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CHAPITRE DEUXIÈME

L'ORFEVRERIE.

e tous ces objets de la grande orfèvrerie, bassins, aiguières, vases, coupes, Ht ! flambeaux, que Benvenuto désigne sous l'appellation de travaux di grosseria, par opposition aux petits ouvrages di mimiteria, la Salière de Vienne est la seule pièce que jusqu’à présent l'on puisse présenter avec

une certitude absolue comme œuvre du maître. Ce n’est pas à dire qu’au milieu d’ouvrages, encore assez nombreux, des orfèvres allemands, français, italiens, flamands espagnols, ses contemporains, qui sont heureusement parvenus jusqu'à nous, quelque autre travail du Florentin n’ait pu avoir la même bonne fortune. Il est permis de le souhaiter, et peut-être n’est -il pas tout à fait présomptueux de le croire.

Sans doute, si l’on ne tenait compte que de ceux dont il nous a laissé la description, on devrait encore s’estimer heureux qu’une pièce de l’importance de la Salière de François I" ait, durant trois siècles, échappé à tous les dangers auxquels l’exposait sa valeur intrinsèque. Mais on peut encore ambitionner d'en découvrir d’autres, car divers documents nous ont prouvé que Benvenuto a plus exécuté qu'il n'a décrit. Si l’on relit avec attention ses Mémoires ainsi que ses autres écrits, on demeure convaincu que sa production comme orfèvre dut même être considérable.

Lorsqu'il n’est encore qu'ouvrier, on le voit déjà très-actif au travail. A Pise, — il avait alors dix-sept ans, — son application le fait prendre en affection par son maître, Ulivieri délia Chiostra. « Je profitai beaucoup, dit-il, pendant un an que je fus chez lui, et j’exécutai de beaux et importants ouvrages d’or et d'argent, qui m’encourageaient grandement à persévérer. »

Des débuts de sa carrière à Rome, voici comment il parle : « Si je voulais décrire avec précision quelles étaient en importance et en quantité les œuvres nombreuses que j’exécutais pour toutes les catégories de personnes, mon discours serait trop long. Pour le moment, il me suffit de dire que je m’appliquais avec toute sollicitude et diligence à me rendre maître de la pratique des arts divers et différents dont j’ai parlé ci-dessus. Et c’est ainsi que continuellement je travaillais à tous (i). »

A cette brillante époque de sa vie d’orfévre, il est certain qu’un nombre toujours croissant de pièces devaient sortir de ses mains. Dès 1530, il occupait cinq excellents

(1) « Se io volessi descrivere precisamente quali e quante erano le moite opéré, che a diverse sorte d' uomini io facevo, troppo sarebbe lungo il mio dire. Non mi occorre per ora dire altro, se non ch’ io attendevo con ogni sollecitudine e diligenza a farmi pratico in quella diversità e differenzia d’ arti che di sopra ho parlato. Ccsl continuamente di tutte lavoravo. »

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ouvriers dans une belle boutique qu'il avait ouverte près des Banques. Indépendamment des ouvrages que lui avait confiés le Pape, il dit qu’il faisait de grandes affaires, et que sa boutique était remplie de valeurs considérables en travaux d’or et d’argent et en pierreries. Deux ans après, il est assez occupé pour s’associer un homme de confiance, Félix Guadagni, qu’il charge de gérer les affaires de cette boutique, tandis qu’il reste le plus souvent lui-mêine à travailler dans la petite maison qu’il occupe derrière les Banques.

Outre les ouvrages de ce temps dont il fait mention, il raconte que le Pape lui commandait tantôt un objet, tantôt un autre; que le cardinal de Médicis, chaque fois qu’il le voyait, lui donnait d importants travaux ; qu'un gentilhomme espagnol, nommé don Diego, le chargeait aussi des siens.

Au mois de décembre 1537, après son premier voyage en France, Cellini, voyant sans doute les commandes affluer, laisse sa première boutique à Félix et en ouvre une autre plus importante, où il emploie des aides nombreux pour mettre en main le bassin et 1 aiguière du cardinal de Ferrare, et pour exécuter une quantité d’autres grands ouvrages d’or et d'argent (1). Il travaillait alors jour et nuit avec huit ouvriers (2).

