‹ Benvenuto CelliniChapitre 5 sur 75 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Meurtre de Pompeo. — Avènement de Paul III. — Paix avec le frère de Pompeo. — Voyage à Venise. — Court séjour à Florence. — Le texte du sauf-conduit pontifical. — Retour à Rome. — Tentative d arrestation. — Le coupable obüent la rémission du crime à la fête d'août, en raison d’une antique coutume. — La compagnie des Tisons. — L’altiste présente à Charles -Quint la couverture d’un missel. — Premier voyage en France. — Nombreux travaux à Rome. — Procès avec lérolimo le Pérugin, et fausse dénonciation de la part de celui-ci. — Arrestation et interrogatoire de Benvenuto. — Nouveaux documents confirmant l’exactitude de ses récits. — Les cachots du château Saint -Ange. — Evasion. — Lettres d’Annibal Caro et de Luigi Alamanni.

®roj^ANS les jours un peu troublés qui suivirent la mort du Pape, chacun dans H |( Rome circulait en armes. Par un coup du destin, Cellini et Pompeo se r rencontrèrent. Ce dernier, entouré d’une escorte et se croyant en sûreté, comm;t pellt-être l’imprudence de narguer son adversaire. Toujours est-il que l’irascible Florentin, interprétant ses regards dans ce sens, fondit sur lui et le tua. Le coup fut si rapide, que ceux qui accompagnaient Pompeo n’eurent pas même le temps de faire un mouvement pour le défendre.

On se tromperait en supposant que ce nouveau meurtre dut aliéner à Cellini la bienveillance de ses amis et de ses protecteurs. Chacun, au contraire, s’efforça tout d’abord de le mettre hors des atteintes du guet; plusieurs de ses confrères orfèvres allèrent jusqu’à le féliciter; du moins, l’artiste l’assure : « car il leur paraissait, dit-il, que Pompeo m’avait trop méchamment persécuté, et ils s’étonnaient que je l’eusse si longtemps souffert ». Des éloges à la patience et à la modération de Cellini après cet audacieux homicide , voilà une assertion qui paraît quelque peu hasardée.

t .... -T.fimnv Fnrnnrn et Hinnolvte de Médicis. dès au ils furent informes de 1 aven¬

ture, auraient les premiers rivalisé de zèle en faveur du coupable; et nous allons voir par les documents d’archives que quelque chose de semblable dut en effet se passer. Le cardinal Cornaro aurait dit : « J’entends le défendre et le protéger, et qui agirait contre lui, agirait contre moi. » C’est ce que prétend l’auteur de la Vi ta. Quant au cardinal de Médicis, son attitude en cette affaire n’aurait rien de contraire à ce que l’histoire nous apprend de l’humeur de ce prélat, fils de Julien de Médicis et neveu de Léon X. Créé cardinal à l’âge de dix-huit ans, il était plutôt fait pour le métier des armes, et il ne manqua jamais une occasion de guerroyer. Hippolyte jalousait son cousin Alexandre, qu’il eût volontiers supplanté à Florence, sans regarder aux moyens; et il devait être indulgent pour ceux qui savent se débarrasser hardiment de leurs rivaux, car lui-même peut-être méditait déjà un coup semblable. Si l’on en croit Varchi, 1 année qui suivit la mort de Clément VII, par la volonté duquel la Toscane avait été donnée à Alexandre, le cardinal de Médicis aurait conspiré avec Giambattista Cibo, archevêque de Marseille,

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la perte de son cousin. Le duc étant alors assidu auprès de Ricciarda Malaspina, femme de Lorenzo Cibo, marquis de Massa, les deux conjurés avaient imaginé d’apporter auprès du lit de cette dame un tonneau de poudre, et dy mettre le feu lorsque les amants seraient réunis. Le complot fut découvert, et quelque temps après Hippolyte de Médicis mourait à Itri, empoisonné, dit-on, par ordre d’Alexandre.

D’ailleurs admirablement doué sous le rapport des qualités de l’esprit, le cardinal s’était toujours plu à s’entourer de savants et d’artistes, auxquels il ne ménageait pas son appui. Naturellement, dans la circonstance, il ne pouvait voir dans Cellini que l’orfévre de talent, et il devait avant tout s’attacher à le défendre.

Pourtant il y avait des lois contre les meurtriers, et la procédure d'enquête commença immédiatement. Les documents de cette procédure, conservés dans les Archives de Rome, confirment d’un bout à l’autre le récit des Mémoires. Ils nous apprennent que c’est le neuvième jour après la mort de Clément VII qu avait eu lieu 1 homicide. Dans le registre renfermant l’ordre d’enquête contre « Benuenutum aurificem la pièce est rédigée en latin, — on lit « que le 26 du mois de septembre dernier, poussé par on ne sait quel esprit, si ce n’est l’esprit diabolique, audacieusement et pesamment armé d’une cotte de mailles et d’un poignard, il accosta maître Pompeo, orfèvre de notre Sérénissime Seigneur, auprès de la Clavica (1) de Sainte-Lucie, ou autre lieu à indiquer plus exactement; qu’il le frappa de plusieurs coups de poignard, desquelles blessures celui-ci, sur l'heure ou à peu près, cessa de voir cette lumière du jour et mourut contrairement aux bonnes et louables mœurs; ce pourquoi le coupable a irrémissiblement encouru, selon les lois, la peine du dernier supplice (2). »

On remarquera que Cellini dit avoir frappé Pompeo de deux coups de poignard, que son ennemi tomba mort aussitôt, et que cet événement eut lieu dans un endroit appelé la Chiavica. Le document authentique que nous venons de traduire du latin dit : « apud Clauicam Sancte Lucie ». La concordance est précise, jusqu aux détails, entre le texte de la Vita et celui du premier acte de procédure.

Dans le même registre des enquêtes, on trouve, à nen pas douter, un premier effet de la protection du cardinal de Médicis, puisque, à la date du 8 octobre 1534, on y lit que le coupable a un sauf-conduit : « Habet salvaconductum cameraru et domim gubci natoris. » Il paraît que la peine capitale n’était pas irrémissible autant que l’affirmait l’instrument de procédure, puisque dès le début les poursuites se trouvèrent suspendues.

Restait à savoir ce que le nouveau Pape penserait de 1 aventure, et, en attendant l’élection par le Sacré Collège, le coupable se tenait coi.

Le 13 octobre 1534, le cardinal Alexandre Farnèse fut élu. A un Pape timide, froid, irrésolu, succédait un Pape rempli d’énergie, mais véhément et emporté, incapable de pardonner la rébellion et encore moins l’injure. On pouvait donc prévoir qu il ne supporterait pas avec la même patience que son prédécesseur les humeurs fantasques d un orfèvre, et que celui-ci devrait plier ou s attendre à être brisé.

De Paul III, au lendemain de son avènement, un ambassadeur de la Sérénissime République de Venise a tracé en quelques lignes le portrait le plus saisissant : « La

(1) Nom d'une sorte de carrefour. — (2) Liber Investigatiomm, ann. 1534, fol. 197. (Bertolotti.)

nature de Sa Sainteté est toute pleine de colère, et son âge avancé (il a soixante-huit ans), loin de la rendre plus calme, semble l’avoir accrue au niveau de son autorité et de son pouvoir. Ce Pape est Romain de naissance, d’un esprit des plus osés; il se promet beaucoup, pèse et considère les injures qui lui sont faites, et a Tardent désir de faire grands tous ses neveux (i)... »

Nous avons cru devoir relever ce jugement parce qu’il concorde d’une manière frappante avec ce que dira plus tard Cellini, qui devait trouver un maître terrible jusqu’à la cruauté dans ce Pontife, irascible au point qu’il mourra d’un accès de colère causé par l'insubordination d’un membre de sa famille! Le premier mouvement de Paul III fut pourtant favorable au meurtrier de Pompeo. Voici ce que rapportent les Mémoires : « Peu de jours après, le cardinal Farnèse fut élu Pape. Dès qu’il eut mis ordre aux affaires les plus importantes, il s’enquit de moi, disant qu’il ne voulait pas qu’un autre lui fît ses monnaies. Un certain gentilhomme, nommé messer Latino Juvenale, qui était des familiers de Sa Sainteté, lui dit que je me cachais en raison d’un homicide que j’avais commis sur la personne du Milanais Pompeo, et il exposa ma cause le plus favorablement possible. Le Pape reprit : « J'ignorais la mort de Pompeo, mais « je connais parfaitement les griefs de Benvenuto. Qu’on lui fasse donc sur l’heure un « sauf-conduit, avec lequel il puisse être en sûreté. » Un favori du Pape, messer Ambrogio, qui était Milanais et grand ami de Pompeo, se trouvait présent : « Aux « premiers jours de votre papauté, dit-il, ce serait d’un fâcheux effet d’accorder des « grâces de ce genre. » Le Pape se retournant, répondit : « Vous ne pouvez juger de « ces choses comme moi. Sachez que les hommes uniques dans leur profession comme « Benvenuto, ne doivent pas être soumis aux lois; et lui à plus forte raison, dont je « connais les griefs. » Il me fit donc expédier le sauf-conduit, et je commençai dès lors à le servir, étant auprès de lui en grande faveur. »

Que le Pape ait tenu textuellement le langage que lui prête Cellini, il est permis d’en douter. Mais qu’il ait couvert le meurtrier et lui ait donné un nouveau sauf-conduit, on en a aujourdhui la preuve certaine par des documents authentiques.

