‹ Benvenuto CelliniChapitre 8 sur 75 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Les lettres et suppliques de Benvenuto. — L'estimation du Persée par un commissaire des Bandes. — Le Crucifix de marbre. — Retards apportés au règlement des comptes de l’artiste. — Ce qu’il y a de légitime dans ses réclamations. — Il s'occupe d'orfèvrerie jusque dans ses dernières années.

a quelquefois reproché à Benvenuto de s’être montré intéressé au delà I j de ce qu’il convient à un artiste. Le nombre de ses réclamations et suppliques au sujet de ses comptes avec le duc Cosme a donné prise à cette opinion. Francesco Tassi a publié bon nombre des pièces relatives à ces débats d'argent, et qui sont parvenues jusqu’à nous, conservées dans les Archives de Florence (i). Nous ne croyons pas utile d’en donner la traduction complète; quelques citations et une courte analyse suffiront pour démontrer qu’il en fut de ces comptes comme de la maison, et que si les réclamations de l’artiste furent souvent répétées, c’est qu’on eut le tort de ne pas y faire droit dans ce qu'elles avaient de légitime.

Nous avons vu que, renonçant à un château et à une pension annuelle de mille écus, Cellini s’était, à Florence, déclaré satisfait du don d’une modeste maison et de la promesse d’une provision de deux cents écus par an. Sa pension à la cour de France avaitelle bien été de mille écus, comme il le prétend? Nous ne possédons pas à nos Archives de documents qui nous permettent de confirmer ou de contredire son assertion sur ce point. Mais de sa véracité en ce qui concerne la donation du petit Nesle, on peut conclure, il nous semble, à l’exactitude de son affirmation sur le traitement qui lui était alloué.

A cette même date, à laquelle, lors de son arrivée à Florence, il avait pris note du don de la maison de la via dd Rosaio, qui fut si longtemps un leurre, il écrivit aussi la convention qui devait servir de base à toutes ses relations d’intérêt avec Cosme. Voici ce document; il provient de la Biblioteca Riccardiana :

« Doit rill”' S. Duc Cosme de Médicis de Florence, ce rr août 1545, deux cents

(1) De ces Archives diverses, plusieurs ( Archivio dclle Rformagioni, Arch. delle Régie Rcndite , Arch. dclle Revisioni e dei Sindacati, etc.) ont été déversées successivement à l’ Archive centrale de Florence , appelée Renie Archivio Centrale di Stato (Palais des Uffizi). Nous avons néanmoins maintenu les anciennes appellations, tant en raison de l’intérêt qu'il peut y avoir à connaître l’origine de chaque pièce, que pour faciliter les recherches. La partie de V Archivio Mediceo désignée sous le nom S Arch. di Guardaroba est conservée au palais Pitti. U Archivio notarile, appelé aujourd'hui Arch. dei Contratti, se trouve à Or San Michèle. Ouant à Y Archivio dei Buonommi di S. filartmo, il 11’a pas été changé de local depuis le temps de sa création (quinzième siècle), et il se trouve place San Martino, à coté de la maison de Dante; mais, nous l’avons dit (page 53, note 2), quelques-uns des documents qu’il possédait sur Benvenuto ont été acquis par la Bibl. Palatine, dont le fonds fait aujourd’hui partie de la Bibl. Nazionale.

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écus d’or di moneta (i), qui représentent ma provision pour chaque année, à dater dudit jour, et cela pour mon traitement. Ainsi Elle aura à me payer toutes les oeuvres que je ferai, et selon ce qu’elles seront. Le tout d’accord avec Son Excellence 111'"" à Florence. »

Sans doute il est de principe qu’on ne peut se créer de titres à soi-même, et cette note prise par Cellini ne peut avoir la valeur d'un contrat. Cependant, comme on voit ensuite par d’autres documents qu’il présenta toujours ses comptes selon cette base, que cette provision de deux cents écus lui fut versée durant une assez longue période d’années, et que la valeur de ses ouvrages fut en effet estimée à dire d’experts, il v a tout lieu de croire que les lignes que nous venons de lire formulaient exactement la convention conclue alors avec le prince. Néanmoins, son application donna lieu à de fréquentes difficultés, et plus tard il arriva même que l’on prétendit ne considérer le traitement annuel que comme une avance sur le prix des travaux (2).

