LE BASSIN
La première partie de l’histoire de Megollo Lercaro est retracée sur le bassin, dont la décoration se compose d’un médaillon central et de deux séries de cartouches. Nous allons la suivre, en commençant par le médaillon et en passant successivement en revue les dix cartouches :
I. — Au centre, dans un vestibule du palais de Trébizonde, on voit le Génois portant une longue barbe, vêtu en guerrier et assis devant une table, en face du jeune favori de l’Empereur, avec lequel il joue aux échecs. Autour d’eux, sept personnages, guerriers et courtisans, tous debout, semblent suivre la partie avec intérêt.
IL — Les deux joueurs, en étant venus à une vive contestation, ont renversé à terre la table et l’échiquier. L’audacieux Zanzero — c’est le nom du favori — a saisi de la main gauche le haut de la cuirasse de Lercaro, et lève l’autre main pour le frapper au visage. En vain celui-ci cherche-t-il à se défendre de cette agression; un des assistants lui retient le bras levé; un autre, placé derrière, l’étreint par le milieu du corps.
III. — Megollo se présente à l’Empereur et lui raconte l’injure qui lui a été faite. Assis sur son trône, l’Empereur détourne la tête et refuse de prêter l’oreille à l’offensé.
IV. — Megollo est sorti de la ville, suivi de deux compagnons. Il descend dans son navire, d’où l’un des siens lui tend la main.
V. — Il débarque à Gènes, où il est accueilli par quelques-uns de ses parents. Un homme de son équipage porte le pan de son manteau.
VI. — Entouré de parents et d’amis qu’il a convoqués, il leur expose l’outrage dont il a été l’objet, et il se concerte avec eux pour en tirer une vengeance signalée.
VIL — Megollo, conduit dans une barque par ses parents, se dispose à monter sur une des galères pour faire voile vers Trébizonde.
VIII. — Les galères génoises sont en vue de Trébizonde. Megollo, debout à la proue d’un de ses navires, donne à ses matelots l’ordre de couper le nez et les oreilles aux malheureux dont ils se sont emparés. Cet ordre est exécuté dans une barque placée près de la galère.
IX. — Quelques-uns des pauvres gens ainsi mutilés retournent à leurs navires; ils racontent à leurs compagnons leur cruelle infortune et désignent les galères génoises, qu’on distingue au loin.
X. — Les deux galères génoises sont aux prises avec deux vaisseaux ennemis. Megollo, à la tête des siens, combat en personne les guerriers de Trébizonde.
XI. — Au moment où l’on va mutiler ses deux fils, un vieillard implore la pitié de Megollo, qui lui fait grâce, et lui donne ordre d’aller présenter à l’Empereur le vase rempli de nez et d’oreilles coupés à ses sujets.
l'aiguière.
XII. — Arrivé au palais, le vieillard remplit son triste message. A la vue des débris sanglants que renferme le vase, l’Empereur et ceux qui l’entourent se montrent pénétrés d’horreur.
XIII. - — Le vil favori a été amené par une barque jusqu’à la galère sur laquelle se trouve Lercaro; il a les bras liés et se tient à genoux devant celui qu’il a outragé. Sur le rivage, on voit l’Empereur et ses courtisans.
