CHAPITRE VII
l'écrivain
Dans Fétude qui vient d'être faite des chansons de Déranger, il n'a rien été dit de l'art qui a présidé à leur composition, rien de l'agencement des strophes, ni du refrain, ni de la diction ; il a semble qu'au lieu d'être éparses et disséminées çà et là, les observations relatives à la composition et au style gagneraient à être réunies et groupées en un seul chapitre.
On a dit que Déranger avait été privé à la fois et de l'éducation qui forme les 'mœurs et de l'instruction qui fortifie et assouplitresprit.il est vrai que le poète se plaisait à rappeler robscurité de sa naissance (1) et le dur service auquel il avait été, tout jeune encore, condamné, à Péronne, à l'auberge de l'Epée Royale (2) ; il
(1) Lt Tailleur et la Fée.
(2) c< Ma tante s'était aperçu que ma petite vanité était blessée quand il me fallait servir à table ou aller à Técurie. » {Ma Biographiey p. 21.)
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est vrai qu'il répudiait cette particule de que Ton trouve jointe à son nom en tête de ses premières œuvres, et qu'en fait d'armoiries il ne voulait prendre que les ciseaux et Taiguille de son grand-père Champi ; il est vrai enfin qu'il déclare en maints endroits de ses œuvres que son instruction fut livrée au hasard, qu'il ne reçut Jes leçons d'aucun maître et ne fut redevable qu'à lui seul de ce qu'il réussit à apprendre; mais il convient de ne pas prendre à la lettre des déclarations qui concordent si bien avec les vues politiques du poète et avec son ardent désir de personnifier le peuple dans ses obscurités et dans ses misères, dans sa légitime fierté et dans son jaloux orgueil. L'insistance que mettait Déranger à repousser une particule à laquelle son père tenait si fort n'était, de sa parf, que pure coquetterie de républicain et de démocrate, car, dans la franchise de ses entretiens et devant des amis, il démentait sans peine ce qu'il aflîrmait au public : « Moquez-vous de moi, • chère belle, écrivait-il à M^' de Solms, moquezvous de moi tant que vous voudrez ; vous n'empêcherez pas que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer deBéranger. Jen'attacheaucune
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importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement (1). » Son éducation ne fut pas aussi négligée qu'il veut bien le dire : à un âge « où le cœur des mères est à Pâme de leurs enfants ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au berceau (2), » il eut — nous Pavons dit au début de cet ouvrage — pour mère adoptive une femme aussi intelligente que distinguée (3), pieuse sans bigoterie, vive, spirituelle, nourrie de Fénelon, de Racine et de Voltaire. Placé sous la surveillance et sous la protection de cette excellente femme, il ne fit pas que rincer les verres et soigner les chevaux des rouliers de Péronne : s'il dut de temps à autre remplir Toffice de « garçon d'auberge », il fréquenta aussi les écoles de cette ville et y continua les études commencées à Paris dans la pension du faubourg Saint- Antoine; il fut même un des plus brillants élèves de ces écoles dont il a été déjà parlé, que M. Ballue de Bellenglise fonda dans sa ville natale d'après des principes et suivant un plan d'études entièrement nouveaux.
(1) CorreêpondancBy IV, p. 264.
(2) Lamartine, ouvrage déjà cité.
(3) Lft tante Bouvet,
Sans doute il y eut dans l'éducation do Déranger, et lui-même le reconnaît en maints endroits de ses œuvres,une lacune regrettable : il n'apprit ni le grec ni le latin ; mais il suppléa autant que possible à cette lacune par le soin qu'il mit à étudier dans les traductions l'antiquité classique ; et si forte était la passion que lui inspirait la lecture des chefs-d'œuvre grecs et latins, si vives surtout, son intelligence et sa sagacité littéraire, qu'il acquit en peu de temps une connaissance exacte des littératures anciennes, et qu'il lui arriva même plusieurs fois de donner des leçons de goût aux hellénistes et aux latinistes les plus habiles. Un de ses amis traduisait un jour en sa présence un passage d'Homère. « Vous vous trompez là, lui dit à un moment donné le • chansonnier ; cela ne doit pas être ainsi. » Le traducteur soutient qu'il dit juste et qu'il traduit littéralement la pensée d'Homère ; « La pensée, je ne dis pas, répond Déranger ; mais la forme employée n'est pas la bonne ; un Grec ne s'exprimerait pas ainsi. » Comme on discutait, survient M. Cousin. On le prend pour juge : Déranger avait raison. — Voici un autre fait qui témoigne du sens ou plutôt de Pinstinct littéraire du poète. Nous empruntons cette anec-
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dote à une lettre que Louis Blanc adressa, le 6 mai 1859, au savant éditeur de Béranger, à M. Paul Boiteau. « Un jour, dit Louis Blanc dans cette lettre, un jour, à Passy, ou j'allais régulièrement deux fois par semaine, le réclamer^ comme il disait, je le trouvai tenant à la main la traduction de Virgile par Delille. Aussitôt qu'il me vit : « Parbleu, s'écria-t-il, vous venez à propos, Monsieur qui savez le latin. J'étais en train de comparer à un passage de Virgile, traduit par Delille, le même passage traduit par Barthélémy, et mon instinct me dit que la traduction du premier doit être beaucoup supérieure. Le vers de Barthélémy a trop de concision, trop de nerf, quelque chose de trop moderne et aussi de trop métallique dans Tharmonie des mots, pour bien rendre ce génie de Virgile, si abondant et si doux. » — « Ne trouvez-vous pas, ajoute Louis Blanc, cette appréciation remarquable, surtout de la part d'un homme qui prisait à ce point la concision et le nerf que, dans ses propres vers, il a poussé quelquefois jusqu'à Teffort la recherche de ces qualités (1) ? »
(1) Correspondance^ III, p. 258.
Ces dons merveilleux, le poète les augmentait encore et les fortifiait par le travail et le soin extraordinaire qu'il apportait à tout ce qu'il traitait. Déranger écrivait en effet avec une extrême lenteur, et il ne s'en cachait pas. Loin de se donner comme un improvisateur, tantôt bien, tantôt mal servi par l'inspiration, mais le plus souvent incorrect, il se montrait tel qu'il était, fils du travail et de l'effort. « Les corrections que je fais à mon poème sont immenses, écrivait-il à M. Quenescourt en 1811; il ne sera pas reconnaissable. » Et, dans une lettre adressée le 24 juin 1812 au même ami, il s'exprime ainsi : « Si ce que Buffon a dit du génie, que c'est une aptitude à la patience, est absolument vrai, j'ai furieusement de cette drogue. Figurez-vous, mon ami, que je suis obligé de. refaire les deux tiers de mon second chant ; les cent premiers vers m'ont déjà occasionné des changements qui donnent à ce début un air tout nouveau... Enfin, je travaille continuellement, mais j'avance peu : il faudra bien pourtant que cela finisse. Arnault, à qui dernièrement je faisais l'histoire de ces corrections, sans les lui communiquer toutefois, s'étonnait de ma constance et de mon peu d'empresr