Un premier arrangement nécessaire à la procédure fut conclu entre l’homicide et le frère de la victime ; et il est à noter que cet acte porte la date du I y octobre , c’est-à-dire qu’il suivit de quatorze jours l’avènement de Paul III. Cellini avait donc raison d’écrire que le Pape s’occupa de lui dès qu’il eut vaqué aux affaires les plus urgentes de l’État. Si le premier sauf-conduit, obtenu du gouverneur durant l’interrègne, avait été l’œuvre du cardinal de Médicis ou du cardinal Cornaro, l’acte du 17 octobre indique bien les intentions personnelles du nouveau Pontife. Ce document, écrit en latin, nous paraît assez curieux pour mériter d’être traduit :

INSTRUMENT DE PAIX pour maître Benvenuto , fils de Giovanni Cellini, orfèvre ,

contre le fisc.

« Au nom de Dieu, amen! L’an de la nativité de Notre-Seigneur quinze cent trente-quatre, septième indiction, et dix-septième jour du mois d’octobre. Au temps où notre Saint Seigneur

(l) Voir Armand Baschet, la Diplomatie vénitienne : les Princes de l' Europe au seizième siècle. - Henri Plon, 1862.

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Paul troisième, Pape par la divine Providence, a pris la tiare du souverain apostolat. En présence de nous, notaire public, et des témoins ci-dessous désignés, pour ce spécialement appelés et mandés, a comparu personnellement maître Lodovico de Capitaneis, citoyen milanais, comme frère de feu Pompeo de Capitaneis, tué dans la ville par Benvenuto, fils de maître Giovanni Cellini, de Florence; et là, de son propre mouvement, pour la grâce et l’amour de Dieu; et aussi en présence de très -révérend prêtre messer Giovanni de Gaddis, clerc de la chambre apostolique, il a fait la paix et donné rémission générale dudit homicide et de toutes injures qui en sont la conséquence, à Benvenuto, celui-ci d’ailleurs absent, ainsi qu’au susdit révérend messer Giovanni de Gaddis présent, et promettant que de même Benvenuto ratifiera ladite paix et toutes choses en général et en particulier ci-dessus et ci-dessous énoncées, ainsi que nous, notaire public soussigné, nous stipulons légitimement et prenons acte comme personne publique pour ledit Benvenuto. Laquelle paix ils ont promis de tenir et d’observer et de n’y pas contrevenir, sous l’obligation de tous leurs biens généraux et particuliers, mobiliers ou immobiliers, présents ou futurs, dans la plus ample forme de la chambre apostolique, avec les soumissions, les renonciations du mandataire constitué et les autres clauses nécessaires et opportunes; ce pourquoi, ayant touché les Livres saints, ils ont juré dans les mains de nous, notaire public soussigné. Fait à Rome, dans la maison du susnommé révérend messer Giovanni, étant présents de même messer Georgio de Raphaelis de Ferrare et Carlo de Palonibus, citoyen romain, témoins appelés et mandés pour l’acte susénoncé.

« Et nous, Pierre -Paul de Attavantis, notaire de la chambre apostolique, étant mandé pour toutes les choses ci-dessus énoncées, nous avons comparu et les avons prises en note; et c’est pourquoi, étant présent, nous avons rédigé cet acte public fidèlement écrit d’une autre main, l’avons signé de nos signature et nom accoutumés , en foi de toutes les choses générales et particulières ci-dessus énoncées, mandé et requis à cet effet (i). »

Pour arriver à cet acte de paix, qui devait être le commencement de la procédure en faveur de Cellini, on a la preuve qu’il fallut payer la bonne volonté de Lodovico de Capitaneis, puisqu’on lui accorda la survivance de la charge de son frère à la Monnaie. Il lui fut même fait dans ce but un prêt de six cents écus, afin de le mettre en état d’entrer en fonction; et il commença le 13 janvier 1535 à toucher ses appointements mensuels. On ne paraît d’ailleurs pas avoir été satisfait de ses services, car une augmentation de salaire qu’il demanda en l’année 1546 lui fut refusée (2). Il faut ajouter que toute l'affaire de l’homicide étant alors réglée, on ne se souciait plus guère du frère de Pompeo.

Cellini ne dit rien des détails de cette procédure ; mais on retrouve souvent dans ses Mémoires le nom du Florentin Giovanni Gaddi, clerc de la chambre apostolique, qui avait réussi dans cette circonstance à conduire chez le notaire le frère de Pompeo pour lui faire signer l’instrument de paix.

Bien que le nouveau Pape ait commandé à l’artiste le coin d’un écu d’or et qu’il ait manifesté l’intention de lui rendre un peu plus tard sa charge à la Monnaie, quand il aurait pu lui accorder à la fête de Notre-Dame d’août la rémission définitive du meurtre, néanmoins Cellini ne rentra jamais dans ces fonctions; cela est établi par les registres de payements relevés par M. Bertolotti.

Pier Luigi Farnèse, fils naturel de Paul III, ayant, à l’instigation de la fille naturelle de Pompeo, mariée à un de ses serviteurs, voulu de son autorité privée faire arrêter Cellini, celui-ci, averti à temps, prit la poste et s’enfuit à Florence, d’où il se rendit à

(1) et (2) Bertolotti.

Venise avec le Tribolo. De retour à Florence, il exécuta plusieurs monnaies pour le duc Alexandre. Mais le Pape lui ayant envoyé un nouveau sauf- conduit bien en règle,

« un amplio saluocondotto », selon son expression, il crut pouvoir revenir à Rome avec sécurité, pour y obtenir sa grâce aux fêtes de la Madone d’août.

M. Bertolotti a retrouvé le texte de ce sauf-conduit. Nous ferons remarquer qu’il est daté du 20 mars 1535, et valable pour six mois : « Saluisconductus ad sex menses. » Il est donc calculé pour protéger le coupable jusqu’au mois d’août inclusivement, temps où il devait obtenir la rémission de son crime, c’est-à-dire le milieu d’août. Cette pièce, exhumée aujourd’hui de cartons d'archives, vient confirmer par sa date et son contexte les assertions de Cellini. Il y est rappelé que celui-ci « a obtenu la paix des plus proches parents dudit Pompeo », et il y est « fait défense à tous en général et à chacun en particulier des maîtres juges de la Ville sainte, bargello et autres officiers quelconques, sous peine des excommunications prononcées, de l’amende de deux cents ducats d’or et des censures de la chambre apostolique, d’oser ou de prétendre, ayant vu les présentes, l’appréhender, incarcérer, molester ou Inquiéter sous quelque prétexte que ce soit ».

Cependant, peu de temps après le retour de l’artiste à Rome, le guet vint nuitamment donner l’assaut chez lui. Voici comment il raconte le fait :

« Un matin, plus d’une heure avant le jour, j’entendis frapper à ma porte à coups redoublés et avec fureur. J’appelai le plus âgé de mes serviteurs, qui avait nom Cencio (c’était le même que j’avais emmené avec moi dans le cercle du nécromant), et je lui ordonnai d’aller voir quel était ce fou qui à cette heure frappait si brutalement. Tandis que Cencio allait pour m’informer, j’allumai une seconde lumière, car j’en garde toujours une allumée la nuit, et je revêtis en hâte, par-dessus ma chemise, une excellente cotte démaillés, et quelques mauvais vêtements pris au hasard. Cencio revint et me dit : « Hélas! mon cher maître, c’est le bargello avec toute son escorte, et il affirme que si « vous ne vous hâtez pas, il enfoncera la porte. Ils ont des torches et les mille choses « qu’ils portent avec eux. » Je repris : « Dis-leur que je passe un méchant vêtement et « que j’y cours en chemise. » M’imaginant que ce pouvait être un guet-apens, comme ceux qu’avait déjà tentés contre moi le seigneur Pier Luigi, je m’armai de la main droite d’une admirable dague; de la main gauche, je tins mon sauf-conduit, puis je courus à la fenêtre de derrière qui donnait sur des jardins, et là je vis plus de trente sbires. Je me rendis alors compte que je ne pouvais m échapper de ce côté-là. Je plaçai donc ces deux jeunes gens devant moi, et je leur ordonnai de se tenir prêts à ouvrir la porte dès que je leur en ferais signe. Quand je fus bien préparé et en bonne attitude de défense, la dague d’une main, le sauf-conduit de 1 autre, je leur dis : « N ayez pas peur, « ouvrez! » Le bargello Vittorio se précipita aussitôt dans la maison avec deux des siens, pensant pouvoir facilement mettre la main sur moi; quand ils virent comment je m’étais disposé à les recevoir, ils reculèrent en disant : « Ce nest pas de bagatelle, « c’est de bien autre chose qu’il s’agit ici. » Je leur jetai alors le sauf-conduit en leur criant : « Lisez ceci, et puisque vous n’avez pas le droit de m arrêter, je veux encore « moins vous permettre de me toucher. » Le bargello donna ordre à quelques-uns de ses hommes de s’emparer de moi, et qu’on verrait ensuite le sauf-conduit. A ces mots,

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je m'avançai hardiment en brandissant ma dague, et je répondis : « Que Dieu soit pour « le juste! Vivant je m’échapperai; mort seulement vous me prendrez. » Us faisaient mine de fondre sur moi, mais la chambre était étroite, et je me tenais toujours fortement sur la défensive, d'où le bargello conclut qu’il ne m'aurait pas autrement que je le lui avais dit. Il appela le chancelier, et tandis que celui-ci lisait le sauf-conduit, il fit deux ou trois fois signe de m’appréhender. Mais je ne changeai pas un instant d’attitude. Finalement, ils renoncèrent à l'entreprise, jetèrent le sauf-conduit à terre, et partirent sans moi. »

Bien qu'agissant à l’instigation d'un aussi puissant patron que Pier Luigi Farnèse, le bargello n’osa pas aller plus loin, et les termes du sauf-conduit, en expliquant sa retraite, confirment le récit de la Vita. Cet homme évidemment se souciait peu de s’exposer à encourir les peines dont il eût été menacé s’il eût passé outre, et il est vraisemblable que l’amende de deux cents ducats d'or lui donnait surtout à réfléchir. Benvenuto dit que ce chef du guet, gourmandé de n’avoir pas su mener l’entreprise à bien, s’était excusé sur ce que, « contre un tel sauf-conduit, il lui avait été impossible d’agir ». D'après le texte des Mémoires, il se serait appelé Vittorio ; mais il y a erreur sur le nom. Ce n’est qu’en 153g que l’on trouve en charge, d’après le registre des mandats, un bargello appelé Vittorio Politi, Romain (1). Le remuant orfèvre eut assez fréquemment maille à partir avec la police pour que l’on comprenne que , écrivant beaucoup plus tard, il ait, dans ses souvenirs, pu confondre un bargello avec un autre.

