CHAPITRE QUATRIEME
Cellini au service du cardinal de Ferrare. — Le registre du trésorier Mosti, découvert par M. le marquis Campori. — Séjour à Ferrare. — Arrivée à Fontainebleau. — François IPr. — L’atelier du petit Nesle. — Madame d’Étampes. — Le Primatice. — Les documents des Archives nationales de France et M. le marquis Léon de Laborde. — Les élèves de Cellini restés en France après leur maître.
ellini dut demeurer encore trois mois à Rome pour attendre le départ 1 du cardinal de Ferrare, qui allait retourner lui-même à. la cour de France.
1 II occupa les premiers jours de sa liberté recouvrée à écrire un « chapitre
la gloire de la prison », dont l’étrangeté témoigne assez que son esprit
n’était pas encore rentré en possession de son équilibre. Puis, pensant que le grand air l'aiderait à reprendre plus facilement ses forces, il partit à cheval avec un compagnon pour Tagliacozzo, sur le territoire napolitain, où se trouvait son élève Ascanio, qu’il ramena chez le cardinal. Le maître et l’ouvrier se remirent immédiatement à l’œuvre, Ascanio terminant le bassin du prélat, et Benvenuto composant une nouvelle aiguière pour remplacer celle qui lui avait été volée après son arrestation (i). Le cardinal venait le voir plusieurs fois par jour, accompagné de Luigi Alamanni et de Gabbriello da Cesano (2) ; c’est alors qu’il lui commanda son cachet épiscopal et le premier modèle de la fameuse salière aujourd’hui conservée à Vienne.
M. le marquis Campori a fait la découverte, dans les Archives de Modène, d’un livre des dépenses particulières du cardinal Hippolyte d’Este, tenu par le trésorier Tommaso Mosti, et qui renferme d’intéressantes notices sur Benvenuto depuis le moment où, â sa sortie du château Saint -Ange, il fut recueilli par le prélat. La première, en date du 4 janvier 1540 (l’artiste, comme nous l’avons vu, avait été mis en liberté dans les premiers jours de décembre), confirme l’assertion des Mémoires d’après laquelle le maître et l'élève se remirent tout aussitôt à leur travail. Le registre des dépenses porte, à la date du 4 janvier, l’achat de « douze nattes de paviera (3), lesquelles furent données à maître Benvenuto, orfèvre, pour les mettre sur le sol de la chambre où il travaille dans le palais du révérendissime cardinal de Mantoue, pour le service du révérendissime cardinal de Ferrare ». Ainsi que le fait judicieusement remarquer M. Campori, ces derniers mots ne contredisent pas l’assertion de Cellini, parce que le cardinal de Ferrare n’étant pas encore entré en possession de son palais à
(1) Voir page 42.
(2) Ce personnage remplit plusieurs missions diplomatiques, notamment pour Clément VII en Angleterre. Il fut ensuite à la cour de France confesseur de la Reine Catherine de Médicis, et en 1 556 Paul IV lui donna l’évêché de Saluces.
(3) C’est le nom qu’on donnait, à Modène, à une sorte de plante paludéenne analogue au jonc.
V tlL'X
Monte Cavallo (lequel fait aujourd’hui partie du Quirinal), habitait à cette époque le palais du cardinal de Gonzague. Donc, Benvenuto, ainsi qu’il le dit et que l’écrivaient Annibal Caro et Luigi Alamanni, n’en était pas moins l’hôte du cardinal de Ferrare. Cela est encore plus évident d’après une note du même registre qui, à la date du 12 janvier, constate le payement d’une somme d’argent à un maçon, « pour avoir fait dans le palais où habite le révérendissime cardinal un fourneau d’orfévre, pour les besoins de maître Benvenuto, orfèvre, lequel travaille pour Sa Seigneurie Révérendissime ».
Le livre du trésorier Tommaso Mosti va nous permettre de contrôler pendant quelque temps les Mémoires, car il embrasse toute l’année 1540 (1). Il nous révélera aussi quelques travaux de l’artiste dont il n’est fait mention nulle part dans la Vita ni dans les Trattati. Ce sont d’abord quatre chandeliers d’argent et une coupe, destinés au prélat. On y apprend de plus que l’artiste lui vendit une tête en bronze de l’empereur Vitellius. Hippolyte d’Este, grand amateur d’antiquités, l’était aussi de fêtes mondaines et de travestis, comme on le voit par deux autres notes, l’une mentionnant la restitution à l’orfévre d’un écu d’or qu’il avait prêté au cardinal, « pour se conformer à la volonté de Sa Seigneurie Révérendissime, celle-ci étant en habit de mascarade »• l’autre relatant la remise de vieilles draperies de lit de la garde-robe épiscopale, qu’on lui consigne afin de garnir un char de triomphe que le musicien Francesco dalla Viola avait fait exécuter sur l’ordre du même cardinal pour donner une aubade à Sa Sainteté. Ces deux notes sont en date des 6 et 7 février.
Au commencement de mars, le moment approche du départ pour Fontainebleau, et le prélat diplomate, protecteur des affaires religieuses de France, songe à se munir de ces élégants rosaires qu’il avait coutume d’offrir en présent aux belles dames de la cour de François I", à madame d’Etampes, à madame de Bonneval et aux autres. Le rr mars, on remet un écu d’or à Benvenuto pour qu’il le convertisse en fils d’or et monte les Pater noster d’un chapelet.
Le registre du trésorier n’oublie pas non plus Paolo Romano et Ascanio Tagliacozzo; tous deux déjà secondaient leur maître, conformément à l’assertion des Mémoires. Le registre les qualifie « gargioni de M° Benvenuto aurifice » ; il nous apprend que la provision mensuelle du premier était de quatre écus d’or, et celle du second, de trois, « à raison de certains travaux d’argent pour lesquels ils aident ledit maître Benvenuto, et qui sont destinés à Sa Seigneurie Révérendissime ». De plus, il leur fut remis en don à chacun une casaque et un manteau bordé de velours, valant ensemble plus de vingt quatre écus d’or. Hippolyte d’Este veillait à la belle tenue de sa maison.
D’après Cellini, ce fut le lundi saint que le cardinal et sa cour se mirent en marche. Ce jour tombait le 22 mars, et l’on voit, par le registre des dépenses, que dès le mois d’avril l’orfévre et ses deux ouvriers étaient installés à Ferrare, dans le palais Belfiore, et qu’ils travaillaient à l’aiguière et au bassin.
Le cardinal, en partant pour la France, laissa Benvenuto et ses élèves attendre ses
(1) Voir le mémoire académique intitulé : Notizic inédite dette relazioni tra il cardinale Ippolito d' Este e Benvenuto Cellini , raccolte dal marchese Giuseppe Campori. Modène, 1862.
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ordres à Ferrare. L artiste rapporte ainsi ses paroles d’adieu : « Benvenuto, tout ce que je fais là est pour ton bien. Avant que tu quittes l'Italie, je veux que tu saches parfaitement à quoi t’en tenir sur ce que tu viens faire en France. Pendant ce temps, appliquetoi le plus que tu pourras à mon bassin et à mon aiguière ; et je laisserai des ordres à l'un de mes intendants pour que tout ce dont tu auras besoin te soit donné. » Les registres des comptes constatent en effet que l’on fournissait aux trois orfèvres nonseulement tous les ustensiles nécessaires, mais encore le métal, sous forme de chandeliers et de monnaies diverses à mettre à la fonte.
Cellini travailla aussi pour le frère du cardinal, le duc de Ferrare Hercule II dont il modela une médaille. Par une note payée à un mouleur, on apprend qu’il fit en outre un buste du cardinal (i).
Son séjour à Ferrare fut assez long, car une note de sa main, touchant les relations qu’il eut alors avec le cardinal de Ravenne, établit qu’il s’y trouvait encore au mois de septembre (2). Appelé enfin par ordre du Roi, il se rendit à Lyon en passant le mont Cenis, et rejoignit le cardinal de Ferrare à Fontainebleau. Il y était certainement le 31 octobre, parce qu'à cette date le trésorier marque que Sa Seigneurie Révérendissime lui a remis de sa propre main, étant en barque, une petite somme pour une dague et une masse de chevau-léger, « mazza da caval leziero ». Ces documents déterminent d’une manière précise le moment de l'arrivée de l’artiste à Fontainebleau, tandis que les précédents annotateurs ne pouvaient l’indiquer qu’avec hésitation (3).
Cellini raconte que, tout en menant de front d'autres travaux pour le Roi, il termina le bassin et l’aiguière; que lorsqu’ils furent achevés, il les fit dorer avec soin, et que le cardinal les offrit à François I". Le trésorier Mosti confirme ces faits en notant à la date du 24 décembre un payement effectué le 12 du même mois à Fontainebleau, « pour dorer un bassin et une aiguière ovale en argent, décorés de figures, exécutés pour notre susdit R- Cardinal, et que Sa Sril R"' veut offrir en présent à la Majesté du Roi Très -Chrétien ».
Une autre note du registre de ce même mois montre Cellini mêlé aux courtisans dans la grande salle du Roi, au château de Fontainebleau, et remettant au cardinal, de la part dun certain Bartoloineo, dit Vicino, un teston pour le faire voir à Sa Majesté. Le teston ayant échappé de la main de Sa Seigneurie, fut perdu, et l’on en remboursa le prix à son propriétaire.
Arrivé à Fontainebleau, Cellini fut en effet présenté à François 1“', qui lui fit bel accueil et lui recommanda tout d abord de se divertir pendant quelques jours. L’artiste rapporte qu’après avoir suivi la cour en Dauphiné, il travailla chez le cardinal de Ferrare à Paris, jusqu’au moment où le Roi lui donna le château du petit Nesle pour y établir ses ateliers; c’est sans doute pour cela que jusqu’à la fin de l’année 1540 son nom se retrouve encore quelquefois sur le livre du trésorier Mosti.
L‘l 2 3 prise de possession du petit Nesle ne devait pas être une mince entreprise.
(1) Voir au Catalogue.
(2) Voir aux Appendices un compte de travaux exécutés pour le cardinal de Ravenne.
(3) Voir Tassi, t. Il, p. 161 , note 2.
