L ECRIVAIN
sèment à me faire connaître ; il m'invite souvent à publier mes ouvrages ; je n'en ferai rien que je ne les aie portés au point deperfec-
tioû où je sens que je puis arriver (1). » —Même dans les années les plus laborieuses et les plus fécondes, il ne paraît pas qu'il ait écrit plus d'une quinzaine de chansons, et il avoue luimême qu'il y a tel de ses couplets qui lui coûta des semaines de réflexion (2).
Il ne se contentait pas d'ailleurs de ses propres lumières ; il consultait volontiers ses amis et, au lieu de leur demander, suivant un défaut coinmun à bien des auteurs, non des avis, mais des' louanges, il s'appliquait, quand il chantait ou quand il lisait ses œuvres, « à recueillir les moindres paroles, les moindres signes de ceux qui écoutaient, afin de reconnaître les passages qui exigeaient changement, correction ou rature entière (3) ».
Cet effort minutieux et patient ne se montre nulle part avec autant d'évidence que dans la composition et, si je puis parler ainsi, dans
(1) Correspondance, I, p. 170.
(2) Lamartink, ouvrage cité.
(3) Ma Biographie, p. 206,
Tarchitectui e (1) de ses chansons, si brèves à Ja fois et si longues, si sobres et si pleines : car il est impossible de ne pas être frappé de Fart exquis avec lequel le poète sait enfermer dans un cadre étroit tout un ensemblede pensées qui paraîtrait exiger un plus long espace. Rien, d'ailleurs, dans ces petits poèmes, n'est laissé au hasard : tout y est lentement conçu et lentement médité ; tout y est soigneusement combiné en vue de l'effet à produire et approprié à l'air qui accompagne les couplets.
Le début est simple d'ordinaire et modeste ; puis le style s'ennoblit, et le ton s'élève graduellement. Où trouver, par exemple, plus de simplicité que dans les premiers vers de la chanson du Vieux Sergent ? Un soldat assis tranquillement au seuil de la porte et berçant . en riant deux petits-fils jumeaux : est-il possible de débuter plus modestement? Et cependant ce début suflît à Béranger pour composer une
(\) Le mot est de Proudhon ; « Si Béranger montre quelque vérité d'entendement, c'est d'ans V architecture de ses chansons, dont chacune forme un crescendo continu, un tout logique et complet, parfois même comme la miniature d'un poème épique. » (De la Justice dans la Révolution et dans V Eglise, tome Ille, béranger f)
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ode émouvante, dont chaque vers renferme un sentiment vrai, une pensée élevée.
ZJE VIEUX SERGENT
Près du rouet de sa fille chérie
Le vieux sergent se distrait de ses maux
Et, d'une main que la baQe a meurtrie,
Berce en riant deux petils-fils jumeaux.
Assis tranquille au seuil du toit champêtre,
Son seul refuge ^près tant de combats»
Ildil parfois : « Ce n'est pas tout de naître,
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Mais qu'entend-il ? Le tambour qui résonne ;
Il voit au loin passer un bataillon.
Le sang remonte à son front qui grisonne ;
Le vieux. coursier a senti Taiguillon .
Hélas 1 soudain, tristement il s'écrie :
«C'est un drapeau que je ne connais pas.
Ah 1 si jamais vous vengez la patrie,
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas I
a Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, Aux bords dû Rhin, à Jemmape, à Fleurus, Ces paysans, fils de la République, Sûr la frontière à sa voix accourus ?.
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas.
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes.
Dieu> mes enfants, vous donne un beau trépas l
« De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usés 1 La liberté mêlait à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés.
Les nations, reines par nos conquêtes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces fêtes I Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
a Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.
Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs ;
Par la cartouche encor toute noircie
Leur bouche est prête à flatter les 'tyrans.
La Liberté déserte avec ses armes ;
D'un trône à Tautre ils vont off'rir leurs bras ;
A notre gloire on mesure nos larmes.
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Sa fille alors, interrompant sa plainte,
Tout en filant lui chante à demi-voix
Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,
Ont en sursaut réveillé tous les rois.
« Peuple, à ton tour que ces chants te réveillent I
Il en est temps ! » dit-il aussi tout bas.
Puis il répète à ses fils qui sommeillent:
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas (i) I »
Au reste, ce n'est pas seulement dans les
(1) Nous recommandons à nos lecteurs la remarquable analyse que M. Vessiot a faite de cette chanson dans son bel ouvrage '. LA RÉCITATION A L'ÉCOLE, livre du maître^ 1 fort vol. in 12 (Lecène, Oudin et C*«, éditeurs).
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grandes lignes et dans l'ordonnance générale de la chanson que se montre Tart du poète ; l'art, fruit du travail réfléchi et de Teffort opiniâtre, apparaît partout dans les œuvres' de Déranger : il apparaît dans Tagencement des strophes, agencement qui va quelquefois jusqu*à l'artifice et à la recherche. C'est .ainsi que, dans plusieurs chansons, toutes les strophes sont formées de deux parties et, en quelque sorte, de deux compartiments semblables qui se correspondent exactement :
Monsieur Judas est un drôle Qui soutient avec chaleur Qu'il n a joué quun seul rôle, Et n'a pris qu'une couleur.
