‹ Benvenuto CelliniChapitre 23 sur 75 · L. io,5o8 L · texte numérisé non relu

L. io,5o8 L

RECHERCHES SUR SON ŒUVRE

Buste de Bindo Altoviti. — (Pi. xix.)

Mentionné à la Vi ta. — Le bronze est conservé au Palazzo Altoviti , à Rome.

Ce buste en bronze fut exécuté à Florence vers 1550, et envoyé à Rome, où le riche banquier Altoviti le plaça clans un cabinet de travail décoré de peintures et rempli d’œuvres d’art antiques et modernes. Dans ses Mémoires, l’artiste rapporte à propos de cet ouvrage l’anecdote suivante :

« Un jour que Bindo se trouvait sur le pas de sa porte, Michel-Ange Buonarroti vint à passer. Bindo pria le sculpteur d’entrer chez lui pour voir son cabinet de travail, et l’y introduisit. Dès que Michel-Ange fut entré et qu’il eut jeté les yeux autour de lui, il dit : « Quel est le maître « qui a si bien fait votre portrait et d’un si beau style ? Sachez que cette tête me plaît autant et « plus qu’aucune de ces antiques; et cependant elles sont des meilleures que l’on puisse voir. « Si ces fenêtres étaient placées en dessus au lieu d’être en dessous, toutes ces belles œuvres y « gagneraient infiniment, et votre portrait se ferait le plus grand honneur au milieu d'elles. » Aussitôt que Michel-Ange fut sorti de chez Bindo, il m'écrivit une lettre des plus aimables, dans laquelle il me disait : « Mon cher Benvenuto, je vous ai connu pendant nombre d’années pour « le premier orfèvre dont on ait jamais parlé; et maintenant je vous tiendrai de même pour « excellent sculpteur. Sachez que messer Bindo Altoviti m’a conduit voir une tête de bronze , « son portrait, et m’a dit qu’elle était de votre main. J’en ai eu beaucoup de plaisir; mais je suis « fort mécontent qu’il l’ait mise en mauvaise lumière; car s’il l’eût placée dans son jour raison- « nable, elle se montrerait comme une œuvre aussi belle qu’elle l’est en effet. »

Lorsque ce buste avait été modelé en cire, Bindo avait fait porter cinquante écus d’or à Cellini, qui ne les accepta pas, préférant que son débiteur lui fît valoir son argent. L’artiste se rendit à Rome en 1552 pour régler cette affaire; il descendit chez Bindo, qui, tout en lui confirmant les détails de la visite de Michel -Ange et en le complimentant sur son œuvre, se montra froid pour sa personne. Benvenuto en tire la conclusion « qu’il avait mauvais cœur ». Nous croyons plutôt que le banquier, très -hostile aux Médicis et à leur paiti, et instruit peut-être des démarches que le sculpteur allait tenter de la part de Cosme auprès du Buonarroti, pour l’engager à revenir à Florence, n’était pas disposé à lui prêter appui. La question d’argent fut pourtant arrangée en peu de paroles : Cellini consentit à perdre le prix de sa main-d’œuvre et du bronze, à condition que Bindo lui garderait, comme placée en rente viagère au taux de quinze pour cent, une somme de douze cents écus d’or en or (1), à lui due par Bindo, et prêtée par celui-ci, en son nom, au duc Cosme, en même temps que quatre mille écus de sa propre caisse. L’artiste partit de Rome déjà mécontent de cet arrangement, qui lui causa par la suite de grands tracas, ainsi qu’on en a la preuve par de nombreuses pièces, correspondances et requêtes, relatives à cette affaire et conservées à la Biblioteca Riccardiana.

Bindo, fils d’Antonio Altoviti, appartenait à une ancienne famille établie à Florence dès le milieu du douzième siècle, et dans laquelle Enea Silvio Piccolomini, Pape sous le

(1) Deux documents conservés à la Biblioteca Riccardiana confirment la stipulation et le taux de cette rente viagère. Ils sont datés des 20 avril et 1" mai 1552. Bindo Altoviti s’engage à payer quinze écus d’or par mois, soit cent quatre-vingts écus d’or par an, qui sont bien les intérêts à quinze pour cent du capital abandonné de douze cents écus d’or.

nom de Pie II, croyait, en s’appuyant sur une inscription d'authenticité douteuse (i), retrouver le plus pur sang latin, celui de la gens Camilla, mais qui descend plus probablement des Lombards (2).