Il était difficile de se bien expliquer, d’après le récit des Mémoires, pourquoi Paul III différait aussi longtemps de confirmer cette rémission de l’homicide, quand il s’était dès le premier jour montré résolu à l'octroyer.

Le motu proprio que M. Bertolotti a eu la bonne fortune de découvrir, avec tant d’autres intéressants documents, dans les Archives romaines, fait clairement comprendre les motifs du délai. Paul III voulait faire grâce, mais il entendait sauver en même temps les convenances, et pour qu'il en fût ainsi, cette grâce devait se produire comme un fait naturel et régulier, conséquence d’une ancienne coutume.

Voici la traduction de la pièce :

« MOTU PROPRIO en faneur de Cellini.

« Paul III, Pape.

« Nous savons que les Souverains Pontifes Nos prédécesseurs ont eu la coutume, à la vigile de l’Assomption de la divine Vierge, reine des Vierges, et en l’honneur de cette fête si célèbre du mois d’août, d’accorder la grâce d’un homicide ou d’un autre coupable condamné à la peine capitale, et de donner celui-ci à la corporation dite Confrérie des bouchers, qui, ce jour où nous transportons en procession le simulacre du Très-Saint Sauveur, de Saint-Jean de Latran au temple de Sainte-Marie Majeure, l’escortent de brandons, de torches et d’armes; et, en raison de la multitude des hommes, de leur foule, de leur dévotion, l’entourent, afin que la grâce puisse être plus facilement conférée à cette affluence de personnes; qui la nuit le gardent dans le temple de la Sainte Vierge Marie, et le jour suivant, où il est rapporté, l'accompagnent encore en l’escortant de même. En conséquence, pour que les usances de cette antique coutume soient

(1) Bertolotti.

conservées, par Notre volonté spontanée et en suite de toutes ces choses, par révérence pour une si sainte Vierge et par égard pour l’usage de Nos ancêtres, Nous faisons grâce à Benvenuto, fils de Giovanni Cellini, orfèvre florentin, qui, dit-on, a tué Pompeo de Capitaneis, joaillier; Nous l’absolvons de l’inculpation dudit homicide, Nous le donnons et concédons à la corporation des bouchers, et Nous l’élargissons par clémence, indulgence, faveur gracieuse, libéralité, et sans aucun rachat de la peine. C’est pourquoi Nous ordonnons qu’en aucun temps il ne puisse être procédé contre ledit Benvenuto, ni réellement, ni personnellement; qu’il ne puisse être molesté en poursuites ou autrement; que même dans le cas où quelque instance aurait été commencée contre lui et quelques sentences prononcées, elles soient cassées, pourvu toutefois qu’il n’ait pas commis de crime de lèse-majesté; que (ayant eu d’ailleurs la paix des héritiers ou des plus proches parents de la victime, ou à défaut d’eux, selon les usages et coutumes observés jusqu’à ce jour) il soit restitué dans son honneur, sa patrie, ses biens, ses dignités. Et nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques, les statuts, les réformes et les constitutions de la ville, auxquels pour ceci Nous dérogeons, ainsi qu’à tout ce qui pourrait y être contraire; et si quelque qualification dudit homicide ou méfait, et d'autres non exprimés ici et qui peutêtre auraient dû l’être, se trouvaient omises, Nous en acceptons la teneur et les déclarons suffisamment exprimées.

« Placet, etc. »

Il y avait effectivement à cette époque un grand nombre de confréries dont quelquesunes possédaient d’importants privilèges, entre autres celui de délivrer, à certains jours, un condamné à mort. De ce nombre était la Confrérie des bouchers.

« La veille de l’Assomption, dit M. Bertolotti en s’appuyant sur les auteurs qui ont parlé de ces vieux usages (i), depuis les temps les plus reculés, se faisait une procession nocturne très-solennelle, qui pendant plusieurs siècles fut un mélange de paganisme et de catholicisme. On réunissait le simulacre du Sauveur, pris à Saint-Jean de Latran, à celui de la Madone, dans l’église de Sainte -Marie Majeure, et on les entourait d’un grand apparat de lumière. Dix hommes de la Confrérie des bouchers, vulgairement appelés les « Tisons », armés de casques et de cuirasses, portant en main des torches et des brandons de bois enflammés, entouraient l’image du Sauveur, pour empêcher qu’elle ne fût heurtée par l’affluence de la foule. La compagnie des bouchers ou des « Tisons », à cause de désordres commis, fut plus tard abolie par Jules III, qui en 1552 lui substitua, comme escorte plus digne du saint simulacre, trente-neuf nobles. Les nombreux inconvénients qui résultaient de cette procession déterminèrent enfin Pie V à la prohiber, et Pie VII abolit entièrement le privilège des confréries d’obtenir la grâce d’un coupable. »

C’est donc à la faveur du privilège des bouchers que Cellini fut gracié, circonstance qui probablement flattait peu sa vanité, car il se garde de s’en vanter. Mais s il a préféré la passer sous silence, il n’en est d’ailleurs pas moins établi par ces documents que tout son récit est absolument exact.

Suivant l’usage, que voulait d’abord lui faire observer le Pape, il aurait dû la veille de la fête se rendre en prison. Mais l’artiste craignit sans doute quelque piège de ses ennemis, car il déclara qu’il préférait dans ce cas renoncer à sa grâce et se contenter d’user du sauf-conduit pour retourner à Florence. Par ce raisonnement, il obtint d être

(1) Piazza, Opère pie ; Emerologia di Roma. — Makaxgoni, S ton a dell Oratorio di 5. Lorenzo .

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dispensé du cachot. Le jour de l’Assomption, marchant entre deux gentilshommes, et accompagné de son domestique Cencio qui portait un cierge allumé, Cellini suivit la procession, non point en pénitent, mais, à ce qu’il dit, vêtu d’un petit manteau d’armoisin bleu d’azur et d’un pourpoint de même étoffe.

Quelques jours après la cérémonie, il tomba gravement malade. La violente émotion qu’il avait éprouvée lors de cette attaque nocturne du guet, et dont il ne s’était pas encore remis, en était, pensait-il, la cause. Un jour même on le crut mort, et la nouvelle en étant venue à Florence, les rimeurs de concetti s’empressèrent de pleurer ce malheur. L’historien Benedetto Varchi écrivit à cette occasion un sonnet qui ne vaut ni plus ni moins que tous les lieux communs du genre.

Encore convalescent, Cellini fit un voyage à Florence, où il eut une assez vive altercation avec Giorgio Vasari, qui, selon les rapports d’un tailleur d’Alexandre, aurait cherché par des calomnies à lui nuire dans l’esprit de ce prince. Vasari s’en défendit, et ce que l’on sait de son caractère porte à croire qu’il avait raison.

Benvenuto revint aussitôt à Rome. Charles -Quint, de retour à Naples, en novembre I535> de son expédition à Tunis, allait remonter toute l’Italie, passant par Rome, Sienne, Florence, Lucques et la Lombardie. A Rome, il fut reçu en grande pompe par la cour pontificale. Il fit son entrée dans cette ville, le 5 avril 1536, par la porte Saint- Sébastien, passa sous les arcs de Constantin, de Titus, de Septime Sévère, traversa le Capitole, et se rendit à la Basilique Vaticane. Il ne repartit que le 18 du même mois.

L’orfévre, à qui le Pape avait commandé un travail en or massif enrichi de pierreries pour couvrir un missel destiné à être offert en présent à l’Empereur, devait jouer son rôle dans ces solennelles réceptions, et il le raconte avec complaisance :

« Le Pape, dit -il, ordonna de préparer deux chevaux de Turquie, ayant autrefois appartenu au pape Clément. C’étaient les plus beaux qui fussent jamais venus dans la chrétienté. Il chargea messer Durante, son camérier, de les amener par les corridors du palais, et de les offrir à l’Empereur, en lui adressant un compliment dont le Saint- Père avait lui -même arrêté les termes. Nous descendîmes ensemble, et quand nous fûmes en présence de l’Empereur, ces chevaux entrèrent avec une allure si noble et si élégante, que Sa Majesté et tous les assistants en furent émerveillés. Messer Durante s avança en ce moment avec sa démarche gauche, et sa langue s’embarrassa tellement dans son jargon de Brescia, que jamais on ne vit ni n’entendit rien de pire; ce qui fit sourire 1 Empereur. Cependant j’avais déjà découvert mon ouvrage, et m’étant aperçu que 1 Empereur avait tourné les yeux de mon côté, je m’avançai et je dis : « Majesté « sacrée, le Très-Saint-Père notre Pape Paul offre en présent à Votre Majesté ce livre « de la Madone, manuscrit enrichi de miniatures de la main du plus habile homme qui « ait jamais travaillé dans cet art. Et si cette riche couverture d’or et de pierreries est « ainsi inachevée, ma maladie en a été la cause. C’est pourquoi Sa Sainteté, en vous « offrant ce livre, vous offre aussi ma personne, afin que je suive Votre Majesté et que «je le termine pour Elle; je la servirais en outre ma vie entière pour tout ce qu’il « lui plairait de me commander. » L’Empereur répondit : « Le livre m’est agréable et « votre personne aussi; mais je veux que vous le terminiez à Rome. Quand vous l’aurez

