LUTTE CONTRE LA RESTAURATION
si peu de temps, soutenu par une Chan>bre plus royaliste que le roi, fort surtout de l'appui de douze cent mille soldats étrangers alors répandus sur toute la surface du royaume, le gouvernement de la Restauration attristait et épouvantait la France par le douloureux spectacle d'un incroyable fanatisme et d'une cruauté sans nom. Dans ces jours terribles et qui rappelaient les plus sanglantes journées de la Terreur, il semblait qu'on eût perdu jusqu'à Tidée de la tolérance et de la justice, et ceux-là mêmes qui, jouissant du privilège d'une éducation plus soignée, devaient prêcher d'exemple et recommander la concorde et la paix, ceux-là prenaient plaisir à attiser la guerre civile et à déchaîner partout les plus violentes passions.
La couleur d'opposition donnée à Béranger, vers la fin de l'Empire, par la chanson du roi d'Yvetot, comme aussi les couplets élogieux chantés en l'honneur des Bourbons, faisaient croire qu'il épouserait les intérêts de la nouvelle dynastie ; des offres lui furent même faites et des récompenses promises ; mais les actes du nouveau gouvernement et les scènes aux* quelles on assistait n'étaient pas faits pour gagner à sa cause un poète dont les deux pasf
sions ont toujours été, de son propre aveu, Tamourdela patrie et Tamour de rhumanité (1).
Béranger se détacha brusquement d'une dynastie qui, au lieu des libertés promises, apportait à la France la plus dure servitude ; et non seulement il rompit avec un gouvernement qui avait si mal tenu ses promesses, mais dans Tintérèt de la liberté et de la patrie, il Tattaqua et soutint contre lui pendant quinze ans une guerre audacieuse et habile, persévérante et pleine de ressources.
Durant ces quinze années, il n'est pas un acte de politique intérieure ou extérieure qui n'ait fourni au poète l'occasion et la matière d'une plaisanterie ou d'une épigramme, d'une ingénieuse raillerie ou d'une critique amère. Les personnes ne furent pas plus ménagées que les choses : noblesse et clergé, police et magistrature, députés et princes du sang, tous ceux en un mot qui, à des degrés divers, contribuèrent à l'avènement et au main-
(1) c Oh! amour dubruît! Cet amour-là m*a heureusement quitté, ainsi que tous les autres amours de jeunesse, sauf pourtant deux grands diables d'amour qui me tiennent au cœur, celui de la patrie et de rhumanité, et qui semblent gagner tout le terrain que les autres ont perdu. » Corresp.y III, p. 7*
tien du gouvernement de la Restauration, tous eurent à supporter les vives et spirituelles attaques du poète. Il n'est pas jusqu'au roi luimême que les traits acérés du chansonnier n'aient parfois atteint et blessé.
§ 1. —Politique intérieure.
Le 5 juillet 1814, c'est-à-dire un mois juste après la promulgation de la Charte, le gouvernement de Louis XVIII avait présenté et fait ;
Yoter presque aussitôt une loi contre la presse : autorisation préalable, brevets d'imprimeur et de libraire, censure, on n'avait oublié aucune des précautions d'usage contre la liberté de la pensée ; et cependant, si rigoureuse qu'elle fût, cette loi de 1814 n'était que douceur en comparaison de cette autre loi que défendirent, six ans plus tard, de la Bourdonnaie et Delalot, que combattirent en vain Benjamin Constant et le général Foy, Manuel et de Girardin, et qu'une Chambre enivrée et affolée de réaction vota comme par enthousiasme.
En présence des mesures qu'on venait de prendre contre la liberté, le chansonnier ne pouvait rester silencieux : aux mesures tyran-
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niques du gouvernement il . répondit par deux chansons, dont Tune, moitié sérieuse, moitié plaisante, lance comme en se jouant Tépigramme, et dont l'autre, âpre et mordante, respire une noble et véhémente indignation.
Dans la chanson intitulée la Censure (août 1814), Déranger appelait plaisamment les censeurs a: rats-de-cave littéraires; » il s'étonnait non sans malice qu'on laissât « sortir la pro- . cession, quand on renfermait la pensée, » et il trouvait étrange que, sous prétexte de <c moucher la lumière, t> on T « éteignît d
Que, sous le joug des libraires, Ou livre encor nos auteurs Aux censeurs, aux inspecteurs, Rats- de-cave littéraires, Riez-en avec moi !
Ah ! pour rire Et pour tout dire, 11 n est besoin, ma foi, D'un privilège du roi 1
Que cette Chambre sensée Laisse avec soumission Sortir la procession Et renfermer la pensée, Riez-en avec moi, etc. .
' ' ■' — .i I II ,1 I II I - — .^»»»»— — — — ■—
Quand déjà Ton n'y voit guère, Quand on a peine à marcher, ' En feignant de la moucher, Qu'on éteigne la lumière, Riez-en avec moi, etc..
Dans la chanson le Censeur (1822), le ton change ; le poète ne plaisante plus, il invective ; il ne rit plus, il gémit. A ses yeux, le Censeur n'est plus, comme dans la précédente chanson, « le « rat-de-cave littéraire, » il est le noir et cruel vautour qui veille sur son rocher funeste, qui enfonce sa serre dans les chairs palpitantes du noble ravisseur et se repaît de son sang.
La Liberté, nourrice du Génie, Voit les Beaux-Arts pleurant sur son cercueil ; Qui va d'un joug subir Tignominie A de son vers d avance éteint l'orgueil.
