‹ Benvenuto CelliniChapitre 9 sur 75 · DANS SA GRACE · texte numérisé non relu

DANS SA GRACE

« Puisque le Dieu immortel a placé Votre Excellence Illustrissime comme Son Lieutenant dans cette très-noble et très-valeureuse province florentine, sachez, Monseigneur, que la chose la plus agréable aux yeux de Dieu, c’est que la balance de la sainte justice soit tenue égale ; et pour cela il importe que le soin le plus attentif soit pris pour

(1) Archivio dette Regie Rendite. — (2) Arcliivio dei B uonomini di S. Martinet.

(3) Francesco Tassi, t. III, p. 197.

(4) Cette lettre est bien adressée au duc Cosme, comme le dit avec raison Tassi, mais elle nous semble prouver que la lettre du 22 juin 1562, qui avait eu pour réponse un rescrit de mécontentement, était bien, elle aussi, adressée à ce prince et non au régent Francesco.

que ceux auxquels Votre Excellence Illustrissime se fie ne faussent pas cette balance, parce qu’alors cela déplaît trop à Dieu. Bien volontiers vos peuples très-affectionnés doivent subvenir aux emprunts et aux impôts, car ils savent que c’est Votre Excellence qui pour eux veille jour et nuit, et que c’est sous son regard tutélaire qu’ils dorment dans la plus absolue sécurité. Et moi plus peut-être que tout autre je L’aime et je L’admire, et plus volontiers que quiconque je cours payer cette juste portion qui m’incombe et que, dans sa justice, Votre Excellence Illustrissime doit très-bien connaître. Or voici, mon Seigneur, que ceux de ma profession qui sont le plus imposés n’ont jamais eu à verser plus de vingt-cinq écus, tandis que moi, pauvre malheureux, j’en ai jusqu’ici payé quarante, sinon plus. Et tandis que je pensais avoir droit à être ramené au même chiffre que les autres, tout au contraire je vois qu’on me demande jusqu’à la somme de soixante-quinze écus. Donc, mon Seigneur, je reconnais qu’en cela la balance de la sainte justice est inégale. Et si elle n’est plus égale , voilà qui déplaît grandement à Dieu, qui est vraiment le tuteur des pauvres malheureux tels que moi. Et en effet, alors que j’approche, ou peu s’en faut, des soixante-dix ans, ayant été engendré dans cette trèsvaleureuse patrie où, par l'influence d’une cruelle étoile, j’ai été trop assassiné, pourtant, comme je me suis toujours retourné vers Dieu pour lui rendre grâces, non sans verser des larmes abondantes, ces larmes et mes saintes raisons ont décidé Dieu, nonseulement à me conserver vivant, mais aussi à faire éclater de merveilleuses vengeances.

« Quand j’ai découvert mon Persée, que j’ai conduit avec tant et de si extrêmes difficultés, toute cette brillante et valeureuse Ecole m’a donné par ses discours et ses écrits louangeurs la plus grande récompense qui puisse être désirée au monde. Oh ! comment, Monseigneur, comment un seul a-t-il pu avoir tant de force, que le mal qu’il a dit de moi à vos saintes oreilles ait gâté tout ce bien excessif quelles avaient entendu de tant d’autres! Ce qui me soutient, c’est que ces plus nombreux ont dit la vérité, et ce plus petit nombre, le mensonge. Votre Excellence Illustrissime, dans un de ses rescrits, dit que jamais Elle ne veut plus avoir affaire à moi. Et moi je dis que j’ai affaire à Elle, et je La prie de daigner y consentir, parce qu’étant désormais trop vieux, je suis forcé de mourir où je suis né. Et j’y suis encore plus obligé, à cause de deux infortunées et bien jolies fillettes que Dieu m’a données (i). Maintenant, mon très-heureux Seigneur, si Votre Excellence Illustrissime dit que je dois payer jusqu’à la somme des soixante-quinze écus, j’en suis très-content. Mais je La prie de daigner, pour l’amour de Dieu, solder tous mes comptes, et de se payer sur eux, car il ne me reste pas d’autre moyen de payer, ne voulant pas que tout ce que je possède s’en aille en fumée, et que mes petites filles soient réduites à la mendicité. Cela ne tournerait ni à votre honneur, ni à la satisfaction de Dieu, lequel vous conserve dans sa très-sainte grâce (2). »

Au bas de la supplique, on lit :

« Son Excellence croit qu’ils sont soldés et au delà.