François I" y avait établi, en 1522, un bailli chargé spécialement de la garde des privilèges de l’Université de Paris et de la juridiction de toutes les causes s'y rapportant; puis il avait supprimé cet office , qui se trouva faire retour au grand prévôt. Héritant des fonctions, celui-ci prétendit hériter aussi des privilèges, bien qu’il n’eût que faire pour lui-même du petit Nesle, puisqu’il occupait le Châtelet. Or, le grand prévôt était alors Jean d’Estouteville , seigneur de Villebon, successivement créé chevalier de Saint-Michel, conseiller du Roi et son lieutenant général en Normandie et en Picardie.
Il tenait à la noblesse, aux personnages en charge, et avait bon pied à la cour. C’était chose dangereuse que d’entrer en lutte avec un adversaire de cette taille. Les difficultés et les déboires devinrent tels, que Cellini, malgré sa témérité habituelle, fut sur le point de quitter la partie, et il eut à ce sujet avec le Roi un entretien des plus curieux, qui caractérise certains côtés des mœurs de l’époque et de l’humeur de François I". Quand le bon plaisir du Souverain était entravé, ce n’était pas toujours la loi qui lui opposait son frein, c’était souvent aussi l’influence des coteries de cour, certains seigneurs ayant acquis assez de puissance pour oser entrer en lutte presque ouverte avec la volonté royale.
« J’eus à subir de telles insultes, dit Cellini, que je retournai trouver le Roi, pour lui demander de m’établir ailleurs. « Qui êtes-vous? s’écria Sa Majesté, et quel est « votre nom? » Je fus tellement stupéfait, que, ne comprenant pas ce que le Roi voulait dire, je restai muet. Alors il répéta les mêmes paroles, presque en colère. Je répondis que je m'appelais Benvenuto. « Eh bien! reprit -il, si vous êtes ce Benvenuto dont on « m’a parlé, agissez à votre manière, puisque je vous en donne pleine licence. » Je répondis à Sa Majesté qu’il me suffisait qu’Elle me gardât sa bonne grâce, et que du reste je ne voyais alors rien qui pût m’embarrasser. « Allez donc, ajouta le Roi en soti- « riant dans sa barbe, car ma grâce ne vous fera pas défaut. »
Ou’on s’étonne, après cela, si, fort d’un tel appui et surtout piqué au jeu par les paroles du Souverain, il entendit faire respecter son droit, même au besoin par la force. Certains locataires entendirent plus ou moins facilement raison, et finirent, à contrecœur mais sans batailler, par laisser la place. Parmi ceux-ci se trouvait un imprimeur,
« uno siampatore molto valentc dilibri », que Cellini ne nomme pas, mais qu’il désigne comme ayant imprimé le premier livre de médecine de son ami messire Guido Guidi. On en peut conclure que ce fut notre Pierre Gauthier, lequel en effet imprima de cet auteur une traduction latine des traités de chirurgie d’Hippocrate, de Galien et d’Oribasius, ornée de figures et dédiée à François I' (1). Guido Guidi était premier, médecin de ce prince.
Un fabricant de salpêtre se montra plus récalcitrant, et alla jusqu à se moquer des sommations de son adversaire. C'était jouer gros jeu. Son local fut bientôt enlevé de haute lutte et ses meubles furent lancés par les fenêtres. Cet homme fit un procès.
Plus tard, un distillateur de parfums, protégé par madame dÉtampes, essaya de
(I) Chirurgia e græco in latinum conversa, Visio Vidio Florentine interprété, cum nonnullis cjusdem Vidii commentariis. Excudebat Petrus Galtcrius , Luteciœ Parisiorum, pridie cal. maii 1544- In-fol. — F. Tassi a déjà fait ce rapprochement.
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s’installer au petit Nesle; pendant plusieurs jours, l’assaut fut régulièrement donné chez lui par Cellini et ses élèves. A coups de pique et d’escopette, on le contraignit également à déguerpir ; et ce fut encore par les fenêtres que les assaillants déménagèrent son mobilier.
Après ce dernier exploit, le vainqueur alla raconter au Roi comment il avait compris l’exécution de ses volontés. Le prince rit de bon coeur et confirma son bon plaisir par un nouvel acte de donation qui mit son orfèvre sinon en jouissance paisible, du moins en possession définitive.
Pour cela, il dut lui donner d'abord des lettres de naturalisation. Benvenuto garda précieusement toute sa vie ces deux actes, qui furent portés sur l’inventaire (i) dressé après son décès : « Daa privilegii dei Re di Francia concessi a Benvennto ». Francesco Tassi le premier les a retrouvés et publiés en 1829. Us étaient conservés dans YArchivio dei Buonomini di S. Martine , où les avait apportés, avec nombre de notes et autres écrits de l’orfévre, le testament d’un neveu de Cellini (2). Curieux de rechercher si les minutes de ces deux documents existaient encore à Paris, nous avons été heureux de constater que l’un d’eux, l’acte de naturalisation, transcrit sur le livre des enregistrements, existe en effet à nos Archives nationales (3). Sauf quelques changements de mots et des variantes dans l’orthographe, son texte est identique avec celui de l’expédition conservée à Florence. Nous le publions d’après le registre de Paris (4).
« FRANÇOIS par la grâce de Dieu Roy de France, à tous présens et advenir salut. Nous avons reçeu humble supplication de nostre cher et bien amé Bienvenu Celin (sic) nostre orfèvre , natif du pays de Florence, contenant que combien qu’il se soit arresté et habitué en cestuy Nostre Royaulme en intencion et firme propos de Nous y servir et finir le reste de ses jours. Mais il doubte que après son trespas Noz autres Officiers voulsissent dire et alléguer qu’il ne soit natif ne originaire de Nostre dit Royaume, et par ce moyen prétendre es biens qu’il délaisserait par son trespas Nous estre advenuz et escheuz par droict d’aubeyne, s’il n’avoit sur ce Noz Lettres de Naturalité et congé de tester, humblement requirent icelles. Pour ce est il que Nous ce considéré, que désirans bien et favorablement traicter ledict Suppliant, en faveur et recongnoissance des bons et agréables services qu’il Nous a par cy devant faicts, faict et continue chacun jour, et espérons qu’il Nous fera cy après, et autres bonnes considérations à ce Nous mouvans. A icelluy avons permis, octroyé et accordé, permettons, accordons, octroyons, voulions et Nous plaist de grâce especial, plaine puissance et auctorité Royale, qu’il puisse et lui loyse tenir et posséder en cestuy Nostre Royaume, pays, terres et seigneuryes de Nostre obéissance toutes et chacune les terres, seigneuryes et biens tans meubles que immeubles, qu'il y a ou pourra avoir cy après, et d’iceulx tester et disposer par testament et ordonnances de dernière volonté, faicte entre vifz donation ou autrement à son bon plaisir, et que ses Heritiers, Successeurs et Ayans cause Iuy puissent succéder, prendre et aprehender les biens de sa dicte succession, don et légitimation pourveu qu’ilz soient Regnicollez tout ainsi que ilz estoient originairement natifs de Nostre Royaume, dont Nous les avons habillitez et dispensez, habillitons et dispensons par ces dictes présentes, sans ce que Noz Officiers ne autres quelzconques luy puissent ne à ses dits Heritiers, Successeurs et Ayans cause mettre ou donner en la joissance de
(1) Voir cet Inventaire aux Appendices.
(2) Une partie des documents de VArchivio dei Buonomini di San Martino , acquise autrefois par la Biblioteca Palatina, se trouve aujourd’hui à la Bibliotcca Nazionale de Florence.
(3) Archives nationales de France, Registres du Trésor, JJ, 256', fol. 64.
(4) Confronter avec le texte de l’expédition publiée par Francesco Tassi.
ses diz biens aucun destourbide ou empeschement, aussi sans ce qu’il soit tenu pour ce Nous payer , ne à autres, aucune finance ou indampnité, la quelle à quelque somme qu’elle soit ou se puisse monter, Nous luy avons donné, cédé, quité, remis et délaissé, donnons, cédons, quitons, remetons et délaissons par ces dictes présentes : Par les quelles donnons en mandement à Noz arnez et feaulx les gens de Noz comptes et Trésoriers à Paris, et touz Noz autres Justiciers et Officiers présents et advenir, ou à leurs lieutenants et à chacun d’eulx envers soy et comme à lui apartenans, que de Noz présente grâce, congé, permission et octroy et de tout le contenu cy dessus ils facent, seuffrent et laissent le dit Suppliant joyr et user plainement et paisiblement, sans lui faire mettre ou donner ne souffrir estre faict, mis ou donné aucun trouble, destourbide ou empeschement à ce contraire. Les quels si faicts, mys ou donnés lui avoient esté ou estoient, mettent ou facent mettre à pleine et entière délivrance et au premier estât et don. Et par Rapport es dites présentes signées de Nostre main, ou vidimus d’icelles faictes sous le Scel Royal pour une fois seulement et quictance ou recongnoissance dudit Bienvenu Celin Suppliant sur ce suffisante. Nous voulions celluy ou ceux de Noz Récepteurs, a qui ce pourra toucher, estre quictés et deschargés de ce à quoy se pourra monter la dicte Finance ou indampnité, par Noz dicts gens des Comptes et autres qu’il apartiendra et besoings sera, sans aucune difficulté, car tel, etc.; non obstant que la valleur ne soit autrement spéciffiée ne déclarée, que tels dons n’ayons acoustumé faire que pour la moictié ou le tiers, l'ordonnance par Nous faicte sur l’erection de Noz coffres du Louvre et distribution de Noz Finances, l’ordonnance aussi par Nous dernièrement faicte à Meaulx et quelzconques autres ordonnances, restrinctions, mandemens ou deffences à ce contraires. Auxquelles ensemble à la desrogatoire de la desrogatoire d’icelles Nous avons pour ceste fez desrogé, et desrogeons pour ceste fez seullement. Et affin, etc. (1), Nous avons faict, etc. (2). Donné au moys de juillet, l’an de grâce mil cinq cent quarante deux, et de Notre Règne le vingt huitième.
<■ Ainsi signé, FRANÇOYS, et sur le reply, Par le Roy : Bayard, etc.
