‹ Benvenuto CelliniChapitre 36 sur 75 · LES OUVRAGES EN FER ET EN ACIER · texte numérisé non relu

LES OUVRAGES EN FER ET EN ACIER

N grand nombre d’armes et d’armures sont attribuées à Benvenuto. L’artiste s’est -il adonné à des travaux de ce genre? Dans l’inventaire de sa boutique dressé en 1538, on remarque bien un poignard dont la poignée est de lapis monté d’or; mais ce n’est là qu’un ouvrage d’orfèvrerie. Un passage de la Vita, que nous avons traduit plus haut (1), établit, et c’est tout ce que l’on possède de renseignements à cet égard, qu’il incrusta l'or dans l’acier, à la façon, dit -il, des artistes d’Orient, alla turchesca, pour enrichir des poignées et des lames de poignard.

« Le damasquinage, a écrit M. Henri Lavoix (2), se traitait chez les Orientaux de diverses manières : par voie d’incrustation, qui consistait à fixer un fil d’or ou d’argent dans une rainure enlevée sur le métal par le burin, et un peu plus large au fond qu’à l’entrée. Ce fil introduit ainsi sortait en relief ou s’arasait suivant la volonté de l’artiste. Tantôt c’était une mince feuille d’or ou d’argent appliquée sur le fond d’acier ou de laiton, et prise entre deux lignes parallèles dont les rebords légèrement rabattus lui faisaient une sorte d’encadrement. Ce placage serti se trouve dans une grande partie des ouvrages venus de Damas. Tantôt l’ouvrier, armé d’une lime en forme de molette d’éperon, conduisait rapidement son outil sur l’objet qu’il avait à ornementer, et le fil d'argent s’appliquait au marteau sur toutes les parties du métal préparées ainsi pour le gripper et le retenir. Les ouvriers du Kaire emploient aujourd’hui encore ce procédé de travail, qui s’exécute avec une habileté merveilleuse. Cette façon de damasquinage appartient particulièrement aux artistes de la Perse, d 'Al -Agent, pour nous servir du mot arabe qui désigne ce pays, et les Italiens, en imitant ce procédé, avaient appliqué cette expression, savoir : AU’Agemia, alla Gemina, à ceux de leurs artistes qui rappelaient la manière des ouvriers persans, des Agcmi, comme ils nommaient lavori alla Damaschina les ouvrages travaillés suivant la fabrication usitée à Damas. »

Le procédé que Benvenuto a décrit comme étant celui qu’il employait ne se rapporte donc, à proprement parler, ni au travail alla Gemina, ni au travail alla Damaschina. Les armuriers de Milan, comme les artistes d’Orient, ménageaient l’or à cause de son prix, tandis que Cellini l’incrustait beaucoup plus profondément dans la poignée et la

(1) Deuxième Partie, page 241.

(2) Etude sur les Azziministes ( Gazette des Beaux-Arts , t. XII).

lame de ses poignards, de même qu’il l’incrustait dans l’acier de certains petits anneaux dont il a également parlé (i).

Tout ce que l’on peut conclure des indications fournies par l’artiste, c’est qu’il exécuta probablement quelques poignées de stylets, de dagues, de poignards et même d’épées, pièces d’acier ou d’orfèvrerie, dont les lames pouvaient elles -mêmes avoir été travaillées de sa main. La dague et la masse de chevau- léger remises par lui au cardinal de Ferrare semblent confirmer cette hypothèse. Mais nous ne voyons rien dans ses écrits, nous n’avons rien rencontré dans les documents, qui puisse autoriser à lui attribuer ces grandes armures, ces boucliers, ces casques, ces cuirasses, ces harnais de chevaux, que dans les collections publiques et privées on a catalogués sous son nom. De telles pièces, en raison du travail considérable qu’elles supposent, indiquent par elles -mêmes, crovons-nous, qu’elles sortent de l’atelier d’un armurier en renom, et que le maître était entouré d’ouvriers de sa profession aussi habiles que nombreux (2). Or, on sait que pour l’Italie, c’est à Milan surtout que l’on rencontrait ces grands ateliers restés célèbres dans l’histoire de l’art industriel ; et l’on sait aussi que les maîtres de Munich, d’Augsbourg et de Nuremberg produisirent un nombre considérable de belles armures dans la décoration desquelles ils subirent l’influence de l’école de Michel - Ange. Néanmoins, ne croyant pas pouvoir nous permettre de trancher définitivement la question, nous passerons en revue quelques ouvrages de la série des armes et armures qui ont été ou qui sont encore attribués à Cellini.