XIV. — Megollo refuse les vases et les riches présents qui lui sont apportés de la part de l’Empereur.
XV. — On construit le comptoir, ainsi que l’a exigé Lercaro, et l’écusson de ses armes surmonte la porte d’entrée.
Les cartouches XII, XIII et XIV sont placés tout autour du corps de l’aiguière; le quinzième sujet, qui est la conclusion de l’histoire, et en quelque sorte l'apothéose de son héros, orne la partie antérieure du col. L'échiquier qui se voit au médaillon central du bassin est émaillé. La riche décoration des deux pièces est complétée par des masques, des trophées, des guirlandes de fruits et de fleurs, et des figures allégoriques. Les figures principales qui séparent les grands cartouches du bassin sont : la Charité, avec deux enfants, dont l’un porté dans ses bras; la Prudence, tenant le miroir mystique ; la Force, appuyée contre une colonne ; la Justice, tenant d’une main l’épée et de l’autre la balance ; la Tempérance , versant le liquide d'une amphore dans une autre. Et sur l’aiguière : la Foi, les mains jointes; X Espérance, les yeux tournés vers le ciel, quelle indique par le geste de la main droite. Des figures de femmes couchées, dans des attitudes variées (i), des enfants soutenant les guirlandes de fruits et de fleurs, sont placés soit au-dessus, soit au-dessous des grands cartouches du bassin et de l’aiguière. Les ornements des cartouches sont généralement empruntés au genre appelé cuirs. La bordure du bassin et le couronnement du corps de l’aiguière sont enrichis de trophées au milieu desquels on remarque encore des satyres, des femmes et des enfants.
Un large masque soutient le commencement de l’anse, qui se termine du côté du col par un satyre, le corps renversé et les pieds posés sur une tête de bouc. Un autre masque est appliqué au côté antérieur du vase. Tout autour de la partie inférieure, on voit des tritons, des nymphes, des néréides, des chevaux marins, des cygnes et des dauphins se jouer dans la mer. Enfin, quatre satyres aux pieds de bouc, assis, semblent gémir sous le poids du vase dont ils ornent la base.
Toute l’ornementation de ces deux magnifiques pièces indique bien qu’elles sont du milieu du seizième siècle. Et en effet, Franco Lercaro, pour qui elles ont été exécutées, était né en 1523, puisqu'il comptait soixante ans d’âge lorsqu’il fit, le 17 février 1583, le testament dans lequel il parle de ces ouvrages. Ce document authentique a été imprimé à Gênes en 1799 : Tcstamcnto di Franco Lercaro q(uondarn) Niccalo c contratto colla Rcpubblica. A la page 9 on lit : « Il bacile et boccale dargento da me fatto fare, doue resta scolpita l'istoria dell’ antecessor nostro Megollo Lercaro. »
.Franco Lercaro, surnommé Magnifique, pour sa générosité et le train fastueux de sa maison, mourut sans laisser d’enfants, et son héritage échut à ses plus proches parents, qui appartenaient à l’illustre famille Imperiali. Cette branche de la famille Imperiali s’étant à son tour éteinte au commencement de ce siècle, ce fut la maison des marquis Coccapani de Modène, les plus proches héritiers, qui recueillit la succession. Et c’est ainsi que le bassin et l’aiguière de Lercaro passèrent successivement, par hérédité régulière, aux familles Imperiali et Coccapani, et qu’ils appartiennent aujourd’hui à madame la marquise Fontanelli, née Coccapani. Nulle attribution ne peut donc présenter un caractère plus respectable qu’une telle tradition de famille.
Les deux pièces, religieusement gardées dans un écrin, d où elles ne sortent que
(1) Quelques-unes rappellent la figurine étendue sur l’édicule destiné à contenir le poivre dans la Sahcre de Vienne.
RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS
bien rarement pour être montrées à un très-petit nombre de privilégiés, sont dans un admirable état de conservation. Jamais personne, jusqu'à présent, n’avait été admis à les reproduire. Nous devons à la bonne grâce de madame la marquise Fontanelli, qui a bien voulu nous autoriser à les faire graver, d’en donner ici les premières estampes.
Aiguière et Plateau de lord Cowper. — (Pi.xxvill.)
Château de Panshanger , Hertfordshire, Angleterre.
Ces deux pièces ont été exposées au South Kensington Muséum en 1S62 (1). Dans le catalogue qui fut publié alors des objets prêtés, M. J. C. Robinson leur a consacré une notice que nous croyons intéressant de traduire :
« Aiguière à eau de rose et plateau en argent doré. L’aiguière est oviforme. L’anse, trèsélevée, représente une hydre ou monstre à trois têtes, au corps ailé, muni de quatre jambes et se terminant en une queue de serpent. A sa jonction avec le vase se trouve un masque barbu Sur la panse sont quatre cartouches avec les emblèmes des quatre Saisons : le Printemps est symbolisé par une femme assise dans un jardin rempli de fleurs; l’ Été, par une femme moissonnant du blé; Y Automne, par Bacchus sur un tonneau cueillant des raisins; et Y Hiver, par un vieillard se chauffant auprès d’un feu. Entre ces compositions sont sculptés des masques et d’autres ornements. Au-dessus, et séparés par une double bordure, on voit divers poissons, des homards, des dauphins, etc. Un large masque est placé sous le bec. Derrière l’anse , sur le col du vase, des serpents s’entrelacent. L’ensemble est réuni et diversifié par les plus belles et les plus riches arabesques.