Réponds, Corneille.: oserais-tu revivre?
Et toi, Molière, admirable penseur?
Non, dites-vous, ou que Dieu vous délivre.
Vous délivre au moins du censeur I
Tu veux encor ravir le feu céleste, Jeune homme épris des lauriers les plus beaux. Quand la Censure à son rocher funeste De ton génie a promis les lambeaux !
D'affreux vautours, que leur pâture enivre, Vont mutiler le noble ravisseur.
Fils de Japet, ah ! que Dieu te délivre, Te délivre au moins du censeur!
On ne se contentait point de prendre contre les manifestations de la pensée les plus minutieuses et les plus tyranniques garanties ; on avait encore la prétention d'atteindre la pensée elle-même et de scruter les consciences, La moindre plainte, la plus innocente allusion aux événements politiques, actuels ou passés,étaient , saisies au passage, puis expliquées, commentées, interprétées par des dénonciateurs à gages, avides de gagner les faveurs du pouvoir ou de reconquérir leur influence perdue. Et ces pratiques tracassières tendaient à se répandre d'autaiit plus non seulement dans les villes, mais même dans les simples bourgades, que le gouvernement leur donnait une plus entière approbation. « Vous pouvez, écrivait dans une circulaire fameuse le ministre Decazes, vous pouvez reconnaître Tennemi de l'Etat dans tout homme qui se réjouit des embarras du gouvernementou de l'administration, qui, par ses propos, ses gestes ou son attitude, décèle sa haine ou son mépris pour les habitants paisibles et subordonnés dont la conduite prouve leur dévouement au roi et leur soumission aux lois, » Il n'est que trop facile de prévoir les conséquences de pareilles instructions, surtout à une
époque où des magistrats comme les Bellart et les Marchangy, les Vatimesmil et les Jacquinot de Pampelune avaient acquis en Tart de torturer les mots une véritable réputation et étaient devenus, surtout pour les délits de presse, des « interprétateurs ))peu communs.
Ces mœurs déplorables, qui, si Ton en croit les écrivains contemporains, furent fatales à près de cent mille citoyens (1), Béranger s'en est raillé dans deux chansons qui toutes deux portent la même date : 1820. Dans Tune, La Faridondairte^ il met en scène un lieutenant de police au moment où il donne ses instructions à ses gens ; dans l'autre, Halte là ou le système des i7iterprétationSy il exprime la difficulté qu'il éprouve à tourner, pour une dame du nom de Marie, un compliment qui ne soit compromettant ni pour elle ni pour lui. La chose n'est ni aussi simple ni aussi facile qu'on pourrait le croire.
Parlera-t-il, en effet, de sa science musicale et de ses préférences pour les chansons patrioques ?
On ne m'en fait point accroire, S'écrie Hua radieux ;
(1) Voir à ce sujet le discours prononcé par M. de Corcelles à la Chambre des députés dans la séance du 10 mars 1820.
Chanter la France et la gloire, C'est par trop séditieux.
Halte là I Vite en prison pour cela.
Dira-t-il que, pour donner à Marie une marque de son amitié, il a choisi le jour anniversaire de sa fête, le quinze d'août?
Le quinze d'août I s'écrie Bellart toujours en fureur ; Vous ne fêtez pas Marie, Mais vous fêtez Tempereur.
Halte là !
Vile en prison pour cela.
Que faire donc ? Il se tait et n'offre que quelques fleurs, mais
Grands dieux ! quelle inconséquence!
Le bouquet a trois couleurs !
Bérangeravaît protesté contre les lois d'exception et les habitudes inquisitorialesqui d*abord restreignirent en Prance,et bientôt après supprimèrent complètement l'usage de la liberté. Il ne protesta pas avecmoinsde force ni surtout avec moins d'esprit contre les violences et les cruautés sans nombre qui ont rendu et rendront à
jamais si tristement célèbres les premières années de la Restauration.
On était encore tout troublé des actes de barbarie dont on venait de donner, principalement dans le Midi et dans TOuest, Taffligeant spectacle. L'émotion qu'avaient fait naître dans les esprits les conseils de guerre et les cours prévôtales était loin d'être calmée, et les ombres de Brune et de Ramel^ celles de Labédoyère et des frères Faucher, de Chartran et de Ney se dressaient encore devant les imaginations effrayées comme un mémorable et sanglant témoignage des misères et des horreurs de la guerre civile.
A la vue des violences populaires et des violences juridiques dont il est le témoin attristé , à la vue de condamnations et d'exécutions inhumaines qui déconcertent sa raison et paraissent en quelque sorte ramener la France aux plus mauvais siècles de barbarie, que fait le poète ? Sans essayer de traduire en vers énergiques et véhéments, qui seraient vite saisis et n'atteindraient pas leur but, la douleur et l'indignation qui débordent de ôon cœur, il oppose aux scènes cruelles et sauvages auxquelles il vientd'assister le délicieux et réconfortant spectacle de la con-
corde et de la paix. Ici, il montre le vieux menétrier (i) conviant les gens du village à danser sous « son vieux chêne » et les adjurant d'oublier dansune étreinte fraternelle les dissentiments et la haine, la chicane et l'envie :
Ecoutez donc le bonhomme ;
Sous son chêne accourez tous,
De pardonner je vous somme.
Mes enfants, embrassez-vous.
Pour voir ainsi d'âge en âge
Chez nous la paix se fixer,
Eh ! Ion lan la, gens dé village,
Sous mon vieux chêne il faut danser.