Epée dite du comte de Lannoy. — (Pi. lxii.)

Musée d'Artillerie , à Paris.

C’est une des plus belles pièces de notre collection française. Elle a été rapportée de Naples par le général Eblé, qui l’a donnée au Musée (3). La poignée, en acier ciselé et bruni, est enrichie d’une quantité de figurines se relevant sur des fonds dorés. Leur élégance, l’habileté de leur exécution, avaient fait attribuer le travail à Cellini. Aucun document, d’ailleurs, n’établit l’exactitude de cette tradition, non plus que de celle qui veut que l’arme ait appartenu à ce comte de Lannoy, vice -roi de Naples, auquel échut l’honneur de recevoir à Pavie l’épée de François I . En tout cas, ce bel ouvrage est probablement italien et du seizième siècle.

(1) Page 242.

(2) Dans les écrits de Benvenuto et dans les documents, on trouve, à plusieurs reprises, trace de ses collaborateurs. Ce sont des joailliers, des orfèvres, des fondeurs, un marbrier. Mais qu’il ait employé des ouvriers armuriers, on ne rencontre aucune indication à cet égard. Vasari ne nomme qu’un petit nombre d’artistes italiens s’étant adonnés au travail des armures en môme temps qu’aux autres arts. Ce sont : Michelagnolo, père de Baccio Bandinelii, qui cisela une armure de Julien de Médicis; Francesco dal Prato, qui en fit une complète pour Alexandre de Médicis; et le Milanais Filippo Negrolo, qui, selon Morigia (La Nobiltn di Milano), en exécuta plusieurs pour Charles-Quint et pour François Ier. Morigia nomme encore les Milanais Gio. Pietro Figino, Bartolomeo Piatti et Francesco Pillizone, dit il Basso, comme très-habiles à travailler le fer ; Martino Ghinello, pour ses beaux travaux alla Getnina; Gio. Antonio Biancardi , Bernardo Civo, la famille des Piccinini et Antonio Romero, excellents armuriers. Ce dernier exécutait de riches armures princières, et fut employé par Alfonse II d'Este, duc de Ferrare.

(3) O. Pinguilly l’Haridon, Catalogue du Musée cC artillerie, 1878 (p. 353, J. 38.)

RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS

Epée de Charles-Quint. — (pi. lxiii.)

Collection d’Ambras , à Vienne.

Cette magnifique épée de parade devait être suspendue à un baudrier, comme celles que portent Charles-Quint et les Souverains de son temps dans leurs portraits d’apparat. La poignée, or et émail, est luxueusement ornée. Au milieu de rinceaux et de feuillages divers, vigne, laurier, acanthe; au milieu de volutes, de banderoles enroulées, le tout simulé par des émaux opaques ou translucides, bleus, noirs, rouges, blancs, verts, dune grande variété de tons et d’intensité, on remarque des mufles de lion, des têtes de dauphin, et une quantité de têtes de petits anges ailés.

M. Joseph Arneth, qui a étudié cette pièce avec toute l’attention qu’elle mérite (1), fait remarquer que 1 inventaire de la collection d’Ambras, dressé en 1596, après la mort de 1 archiduc Ferdinand, ne donne pas le nom de son premier propriétaire. Il a vainement cherché à en retrouver la trace, soit sur des peintures et des œuvres d’art de la même époque, soit dans des documents d’archives. Cependant il considère comme ayant toute chance d’exactitude l’appellation : Épée de parade de Charles- Quint.