« La hauteur est de onze pouces et demi (2).
« Le plateau présente, au centre de la partie creuse, un relèvement en bosse, composé de masques, de serpents, de cartouches, autour duquel sont disposés huit compartiments renfermant des compositions tirées de l’Écriture sainte. Ces compartiments sont reliés entre eux par des masques de femmes et de magnifiques cartouches. Sur le large bord du plat sont huit autres sujets de l’Ecriture, divisés par des encadrements sculptés et par des masques de femmes.
« Le diamètre est de vingt pouces et demi (3).
, " Ces Pièces superbes et de premier ordre, car il n’y a peut-être pas de plus beaux spécimens d argenterie italienne du Cmquecento , sont très-probablement l’oeuvre d’un grand artiste florentin, travaillant vers 1 560-1570. Elles ont été attribuées à Benvenuto Cellini, et, sous tous les rapports, elles sont dignes de sa haute réputation. Le caractère général du dessin est peut-être quelque peu postérieur à celui de Cellini, dont la manière appartient décidément à la première plutôt qu à la seconde moitié du Cmquecento. On peut même douter que Cellini, dont le jugement sur son propre talent n’est pas toujours confirmé par les oeuvres authentiques qui nous restent de lui, ait jamais terminé un ouvrage d’argent d’un si admirable dessin, d’une exécution aussi parfaite.
“ A l’époque où ces pièces ont été travaillées , Cellini avait abandonné l’orfèvrerie pour la grande sculpture. Et la merveilleuse habileté des derniers artistes du seizième siècle avait quelque peti éclipsé les productions plus simples et plus sévères des premiers maîtres. La célèbre Salière qui se trouve maintenant dans la Collection impériale de Vienne et qui, d’après le propre témoignage de l’artiste, était une de ses principales œuvres, pourrait à peine, croyonsnous, subir avec avantage l’épreuve de la comparaison avec les deux pièces vraiment admirables dont il est ici question.
« Cette aiguière et ce plateau ont été achetés à Florence par Georges, troisième comte Cowper. »
(1) N" 6103 et 6104. — (2) Vingt-neuf centimètres. — (3) Cinquante-deux centimètres.
D'accord avec M. Robinson sur l'excellence de ces deux pièces, très-probablement florentines, nous croyons de plus quelles ont pu être attribuées sans invraisemblance à Cellini, et qu’on pourrait y reconnaître un travail du milieu du seizième siècle. Nous remarquons aussi l'analogie des masques de l'aiguière avec le dessin que M. His de La Salle n’a pas craint d’attribuer à Benvemito.
Lord Cowper, à qui ces deux pièces appartiennent, a bien voulu nous informer quelles avaient été acquises en Italie, il y a quelque cent ans, par son arrière-grandpère, en même temps que la plupart des toiles qui composent la galerie des tableaux
de sa famille.
Bassin de Santa Barbara. — (Pi. xxix.)
Pièce disparue. Moulage en notre possession.
Le chapitre de la Basilique de Santa Barbara, à Mantoue, possédait autrefois ce bassin qui était en argent, mesurait cinquante-cinq centimètres de diamètre, et dont la décoration représentait les Noces de Neptune et d'Amphitrite (1). Une longue tradition l'attribuait à Benvenuto; une tradition plus récente rend les armées de la République responsables de sa disparition ou de sa destruction en 1796. Aujourd m, il n’en subsiste plus que des moulages en plâtre, bien que Burckhardt, dans son Cicérone, en parle comme si la pièce existait encore (2). Nous nous sommes appliqué à réunir tout ce que nous avons pu trouver de renseignements sur ce bassin. L’érudrt professeur M. le chanoine Braghirolli, de Mantoue, a eu l’obligeance de nous y aider.