■ Scellé de cyre vert en laxs de soye. Visa, etc. (3). »
L’acte par lequel le Roi confirme la donation du château du petit Nesle a été vainement cherché à nos Archives nationales ; nous ne pouvons le donner que d’après le texte de la minute de Florence, retrouvée par Francesco Tassi :
« FRANÇOIS par la grâce de Dieu Roy de France à Nos amés et féaux les Trésoriers de France, et au Prévost de Paris, ou à son Lieutenant Criminel et à chacun d’iceulx salut et dilection. Comme Nous eussions cy davant baillé et délaissé à Notre cher et bien amé Bienvenuto Celliny Notre orfevre et statuaire la maison du Petit Nesle, située en Notre Ville de Paris, avec toutes et chacune ses appartenances et deppendences, pour loger et habituer lui et ses Ouvrieurs, et retirer partie de ses ouvraiges et choses servans à son art et metier. Suivant lequel don, et le commendement que deslors en fismes à notre Lieutenant Criminel, le dit Celliny fut mis en possession et joissances de la dite maison du Petit Nesle, les dites appartenances et deppendences. Lequel a joy, tenu et occupé tout le dit Logis entièrement jusques a ce que voyant que une petite maison et Jeu de Paulme deppendant du dict Hostel estoit la plus part de l’an vaccant pour le peu d ouvraiges, qu il avoit lors encommencés, et ne s’en aidoit que quelques fois l’an, auroit loué la dite maison et Jeu de Paulme à certaines locatifs, à la charge que toutes et quantes
(1) Ici le copiste chargé de l’enregistrement a supprimé le complément de la formule qui se trouve sur la pièce de Florence : « Que ce soit chose ferme et estable à toujours. »
(2) Il faut encore ici compléter comme ci-dessus la formule abrégée par le copiste : « Mettre et apposer Notre Scel à ces dites présentes. »
(3) On ht au bas de la pièce de Florence la mention suivante de l’enregistrement :
« Visa, etc... Expédié et enregistré dans la Chambre des Comptes du Roi Notre Seigneur moiennant douze escus Soleil payez et renvetus en ausmones, pourvu que les Heritiers de l’Impetran soient Regnicoles. Fait et descript au bureau de la Chambre des dits Messieurs ce 2 octobre mil cinq cent quarante et trois. »
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RECHERCHES SUR SA VIE
lois que bon lui semblerait, et en aurait affaire pour la retraite des dites ouvraiges, les dits locatifs seraient tenus vuider et lui délaisser la dite maison , retenant tousjours à lui le jardin deppendant de la dite maison, dont il ne se pouvoit aucunement passer pour la commodité et continuation des dites ouvraiges. Ce que ayant entendu un certain Jehan le Roux thailleur et faiseur de pavemens de terre cuyte, se serait retiré par devant Nous, et Nous ayant fait entendre, que la dite maison, avec le jardin et Jeu de Pauline deppendant d’icelle ne servoit de rien à îcclluy Celliny pour l’effet pour lequel lui avons baillé et délaissé, et que la louoit ensemble le dit jardin pour en faire son prouffit particulier, Nous aurions souvez tel donné à entendre baillé et délaissé à icelluy le Roux, la dite maison et jardin, pour s’y retirer et y dresser les fours, fourneaux et autres choses requises propres et commodes pour la manufacture de son dit art et mestier. Et à ceste fin fait expedir Nos lettres pour ce necessaires, en vertu de quelles le dit Roux a esté fait joissant des dite maison et jardin, non obstant les opposictions et appellations intentées par le dit Celliny, et d’iceulx joy jusques à ce que Nous estant demeurantes en Notre ville de Paris, Nous Nous sommes transportés au dit Nesle, et ayant Nous mêmes veu la statue en forme de Collosse et autres ouvraiges par le dit Celliny ja dressés, et bien cogneu que luy seroit impossible les retirer et d’accommoder avec ce qui restoit encore à faire, et parachever de ceulx que luy avons commandé et ordonné faire en si peu de place et logis, que lui reste du dit Nesle, sans s’aider et accommoder des dites maison, Jeu de Paulme et jardin baillez au dit le Roux, Nous avons voulu et ordonné le dit Celliny estre remis à sa dite maison, Jeu de Paulme et jardin. Et pour ce qu’il Nous a présentement fait entendre que vous faictes difficulté de ne faire d’autant qu’il ne vous fait apparoître de Notre dite vouloir, ordonnance et commendement, Nous à ces causes voulions faire pourvoir audit Celliny de' maison et lieu qui soit ample, propre et commode pour le logis et retraicte de ses dites ouvraiges, vous mandons et commectons, par ces présentes, que vous ayez à incontinant fait remettre et reintégrer le dit Celliny en possession et joyssance des dites maison, Jeu de Paulme et jardins ainsi par Nous baillez et délaissés au dit le Roux, que du est, pour en joyr par le dit Celliny avec le dit logis et maison du Petit Nesle, et s’en servir pour le logis et retraicte de ses dites ouvraiges, ouvrieurs et serviteurs, tout ainsi qu’il faisoit auparavant le bail par Nous fait au dit le Roux, et pour cest effect faictes vuider le dit le Roux des dites maison, Jeu de Paulme et jardin, sans que en vertu de Nôtres lettres de bail, lesquelles Nous avons revocquées, cassées et adnullées, revocquons, cassons et adnullons par ces dites présentes, il s’y puisse plus retirer, loger, ni habituer en aucune manière en contraignant à ne faire et souffrir le dit le Roux, et tout autres qu’il appartiendra, et que pour ce seront à contraindre pour toutes voyes et manières duees et accoustumées de faire en tel cas, non obstant oppositions et appellations quelconques, et sans préjudice d’icelles pour les quelles ne voulions estre différé, et sans que icelluy Cellinv soit tenu relever, ni autrement consuivre les dites oppositions et appellations par lui intentées pour empescher la possession du dit le Roux, les quelles Nous avons de Notre grâce spéciale, plaine puissance et auctorité Royale mise et mettons du tout au néant sans amende. Car tel est Notre plaisir. Non obstant ce que dessus (le dict bail) et quelconques autres ordonnances, mandemens, ou defences à ce contraires. Donné à Saint-Mor de Fosses le XV jour de juillet l’an de
grâce mil cinq cent quarante quatre, et de Notre Régné le trentunesme. FRANÇOIS. Par
le Roy. Le S. D'Annebaut, Maréchal et Amiral de France présent.
« Delaubespine. »
Ces deux documents irrécusables confirment de tout point ce que Cellini rapporte au sujet de ses lettres de naturalisation, et ce qu’il raconte du petit Nesle, de la difficulté qu’il eut de s'y installer, du jeu de paume qui s’y trouvait et dont il se fit un revenu ; de la statue colossale de Mars qui étonnait tout le quartier, et dans la tête de laquelle’ un de ses élèves ayant caché sa maîtresse, les gens du voisinage crurent voir s'agiter un revenant.
Le château de Nesle était situé sur la rive gauche de la Seine, sur l'emplacement occupé depuis par les hôtels de Nevers et de Guénégaud, et aujourd’hui par le palais
de l’Institut (i) et l'hôtel de la Monnaie. En 1308, il avait été vendu par Amaury, seigneur de Nesle en Picardie, à Philippe le Bel. Brantôme a raconté que Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, s’y serait livrée à de criminelles débauches, à la suite desquelles elle faisait jeter ses complices dans la Seine.
Au temps où Cellini l’occupait, le pont Neuf n'existait pas encore, puisqu’il ne fut commencé qu’en 1578, par Androuet du Cerceau, sous le règne de Henri III; de sorte que pour se rendre au Louvre de François I" l'artiste devait traverser la Seine au pont au Change, après avoir longé les murs du couvent des Augustins, qui se trouvait alors à l'extrémité de Paris de ce côté. Un soir, rapportant l’or que lui avait remis le trésorier du Roi pour l'exécution de la fameuse salière, Cellini fut attaqué dans ces lieux favorables au guet-apens. Les assaillants étaient au nombre de quatre. Il réussit à les intimider en leur faisant croire qu’ils avaient affaire à un militaire n’ayant que la cape et l’épée, bien résolu d’ailleurs à vendre chèrement sa vie. Mais à peine fut-il hors de leur atteinte que, de sa porte, il leur cria : « Ces quatre poltrons! ils ont été incapables de prendre à un homme seul mille écus d’or qui lui fatiguaient le bras ! » Et comment se fût-il mieux vengé de ces larrons qu’en leur dévoilant la valeur de la proie qu'ils venaient de laisser échapper?
Piganiol de la Force, dans sa Description historique de la ville de Paris (2), explique ainsi ce qu’étaient le grand et le petit Nesle :
« La consistance des grand et petit hôtels et du séjour de Nesle, jardins, vergers, jeu de paume et place qui en faisoient partie, comprenoit tout le terrein qui étoit dans toute l’étendue en long de l’ancien fossé de Nesle, jusqu’à la rivière, et de là remontant dans la ville embrassoit et contenoit tout ce qui se trouve en continuant le long du quai, d’une part, jusqu’à la rue Saint-André des Arcs et à la porte de Bussi, de l’autre. »
Cellini n’occupait que le petit Nesle et le jeu de paume, ainsi qu’il le dit et que le constate l'un des documents cités plus haut. Il y tint maison, se plaisant à y accueillir ses compatriotes. C'est ainsi qu'il logea messire Luigi Alamanni et sa famille ; puis l’évêque de Pavie, Monsignor de’ Rossi, avec qui il s'était trouvé prisonnier au château Saint- Ange, et qui lui avait alors rendu quelques bons offices. On sait que le prélat, ayant recouvré la liberté en 1544, vint habiter quelque temps la France, et y composa des poésies à l’adresse de François I" et de la Reine de Navarre. Le célèbre médecin Guido Guidi (3) et plusieurs autres personnages reçurent aussi l’hospitalité de l’orfévre. Des lettres de quelques-uns établissent que son assertion à ce sujet est absolument exacte. L’un d'eux, Niccolô Martelli, lui écrit de Florence à la date du 1" septembre 1543 : « Le Tasso, le Tribolo, le Stradino, le grand Varchi et notre excellent Luca Martini ont eu la plus vive satisfaction d’apprendre l’état dans lequel vous vous trouvez auprès de Sa Majesté Très- Chrétienne, grâce à votre mérite éclatant et à votre nature si bien douée, qu’on n'en peut rien dire de plus. Et certainement Benvenuto na pas encore
(1) Autrefois Collège Mazarin.
(2) Vol. VIII, Notice sur le Collège Mazarin.
(3) Le Florentin Guido Guidi était , par sa mère, petit-fils du peintre Domenico del Ghirlandajo.