« Signé Concino. »

(1) Nous parlerons au chapitre suivant des liaisons de Benvenuto, de ses enfants naturels et de ses enfants légitimes.

(2) Arcliivio delle Revisioni c dei Sindacati.

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Sn

Le rescrit était erroné, puisque, nous allons le voir, les comptes de l’artiste ne furent définitivement réglés que trois ans plus tard, et après expertise.

Pour édifier complètement le lecteur sur les procédés dont Cellini avait, croyonsnous, quelques bonnes raisons de se plaindre, il nous suffira de grouper ici les principaux documents concernant le Crucifix de marbre.

Benvenuto, qui avait entrepris et achevé cet ouvrage avec ses seules ressources personnelles, eut d’abord la pensée de le placer sur son propre tombeau, dans l’église de Santa Maria Novella. Les religieux du couvent avaient accepté le Crucifix avec empressement; mais quand il s’agit de concéder la faculté de construire la tombe, ils dirent avoir besoin d’en référer aux marguilliers. Cellini fut blessé du procédé, et malgré les instances des marguilliers eux-mêmes, il ne voulut plus entendre parler de laisser son Christ à leur église ; alors ce fut à celle de la Nunziata qu’il le destina. Silices entrefaites, Cosme, à qui on en avait parlé, vint le voir en compagnie de la duchesse Eléonore, et Benvenuto, flatté des éloges que lui prodiguaient ses augustes visiteurs, consentit à se priver de son Crucifix pour le leur offrir. Il le dit dans ses Mémoires, et l’on en trouve la preuve dans ce passage d’une lettre du 26 décembre 1557, adressée au duc ( 1 ) : « Votre Excellence Illustrissime ayant la volonté de le placer dans un lieu de la ville à sa convenance, moi qui l’ai toujours volontiers servie et obéie, je ferai selon son bon plaisir. Mais si Elle se contente que dans sa très -glorieuse ville je le mette dans une église à ma satisfaction, Votre Excellence gagnera le prix de ma peine, parce que, si les choses se passent ainsi, je n’en voudrai rien recevoir. S’il en est autrement, nos conventions exigent que j’en sois payé. » A cela le duc répond par ce rescrit : « Qu’il le mette où il voudra, car Son Excellence sera contente de ce qui le contentera. » Cosme semblait donc accepter alors cet avantage ; mais ensuite il donna ordre que le Crucifix lui fût porté au palais Pitti, ce qui eut lieu au mois d'août 1565. Restait à régler la question du payement; ce fut l’occasion de longues et difficultueuses négociations (2).

L’artiste répétait qu’il avait exécuté cette statue pour lui-même et tout à ses frais ; que s’il l’avait voulu vendre, il ne l’aurait pas estimée moins de deux mille écus; que cependant il consentirait à n’en recevoir que quinze cents, et que finalement il s’en rapporterait à la décision de son prince. Cependant il ajoutait cette réflexion fort judicieuse : « J’ai eu la déconvenue que le présent ait été refusé ; il est donc légitime que je sois payé selon la juste valeur de l’œuvre. » — « Io fui disobbligato del donc; e per questo e lecito che e’ mi sia pagato il dovere. »

Cellini écrivait ces lignes en 1565, et, comme nous allons le voir, il n’était pas encore payé cinq ans après que l’œuvre avait été, de l’autorité de Cosme, transportée au palais Pitti. N étaient-ce point là des procédés au moins quelque peu arbitraires ?

Pour ne pas fatiguer plus longtemps le lecteur à propos de ces questions de comptabilité, nous ne produirons plus ici que deux pièces se rapportant à ce sujet. La première présente un double intérêt, car elle contient une sorte de récapitulation des principaux

(1) Archivio dei B uonomini di S. Martino.

