sentiment chez les autres, quand par aventure il le discerne, l’émeut et l’enthousiasme. Lorsqu’on l’avait cru mort à Rome, son beau-frère était arrivé de Florence pour recueillir sa succession; mais, quoique pauvre, celui-ci montra une joie si réelle en voyant le défunt ressuscité, que Cellini le jugea pour un brave homme, le prit en plus grande affection, et dès lors il ne manqua jamais de l’aider d’autant plus à soutenir son ménage. Benvenuto fut toujours attaché à sa famille. Dans sa jeunesse, il envoyait à son père une bonne part de l’argent qu’il gagnait, se faisant une joie de contribuer au bien-être du vieillard.

Un des motifs pour lesquels il revint à Florence en 1545 fut le désir de secourir sa sœur et ses six nièces, qui étaient alors dans le besoin. Il le dit du moins dans ses Mémoires, et quelques paragraphes de ses livres de comptes, conservés à la Bibliotcca Riccardiana, confirment l’assertion. Ainsi, d'une note inscrite à la date du 7 avril 1555, il résulte qu’il dota une de ses nièces, Maddalena Tassi, pour la faire entrer au monastère de Sainte -Ursule de Florence. Par une autre note, celle-là du 2 avril 1569, on apprend qu’il servait une pension pour une autre de ses nièces, Liperata Tassi, sœur de la précédente, et devenue nonne au même monastère.

Nous avons, en faveur des bons sentiments de Cellini pour sa famille, un témoignage décisif, c’est celui de Cosme, dans une lettre adressée en 1547 à la Reine Catherine de Médicis, lorsque l’artiste, après la mort de François I", fut sur le point de se rendre en France pour tenter d'y défendre ses intérêts trop longtemps abandonnés.

Voici la traduction de cette lettre, dont la minute a été conservée dans XArchivio Mediceo :

« Reine Très-Chrétienne,

« lia plu à Dieu Notre-Seigneur que Benvenuto Cellini soit venu dans ce pays, afin que plusieurs de ses nièces pussent tirer avantage de ses mérites. Et je n'ai pas été moins satisfait de sa pieuse conduite envers elles, que de la beauté qui se voit dans ses œuvres. En conséquence, tant pour l’une que pour l’autre de ces deux raisons, je le tiens comme très-cher. Et l’amour que je lui porte me pousse à prier Votre Majesté le plus affectueusement que je le puis, de daigner le prendre sous sa protection, et de l’avoir pour bien recommandé, ce que j’estimerai comme une grâce singulière. Ayant chargé l’évêque de Cortona d’exposer verbalement à Votre Majesté les détails particuliers de tout ce dont il peut avoir besoin, je ne lui dirai rien de plus sur ce sujet, sinon que je la prie de l’écouter favorablement, ainsi que j’espère qu’Elle ne peut manquer de le faire, tant à cause de sa grande bonté naturelle qu’en raison de son amour pour moi. Que Notre-Seigneur Dieu la fasse et la conserve toujours heureuse.

«De Florence, le 19 décembre 1547.»

A Paris, Benvenuto avait été glorieux de trancher du seigneur dans son château du petit Nesle; ce fut surtout, nous l'avons montré, pour offrir largement l’hospitalité à ses amis et y faire accueil à ses compatriotes; mais on ne put jamais voir en lui un dissi-

pateur. Tout au contraire, il faisait tenir ses comptes avec un soin étonnant de la part d'un homme qui, sous tant d’autres rapports, savait si peu s’astreindre à la règle, et les documents florentins établissent que, dès qu’il avait une petite somme d’argent disponible, il s’empressait d’en faire emploi, soit en achetant des terres, soit en la plaçant sur l’emprunt du Roi de France, ou de quelque autre manière ; et cela parce qu’il se préoccupait toujours de laisser quelque chose à ceux qui lui étaient chers.

Si sa vieillesse fut pauvre, cela tint aux lourdes charges que lui imposèrent successivement la mort de son beau-frère, la naissance de ses enfants naturels et légitimes, l’éducation de son fils adoptif, et plusieurs procès. Les déceptions et les retards qu’il eut à subir dans le payement de ses ouvrages, par les mandataires peu diligents de Cosme, le mirent souvent dans le plus cruel embarras; et la dépense imprudente qu’il s’imposa en conduisant à ses propres frais une œuvre de l’importance du Crucifix de marbre, fut longtemps aussi une cause de gêne. Nous croyons avoir démontré assez évidemment, par les documents cités plus haut, que le mobile de ses réclamations incessantes ne fut pas la cupidité, comme on avait pu le supposer, mais le besoin très-réel de recevoir ce qu’il croyait lui être légitimement dû. Il était donc juste que sa mémoire fût disculpée, de ce chef d’accusation.

Bien que comme tant d’autres auteurs d’autobiographies, — aussi bien les anciens que les modernes, — Cellini se soit, dans ses appréciations des hommes de son temps, montré injuste parfois envers quelques-uns, dont il croyait avoir eu à se plaindre, Vasari, par exemple, et le cardinal Salviati; bien qu’il ait été porté souvent à présenter les événements sous un jour qui lui fût favorable, et qu’il ait mêlé à ses récits quelques anecdotes merveilleuses ou certaines hâbleries dont il y a lieu de faire bon marché, son œuvre n’en est pas moins véridique dans son ensemble et dans ses détails. Les documents que nous avons produits et groupés successivement pour en confirmer l’exactitude, à toutes les époques de la vie du narrateur, nous paraissent avoir suffisamment établi sa véracité. On doit donc considérer les Mémoires et les autres écrits de Benvenuto non comme une lecture faite seulement pour récréer, mais comme une source d’informations curieuses et justes, en même temps qu’un fidèle miroir de certains côtés de la vie et des mœurs au seizième siècle.

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