RECHERCHES SUR SA VIE
tant de biens qu’il n’en mériterait davantage, pour être non -seulement un artiste rare dans l’orfèvrerie et admirable dans le dessin, mais encore libéral daps ses discours et dans sa manière de faire participer à sa bonne fortune les gens de mérite et ses amis, et même ceux qu’il n’a jamais connus et qui se font un devoir de rendre visite à sa maison honorée ; car il apprécie alors un esprit élevé dans une humble condition autant qu’un cardinal. Et quoique ces prélats se figurent être des échelons à la porte du Paradis, moi je vous ai vu refuser à plus d’une couple d’entre eux le fruit distingué de vos peines, parce que vous ne les trouviez pas dignes de posséder une œuvre de mérite : action généreuse, digne d’une personne généreuse comme vous, et dont pour ma part je suis pénétré (i). »
Non-seulement Cellini recevait bien ceux qui se présentaient chez lui, mais il trouvait occasion de se rendre utile de loin à ses compatriotes qui avaient à le consulter. On le voit par ce passage d’une lettre adressée de Rome, le 23 août 1541, à Luigi Alamanni par Annibal Caro, qui songeait alors à se rendre à la cour de France et à présenter au Roi des livres grecs, des médailles et d’autres objets d’art antiques : « Je vous supplie donc de me faire savoir ce que vous pensez de ceci, et de vouloir bien, quand vous le jugerez convenable, communiquer aussi ma pensée à Benvenuto, au sujet des antiquités (2). »
A plusieurs reprises, François Ier vint voir son orfèvre au petit Nesle. Cellini parle avec complaisance de ces visites royales. Une première fois, le Souverain s’était présenté en compagnie de la duchesse d’Étampes, du Roi de Navarre, de Marguerite de Valois, sa sœur, Reine de Navarre, du Dauphin, de Catherine de Médicis, femme du Dauphin, du cardinal de Lorraine et de plusieurs grands seigneurs de la cour. Une seconde fois, il vint encore avec madame d’Etampes et une suite nombreuse. Quelque temps après, le Roi, accompagné ce jour-là de l’amiral de France, Claude d’Annebaut, vit avec une vive surprise, au dire de Cellini, « le grand colosse qui se trouvait dans un pré dépendant du château ». C’est évidemment à cette visite que fait allusion le document cité, qui confirme le récit de Cellini : « Nous estant demeurantes en Notre Ville de Paris, Nous Nous sommes transportés au dit Nesle et ayant Nous mesme veu la statue en forme de Collosse et autres ouvraiges par le dit Celliny ja dressés... »
On travaillait jour et nuit dans l’atelier de Cellini; des ouvriers italiens, français, allemands même, secondaient le maître, occupé simultanément à de grands ouvrages de sculpture et à un nombre considérable de travaux d’orfèvrerie, non -seulement pour le Roi, mais encore pour les gentilshommes de sa cour.
François Ior ne pouvait manquer d’occuper son artiste à l’embellissement de son cher Fontainebleau. Androuet du Cerceau, parlant de ce palais dans son grand recueil, Les plus excellents bastiments de France, publié en 1579 (3), s’exprime ainsi : « Le feu Roi François, qui le fist bastir, s’y aimoit merveilleusement. » Et il ajoute : « En somme que tout ce que le Roy pouvoit recouurer d’excellent, c’estoit pour son Fontainebleau : où il se plaisoit tant, que y voulant aller, il disoit qu’il alloit chez Soy. » Cellini fut
(1) Voir Niccolô Martellt, Lcttcre. — (2) Annibal Caro, Opcre. — (3) 1576-1579.
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chargé par ce prince de décorer une grande porte du château et de faire pour le parc le modèle d’une fontaine monumentale. Les modèles de ce dernier ouvrage avaient déjà été vus et approuvés par le Roi, lorsque l’inimitié de madame d’Étampes fit tout à coup enlever la commande à Benvenuto pour la donner au Primatice. Cellini n’était pas homme à endurer un affront aussi grave, et les choses ne pouvaient aller si facilement avec lui.
« Me voyant, dit -il, offensé d’une telle manière et avec une telle injustice, puisqu’on m’enlevait une commande que j’avais gagnée par tant de labeur, je me préparai à faire les armes à la main, quelque grand éclat. Je m’en allai donc tout droit chez le Bologna, que je trouvai dans un de ses ateliers. Il s’empressa de me faire entrer, et avec force de ses politesses lombardes, il me demanda quelle heureuse affaire m’amenait. « Une « affaire très -heureuse, en effet, et très -importante », lui répondis -je. Il donna ordre à ses serviteurs d’apporter à boire : « Avant toute conversation, dit -il, je veux que nous « buvions ensemble, car telle est la coutume de France. » Je repris : « Messer Fran- « cesco, sachez que pour la conversation que nous devons avoir ensemble il n’est point « nécessaire de boire d’abord. Peut-être cela pourra-t-il se faire après. » Puis j’entrai en explications : « Tous les hommes qui font profession d’être honnêtes agissent « de manière à le montrer. S’ils agissent autrement, ils perdent le nom de gens de « bien. Vous n’ignoriez pas, je le sais, que le Roi m’avait donné à faire ce grand colosse « dont il a été question il v a dix-huit mois, et ni vous ni aucun autre n’en avaient «jamais soufflé mot. Par des ouvrages qui m’ont coûté de grands labeurs, je me suis « fait connaître de cet illustre Roi; les modèles que je lui ai montrés lui ont plu, et c’est « ainsi qu’il m’a confié cet important travail. Plusieurs mois se sont écoulés sans que «j'en aie entendu parler; ce matin seulement, j’apprends que vous l’avez obtenu en me « le faisant enlever. C’est par mes belles productions que je l’avais acquis; et c’est par « vos propos creux que vous me supplantez. » — «O Benvenuto, répondit Bologna, « chacun cherche à faire ses affaires de la manière qu'il peut. Si le Roi veut qu’il en « soit ainsi, que pouvez-vous répliquer? Ce serait temps perdu; la commande m’a été « délivrée; elle est donc mienne. Maintenant, dites tout ce qu’il vous plaira, je vous
« écoute. » — « Sachez, maître Francesco, que j’aurais beaucoup à dire là-dessus, et
« que par d’admirables et judicieux raisonnements, je pourrais vous conduire à confesser « que la manière dont vous agissez et parlez n’est pas celle qui doit être usitée entre « des êtres raisonnables. Mais en peu de mots et tout de suite j’arriverai au point précis « de ma conclusion : soyez attentif et comprenez-moi bien, parce que cela est sérieux. » Voyant que la rougeur me montait et que mon visage était altéré, il fit le geste de se lever; je lui dis qu’il n’était pas encore temps, de demeurer assis et de m’écouter : « Messer Francesco, vous savez que l’œuvre a d’abord été mienne, et que, selon les « usages, le temps était passé où l’on pouvait parler de cette affaire. Maintenant je « vous dis que j’accepte que vous fassiez un modèle ; moi j’en exécuterai un autre en « plus de celui que j’ai déjà composé. Ensuite, sans en rien dire à personne, nous
« les porterons à notre grand Roi. Et celui qui dans ce concours aura la gloire de
« l’avoir emporté, par cela même aura gagné le colosse. Et si c’est à vous que le travail « échoit, j’oublierai votre grave injustice à mon égard, et je bénirai vos mains, comme
RECHERCHES SUR SA VIE
« plus dignes que les miennes d’une telle gloire. Arrangeons la chose ainsi, et nous serons « amis. Autrement nous serons ennemis; et Dieu qui toujours aide au bon droit, et moi « qui lui ouvre la voie, nous vous montrerons l’étendue de votre erreur. » Messer Francesco répliqua : « L œuvre est mienne, et puisqu’elle m’a été donnée, je ne veux pas « exposer ce qui m’appartient. » Je lui répondis : « Messer Francesco, puisque vous ne « voulez pas prendre le bon côté, celui qui est juste et raisonnable, je vais vous montrer « cet autre, qui, comme le vôtre, sera vilain et désagréable. Je vous déclare donc que « si jamais, d'une manière quelconque, j’apprends que vous parlez de cette œuvre « qui m’appartient, sur l’heure, je vous tuerai comme un chien. Nous ne sommes ni à « Rome, ni à Bologne, ni à Florence; ici on vit autrement. Si j'apprends jamais que « vous en parliez au Roi ou à d’autres, quoi qu’il arrive, je vous tuerai. Réfléchissez « donc au parti que vous prendrez : ou le premier qui est le bon, ou le second qui est « le mauvais; celui dont je vous parle à présent. » Mon homme ne savait plus que dire ni que faire. Pour moi, j’étais plus disposé à en venir au fait sur l’heure qu’à différer. Bologna ne sut me dire autre chose que ceci : « Tant que j'agirai en homme de bien, «je n ai peur de personne au monde. » Je lui répliquai : « Voilà qui est bien parler. « Mais si vous faites le contraire, ayez peur; car il vous importe beaucoup. » Sur-lechamp je le quittai, et j allai trouver le Roi, avec qui je discutai fort longuement l’affaire des monnaies...
« Le Bologna, le lendemain, arriva tout exprès à Paris, et me fit appeler par Mattio del Nasaro. J allai le trouver, et lui, le visage souriant, vint au-devant de moi, me priant de le tenir pour un bon frère, ex disant qu’il ne parlerait plus de cette œuvre, parce qu’il avait très-bien reconnu que j’avais raison. »
Le Primatice se voyait dans une position fort délicate à la cour, par le fait de la menace de Cellini. Le Roi, pour complaire à madame d’Étampes, lui avait commandé la grande fontaine, et cette commande devenait pour lui un embarras : allait-il s’exposer a désobéir aux ordres du Roi, ou à déplaire à la duchesse, si on lui enjoignait de se mettre à 1 œuvre? Pourtant il venait de promettre à son adversaire de ne plus penser à ce travail, et il jugeait sans doute non moins dangereux de mériter la colère d'un justicier de cette trempe.