Quant à 1 attribution à Benvenuto, il la repousse, et avec raison, croyons-nous, il voit dans cette épée un travail milanais. En effet, outre une marque placée tout près de la garde, et qui figure une porte à deux créneaux surmontée d’une couronne, on voit encore le nom de l’armurier gravé sur le plat de la lame. D’un côté, on lit : Antonio; de 1 autre, Piccimno. Sans doute on pourrait supposer que la lame seule fut l’œuvre de l’armurier, et que la poignée fut celle d’un orfèvre; mais l’hvpothèse de M. Joseph Arneth, qui attribue le travail entier à Antonio Piccinino et à ses fils, mérite d’autant plus de créance qu elle peut s appuyer sur les renseignements qu’un écrivain du temps a donnés sur cette illustre famille d armuriers. Voici ce que dit Morigia, dans un ouvrage intitulé : La Nobiltà di Milano, imprimé en 1595 à Milan :

« Antonio Piccinino, qui mourut en 1589, à l’âge de quatre-vingts ans, fut le premier homme, non-seulement de 1 Italie, mais encore de toute l’Europe, pour faire une lame d’épée, de poignard, de couteau ou de toute autre arme à trancher, car ses lames entament toute espèce de fer sans être ébréchées. Aussi est-il connu et en très-grand renom auprès des plus illustres princes de la chrétienté et des maîtres d'armes. »

Morigia dit ensuite comment les fils d’Antonio furent dignes de leur père et continuèrent sa réputation :

« Aujourd hui vit encore Federico Piccinino, fils d’Antonio, héritier des talents et des secrets de son père, son imitateur, et comme lui très-renommé dans cette profession, où il tient le premier rang pour travailler les lames. Ensuite vient Lucio Piccinino, frère dudit Fedeiico, qui vit aussi. Celui-ci excelle à travailler le fer en relief ainsi que l’argent, à y ciseler des figures, des grotesques, d’autres bizarreries d’animaux, des feuillages et des paysages. Tiès-habile dans les travaux alla Gemma, il a fait pour le Sérénissime duc de Parme, Alexandre Farnèse, et pour d autres princes, des armures de grand prix qui sont tenues pour choses rares. »

Avec des collaborateurs tels que ses fils, le vieux Piccinino n’avait donc pas besoin

(1) Voir Denkschriften der Kaiser lichen Academie der Wissenschaften. Neunter Band. Vienne, Gerold.

de recourir à d'autres artistes pour travailler les poignées de ses admirables lames, et l’on est bien fondé à croire que c’est Lucio Piccinino qui a ciselé et enrichi d’émaux la magnifique poignée de l’épée dite de Charles-Quint. Il n’est pas impossible, comme le suppose M. Arneth, que la ville de Milan l’ait offerte à l’Empereur à l’occasion de sa seconde visite, et il est tout naturel qu’un bourgeois de la ville, précisément un des armuriers les plus célèbres de son temps, ait été chargé du travail.

Autant les circonstances historiques sont favorables à l’attribution aux célèbres armuriers milanais, autant elles semblent au contraire écarter Benvenuto. Si on lit avec attention le texte de la Vita, on voit que l’artiste, qui n’avait pas encore achevé la couverture du missel lorsque l’Empereur vint à Rome, ne reçut alors aucune commande de ce Souverain et n’eut même plus aucun rapport avec lui.

Épée d’ Alexandre Farnèse. — (Pi. lxiv, fig. j.)

Musée National, à Naples.

La poignée et la garde, qui mesurent ensemble treize centimètres de longueur, sont en jaspe; elles sont enrichies de pierres précieuses, turquoises, améthystes et rubis, mais leur dessin ne présente absolument rien de caractéristique.

Dans cette pièce, que le mariage d’Élisabeth, dernière princesse de la famille des Farnèse, fit passer dans les biens de la maison de Bourbon (i), nous ne voyons quoi que ce soit qui puisse confirmer l’attribution à Cellini, car, d’après ce que nous savons des habitudes de cet artiste, il semble qu’il n’aurait pas manqué d’orner de quelque figure ou de quelque masque une partie quelconque de la monture.

D’autre part, le texte de Morigia, dont nous avons cité plus haut un passage (2), nous apprend que Lucio Piccinino avait exécuté de riches travaux pour le Sérénissime duc de Parme, Alexandre Farnèse. On aurait donc plus de raison de donner cet ouvrage à l’armurier milanais qu’à l’orfévre florentin.