Dans une lettre du 20 mai 1548, il est forcé de se plaindre qu’on ne lui donne pas les facilités promises pour son Persée et sa Méduse, et qu’on ne répond même pas à ses requêtes. Voici sa conclusion, où perce déjà ce sentiment d'amertume et d’ironie dans lequel on sent l’homme déçu :

« Je ne me préoccupe pas qu’on me tienne parole tant que mon travail ne sera pas achevé, parce que je sais que Votre Excellence est très-juste, et qu’alors Elle me donnera satisfaction selon le mérite de mes peines. Je ne me préoccupe pas non plus de la convention qu’à plusieurs reprises nous avons arrêtée verbalement avec Votre Excellence, sachant qu’avec les princes on ne passe pas de contrats, puisqu’ils sont, eux, maîtres des contrats et de toute autre chose. Pour moi, je suis né sous la première et la meilleure bonne foi qui soit au monde, et c’est avec elle que je vis en homme vrai et intègre. Je ne demande pas à genoux autre chose à Votre Excellence que de me tenir pour digne d’une réponse, comme m’en ont tant et tant de fois jugé digne les Papes, l’Empereur, et un aussi grand Roi. Que Son Excellence respectée, sacrée, et leur égale, daigne m accorder Sa grâce, et que Dieu longtemps La conserve très-heureuse (3). »

Par deux lettres postérieures de quelques années (4), il a recours à la bienveillance d un secrétaire du prince, et lui confie ses griefs. Dans l’une il dit, non sans un redoublement d ironie : « Je tiens la parole de mon Seigneur comme précieuse à l’égal du diamant, mais je suppose que l’affaire a été oubliée » ; puis dans l’autre : « Je sais trèsbien qu avec les seigneurs et les patrons on ne doit jamais avoir raison. »

Cest le 27 juin 1552 qu’on voit pour la première fois l’artiste demander le règlement de ses comptes par une supplique dont nous citerons quelques passages : « Or, mon Seigneur, en ce laps de sept années, j’ai travaillé jour et nuit autant que je l’ai pu faire dans ma vie, avec tout le zèle que l’on peut demander à un corps robuste comme le mien. Et si ce n’eût été le désir de rechercher la perfection de cet art merveilleux, et

(1) Les Florentins avaient alors deux écus : l’écu d’or en or, qui valait sept lires et demie, et l’écu d’or di moneta, qui ne valait que sept lires.

(2) Voir à ce sujet le document cité page 92.

(3) Archivio Mediceo.

(4) Lettres des 3 avril 1560 et 22 avril 1561, adressées à Bartolomeo Concino, secrétaire de Cosme.

la passion avec laquelle j'en suis épris, j’aurais produit beaucoup plus d’ouvrages. D’ailleurs, ce fait que j’ai été presque toujours seul, excepté les seize mois pendant lesquels on m'a payé trois ouvriers ; et d'autre part, la quantité des travaux exécutés malgré tant de difficultés; ne voilà-t-il pas de quoi nous rendre, Votre Excellence et moi, pleinement satisfaits! Car tout cela paraît bien être œuvre bonne, et non pas seulement bourre (i), comme dans les ouvrages de tel autre, qui a trouvé à son gré tous aides et toutes commodités. » Il est évident que Celliui fait ici allusion à son rival Bandinelli ; puis il continue : « S’il m'en eût été accordé autant, ainsi qu’on me l’avait promis, j’aurais rempli la moitié de Florence d’œuvres de mérite. Je prie avec instance Votre Excellence de se souvenir que je lui avais dit ne vouloir accepter d'être le second visà-vis d’aucun autre artiste de cette profession ; et ainsi me fut-il promis : cela devait s’entendre des commodités qu’avaient les autres ; et cependant voilà ce que je n’ai jamais eu, ou du moins bien peu. J'ai toujours pensé que Votre Excellence avait agi ainsi pour éprouver si j’étais capable par moi-même de conduire une œuvre, et si j’étais homme à savoir aussi prendre patience. Ayant fourni cette preuve pendant sept années, il me semble qu’on ne peut pas m’en demander davantage. » Après avoir présenté quelques explications sur ses comptes, il termine sa requête par cette boutade : « Je prie donc Votre Excellence de prendre une résolution et de me mettre dans les mains de quelqu’un de ses ministres, mais de ceux qui sont amateurs de conclusions (2). » Voilà un point sur lequel il ne fut certes jamais exaucé.