Désireux sans doute d échapper à ce double péril, peu après il se fit envoyer en Italie pour prendre les moulages des plus belles sculptures antiques alors connues. « Il partit ainsi à la garde du diable, reprend Cellini; et cet imbécile, n’ayant pas eu le courage de concourir avec moi, prit cet expédient lombard; dans la pensée de déprécier mes œuvres, il se fit mouleur d'antiques. »
Lorsque le Bolonais revint d Italie avec ses moulages, Cellini, malgré madame d’Etampes, n’avait pas encore perdu la faveur du Roi. Benvenuto et Vasari ne se sont pas beaucoup trompés dans leurs souvenirs, lorsqu’ils ont donné la liste des pièces que le Primatice rapporta de sa mission. Les comptes des bâtiments royaux (i) nous révèlent cependant que ni l’un ni l’autre n’ont été absolument exacts. Fontainebleau a
(i) Voir la Renaissance des arts à la Cour de France, par le comte de Labokde. Paris, 1850.
possédé dix fontes du Primatice (i). Cinq ont été transformées en monnaie de billon pendant la Révolution ; ce sont le Tibre , deux Satyres et deux Sphinges. Cinq sont parvenues jusqu’à nous : le Laocoon, XAriadne (improprement appelée autrefois Cléopâtre ), X Apollon, la Vénus, le Commode. Onles admire aujourd'hui dans une des grandes salles du rez-de-chaussée du Louvre (
Le Primatice, lorsqu’il jeta ces antiques en bronze, conduisit ce travail avec assez de secret à Fontainebleau pour que son rival n’en sût rien à Paris. « Ces figures vinrent si bien, dit Vasari, quelles semblent les antiques mêmes, comme on le peut voir là où elles furent placées, dans le jardin de la Reine à Fontainebleau, à la très-grande satisfaction du Roi, qui fit de ce lieu presque une nouvelle Rome. Mais je ne tairai pas que le Primatice eut, pour faire lesdites statues, des maîtres si excellents dans l’art de la fonte, que ces œuvres vinrent non-seulement à perfection, mais avec une peau si fine, qu’il ne fallut quasi pas les retoucher. » Pour l’honneur de l’art français, les comptes des bâtiments royaux nous ont heureusement conservé leurs noms : Francisque Rybon, Pierre Beauchesne, Benoist le Bouchet et Guillaume Durant.
Les fontes du Primatice venaient d’être achevées, quand Cellini termina son Jupiter d'argent et dut le transporter à Fontainebleau. Voici ce qu’il dit à ce propos :
« Je demandai au Roi où je devais, pour me conformer à sa volonté, placer le Jupiter. Madame d’Étampes, qui était présente, dit à Sa Majesté qu’il n’y avait pas de local plus à souhait pour cela que sa belle galerie. C'était, comme nous dirions en Toscane, une loggia, ou plutôt un vaste corridor, parce que nous appelons loggia une pièce qui est ouverte d’un côté. Celle-ci, longue de plus de cent pas, large de douze, était bien ornée, et très-richement décorée de peintures de cet admirable Rosso, notre Florentin. Des sculptures, les unes en ronde bosse, les autres en bas-relief, séparaient entre elles ces peintures. Le Bologna avait transporté dans cette galerie toutes ses statues antiques jetées en bronze et très-bien réussies ; il les avait placées sur des piédestaux et disposées dans le meilleur ordre. Comme je l'ai déjà dit, c'étaient les reproductions des plus belles œuvres antiques de Rome. Dans cette salle j’apportai mon Jtpitcr ; et quand je vis tous ces grands préparatifs combinés à dessein, je me dis à moi-même : « C’est comme s’il s’agissait de se frayer un chemin à travers les lances « ennemies ; que Dieu me soit en aide !» Je mis ma statue à sa place, aussi bien que je pus, et j’attendis la venue de ce grand Roi. Mon Jupiter tenait son foudre de la main droite, comme s’il voulait le lancer; dans la gauche, il avait le globe du monde. Au milieu des flammes du foudre, j’avais adroitement caché un morceau de torche en cire blanche. Pour me jouer un des vilains tours de sa façon, madame d’Etampes avait en effet retenu le Roi jusqu’à la tombée de la nuit, soit pour l’empêcher de venir, soit pour que mon œuvre parût moins belle dans l’obscurité. Mais il en arriva tout autre-
(1) Voir à ce sujet l’excellente Étude sur les fontes du Primatice , par M. Henry Barbet de Joui . Paris , Renouard, 1860.
(2) UAriadne antique, qu’on avait supposée autrefois être une Cléopâtre à cause du bracelet en forme de serpent qu'elle porte au bras, est aujourd’hui conservée au Musée Pio Clementino. Jules II 1 avait acquise d’un Romain nommé Girolamo Maffei, ainsi qu’il résulte d’une lettre du cardinal Armellino de’^ Medici , en date du 18 décembre 1521 , imprimée dans les Pittoriche. Voir Vasari, édition G. Milanesi, t.\ II, p. ;8.
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ment, selon la promesse de Dieu qui protège ceux qui ont foi en lui, car voyant qu’il faisait nuit, j’allumai la torche, et comme celle-ci se trouvait dans la main de Jupiter et un peu élevée au-dessus de sa tête, la lumière tombait d’en haut, et la statue était mieux éclairée qu’elle ne l’eût été en plein jour. Le Roi parut avec sa madame d’Étampes, avec le Dauphin son fils, aujourd’hui Roi, avec la Dauphine, le Roi de Navarre son beau-frère, Madame Marguerite sa fille, et plusieurs autres grands seigneurs auxquels madame d’Etampes avait fait la leçon pour qu’ils parlassent contre moi. Dès que je vis entrer le Roi, j’ordonnai à mon ouvrier Ascanio de pousser doucement le beau Jupiter à la rencontre de Sa Majesté. Ce mouvement donné avec adresse à la figure, qui était d’ailleurs d’une heureuse exécution, la fit paraître vivante. Les antiques se trouvèrent ainsi sur le second plan, et tous les regards se portèrent avec plaisir sur mon ouvrage. Le Roi dit aussitôt : « Voici la plus belle chose qu’on « ait jamais vue; et moi qui aime les arts et m’y entends, je n’aurais pas imaginé la « centième partie de ces beautés. » Il semblait que les seigneurs qui auraient dû mal parler de mon œuvre ne pourraient jamais assez la louer. « En vérité! s’écria madame « d’Etampes avec chaleur, c’est à croire que vous n’avez pas d’yeux! Ne voyez-vous «pas que c’est dans ces magnifiques figures de bronze, chefs-d'œuvre de l’antiquité, « que voilà, qu’on rencontre le plus haut mérite de cet art, et non pas dans ces « babioles modernes? » Le Roi s’avança, et sa suite avec lui, et ils donnèrent un coup d’œil aux autres figures. Mais comme elles recevaient la lumière d’en bas, elles ne paraissaient pas à leur avantage. « Qui a voulu, dit le Roi, jeter de la défaveur sur cet « homme, lui a rendu un service signalé. Grâce à ces admirables statues, on voit et « reconnaît que la sienne est de beaucoup plus belle et plus merveilleuse. Il faut donc « faire grand cas de Benvenuto, dont les ouvrages peuvent non- seulement supporter « la comparaison des antiques, mais encore les surpasser. » Madame d’Etampes répliqua que lorsqu’on verrait cette œuvre le jour, elle ne paraîtrait plus, à beaucoup près, aussi belle que la nuit. Et encore fallait -il tenir compte que j’avais placé un voile sur cette figure pour en cacher les défauts. Il s’agissait d’un voile très -léger que j’avais jeté avec grâce sur le Jupiter pour lui donner plus de majesté. A ces mots, je le saisis ; en le soulevant par en bas, je découvris les belles parties qu’il dissimulait aux regards, et je le déchirai avec quelque humeur. Madame d’Etampes pensa que je n’avais découvert ces nudités que pour la mystifier, et Sa Majesté s’aperçut de son indignation. Poussé moimême par la colère, j’allais parler à mon tour; mais ce sage Roi me dit tout de suite ces paroles dans sa langue : « Benvenuto, je te défends de souffler mot; tiens-toi donc « tranquille, et tu seras récompensé mille fois plus que tu ne le pouvais désirer. » Ne pouvant parler, je me démenais avec rage, si bien qu’elle s’irritait davantage et murmurait d’autant plus. Le Roi partit bien plus tôt qu’il ne l’aurait fait, disant tout haut, pour m’encourager, qu’il avait enlevé à l’Italie le plus grand homme qui ait jamais exercé tant de professions. »
La petite conspiration de madame d’Etampes tourna donc pour cette fois au profit de l’artiste. Il n’est pas probable que le Roi préférât le Jupiter de Cellini aux antiques qu’on avait eu la pensée malicieuse de lui opposer. Ses compliments excessifs doivent être interprétés, croyons -nous, beaucoup plutôt dans le sens d’un encouragement que
dans celui d’un jugement bien arrêté. Un prince qui s'efforcait de développer un grand mouvement d’art dans ses Etats, eût agi à l’encontre de son but, s’il eût approuvé qu’on déconcertât ses meilleurs serviteurs en les écrasant sans cesse par la comparaison des chefs-d'œuvre de l’antiquité.
Benvenuto ne devait pas espérer pourtant lutter toujours avec succès contre l'influence de la favorite, et c’est miracle qu’il y ait résisté si longtemps. L’humeur du Roi devait d’ailleurs se ressentir des préoccupations que lui donnait alors une guerre malheureuse contre les Impériaux, qui venaient de s'emparer d’Epernay et de Château- Thierry. Le triste traité de Crespv fut-il l’œuvre de madame d’Etampes? La favorite a-t-elle, dans cette circonstance, trahi les intérêts du Roi et de la France, par haine contre Diane de Poitiers et pour rabaisser le Dauphin qui commandait l’armée? Cellini est tout disposé à l’en croire coupable, mais il n’en dit qu’un mot en passant, laissant le soin de parler des affaires de l’Etat « à ceux qui écrivent les chroniques ». Par contre, il n’oinet rien de ses démêlés personnels. Peu à peu on voit par ses récits que la faveur du Roi diminue. Le Souverain se fatigue de cette lutte entre sa maîtresse et son orfèvre, qu’il défend avec moins de chaleur. Ne recevant plus ni argent ni commandes, l’artiste fut contraint de congédier un à un tous ses ouvriers, à l’exception de ses deux élèves Ascanio et Paolo. La guerre, terminée avec les Impériaux, ne l’était d’ailleurs pas avec les Anglais, et pendant que François I r était en Normandie, l’atelier du petit Nesle paraissait définitivement oublié. Benvenuto se rendit à Argentan , sous prétexte de montrer au prince deux vases d’argent, mais en réalité pour demander son congé.
