‹ Benvenuto CelliniChapitre 21 sur 31 · SÉJOUR EN FRANCE. LA NYMPHE DE FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN FRANCE. LA NYMPHE DE FONTAINEBLEAU

LA SALIÈRE ü’oR.

Les artistes florentins furent de grands voyageurs. Ils ne se sont pas seulement répandus à travers l’Italie ; ils ont franchi les monts, installé des colonies très vivantes dans toutes les contrées de l’Europe, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, et jusqu’à Cracovie. En France, les noms de David Ghirlandajo, de Niccolo Sforzore, de Dominique de Cortone, des Juste, de Léonard de Vinci,

d’Andrea del Sarto, des maîtres de l’école de Fontainebleau sont intimement associés à l’histoire de notre art. L’éclat de la cour de François Ier, la magnificence du prince, sa libéralité, le prestige qui s’attachait au souvenir de Vinci dont il avait accueilli la vieillesse, expliquent le voyage de Cellini et toutes les espérances qu’il portait en lui.

On attribue en général une importance considérable à ce second séjour de l’artiste en France, — le premier n’étant qu’un bref épisode, écourté par des déceptions. 11 est certain que pour la première fois Cellini, âgé de quarante ans, en possession de tousses dons, se trouve dans des circonstances pleinement favorables à ses goûts ; surtout il est indépendant à l’égard de son passé et de son métier : il n’est plus astreint à la besogne de l’orfèvre, à des commandes. Il peut réaliser en toute liberté le rêve qu’il caresse depuis de longues années, révéler ses aptitudes et son talent de statuaire. Par ses études, par ses dessins, souvent même par ses esquisses d’orfèvrerie, il s’y est préparé de longue date. Jusqu’à présent, il n’a fait qu’ébaucher des bustes. Il va pouvoir exécuter des statues.

Sur ce point on lui fut sévère. Ona formulé des critiques de pur principe que I on n’adresse pas à l’activité de beaucoup d’orfèvres statuaires de la même époque, sans parler des hommes du quattrocento. On cherche dans les groupes que nous avons encore de lui les artifices et les procédés d’une technique plus étroite, comme l’on remarque, — à plus juste titre, — dans ses pièces d’orfèvrerie des qualités, ou plutôt des ambitions de sculpteur. Il sera plus équitable

de prendre son séjour en France, non connue une période de résultats, mais comme une période d’essais. Fontainebleau lui fut en quelque sorte un loisir, ou plutôt une école où il se forma. C’est sur son Persée , sur son buste de Cosme, qu’il faut juger définitivement Cellini statuaire, c’est-à-dire sur des œuvres qui datent de son retour à Florence. J’ajouterai que si l’on fait rentrer la Nymphe de Fontainebleau dans une série d’efforts, si on ne l’isole pas, elle devient beaucoup plus intéressante et plus instructive.

Cellini fut cbarmé par la bonne grâce et par la majesté de François Ier, et, d’autre part, cet exceptionnel dilettante, ce curieux de toute beauté, de toute élégance et de toute rareté humaines fut séduit, intéressé, amusé parfois, par la nature de l’artiste. L’amateur de caractères se donnait le plaisir de lancer Cellini sur un prévôt formaliste et l’autorisait à être pleinement lui-même. Il n’y manquait point. La quarantaine ne l’a pas apaisé. Le récit qu’il nous fait de son séjour en France est le conte d’un voyageur qui a traversé une forêt peu sûre. On y sent passer le vent des grands chemins, la poésie de l’embuscade et des duels. C’est que Cellini déplace avec lui son atmosphère. Il est beau de voir cet être spontané qu’anime toute l’énergie de l’instinct aux prises avec les juges français, dont les conteurs du temps nous ont dit les malices sournoises et les arguties.

Au surplus il ne cesse de vanter la libéralité, l’esprit et la riante humeur de François Ier. 11 l’appelle son grand roi, et c’est un air de grandeur spirituelle qui se dégage de la belle médaille de ce prince par Cellini. D une facture très

BEN VENUTO GELLINI.

large et très simple, évidemment inspirée de l’antique romain, elle est d’un style plus accentué que l’effigie de Bembo. Cette dernière est — selon toute vraisemblance — celle dont il modela l’esquisse pendant son passage à Padoue, quil aurait retouchée et terminée après l’élévation de Bembo au cardinalat. L’une et l’autre rappellent la grande manière de Caradosso par la franchise des plans et l’art très sûr avec lequel est dégagé le caractère du modèle.

Les bontés du roi faisaient oublier à Cellini les tracasseries dont il était, ou dont il se croyait l’objet. D’après lui, ses compatriotes établis en France auraient vu avec chagrin tant défaveurs. La duchesse d’Étampes, protectrice du Primatice et jalouse de l’ascendant pris parle nouveau venu, n’évitait pas les occasions de lui être désagréable. Néanmoins la fortune de Cellini est rapide : en juillet 1542 il reçoit des lettres de naturalisation. Il devient définitivement seigneur du Petit-Nesle par une donation en due forme du 15 juillet 1544.

Là il exécute de nombreux travaux, 11 avait groupé des artisans italiens, français, allemands, — on sait que les orfèvres d’Augsbourget de Nuremberg étaient des maîtres, — sous la direction de ses deux élèves, Pagolo et le capricieux Ascanio, dont la rare beauté servait toujours d’excuse aux pires folies. 11 est probable qu’il leur confia une part très importante de collaboration pour tous les ouvrages d’orfèvrerie proprement dite auxquels il fait allusion dans cette partie des Mémoires , commandés soit par des amateurs français, soit par des Italiens, — le cardinal de Ferrare,Piero

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