Le premier grand ouvrage exécuté par Cellini lors de son retour à Florence, le Perséc , fut la cause des premières difficultés qu'il rencontra dans le règlement de ses comptes. Le sculpteur avoue qu’il s'attendait, au sujet de cette statue, à une libéralité spontanée du prince. Quand on lui fit dire de fixer un prix, il en fut profondément blessé, et il déclara qu’il ne serait pas assez payé avec dix mille écus. Le duc s’irrita de son côté, et fit ordonner à Bandinelli et à d’autres artistes de procéder à l’estimation de l’œuvre. Le Baccio se récusa d’abord, en raison de ses différends connus avec Benvenuto ; mais contraint de céder à la volonté de Cosme, et agissant galamment en cette circonstance, il déclara que l’œuvre valait seize mille écus. Ce n’est pas seulement dans les Mémoires que la circonstance est relatée, mais aussi, comme nous le verrons plus loin, dans d'autres documents, entre autres dans une supplique adressée aux contrôleurs généraux. On doit donc la croire exacte, car il eût été trop facile aux contrôleurs de redresser une fausse assertion du réclamant à cet égard; de plus, celui-ci n’était certes pas disposé à imaginer un fait de nature à honorer le caractère de son ennemi. La duchesse proposa ses bons offices : elle eût voulu obtenir cinq mille écus à 1 artiste, qui ne sut pas en profiter. Enfin, un commissaire des Bandes, nommé Girolamo degli Albizzi, agréé de part et d’autre comme arbitre, déclara que Cellini devait se contenter de trois mille cinq cents écus d’or.

La lettre datée du 2 septembre r 5 54 , par laquelle Girolamo fit connaître son avis

(1) Les sculpteurs du seizième siècle mêlaient de la bourre à la terre de leurs modèles, afin de leur donner plus de consistance.

(2) Archivio dclle Rcvisioni e dn Sindacati.

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sur le différend, lettre dont la copie est conservée à 1 ' Archivio delle Revisioni e dei Sindacati, méritait de passer à la postérité. Ce soldat, beaucoup plus expert sans doute dans le règlement des affaires de Mars, avait une plaisante manière d’apprécier les arts, et son raisonnement de courtisan mérite d’être reproduit :

« Toutefois, dit-il, que l’artiste travaille comme serviteur reconnu et pensionné du prince, l’honneur de la perfection de ses œuvres revient au prince autant qu’à l’artiste, parce que le choix dudit artiste vient du jugement du prince, qui a su discerner son talent. Donc, bien que le Persée de Benvenuto soit chose admirable et rare, et peut-être unique en Italie, néanmoins Son Excellence s’en étant rapportée à moi pour la récompense à fixer, il me paraît qu’Elle doit donner trois mille cinq cents écus d’or, qui représentent largement la peine de l’artiste: car c’est la peine qui doit être payée et non la figure. Quant à Benvenuto, il est très-content, comme personne fort discrète et qui estime plus l’honneur de sa modestie et la satisfaction d’être apprécié, que son payement. Ce payement, il l’accepte seulement pour subvenir à son existence et pouvoir continuer à servir Son Excellence, La priant de lui donner par sa faveur le moyen de produire des ouvrages plus importants et pour l’honneur d'Elle et pour le sien propre, etc. »

Le duc fut très-satisfait de ce jugement, dit le texte des Mémoires. On le comprend sans peine. Il oublia donc avec empressement l’avis que, sur son ordre, lui avaient donné Bandinelli et d’autres artistes, pour s’en tenir à celui de Girolamo, qui lui réalisait une économie considérable. Quant au sculpteur, il se soumit; mais il se considéra, et à bon droit, comme lésé. En effet, tandis que sur cette pièce Lelio Torelli écrivit tout de suite, au nom de Cosme : « Son Excellence ne fera pas d’observation et se tiendra pour satisfaite de ce que vous avez jugé », Cellini, ayant quelques années après à rappeler cette affaire, prendra cette note (i) : « C’est ainsi que je fus assassiné, et je remets à Dieu le soin de ma vengeance, parce que le mal et le tort que l’on m’a faits sont trop grands ! »