Bien que de ses pièces d’orfèvrerie exécutées en France il ne mentionne guère que le Jupiter et quelques vases destinés au Roi, cependant sa production prit, durant cette période, un développement plus remarquable encore. Non-seulement il travaillait beaucoup pour François I r (3), mais aussi pour le cardinal de Ferrare et nombre d'autres grands personnages de la cour, tant Français qu’italiens (4). Jour et nuit occupé, il avait dû embaucher une escouade d’artistes de sa profession (3), et c’est ce qu’il répète plusieurs fois, notamment en parlant de la Salière : « J'y fis travailler assidûment, ditil, ainsi qu aux autres ouvrages. J avais déjà engagé un grand nombre d’ouvriers, tant pour la sculpture que pour l’orfèvrerie. Ces ouvriers étaient les uns Italiens, d’autres Français, quelques-uns Allemands. J’en occupais d’autant plus, par moments, que j'en trouvais de plus habiles; et je m’appliquais chaque jour à les changer, pour choisir et garder les meilleurs. » A cela il ajoute cette remarque assez curieuse que, poussés à la besogne, et s’efforçant de travailler autant que leur maître, à qui sa forte constitution permettait de mieux supporter les excès de fatigue, les Allemands voulurent se soutenir en buvant et mangeant davantage, et qu’ils moururent presque tous.

Lorsqu il prit 1 audacieuse détermination de comparaître en armes avec ses élèves dans le procès que la femme de Micceri (6) lui avait intenté par esprit de ven-

(1) « Io presi di molle opéré da diversi signori, ed intanto lavoravo quel-boccale e bacino, che io avevo preso da tare dal cardinal di Ferrara. Avevo di molti lavoranti e moite gran faccende d’oro e d'argento. »

(2) « Avevo otto lavoranti, e con essi insieme, e per onore e per utile, lavoravo il giorno e la notte. »

(3) « Ma per averne fatti assm al Re Francesco in Papigi , e per esser questi con moite più grande opéré cesellati, di questi intendo ragionare. » ( Trattato dell’ Orcficcria.)

(4) « Ancora avevo fatto parecchie operette al cardinal di Ferrara. » — « A molti signori italiani cioè il signor Piero Strozzi , il conte dell’ Anguillara, il conte di Pitigliano, il conte délia Mirandola ed a molti altri , avevo fatto ch moite opéré. » ( Vita.)

(5) « Presi di molti lavoranti , e con grandissima sollecitudine giorno e notte non restavo mai di lavorare » (T'ita.J

(6) Voir plus haut, page 96.

o-eance , il eut pour escorte ses plus fidèles Italiens, auxquels se joignirent un petit nombre de Français et des Allemands choisis parmi ceux qui lui étaient le plus attachés. Cette troupe d’aventuriers d’élite se composait de dix individus, ce qui suppose qu’un plus grand nombre encore n’avaient pas pris part à l'expédition. Et en effet, lorsque plus tard, à Florence, dans ses lettres et suppliques adressées au duc Cosme, il demande qu’on lui donne des facilités pour monter un grand atelier d’orfèvrerie, il fait allusion à cette phalange qu’il dirigeait dans son château .du petit Nesle, où il pouvait exécuter une foule de pièces d’or et d’argent sans nuire à ses grands travaux de sculpture : « Ainsi, dit-il, je vous ferais de grands vases d’or et d’argent comme j’en ai tant fait pour cet admirable Roi François de France, et cela seulement à cause de toutes les facilités qui m’étaient données, et sans que jamais le temps fût perdu pour les grands colosses et les autres statues. » Dans un des mémoires qu’il adressa, en 1570, aux « Signori Soprassindachi », cette assertion se reproduit avec amertume : « A plusieurs reprises, écrit-il, j’ai répété à Votre Altesse : Monseigneur, sachez que ce grand Roi François me tenait à sa solde plus de trente bons ouvriers à mon choix, et avec leur concours je pouvais m’employer à toutes ces œuvres importantes. Toutes s’exécutaient sur mes dessins; à toutes je mettais la main. Et en raison de ces facilités admirables, j’ai conduit en quatre années autant d’œuvres que ce défaut de facilités ne m aurait pas permis d’achever ici en quarante (1). »

Or, dans la Vita, il dit qu’il avait plus d’aides capables de travailler à un objet comme la Salière qu’à une grande statue. O11 en peut donc conclure que de ces trente ouvriers, la majeure partie était employée aux travaux courants d’orfèvrerie, et que cette petite armée, occupée jour et nuit, sous l'impulsion d’un chef qui payait d exemple, devait émerveiller autant par le nombre et la rapidité que par la valeur de ses productions. Une œuvre de l’importance de la Salière de François I", achevée en moins de trois ans, en est un témoignage probant, alors que l’on sait que dix années suffirent à peine à l’orfévre Manno, un excellent élève de Cellini, pour terminer la cassette du Musée de Naples, un des plus heureux vestiges de l’orfèvrerie du seizième siècle.