(2) Bîblioteca Riccardiana , document du 3 février 156-,

BEN VE N U T O ÇELLINI.

travaux exécutés par Benvenuto pour le duc de Toscane. C’est une longue supplique adressée, le 20 septembre 1570, aux sopprassitidachi , qui remplissaient une sorte d’office de contrôleurs généraux :

« Ayant, moi, Benvenuto Cellini, supplié Notre Sérénissime Grand-Duc pour que Son Altesse daigne par sa souveraine bonté faire solder mes comptes de telle manière qu’il lui plaira, et défaire l’aumône de quelque chose à mes petits enfants, en dédommagement de mon Crucifix de marbre et de mon Calice, et ayant reçu de sa bienveillance habituelle et de sa miséricorde le très-favorable rescrit suivant : « Que les contrôleurs généraux examinent toutes les œuvres exécutées par lui pour A ous , et l argent qu il a reçu, et ce que méritent ses travaux , et ,, qu'ils nous en fassent un rapport , afin que ce compte puisse se solder » ,

„ Nous exposons comme suit ces comptes et ce que nous demandons :

„ Quant au Persée, le compte en a été terminé suivant l’ordre de Son Altesse par Girolamo degli Albizzi, et il a été approuvé par Elle. Ledit Girolamo l’a évalué a trois mille cinq cents écùs d'or en or, et bien que Baccio Bandinelli l’eùt estimé seize mille écus, je me suis ainsi contenté, pour me maintenir dans les bonnes grâces de Son Altesse, et j’en ai été payé et soldé ainsi qu’il est dit ici, seulement pour mémoire.

„ Le Crucifix de marbre fait par moi, lequel a la grandeur de trois brasses et demie, sur une croix de marbre noir, a été exécuté tout entier à mes frais et pour ma satisfaction, et seulement pour montrer que, par la seule puissance de mon art, je pouvais surpasser mes prédécesseurs, qui n’avaient jamais tenté une telle entreprise, ou qui du moins n’y avaient pas réussi davantage que la plupart des contemporains. Et comme par la grâce de Dieu et mes extrêmes fatigues, j’ai réussi, et cela en trois ans seulement, et avec beaucoup de dépenses, il me semble que ladite œuvre vaut bien quinze cents écus. Son Altesse l’a envoyée prendre et a promis de me la payer ce qu’elle valait. Or, je puis affirmer à Vos Seigneuries que je ne l’aurais jamais vendue pour deux mille écus d’or en or. J’ai pourtant remercié beaucoup Dieu et Son Altesse de l’honneur qui m’avait été fait par Elle lorsqu’Elle me l’avait fait demander et qu’il lui a plu de la recevoir;

et de ce Crucifix je n’ai rien reçu. Ci . ^cus 1 -5°°.

« Et de plus, pour une tête avec le buste, portrait en bronze de Son Altesse, deux fois plus grand que nature. Ce portrait se trouve aujourd'hui à l’ile d’Elbe, et il me semble que cette

couvre vaut bien quatre cents écus. Je n’en ai rien reçu. Ci . écus 400.

» Quant au Ganynùde de marbre qui est au palais Pitti, comme c’est une des plus belles figures antiques que j’aie jamais vues, bien qu’il ne me convînt pas de restaurer les ouvrages d'autrui , j'ai pris plaisir à lui refaire la tête, les bras et les pieds, ainsi qu'un aigle plus grand que nature, le tout en marbre; et cela tant pour complaire à Son Altesse qu’en raison de l’infinie beauté de cette antique. Il me paraît que mes peines en ceci méritent trois cents écus,

dont je n’ai jamais eu quoi que ce soit. Ci . . . ^ ecus -°°-

„ Après cela, nous avons fait le modèle du grand Neptune; et Son Altesse, après l’avoir vu ainsi que tous les autres, fut si satisfaite du mien, qu’EUe me donna la commande de l’œuvre. Plus tard, la très-illustre duchesse, de grande et vénérée mémoire, la fit accorder à un autre, n'ayant pas vu mon modèle. Et depuis, étant venue à ma maison, et l’ayant vu, elle en fut fâchée, et exprima au très-bienveillant et Sérénissime Grand-Duc son regret de m’avoir empêché de l’exécuter; et elle me promit par serment de me faire avoir les marbres afin que je pusse sculpter ce Neptune d’après le modèle qu’elle avait vu.

. Son Altesse m’ayant aussi confié le soin de faire les Chaires de Santa Reparata , j en composai plusieurs modèles, et l’un d’eux lui ayant plu, tout aussitôt Elle me commanda d exécuter l’œuvre; et ces chaires, qui sont en bois, ont été sculptées sur mes dessins quant aux moulures, afin d’être ensuite conduites en marbre et en bronze.