« achevé et que vous serez guéri, venez vous-même me l'apporter. » En causant avec moi, il m’appela par mon nom, ce dont je m’étonnai, parce que rien n’avait donné occasion à ce qu’il fût prononcé devant lui. Il me dit avoir vu le bouton de pluvial du pape Clément, où j’avais ciselé tant de belles figures. Nous conversâmes ainsi une demiheure, parlant sur divers sujets aussi intéressants qu’agréables. Comme il me semblait m’être tiré de ma mission beaucoup plus à mon honneur que je n’osais l’espérer, je profitai d’un moment où la conversation sembla tomber, pour saluer et me retirer. »

A la suite de cet événement, Cellini fut plus que jamais en faveur auprès du Pape, ce que voyant, ceux qui le jalousaient réussirent, dit-il, à lui nuire par la calomnie. L’un d’eux, à qui Paul III faisait remarquer avec quel talent l'artiste avait heureusement monté un diamant, présent de l'Empereur, répondit d'une langue perfide : « Il n’est certes pas douteux que l’habileté de Benvenuto soit merveilleuse. Mais bien que chacun préfère, et cela est naturel, ceux de son pays aux autres, encore devrait-on savoir avec quel respect il convient de parler d’un Souverain Pontife. Par exemple, il lui est arrivé de dire que le Pape Clément était le plus magnifique prince qui fut jamais, et aussi le plus rempli de mérites , malgré sa mauvaise fortune ; tandis que Votre Sainteté est tout le contraire; que la tiare fait un piteux effet sur votre tête, que vous avez l’air d’une botte de paille habillée, et que vous n’avez pour vous que du bonheur. »

De ce jour, Benvenuto fut perdu dans l'esprit de Paul III, qui, avec cette humeur vindicative devinée par l’ambassadeur vénitien, n’attendit plus que 1 occasion de châtier cruellement le téméraire.

Cellini ayant compris que quelqu’un l’avait desservi auprès du Pape, se rendit alors pour la première fois en France. A Fontainebleau, il fut reçu par François I", au moment où ce prince, tout préoccupé d’événements militaires, partait pour Lyon. Obéissant à l'ordre du Roi, il le suivit jusqu'à cette ville; puis, jugeant que ce temps de guerre serait peu favorable pour lui à la cour de ce monarque, il se lassa, et, pour son malheur, il revint à Rome.

Dans ce premier et infructueux voyage en France, il avait emmené en même temps que le jeune Ascanio, son élève, un ouvrier pérugin nommé Jerommo, dont la perfidie devait lui être funeste. Si l’on s’en rapporte aux récits de la Vita, on voit que ce Jeronimo fut poursuivi pour avoir manqué à ses engagements envers son maître, et que, pour se venger, il accusa Benvenuto d’avoir dérobé un grand nombre des pierreries des tiares pontificales, à l’époque du siège du château Samt-Ange. Il prétendait même que Benvenuto les avait encore en sa possession.

Or, de trois documents de procédure en date des 22 avril, 24 avril et 3 juillet 1538 (1), il résulte que Cellini avait été en procès avec un « Hüronimus perusmus ». Par le premier de ces actes, Félix Guadagni, ce serviteur affectionné dont parle souvent l’auteur de la Vita, s’engage au nom de Benvenuto Cellini, orfèvre de la ville, à ne pas offenser « Jerolimo, de Pérouse, orfèvre »; par le second, Vincenzo Romolo se porte garant de l’engagement pris par Félix, ce dernier paraissant n’avoir pas eu qualité légale pour cela; dans le troisième enfin, les deux adversaires se trouvent directement

(1) M. Bertolotti en a publié le texte latin.

RECHERCHES SUR SA VIE

en présence, et devant témoins ils s’obligent à se remettre réciproquement « tous dommages, offenses, frais et intérêts », engagement qui paraît avoir été bien mal tenu par l’orfévre pérugin.

Excitée par la prétendue révélation d’un si riche trésor, l’avidité de Pier Luigi Farnèse fit subir à l’accusé les plus dures épreuves. Pier Luigi, qui venait déjà d’obtenir du Pape le duché de Castro, demanda que ces pierreries, qui eussent appartenu à l’Église, lui fussent abandonnées. Le Pape y consentit, et il fut procédé contre Cellini avec la dernière rigueur, car Paul III n’avait pas oublié le propos offensant par lequel il croyait avoir été ridiculisé. Et son fils, quand il vit que cet espoir d’aubaine n’était qu’un leurre, au lieu de se calmer, s’irrita jusqu’à la férocité. C’est ainsi que le malheureux artiste, qui avait été exempt de toute peine pour les crimes dont il s’était rendu coupable, fut, par un singulier retour du destin, cruellement puni pour de prétendues fautes dont il paraît certain qu’il était innocent.

Cellini raconte qu’un matin, au moment où il se promenait, ne se doutant de rien encore, il fut, à sa grande surprise, arrêté par Crespino, chevalier du guet; et le hasard voulut que cela eût lieu précisément à l’endroit où il avait tué Pompeo. Les pièces d’archives, rapprochées de son récit, établissent, comme nous allons le voir, que ce fut le 16 octobre 1538. Le bargello Crespino de Boni fut en effet celui qui le conduisit au château Saint -Ange. Il avait avec lui toute sa compagnie, composée de cinquante hommes de pied et de vingt cavaliers (1). Ce furent bien, comme le dit Benvenuto, le gouverneur de Rome Benedetto Conversino, le juge au criminel Benedetto da Cagli et le procurateur fiscal qui l’interrogèrent. Ce dernier, dont il avait oublié le nom, s’appelait Benedetto Valenti, de Trevi.

M. Bertolotti a découvert dans l’Archive d’État, à Rome, jusqu’au procès-verbal de l’interrogatoire. Malheureusement, le temps et l’humidité ont tellement décoloré l’écriture, que l’on n’en peut lire que quelques passages. Néanmoins, il est intéressant de rapprocher ces courts fragments du texte des Mémoires. Voyons d’abord le récit de Cellini :

« Après m’avoir tenu huit jours entiers en prison, on m’appela pour me faire subir un interrogatoire et donner une solution à ma cause. Je fus conduit dans une des salles principales du château. Les trois magistrats chargés de l’enquête furent messer Benedetto Conversini, de Pistoia, gouverneur de Rome, et depuis évêque de Jesi; le procurateur fiscal, dont j’ai oublié le nom, et messer Benedetto da Cagli, juge au criminel. Ils commencèrent tous trois à me questionner en termes bienveillants ; mais ils usèrent bientôt de paroles rudes et menaçantes, et cela parce que je leur avais dit : « Messeigneurs, voilà plus d’une demi -heure que vous me posez de telles questions « qu’on ne saurait en vérité si vous babillez ou si vous jacassez, c’est-à-dire si vous parlez « par frivolité ou pour ne rien dire. C’est pourquoi je vous prie de me préciser ce que « vous voulez de moi, afin que j’entende sortir de vos bouches des raisonnements et « non des babillages et des jacasseries. » A ces paroles, le gouverneur, qui était de Pistoia, ne pouvant plus contenir sa nature d’enragé, s’écria : « T11 parles avec beaucoup

(1) Bertolotti.

« d’assurance et surtout trop de hauteur. Je vais te faire baisser ce ton altier et te rendre « plus humble qu’un petit chien, en te faisant entendre non pas des babillages ni des « jacasseries, comme tu dis, mais des raisonnements auxquels il faudra bien que, tout « de bon, tu te mettes à nous donner de sérieuses réponses. » Et il commença ainsi :

« Nous savons de source certaine que tu étais à Rome au temps du sac de cette malheu- « reuse ville, et qu’à cette époque tu te trouvais à ce château Saint-Ange, où tu fus « employé comme bombardier. Ta profession étant celle d’orfévre et de joaillier, le Pape « Clément, qui t’avait connu auparavant et qui n’en avait pas alors d’autres de ce même « métier à sa disposition, t’appela en secret, te fit démonter toutes les pierreries de ses « tiares, de ses mitres et de ses anneaux, et, se fiant à toi, il t’ordonna de les coudre « dans ses vêtements. Et c’est ainsi que, en cachette de Sa Sainteté, tu en as gardé « pour une valeur de quatre-vingt mille écus. Ceci nous a été dit par un de tes ouvriers,

« à qui tu l’as confié et à qui tu t’en es vanté. Maintenant donc nous te déclarons très- « positivement qu’il faut que tu trouves les pierreries, ou leur valeur, et alors nous te « laisserons aller en liberté. »