Là {Ma, Républiquej 1816), il se met en scène lui-même et, sous prétexte de gais repas et de copieuses libations, il définit d'une façon plaisante et humoristique la république de ses rêves: dans cette république plurs de proscrip4ions,plus de lois contre la liberté politique et la liberté religieuse, plus de titres nobiliaires et de préjugés^ mais partout l'aimable et franche gaieté,
(1) Le Vieux ménétrier est de novembre 1815 : « Cette chanson, dit iJéranger, fut faite au milieu des' proscriptions et des exécutions qui terminent la seconde Restauration, et qui durent lui aliéner pour longtemps les cœurs vraiment généreux et patrioti que s. » Note de Béranger.
partout la plus entière indépendance, partout régalité.
Amis, prenons tous noire verre ; Le Sénat s'assemble aujourd'hui.
D'abord, par un arrêt sévère, A jamais proscrivons Tennui.
Quoi I proscrire? ah ! ce mol doil élr« Inconnu dans noire cilé.
Chez nous l'ennui ne pourra naître :
^ Le plaisir suit la liberté .
Du luxe, dont elle est blessée,
La joie ici défend l'abus ;
Point d'entraves à la pensée.
Par ordonnance d& Bacchus.
 son gré que chacun professe
Le culte de sa déité ;
Qu'onpuisse aller même à la messe ;
Ainsi le Veut la liberté.
La noblesse est trop abusive :
Ne parlons point de nos aïeux.
Point de titre même au convive
Qui rit le plus ou boit le mieux.
Et si quelqu'un, d'humeur traîtresse,
Aspirait à la royauté,
Plongeons ce César dans Tivresse,
Nous sauverons la liberté.
Ailleurs enfin (La petite Fée, 1817)^ le poète fait le séduisant tableau de la félicité parfaite
»*ji..».
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' qui règne dans un pays imaginaire, et qui est due à une fée, la fée Urgande. Partout où passe cette fée bienfaisante, la terre est consolée, les raisins mûrissent plus doux» les épis plus dorés et plus fermes. Marraine du roi, c'est elle qui crée les ministres,
Braves gens, soumis à la loi,
Qui laissaient voir dans leurs registres ;
c'est elle qui inspire les juges et leur communique les sentiments d'équité et de clémence dont elle est elle-même animée;; c'est à elle enfin que le roi doit de voir tout son peuple uni se grouper autour de lui, « prêt à mourir pour sa personne. »
« Ah! bonne fée I» s'écrie le poète en manière de conclusion,
Ah ! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez voire baguette ! »
Il n'était pas difficile de saisir la pensée qui \ se cachait sous ces allégories charmantes ni de
I deviner à travers le voile transparent de l'allu-
sion ce que le chansonnier voulait faire entendre. Dans la Complainte sur la mort de Trestaillon^ qui sans doute est de la môme époque, mais qui
ne fut publiée que quelques années plus tard, le poète s'exprime avec plus de netteté encore et, dans un langage qui respire la plus mordante ironie, il flétrit en la personne d'un misérable et les égorgeurs vulgaires qui, sous prétexte de religion ou de politique, effrayèrent la France de leurs brigandages, et les citoyens des hautes classes de la société qui furent assez faibles pour n'opposer aux assassins aucune résistance, et quelquefois même assez criminels pour les encourager secrètement.
§ 2. — Politiqa0 extérieure.
. Les actes de la politique extérieure du gouvernement de la Restauration ne furent pas plus épargnés que ceux de la politique intérieure.
Pour donner à l'œuvre qu'il venait d'accomplir un caractère religieux et marquer l'époque de paix qu'il croyait inaugurer, l'empereur Alexandre avait signé, le 26 septembre 1815, un traité célèbre avec ses alliés, les souverains de Prusse et d'Autriche : « Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, était-il dit dans ce traité, Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur de Russie, ayant
acquis la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter par les puissances sur les vérités sublimes que nous enseigne l'éternelle religion du Dieu Sauveur, » manifestent leur « inébranlable détermination de ne prendre pour règle de conduite que les préceptes de cette religion sainte. » — «. Déléguées de la Providence pour gouverner trois branches d'une même famille, » Leurs Majestés déclarent en outre que toutes les puissances qui adhéreront à l'acte qui vient d'être scellé de leurs sceaux a seront reçues avec autant d'empressement que d'affection dans cette sainte alliance, d
Un roi qui avait ramassé sa couronne sur le champ de bataille de Waterloo, qui était rentré dans Paris au milieu d'un état-major anglais, russe et prussien, qui avait fait de Wellington un maréchal de France et traitait d*ami l'empereur de Russie, un tel roi se sentit peut-être honoré des propositions qui lui furent faites par les signataires delà Sainte- Alliance; mais tous ceux qui n'avaient point perdu le souvenir des récentes et mémorables journées où la France imposait à l'Europe sa volonté souveraine, tous ceux en qui la passion politique n'avait pas étouffé le sentiment national estimèrent que.
POLITIQUE EXTÊHIEURE 59
Tadhéâion sans condition au manifeste des grandes puissances ne constituait pas précisé- . meni; pour la France un titre de gloire.
Deux chansons, la Sainte-Alliance barbaresque et la Mort du roi Christophe^ sont dirigées contre Tacte qui était dû à Tenthousiaste et rêveuse imagination d'Alexandre : là> le . chansonnier vante avec une spirituelle ironie les mérites d'une Sainte-Alliance faite « au nom de la Providence jb entre Alger, Tunis et Maroc, et à laquelle adhère le roi d'Haïti, Christophe; ici, il montre la noblesse d'Haïti, encore toute consternée de la mort de son souverain, venant, solliciter des trois grands alliés aide et protection.