Intelligents et laborieux, les Altoviti ne dédaignaient pas de s’adonner aux industries lucratives de la soie et de la laine , ainsi que l’indiquent des documents de patentes des années 1212 et 1215. Plus tard ils occupèrent les hautes magistratures publiques, se livrèrent à la carrière des armes, et parvinrent aux premières dignités ecclésiastiques.

Bindo acquit une fortune considérable en exerçant presque toute sa vie le commerce, et en affermant soit les douanes, soit les impôts du sel. Il était né en 1491. Zélé défenseur des libertés de la cité, on le vit en toutes circonstances, adversaire déclaré des Médicis, envoyer des subsides à ceux qui les combattaient.

Alexandre et Cosme, soucieux de ménager un homme qui, par sa fortune et son crédit à la cour pontificale, était un adversaire dangereux, le créèrent l’un après l’autre membre du conseil des Deux Cents et sénateur, sans qu’il se soit jamais soucié de venir à Florence exercer ces offices. Quant à la charge de consul à Rome qu’il avait acceptée de même, il la remplissait avec zèle, mais c’était précisément pour faire grand accueil aux exilés florentins. Aussi, lorsque Paul III Farnèse, par haine des Médicis, éleva Antonio, fils de Bindo, à la dignité d’évêque de Florence, on comprend la résistance de Cosme, qui commença par s’opposer à la prise de possession du siège, confisqua le revenu épiscopal, et ne céda qu’après dix ans de lutte, pour obtenir en échange quelques faveurs pontificales. Toutefois, il ‘réussit à empêcher Antonio d’obtenir la pourpre, que ses vertus lui avaient méritée.

A la mort de Paul III, le duc jugea que le moment était venu de frapper son ennemi; et tandis que Bindo donnait à Rome, en l’honneur de l’exaltation de Jules III, une fête grandiose dans laquelle était représentée la défense du pont par Horatius Codés, les choses tournaient mal pour lui en Toscane, où l’on allait jusqu’à demander son extradition au nouveau Pontife. Le duc se basait sur des propos injurieux tenus contre sa personne. Jules III répondit qu’il aurait trop à punir s’il sévissait contre ceux qui s’en étaient permis de semblables contre lui-même, et qu’à Rome on avait liberté de parler. Il refusa donc péremptoirement. Bindo, loin de se laisser intimider, ne prit qu’avec plus d’ardeur le parti des Siennois menacés; il envova son fils Giovanbattista pour combattre sous Piero Strozzi, et fournit à ce capitaine les subsides nécessaires pour lever des troupes. Cosme, cette fois, le déclara rebelle, confisqua tous ses biens, les donna au marquis de Marignan, et poussa la vengeance jusqu’à mettre aussi la main sur la dot de la femme de Bindo, Fiammetta Soderini, qui n’avait pas voulu abandonner son mari. Bindo mourut à Rome en 1557, et fut enseveli dans le tombeau qu’il s’était préparé, en l’église de la Sainte -Trinité, au Monte Pincio.

Tous ces événements troublèrent singulièrement Cellini dans la jouissance de la rente viagère à laquelle il avait droit. Le capital en ayant été confisqué avec tout ce que possédait Altoviti, celui-ci ne paya pas les arrérages dus au pauvre artiste, qui dut

(1) Elle avait, dit-on, été trouvée dans des fouilles faites aux environs de Fiesole.

(2) Voir Gcnealogia e storia dclla famiglia Altoviti , descritta da Luigi Passerim. Florence, 1871.

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adresser à son prince suppliques sur requêtes, et s’épuisa longtemps en récriminations et en prières avant d obtenir satisfaction. Après une série de contrats passés et annulés entre les mandataires du duc et Benvenuto pour le règlement de cette affaire (i), une entente directe avec les héritiers de Bindo paraît, d’après la teneur d’un document du 15 juin 1565, s'être définitivement établie.