« Quand j’entendis ces paroles, je ne pus retenir un grand éclat de rire. Après avoir repris mon sérieux, je leur dis : « Je rends grâces à Dieu, puisque la première fois qu’il « a plu à Sa Majesté divine de me faire mettre en prison, je suis heureux que ce ne soit « pas pour quelque bagatelle, ainsi que cela arrive le plus souvent aux jeunes gens. Si « ce que vous dites est vrai, je n’aurais à craindre ici aucune peine corporelle, car en « ce temps-là les lois avaient perdu toute leur autorité. Aussi pourrais-je m’excuser en « disant que j’avais eu mission de conserver ce trésor pour la sacro-sainte Eglise aposto- « lique, en attendant le moment de le remettre à un bon Pape, ou à toute autre « personne à laquelle on m’aurait ordonné de le faire, comme à vous, par exemple, « aujourd’hui, si la chose était ainsi. » A ces mots, cet enragé gouverneur de Pistoia m’interrompit et s’écria : « Arrange l’affaire comme tu voudras, Benvenuto; pour nous, « il nous suffit d'avoir retrouvé notre bien. Mais fais vite, si tu veux que nous ne passions « pas à autre chose qu’aux paroles. » Comme ils faisaient le mouvement de se lever et de partir, je repris : « Messeigneurs, vous n’avez pas terminé mon interrogatoire; « finissez-le donc, après quoi vous pourrez aller où il vous plaira. » Ils reprirent leurs sièges, fort en colère, faisant mine de ne plus vouloir écouter aucune de mes paroles, tout prêts à s’en aller, et comme certains d’avoir trouvé tout ce qu’ils désiraient savoir. Voyant cela, je commençai en ces termes : « Sachez, messeigneurs, qu’il y a environ « vingt ans que j’habite Rome, et que ni ici ni ailleurs je ne fus jamais mis en prison. » A ces mots, ce sbire de gouverneur s’écria : « Tu as cependant commis des homicides. » Je répondis : « C’est vous qui le dites, et non pas moi. Et si quelqu’un venait pour vous « tuer, tout prêtres que vous êtes, vous vous défendriez, et en tuant votre agresseur « vous seriez absous par les saintes lois. Laissez-moi donc exposer mes raisons, si vous « voulez les rapporter au Pape et pouvoir me juger avec équité. Je vous répète que « voilà près de vingt ans que j’habite cette merveilleuse Rome, et dans cette ville j’ai « exécuté les plus grands travaux de ma profession. Et comme je sais qu’ici est le siège « du Christ, je m’y serais réfugié si j’avais eu à craindre les persécutions de quelque « prince temporel ; et j’aurais eu recours pour me défendre au Vicaire de Jésus-Christ.

RECHERCHES SUR SA VIE

« Hélas! maintenant, où donc puis-je me réfugier? Quel prince viendra à mon secours « contre un si abominable guet-apens? Ne deviez-vous pas, vous, avant de me faire « arrêter, vous rendre compte où je pouvais cacher ces quatre-vingt mille ducats? Et « ne deviez-vous pas aussi vérifier l’état des pierreries appartenant à cette chambre « apostolique, état tenu avec le plus grand ordre depuis cinq cents ans? Et si vous « aviez trouvé qu’il y manquait quelque chose, alors vous deviez me faire arrêter, et « saisir en même temps tous mes livres. Sachez donc que les registres où sont inscrits « tous les joyaux du Pape et ceux des tiares existent tous, et vous ne trouverez rien en « moins de ce que possédait le Pape Clément, rien qui ne soit inscrit avec soin. Voilà « seulement ce que vous pourrez découvrir : quand cet infortuné Pape Clément prit le « parti de traiter avec ces larrons d’impériaux, qui avaient pillé Rome et souillé « l’Eglise, quelqu’un vint négocier avec lui les clauses du traité, et il avait nom, si j’ai « bonne mémoire, Cesare Iscatinaro; lorsque l’accord fut presque conclu, pour lui faire « quelque faveur, ce Pape ainsi violenté laissa tomber du doigt un diamant qui valait « environ quatre mille écus. Ledit Iscatinaro se baissa pour le lui ramasser, et le Pape « lui dit de le garder pour l’amour de lui. J’étais présent quand le fait se passa, et si ce « diamant ne se retrouve pas, je vous dis où il est allé. Et encore je suis persuadé que « vous trouverez cela inscrit. Ensuite vous pourrez rougir d’avoir de telle manière « assassiné un homme de ma sorte, qui a servi si honorablement ce Siège aposto- « lique. Sachez que sans moi, le matin où les Impériaux occupèrent le Borgo, ils « n’auraient rencontré aucun obstacle pour entrer dans le château. Et moi, sans attendre « aucune récompense, je me jetai vigoureusement sur les pièces d’artillerie que les « bombardiers et les desservants avaient abandonnées, j’animai le courage d’un de « mes camarades, le sculpteur Raffaello da Montelupo, qui, lui aussi, tout épouvanté, « se tenait à l’écart et inactif. A nous deux nous tuâmes tant de soldats ennemis, « que nous contraignîmes ceux-ci à se diriger ailleurs. C’est moi qui envoyai une « arquebusade au Scatinaro (i), pour l’avoir vu parler au Pape Clément avec une « raillerie brutale et irrévérencieuse, en luthérien impie qu’il était. Le Souverain Pontife « fit rechercher dans le château l’auteur de ce coup, pour le faire pendre. C’est moi qui « d un coup d arquebuse ai blessé à la tête le prince d'Orange, ici même, sous les « tranchées de ce château. Depuis, c’est moi qui ai fait pour la sainte Église tant « d’ouvrages d’argent et d’or, enrichis de pierreries, tant de médailles et de monnaies « si belles et si renommées. Telle est donc la récompense réservée par une prêtraille « téméraire à un homme qui l’a servie et aimée avec tant de fidélité et de courage. Oh ! « ne manquez pas d’aller répéter au Pape tout ce que je vous ai dit là, et ajoutez que « ses pierreries, il les a toutes. Quant à moi, de l’Église, je n’ai jamais rien eu que des

(i) Francesco Tassi a fait remarquer que Cellini veut parler ici de Giovan Bartolomeo Gattinaro, ou di Gattinara, neveu du célèbre chancelier de Charles -Quint, Mercurio di Gattinara; et il a trouvé la confirmation de l’anecdote dans un ouvrage de V. Valdes : Due dialoghi, uno di Mercurio, etc., où l’auteur dit : « Tandis que Giov. Bartolomeo de Gattinara allait d’un camp à l’autre, s’efforçant de conclure l’accord, il eut le bras traversé d’un coup d’arquebuse envoyé par ceux du château »; et il semble insinuer que Clément VII violait ainsi le droit des gens. Comme on le voit par le récit de Cellini , le Pape comprenait au contraire le danger d’une telle faute et voulait punir le coupable.

« A la première demande, s'il sait pour quelle raison il a été arrêté, il répond ne pas la savoir

ni même la supposer, et que s’il la savait il en éprouverait moins de douleur.

« La seconde demande et la réponse ne peuvent être lues; pourtant on distingue dans la réponse les noms de Pascuccio (i), qui fut, comme nous savons, le dénonciateur, et de maître Jacomo Cerusico; d’où l’on peut conclure qu’il fut interrogé s’il savait qui l’avait dénoncé ou accusé.

« A la troisième demande, s’il a des ennemis, il répond :

„ Je ne sais pas avoir d’autres ennemis ni accusateurs que ledit Hieronimo et le sculpteur Leone, qui, je le sais, me veulent du mal; lequel Leone m’a dit que j en avais menti par a gorge, cela dans la chambre apostolique, en présence de messer Bernardo de Todi, autrefois substitut de messer Paulo Attauanti, de . Altouiti , et beaucoup d’autres, assavoir Bartolo-

(I) Jeronimo Pascucci, le Pérugin, nommé aussi Girolamo Pascucci dans un Ricordo de Cellini du 15 janvier 1560, de la Biblioteca Riccardiana, relevé et publié par Francesco Tassi.

« blessures et des coups de pierres en ce temps du sac. Je n'attendais qu’un peu de cette « récompense que le Pape Paul m’avait promise. Aujourd'hui, je sais à quoi m'en tenir « sur Sa Sainteté, et sur vous, ses ministres. »

« Tandis que je parlais ainsi, ils demeuraient comme frappés de stupeur, se regardant l’un l’autre. Ils me quittèrent et allèrent tout rapporter au Pape. Celui-ci en eut honte, et ordonna que tous les comptes des bijoux fussent revus avec la plus grande attention. Quand ils eurent la preuve que rien ne manquait, ils ne me souillèrent plus mot de l’affaire, mais ils me laissèrent dans le château. »

Dans cette défense indignée, on est obligé de reconnaître l’accent de vérité le plus sincère et le plus certain. Peut-être n’était-ce pas la plaidoirie d’un homme qui sait se concilier ses juges, et l’on s’étonnera de la hardiesse d’un tel langage. Pourtant, si quelqu’un considère ce discours comme inventé à loisir et après coup, nous renverrons à quelques suppliques adressées plus tard au duc Cosme et que nous aurons plus loin l’occasion de mettre sous les yeux du lecteur incrédule. Les pièces authentiques de celles-ci sont conservées aux Archives de Florence, et elles ne sont pas discutables. On verra qu’à plus de vingt-cinq ans de distance, et alors que l’âge aurait dû calmer et mûrir son esprit, on retrouve le même homme, sa même furia d’éloquence, et nous ajouterons, sa même audace inconsciente; car nous sommes convaincu que Benvenuto parlait et écrivait ainsi naturellement, sans apprécier tout le mérite ou tout le danger de ses propos les plus téméraires. Il est assez probable que cette magnifique péroraison fut pour beaucoup dans le parti que l’on prit de maintenir aussi longtemps en prison celui qui n’avait pas craint de la prononcer.

Revenons maintenant au document d’archives qui donne à son tour le récit de 1 interrogatoire. Cet interrogatoire eut bien lieu à la citadelle Saint-Ange, arcc S. Angeli; le procès-verbal est daté du 24 octobre 1538; or, Cellini disant dans ses Mémoires qu’il a été interrogé huit jours après son incarcération, on en doit conclure quil fut arrêté le 16 octobre.

M. Bertolotti ayant réussi à déchiffrer quelques passages de cette pièce, en partie perdue par l’humidité, nous ne saurions mieux faire que de traduire ces fragments, ainsi que les judicieuses observations qu’elles inspirent au savant archiviste :

RECHERCHES SUR SA VIE

meo Capp . , notaire de la chambre, Aloysio di Riccio, caissier d’Altouiti, Bartolomeo

Bettini, associé à la banque de Cavalcanti, et Giraldi; et les paroles entre nous furent . »

« Sur ce qu’on insistait s’il pouvait y avoir d’autres personnes ayant intérêt à l’accuser, il fit cette remarque : « Ceci , je ne le sais pas, et je ne le nie pas, parce que si je le faisais, je dirais « un mensonge. » Il semble qu’il ait incité le juge à prendre des informations auprès de divers

maîtres, car on peut lire les noms de ceux-ci : « Mr0 Firenzuola, Mro Francesco da . ,

« Mro Mario Ferretti, Mr0 Gironimo de . et d’autres qui tous interrogés diront du bien de

« moi. »

« Interrogé s’il n’avait pas d’autres fois été accusé ou condamné, il répondit négativement, et de même sur la question s’il avait offensé quelqu’un. Alors on lui rappela Pompeo, et Bcnvenuto confessa l’avoir tué.