« Je priai le Roi de m’accorder la permission gracieuse d’aller prendre quelque repos en Italie, lui offrant de laisser sept mois de solde dont j’étais créditeur, et que Sa Majesté daignerait me faire payer par la suite, si cela me devenait nécessaire pour mon retour. Je la suppliai d’y consentir, alléguant que c’était alors le temps de guerroyer beaucoup plutôt que de sculpter. Le Roi n’avait-il pas accordé cette même faveur à son peintre Bologna ? Pourquoi ne daignerait-il pas me l’octroyer aussi? Pendant que je parlais ainsi, Sa Majesté regardait les deux vases avec la plus grande attention, et de temps à autre Elle me dardait un de ses terribles regards. Cependant, du mieux que je pouvais, je continuais à lui répéter mon instante prière. Tout à coup je vis le Roi se lever en courroux, et il me dit en italien : « Benvenuto, vous êtes un grand fou; portez « ces vases à Paris, car je veux qu’ils soient dorés. » Puis, sans me faire d’autre réponse, il partit. Alors je m’approchai du cardinal de Ferrare, qui était présent, et je renouvelai auprès de lui ma prière, lui disant que puisqu’il m’avait déjà comblé de ses bontés en me faisant sortir de prison à Rome et en m’accordant tant d’autres bienfaits, je lui demandais de vouloir bien encore m’obtenir cette autorisation d’aller jusqu’en Italie. Le cardinal me répondit que bien volontiers il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour me procurer cette satisfaction, et que je pouvais lui en laisser le soin en toute confiance ; que même je pouvais partir librement si je le voulais, parce qu’il en ferait son affaire auprès du Roi. »
De retour à Paris, Benvenuto laissa la garde de sa maison à ses deux élèves et se mit en route pour l’Italie. Madame d’Etampes eut beau jeu, et le Roi ne pardonna jamais à l’artiste d’être parti contre son gré.
RECHERCHES SUR SA VIE
Des nombreux travaux exécutés par Cellini à la cour de France, on ne trouve aucune trace dans ce qui reste des comptes des trésoriers royaux. Il est vrai qu’on ne possède plus que de rares et incomplets fragments de leurs registres. « A l’époque de la Révolution, dit M. Léon de Laborde, les archives royales et ecclésiastiques, municipales et seigneuriales, furent dévastées, et le parchemin de tous les actes, sous prétexte de ' servir aux gargousses patriotiques, fut vendu aux premiers venus, et employé aux plus vulgaires usages. »
C’est à propos de la découverte faite par lui de documents relatifs aux travaux de Jean Goujon pour le jubé de Saint-Germain l’Auxerrois, que le savant historien a écrit ces lignes. Ces documents établissent que notre admirable sculpteur français était déjà employé à Paris en 1542 (1), c’est-à-dire au temps où, de l’autre côté de la Seine, et précisément en face, Cellini travaillait dans ses ateliers du petit Nesle.
Cependant, si l’on ne sait rien des payements faits au Florentin, et s’il est par conséquent impossible de contrôler ses dires à ce sujet, nos Archives possèdent une intéressante série de pièces relatives aux sommes versées après le départ du maître à ses élèves Ascanio et Paolo (2). Le registre qui les contient est un parchemin in-quarto de soixante-quatorze feuillets, Payement des ouvriers orfèvres logeant et besongnans dans rhostel de Nesle (3); il ne commence qu’à l’année 1549. Quel intérêt plus vif encore aurait eu pour notre sujet le registre précédent, dans lequel se seraient rencontrés des payements se rapportant aux années 1540 à 1544! Néanmoins, nous trouvons diverses notices à relever dans celui qui est parvenu jusqu’à nous.
Cellini parle dans ses Mémoires d’un Monseigneur « délia Fa » qui lui apprit à Fontainebleau que la commande de la fontaine colossale lui avait été enlevée pour être donnée au Primatice, et il le désigne comme « un de ces trésoriers qui avaient commission du Roi de le pourvoir ». Les consciencieux annotateurs Carpani et Francesco Tassi, ne trouvant nulle part mention d’un trésorier du Roi de ce nom, se déclaraient fort embarrassés à son sujet, et ils supposaient que ce pouvait être un seigneur de la Faye, qui, selon le Père Anselme, fut un des cent gentilshommes ordinaires de François I" (4). Leur hypothèse n’est pas confirmée par le document dont nous parlons, lequel, au contraire, en nous édifiant complètement sur la position du personnage, nous montre encore que Cellini l’avait désigné exactement. En effet, ce trésorier, qui se nommait bien de la Fa, étant mort en 1 545 , il plut au Roi d’octroyer à son fils la survivance de sa charge ; et dans les lettres de commission du fils sont relatées les circonstances et la date de la commission donnée antérieurement au père ; ce qui nous reporte au temps où Benvenuto était à Paris. De la rédaction de la pièce on peut conclure que
(1) « A Jehan Goujon, tailleur d’ymaiges, la somme de dix eseus d’or soleil sur étantmoings de son mestier d’ymagier, ainsi qu’il appert par sa quittance en datte du 18 may 1542. » — C’est sur la reliure d'une collection du Journal des Débats (années 1789 à 1800) que M. Léon de Laborde a fait l’heureuse découverte de cette série de documents relatifs à Jean Goujon. — Voir t. Ier de l’ouvrage intitulé les Comptes des Bâtiments dît Roi (1528-1571). 2 vol. in-8°, Paris, A. Baur, 1877 et 1880.
(2) Ces documents viennent d’être publiés par la Société de l'histoire de l'art français, dans le t. II de l'œuvre posthume de M. le marquis Léon de Laborde, citée dans la note précédente.
(3) Archives nationales, KK, 285.
(4) Voir l’édition de Francesco Tassi, t. II, p. 240, note 2. Florence, 1829.
la charge avait été créée tout exprès et en raison même de l’importance qu’avait rapidement prise l’atelier du petit Nesle. Voici d’ailleurs le document :
« FRANÇOIS, par la grâce de Dieu Roy de France, à nos amez et feaulx gens de nos comptes et trésorier de nostre espargne, présens et advenir, salut et dilection. Comme par cydevant nous eussions verballement commis et depputé feu nostre cher et bien amé Jacques de la Fa à tenir le compte et faire le payement tant des ouvraiges d’or, d’argent, de cuyvre et autres matières que nous avons ordonné estre faictes, construites et fabriquées en nostre hostel de Nesle, à Paris, par Bienvenuto Celigny, orfèvre singulier du pais de Florence et autres personnages ses aydes et serviteurs, tant dudict pais que d’ailleurs, que de plusieurs édifices comme chambres, cabinets et forges pour servir à les loger et fabricquer lesdits ouvraiges, pour ladicte commission exercer par ledict delTunct aux gaiges et taxations de deux cens cinquante livres tournois par an, laquelle commission ledict deffunct a bien et deuement exercée durant les années mil cinq cens quarante deux, quarante trois, quarante quatre et quarante cinq et jusques à naguères que ledict delTunct est allé de vie à trespas; au moyen duquel est besoing commettre pour exercer ladicte commission autre personnaige suffisant et expérimenté en tel cas et à nous sûr et féable, savoir vous faisons que pour la bonne et entière confiance que nous avons de la personne de nostre cher et bien amé Pierre de la Fa, fils dudict deffunct Jacques de la Fa, et de ses suffisance, lovaulté, prudence et expérience et bonne diligence, en faveur des bons et aggréables services, loyal et entier devoir que a faict icelluy deffunct son père au faict et exercice de sa dicte commission; espérant que, à l’imitation de luy, son dict fils se acquicttera et emploira bien et deuement en ladicte commission, icelluy Pierre de la Fa pour ces causes et autres bonnes considérations à ce nous mouvans, nous avons commis et ordonné et depputé, commectons, ordonnons et depputtons par ces présentes à exercer ladicte commission ou lieu dudict Jacques de la Fa, son père, et à faire les payemens desdicts ouvraiges, réparations et autres choses nécessaires audict Benveneuto Coligny et autres ouvriers, pour le faict de la construction et fabricque desdicts ouvraiges d’or, d’argent, de cuyvre et autres matières, et aussi ù faire le payement des gaiges et sallaires tant dudict Benveneuto ou autres ouvriers, que aydes, serviteurs et autres besongnans soubz eulx et tous autres fraiz de ce deppendans, et ce par l’advis et contreroole de nostre cher et bien amé maistre Jehan Lallemant, seigneur de Marmaignes, à ce par cydevant par nous commis et depputté, selon et ainsi que a faict ledict deffunct de la Fa pour telle commission avoir, tenir et doresnavant exercer par ledict Pierre de la Fa ausdicts gaiges de deux cens cinquante livres tournois, tels et semblables que les avoit et prenoit ledict deffunct Jacques de la Fa son père, et lesquels nous avons ou dit Pierre de la Fa taxés et ordonnez, taxons et ordonnons par ces dictes présentes, par chacun an, durant sa dicte commission et icelle somme de deux cens cinquante livres tournois avoir et recepvoir par ses mains aux termes et en la manière accoustumez. Et lesquels gaiges nous voulons estre comprins par vous trésorier de nostre dicte espargne. — Donné à Paris le unziesme jour de mars, l’an de grâce mil cinq cens quarante cinq et de nostre règne le trente-deuxième. Ainsi signé, FRANÇOIS. Par le Roy, Bochetel. »
Ce document donne matière à plusieurs remarques intéressantes. Tout d’abord nous relèverons une note de M. Léon de Laborde : « Il importe de bien fixer cette date. L’année 1545 commençait à Pâques au 5 avril et l’année 1546 au 25 avril; le 11 mars 1545 correspond donc au 11 mars 1546- » Nous ajouterons que plusieurs documents de la Biblioteca Riccardiana, de Florence, établissent que Benvenuto était revenu dans sa ville natale en 1545. Un de ces documents est en effet daté du 1" août 1545. A Florence, l’usage subsista jusqu’en 1740 de commencer l’année au 25 mars « ab Incarnatione ». Cette circonstance ne modifie pas la date de 1545 pour un document daté du Ier août. Donc, lorsque, à la date réelle pour nous du 11 mars 1546,
RECHERCHES SUR SA VIE
François I" donnait sa commission à Pierre de la Fa, Benvenuto était à Florence, où il avait dû arriver dès le mois de juillet de l’année précédente. Néanmoins, le Roi ne voulait pas croire à son départ définitif, et il ne considérait toujours Ascanio et Paolo que comme des élèves. On remarquera qu’il ne les nomme même pas dans la lettre de commission : ce ne sont toujours que les ouvriers, ou les aides et les serviteurs de Benvenuto, qui conserve son rôle de maître et de chef de l’entreprise.