Nous qui détestons les gens Tantôt rouges, tantôt blancs.
Parlons bas.
Parlons bas.
Ici près j'ai vu Judas ; J'ai vu Judas, j'ai vu Judas.
Sans respect du caractère Souvent ce lâche effronté Porte l'habit militaire Avec la croix au côté.
Nous qui faisons volontiers L'éloge de nos guerriers,
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Parlons bas, Parlons bas; - Ici près j'ai vu Judas-, J'ai vu Judas, j'ai vu Judas.
{Monsieur Judas,]
L'art apparaît dans le refrain, que le poète excelle à raniener après chaque couplet et qui bien souvent, grâce à quelques légères modifications, résume fidèlement les sentiments exprimés dans chaque strophe ; il apparaît dans la rime, si exacte toujours et si riche (1) ; il apparaît enfin dans les moindres détails de la diction.
Déranger manifeste sans doute, en plusieurs endroits de ses œuvres, ses préférences pour le style naturel et simple ; il fait Téloge des chansons claires et franches d'autrefois, et réprouve les couplets maniérés et compliqués de la chanson moderne :
L'esprit du jour a son naérite ; Mais c'est surtout lui que je crains :
Ses traits si fins
Me semblent vains ;
(1) « Il est singulier, dit Déranger dans Ma Biographie (p. 149), que ce soit des chansonniers -«- car moi aussi de très bonne heure je rimai avec une grande exactitude — qui chez nous aient remis la rime pleine en honneur. »
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Pour les entendre il faudrait des devins.
Amis, chantons à Marguerite De vieux airs et de gais refrains (1).
Il se plaît même parfois à abaisser le ton de la chanson au niveau des cla.sses inférieures, et il ne craint pas d'emprunter au peuple, pour s'en faire mieux entendre, son propre langage ; mais cette simplicité, souvent plus apparente que réelle, dénote, à qui observé les choseade près, un très sérieux effort et un art consommé. « Peu de juges, écrivait Chateiaubriand à Déranger, peu de juges sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans vos vers ; peu d'oreilles assez délicates peuvent en savôu-
' rer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant (2). »
. Lamartine rend hommage, lui aussi, au soin minutieux et aux '< limures assidues » de Técrivain ; il va même jusqu'à lui reprocher, surtout dans ses chansons bachiques, trop de recherche et trop de raffinement. « On no pourrait, dit-il, changer un mot aux chansons de Béranger ;
(1) Bouquet à une dame âgée de Boixante*dix ans^ le jour de Sainte' Marguerite,
(2) Cette lettre est datée de Genève, 21 septembre 1831. — Voir la Correspondance de Béranger, II, p» 63.
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mais aussi ses chansons manquent un peu de cette négligence qui est la souplesse de la force ; elles ne sont pas assez jeunes, même quand ' elles chantent Tamour ; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la folie ; elles ne sont pas assez ivres, même quand elles simulent Tivresse... Elles sentent un peu la lampe et Thuile des veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse des banquets (1). »
On relèverait bien encore dans le style de péranger certaines autres imperfections, notamment quelques obscurités, et l'on saitque Sainte- Beuve ne s'est pas fait faute de les signaler (2) ; mais on n'observe pas assez, pensons-nous, que le vers de Béranger était destiné à être chanté, non à être lu, et l'on ne tient peut-être pas un compte suffisant, quand on apprécie ce vers, des difficultés qui résultaient pour le chansonnier des exigences de l'air.
Au surplus, les taches de style chez Béranger sont d'ordinaire légères; elles sont peu nombreuses, et, à côté de ces taches, combien de qualités I C'est d'abord une précision qui pour
(1) Ouvrage cité.
(2) Causeries du Lundis 1850.
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chaque idée sait trouver Texpression propre et juste; une concision et une sobriété de style qui, en supprimant tout ce qui est inutile, serre et enchaine la pensée et, en Ja concentrant, lui donne plus de force.
« Attachez-vous, écrivait Bérangei- à M"^' de Solins, attachez- vous en toute occasion, soit dans la prose, soit dansia poésie, à trouver le mot juste. Evitez les équivalents ; ils rendent la phrase douteuse, ils obscurcissent la pensée. Je ne sais rien; je ne suis qu'un ignorant, mais je Ctois posséder ma langue aussi bien que qui que ce soit. Je la tiens, il est vrai que c'est la seule. Je n'ai famais écrit une ligne sans consulter mes dictionnaires que j'étudie sans cesse depuis quarante ans. » {Corresp. IV p. 242.)
a Défiez-vous de votre facilité. Ne mettez pas en dix vers ce qui peut tenir en cinq. Il faut du temps pour abréger. » (Lettre de Déranger à M. Alexis Muston, 28 oct. 1852. Corresp. IIV, p. 179.)
C'est ensuite une habileté toute particulière à manier Tallusion transparente, le sous-entendu malicieux et le demi-mot, plus terrible et plus mordant que le mot qui dit toute la pensée ; c'est enfin, et par-dessus tout, une imagination féconde et puissante qui donne aux pensées les plus abstraites un corps et une forme sensible, comme aux idées les plus rebattues et les plus communes un air de nouveauté qui orne et rajeunit.