Dans l’ouvrage intitulé : Monumenti di pittura c scultura trascelti in Mantova, publié en 1827 (3), le comte Carlo d’Arco parle ainsi de ce bassin :
. Si nous présentons au public la gravure d’un bassin œuvre remarquable de Benvenuto Cellini, nous en sommes redevables à la diligence de M. S.gismondo Fabbrlccl ’ ^ f qui il y a environ trente ans, ayant été chargé par les Révérends chanoines de Santa Barbara de nettoyer les objets d’argent de cette église, fut pris d’une telle admiration pour un s, bel ouvrage! que, par bonne fortune, il le moula avant qu’il fut tombe dans les mains avides de étranger A la vérité, Benvenuto, dans sa propre Cita, ne parle pas de ce travail, et dans les archives de cette basilique, où sont enregistrés les dons reçus en divers temps, nous n avons pas trouvé de document qui en parle. Mais la constante tradition le présente comme une œuvre de Cellini qui a pu le composer après ce reliquaire commandé par le duc Frédéric de Gonzague pour l’ampoule du Pre.Lssimo, puisqu’il dit, en effet, qu’il fit « en outre quelques ouvrages « pour le duc sous le nom du cardinal Hercule, son fière. »>
Le comte Carlo d’Arco ajoute que ce bassin, enlevé au chapitre de Santa Barbara, ne fut pas détruit (schiacciato ) comme les autres pièces d argenterie. D autre part, le chanoine Braghirolli a bien voulu nous apprendre que le graveur et sculpteur M. Bartolo Bosio, de Mantoue, tient de son père, aujourd’hui décédé, que 1 ouvrage,
(1) Ducerceau a donné quelques gravures de plats dont les compositions se rapprochent de celle-ci. Voir
à la Bibliothèque nationale (Estampes) le volume marqué E d 2 f. r, Cicerone,
(2) « A Mantoue , dans la sacristie de Santa Barbara, on lui attribue un bassin (Becken). » Dec U me, par Jacob Burckhardt, 4* édition, revue par le D' Wilhelm Bode. Leipzig, 1 2 3 79-
(3) Mantoue, Caranenti. In-fol. avec planches. Voir texte, page 23, et planche Ail.
RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS
dont personne ne contestait l'attribution, avait été requis vers 1796, en même temps que toutes les pièces d’argent de la Basilique de Santa Barbara. Le père de M. Bosio l’avait appris lui-même de l'architecte Zani, professeur à l’Académie que possédait alors la ville de Mantoue. Et d’après le récit de Zani, des moulages en avaient été pris par Fabbricci, artiste cultivant diverses branches de l’art, et qui, à la fin du siècle dernier, était conservateur du Musée mantouan.
Dans l’ouvrage cité plus haut, le comte Carlo d’Arco donne la description suivante du bassin de Santa Barbara :
,, Tout autour de la partie centrale formant la convexité du bassin, se trouvent quatre grands fleuves, versant les eaux de leurs urnes. Sur la périphérie, des groupes de tritons et de néréides, montés sur des chevaux marins, fêtent les noces de Neptune et d’Amphitrite, qui s’embrassent tendrement, tandis que de petits génies volent au-dessus d’eux en jouant et en répandant des fleurs. Sur la bordure, de petites rivières baignent de leurs eaux les pieds de riantes villas. Ces diverses compositions sont séparées par des ornements du style du Buonarroti, style, il faut bien le dire, qui n’est pas toujours le meilleur. Mais, dans une telle abondance d’objets représentés, tout est distribué avec tant de raison, que la pensée principale domine distinctement, et que les accessoires enrichissent sans que leur nombre cause ni encombrement ni confusion. »
M. C. d’Arco, qui donnait en même temps une gravure très -réduite de la pièce, n’avait pas cru devoir reproduire la composition du petit médaillon central (specchietto), parce que, dans le moulage d’après lequel il avait fait son dessin, c’est une Santa Barbara qui était représentée dans ce médaillon, et qu’il lui paraissait impossible qu’un artiste aussi judicieux que Cellini eût commis cette erreur de placer une sainte en compagnie de toutes ces divinités mythologiques.