Déranger ne.se contente pas, d'ailleurs, de railler la Sainte-Alliance. A cet acte étrange auquel il était difficile d'assigner une signification précise, *à moins qu'on n'y vit la promesse d'une entente des rpis contre les peuples, à cet acte Bérang^r: pppose un manifeste où la Paix, descendant sur la terre, adjure, en termes éloquents, les peuples de secouer le joug des potentats et, répudiant toute pensée de haine, de ne plus nourrir désormais les uns à l'égard des .autres que des sentiments amicaux et fraternels.
En regard de la Sainte- Alliance des rois Déranger place la Sainte-Alliance des peuples.
J'ai vu la paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis.
L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis.
« Ah ! disait-elle, égaux par la vaillance, Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, Peuples, formez une Sainte-Alliance, Et donnez-vous la main.
« Pauvres mortels, tant de haine vous lasse ; Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.
D'un globe étroit divisez mieux l'espace ; Chacun de vous aura place au soleil.
Tous, attelés au char de la puissance.
Du vrai bonteur vous quittez le chemip.
Peuples, etc..
« Chez vos voisins vous portez l'incendie ; L'Aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; Et, quand la terre est enfin refroidie, Le soc languit sous des bras mutilés.
Près de la borne où chaque Etat commence.
Aucun épi n'est pur de sang humain.
Peuples, etc..
« Des potentats, dans vos cités en flammes.
Osent, du bout de leur sceptre insolent.
Marquer, compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant.
Faibles troupeaux, vous passez, sans défense, D'un joug pesant sous un joug inhumain.
Peuples, etc.
« Oui, libre enfin, que le monde respire ; Sur le passé jetez un voile épais ; Semez vos champs aux accords de la lyre ; L'encens des Arts doit brûler pour la paix.
L'espoir riant au sein de l'abondance Accueillera les doux fruits de T hymen.
Peuples, formez une Sainte-Alliance, Et donnez-vous la main, i»
Pendant que la France adhérait, sans profit aucun pour sa gloire, aux principes établis par la Sainte-Alliance au nom du divin Sauveur Jésus- Christ et du Verbe Très-Haut, au sudouest de l'Europe, un peuple, illustre autrefois et puissant, mais alors oublié et obscur, gémissait en silence sous le joug de la plus dure et delà plus ignominieuse servitude. Il vint un jour cependant où les soupirs de ce peuple furent entendus de l'Europe. Un tyran, débauché et cruel, voluptueux et perfide, aussi redouté des Musulmans que des Chrétiens, le pacha de Janina, Ali de Tébélen, asservissait toutes les peuplades grecques de TEpire, exterminait des villes entières et, suivant Téuergique expression du poète des Orientales,
Il faisait un ciment à son palais superbe -
De leurs ôs broyés dans leur sang (1).
La mort héroïque, des femmes sbuliotes, la courageuse et suprême décisioa des habitants de.Parga, les massacres des chrétiens à Cons-
tantinople, en un mot toutes les scènes tragiques et affreuses dont la Grèce avait été ou était encore le théâtre, remplissaient en Europe les âmes et les cœurs de colère et d'indignation contre les persécuteurs, et, pour les persécutés, de pitié et d'affection ; mais les princes étaient alors trop préoccupés des questions qui s'agitaient dans les congrès de Troppau et de Laybach; ils étaient trop émus des mouvements révolutionnaires qu'on signalait sur divers points de TEurope, et trop impatients de les réprimer, pour songer un seul instant aux humiliations et aux souffrances, aux vexations de toute sorte et aux tortures qu'on faisait subir aux Grecs.
Interprète éloquent des sentiments de vive et profonde sympatTiie qui de tous les coins de la France allaient^ à travers les mers, vei*s ce pays des souvenirs classiques, vers cette terre de là
(1) Les Orientales, Le derviche.
Hellade d'où, hier encore, on venait 4'exhumer^ pour en orner les musées (Je France,^ d'illustres monuments de Tart grec ; écho fidèle et ému de ses compatriotes, Béranger célébra les i misères et la valeur des Grecs dans des chansons (1) qui, en même temps qu'elles contiennent une éloquente protestation de l'humanité contre la force brutale, de la liberté contre la tyrannie, laissent entrevoir: la satire et percer l'épigramme contré Tégoïste et coupable indifférence des rois : ^
Àlhène est libre ! ô muse des Pindares 1 Reprends ton sceptre^ et ta lyre et ta voix ! ' . Athène est libre en dépit des barbares»
Athène est libre en dépit de no§ rois (2).
Ce n'était pas vers la Grèce que se portait alors Tattention des rois, mais plutôt vers i'Elgpagne, vers Tltalie, vers toutes les contrées où les partisans des institutions nouvelles, dues à la Révolution française, étaient aux prises avec les défenseurs de l'ancien régime politique et social.
L'empereur d^ Autriche s'était chargé d'im-
(1) Vornbre d'Anacréon^\^ Pigeon messager, Psara.
(2) Le Pigeon messager.
6i DÉRANGER
poser silence aux révolutionnaires italiens, et il s'acquittait de cette mission avec une promptitude et une habileté dont les constitutionnels italiens ne purent avoir raison.