Poignard d’ Alexandre Farnèse. — (Pi. lxiv, fig. 2.)

Musée National, à Naples.

La tradition veut que ce poignard, de la même provenance que la pièce précédente, ait aussi appartenu au même personnage. Le pommeau en onyx porte la devise . « Duce fidus Achatcs. » La poignée est taillée dans une agate, et la lame est richement ornée de damasquinures d’or. La pièce tout entière mesure quarante centimètres de longueur.

Pour les mêmes raisons que nous venons de donner à la notice qui précède, nous avons peine à reconnaître ici un ouvrage de Benvenuto. Ajoutons que le caractère des damasquinures ne nous paraît pas répondre à ce que 1 artiste dit de ses travaux en ce genre, car nous n’y voyons rien qui soit emprunté aux grottesche ou, comme il préférait les appeler, aux mostri (3).

(1) Voir page 293. — (2) Voir page 349. — (3) Voir Deuxième Partie, page 242.

RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS

Stylet. — (Pi. LXIV, % 3.)

Collection de M. le chevalier V. Funghini, à Arezzo.

Cette arme a figuré, en 1881, à 1 ' Esposizionc di arte antica, dans la salle de la Société Donatello, à Florence. Le Catalogue l’attribuait à Benvenuto. Son propriétaire actuel, M. le chevalier Vincenzo Funghini, ingénieur et architecte à Arezzo, l’a acquise directement, il y a vingt et quelques années, d’une famille patricienne de Florence, qui l’avait toujours possédée, et dans laquelle s’était transmis de père en fils le souvenir de l’attribution.

Le dessin de ce stylet en acier ciselé ne manque pas d’élégance. La lame est unie et renfermée dans un étui de cuir; sur la poignée sont sculptés des feuillages. Quant à la garde, elle est formée par un mufle de lion et deux hippogriffes.

Poignée d'épée.

Armeria de Turin.

Elle est en fer ciselé. Sur le pommeau et l’extrémité de la garde, des groupes de cavaliers et d’hommes de guerre combattent avec acharnement. Le travail, qui doit cependant appartenir au seizième siècle, est loin d’avoir la délicatesse et l’élégance de l’épée du comte de Lannoy. Sur le plat du petit côté de la garde, une figure couchée rappelle l’école de Michel -Ange et a probablement motivé cette attribution à Cellini, qui ne reposait sur aucun fondement et ne paraît d’ailleurs pas avoir été maintenue.

Epée de John Hampden. — (Pi. lxv.)

Château de Windsor.

La poignée, en fer ciselé, rehaussée de quelques dorures à la damasquine, est enrichie de sculptures représentant David vainqueur de Goliath. C’est un bel ouvrage du seizième siècle, que la tradition attribue à Cellini, et qui devrait par conséquent avoir eu d’autres possesseurs avant John Hampden. Mais cette pièce, travaillée dans la masse à la manière des anciens serruriers français, nous paraît être, comme la précédente, l’œuvre d’un armurier bien plutôt que d’un orfèvre.

John Hampden, cousin germain de Cromwell, appartenait à une très-ancienne famille. Il naquit en 1594, vingt-quatre ans par conséquent après la mort de Benvenuto. Élevé à Oxford, il étudia ensuite le droit et fut membre du Parlement depuis 1625. Ayant refusé de payer une taxe levée par Charles I"r (the ship moncy), il fut jugé solennellement en 1636, et devint dès lors le chef de l’opposition à la Chambre des communes. L’un des premiers, il leva les armes contre le Roi et engagea les hostilités par un combat à Brill, près d’Oxford. Il se distingua ensuite à la tête d’un régiment de fantassins, sous les ordres du comte d’Essex; mais il fut mortellement blessé dans une escarmouche contre les troupes du prince Rupert, à Chalgrove, en 1643. L’attitude hardie prise par John Hampden, sa bravoure dans les combats, l’avaient rendu populaire. C’était d’ail-

leurs un esprit sage, un grand caractère politique, exempt d’orgueil; par nature, il était même porté à la conciliation, bien que les circonstances aient fait de lui un chef d'opposition jusqu'à la lutte ouverte.

