NYMPHE DE FONTAINEBLEAU, BAS-RELIEF EN BRONZE
BENYENUTO CELLINI.
Strozzi, les comtes dell’Anguillara, de Pitigliano et délia Mirandola, — joyaux ou travaux de grosserie d’or et d’argent. Il est tout entier aux œuvres qu’il a entreprises pour François Ier, aux projets dont sa tête est remplie, à la salière d’or, à la Nymphe.
La salière d’or a d’autant plus d’intérêt pour nous qu’elle est la seule que nous connaisions des pièces de ce genre dans l’œuvre de Cellini. Elle fit d’abord partie du trésor royal de France, puis fut offerte à l’archiduc Ferdinand d’Autriche, à l’époque du mariage de Charles IX avec la princesse Élisabeth, fille de l’empereur Maximilien 11. Des collections du château d’ Ambras, elle passa au trésor impérial, puis au musée de Vienne. Cellini avait commencé une maquette en cire de cet ouvrage à Rome, et il la destinait au cardinal, son protecteur : du moins ce dernier était fondé à le croire, et il se montra blessé quand Cellini changea d’idée et la termina pour François Ier (1).
(1) « Elle était de forme ovale, toute en or ciselé, et avait environ deux tiers de brasse de dimension. En parlant du modèle j’ai déjà dit que j’avais représenté l’Océan et la Terre, assis tous deux, les jambes entrelacées, par allusion aux golfes qui pénètrent dans la terre -et aux caps qui s’avancent dans la mer. J’avais placé un trident dans la main droite de l’Océan,, et dans la gauche une barque d’un travail exquis, destinée à recevoir le sel. Au-dessous du dieu étaient quatre chevaux marins, qui n’avaient du cheval que la tête, le poitrail et les jambes de devant. Les queues de poisson qui terminaient leurs corps s’entremêlaient gracieusement. L’Océan était assis sur ce groupe dans une attitude remplie de fierté. Une foule de poissons et autres animaux marins nageaient autour de lui et fendaient des vagues recouvertes d’émail exactement de la couleur de l’eau. La Terre, sous les traits d’une belle femme nue, tenait de la main droite une corne d’abondance et de la gauche un petit temple d’ordre ionique, délicatement ciselé, propre à renfermer le poivre. Au-dessous de cette figure étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre. Une partie des rochers qui se trouvaient près d’elle étaient émaillés ; j’avais laissé l’autre en or.
70 B EN YENUTO CELLINI.
Au moment où le cardinal de Ferrare avait demande cette salière à Cellini, Luigi Alamanni et Gabriello Cesano avaient été appelés à fournir le sujet. Ils débitèrent beaucoup de belles choses : Alamanni avait proposé de faire Vénus et Cupidonavec une foule de. galanteries appropriées au sujet; Cesano, Amphitrite entourée de tritons et de quantité de choses magnifiques à décrire, non à exécuter. Quelle qu’ait été l’ingéniosité de ces deux doctes, Cellini la dépassa. L’invention des caps et des golfes fait sourire. Il en est de même pour les rochers non émaillés, allusion aux richesses de la terre. Chaque détail est un jeu d’esprit. Constatons néanmoins que beaucoup d’entre eux ont disparu au moment de l’exécution et que l’artiste a calmé singulièrement la ligne générale de l’ensemble : c’est là une observation sur laquelle, je crois, personne n’a insisté. Le temple ionique tenu par la Terre a fait place à un arc de triomphe qui se dresse à côté d’elle. Neptune n’a plus en main une barque, mais des plantes marines. L’œuvre y gagne en simplicité et en équilibre. Sans doute les figures du piédestal, la nymphe étendue sur la plate-forme de l’arc de triomphe évoquent le mouvement et le sentiment de telle œuvre de Michel-Ange, en particulier les statues de la chapelle desMédicis. Mais les deux statuettes principales ont une allure personnelle : le style allongé de
Ce groupe était encastré dans une base d’ébène, dans l’épaisseur de laquelle j’avais ménagé une doucine ornée de quatre figurines d’or en demi-relief. Elles représentaient la Nuit, le Jour, le Crépuscule et l’Aurore, et étaient séparées l’une de l’autre, par les quatre vents principaux, ciselés et émaillés avec tout le soin et le fini imaginables... »
SALIÈRE D’OR DE FRANÇOIS Ier, PAR CELLINJ,
(Musée c(e Vienne.)