En Espagne, malgré la multiplicité et la hardiesse de leurs tentatives, les adversaires de la constitution libérale de 1812 n'avaient encore trouvé aucune base de résistance, aucun point d'appui solide, quand le corps de troupes que le gouvernement français venait d'installer au pied des Pyrénées pour fermer passage à la fièvre jaune, et qui après avoir pris le nom de cordon sanitaire prit le nom plus menaçant de corps d'occupation, vint fournir aux contre-révolutionnaires espagnols un centre de ralliement excellent. L'occasion parut bonne au parti monarchique de France et au gouvernement de Louis XVIII pour s'immiscer dans les affaires d'Espagne : du même coup on rétablirait Ferdinand sur son trône avec tous les honneurs et toutes les prérogatives de l'autorité absolue^ et on montrerait d'une façon éclatante au parti libéral de France combien était encore profonde et vivace la haine du parti monarchique contre les thiories et les principes de la Révolution.
L'opposition indépendante fit, on le sait^ des efforts désespérés pour empêcher une intervention française en Espagne, « Il m'importe peu de savoir, avait dit le général Poy, si la faction mystique qui gouverne notre France, qui a sa direction^ ses confréries, son organisation complète, si cette faction a, comme on l'assure, mendié, près des souverains réunis à Vérone, la permission d'attaquer, en commençant par l'Espagne, les chartes et la raison humaine ; ce qui me suffit, c'est qu'une volonté et des passions qui n'ont rien de français nous entraînent où nous ne voulons pas aller ; c'est qu'à force de fatiguer, d'irriter les Espagnols, la faction finira par rendre la guerre inévitable Vieux soldat, je ne peux me défendre de faire des vœux pour l'honneur de nos armes, alors même que l'emploi de nos armes est désavoué par le sentiment national. Citoyen, je pleurerai sur une guerre de parti, sur une guerre où sont forcés de mentir à leur destinée mes anciens compagnons de guerre, et cette noble et jeune génération qui, nourrie dans l'amour de la liberté, était si digne de combattre un jour les véritables ennemis de la France. » — La guerre d'Espagne n'était pas
plus en faveur auprès de Tarmée : « Dans les lieux publics de leurs garnisons, dit Vaulabelle, comme dans la demeure des hôtes que leur donnait le hasard de leurs étapes, qu'ils fussent en rapport avec des bourgeois, des marchands, des cultivateurs ou des ouvriers, partout les soldats n'entendaient autour d'eux qu'un cri d'opposition à cette guerre ; tout le monde se trouvait d'accord pour plaindre l'armée du rôle odieux et ridicule auquel on voulait la condamner. » Brochures, discours, articles de journaux, chansons, le parti libéral employa tout pour entretenir et encourager les dispositions défavorables des troupes à l'égard d'une guerre aussi impopulaire qu'injustifiée. — On espérait même que l'armée des Pyrénées, grossie de tous les constitutionnels napolitains et piémontais qui avaient échappé aux vengeances de leurs princes et de l'Autriche, renforcée de tous les citoyens français qui s'étaient soustraits aux rigueurs des conseilsde guerre et des cours prévôtales, échauffée enfin par les véhémentes et vigoureuses paroles de jeunes et enthousiastes carbonari^ tournerait le dos à l'Espagne et, faisant « demi-tour », marcherait d'abord . sur Paris pour renverser le gouvernement, en-
suite vers le Rhin pour combattre la coalition qui ne pouvait manquer de se reformer. Or, de toutes les publications et de tous les écrits qui circulèrent alors par milliers dans les casernes et dans les camps, c'est une chanson de Déranger, le Nouvel ordre du jouVy qui parait avoir obtenu auprès des soldats le plus complet succès. On en connaît le refrain :
Brav's soldats, vlà Tord' du jour :
Point d'. victoire Où n'y a point d' gloire.
Brav's soldats, v'ià Tord' du jour :
Garde à vous ! demi-tour !
§ 3. — Attaques contre les personnes.
Dans la guerre qu'il soutint pendant quinze années contre le gouvernement de la Restauration, Béranger ne se borna pas à critiquer et à railler les actes du gouvernement ; il poursuivit encore de ses plaisanteries et de ses sarcasmes les auteurs ou les inspirateurs de ces actes.
Une association secrète s-était, on le sait, formée à Paris, dès 1816, en vue de saper dans ses fondements Tédifice politique et social élevé par la Révolution. Modeste à l'origine et sans grande influence, cette association, depuis sur-
tout qu'elle était placée sous l'autorité et la direction de Tordre des Jésuites, n'avait pas tardé à prendre un rapide développement, et elle avait, en peu de temps, conquis une telle force que les ministres et le roi lui-même étaient obligés de compter avec elle. Journaux et brochures, mandements d'évèques et sermons, tout était mis en œuvre pour attirer à Tassociation de nouveaux adhérents et assurer le triomphe des idées dont on avait pris la défense ; mais, de tous les moyens auxquels recourut la Congrégation, le plus ingénieux à la fois et le plus hardi, le plus habile et le plus fécond en heureux résultats fut sans contredit celui dont on fut redevable à Fardente imagination d'un ancien chapelain de Napoléon, l'abbé de Rauzan.
Frappé de l'état misérable dans lequel se trouvait, depuis quelques années, l'œuvre des missions étrangères, cet abbé avait eu la pensée d'employer les missionnaires non plus à la conversion des idolâtres de l'ancien et du nouveau monde, mais à celle des citoyens incrédules et égarés du royaume très chrétien.