Épée. — (PL lxvi.)

Musée de Cassel.

La poignée, en or ciselé, percée à jour et émaillée, est enrichie d'une quantité de rinceaux, de masques et de médaillons. Elle mesure près de treize centimètres de longueur. La garniture du fourreau présente un travail semblable. La lame, longue de quatre-vingt-cinq centimètres, est damasquinée d'or avec des inscriptions arabes.

Comme tant d’autres ouvrages d'orfèvrerie du seizième siècle , la poignée et la monture du fourreau, qui est du même travail, ont été longtemps attribuées à Cellini, et cataloguées sous son nom. Tout ce que l'on sait de l'origine de la pièce, c'est que le landgrave Frédéric II de Hesse la fit placer dans le Musée en 1779 avec beaucoup d'autres objets d orfévrerie, tous réunis dans une grande vitrine construite exprès.

Le fonctionnaire chargé de dresser un inventaire en 1827, se bornait à dire que cette épée était ciselée et émaillée dans le style des orfèvres italiens du seizième siècle, et il faisait la remarque quelle avait été envoyée à Paris, où elle fut montée. Néanmoins, l'attribution avait prévalu, et elle est encore maintenue sur les guides imprimés. Cependant, à l’Exposition artistique et industrielle qui eut lieu à Munich en 1875, l'erreur avait été définitivement rectifiée. En effet, il existe au Musée National bavarois, nous assure-t-on, un dessin original de Hans Muelich qui est précisément le modèle de cette pièce. Cet Hans Muelich ou Mielick était un peintre de Munich. Mais comme on connaît en même temps un Mielich, graveur et ciseleur sur métaux, qui travaillait en Allemagne vers 1575, il est probable que ce travail d'orfèvrerie est dû à cet artiste, parent du précédent, à moins que, et nous sommes porté à le croire, le peintre et l’orfévre ne soient qu’une même personne. En tout cas, il est démontré que l'épée, à tort attribuée à Cellini, est une œuvre allemande de la seconde moitié du seizième siècle.

La gravure que nous en donnons ci-contre permettra de reconnaître que la poignée de cette épée est identiquement semblable- à celle d'un poignard du Musée du Louvre, qu’on peut voir dans une des vitrines de la Galerie d’Apollon, où se trouve le miroir de Marie de Médicis. Le poignard du Louvre a été relevé en ces termes au n” 170 du Catalogue du Muscc des Souverains , où il était considéré comme travail italien.

« Poignard ayant appartenu à l’Empereur Napoléon l,r. C’est celui que l’Empereur, dans son testament, appelle son poignard, et qu’il a légué à son fils. — Longueur, o”,3o3.

« La poignée est un travail d’orfèvrerie italienne du seizième siècle; la composition est fort ingénieuse, et l’or est ciselé avec autant de finesse que de goût : ce sont des cartouches dont la succession et l’enlacement forment une sorte de réseau sertissant de place en place, comme dans un cadre élégant, des petites tètes d’hommes ou de femmes, et sur le pommeau des mufles de lion. Des émaux de couleurs variées sont posés sur tous les enroulements, dont ils accusent les contours.

« Ce beau poignard du seizième siècle fut offert à Napoléon Bonaparte, général en chef de l’armée d’Égypte, après la prise de Malte et la dissolution de l’Ordre; il avait été jusqu’alors en

RECHERCHES SUR LES ATTRIBUTIONS

la possession des grands maîtres de l’Ordre de Malte, ayant été donné à l’un d’eux, Jean Parisot de La Valette (i), par le Pape Pie IV, pour avoir défendu Malte, en 1 565, contre l’armée de Soliman II (2). »

Nous avons dit que le poignard de La Valette et l’épée du Musée de Cassel ont leurs poignées identiquement semblables. Il faut, en effet, la plus minutieuse attention pour distinguer entre ces deux pièces de très-légères variantes. Elles sont bien évidemment de la même main, et montrent qu’il arrivait aux orfèvres du seizième siècle, comme à ceux de nos jours, de répéter plusieurs fois le même ouvrage selon les besoins de leur commerce.

Le Bouclier de Windsor. - — - (Pi. lxvii.)