A Florence, la production de Benvenuto comme orfèvre fut beaucoup moindre, les conditions dans lesquelles il travaillait alors étant infiniment moins favorables. Pourtant, il est probable que la liste complète qu'on dresserait de son œuvre durant cette période, eût-on les documents suffisants pour le faire, représenterait encore un chiffre respectable de pièces. Sur ses dessins, les frères Poggini exécutaient des vases dor ciselés et « beaucoup d’autres objets très -importants (2) »; souvent lui-même il y mettait la main. D’autres fois, il composait des modèles (3). Dans ses Mémoires, il raconte que Cosme lui demandait des dessins d’un grand nombre de vases qu'on exécutait à Venise et ailleurs (4). Des documents que nous avons cités plus haut prouvent quil en

(1) Archivio delle Rcvisioni c dei Sindacati. c -r-. ,,

(2) « Domenico e Giovanpagolo Poggini, orefici e fratelli, lavoravano 111 guardaroba di Sua Eccelle Illustrissima , con i miei disegni, certi vasetti d’oro, cesellati, con istone di figur.ne di basso nlievo, e altre cose di molta importanza. »

(3) « Con moite altre opéré e modeletti. » (Supplique du 22 juin 1,-62.)

(!f) « Basta che con certi mia disegni e’ ne fece fare a diverse persone e a Venezia e altn luog 1. »

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fournissait dans les mêmes conditions au cardinal de Ravenne et au banquier Salviati de Lyon (1). Nous avons aussi parlé de son association avec les trois frères Gregori (2). Tout cela indique que son activité dans cette branche de l’art était loin d être totalement éteinte, comme on a pu le croire.

De ce coup d’œil rapide sur la carrière de Benvenuto orfèvre, nous avons à tirer une conclusion : c'est que les propriétaires de collections privées, aussi bien que les conservateurs de dépôts publics, lorsqu’ils se sont trouvés en présence d’une œuvre italienne du seizième siècle , ne furent pas mal fondés à en étudier attentivement le travail et le caractère pour y rechercher la trace personnelle du Florentin. En pareil cas, celui-là seul peut être taxé d'imprudence qui prend sur lui d’affirmer quand il n'y est pas autorisé par un document précis et authentique. Se borner, au contraire, à signaler des présomptions, est, ce nous semble, licite à tous égards, et c'est dans la pensée d’étudier à ce point de vue les attributions principales que nous avons cru devoir les grouper ici. Quelques-unes seulement, à vrai dire, supporteront un examen attentif, car plusieurs des pièces données à Cellini n'appartiennent même pas au seizième siècle, et d’autres ne sont point œuvres italiennes. Si nous avons produit aussi ces dernières, ce n’est pas pour défendre l’attribution, mais tout au contraire dans le but d’en faire toucher du doigt l’erreur, et d’éveiller la défiance contre les assertions peu fondées de certains guides et livrets.

Pour rechercher les ouvrages d’orfèvrerie de Cellini, on n’est d’ailleurs pas dépourvu de quelques données. D'abord, on sait quels étaient ses procédés de travail. Son Traité de l Orfèvrerie renferme sur ce point des informations précieuses. L'artiste dit comment il s’v prenait pour assurer avec un certain degré de précision une forme élégante à ses aiguières, comment il les arrondissait, comment il rejoignait le métal et soudait le manche. On le voit travailler au martelet, tantôt au droit, tantôt au revers, pour repousser l'or ou l’argent, puis le ciseler ensuite avec le plus grand soin. Benvenuto travaillait la panse de ses aiguières au repoussé, mais il fondait le bec, l’anse, ainsi que le pied, pour lequel il obtenait ainsi plus de solidité.