La figure de Bindo Altoviti n’est pas sans quelque intérêt pour l’histoire des arts. Ce personnage, homme d'affaires intelligent et fastueux, vécut à Rome auprès des Papes illustres et des grands maîtres de la belle moitié du seizième siècle. Raphaël composa pour lui une Sainte Famille, la Madonna dell' Impannata ; Michel-Ange lui dessina une T anus, après lui avoir offert comme expression de sa reconnaissance un des cartons de la chapelle Sixtine, l 'Ivresse de Noc ; Sansovino, Benedetto da Rovezzano, Cecchino Salviati, Vasari, travaillèrent aussi pour l’ornement de ses palais, de ses loggie, de ses villas. Jeune homme, il fut peint par Raphaël (2); vieillard, il eut son buste coulé en bronze par Cellini; et l’on a prétendu que sa médaille était l’œuvre de Michel-Ange.

Le buste est encore aujourd'hui conservé dans une galerie, donnant sur le Tibre, dun Palazzo Altoviti qui touche au pont Saint-Ange. Il fut placé là du temps de Bindo, et depuis plus de trois, siècles il n’a jamais cessé d’être possédé par sa famille. Madame Altoviti Toscanelli, à qui il appartient aujourd’hui, en a le moulage dans son salon du Palazzo Altoviti, à Florence. C’est d'après le bronze original de Rome que, grâce à sa bienveillante autorisation, nous avons fait graver notre planche.

En admirant ce bronze, dune sévère et mâle beauté, on fait bien volontiers crédit à Cellini de son assertion, et l’on admet sans difficulté que Michel-Ange ait pu lui accorder des éloges, car cette haute approbation eût été amplement méritée. Nulle réserve nest à faire. Si dans le soin avec lequel sont repris les détails du visage, la barbe et surtout l’espèce de résille serrée qui forme le bonnet, on reconnaît la main de l’orfévre amoureux de la fine ciselure , aucune de ces recherches ne nuit pourtant à la manière large et forte avec laquelle cette œuvre est traitée. Les ouvrages que l'on peut avec certitude attribuer à Cellini sont rares : celui-là, en plus de tous ses mérites, offre celui d'une authenticité absolue.

D après le texte de la T ita, ce buste devait être « grande quanta il proprio vivo ». En réalité, il est quelque peu au-dessus de nature, comme doit l’être un portrait quand l'artiste tient à ce qu’il paraisse de grandeur naturelle.

Les Altoviti portent « de sable, au loup rampant d'argent, armé et langue de gueules ». Cellini a sculpté un loup en bas-relief sur le piédestal qui supporte le buste.

Crucifix de marbre. — (Pi. xx.)

Mentionné à la Vita et au Trattato delta Scultura. — Conservé à San Lorenzo de l'Escorial.

Cellini raconte clans ses Mémoires qu’il fit vœu de reproduire l’image du Christ telle quelle lui était apparue dans une vision, au temps où il était prisonnier au château

(1) Ces actes, conservés à la Bibliotcca Riccardiana , ont été donnés pour la plupart par Francesco Tassi.

(2) Voir la reproduction de ce portrait dans l’ouvrage de M. Müntz sur Raphaël.

Saint-Ange. Ce n'est pourtant qu’à Florence, vers l'année 1556, qu’il put commencer à mettre son projet à exécution ; il travailla son marbre avec ardeur, et l'œuvre fut assez promptement achevée.

Nous avons vu plus haut comment il avait d’abord destiné ce crucifix à son propre tombeau, dans quelles circonstances il se détermina plus tard à le céder au duc Cosrne, et enfin le peu de satisfaction qu’il en eut par la suite (1).