On ne se soucia, tout d'abord, au cours des missions, que d'obtenir du peuple « une réparation solennelle à la croix pour les outrages
qu'elle avait reçus en France depuis la Révolution, ainsi qu'une protestation de fidélité et de dévouement au roi et à son auguste famille (4) ; i> mais, à partir de 1818, les missions perdirent le caractère de simplicité qu'elles avaient eu à .' l'origine : les prédications et les réparations ne furent plus jugées suffisantes; on agissait sur les imaginations par la pompe et le luxe des fêtes, et on fascinait les âmes par le prestige de chœurs et de cantiques de toute sorte, dont les paroles, appropriées aux différents exercices du culte, se chantaient d'après des airs connus d'opéras-comiques ou de vaudevilles ; on vendait au bénéfice des missions une foule de menus f objets de piété et on transformait les instructions et les sermons en accusations véhémentes contre l'œuvre de la Révolution et contre les révolutionnaires. Quelles étaient les conséquences de ces débats violents et de ces discussions passionnées? On ne le devine que trop.
« La discorde, di4; Vaulabelle, restait assise au
coin de chaque foyer domestique, d partout où les missionnaires avaient passé, et les habitants d'une même ville, « partagés en deux camps, les
(1) Les missions d'Angers: compte renda par Tabbé de Rauzan. Vaulabelle, Hist, des deux Restaurations, V, p. 41.
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gens religieux et les îndévots, voyaient s'envenimer les haines et les divisions établies par la politique. »
Le dommage causé par ces caravanes reli- ' gieuses et ces prédications nomades était trop sérieux; le mal qu'elles entraînaient à leur suite, trop considérable, pour que Déranger ne dirigeât pas contre elles ses traits acérés et redoutables. Déjà dans une chanson qui date de 1817, lesCapucin$y il s'était agréablement joué de ces prédicateurs ardents « qui marchent tout couverts de cendre d et a: font rendre aux bonnes gens les biens de Dieu ; » il revient, deux ans après, aux mêmes personnages et leur consacre même toute une chanson, les Missionnaires (1819).
Les attaques contenues dans ces chansons étaient vives ; mais, si vives qu'elles fussent, elles ne s'adressaient en somme qu'aux modestes agents, aux serviteurs dévoués et, pour employer l'expression même du chansonnier, aux « commis voyageurs 3) de la Congrégation ; mais bientôt, portant plus haut ses vues et s' armant d'un plus grand courage, le poète ne craint pas de diriger ses coups sur ceux-là mêmes qui ont été les premiers promoteurs de cette vaste entreprise
cléricale et politique, et qui, groupant toutes les \ volontés et attirant à eux toutes les énergies, étaient promptement devenus l'âme toute-puissante*de là Congrégation.
Trois chansons de Déranger sont spécialement dirigées contre les Jésuites : les Révérends Pères y le Petit Homme rouge, la Mort du Diable ; et ces chansons ont ceci de particulier, que le ton s'y élève graduellement, et que la satire, enjouée d'abord et plaisante, devient ensuite de plus en plus acerbe et mordante jusqu'à ce que, sous Tinfluence de la puissante et généreuse indignation qui déborde du cœur du poète, elle atteigne enfin aux accents du plus haut et du plus pur lyrisme.
Dans les deux années qui suivirent le second
rétablissement de Louis XVIII sur le trône de
France, les suffrages des électeurs s'étaient
portés sur des candidats qui représentaient deux nuances bien distinctes de l'opinion : d'une part, ceux qui pensaient que l'on ne prendrait jamais assez de précautions pour étouffer dans leurs germes les idées issues de la Révolution et qui^ suivant l'expression de Paul-Louis Courier, .«voulaient pousser à leurs dernières consé-
quences les principes de la royauté de droit divin, 3> et, d'autre part, ceux qui, tout en demandant une royauté forte et respectée, estimaient qu'il fallait tenir compte des progrès accomplis en France depuis vingt-cinq ans, dans Tordre politique et dans Tordre social, et voulaient faire de Tordonnance du 5 septembre là règle fondamentale du gouvernement.
Or, à côté des ultra-royalistes et des constilutionnels on vit apparaître et grandir peu à peu un troisième parti qui, désigné d'abord sous le nom un peu vague de parti indépendant^ puis sous la dénomination plus précise de parti libéral^ fut le berceau de cette opposition parlementaire qui, de 1817 à 1830, combattit sans trêve ni merci les tendances contre-révolutionnaires de la Restauration.
Ce parti devint bientôt si important et, à la suite des renouvellements partiels, il fît tant et de si précieuses recrues ; d'un autre côté, les ultra-royalistes subirent des pertes si sensibles, que, dès 1818, la lutte ne s'engagea sérieusement qu'entre les candidats libéraux et les candidats constitutionnels.