„ En outre, Elle m’ordonna de faire les demi-reliefs de l’entourage du chœur; je les ai commencés et j’en ai presque fini un avec bien peu de secours de la fabrique de Santa Maria del Fiore, qui, par ordre de Son Altesse, m’a fait payer les journées d’un manœuvre qui battait la terre, et dont je me servais pour modèle. Et dans son rescrit, Son Altesse disait qu Elle pourvoirait toujours à mes provisions, et que, lorsqu’à la fin mon œuvre se ferait voir, on me la

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payerait. Or, la fabrique m’ayant porté débiteur pour de la cire et autres fournitures, il me paraîtrait juste que non-seulement je ne fusse pas considéré comme débiteur de quoi que ce soit envers ladite fabrique, mais que tout au contraire je fusse porté créditeur d'une bonne partie de ces teu\ res commencées, car elles ne s'exécutent qu’avec des dépenses et du temps; et il serait bien que Vos Seigneuries daignassent avoir cette courtoisie de venir les voir, parce que les ayant vues, elles pourraient en informer le Grand-Duc exactement et d’une manière satisfaisante.

“ Il Y a aussi Ie calice d’or que Son Altesse a donné à Sa Sainteté ; ce calice avait trois figures d'or, d’un tiers de brasse, représentant la Foi, Y Espérance et la Charité, avec d'élégants ornements, nombreux et variés, sur leurs tètes, et trois médailles en demi-relief au pied du calice, sur lesquelles étaient représentés des sujets importants d’un fini parfait; et l'or employé de ma bourse dans ledit calice montait à trente onces. Son Altesse m’avait donné sur cet objet deux cents écus versés à Bindo Altoviti, qui le tenait en gage (i). A Rome, sur l’ordre du Pape Clément, de glorieuse mémoire, des artistes très-capables ont évalué la façon de ce calice à plus de trois cents écus pour mes peines, et cela jusqu’au point où je l’avais mené, car je ne l’avais pas voulu finir, et j’ai préféré rendre au Pontife tout l’argent que j’avais reçu de Sa Sainteté, ce qui serait trop long à raconter (2). Sur tout cela je m’en rapporte à la générosité de Son Altesse; et qu'on tienne compte des trente onces d’or à vingt-trois carats que j’y ai employées. Il faudra donc déduire les deux cents écus d’or reçus et me créditer du reste.

« Voilà tout ce qui se rapporte à mes comptes, et s’il y avait autre chose à produire, que Vos Seigneuries veuillent bien me le faire savoir, et je leur fournirai tous les renseignements nécessaires pour qu’Elles puissent en informer Son Altesse. Je les supplie d'expédier mon affaire, et en me recommandant à Elles, je leur souhaite toutes les prospérités.

« Post-scriptum explicatif pour faciliter tout ce travail à Vos Seigneuries. En date du 6 août 1 5 65 , j’ai reçu sept écus six lires et onze sols de messer Piggello Pandolfîni, payeur, pour solde de mes provisions jusqu’audit jour, par ordre du Sérénissime Prince. »

De cette supplique il résulte tout d’abord que la dernière année de sa vie, et moins de cinq mois avant de mourir, le vieux sculpteur n’était pas encore payé de tous les grands travaux exécutés pour le duc de Toscane, travaux dont plusieurs remontaient à une époque déjà éloignée. Le Pcrsce seul lui avait été soldé, et nous avons vu comment. Le règlement du Crucifix ne fut guère plus heureux. Cosme abandonnait ces affaires aux mains de comptables qui traînaient les choses en longueur, et, en dernier lieu, il tranchait les différends par des expertises, dont il acceptait les conclusions quand elles lui étaient favorables.

La supplique du 20 septembre arriva trop tard; les experts avaient déjà formulé leur avis aux dates des 1 1 et 14 septembre (3). Quant aux contrôleurs généraux, considérant leur siège comme fait, ils s’empressèrent, dès le 26, de rédiger leurs conclusions conformes aux rapports des experts et de les présenter au prince.

Les experts nommés avaient été Bartolomeo Ammanati et Vicenzio de’ Rossi, sculpteurs, et Niccolô Santini, orfèvre. La restauration du Gcuiymédc fut estimée quatre-

(1) La mise en gage de cette pièce est une nouvelle preuve de la gène où s’était trouvé Cellini par les retards apportés au payement de ses travaux.