Les contemporains paraissent avoir fait le plus grand cas de cet ouvrage. Vasari en parle en ces termes :

„ Le même Benvenuto a exécuté un Crucifix de marbre tout en ronde bosse, de grandeur naturelle, et qui dans son genre est la plus rare et la plus belle sculpture qui se puisse voir ; si bien que le seigneur duc le conserve, comme objet à lui très-cher, dans le palais Pitti, avec l’intention de le placer dans la chapelle ou petite église qu’il fait construire audit lieu. Et cette petite église ne pouvait de nos jours posséder une chose plus digne d’elle et d’un si grand prince. En un mot, on ne saurait trop louer une telle œuvre. »

Paolo Mini, dans sa Difesa di Fircnze, qu’il faisait imprimer à Lyon en 1577, disait que ce crucifix, « opéra singolarissima », se trouvait dans le garde-meuble des grandsducs de Toscane. Il ignorait alors que le fils de Cosme l’avait envoyé au Roi d'Espagne l’année précédente. Mais le même auteur, dans son Discorso sopra la nobiltà di Firenze, imprimé à Florence en 1593, ne manque pas de dire cette fois que « l’Espagne possède de Cellini un merveilleux Crucifix de marbre, et Florence, un magnifique Persée de bronze ».

Malgré l'autorité de ce témoignage, l'assertion a été contestée. Jacopo Rilli notamment, dans ses Notizie Icttcrarie cd istoriche intorno agli uomini illustri dell' Accademia Fiorentina, imprimées à Florence en 1700, trouve incompréhensible que Paolo Mini, après avoir dit que le Crucifix était à Florence, ait pu ensuite assurer que l’Espagne le possédait. Selon Rilli, le Christ de Cellini est bien certainement celui que, de son temps, on conserve dans les chapelles souterraines de l'église des grands-ducs de Toscane. Cette opinion a été assez longtemps soutenue pour que quelques personnes expriment encore aujourd'hui des doutes sur le fait du transport de l’œuvre en Espagne, et conséquemment sur l’authenticité de l’attribution à Cellini du crucifix que 1 on voit à San Lorenzo de l’Escorial, dans une chapelle formant corridor derrière le chœur, et où il est placé depuis trois siècles sans doute. M. Joseph Arneth, en énumérant naguère les œuvres conservées de Benvenuto, mentionne le Crucifix comme se trouvant « à Florence ou à Madrid (2) ». Il ne nous a donc pas paru sans intérêt de grouper et de reproduire les divers documents qui établissent la vérité sur cette question ; d’autant plus que la correspondance diplomatique que nous avons à présenter montre en même temps le prix extraordinaire attaché alors à cette œuvre d’art, dont le payement avait été si longuement et si misérablement marchandé.

Cosme, soucieux de se maintenir en particulière amitié avec la cour d'Espagne, avait

(1) Voir pages 89 et suivantes.

(2) Denkschriften dcr Kaiserlichen Akademie dcr Wissenschaften , Philosophich-Historische Classe, neunter Band; Wien, 1659.

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en 1562 envoyé son fils aîné à Madrid, où le jeune prince fit un assez long séjour. Lorsque. Don Francesco succéda à son père, en 1 5 7-4 > il ne songea qu’à raffermir cette grande et précieuse union avec l’Espagne, et il ne manqua pas une occasion de « régaler » le Roi et les Infantes, et de se tenir en belle courtoisie avec les dignitaires les plus influents du royaume.

Parmi les biens de la Guardaroba laissés par le prince défunt, et dont l’inventaire a été dressé sur l’ordre de son fils (1), on voit figurer le « Crucifix de marbre blanc de la main de Benvenuto Cellini, de la longueur de trois brasses environ, mis dans une caisse de bois fmesso in una cassa d’alberoj ». Le nouveau grand-duc n’eut rien de plus pressé que d’en faire hommage à Philippe II, et c’est ainsi que, six ans après la mort de Cellini, le 18 août 1576, il écrit à Baccio Orlandini, son ambassadeur, résident à la cour d’Espagne :

« Nous mandons Filippo Lenzi pour présenter à Sa Majesté Catholique un grand Crucifix de la main de Benvenuto, destiné à son église de l’Escorial, et quelques autres galanteries pour les Infantes, comme vous le saurez plus en détail de sa bouche. Nous lui avons ordonné d’avoir recours à Don Diego de Cordova, notre très-grand ami. Et pour cette raison ne manquez pas, dans tout ce qui peut lui être utile ou qu il aurait à vous demander, de lui donner toute aide et de lui prêter tout appui, lui laissant d’ailleurs le soin de présenter le Crucifix, aussi bien que de tout le reste. Et que Dieu vous garde. »