Cette magnifique rondache de parade ou de parement fait partie de la collection d’armures appartenant à la couronne d’Angleterre. Elle est conservée à l’entrée de St-George’s Hall, grande salle des festins du château de Windsor. En 1862, elle a figuré à l’Exposition du South Ivensington Muséum. Le Catalogue spécial (3) de cette Exposition en a donné, sous le n° 4618, une description très-complète, et nous ne croyons mieux faire que de la traduire :

« Bouclier rond, en fer repoussé, de forme légèrement convexe. Au centre, s’élève un ornement en saillie (4), qui se termine par une pointe de lance. La plupart des détails sont richement damasquinés d’or et d’argent, avec de délicats spécimens d’arabesques, d’enroulements et d’imbrications.

« Des cariatides, figures d’hommes et de femmes alternées, divisent la surface en quatre compartiments, dont chacun renferme un sujet se rapportant à la vie de Jules César. Ces compositions sont exécutées en relief; les armures et les accessoires sont damasquinés d’or et d’un très-riche travail. Au-dessus et au-dessous de ces médaillons, sont des bordures composées d’une série de cartouches ovales, ornés d’arabesques et réunis entre eux par des chaînons carrés; d’autres bordures plus petites, repoussées et ciselées, sont damasquinées avec une richesse et une perfection exquises.

« Le premier compartiment représente César recevant les gages de la mort de Pompée : un soldat lui présente la tête du guerrier vaincu, et la bague qui lui servait de cachet.

« Dans le second médaillon est figuré un combat de cavaliers et de fantassins, probablement la bataille de Thapsus.

(1) Né en 1494, élu en 1557, mort en 1568. La Valette lutta héroïquement contre les Turcs et sut rendre l’ile de Malte imprenable à leurs attaques.

(2) Le Cabinet de France possède l’épée de La Valette, prise aussi à Malte par le général Bonaparte. La poignée, en or émaillé, présente absolument le même caractère d’ornementation que le poignard. M. Du Mersan, dans la Description sommaire des monuments exposes (Paris, 1867, in- 12, p. 113), la relevait en ces termes : « 5572. — Épée, dite de la Religion, ou des grands maîtres de Malte. Cette épée, donnée à l’Ordre par le Roi Philippe II d’Espagne, a été envoyée à la Bibliothèque Nationale par le général Bonaparte en 1799. » L’épée et le poignard ont dû être offerts en même temps à l'Ordre, et que ce soit par Pie IV ou par Philippe II, ils doivent être tous deux l’œuvre de Hans Muelich, à moins que Philippe II, ayant fait exécuter le poignard à Munich, n’ait ensuite fait faire l’épée par un orfèvre espagnol en lui commandant de s’en tenir à la même donnée décorative. — Voir V Orfèvrerie en Espagne, par le Bü0 Davillier, p. i;8.

(3) Ce Catalogue a été imprimé à Londres en 1863 par G. E. Eyre et W. Spottiswoode.

(4) Cette saillie est ce qu’on appelle ombilic ou umbon, du latin umbo ; chez les Italiens, on la nommait umbone ou bellico.

« Le troisième sujet montre Ce'sar au moment où sa robe est tachée de sang, durant un sacrifice; accident considéré comme présage de malheur.

« Le quatrième représente une autre bataille, probablement celle de Munda, pendant laquelle César dut s’exposer personnellement pour rallier ses troupes.

» Ce bouclier a toujours été considéré comme un travail de Benvenuto Cellini. Une telle attribution n’a cependant pas de fondement sérieux, tandis que, au contraire, il semble hors de doute que c’est là un chef-d’œuvre de l’un des grands artistes armuriers de Milan. Depuis longtemps il appartient à la couronne, et la tradition dit qu’il a été offert par François Ier à Henri VIII. à l’entrevue du camp du Drap d’or, en i52o. Il paraît pourtant être d’une date plus récente, environ i55o(?) peut-être. Son diamètre est de vingt-trois pouces anglais, sa profondeur de huit.

« L’inscription latine suivante entoure le bouclier près de l’ourlet :

AMBITUS HIC MINIMUS MAGNAM CAPIT AMBITIONEM;

Page 1