François I" comptait donc encore sur le retour de son « orfèvre singulier du pais de Florence » ; et cela confirme le récit des Mémoires, d’après lequel le prince aurait souhaité que Cellini revînt de son propre mouvement, mais n’aurait pas voulu le rappeler; tandis que, de son côté, Cellini était désireux de retourner en France, mais s’obstinait à attendre qu’on le rappelât. Cependant le Roi perdit patience, et les travaux laissés inachevés par le fugitif furent terminés par ses élèves, ainsi que le prouvent les pièces du même registre, dont nous allons parler; et cela explique encore l’opinion emise par le maître, que ses fripons d'élèves avaient contribué à conduire les choses â ce point pour arriver à le supplanter.
Nous ferons remarquer en passant que la commission de Jacques de la Fa, rappelée dans le document, indique que ce trésorier avait eu à faire des payements à Cellini, « du pais de Florence, et autres personnaiges ses aydes et serviteurs, tant dudict paï’s que d’ailleurs ». En effet, les Mémoires rapportent que ces aides, souvent nombreux, étaient non-seulement des Italiens, mais aussi des Français et même des Allemands. Lorsque plus tard Pierre de la Fa, le fils, effectua des payements aux deux Italiens Ascanio et I aolo, il porta aussi sur son registre, comme nous allons le voir, un « compaignon orfeuvre alleman ».
Quant à « maistre Jehan Lallemant, seigneur de Marmaignes », nommé dans la pièce que nous venons de reproduire, Cellini, dans ses Mémoires, revient à plusieurs reprises sur ses rapports avec ce personnage assez connu, dont parle le Père Anselme et qui en 1551 devint secrétaire du Roi.
Tandis que Cellini entrait au service de Cosme de Médicis, non sans souci pourtant des nouvelles qui lui venaient de France, on se mit en devoir à Paris de terminer, sur 1 ordre du Roi, ses travaux inachevés d’orfèvrerie. Nommé en mars 1545 (vieux style), Pierre de la Fa est chargé de pourvoir au payement des dépenses du trimestre courant, et il reçoit quatre mille cent soixante-cinq livres tournois « de maistre Jehan du Val, conseiller du Roy et trésorier de son espargne, pour convertir, tant au payement des journées des ouvriers et maneuvres qui ont besongné et travaillé en ladicte maison de Nesle à la continuation des ouvraiges qui se y faisoient pour ledict seigneur durant le quartier de janvier, février et mars mil cinq cens quarante cinq, que à l'achapt de deux marqs d’argent pour faire deux ances à deux petits vazes d’argent appartenans audit seigneur, etc. »
Ces deux petits vases sont sans doute ceux que Cellini dit avoir laissés à terminer en partant à ces deux jeunes gens, pour qu’ils ne fussent pas inoccupés : « Intra la quale era certi vasetti cominciati, i quali io lasciavo , perche quel dua giovani non si stessino. »
Après l’achèvement des travaux commencés se produisent les commandes nouvelles.
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Le Roi va employer les deux jeunes orfèvres à exécuter un vase à dragées et confitures dont il fait d’abord tailler un modèle en bois de noyer :
« A Pierre Coussinault, menuysier, demourant à Paris, la somme de treize livres dix solz tournois à luy ordonnée, le vingtiesme jour de novembre mil cinq cens quarante six, pour avoir par luy fourny et livré, de sondict mestier, ung vaze de boys de noyer, en forme de table carrée, à mettre dragées et confitures selon le devis qui en a esté faict au plaisir du Roy. »
« A icelluy Pierre Coussinault la somme de quatre livres dix solz tournois, à luy ordonnée le deuxiesme jour de janvier mil cinq cens quarante six, tant pour avoir racoustré les escuelles dudict vase de noyer qui n’estoient assez grandes au plaisir dudict seigneur que pour avoir faict les moulures et cronix d’icelluy. »
Il y avait bientôt deux ans que Benvenuto avait quitté Paris. Ce colosse repiésentant le dieu Mars, dont il parle dans ses Mémoires, et que, dans l’acte de donation du petit Nesle, le Roi dit en effet avoir vu, commençait, paraît-il, à menacer ruine. Voici ce qu’on apprend à ce sujet par un autre document :
« A Toussainctz Pajot, maistre couvreur de maisons, demourant à Paris, la somme de quatorze livres dix huict solz tournois, a luy ordonnée le vingtiesme jour d’octobre mil cinq cens quarante six, savoir est : treize livres dix solz tournois pour avoir couvert de sondict mestier tout ce qu’il convenoit couvrir audict Nesle, au lieu et endroit où est à présent le grand colosse faict de pierre de piastre et en ce faisant avoir fourny de tuille, cloud , latte, goustière, plattie et toutes autres choses à ce requises et nécessaires suyvant le marché faict avec luy par le dict seigneur de Marmaignes, et vingt huit solz tournois pour son rembourcement de pareille somme qu’il a fournye et advancé de ses deniers pour 1 achapt de trois toises de nattes, ou environ, qu’il a employées à couvrir partie du bras dextre dudict colosse pour obvier à 1 éminent péril des pluyes, gresles et gelées qui le pouvoient beaucoup endommaiger. »
Comme on le voit, le Roi tenait à la conservation de cette statue colossale, et il ne désespérait pas que quelque circonstance ramenât un jour Benvenuto pour terminer cette œuvre ambitieuse. N’est-ce même pas avec cette secrète pensée qu il lui fit écrire à cette époque par un de ses trésoriers, le Florentin Giuliano Buonaccorsi, d avoir à rendre ses comptes? « Je fus aussi content de recevoir cette lettre que si je 1 eusse demandée », dit Cellini; et aussitôt il rédigea un long mémoire, avec pièces à l’appui, qu’il fit passer au Roi par le cardinal de Ferrare, se déclarant prêt à se mettre en route si on l’appelait, et à fournir toutes explications dans le cas où Ion garderait quelque doute à cet égard. Mais il ne fut point appelé et ne quitta pas Florence.
On voit alors, par les documents successifs, Ascanio et Paolo prendre peu à peu sa place :
« A Paul Romain et Ascanius, Italiens, orfèvres du Roy, servans ledict seigneur en son hostel de Nesle, en ceste ville de Paris, pour aulcuns ouvraiges de leur estât, la somme de quatre vingt dix- livres tournois à eulx ordonnée le huictiesme jour d avril 1 an mil cinq cens quarante cinq avant Pasques, pour employer à l’achapt de six marcs d’argent pour faire deux ances aux deux petitz vases d’argent que Benveneuto Celini a laissé à parfaire, quand il s en alla en son pays, qui est au feur de quinze livres tournois le marc, ainsi qu’il appert par leur quittance, etc. »
« Ausditz Paul Romain et Ascaigne, la somme de sept cens soixante huict livres huict solz
RECHERCHES SUR SA VIE
tournois, à eulx ordonnée le dix-neufviesme jour d’octobre mil cinq cens quarante six, pour l’achapt de cinquante et ung marc, cinq onces, deux gros d’argent à ouvrer, pour convertir et employer à faire un grand vase d’argent en forme de table quarrée, posé et assis sur quatre satires, aussi d’argent, pour mettre dragées et confitures au plaisir dudict seigneur et selon le devis qui en a esté par luy faict avec les ouvriers, etc. »
Plusieurs autres notes se réfèrent à l’argent employé dans cet ouvrage, qui, d’après les sommes dépensées, paraît avoir été assez important. Le registre fait aussi connaître quels étaient alors les gages des deux orfèvres. Cellini raconte qu’à son arrivée en France il obtint pour eux du Roi une pension annuelle de cent écus d’or. Voici ce que nous apprennent les comptes de Pierre de la Fa :
« Audict Paul Romain, la somme de quatre cens cinquante livres tournois pour ses gaiges par luy desservis durant une année entière, commançant le premier jour de janvier mil cinq cens quarante cinq et finie le dernier jour de décembre ensuyvant l’an révolu mil cinq cens
quarante six . 1111e l1. »
« Au dict Ascaigne, pareille somme pour ses gaiges . imc l‘. »
Cependant, les explications que Cellini avait mandées au Roi par l’entremise du cardinal de Ferrare sur la situation de ses comptes, auraient été reconnues fondées, et même l’artiste aurait été sur le point d’aller reprendre possession de son château de Nesle et de son service à la cour de France, lorsque la mort de François Ier déconcerta ce projet. C’est du moins ce qui paraît résulter d’un long mémoire adressé aux « Soprassindachi » de Florence, en 1570, et duquel nous extrayons ces quelques lignes : « Cependant ce prince rarissime et même unique au monde, le Roi François Ier, ayant vu que ses grands travaux commencés n’avançaient pas, et ayant reconnu en partie la malignité scélérate de la cruelle envie, chercha à nettoyer ses oreilles souillées par le mensonge, et à les remplir de la sainte vérité. Et ainsi la vérité ayant lui, me fut d’un tel secours dans l’esprit de cet homme bon, que Sa Majesté Très-Chrétienne me fit écrire par messer Giuliano Buonaccorsi, son trésorier, me laissant entendre qu’étant convaincue par mes raisons et ayant écarté de ses oreilles le détestable poison de l’envie, si je voulais retourner à mon château qu’Elle m’avait donné et si j’avais bonne volonté de finir les œuvres commencées, Elle aurait ordonné qu’une grosse provision d’argent me fût remise pour pouvoir laisser des consolations à ma sœur et m’en retourner à son grand service. » Et plus loin il ajoute : « Mais tandis que les lettres et les réponses allaient et revenaient, la mort cruelle enleva du monde ce grand Roi, et c’est ainsi que je perdis tout ce qui m’était resté en France. »
François Ior mourut au mois de mars 1547. En montant sur le trône, Henri II confirma la commission de Pierre de la Fa; l’acte est daté de Compiègne, 16 août 1547. On voit dès lors figurer sur le registre du trésorier trois noms, qui sont ceux des « orfeuvres italiens et allemans entretenuz par le Roy en son hostel de Nesles ». Assavoir : Ascaigne Desmarriz, appelé aussi Desmarrez; Paul Romain, et enfin « le compagnon orfeuvre » Pierre Bauduc ou Baulduc.
De la minute d’une lettre de Cosme Ier à la Reine Catherine de Médicis, lui recommandant Cellini, lettre datée du 19 septembre 1547 il résulte que l’artiste eut
l'intention de se rendre alors en France, sans doute pour tenter de sauvegarder les intérêts qu’il y avait laissés en souffrance ; mais ce voyage n’eut pas lieu (i).