(2) Voir l’histoire de cet ouvrage au Catalogue de l’Orfèvrerie.

(3) Une autre expertise qui n’avait porté que sur une question spéciale de comptabilité avait eu lieu à la date du 15 novembre 1568. On y remarquait les noms de Bartolomeo Ammanati, Giov. Bologna, Bartolomeo del Cavalière, Giov. di Benedetto da Castello, Giov. di Stoldo, Francesco da S. Gallo, Vicenzio da Perugia, Stoldo, Domenico Poggini, Valerio Croce, Vicenzio Rossi. ( Archimo dclle Régie Rendite.)

vingts écus, le Buste de Cosmc cent cinquante, le Crucifix sept cents, et le Calice cent. Le vieux maître protesta vainement contre ce verdict, qui ruinait ses dernières ambitions et qui, le blessant dans ses intérêts matériels, l'atteignait encore plus profondément dans son orgueil. Suprême amertume de l’artiste, qui, à la dernière heure de sa carrière, se voit discuté et se croit injustement déprécié !

Dans une autre supplique que bientôt il adressa aux contrôleurs, on lit cette conclusion d’un fier et terrible accent :

« Or il paraît, seigneurs contrôleurs généraux, que Vos Seigneuries veulent imputer sur le prix de mes œuvres ce peu que j’ai reçu à titre de provision. Voilà qui n’est pas juste, qui fera déplaisir à Dieu, et qui sera un manquement aux premiers pactes que j ai conclus avec Son Altesse. Sachez, ô seigneurs, que le martyre qu’on me fait endurer me paraît dépasser de beaucoup celui de San Bartolomeo. Quant à lui, il n a été qu écorché. Moi, dans ma très-glorieuse patrie, non-seulement je suis écorché, mais ensuite on fait l’anatomie des lambeaux de ma malheureuse chair, de telle manière qu’il ne me reste plus que mes misérables os décharnés, auxquels tient encore à peine mon âme égarée. Et si je n’étais retenu par l’amour de ces trois enfants infortunés et innocents, je m’en irais dans un ermitage, où je pourrais me réjouir dans la grâce de Dieu, l 'ne seule espérance me soutient, c’est qu’avant été martyrisé injustement et à ce point dans cette vie, je serai délivré dans l’autre. Je prie seulement Dieu avec ferveur pour qu’il ne veuille pas me venger comme il l’a fait par le passé, car je tremble et je pleure en me souvenant de quelle manière il a traité ceux qui m’avaient persécuté à tort. Or finissez-en, au nom de Dieu! » Et sans autre phrase de politesse, il signa : « Benvenuto Cellini. >'

Sous cette forme pseudo-chrétienne, n’était-ce pas comme le dernier rugissement du vieux lion frappé à mort? Pour Cellini, croyons-nous, la question d argent est bien plutôt une question de vanité. Il estime haut ses œuvres ; il entend qu’on les estime de même et qu’on les lui paye cher, parce que cela est devant la foule un témoignage éclatant de leur valeur artistique. De là sans doute ce penchant à exagérer quelquefois les sommes qu'on lui a comptées pour quelques-uns de ses ouvrages : faiblesse à laquelle, à notre connaissance, d’illustres écrivains de nos jours n ont pas échappé.

Les principaux ouvrages de sculpture exécutés par Cellini à la cour de Toscane sont, outre son Pcrsée et son Crucifix, les bustes en bronze de Cosme et de Bindo Altoviti, le buste de marbre de la duchesse Éléonore, dont il n’est pas question dans les Mémoires; puis, avec le Ganym'cde restauré, le groupe d’ Apollon et Hyacinthe, la statue de Narcisse, les modèles des chaires de Santa Maria del Fiore et ceux du Neptune colossal.