Quant à la décoration de ses pièces, on a aussi quelques points de repère : tout d'abord, la Salière de François I ', ensuite les ornements de la base du Persée, ainsi que ceux de la cuirasse dont est revêtu le buste de Cosme, et dont le caractère est très -frappant. D’autre part, ses descriptions font connaître le genre d’ornements qu’il prodiguait le plus volontiers. L’aiguière de l’évêque de Salamanque était ornée « con tanti belli animaletti , fogliami e maschere, qualité immaginar si passa. » Et cette indication de la Vitu est confirmée par celle du Traité de l’ Orfèvrerie , où il est ainsi parlé de cette pièce et de l’aiguière du cardinal Cibo : « Tutti a dua ricchissimamente lavorati di fogliami e di animali diversi. »

Des figurines en ronde bosse et en bas-relief décoraient l’aiguière du cardinal de Ferrare ; des ornements analogues et des poissons étaient répandus sur le bassin. Des figures se mêlaient aussi à la riche ornementation d'un vase à deux anses exécuté dans l’atelier du petit Nesle, à Paris, et à celle du gobelet ciselé dans le garde-meuble ducal

(1) Voir plus haut, pages 166 et 186. — (2) Voir page 93.

à Florence. Des masques, des feuillages se retrouvaient encore sur les petits vases d’argent « alla antica », exécutés peu de temps après. Il est vraisemblable que des ornements imités des grotesques devaient décorer ceux que le médecin Berengario réussit à faire passer pour antiques, et certainement le Fattore, fournissant le dessin de l’aiguière de l’évêque de Salamanque, s’était inspiré de ces grotesques, comme l’avait fait Raphaël, son maître, dans les Loggia du Vatican. D’élégantes figures en ronde bosse ou en demi-relief, au milieu de feuillages, de fleurs, d’animaux en bas-relief, telle doit donc être la décoration la plus fréquente des œuvres d’orfèvrerie de Cellini. Victor Hugo l’a très-justement indiqué dans les vers suivants, que le poète adressait à une dame (i) :

Cellini sourirait à votre grâce pure,

Et dans un vase grec sculptant votre figure,

Il vous ferait sortir d'un beau calice d'or D’un lys qui devient femme en restant lys encor,

Ou d’un de ces lotus qui lui doivent la vie,

Etranges fleurs de l’art que la nature envie!

Ces heureux ornements, nous les retrouverons quelquefois sur les belles pièces que nous allons maintenant étudier, nous attachant tout d’abord à celles pour lesquelles le nom de Benvenuto nous paraît avoir été prononcé avec le plus de raison.

Salière du prince Rospigliosi. — (Pi. xxiv.)

A Lamporecchio (Toscane).

Cette pièce, en or émaillé, mesure vingt centimètres de haut sur vingt-deux centimètres de large.

La vasque d’or, en forme de coquille, destinée à recevoir le sel, est polie à l’intérieur et enrichie à l’extérieur d’ornements émaillés de couleurs diverses : bleu foncé, rouge, vert et bleu céleste. Elle est portée par un dragon, dont le corps et la queue sont d'émail vert avec des écailles noires, les ailes vertes avec des taches rouges et bleues, la tête bleue d'un émail très-clair, le bec d'or. Cet animal fantastique est luimême supporté par une tortue dont la carapace est d’or émaillé de noir.

Un sphinx posé sur le rebord de la vasque lui sert d'anse, et l’artiste a concentré sur cette partie de la pièce la plus grande richesse possible de décoration. La tête est en or; un émail blanc opaque, dans lequel ont été ménagés des dessins d’or, recouvre le corps et le col. Les ailes sont d’or, avec émaux verts, rouges et bleus; les pattes d’or, avec écailles noires et griffes vertes. La jonction de la queue au corps est bleue; la queue elle-même est verte, avec écailles noires. Une grosse perle tombe en pendeloque sur la poitrine du sphinx ; d’autres perles forment pendants d’oreilles. Son diadème est émaillé avec des tons de rubis et d’émeraude.

Cette salière appartient au prince Rospigliosi, qui a eu pour nous la parfaite obligeance de la faire transporter tout exprès de sa résidence de Lamporecchio jusqu’à

(i) Les Voix intérieures.

Floience, afin qu elle pût être plus facilement reproduite. C’est bien une pièce italienne, d'une élégance toute florentine, et se rapportant à la seconde moitié du seizième siècle la richesse des émaux répond au goût avec lequel Cellini se plaisait à décorer ses ouvrages. Le prince ne possède cependant aucun document de nature à établir l’authenticité absolue de l’attribution ; il sait seulement que ce magnifique objet appartenait à son aïeul, grand maître de la cour du grand-duc de Toscane.