« Sur la demande qu’on lui fit s’il n’avait pas été condamné à mort avec confiscation de ses biens pour un tel homicide, il raconte ce que nous savons au sujet du sauf-conduit et de la solennité dans laquelle il fut concédé à la compagnie des bouchers.

« Interrogé si pourtant il obtint la paix nécessaire des héritiers de la victime, il dit : « Je l’eus « du frère, qui était aussi l’héritier. »

« Interpellé si alors il se fit assister d’avocats pour sa défense et pour obtenir l’absolution, il répondit que n’ayant pas été interrogé, il n’avait pas eu besoin d’avocats : « Parlèrent en ma « faveur au Saint-Père messire Carlo Pallone, Monseigneur le doyen de la chambre, et messer « Latino Ju vénale. »

« Pour cette fois, le procurateur fiscal s’en tint là, se réservant de procéder à un nouvel interrogatoire s’il le jugeait nécessaire.

« Benvenuto parle d’un seul interrogatoire; ce serait donc celui que nous venons d’exposer, dans lequel nous ne voyons pas toute la défense qu’il dit avoir faite, si d’ailleurs il la fit. »

Sans doute, on ne retrouve pas ici les hères paroles de Cellini, mais il ne faut pas oublier que si l’accusé tint, comme pour notre part nous l’en croyons bien capable, ces discours hardis faits pour embarrasser ses juges et jusqu’au Souverain Pontife, le procurateur fiscal devait être peu enclin à les transcrire in extenso. Son froid procèsverbal, ne gardant, selon l’usage, que la substance des réponses, écartant à dessein, comme cela se fait toujours, les effets oratoires de la défense, est, selon nous, l’analvse de la première partie de cette séance, pendant laquelle l’accusé ne savait pas à quoi 1 on en voulait venir avec lui; ce pourquoi, dans son impatience, il osa demander à ses juges s’ils n’allaient pas enfin lui tenir des raisonnements sérieux.

Pour le rédacteur du procès-verbal, la séance était levée déjà quand Benvenuto entama cette pathétique plaidoirie qu’il a transcrite plus tard avec une passion bien naturelle. Les deux documents ne se contredisent donc pas, mais ils se complètent l’un par l’autre. Cellini a négligé ce qu’il avait appelé les babillages et les jacasseries de 1 interrogatoire ; et les magistrats, de leur côté, n’ont voulu ni entendre ni consigner au procès-verbal la virulente défense de l’accusé. En tout cas, la vérité du récit de l’artiste, quant au fond des choses, demeure par tout ceci très-clairement démontrée.

Cellini assure qu’au temps où il fut emprisonné, il occupait huit ouvriers à de nombreux travaux qui lui étaient confiés par des seigneurs de la ville ; que notamment il avait chez lui toutes les parures d’or et les pierreries de l’épouse de Girolamo Orsini. Cet Orsini, seigneur de Bracciano, épousa en effet à cette époque Francesca Sforza, hile de Bosio, comte de Santa Fiora. Son hls obtint plus tard la main d’Isabelle de Médicis, hile de Cosme I", et fut fait duc de Bracciano. Aux parures de cette noble dame, qui étaient presque terminées, il faut ajouter une aiguière et un bassin auxquels l’orfévre

travaillait sur la commande du cardinal de Ferrare, Hippolyte d’Este, qu’il avait connu à la cour de France.

Un document de XArchivio criminale de Rome confirme le dire de Cellini sur ces divers points. C'est l’inventaire officiel de sa boutique, dressé par acte notarié sur l’ordre du gouverneur de Rome, le 23 octobre 1538, c’est-à-dire la veille de l’interrovatoire dont nous venons de parler. Benedetto Conversino, ce gouverneut qui devait être un des juges de l’enquête, avait jugé utile de faire une minutieuse perquisition, afin de s’éclairer avant de procéder à l’interrogatoire.

M. Bertolotti a donné le texte de cet Inventaire, que nous aurons occasion d’étudier dans la seconde partie de notre travail. Un grand nombre d’objets d’orfèvrerie y sont relevés, parmi lesquels un bassin d’argent qui doit être celui du cardinal de Ferrare; quant à l’aiguière, elle n’v figure pas, et ce détail confirme une autre assertion de Cellini, d'après laquelle cette pièce lui aurait été volée au moment de son incarcération, ainsi que beaucoup d'autres objets (1).

Un article spécial de l’Inventaire concerne les parures du mariage de l’épouse de Girolamo Orsini. Ce dernier s’empressa d’intervenir le jour même, pour ne pas laisser confisquer par le fisc ce qui appartenait à lui et aux siens. Ses mandataires fournirent les preuves nécessaires ; ils produisirent des lingots de plomb d’un poids égal à l’or confié à l’orfévre , plus une liste et un reçu des pierreries qu’ils jurèrent reconnaître ; et ces objets leur furent restitués (2). Tout le reste fut commis à la garde d un dépositaire désigné par le gouverneur, avec défense expresse den rien consigner à qui que ce soit, sous peine d’être comptable du double de la valeur des objets.

La plupart des personnes que Cellini nomme dans le récit de sa captivité se retrouvent mentionnées dans des pièces d’archives (3). Il dit, par exemple, que le gouverneur du château Saint- Ange , un monomane qui à certains moments se figurait être chauvesouris, était un Florentin, messire Giorgio, chevalier de la famille des Ugolini : et l’on a la preuve que ce personnage était bien en fonction à cette époque. Le prisonnier raconte qu'il cherchait à se consoler de son infortune en conversant avec un moine enfermé comme luthérien, grand prédicateur et membre de la famille Palavisina. Annibal Caro fait mention de l’arrestation de ce fratc Pallavicino dans une lettre datée de Rome, 25 juin 1540, et adressée à Guidiccioni (4); mais le fait dont parle Caro est sans doute une récidive, car il résulte d’un compte rendu des dépenses payées pour ce prédicateur accusé d’hérésie, qu’il était déjà en prison au fort Saint-Ange en même temps que l’orfévre (5), et qu’il y fut retenu sept mois et dix-huit jours. Enfin, Cellini rapporte que lorsqu’il préparait lui-même son évasion, il réussit à soustraire une grosse tenaille à un brave homme de Savoie, bien disposé pour lui, qui avait soin des tonneaux et citernes, et qui s’amusait à travailler le bois. Or, précisément a cette époque se trouvait au château, en qualité de jardinier, ce qui explique qu il eût à veiller aux tonneaux et citernes et qu’il se servît aussi de tenailles, un Enrico de Oziaco, surnommé il Savoia , le Savoisien, en raison du pays où il était né.

(1) Voir plus loin, chapitre IV. — (2) et (3) Bertolotti. (5) Bertolotti.

- (4) Annibal Caro, Opéré, vol. II, 354.

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L’évasion du fort Saint- Ange est un des épisodes les plus dramatiques des Mémoires; la véracité en est aussi des plus contestées. Le récit ne peut donc en être laissé de côté ; le voici :

« Un soir de fête, le gouverneur du château était repris de ses manies et en plus mauvaise disposition d’esprit que jamais ; il répétait sans cesse qu’il était chauve-souris, et que si l’on apprenait que je me fusse envolé, qu'on me laissât aller, qu’il m’aurait vite rejoint, parce que la nuit il volerait beaucoup plus vite que moi. « Benvenuto, ajoutait- « il, est une fausse chauve-souris, tandis que moi j'en suis une véritable. On me l’a « donné en garde; laissez-moi faire, je saurai bien le rattraper. » Comme il avait passé plusieurs nuits dans ces humeurs bizarres, il avait fatigué tout son. monde ; j’étais tenu au courant de tout cela de plusieurs côtés, surtout par ce Savoyard qui me voulait du bien. Je résolus donc ce jour de fête de m’enfuir à tout prix, et je commençai par implorer Dieu très-dévotement, priant sa Majesté divine de me secourir dans une entreprise aussi périlleuse. Je préparai ensuite chaque chose et travaillai pour cela toute la nuit. Deux heures avant le jour, j’enlevai les pentures avec une extrême difficulté; le battant de la porte avec le verrou m’opposait une telle résistance que, ne pouvant en venir à bout, je fus obligé de déchiqueter le bois. Enfin j’ouvris. Je me chargeai de ces bandes de drap de lit que j’avais roulées en pelote sur deux morceaux de bois; je sortis, et je me rendis aux latrines de la tour, d’où il me fut facile, en soulevant de l'intérieur deux tuiles du toit, de sauter au-dessus. J’étais vêtu d’un pourpoint et de chausses blanches ; mes brodequins étaient de même couleur, et dans l’un d’eux j’avais placé mon poignard. Je pris un bout de mes bandes, je l’accrochai à un morceau de brique antique qui était scellé dans le mur de la tour et qui formait une saillie avant à peine quatre doigts. Je nouai la bande à la façon d’une étrivière, et j’adressai cette prière à Dieu : « Seigneur, aidez-moi, parce que ma cause est juste, comme vous le « savez, et parce que je m’aide moi-même. » Je me laissai glisser tout doucement, en me soutenant par la force des bras, et j’arrivai ainsi jusqu’au sol. Il n’y avait pas de clair de lune, mais la nuit était sereine. Quand je fus à terre, je regardai la prodigieuse hauteur de la muraille d’où j’étais si hardiment descendu, et je m’éloignai tout joyeux, me croyant déjà libre. Mais il n’en était pas ainsi, parce que le gouverneur avait fait construire de ce côté deux murs fort élevés, afin d’y installer ses écuries et son poulailler; cet endroit était fermé du dehors par de gros verrous. Voyant que je ne pouvais sortir de là, je me désespérais, lorsqu’en allant et venant, tout à ma triste préoccupation, je heurtai du pied une grande perche recouverte de paille. Je la dressai avec beaucoup de peine contre la muraille, et, à force de bras, je me hissai jusqu’au sommet. L arête du mur était si aiguë, que je ne pouvais amener à moi la perche; je me décidai donc à me servir encore de mes bandes; la première pièce était restée attachée à la tour du château ; je pris un morceau de la bande du second rouleau, le liai à la perche, et je descendis de ce mur avec une extrême fatigue. Je n’en pouvais plus : l’intérieur de mes mains était écorché et ruisselait de sang; je fus contraint de prendre un peu de repos et de les baigner avec mon urine. Quand il me sembla que mes forces étaient revenues, je montai sur la dernière enceinte, du côté des Prati, et je fixai à un créneau mon dernier peloton de bandes, pour descendre cette moindre hauteur comme