Il est assez intéressant de noter que, en ce temps même où les élèves de Cellini « besongnoient » au petit Nesle pour le service du Roi, ils continuaient aussi à travailler, comme avant eux leur maître , pour le cardinal de Ferrare. Cela nous est révélé par un registre de l’administration des biens du cardinal Hippolyte. Dans un volume intitulé Compte général, M. le marquis G. Campori, qui avait déjà découvert le livre de dépense du trésorier Mosti dont nous avons parlé plus haut, a relevé les travaux faits à Paris pour le prélat par Ascanio et Paolo Romano, travaux assez nombreux, et qui sont tous notés du 8 juillet 1548 au 25 mai 1549 (2).
La longue liste des travaux exécutés en un si court espace de temps par les deux orfèvres pour le cardinal de Ferrare permet de se faire une idée du nombre considérable de pièces qui durent sortir du petit Nesle à l’époque où Benvenuto y donnait l’impulsion à tant d'ouvriers italiens, français et allemands. Combien il est regrettable de n’en avoir pas découvert le détail par d’autres documents de comptabilité !
Lorsqu’il enregistre les payements faits par lui aux deux Italiens Ascanio et Paolo, et à l’Allemand Baulduc, sous le règne de Henri II, le trésorier Pierre de la Fa ne parle le plus souvent que de leurs gages. Nous ne relèverons donc que les deux notes dans lesquelles il a spécifié l'objet de leurs travaux. Les voici :
« A Paul Romain et Ascaigne Desmarry, la somme de six vingt dix neuf livres seize sols six deniers tournois à eulx ordonnée par le Roy pour argent blanc et or par eulx employé, tant en deux couppes d’argent dorées, dont l’une est grande et l’autre petite, que pour une assiete à cadenatz garnye de cuillier, Cousteau et fourchette avec ung petit coffre au dessus servant de salière, sur lequel est couché une Diane et pour la doreure desdictes deux couppes et assiete livrée par lesdicts ouvriers audict seigneur le quinziesme jour de ce présent mois de novembre mil cinq cens cinquante ung. »
Ces objets étaient évidemment destinés à Diane de Poitiers. En voici quelques autres pareillement commandés par Henri II, et terminés en 1552 :
« A Paul Romain et Ascaigne Desmariz, orfeuvres italiens, besongnans de leur dict mestier pour le service du Roy en son hostel de Nesle, la somme de trois cens quinze livres deux sols neuf deniers tournois, à eulx ordonnée par le Roy, pour l’or et argent par eulx fourny et employé en ung bassin d’argent doré, dedans lequel y a une nef figurée de laquelle sort toutes sortes de poissons, en ung vaze, en une couppe plaine avec l’essay et en une autre couppe platte ouvrée, le tout livré au dict seigneur. »
(1) Nous donnons au chapitre VII la lettre de Cosme à Catherine de Médicis.
(2) En voici la liste : Quatre salières triangulaires; quatre chandeliers triangulaires , ornés d’écussons et de corniches {sigillati c corniciati) ; un pied de croix d’autel, travaillé à feuillages avec une lanterne au milieu ; un bassin et une aiguière à l'antique « fatto a dozc incorniciati » ; une coupe plate avec son couvercle ; une coupe à boire avec son couvercle ; une coupe de calice ; une coupe dorée avec son couvercle à médaillons et son pied orné d'écussons et de feuillages ; un grand vase à eau pour crédence ; un tout semblable pour l’eau ; le fond , les rosaces et les émaux d’une paix dorée ; une armature refaite à un vieux bassin de Venise, et deux autres à deux bassins du Portugal. Enfin, d’autres travaux de moindre importance, tels que raccommodages, dorure, brunissage, etc. — M. Campori nous apprend aussi, par les renseignements que donne ce registre, que ceux de ces ouvrages qui se trouvaient terminés furent emportés à Rome par le cardinal, et que les autres furent ultérieurement expédiés de Paris à Rome par le trésorier Mosti.
RECHERCHES SUR SA VIE
Le neuvième et dernier compte des gages payés à Paolo Romano et Ascanio porte la date de la fin de décembre 1556.
Ensuite on lit la mention : « Clos au bureau avec les huict comptes précédens, le xxx et penultiesme jour de may mv' lxii, à mon rapport : Parent. » Et un peu plus loin : « Partant quicte le Roy avec ce comptable. »
Cependant, entre le dernier payement de 1556 et l’apurement des comptes, clos en 1562, on avait, paraît-il, reconnu que les deux orfèvres avaient perçu des sommes indûment, et cela depuis longtemps, car non-seulement on leur en fit rendre compte, mais on remonta dans cette recherche jusqu’à l’administration du précédent trésorier Jacques de la Fa, dont la responsabilité fut mise en cause, et pour lequel sa succession dut avoir à répondre, puisque lui-même était, depuis dix-sept ans, passé de vie à trépas ! Voici la note qu’on lit au registre :
« Et est assavoir que par le premier compte du présent commis, de quinze mois, finis en mars v” xlvi, Paul Romain et Ascanius orfèvres, sont chargés de compter et venir respondre que sont devenuz, et ès mains de qui ont esté mis six marcs d’argent d’une part, et vm“xim marcs trois onces d'autre argent d’autre part.
« Item, par ledit premier compte, M" Jacques de la Fa père, et précédent comptable, est chargé de compter de semblable faict pour les années v° xui, xuii, xuv et xlv, et jusques à son trépas. »
Sur quoi était basée une réclamation aussi tardive? Était -elle fondée? Les deux artistes doivent-ils être accusés d’un simple défaut d’ordre? Nous l’ignorons. Toujours est-il que ce recours contre le défunt Jacques de la Fa, auquel son trépas ne vaut pas quittance de sa responsabilité, laisse planer des doutes sur la manière dont les deux élèves de Cellini quittèrent le service de la cour de France.
Dans le registre sur lequel M. Campori a relevé les travaux exécutés par ces deux orfèvres pour le cardinal de Ferrare, on voit que Paolo Romano y est appelé délia Frangia , probablement comme surnom, en raison de son séjour prolongé en France. Cellini dit que la naissance de cet ouvrier était humble, et qu’il ne connaissait même pas son père. Par les documents de nos Archives nationales, nous avons appris que le nom de famille d’Ascanio, natif de Tagliacozzo, nom que nous avons vu orthographié de diverses manières, était Desmarriz ou Desmarey. Au Traité de l’orfèvrerie , Benvenuto l’appelle aussi Ascanio Napolitano, par opposition à Paolo Romano. Le lieu de sa naissance, Tagliacozzo, était en effet sur le territoire napolitain.
Un compte de moindre importance retrouvé par M. le marquis Campori, et se rapportant à l’année 1 552 > nous montre encore les deux élèves de Cellini travaillant pour le cardinal de Ferrare. Lors du séjour en France de Don Alfonso, cousin du duc de Ferrare, en 1558 et 1559, le nom d’Ascanio di Nello reparaît seul. En 1563, à Paris, cet artiste reçoit soixante livres tournois pour six petites aiguières et trois vases d’argent commandés par le cardinal. Deux remarques sont à faire au sujet de cette note : d'abord il y est appelé Ascanio de Mâfii, nouvelle variante de son nom; ensuite, le fait de sa présence en France en 1563, c’est-à-dire un an après cette clôture de ses comptes par les mandataires du Roi de France, qui laissait planer des doutes sur sa probité, semble prouver ou que son innocence avait été reconnue, ou que la faute
n'avait pas été grave. Enfin, sur les registres de paroisse compulsés par ÎI. A. Jal, on voit Ascanio de Mari, habitant encore Paris en 1566 (1).
Ici s'arrête tout ce que l'on sait sur les deux élèves de Benvenuto ; il ne nous a pas paru hors de notre sujet de les suivre d'aussi près, car leurs noms sont intimement liés à celui de l’artiste, et ce devaient être de vaillants orfèvres pour avoir mérité jusqu’aux éloges d'un maître si sévère. Dans les catalogues, on rencontre souvent ces mots : « École de Cellini », à propos d’objets exposés dans des musées ou des collections particulières. Il était donc intéressant de montrer par des pièces authentiques ce qu’avait été, en parallèle de ce qu’on a appelé X École de Fontainebleau , illustrée par le Rosso, le Primatice, Niccolè dell’ Abbate, la petite école d’orfèvrerie de l’hôtel de Nesle. De nombreux ouvriers italiens, français et allemands, en firent partie au temps de Cellini. Après son départ, elle fut réduite à Paolo Romano et Ascanio, auxquels on adjoignit ce compagnon allemand nommé Baulduc, qui avait peut-etre travaillé autrefois avec le maître et avait dû être congédié en même temps que plusieurs autres lorsque les commandes du Roi cessèrent de se produire.
La faute qu’il commit en abandonnant le petit Nesle, Benvenuto l’a toujours regrettée ; on le voit à l’amertume que lui donne ce souvenir, au respect et à l’attachement avec lesquels il parle toujours de son « grand Roi », sans jamais se démentir sur ce point.
Être maître d’un vaste atelier, diriger d'importants travaux, avoir occasion de produire
des œuvres considérables, voilà les avantages qu’il sentait avoir perdus comme artiste. Sans doute regrettait-il aussi une situation qui lui avait permis de mener un train de maison, de donner largement l’hospitalité, de vivre en seigneur. Peu de temps avant son départ, le Roi lui avait renouvelé la promesse qu’il lui avait faite un jour d’une abbaye devant lui assurer un large revenu. Il l’affirme dans le mémoire aux syndics dont nous avons parlé tout à l'heure, et cela na rien d invraisemblable, puisque avant lui le Rosso avait obtenu un canonicat à la sainte Chapelle de Saint-Denis, et qu en 1544 le Primatice fut nommé abbé commendataire de Saint-Martin de Troyes, avec huit mille écus de rente. Jules Romain n’atait-il pas été pourvu semblablement à la cour du duc de Mantoue?
Néanmoins, la situation de Benvenuto serait devenue de plus en plus difficile à la cour de France, où les artistes italiens se sont rendus fameux par l’âpreté de leurs rivalités. François I" avait été fatigué des querelles du Rosso et du Primatice : le second ne pouvait supporter la suprématie du premier. Lorsque, honteux d'avoir à tort accusé de vol son ami Pellegrino, qui, sur sa dénonciation, avait subi la torture, le
Rosso se fut empoisonné, le Primatice fit, comme on sait, détruire la majeure partie des œuvres de son rival et devint peu à peu le maître de tous les travaux. Cellini
RECHERCHES SUR SA V I E