Bassin et Aiguière de Lercaro. — (Pi. xxv, xxvi etxxvn.)

Palazzo Coccapani, à Modène.

Ces deux magnifiques pièces sont aujourd’hui la propriété de madame la marquise Fontanelli, née Coccapani, de Modène. Depuis le milieu du seizième siècle, époque a laquelle elles furent exécutées, elles se sont toujours transmises par héritage sans jamais sortir de la famille. Cette circonstance presque exceptionnelle ajoute un intérêt tout particulier à l’histoire étrange quelles rappellent, en même temps que la richesse de 1 ornementation et un mérite artistique bois ligne classent cette aiguière et ce plat parmi les ouvrages d’orfèvrerie les plus étonnants que nous ait laissés la Renaissance.

L’aiguière mesure quarante-deux centimètres de hauteur, y compris l’élévation de l’anse. Le bassin a cinquante-trois centimètres de diamètre. Les deux pièces sont en argent ; le médaillon du milieu du bassin est doré.

Le sujet de la décoration n’est point une fiction, mais un épisode historique rapporté par plusieurs des auteurs qui ont écrit sur les annales génoises (i). L’un d’eux, Paolo Interiano, le raconte en ces termes (2) :

“ Les habitants de cette ville (Gênes) qui avaient des affaires à Caffa (3) entretenaient des relations assez familières avec l’Empereur de Trébizonde (4), en raison du trafic suivi qui se faisait entre 1 un et 1 autre pays. Parmi ces Génois, Megollo Lercaro, à cause de ses rares qualités, était surtout en faveur auprès de l'Empereur, et par là même en butte à la jalousie et à la haine des principaux courtisans, qui cherchaient toutes occasions et tous prétextes pour tenter de 1 humilier. Un jour, suivant la coutume de la cour, il jouait aux échecs, et son adversaire se trouvait être un jeune homme attaché à l’Empereur par des liens honteux. Une vive altercation

(1) Notamment Agostino Gidstiniako, Storia di Gcnova , lib. IV; Pietro Bizari, Senatus topuliqi Genov. rcrum âomi forisque gestarum , lib. VII; Uberto Foglietti, Claror. Ligur. clog., p. 86- edi Roma, 1574; Bandello, part. 2, novella xiv, t. II, p. 87.

(2) Ristretto dcllc Istorie Genovesi.

(3) fne des colonies génoises en Orient. — Dans une très- intéressante étude sur les Azziministes Henri Lavoix a parlé des établissements nombreux des marchands italiens en Orient : « Partout, dit-:

ou se présentait un point sur lequel on pouvait appeler avantageusement les produits de l’Asie et des' Indes ces marchands avaient fondé des factoreries. Dans les comptoirs importants, des traités passés avec les kilo lifts et avec les sultans les établissaient dans un des quartiers de la ville et leur garantissaient le libre exercic de leur religion, la juridiction d’un tribunal et d’un baïlo de leur nation; les princes arabes qui trouvaien dans ces rapports un des revenus les plus productifs de leur empire, les accueillaient avec une extrêm faveur ; toute la côte de l’Asie, toutes les villes de la Palestine leur étaient ouvertes. Les Génois euren jusqu’à cent vingt-sept mille hommes à Galata, à Caffa, et dans les ports de la mer Noire. » [Gazette de Beaux-Arts, t. XII, p. 66 et 67.)

(4) Les Empereurs du petit État de Trébizonde appartenaient à la famille des Comnène. Ils étaient nomi nalement soumis aux Empereurs byzantins, dont ils recevaient l’investiture

s’étant élevée entre les deux joueurs, et le jeune homme ayant parlé avec mépris du nom génois, Megollo fut contraint de lui infliger un démenti. Mais tout aussitôt il reçut un soufflet, sans pouvoir ni l’éviter ni s’en venger, empêché qu’il en fut par l’hostilité de ceux qui 1 entouraient.