la Terre, le col mince, les bras robustes sont nettement d’un type que l’on peut appeler cellinien. Quant à l’Océan, s’il fallait le comparer à une œuvre antérieure, ce serait aux belles figures de fleuves de l’antiquité. Le défaut essentiel, c’est que ce groupe ne semble pas approprié à son objet. Agrandi, il aurait un caractère largement décoratif. Il fait penser aux fontaines du Bernin. L’exécution est généreuse et colorée. Loin de paraître inférieure aux œuvres des maîtres allemands de la même époque, que l'on a souvent dépossédés au profit de Cellini, elle est infiniment plus franche, elle n’est ni anguleuse ni boursouflée, comme il arrive chez les orfèvres de Munich ou d’Augsbourg (1).
Des importants travaux de sculpture entrepris par Cellini pendant son séjour en France, nous ne possédons plus que le bas-relief de la Nymphe. Nous sommes réduits aux conjectures surlebustede JulesCésar imité de l’antique, sur le buste de femme appelé Fontainebleau , sur la statue d’argent de Jupiter, sur le colosse de Mars. L’artiste nous donne des détails nombreux sur ces deux dernières œuvres qui l’occupèrent longtemps et qui étaient d’une importance considérable. Le Jupiter était à peu près semblable à la figurine dont Cellini décora la base du Pensée. Le colosse
(1) Eugène Plon relève cinq salières dans l’œuvre de B. G., dont trois douteuses. Nous avons quelques détails sur celle qu’il exécuta pour le cardinal Salviati, grâce à une lettre adressée par lui à Bernardo Salviati, évêque de Saint-Papoul, et publiée pour la première fois par M. Claude Cochin, dans les Mélanges de l’École française de Rome, fasc. 1-1 V, janv.juillet 1909. D’après la description qu’en donne B. G. lui-même dans cette lettre, la salière de Salviati réalise le projet proposé par Alamanni : Vénus et Gupidon. Elle fut terminée en 1553 pour le cardinal de Ravenne.
de Mars faisait partie d’un ensemble décoratif auquel on peut rattacher la Nymphe.
Le roi voulait élever une fontaine monumentale dans les jardins de Fontainebleau. Cellini imagina de la couronner, selon le goût italien du temps, par une statue de Mars haute de cinquante-quatre pieds, accompagnée de quatre autres figures, les Lettres, le Dessin, laMusique,la Libéralité. Madame d’Étampès fit donner la commande au Primatice. De son projet de transformation de Fontainebleau, Cellini n’exécuta que le bas-relief de la Nymphe. Henri 11 en lit présent à Diane de Poitiers, qui en décora la porte d’entrée d’Anet. La Révolution l’en ramena pour le placer dans la salle des Cariatides, au-dessus de la Tribune de Jean Gonjon au Louvre. Aujourd’hui, il se trouve dans une des salles de la Renaissance. Jamais ce bas-relief n’a été en place. 11 ne faut pas oublier qu’il est un détail d’un ensemble. La Nymphe est une figure décorative : comme telle, elle ne manque ni de force ni de poésie.
Dans un tympan que dépasse la haute ramure d’un cerf, une femme est couchée, le bras droit posé sur le cou de l’animal. Elle a les membres allongés et le type delà Terre dans la salière de Vienne. Autour d’elle des sangliers, des chiens braques et des lévriers, d’une exécution très large et très ample, font allusion aux bêtes de la forêt et aux chasses royales. Certes elle manque de grâce féminine ; c’est un bel animal au repos, robuste, agile et souple, mais sans charme. La poésie de la femme, si bien sentie, si heureusement exprimée par les sculpteurs français de la
Cliché Alinari.