Nous n’entendons pas plaider ici une cause; nous faisons parler des documents irrécusables. En voici un qui n’émane pas de Cellini, mais de deux experts commis par le duc pour une première révision des comptes du Persée. La pièce est signée Carlo Marucelli, Giulio del Tovaglia, et contre-signée Lelio Torelli. On y voit que les comptables du prince avaient, dès l’origine, porté au débit de l’artiste non-seulement les fournitures matérielles qui lui avaient été faites, cire, étain, bronze, etc., mais qu’ils avaient été jusqu’à charger ce débit des frais payés à un maçon (2) pour avoir transporté le Persée sur la place de la Seigneurie, où il se trouve encore aujourd’hui. Cellini, non sans raison, demanda un redressement. « Tant que je pensais devoir être traité en artiste, disait-il en substance, je n’avais pas à m’inquiéter detre débité de ces choses; mais aujourd’hui que vous me payez en manœuvre, déclarant, par le jugement de Girolamo degli Albizzi, ne me devoir que le prix de ma peine, je ne puis avoir à supporter de mes deniers les dépenses matérielles (3). » Ce raisonnement était logique, et l’on n’y pouvait rien répondre.

(1) Biblioteca Riccardiana , document du 25 septembre 1557.

(2) « E ne’ libri del Castello è debitore di scudi 10, 4, 13, 4 piccioli, pagati a maestro Bernardo, muratore, per condurre il Perseo in piazza. » Archivio delle Revisioni e dei Sindacati , document du 23 mai 1 > ^4.

(3) Mêmes Archives, document du 8 février 1555.

Le jugement de Girolamo degli Albizzi avait donc payé d’abord Benvenuto en belles paroles. Quant aux écus, la somme réduite aurait dû, selon l’ordre de Cosme, être versée par acomptes de cent écus d’or par mois jusqu’à parfait payement ; mais bientôt le mandataire du prince réduisit les acomptes à cinquante, puis à vingt-cinq écus, qu’il ne versait même pas toujours. Justement indigné d’une telle manière d’agir, l'artiste écrit le io janvier 1559 au magnifique seigneur trésorier de Son Excellence, messer Antonio de’ Nobili :

« Votre Seigneurie m’inspire une telle épouvante, que je n’ai plus le courage de me présenter devant elle. Et cependant, quand je considère jusqu’à quel point j’ai raison, je me demande comment Dieu permet que Votre Seigneurie en use envers moi avec une si déloyale cruauté, et qu’elle ne veuille pas me donner le reste de mon argent du mandat quelle a reçu depuis si longtemps déjà de Son Excellence Illustrissime, et sur lequel il me revient encore six cents écus d’or en or, somme que depuis quatre ans environ elle aurait dû avoir achevé de me solder ! Oh ! quelle plus grande injustice encore ! que Votre Excellence ait entre les mains la quatrième supplique relative à la maison que j’habite, et que jamais elle n’ait voulu ni en faire le rapport, ni me rendre mes suppliques ! Par contre, pour me faire quelque peu de faveur, Votre Seigneurie m’a fait imposer pour le loyer de ladite maison, et cela contre toute raison. Oh! quelle impiété! Depuis, vous m’avez demandé tous les comptes pour tout ce que j’avais eu à faire avec Son Excellence Illustrissime; d’où il m’a fallu, non sans une grande gêne et beaucoup de dépenses, les donner enfin à Votre Seigneurie, espérant pourtant qu’ainsi les choses auraient une fin; et voilà que je me trouve plus éloigné que jamais de cette fin maudite. Souvent il m’arrive de me demander à part moi-même si Votre Seigneurie est un homme et si elle a une âme : c’est ce que Dieu jugera. Quand, les mois passés, je me trouvais au lit, blessé par un cheval qui m’avait écrasé à en mourir, Votre Seigneurie m’a envoyé dire par son confesseur que je devais me pourvoir d’un autre marbre pour un autre Neptune. : belle manière de me secourir avec mon argent ! Oh ! ils sont bien en faveur auprès de Votre Seigneurie, ces deux ladres (1) ! Le monde en jugera. Cependant, quelquefois j’ai voulu me recommander à votre Pier Maria dalle Pozzanghere (2), qui, à mes paroles les plus polies, s’est retourné comme font certains mauvais roquets lorsqu'un pauvre petit enfant tout craintif passe devant eux par nécessité. Oh! Rinaldo Rinaldini et Bartolomeo del Tovaglia et tous les autres sont encore hommes et tout à fait gens de bien; ils m'ont toujours fait grande politesse, et avec beaucoup de réserve ils ont excusé Votre Seigneurie ! Mais je remets à Dieu le soin de toutes mes vengeances, et c’est lui qui me défendra ! Je ne manquerai pas demain d’envoyer à la Trésorerie, auprès de ce bougon, voir s'il y a quelque ordre pour moi. En attendant, que Dieu vous montre la vérité et la raison (3). »