On trouvera au Catalogue tout ce que nous avons pu réunir de renseignements sui chacune de ces œuvres. L 'Apollon et Hyacinthe, le A rarcisse, le buste de marbre de la duchesse ont disparu, ainsi que les modèles du Neptune. Mais Florence possède encore le Persée et le petit modèle de cette statue, ainsi que le Buste de Cosme et le Ganym'ede. UAltoviti est à Rome, et le Crucifix de marbre à l’Escurial. Le fait du transport

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de cet ouvrage en Espagne a été contesté à plusieurs reprises; aujourd’hui même il l’est encore quelquefois. Pour cette raison, il nous a paru intéressant de grouper les divers documents qui établissent que Francesco, fils de Cosme, en fit hommage à Philippe II en l’année 1576. Par la lettre inédite du grand-duc de Toscane, que nous avons fait rechercher aux Archives de Simancas et que nous produisons plus loin (1), avec toute la correspondance diplomatique relative à ce présent solennel, on verra que l’honneur que le prince se fit du Crucifix de Benvenuto auprès de son puissant allié, valait certes plus que les sept cents écus si péniblement payés par son père. O11 verra de plus que si Cellini s’exagérait la valeur de son œuvre, ce n’était pas par la seule préoccupation de ses intérêts, mais parce que, dans cette erreur, il avait pour complices ses plus illustres contemporains. Quoi qu’il en soit, si les morts ne sont pas détachés des choses de ce monde, le bruit des pompes diplomatiques dont son œuvre fut en quelque sorte escortée en Espagne dut faire tressaillir les mânes de Benvenuto, de ressentiment pour le tort qu’on lui avait fait, en même temps que d'orgueil pour l’honneur qui lui était enfin rendu.

A Florence comme à Paris, Benvenuto se livra en même temps à l’orfèvrerie et à la sculpture. Dans le garde-meuble du palais ducal, en présence de Cosme et d’Eléonore, il travailla d’abord avec deux jeunes orfèvres, les frères Domenico et Giovan Paolo Poggini, dont le second fut ensuite occupé comme médailleur à la cour d’Espagne (2). Il ne se bornait pas à leur fournir des dessins; souvent aussi, revenant aux travaux élégants qui avaient fait la gloire de sa jeunesse et qu’il n’abandonna jamais complètement, il ciselait l’or et l’argent, il émaillait et montait des bijoux pour la duchesse.

Non-seulement il en fut ainsi dès les premières années de son retour à Florence ; mais jusqu’aux derniers temps de sa vie on le retrouve encore préoccupé de sa première profession.

Le 28 juin 1568, il s’associe avec trois jeunes orfèvres, les frères Francesco, Antonio et Guido Gregori. Etant mineurs, les deux derniers ont pour répondants leur frère aîné et leur mère, veuve, assistée du mondualdo, c’est-à-dire du curateur spécial, sans lequel une femme ne pouvait ni contracter ni s’engager légalement. La société était formée pour trois ans, et les jeunes gens promettaient « de se conduire en zélés, loyaux et bons ouvriers (3) ».

Un an après, le 22 juin 1569, il achète à réméré la boutique d’un orfèvre nommé Lorenzo Ardinghelli et de son fils Giuliano. Dans le contrat, nous remarquons une clause intéressante, parce qu’elle indique que le vieil artiste était bien loin de se désintéresser de son premier métier. Benvenuto stipule qu’il aura le droit de dépenser jusqu’à quinze écus di moneta pour installer un banc de plus, afin d’v mettre plus d’ouvriers, et que ladite somme devra lui être restituée si, après le délai convenu de cinq ans, les

(1) Voir Deuxième Partie, chapitre V, la notice sur le Crucifix de marbre.

(2) Voir, sur les ouvrages de ces deux artistes, A. Armand, les Médailleurs italiens des quinzième et seizième siècles. Paris, 1882.

(3) Biblioteca Riccardiana. Voir Tassi, t. III, p. 158.

vendeurs venaient à user de la clause de réméré. Bientôt après, des difficultés judiciaires surfissent; on voit alors Cellini agir en homme qui tient à son marché, et les vendeurs s’engager, le io décembre de la même année, « à ce que ledit messer Benvenuto, ses agents et associés, soient maintenus en possession, le tout selon les teneur et forme dudit contrat (i) ».

Les Mémoires de l’artiste et ses nombreuses notes conservées dans les Archives de Toscane ne donnent cependant que peu d'indications sur les ouvrages d orfèvrerie qu il exécuta pendant les vingt-cinq années de son séjour à la cour de Gosme. Nous avons relevé au Catalogue tout ce qu’on sait et tout ce que nous avons pu découvrir sur ses travaux en ce genre.

(i) Biblioteca Riccardiana. Voir Tassi, t. III, p. 158.

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