Baccio Orlandini répond, de Madrid, le 15 octobre de la même année :

« Sérénissime Seigneur,

“ Hier s est présenté ici Filippo Lenzi, et ce matin est arrivé le char avec le Christ, auquel jusqu’à présent on n’a pas touché, attendant la résolution de Sa Majesté sur ce qu’Elle veut qu’on en fasse. De manière qu’on ne peut pour le moment écrire à Votre Altesse si pour certain il est arrivé sauf, bien que nous le tenions comme assuré, la caisse étant bien conditionnée et n’ayant nullement souffert: outre que les agents qui l’ont conduite en ont la ferme espérance. Plaise à Dieu qu’en fait cela réussisse ainsi. La lettre que Votre Altesse a écrite a été présentée tout de suite à Don Diego de Cordova, vu que Sa Majesté se trouvait au Pardo. Lui-même y est allé à 1 instant , avec promesse de rapporter l’ordre qui se devra observer pour introduire Lenzi et pour faire le présent à Sa Majesté, ainsi que ces galanteries aux Infantes. Par cette occasion il baise la main de \otre Altesse, disant qu'il répondra et qu’avec le plus grand empressement il pourvoira à l’exécution de ses ordres. »

Une seconde lettre du même ambassadeur, datée du lendemain 16 octobre, également de Madrid, confirme la précédente :

« Sérénissime Seigneur,

« Le courrier ayant été retenu encore aujourd’hui, j’ai voulu ajouter à ce que j'écrivais hier à Votre Altesse que Don Diego de Cordova m’a dit de la part de Sa Majesté qu’Elle ne veut en aucune façon que le Christ soit retiré de la caisse, ni qu’on y touche autrement, mais qu’il aille en cette manière à l’Escorial; et si le char sur lequel il est venu n’était plus bon, comme on le craint, qu’on ordonne d’en fournir un autre avec quatre paires de bœufs, selon ce qui sera nécessaire. Dans cette résolution s’arrête Sa Majesté, qui veut, puisque le Crucifix est en sûreté et sauf, après avoir fait un voyage aussi long, qu’on fasse tout pour ne pas courir le risque qu’eu le changeant de place on vienne à le gâter en aucune façon, ce qui lui serait un déplaisir

(1) Voir aux Appendices un extrait de cet inventaire.

extrême, tant Elle montre dès à présent lui être cher ce don de Votre Altesse, et l’on espère qu’il le lui sera encore beaucoup plus quand Elle l’aura vu. Aussitôt qu'il sera parvenu à l’Escorial, m’a-t-il été dit, Elle s’y rendra pour le voir. Quant à nous, nous avons tout espoir qu’Elle en aura une satisfaction supérieure à celle qu’Elle s’en est promise. Plaise à Dieu qu’il en soit ainsi, et nous éprouverons le plus extrême contentement à rendre toujours compte à Votre Altesse de ce qui se sera passé. »

A la date du 27, Baccio Orlandini écrit encore :

« Sérénissime Seigneur,

« Le i(5 du présent mois, j’ai écrit à Votre Altesse par la voie ordinaire, ainsi qu’Elle le verra par le duplicata. Par la présente, je lui rendrai compte que, depuis lors, Lenzi a eu définitivement à conduire le Crucifix jusqu’au Pardo, dans le même char sur lequel il était venu; et quand il fut là, le désir de Sa Majesté de le voir fut tel qu'on l'a retiré de la caisse, entier et sauf, et tel qu’on l’y avait mis; et qu’il fut présenté ainsi, de même que ces galanteries aux Infantes. Le tout fut reçu avec un incroyable accueil, et Lenzi lui-même est mieux placé pour en rendre compte. Il est revenu le soir à Madrid avec le char, qu’il a congédié tout de suite. Aujourd’hui, il attend pour reporter la réponse de Sa Majesté et celles des Infantes. »

