‹ Benvenuto CelliniChapitre 13 sur 75 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Les portraits de Cellini. — La fresque du Palazzo Vecchio. — Description qu’en donne Vasari. — Rapport d’âge entre les personnages qui s’y trouvent représentés. — C’est au texte des Ragionamenti et non aux inscriptions qu'il y a lieu de s’en rapporter. — Un portrait sur porphyre.

orsque nous avons voulu faire graver le portrait de Cellini, qui devait nécessairement être placé au frontispice de cette Etude, le désir de ne nous appuyer que sur un document présentant de sérieuses garanties d’authenticité nous a mis dans un singulier embarras. La célèbre salle des Uffizi, qui renferme tant de portraits d’artistes de tous pays et surtout des Ecoles italiennes, ne possède pas celui de Benvenuto.

Quant aux nombreux portraits gravés, ils sont faits pour dérouter d’abord par leur diversité. Où donc les auteurs de ces planches ont-ils été prendre leurs modèles? Sur quels renseignements ont-ils produit leur travail? Un examen plus attentif fait bientôt reconnaître que ces reproductions, qui pour la plupart se sont plus ou moins heureusement inspirées les unes des autres, peuvent se diviser en deux séries. Elles procèdent effectivement de deux types très -différents l’un de l’autre, mais de deux types seulement.

L’un, au front haut, toujours recouvert du même vaste chapeau, a le regard fier et dédaigneux, le nez effilé, légèrement busqué, la barbe longue et soyeuse.

L’autre a le regard dur, le nez droit, la barbe un peu moins longue et plus rude. La chevelure est rétive, et une touffe épaisse (détail caractéristique qui se retrouve sur tous les portraits de cette série) forme une large mèche repliée sur le milieu du front.

De ces deux types contraires, quel est celui qui reproduit vraiment les traits de l'artiste? Une peinture murale contemporaine existe; elle doit nous guider dans cette recherche. Vasari, dans une des salles du Palais Vieux, a représenté Cosme entouré des architectes, ingénieurs et sculpteurs qu’il a employés; et le peintre historien, prenant ensuite la plume pour décrire son œuvre, affirme que Cellini est au nombre des artistes qui y figurent. Il semblerait donc bien facile d’arriver tout de suite au portrait authentique. Rien ne serait plus simple si en même temps une difficulté assez singulière ne se présentait : des inscriptions ont été placées sous quelques-uns des personnages pour les désigner, et ces inscriptions, sur plusieurs points, sont en désaccord complet avec la description de Vasari.

Si les inscriptions ont raison, Vasari a fort mal décrit sa fresque; si Vasari ne s’est pas trompé, ce sont les inscriptions qui sont fautives.

Dans le désir d’arriver à résoudre ce problème, notre premier soin fut d'obtenir une reproduction de la fresque du Palazzo Vecchio. Elle se trouve dans une des salles

RECHERCHES SUR SA VIE

affectées aujourd’hui aux services de la municipalité. Le syndic de Florence, prince Tommaso Corsim, nous ayant, avec beaucoup de bonne grâce, accordé les autorisations nécessaires, les habiles photographes MM. Alinari se mirent aussitôt à la besogne. L opération était malaisée : lapièce est longue et obscure, et son unique fenêtre n éclairé pas la peinture, qui se trouve à l'autre extrémité, et tout en haut, dans la partie cintrée de la voûte. Néanmoins, de ce document qui n'avait jamais été reproduit dans son ensemble, un cliché satisfaisant fut obtenu, non sans peine, et c’est ainsi que nous avons pu en donner une sorte de fac-similé par le procédé d’héliogravure de M. Dujardin procédé qui rend aujourd’hui tant et de si bons services aux études artistiques.