Fabbricci, dans l’intérêt des arts, et pour être agréable à des professeurs de l’Académie et à des artistes, après avoir moulé l’original, l’avait, pour eux, reproduit en plâtre, en un petit nombre d’exemplaires, disparus pour la plupart. M. Bartolo Bosio possédait le plâtre où se trouve la Santa Barbara , et nous lavons acquis de lui pour en donner la reproduction, par l’héliogravure, dans la planche qui figure ci-contre.
Tout le monde est d’accord que Cellini ne peut pas être l’auteur de la Santa Barbara. Mais à quelle époque a-t-elle été introduite au milieu des noces païennes de Neptune et d’Amphitrite? Les chanoines, pour motiver la présence d’une composition mythologique dans leur sacristie, auraient -ils eu l’idée malheureuse de mutiler la pièce originale pour y faire figurer contre toute raison l’image de la vénérée patronne de leur basilique? Cette supposition est invraisemblable et contraire au sentiment artistique qui a toujours dominé en Italie. Nous sommes plutôt porté à croire que la Santa Barbara n’a figuré que sur quelques-uns des exemplaires en plâtre, et qu’elle y a été placée pour rappeler que l’original avait été possédé par le chapitre. Dans ce travail ajouté, plusieurs personnes croient reconnaître la main de Bellavite, sculpteur distingué de l’Académie de Mantoue , au temps où furent exécutés les plâtres du bassin.
Mais ce qui vient compliquer la question, c’est qu’il existe à Bergame un autre plâtre du même ouvrage, appartenant au comte Vimercati Sozzi, et que ce plâtre présente une variante dans le sujet du médaillon central, où se trouve, à la place de Santa Barbara, le portrait de Charles de Gonzague. Or, Charles I" ayant occupé le trône ducal
BENVENU.TO CELLINI.
de 1627 à 1637, Cellini était mort cinquante -six ans avant son avènement; et si la pièce originale portait en effet cette représentation, elle ne peut plus être attribuée au Florentin. Le portrait de Charles Ier rappelant la médaille de G. Moroni de Mantoue (1), on pourrait alors donner le bassin à cet habile artiste, qui n’était connu que comme médailleur, et dans lequel on devrait saluer aussi un orfèvre de mérite.
Mais rien ne nous paraît prouver que le portrait de Charles de Gonzague existât en effet sur le bassin original, où il n’eût pas été mieux à sa place que la Santa Barbara. D'ailleurs, la pièce paraît bien appartenir à l’art italien du milieu du seizième siècle.
Deux Coupes de la Galerie des Gemmes, a Florence.
Objets disparus.
Au Louvre, au Grüue Gewôlbc de Dresde, au Musée de Berlin, au Musée de Naples, au Bargcllo de Florence et dans plusieurs collections privées, on montre des coupes, des plats, des aiguières, des vases, divers et par la forme et par la matière : cristal de roche, agate, sardoine ou onyx, lapis-lazuli, dont les montures sont attribuées avec plus ou moins de fondement à Benvenuto. Nous avons relevé quelques-uns de ces objets, dont nous parlerons successivement ci-après :
Deux pièces de cette série, encore conservées à Florence dans la première moitié de notre siècle et qui présentaient peut-être plus que d’autres les présomptions d’une attribution exacte, ont malheureusement disparu. M. Labarte les a relevées en ces termes, à la suite des œuvres authentiques de Benvenuto :
« Il y a peu d’années encore, dit-il, nous pouvions y joindre la monture d'une coupe de lapislazuli, offrant trois anses d’or émaillé, rehaussées de diamants, et le couvercle d'or émaillé d’une autre coupe de cristal de roche, qui étaient conservées toutes les deux dans le Cabinet des Gemmes de la Galerie de Florence, et qui reposaient depuis le seizième siècle dans le trésor des Médicis. Ces deux objets, que nous avons admirés plus d’une fois, ont péri dans le creuset d’un voleur. »
Un Vase et quatre Coupes de la Galerie d'Apollon.