j’avais fait de la plus grande. A ce moment, je vis qu’une sentinelle tout près de moi m’avait découvert. Comprenant que mon dessein était traversé et ma vie en péril, je résolus d'affronter cette sentinelle, et je marchai droit sur elle, l’arme au poing. Voyant mon air délibéré, elle hâta le pas pour m’éviter. Bien vite je revins à mes bandes, dont je m’étais un peu éloigné. Je distinguai bien une autre sentinelle, mais celle-ci feignit de ne pas m’apercevoir, et je me mis à descendre. Me suis-je cru près du sol? Ai-je ouvert les mains pour sauter? ou bien n’ai-je pu, à cause de leurs blessures, supporter cette nouvelle fatigue? Toujours est-il que je tombai. Dans cette chute, je me heurtai la nuque, et je demeurai évanoui une heure et demie, autant que j’en pus juger. Un peu avant le jour, la fraîcheur qui précède d’une heure le lever du soleil rappela mes sens. Pourtant, je n’étais pas encore bien revenu à moi, car il me semblait qu’on m’avait coupé la tête et que j’étais dans le purgatoire. Peu à peu, la présence d’esprit me revint; je me rendis compte que j’étais hors du château, et je me rappelai tout ce que j’avais fait. Cependant je m'aperçus de la blessure à la nuque avant de me rendre compte que j’avais la jambe cassée. Je portai les mains à la tête et les retirai toutes sanglantes; puis, avant tâté de nouveau avec plus de soin, je constatai qu’il n’y avait là rien de grave. Mais quand je voulus me lever, alors je reconnus que j’avais la jambe droite fracturée, trois doigts au-dessus du talon, ce qui ne m’effraya pas autrement. Je retirai mon poignard et sa gaine. A l’extrémité était une grosse boule qui, ayant frappé contre l’os sans que celui-ci pût plier, lavait brisé. Je jetai la gaine ; je coupai avec mon poignard un morceau de bande qui me restait, et, aussi bien que je le pus, je réunis les os. Marchant alors à quatre pattes, ce poignard à la main, je m’avançai vers la porte de la ville. Elle était fermée; mais une pierre se trouvait précisément dessous, qui me parut ne pas être très-lourde ; je l'ébranlai, et je vis que je pouvais facilement l’enlever; je l’ôtai donc, et par l’ouverture ainsi formée, j’entrai. Il y avait plus de cinq cents pas du lieu où j’étais tombé à la porte par laquelle j’eus accès. »

Dans les rues de la ville , le fugitif faillit être dévoré par une bande d’énormes chiens ; il réussit à en frapper un de son poignard, et tous les autres, selon leur naturel, s étant rués sur le blessé qui hurlait, Benvenuto put se sauver. Un marchand d’eau passa; il le héla et lui dit : « Je suis un pauvre jeune homme qui en raison d’une intrigue d’amour ai dû descendre par une fenêtre; je suis tombé, et me suis cassé une jambe; le lieu d'où je viens de sortir ainsi étant de grande importance, je me vois en péril d’être taillé en morceaux. » Séduit par l’offre d’un écu d’or, le porteur d'eau, qui était d’ailleurs un brave homme, chargea le blessé sur son âne.

Quelque extraordinaire que soit le récit de cette évasion, on est moins porté à le considérer comme une fable, si l’on songe à ce que le désespoir peut donner d’audace à un homme énergique qui se voit injustement condamné à mourir dans un cachot. Les faits de ce genre sont nombreux, et nous ne voyons pas pourquoi un homme de la trempe de Cellini n’aurait pas pu s’évader, comme tant d autres avant et après lui ont réussi à le faire, de forteresses réputées également inaccessibles.

Nous avons constaté d’ailleurs la véracité du narrateur pour tout ce qui touche son incarcération : dénonciation de Jerolimo le Pérugin; arrestation par le bargello Crespino de Boni; interrogatoire dans le fort Saint -Ange par les trois personnages qu’il

désigne; relations avec le commandant du château Giorgio Ugolini, avec le moine Pallavicino, avec le Savoisien, dont il déroba les tenailles pour s’en faire un instrument de délivrance. Lorsque à la suite de tous ces faits concordants il raconte sa fuite, qui en est la conséquence naturelle, il doit dire vrai au fond, comme pour tout ce qui précède.

Nous avons visité au fort Saint- Ange le cachot que la tradition indique comme ayant été celui de Cellini. Certes ce n’est pas de celui-là qu’il lui eût été possible de s’évader par les moyens qu’il raconte, car cette cellule souterraine n’a aucun accès sur le côté extérieur de la tour. Mais en suivant avec attention le texte des Mémoires, on voit que l’accusé fut tout d’abord enfermé dans une chambre qui se trouvait en haut sur la plate-forme, et où il pouvait continuer à travailler; or c’est de là qu’il explique avoir combiné, puis exécuté son évasion.

Il ne fut pas sauvé par ce coup d’audace. Protégé par la fille naturelle de Charles- Ouint, veuve d’Alexandre de Médicis, qui venait d’épouser en secondes noces le jeune Octave Farnèse (1), petit-fils de Paul III; défendu par plusieurs cardinaux influents, il semblait devoir échapper au ressentiment du Pape; tout au contraire, celui-ci ayant exigé qu’on lui rendît le blessé, ne tarda guère à le faire jeter de nouveau en prison, où on le traita plus cruellement que jamais. Selon les humeurs extravagantes de son geôlier, que la folie tourmentait de nouveau, il fut enfermé cette fois dans un endroit de la plate-forme où se trouve une petite cour; puis sous un jardin, dans un cachot obscur rempli d’eau, de tarentules et d’insectes venimeux, où il traça sur le mur, avec un morceau de charbon, une image de Dieu le Père entouré d’une gloire d’anges; enfin, dans l’affreux souterrain qui vit périr l’infortuné Benedetto Fojano, des Frères Prêcheurs (2), et d’où on le ramena bientôt dans le précédent. Le cachot que la tradition désigne aujourd’hui répond assez bien aux indications données par Cellini sur celui où il avait dessiné cette image de Dieu le Père, dont on croit même retrouver quelques traces ; on y remarque une sorte de soupirail obturé qui pourrait être « cette étroite ouverture par laquelle pénétrait un peu de lumière pendant une heure et demie par jour ».

De cet affreux caveau, il ne pouvait songer à s’évader, et toutes ses pensées se tournaient vers la préparation à la mort. Ce n’est que quelques jours avant sa délivrance qu’il fut transféré dans la partie supérieure du château, d’où il avait réussi précédemment à s’enfuir.

Nous avons vu par les documents de procédure que sept jours après sa première incarcération, et la veille de son interrogatoire, sa boutique avait été fermée par ordre du gouverneur de Rome. Cellini parle aussi de l’injustice qu’on lui avait faite en fermant sa boutique et du plaisir que cela causait à ses ennemis. Trois autres documents montrent que ses amis, de leur côté, agissaient à cet égard. Ce sont trois protestations successives faites contre le fisc au nom de l’orfévre et par ses mandataires ; le motu proprio du Pape y sert d’argument contre l’incarcération. Ces actes sont datés des 12, 13 et 15 mars 1539. Us ne furent pas absolument sans effet, puisque le 31 mai suivant les

(1) Voir la note 1 de la page 23. — (2) Voir Varchi, t. XII, p. 441.

clefs furent restituées sur l’ordre du gouverneur (i). Mais il n’en fut pas de même pour le point principal. Le vol des pierreries n’ayant pu être soutenu, on retenait l’inculpé en prison en parlant bien haut du meurtre de Pompeo. C’était un pitoyable prétexte, puisque le coupable ayant été gracié autrefois, on n’osait ni le poursuivre ni le juger ouvertement de ce chef. Son défenseur établissait que d’ailleurs la paix avait été faite avec le frère de la victime. Ne pouvant répondre directement à cet argument, le procurateur fiscal se retranchait derrière les réserves générales, c’est-à-dire les banalités de procédure : « Procurator fiscalis opponit gênera lia , salais aliis, etc. (2) », écrit -il derrière la citation.

Benvenuto dit que dès le début Mgr de Montluc intervint en sa faveur. Jean de Montluc, frère du maréchal, était entré au service de François Ior par la faveur de Marguerite de Navarre. Nommé en 1553 évêque de Valence en Dauphiné, il eut plus tard l’habileté de négocier à Varsovie l’élection de Henri d’Anjou comme roi de Pologne. A l’époque de l’incarcération de Cellini, on sait qu’il était à Rome.