Sur les onze personnages que reproduit le tondo , quatre sont reconnaissables du premier coup d’œil : d’abord, le duc Cosme au milieu de la composition; ensuite à sa droite, l’architecte Tasso, tenant un modèle de loggia; à sa gauche, le sculpteurarchitecte Tribolo, ayant à la main celui d’une fontaine; enfin, dans le fond, derrière le duc, Baccio Bandinelli, coiffé d’un vaste chapeau, portant une longue barbe, et sur les traits bien C0I™us duquel on ne peut se tromper. C’est celui des deux vieillards dont le profil est tourné à droite. Les inscriptions placées auprès de ces personnages sont exactes et d’accord avec le texte de Vasari. Mais nous allons voir comment les autres le contredisent, et pour cela nous devons rapprocher de la fresque le texte même des Ragionamenti ( i ).

Dans ces raisonnements ou dialogues, Vasari suppose qu’il conduit au Palais -Vieux le fils aîné de Cosme, Francesco de Médicis, et que, conversant avec ce prince, il lui explique les sujets de toute la série des peintures dont il a couvert les murs de cet édifice (2). Il commence par les salles supérieures, où sont représentés les éléments puis la généalogie et l’histoire des dieux. Il passe ensuite dans les pièces du premier étage qui entourent la grande salle. Chacune de celles-ci est dédiée à l’un des membres les plus célèbres de la famille des Médicis, et l’histoire de cette illustre maison v est représentée depuis Cosme, Père de la patrie, Laurent le Magnifique, Léon X, Clément VIT, le duc Alexandre, Jean des Bandes noires, jusqu'à Cosme, premier grandduc. Les peintures donnent les portraits non-seulement de ces princes, mais encore des hommes célèbres dans le gouvernement, dans les armes, les arts et les lettres, dont pour leur gloire, ils surent s’entourer.

Les Ragionamenti de Vasari sont donc, sous forme de dialogue, une sorte de dissertation descriptive, ayant pour but de faire apprécier l’harmonie qui, dans la pensée de

(1) Ragionamenti del signer cavalière Giorgio Vasari , fittore e architetto Aretino, sofira le invenzioni D Fr 'ne n * La''° A,t‘”e Serenissim^ con lo illustrissime cd eLllcntiss. signera

fT v ’ prmafe d‘ Firen*e ■ - La Publication de cet ouvrage n’a été faite qu’après la

mort de Vasari, par son neveu Giorgio Vasari le Jeune, en 1588, en même temps que celle de la description des peintures de la coupole de Santa Maria del Fiore. Une seconde édition en a paru en 176a à Arezzo ■ J2' peintures ne sont pas des fresques dans le sens strict du mot, puisqu’elles ont été exécutées a 1 huile. Voici, en effet, ce que dit à ce sujet Vasari dans son Introduction à la peinture : « L’expérience de eaucoup d années m ayant enseigné comment on peut travailler à l’huile sur le mur, j'ai employé en derem- t ’ d -nS T" des salIes’ chambres et autres pièces du palais du duc Cosme, le procédé dont

iIxes 1 Ja f6™. n°mbre de f0IS auparavant. »- Voir au tome I”, p. ,87 et 188, de l’édition de M. G Misant de peindre “ qUe ” SUr lES C°UCheS Succes5ives d’enduits dont il recouvrait le mur

l’artiste, avait présidé à cette grande série de compositions. Ces dialogues sont divisés en deux journées, et dans la seconde journée, au sixième raisonnement, on trouve l’explication de la fresque reproduite ici. De la conversation entre le grand-duc Francesco et Vasari, nous traduisons le fragment suivant, qui se rapporte à notre sujet :

.< Lf. Prince. — Dites-moi un peu, Giorgio, cette salle n’est-elle pas la dernière ?

« Giorgio. — Oui, Monseigneur.

« Le Prince. — A qui l’avez-vous dédiée ?

„ Giorgio. — Je l’ai consacrée aux grandes actions du très-illustre et très-excellent seigneur votre père, et il m’a paru que cette place lui convenait le mieux, puisqu il est le prince, le héros le plus moderne de votre maison. En outre, c’est lui qui a fait restaurer ces appartements... m .

Page 1