De ces deux catégories de candidats la première se recrutait dans les rangs des proprié-
taires^ des négociants, des avocats, des anciens officiers et des fonctionnaires admis à la retraite ; la seconde, dans l'administration, dans la magistrature et dans Tarmée. Les comités libéraux exigeaient de leurs candidats la promesse qu'ils n'accepteraient pendant toute la durée de leur mandat .aucune espèce de faveur du gouvernement; les comités constitutionnels voulaient au contraire que les candidats qu'ils recommandaient au choix des électeurs fussent par leurs fonctions placés sous la dépendance du ministère.. Point d'anciens privilégiés ni de fonction-, naires l tel était le cri des libéraux. Point de députés que leurs fonctions n'attachent pas au gouvernement! répondaient les constitutionnels. La lutte électorale s'engageant dans de telles conditions, c'était servir la cause du parti libéral que railler et flétrir la servilité de députés qui aliènent leur indépendance en échange des faveurs obtenues et sacrifient au pouvoir les intérêts sacrés de la patrie. La chanson du Ventru (1818) n'a pas d'autre raison. En effet, le personnage que Béranger désigne sous ce nom trivial, mais expressif, est le modèle accompli du député ministériel : assis à la place que les ministres lui ont assignée, il a par ses hurlements fait taire
BÉRÂNOER. 4
74 BÉUANGER
«ceux qui font de bons discours » et ^'est montré capable de voter en une seule séance dix fois pour et dix fois contre ; enquêtes et proscrits n'ont pas de plus chaud adversaire, ni la police et les Suisses de partisan plus dévoué. Quel a été le prix de tant de services? Lui-même nous l'apprend :
Enfin j'ai fait mes affaires :
Je suis procureur du roi ; J'ai placé deux de mes frères, Mes trois fils ont de l'emploi.
Pour les Autres sessions J'ai cent invitations.
Quels dînes, Quels dînes Les ministres m'ont donnés !
Oh î que j'ai fait de bons dînes I
Les candidats ultra-royalistes n'échappèrent point aux traits satiriques de Béranger : nobles ou marquis, gentilshommes ou comtes, anciens émigrés pour la plupart, le chansonnier les railla tous en la personne de ce héros ridiculement prétentieux qui s'appelle le Merguis de Carabas. La chanson date de 1816; mais elle obtint un plein succès, et pendant longtemps on célébra, d'un bout de la France à l'autre, les hauts faits de ce valeureux guerrier, qui a ramené de loin
sur son coursier décharné » s'avance « en bran- \
dissant un sabre innocent, » crie partout que lui seul « a rétabli son roi » et réclame, par privilège de naissance, avec Texemption de tout impôt, le droit de faire porter au peuple, comme au bon vieux temps, le « bat féodal j> et de le « rosser » à sa fantaisie.
Déranger avait employé toute la finesse de son esprit, et quelquefois aussi toute l'énergie de son indignation, à combattre tous ceux qui, à un titre quelconque et sous des noms divers, formaient la principale force et constituaient le plus solide rempart de la royauté légitime. Dans Tardeur du combat, il montra parfois un plus grand courage encbrevCt ne craignit point de diriger ses coups contre les membres de la famille royale et contre le roi lui-même.
Les manifestations joyeuses^ les fêtes et les réjouissances de toute sorte que provoqua partout en France la naissance du duc de Bordeaux servirent à Béranger de prétexte pour rappeler à tous les courtisans que la fortune est capricieuse et changeante j et que peut-être le sort ne sera pas plus clément pour l'héritier des Bourbons qu'il ne l'avait été pour ce prince sur
76 BÉRANGEH
lequel la dypastie impériale avait fondé tant et ' ' , ' ■■ '
;de si hautes espérances : telle est en effet la mo-
ralité qui se dégage de la chanson les Deux Cou^
\ sine (1). Dans une lettre qui est un mélange d'es-
prit et d'affection, de tendresse et d'ironie^ un roi, le rpi de Rome, tout jeune encore, mais déjà mûri par rexpérience et les misères de la vie, apprend à son petit cousin, le duc de Bordeaux, des choses que les flatteurs se gardent de lui révéler. La Fortune a souri au duc dès sa naissance ; mais lui aussi, il a été en naissant salué d'acclamations enthousiastes et, nouveau Messie, il a reçu les hommages des rois. Tous ceux qui adulent aujourd'hui et encensent l'enfant royal, tous ces <t faiseurs de vers, de chansons, de poèmes, » le roi de Rome les a vus, lui aussi, rangés autour de son berceau :
Ils sont comme les confiseurs^ Partisans de tous les baptêmes.
Aujourd'hui on prédit au duc, dans un langage hyperbolique, les plus hautes et lés plus brillantes destinées; mais ne fut-il pas un temps où
(1) Le roi de Rome, par sa naère, fille d'n ne princesse de Naples, était cousin des Bourbons de France j et issu de germain avec le duo de Bordeaux»
« ces juges, ces pairs avilis » célébraient par avance les exploits du roi de Rome ? Ne fut-il pas un temps où, renouvelant àFejnpereur leurs serments de fidélité ef d'inaltérable dévouement, ils déclaraient que le règne des Bourbons était irrémédiablement fini et que désormais « les lis seraient le butin des abeilles ? » Donc, que le duc prenne pour ce qu'elles valent les flatteries - qu'on lui prodigue ; qu'il se défle des « courtisans maudits, » et qu'il les confonde par ces mots :
. ..... Jej)uis avoir mon tour. .
pe mon cousin qu'il vous souvienne.
Vous lui promettiez votre amour ; lit cependant il est à Vienne I
Contre un prince qui, né d'hier, ne pouvait ' ^ payer la peine de fautes commises par les mem- • bres de sa famille, Déranger avait imaginé une chanson dont le ton, légèrement moqueur, était tempéré par cet air de sympathie et d'affectueuse bienveillance que l'enfance inspire toujours ; mais il se montra moins clément pour le roi:
car non seulement il railla dans ses vers ces principes de la grâce et du droit divin sur lesquels Louis XVIII entendait fonder son autorité royale;
78 BÉRTANGÉR
Que font ces na.ins si bien parés
Sur des trônes à clous dorés ?
Le front huilé, Thumeur altière,
Ces chefs de votre fourmilière
Disent que j'ai béni leurs droits,
Et que par ma grâce ils sont rois.