I 'offensé alla présenter sa remontrance à l'Empereur, mais sans pouvoir obtenir aucune satisfaction pour son honneur. Son indignation fut grande; pourtant il crut mieux faire de la dissimuler et de saisir la première occasion qui s’offrit peu de jours apres de prendre regulierement congé de l'Empereur. Quand il revint à Gènes, son aspect et son attitude montraient assez de quelle ardeur de vengeance il était enflammé. Soutenu par quelques parents et quelques amis, il obtint que toute la famille Lercaro ferait cause commune avec lui. Il réunit ainsi en peu de temps deux galères bien équipées et bien armées, et fit voile vers la mer Majeure. La, il se mit en devoir de ravager tous les rivages, de piller tous les navires de l’Empereur, et pour que l’offense fût éclatante, il donna l’ordre de couper le nez et les oreilles à tous ceux qui tombaient ainsi entre ses mains. En vain armait-on des navires contre lui : rien ne l’arrêtait. Ses galères étaient rapides, et partout où il aurait pu avoir le désavantage, il savait échapper au péril. Dans le but d’en finir avec un tel adversaire, un jour quatre navires s’avancèrent en se divisant pour tenter de l’envelopper entre deux lignes. Lercaro feignit de fuir, afin d’éloigner l’une de 1 autre les deux lignes de ses adversaires et de les mettre hors d’état de se prêter secours entre elles. Ouand il eut réussi dans son plan, il attaqua l’une d’elles à l’abordage et en vint facilement a bout. Aussitôt après il courut sus aux deux autres navires, qui avaient pris la fuite, les atteignit et les battit de même. Cette seconde capture lui fit tomber dans les mains un vieillard avec ses deux jeunes fils. Le père, redoutant pour lui et pour ses enfants le cruel traitement inflige aux autres, se jeta humblement aux pieds de Megollo, le suppliant de lui donner la mort, ou de se contenter de l’accabler lui-même d’une telle ignominie, mais d’épargner au moins ses jeunes enfants Apitoyé par les larmes du vieillard, le vainqueur s’abstint de frapper; il le renvoya chargé d’un vase rempli d’oreilles et de nez, pour faire ainsi savoir à l’Empereur qu il ne cesserait rimais d’exercer sa vengeance tant que celui par qui il avait été offense ne lui serait pas livré. Pour éviter de plus grands malheurs, l'Empereur consentit à descendre jusqu au rivage, à conduire lui-même le jeune favori et à l’envoyer à Megollo, dont les galères étaient près de la côte. Le malheureux se présenta en suppliant, la corde au cou; il pleurait et tres-humblement demandait grâce pour sa vie. Megollo s’approcha et lui donna un coup de pied dans la lace. Puis, lui disant que ce n’était pas la coutume des Génois de se montrer cruels envers les femmes, il le renvoya à terre, non sans causer une vive allégresse aux parents de celui-ci, qui le pleuraient déjà comme mort. A cause de cet acte généreux, l’Empereur adressa quantité de présents à Megollo, qui les refusa. Ce n’était pas par cupidité et pour s’enrichir de butin qu il était venu, disait-il; c’était pour son honneur et pour celui du nom génois. Il n exigeait donc qu’une chose, c’est que, en mémoire de cet événement, il fût élevé à Trébizonde, pour la commodité des Génois, un comptoir où serait peinte toute l’aventure. L’Empereur observa pleinement cette condition, et la conséquence fut dès lors que les Génois qui allèrent a Trébizonde y furent tenus en beaucoup plus grande estime qu’ auparavant. Quant a Lercaro, il lui fut fait de grands honneurs à son retour à Gênes, et non-seulement ses parents, mais aussi ses compatriotes lui adressèrent à l'envi leurs louanges et leurs actions de grâces. »

Les écrivains génois placent cet épisode historique vers l’an 1380 (1). Azzolmo Lercaro, arrière-petit-neveu de celui qui en fut le héros, l’a célébré dans une éptgramme latine, selon la mode de son temps (2). Un autre descendant de Megollo, Franco Lercaro dont le palais existe encore à Gênes (3), voulut que les divers incidents

(1) L’Empereur de Trébizonde était alors Alexis III Comnène (1350-1390). ’

(2) Outre l’épigraimne latine d’Azzolino Lercaro, on a celle de Rinaldo Corso da Correggi , q g-

'TceTtn t beaux priais de la w7, AW. - Vasari dit que l’architecte pérugin Grieazzo Ale» construisit tout prés de Gênes la fontaine du capitaine Lercaro : « La fonte del capital! Larcaro, vicina città, che è cosa notabilissima. » (T. VII, p. 554.)

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en fussent représentés sur le bassin et sur l’aiguière, dont nous avons à nous occuper maintenant.

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