B E N YEN UT 0 CELLINI
avec le statuaire Torrigiano. C'était, comme Cellini lui même, un compagnon aventureux, un coureur de routes. Élève de Bertoldo, il avait beaucoup travaillé en Angleterre, avant d’aller mourir en Espagne, victime de l’avarice et de l’infamie du duc d’Arcos, qui le dénonça comme hérétique à l’Inquisition. Beau, violent et farouche, son humeur et ses propos plaisaient fort à Cellini. Le sculpteur vit les dessins du jeune artiste, les jugea « moins d’un orfèvre que d'un statuaire » et lui proposa de l’emmener en Angleterre, où il voulait exécuter de grands ouvrages en bronze. Mais en s’entretenant de Michel-Ange avec Cellini, il ne put se tenir de conter la querelle de leur jeunesse et le formidable coup de poing dont il avait à tout jamais gâté le visage du sculpteur. Le jeune admirateur de Michel-Ange se prit de haine pour Torrigiano et, loin de consentir à le suivre en Angleterre, il fuyait sa présence.
Vers la même époque, il se lie d’une étroite amitié avec le fils de Filippino Lippi, le petit-fils de ce FraFilippo dont la vie est une manière de légende, depuis son évasion du cloître, sa captivité chez les corsaires harbaresques, jusqu’à son amour pour la belle Lucrezia Buti. « Sa maison était pleine de livres renfermant les précieuses études que son vaillant père avait dessinées d’après les antiquités de Borne. J’en fus vraiment enthousiaste pendant les deux années que je vécus avec Francesco Lippi. »
C’est à cette inspiration passionnée que l’on doit rattacher le premier ouvrage dont Cellini nous parle avec quelque détail : un bas-relief en argent de la grandeur de la main
d'un enfant. C’était un fermoir de ceinture d’homme. Il y avait ciselé des feuillages à l’antique, entremêlés d’enfants et de grotesques. 11 travaillait alors dans la boutique de Francesco Salimbene.
Sur ces entrefaites, un sculpteur en bois de son âge — il avait dix-neuf ans - — lui proposa d’aller à Rome. Ils n’ont pas fait deux lieues que Tasso soupire après sa patrie, ses vieux parents. Grondant et boudant, ils attachent leur tablier derrière leur dos et cheminent, presque sans souffler mot, jusqu'à Sienne. Tasso s’est blessé le pied, il ne veut pas aller plus loin, il demande de l’argent pour s’en retourner. M ais Cellini prend un cheval, Tasso le suit en gémissant, finit par obtenir la permission de monter en croupe. Dès lors, c’est un heureux voyage. En riant et en chantant, les deux compères font leur entrée à Rome.
Ce premier séjour de Cellini à Rome fut surtout une période d’études. De même qu’à Pise, lorsqu’il était chez le bon Ulivieri, il consacre tout son loisir à dessiner. Il ne revient se mettre à son établi d’orfèvre, chez Firenzuola, que lorsque sa bourse est vide. Les travaux qu’il exécute pour son maître sont encore des manières d’études, par exemple le coffret d’argent copié d’après la cuve de porphyre qui se trouvait alors devant le Panthéon, — curieux exemple du goût qui dominait alors les préoccupations et les préférences de la clientèle, chez les orfèvres. Le succès qu’obtint le coffret valut à Cellini des offres avantageuses de la part du Milanais Pagolo Arsago, et il quitta Firenzuola. Ce ne fut pas sans de violentes contestations, car ce
dernier avait le verbe haut. IL était d’ailleurs aussi bon ferrailleur qu’habile orfèvre. Du séjour chez Arsago, Cellini ne nous dit rien sinon qu’il gagna beaucoup d’argent. Et puis, au bout de deux années, le caprice de son humeur et les sollicitations de son père le remettent une fois encore sur les chemins. Il revient à Florence, il retrouve ses amis, son cher Francesco Lippi, son maître Salimbene, sa flûte qu’il croyait avoir délaissée pour toujours et dont une fois de plus il joue, consterné, pour faire plaisir à son père, le bon fifre de la magnifique Seigneurie.
Mais il est dit qu’il voyagera encore. Des médisances et des rivalités de marchands le poursuivent. Les Huit publient contre lui un nouvel arrêt de bannissement. Alors il quitte Florence, armé d’une bonne épée et couvert d’une cotte de mailles. Départ triste, inquiet, précipité : il ne faut pas retomber aux mains des Huit, qui ne le ménageraient pas. Avec les armes que son père l’a aidé à revêtir, il lui faut mourir ou vivre. Ses amis l’accompagnent, l’un d’eux jusqu’à Sienne, où l’on arrive dans la nuit, au galop des chevaux fourbus. Adieu pour de longues année à la patrie florentine ! — Lajeunessede Cellini est-elle fînie?Non, elle commence, elle durera toute sa vie (1523).