Il est difficile d’admettre que celui qui écrivait de telles lettres n'ait pas réellement senti dix fois le bon droit de son côté. Cependant il affirme qu'en 1566, époque à

(1) Il désigne sans doute ici ses deux adversaires Bandinelli et l’Ammanato.

(2) Le nom de ce personnage était dalle Pozze ; en le transformant en dalle Pozzanghere, Cellini le tournait en dérision , car le mot pozzanglicra signifie « cloaque ».

(3) Archivio Mediceo.

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laquelle il relatait ces faits dans sa Vita, il lui était encore dû cinq cents écus sur les trois mille cinq cents que l’arbitre lui avait alloués à la date du 2 septembre 1 554 7 c’est-à-dire douze ans auparavant! Une note du 8 mars 1566 ab Incarnatione (1567 année commune) établit en effet qu’il ne reçut qu’à cette époque le payement du solde (1). Pourra-t-on après cela ne considérer Cellini que comme un quémandeur insatiable et importun quand il réclamait ! En faisant régler régulièrement et promptement les comptes de son serviteur, Cosme se fût évité ces incessantes réclamations, et, en tout cas, il eût mis son équité à l’abri de tout reproche. En agissant autrement, il se retirait le droit de se montrer fatigué de ces plaintes et d’apposer sur une supplique le rescrit maussade que l’on trouve sur une pièce du 22 juin 1562 : « Ita est. Son Excellence ne voudrait pas avoir affaire à lui quand Elle saurait devoir devenir roi du monde entier. Mais s’il est créditeur, Elle le fera payer (2). »

Cependant, lorsque Cellini s’adressait encore à Cosme le 11 octobre 1566, pour obtenir qu’il lui fît rendre une somme d’argent que la commune de Volterra lui avait empruntée, le prince écrivit : « Que la commune de Volterra rende à Benvenuto son argent, car il en est désormais grand temps. » Cosme ne tolérait donc pas que d’autres apportassent des retards dans leurs payements. Il rendait au moins bonne justice entre ses sujets.

Par un document de XArchivio dette Revisioni c dei Sindacati (3), on voit que la provision de deux cents écus avait cessé d’être payée depuis le mois d’août 1565- Ee malheureux artiste n’avait pu acquérir que quelques petits biens à l’aide d’avances ou d’acomptes touchés sur le prix de ses travaux. Ses placements, d’ailleurs, ne paraissent pas avoir été toujours heureux. D’autre part, de lourdes charges de famille pesaient sur lui, et non-seulement il eut à subir des rabais considérables sur les prix qu’il s’était cru en droit de réclamer de ses ouvrages, mais encore on différa toujours nombre d’années à le solder. C’est ainsi que, vieux et souvent empêché de travailler par la maladie, il se trouva sur la fin de sa vie réduit à l’état le plus précaire. Quelquefois alors ses lettres au duc prirent un ton superbe de fierté et d’indignation. Voici, par exemple, comment il relève, à la date du 31 octobre 1567, ce rescrit par lequel Cosme avait déclaré, le 22 juin 1562, qu’il ne voulait plus s’occuper de lui. L’artiste, on va le voir, en avait gardé un juste ressentiment.

« Très-illustre et très-excellent Prince, que Dieu conserve longtemps

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