Nous avons recherché attentivement dans sa correspondance, malheureusement dispersée, si nous ne retrouverions pas quelques traces de son intervention en faveur de l'orfévre prisonnier. Les lettres qui subsistent ne contiennent rien sur cet objet. Au commencement de 1538, M. de Selve était ambassadeur du Roi Très-Chrétien à Rome, ayant auprès de lui le protonotaire Montluc; à la fin de l’année, M. de Grignan avait remplacé M. de Selve. Dans les lettres de Selve et du cardinal de Mâcon, qui avaient précédé Grignan et Montluc, il est à plusieurs reprises question des emportements de Paul III et de ses duretés. Aux dates des 3 et 7 août 1538, le cardinal Trivulce avait été obligé de recourir directement au Roi « contre la colère et indignation du Pape contre luv, procédant des mauvais rapports du cardinal Carpi (3) ».

Les lettres de M. de Grignan et de Montluc sont adressées tantôt au Roi, tantôt au connétable de Montmorency (4). Elles traitent de la trêve conclue entre le Roi et l’Empereur; d’un mariage entre la nièce du Pape et M. de Vendôme, que le Saint- Père désire ardemment; de l’affection du cardinal de Ferrare et du cardinal Trivulce pour Sa Majesté; de la légation d’Avignon, que le Roi de France voudrait pour le cardinal de Châtillon et que le Pape entend réserver au cardinal Farnèse, au cas où ledit cardinal viendrait à ne plus être en faveur sous un nouveau Pape. Grignan se louait alors beaucoup de Montluc. Ecrivant au connétable, à la date du 8 mai 1539, il l’informait qu’il avait introduit le protonotaire aux audiences du Pape. C’est ainsi que l’évêque de Valence put intervenir directement auprès du Pontife, et le récit de Cellini n’a par conséquent rien d’invraisemblable.

« Si Benvenuto est coupable, disait Jean de Montluc parlant à Paul III au nom de François Ier, pourquoi ne pas le faire passer devant les juges ordinaires, qui pourraient le punir; mais s’il ne l’est pas, pourquoi le retenir en prison? »

(1) Liber actorum , 1538- 153g. (Bertolotti.) — (2) Bertolotti.

(3) La lettre du 3 est adressée au connétable, celle du 7 au Roi.

(4) Quelques-unes ont été relevées par G. Ribier ( Lettres et mémoires d’ Estât des Roy s, Princes, 'Ambassadeurs et autres Ministres sous les règnes de François I", Henri IL et François II. Paris, 1665, 2 vol. in-folio); d’autres sont aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, Fonds français , n° 3914.

RECHERCHES SUR SA VIE

On s’explique tout le déplaisir qu’au dire de Cellini un tel propos causait au Pape, lorsqu’on le rapproche de cette remarque très-frappante de M. Bertolotti, que tandis que dans tous les documents du Liber actorum concernant les accusés, la qualification de chacun d’eux se trouve portée en marge du registre, au contraire, pour les pièces qui concernent Cellini, on ne lit aucune spécification de son prétendu crime ; ses accusateurs ne savaient pas même comment le nommer. Voilà, ce nous semble, une preuve assez éclatante de l’innocence du malheureux orfèvre pour ce qui concerne ce vol des pierreries des tiares ; et voilà aussi qui lui donne raison quand il explique toute cette affaire comme ayant tourné à la confusion des juges chargés de l’interroger et comme n’étant qu’une infâme persécution de Pier Luigi Farnèse. Ce que l’histoire sait de ce personnage, de sa rapacité, de ses exactions, de ses instincts cruels, de ses infâmes débauches et de ses crimes, n’est pas fait d’ailleurs pour écarter de lui un soupçon de cette nature. Son père voulait à tout prix le placer au rang des Souverains; il le combla de biens, et finit par ériger pour lui en duché les Etats de Parme et de Plaisance. En butte à la haine universelle, qu’il n’avait que trop méritée, Pier Luigi fut assassiné à la suite d’une conspiration. Ce n’est pas lui faire tort que de le croire capable de toutes les injustices que Cellini se plaint d’avoir souffertes de lui.

Montluc, dans une lettre où il reparle au Roi du dévouement du cardinal Trivulce pour les intérêts de sa couronne, ajoute :

« Et ainsi fait le semblable et tant bien son devoir Mgr le cardinal de Ferrare et de telle affection à l’endroit de Vous, que bien souvent il ne s’en peut contenir qu’il ne se lamente à moy des manières et conditions de faire de quoy l’on use en ce qu’il requiert le bien de Vos affaires. » Et c’est en effet ce même cardinal de Ferrare, Hippolyte II d’Este, qui, selon le récit des Mémoires, obtint la délivrance de Cellini, un soir qu’il trouva le Pape en belle humeur et disposé à être agréable au Roi de France. La nuit était avancée; sans attendre que Pier Luigi pût en être informé, le cardinal fit sur l’heure sortir son protégé, et bien lui en prit, car dès le lendemain l'implacable Paul III regrettait déjà ce mouvement de clémence.

Les Mémoires disent que le gouverneur du château mourut peu de jours avant l’élargissement du prisonnier et fut remplacé dans ses fonctions par son frère, Antonio Ugolini. Or, les registres compulsés par M. Bertolotti établissent que cet Antonio, qui suppléa son frère sans lui succéder effectivement comme l’avait cru Cellini, entra en fonction le icr décembre 1539; et d’autre part, il résulte de plusieurs lettres de contemporains que la victime de Pier Luigi était encore en prison le 22 novembre, mais n’y était plus le 5 décembre. La concordance est donc précise.

Ces lettres sont intéressantes, non -seulement parce qu’elles confirment l’exactitude du récit de Cellini, mais aussi parce qu’elles font connaître comment ce caractère fantasque était jugé par ses meilleurs amis.

La première, datée de Rome le 22 novembre 1539, est adressée par Annibal Caro à Luca Martini (1) : « Benvenuto est encore au château, et bien qu’avec toute sollici-

(1) C’est à ce même Luca Martini que Cellini adressa une bizarre élucubration « à la gloire de la prison », qu’il écrivit chez le cardinal de Ferrare aussitôt après sa sortie du fort Saint -Ange.

tude et bon espoir on négocie en sa faveur, je ne puis effectivement me rassurer en présence de la colère et de la dureté de ce vieillard (Paul III). Cependant le crédit est grand, et la faute n’est pas telle que la peine déjà endurée ne lui soit de beaucoup supérieure. Pour cette raison, j’espère néanmoins que cela tournera bien, à moins qu’il ne se fasse du tort par son caractère, qui est vraiment étrange. Depuis qu’il est en prison, il n’a jamais pu se retenir de dire certaines choses de sa façon et selon son humeur, et, à mon sens, c’est cela qui, en tenant l’esprit du prince en éveil sur ce que Benvenuto pourra faire ou dire dans l’avenir, le trouble beaucoup plus que ce qu’il peut avoir fait ou dit de coupable par le passé. On s’applique à le rassurer sur cela. Je vous aviserai de ce qui en résultera (1). »

Voilà qui est certes bien d’accord avec ce passage des Mémoires dans lequel Cellini rapporte le propos d’un domestique de l'évêque de Pavie : « Ce jeune homme de bien me suppliait de me tenir tranquille, et de faire en sorte qu’on ne m’entendît pas dire de telles choses, parce qu’elles me nuiraient beaucoup. »

Le 5 décembre 1539, Annibal Caro écrit une nouvelle lettre; celle-ci est adressée à Benedetto Varchi : « Au sujet de Benvenuto, vous devez avoir appris qu’il est hors du château et chez le cardinal de Ferrare. Maintenant, ses affaires s’arrangeront à loisir. Mais il fait damner les gens par sa cervelle hétéroclite. On ne manque pas de lui indiquer ce qui serait dans son intérêt, mais cela ne sert guère, car, quelque énormité qu’il dise, il lui semble toujours n’avoir rien dit (2). »

A la même date, Luigi Alamanni, ce gentilhomme du cardinal de Ferrare dont il est souvent question dans les Mémoires, et qui fut probablement un de ceux qui allèrent la nuit porter l’ordre d’élargissement, écrit aussi à Varchi : « J'ai ici à la maison Benvenuto sain et sauf, et c’est à peine si lui-même il le croit; car lorsque la prison lui fut ouverte, il lui semblait rêver, ne pensant plus jamais en sortir. Je vous assure qu’il ne se trouvait pas à Rome quelqu’un qui crût que nous fussions en état de l’obtenir. Il peut bien dire qu’il doit la vie au cardinal de Ferrare et à ses amis; et parmi ceux-ci vous êtes le premier, ainsi que je lui en ai donné plusieurs fois ma parole. Il se rappelle à vous et vous écrira. »

Le 9 décembre, Alamanni écrit encore à Varchi : « Je n’ai rien à vous dire de nouveau ; Benvenuto est ici à la maison, il va bien et se rappelle à vous (3). »

Délivré au nom de François Ier, Cellini devait se considérer comme engagé dès lors au service du Roi, et il se décida sans regret à quitter cette ville de Rome, où il sentait qu’il ne pouvait plus vivre en sûreté aussi longtemps que Paul III serait Pape.

(1) Cette lettre a été relevée par Jacopo Rilli, Notizic letterarie cd istoriche. Les œuvres d'Annibal Caro, avec une vie de l’auteur par Federico Seghezzi, ont été publiées à Milan de 1807 à 1812, en huit vol. in- 8°.

(2) F. Tassi a donné le texte italien de ces deux lettres ; l'une se trouve dans le recueil des Lettere d’ Annibal Caro, Comino, 1725 ; l’autre, dans le vol. XV, Prose Florentine.

(3) F. Tassi a relevé ces deux lettres dans un Codicc Stroziano.

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