Musée du Louvre.
Dans une des vitrines de la Galerie d’Apollon se trouvent cinq pièces de jaspe divers, dont les montures d’or émaillé sont supposées de la main de Cellini. Ces cinq pièces faisaient autrefois partie de la collection des gemmes et joyaux de la couronne, puisqu’elles ont été relevées dans l’inventaire de 1791. La nature du travail indique l’époque du règne de François I'r et la manière de l’orfévre florentin. Il est donc assez vraisemblable que c’est au petit Nesle que ces montures furent exécutées.
Le vase est en jaspe oriental (2). M. H. Barbet de Jouy, qui le décrit dans son excellent Catalogue, en parle en ces termes :
« Le goût et la manière de Benvenuto Cellini se remarquent dans le dessin et l’exécution des
(1) Zani, dans son Enciclopcdia , indique que ce très-habile médailleur travaillait en 1628.
(2) Voir n° 461 de Y Inventaire des bijoux de la couronne, de 1791 ; et n° 231, Notice des gemmes et joyaux de la Galerie d’Apollon, par H. Barbet de Jouy ; série E , 1876.
RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS
animaux chimériques dont sont composées les anses recourbées. Il nous serait difficile d’admettre qu un autre que lui eût ciselé et émaillé les petites sirènes et les animaux femelles, à têtes de lionnes, dont les ailes étendues se rejoignent et forment autour du fut du vase un gracieux collier. C’est bien de la sorte que l’artiste florentin ciselait jusqu’au vif et modelait ses petites figures en posant avec justesse l’émail dont il ménageait adroitement l’épaisseur de la couche. Remarquons dans la monture du pied une ornementation et des imitations de pierreries par des émaux, que nous retrouvons sur quelques coupes de pierres dures et de cristaux de roche de la collection, dont l’orfèvrerie se rattache à l’école de Bcnvenuto Cellini, s'il n’en est pas l’auteur. »
M. Barbet de Jouy signale surtout, comme pouvant être attribuées à Cellini, en même temps que ce vase, quatre coupes : une en jaspe de Sicile, une autre en jaspe oriental; la troisième en jaspe veiné de blanc et de rouge, la quatrième en jaspe vert fleuri (i).
Dans l’une, le calice est rattaché au balustre par une agrafe émaillée, que M. Barbet de Jouy croit ajoutée au temps où les travaux de Benvenuto en France formaient école. La monture de la seconde présente beaucoup d’analogie avec celle du vase. Des serpents travaillés au ciselet forment les anses de la troisième, où l’on remarque aussi des émaux simulant des pierreries, sur le pied et sur l’anneau. La dernière est surtout remarquable :
« L’orfèvrerie, dit M. Barbet de Jouy, est en rapport avec les motifs de la taille ; ce sont des sirènes et des dauphins, ciselés et émaillés, qui accompagnent les ornements placés entre la coupe et le pied, pour en cacher la jonction; l’intention est encore plus marquée dans le sujet du petit groupe en ronde bosse, posé en surélévation sur le bord de la coupe : Neptune et Amphitrite y sont représentés; ces figurines sont ciselées avec beaucoup de finesse; les chevelures, le trident et une légère draperie ont été ménagés dans la couleur naturelle de l’or, et l'émail blanc dont sont revêtues les chairs, en opposition avec la nuance foncée du jaspe, donne au groupe toute l'importance qu’a recherchée l’artiste. »
M. Philippe Burty, en parlant des deux figurines, Neptune et Amphitrite , fait remarquer leur mouvement renversé (2), attitude que Cellini paraît, en effet, avoir recherchée quelquefois. On en a une preuve connue dans les figures de X Océan et de la Terre de la Salière de François I . L’artiste avait orné aussi de deux figures en ronde bosse un petit vase destiné à la duchesse de Toscane.
Vase de cristal de roche. — (Pi. xxx.)