La lettre inédite du grand-duc de Toscane au Roi d’Espagne, retrouvée pour nous aux Archives de Simancas, grâce à l’obligeante intervention du marquis de Casa Fuerte et du comte de Valencia de Don Juan, complète heureusement la série de documents diplomatiques relatifs à ce présent. En voici la traduction (1) :

« Sérénissime et Catholique Roi,

« Apprenant que Votre Majesté a déjà conduit à parfait achèvement son église de S10 Lorenzo de l’Escorial, et ayant toujours fait profession d’être le serviteur le plus dévoué et le plus sur qu’ait Votre Majesté, il me paraît aussi qu’il convient que j’aie quelque part dans cette œuvre d’Elle si célèbre et si fameuse. En conséquence, me trouvant avoir un grand crucifix de marbre du plus rare et plus excellent maître de notre temps, je l’ai jugé digne de Votre Majesté, et je le lui envoie avec cet empressement et cette intention sincère qui peut naître de qui La sert de cœur comme je l’ai fait et le ferai toujours. Je tiendrai comme une très-grande faveur que V. M1* soit satisfaite, je ne dis pas du présent, qui n’est rien devant Sa Grandeur, mais de ma très-affectueuse dévotion et de l’incomparable obéissance avec lesquelles Elle me trouvera tou-

(ij Nous croyons devoir donner aussi le texte original italien :

« Serenissimo et Cattolico Re ,

« Sentendo che la M*4 V. ha digià dato perfettione alla sua chiesa di S,u Lorenzo dell’ Escuriale et hauendo sempre fatto professione d’ essere il più deuoto et certo seruitore che habbia V. Mu mi par anco conuenirmisi l'hauere qualche parte in questa sua tanto célébré et famosa opéra, onde trouandomi un Crociffisso grande di marmo, del più raro et eccellente maestro de nostri tempi 1’ ho giudicato degno di V. M‘“ et glene inuio con quella prontezza et sincera uolontà che puo uscire da chi la serue di cuore corne ho fatto et farb sempre io. Hauro per molto fauore che satisfaccia a V. M14 non dico il présente che è nulla alla grandezza di lei ma l’afiFettuosissima deuotione et servitù mia incomparabile con la quale mi trouera sempre pronto a spender la uita et li stati in seruitio di V. Mu Cattolica alla quale inchinandomi le bacio le mani et le prego da Dio somma félicita.

« Da Fiorenza el di xviij d’agosto 1576.

« D. V. M14 Cattr*

« Humile et obbedientissimo seruitore,

« El Gran Duca de Toscana. »

( Archivio Gral de Simancas , Secretaria de Est ado , Le g0 1449.)

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jodrs prêt à dépenser ma vie et mes États au service de Votre Majesté Catholique, devant laquelle m’inclinant, je lui baise les mains et implore de Dieu sa plus grande félicité.

« De Florence, le 18 août 1576.

« De Votre Majesté Catholique,

« Le très-humble et très-obéissant serviteur, « Le Grand-Duc de Toscane. »

Le ton de cette lettre, d’un tour si heureux dans son séduisant langage toscan du seizième siècle, montre dans quelle « incomparable obéissance » devait alors se tenir un grand-duc de Toscane en présence du fils de Charles-Quint. Philippe II répondit (1) :

« Très-illustre Grand-Duc de Toscane, notre très-cher cousin. Votre lettre du XVIII août m’est parvenue ainsi que le Crucifix de marbre que vous m’avez envoyé pour l’église de Santo Lorenzo, qu'on doit estimer et tenir en grand prix, comme moi-même je l’estime pour être une pièce si rare, et en raison de ce qu’il me vient de vous qui me l’envoyez avec tant d’empressement; ce qui a été pour moi une très-grande satisfaction. Et ainsi je vous en rends grâces, et que Notre-Seigneur soit toujours avec vous et vous garde, très-illustre Grand-Duc, notre très-cher cousin.

» Du Pardo, le 39 d'octobre i576. « Signé : MOI LE ROI.

« Contresigné : Ant. Perez. »

Le 10 novembre suivant, l’ambassadeur Baccio Orlandini écrit encore à son grand-duc :

« Le Crucifix a satisfait au delà de toute mesure; il a répondu à l’attente, et il a été reçu comme un joyau très-précieux, bien qu il n’ait pas manqué de gens qui eussent voulu le déprécier. Mais la louange que de Sa bouche lui a donnée Sa Majesté a battu les détracteurs. De là, il a été envoyé à l’Escorial, porté sur une civière par cinquante hommes, et l’on dit que là-bas il lui sera réservé en son temps la place principale dans l’église (2). »

Comme confirmation et complément de cette correspondance, nous produirons encore un document inédit et inconnu jusqu'ici, dont nous devons l'obligeante commu-

(1) Voici le texte original en espagnol de la lettre du Roi d’Espagne :

« Don Phelippe por la gracia de Dios Rey de Hespaiia, de las dos Sicilias, etc.

« Muy Illustras. Gran Duque de Toscana, Nostro Muy caro primo. Vostra carta de XVIII de agosto he recibido, y tambien el Crucifixo de marmol que me embiastes para la Iglesia de Sancto Lorenço, et quai se deve estimar y tener en mucho, corne yo le estimo por ser tan rara pieça, y embiarmele Vos con tanta volimtad, que ha s.do para mi de mucho contentamiento ; y assi... doy muchas gracias por ello y sea muy 111. Granduque nostro muy caro primo, nostro Ser, en Vra. continua guarda.

« Del pardo, xxix de oct. 1576.

« YO EL REY, etc.

« Ant. Perez. »

(2) Les lettres de l’ambassadeur Baccio Orlandini avaient été relevées déjà par le savant chanoine Dômemco Morem ( Delle tre sontuose capcllc Medicce , Florence, 1813) , pour réfuter l’opinion de Rosso Martini , qui croyait que le Christ de Beuvenuto, après être demeuré assez longtemps dans le garde-meuble des grands-ducs de Toscane, parce qu’il était destiné d'abord à une superbe chapelle qu'011 devait construire au palais Pitti, avait fini par être placé, pour uneraison quelconque, «dans la très-célèbre chapelle grand'ducale souterraine, contiguë à l’église de San Lorenzo (de Florence) ».

Cette opinion ne pouvait d’ailleurs pas se soutenir, car, ainsi que le faisait remarquer le chanoine Moreni ic Uinst de cette chapelle, placé sur une croix de bois et non pas de marbre noir, ne répondait pas à la description de Cellim. Ne serait-ce pas la similitude du nom : Saint-Laurent de l'Escorial, Saint-Laurent de Florence, qui aurait fait naître la confusion?

nication à M. Gaetano Milanesi. C’est une de ces pièces, sèche comme toutes les pièc'es de comptabilité, mais après lesquelles il n’v a plus à discuter. Elle est de l’année 1577 :

« Ordre de payer sept cent trente ducats à Filippo Lenzi pour la dépense de l’aller, du séjour et du retour de la cour d’Espagne, à l’occasion de conduire à S. M. Catholique le Crucifix de marbre et autres choses qu’il avait mission de donner (1). »

Le Christ de Benvenuto a donc bien passé de Florence en Espagne. Est-il besoin de démontrer maintenant que celui qui figure dans l’église de San Lorenzo de l’Escorial est bien le même? Nous ne le croyons pas nécessaire, et cependant nous en pouvons donner la preuve par une tradition non interrompue, c’est-à-dire par des témoignages assez rapprochés les uns des autres.

Dans cet intervalle de trois siècles qui nous sépare de l’époque où le marbre en question fut apporté de Florence à l’Escorial, d’autres documents se rencontrent en effet, et confirment l’existence de l’œuvre au même lieu. C’est d’abord la Description de VEscoricil de Francisco de los Santos (2), imprimée à Madrid en 1657 (c’est-à-dire quatre-vingt-un ans seulement après l’arrivée du Crucifix dans cette église), qui parle de cette précieuse sculpture et de son origine.

Au siècle suivant, Andres Ximenes, dans un ouvrage consacré au même sujet et publié en 1764, le mentionne encore (3); et D. Pedro Antonio de la Puente, dans son Voyage en Espagne, imprimé à Madrid en 1788, parle à son tour du Christ de Cellini, et note, d’après le Père Siguenza, que depuis le moment de son débarquement il a été porté à dos d’hommes une grande partie du chemin jusqu’à l’Escorial (4). Cette tradition espagnole, relevée par un écrivain qui n’avait pu connaître les lettres de l’ambassadeur de Toscane, est d’autant plus intéressante qu’elle est confirmée par celles-ci. Nous y avons lu, en effet, que la statue a été portée, depuis son débarquement jusqu’au Pardo, sur un char, et du Pardo à l’Escorial, à bras d’hommes.

Antonio Conca, dans sa Description de l Espagne, imprimée à Parme de 1793 à

(1) « Ordine di pagare ducati 730 a Filippo Lenzi per la spesa dell’ andata, stanza, e ritorno dalla corte di Spagna per cagione del condurre a S. M. Cattolica el Crocefisso di marmo ed altro mandatogli a donare. » — Archivio di Stato di Firenzc. Depositena (Trésorerie), Recapiti di cassa. Filza 985, n° 265, anno 1577.

(2) Description brève del monasterio de S. Lorenzo cl real del Escortai , unica maravilla del mtindo, por Francisco de los Santos.

(3) « Finalmente dexando otros muchos, es preciso hacer memoria de Benvenuto Zelino, famoso escultor, y singular estatuatario de Florencia ; de quien es una soberana efigie de un crucifixo del natural de marmol blanco , que està en la capilla que se forma detrâs del coro. Empezô Benvenuto Zelino a labrar este Divino Simulacro al mismo tiempo que se tiraron las lineas, y se senalô el terreno para edificar este gran santuario. Es de superior execucion la Divina Imagen, digna prenda de esta maravilla : en donde se vénéra con especial devocion y culto, etc. » — Descripcion del real monasterio de San Lorenzo del Escortai, etc., por Andres Ximenes. Madrid, 1764.

(4) « En un trânsito que hay detrâs de la silla del Prior, y la portada del templo, se ve un altar, en donde esta colocado un crucifixo de marmol, excellente figura del natural, executada por Benvenuto Cellini, que la

regalô a Felipe II el Duque de Toscana . La otra particularidad es hallarse la firma del autor en la cruz,

y dice : Benvenutus Celinus , civis florcntir.ns , facicbat 1562 . Aïïade (P. Siguenza) que gran paite del

camino, desde donde la desembarcaron , fue traida esta imagen a hombros hasta el Escorial. » T tajc de Espana , par D. Pedro Antonio de la Pi ente. Douze volumes. Edition de 1777 à 1788. Madrid.

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1797 (0 , ne manque pas de noter que le Christ est de marbre blanc et la croix de marbre noir, et il relève, comme Antonio de la Puente, l’inscription que porte cette croix. Toutes ces circonstances concordantes établissent définitivement, en la précisant, l’identité de la statue de l’Escorial. Celle-ci répond de tous points, d’ailleurs, à la description de Cellini.

Dans un document du 3 février 1565, l’artiste dit que sa figure avait trois brasses, c’est-à-dire la grandeur naturelle d’un homme de belle taille : « Cioè di statura d’un nomo vivo, di bella grandezza. » Celle de l’Escorial mesure un mètre quatre-vingt-cinq centimètres de la tête aux pieds; les bras ont chacun soixante-trois centimètres de longueur. Elle est, comme le dit Cellini, en marbre blanc, « di marmo bianco , fine, in su/la croce di marmo nero, fine ». Ailleurs, parlant de cette croix noire, l’artiste s’exprime ainsi : « Una croce di marmo nero carrarese , pietra molto difficile da lavorare per esscre durissima e facilissima a schiantare. »

La croix de marbre noir du Crucifix de l’Escorial mesure dix -sept centimètres de largeur, et porte sur un des côtés l’inscription suivante :

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