Si c'est par moi qu'ils régnent de la sorte,
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.
{Le Bon Dieu.)
^ non seulement il rappela en quelles circons- \ tances douloureuses Louis XVIII fut replacé 8ur le trône de France ;
Malgré cette Sainte- Alliance, Si du trône, par occurrence, Un roi tombait, que subito On le ramène en son château ; Mais il soldera les mémoires Du pain, du foin et des victoires.
{La Sainte- Alliance barbaresque.)
mais il se joua de ga vieillesse et de ses infirmités physiques (1), mais il Tattaqua dans les travers de son esprit, et jusque dans ses affections.
Louis XVIII avait toujours eu le goût des lettres, et toujours il avait affiché des préten-
(1) Louis XI.
tions littéraires plus ou moins justifiées; mais il était aussi fort pédant. On Ta représenté comme un régent de collège reprenant tout le monde sur un ton de dédaigneuse supériorité. « Je n*ose parler devant lui, disait Marie- Antoinette, depuis que je Tai entendu reprendre pour une petite faute de langue la pauvre Clotilde qui ne savait où se cacher. » Prodigue d'apophthegmes, amoureux de citations, il se plaisait à écrire à ses familiers des deux sexes de fréquents billets où il visait à être spirituel et, poète à ses heures, il avait pour les petits vers une préférence marquée.
Dans cette manie d'écrire et de faire des vers, qui ne semblait guère compatible avec les difficultés de l'heure présente et les responsabilités du pouvoir, Béranger vit une occasion excellente de railler le roi, et cette occasion, il n'eut garde de la laisseréchapper. Mettant àprofitranecdote bien connue de Denys l'Ancien et de Damoclès, il nous entretient d'un rêve qu'il vient de faire : il était assis à la table du tyran de Syracuse et, nouveau Damoclès, il voyait, suspendue au-dessus de sa tête, une épée nue et menaçante. Ses
paroles ne répondent point à l'attente du tyran : le fil so rompt, le fer tombe, il meurt et, poursui-
80 ^ bèr'anger
vànt son rêve, il répète aux enfers la coupe en main :
vieux Denys ! Je me ris de ton glaive, Je bois, je chante et je sifïle tes vers (1).
La chanson intitulée Octavie (1823), qui parut peu de temps après VEpée de Damoclès, est plus qu'une satire nioqueuse, c'est une invective amère, sanglante, qui, non contente dé se jouer des ridicules et des travers, vise les moeurs et atteint la vie^privée. L'éloignement du promoteur de Pordo-nnance du 5 septembre, du ministre Decazes, avait livré le roi aux mains d'une femme qui, protégée par la Congrégation, et soucieuse seulement de la fortune de ses protecteurs et de sa propre fortune, ne fit rien pour empêcher ces exécutions nombreuses et cruelles qui effrayèrent la France en 1822, et qui, en soulevant partout la colère et la pitié, eurent des conséquences. si terribles pour la dynastie des Bourbons. Il est, dans la chanson de Bérangét*, question d'un empereur romain et dé sa maîtresse ; miais l'allusion est saisissante et, sous Je voile transparent de l'allégorie, c'est
(1) L'Épée de Damoclès,
Louis XVlII que Ton distingue et la comtesse
de Chayla.
Déranger ne ménagea pas plus Charles X que Louis XVIII. « Je veux, avait dit Charles X en ouvrant la session de 1825, que la cérémonie de mon sacré termine la première session de mon règne. Vous assisterez, Messieurs, à cette auguste cérémonie. Là, prosterné au pied du même autel où Clovis reçut l'onction sainte, et en présence de celui qui juge les peuples et les rois, je renouvellerai' le serment de maintenir et de faire observer les institutions octroyées par le roi, mon frère; je remercierai la divine Providence d'avoir daigné se servir de nioi pour réparer les derniers malheurs de mon peuple, et je la conjurerai de continuer à protéger cette belle France que je suis fier de gouverner. »
Loin de calmer les esprits et de conquérir des sympathies au nouveau roi, cette cérémonie du sacre rie fît qu'exciter partout l'irritation et susciter au pouvoir de nouveaux ennemis. Sans doute les journaux royalistes ne tarissaient pas d'éloges sur ces fêtes magnifiques qui avaient produit « une véritable ivresse d'enthousiasme et d'amour ; j> sans doute les écrivains et les poètes de cour célébraient à l'envi, dans des
odes et dans des cantates emphatiques, ces solennités où la monarchie, appelant à son aide l'art du peintre et du décorateur, avait essayé de faire luire aux yeux de la foule, durant une matinée, un rayon de son ancienne splendeur ; mais tous ceux qui, ayant subi l'influence des idées et des doctrines de la Révolution, pensaient que rère des gouvernements de bon plaisir était irrévocablement close; tous ceux qui réclamaient l'application des principes inscrits dans Idi Déclaration des droits de V homme ou, tout au moins, dans la Charte constitutionnelle de 1814 ; tous ceux surtout que ne laissaient pas d'inquiéter et d'indigner les envahissements dejour en jour plus menaçants du parti réactionnaire, tous ceux-là opposaient aux poésies dithyrambiques des admirateurs du passé, et redisaient d'un bout de la France à l'autre les couplets ironiques et railleurs où le poète national, où Déranger s'était fait le malin et spirituel interprète de leurs plaintes et de leurs protestations (1).
(1) Voir la chanson intitulée : le Saere de Charles le Simple.