Kunst Gewerbe Muséum, à Berlin.
Cette pièce, importante par sa grandeur et sa beauté, faisait partie de la Collection appelée Kunstkammer, qui appartenait autrefois aux Musées royaux, et a été, il v a quelques années, déversée dans le Musée des arts et métiers, de récente fondation. Le
(1) Ces quatre coupes portent les n0’ 221, 34C 494 47$ de X Inventaire des bijoux de la couronne ,
de 1791 ; et les nos 188, 189, 190 et 191 de la Notice des gemmes et joyaux , de M. H. Barbet de Jouv; série E, 1876. — Le vase et les quatre coupes ont été gravés par M. Jacquemart dans le grand ouvrage in-folio de M. Barbet de Jouv : Les gemmes et les joyaux de la couronne , planches XVIII XX XXII XXIV et XXX.
(2) Gazette des Beaux-Arts, t. XIX, p. 538 et 540.
vase en cristal de roche a été, dit-on, taillé et gravé par Valerio Vicentino. La monture, en or émaillé, est attribuée à Cellini.
Valerio Belli, dit Vicentino, artiste habile et laborieux, exécuta des vases de jaspe, desardoine, de’ lapis -lazuli, d'agate, d’améthyste, de cornaline, et une multitude de pièces en cristal de roche pour le Pape Clément VII, qui en faisait présent à des princes et à des Souverains. Vasari nous l’apprend, et il ajoute que cet orfèvre avait le sage esprit de graver d’après l’antique, ou sur les dessins des meilleurs artistes, les compositions dont il ornait le cristal. Le vase de l'ancienne Kunstkammer peut donc être un de ces ouvrages de Valerio offerts par Clément VII à quelque prince ou grand personnage. Cellini pourrait avoir exécuté la monture, aussi bien que l’un des autres orfèvres au service de ce Pape; le caractère des deux masques, placés sous les anses, ne contredirait pas la supposition. Cependant, on ne trouve pas trace dans les Mémoires de rapports entre Benvenuto et Valerio. En tout cas, ce vase est un travail italien qui parait de la première moitié du seizième siècle. Il a été acquis en 1829, à Venise, au prix de cent dix-sept louis d'or, pour le compte du Roi de Prusse, par le baron C. T. de Rumohr (1).
Plat de cristal de roche. — (Pi. xxxi.)
Musée National, à Florence.
Ce plat, conservé à Florence dans le Musée du Bargello, aujourd’hui Museo Mzzionale , est’ en cristal de roche gravé. Au milieu, l’artiste a représenté l’arche, dans laquelle les animaux, gravissant une longue rampe, entrent processionnellement, tandis que Noé, à genoux, invoque le Dieu des patriarches. Tout autour de ce sujet central, et comme entraînés par une sorte de tourbillon, des oiseaux de toute espèce semblent s’élancer vers l’arche de salut.
La monture est en argent; son dessin élégant, sa simplicité, ne rappellent en rien les ornementations plus cherchées de Cellini, et nous pensons que c'est à tort qu’on a cru pouvoir l’attribuer à cet artiste. Huit petits bas-reliefs également d’argent ont été rapportés sur la bordure. On y distingue : le Sacrifice d‘ Abraham, la Bénédiction dlsaac, l’ Échelle de Jacob , Mdise, Josué ,1e Roi David, Salomon, le Précurseur.
La pièce appartient, selon toute vraisemblance, à cette belle période de lart italien du milieu du seizième siècle.
Coupe de lord Salisbury. — (Pi. xxxn.)
Château de Hatfield, Hertfordshire , Angleterre.
Cette coupe, en cristal de roche, a la forme d’une nef. Des animaux, des arbres, des oiseaux y sont gravés, et deux becs ou goulots terminent le vase de chaque côté. Le nœud est taillé en forme de coquille, et le pied est cannelé. La monture de la tige et du pied, la bordure de la coupe et son couvercle, sont en or repoussé, richement émaillé.
(1) C. T. von Rumohr, Drei Rciscn
uach Italien, p. 276. Leipzig, Brockhaus, 1832.
RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS