CHAPITRE VIII
Le désir de présenter en un seul tableau rœuvre de Déranger nous a fait interrompre le récit de sa vie. Reprenons ce récit où nous l'avons laissé.
Mécontent des hommes politiques, qui ne prenaient pas assez sérieusement en main la cause et les intérêts du peuple et ne s'engageaient pas assez résolument dans la voie des réformes sociales, Déranger ne Tétait pas moins des démarches que l'on faisait auprès de lui à chaque vacance qui se produisait à l'Académie.
a Un moment bien choisi, pour essayer d^entrer à PAcadémie, c'était lorsque, dans la dernière année du règne de Charles X, M. de Chateaubriand, par une démarche d'extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort pèru), vint m'engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique »*• ... Mais « de-
puis la révolution de Juillet, je dus voir dans mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m'admettre, l'obligation d'assisteràdes cérémonies publiques, d'y porter Thabit brodé, de prononcer, Tépée au côté, des discours d'apparat en présence d'un nombreux audiloire, et d'avoir trop souvent à combattre de^ brigues comme celles qui ont affligé Constant sur son lit de mort ou repoussé jusqu'à trois fois notre grand poète Hugo. »
{Ma Biographie,]?, '^Q^-m^,)
Il craignait aussi — il faut bien le dire — que Texistence à Paris no lui devint trop onéreuse et qu'il n'épuisât trop tôt le peu d'argent qui composait sa modique fortune : aussi avait-il
quitté Paris, en 1833, pour se fixer à Passy.
Paris, adieu ; je sors de tes murailles.
J'ai dans Passy trouvé gîte et repos.
Ton fils t'enlève un droit de funérailles.
Et sa piquette échappe à tes impôts.
Puissé-je ici vieillir exempt d'orage.
Et, de l'oubli près de subir le poids," Comme l'oiseau, dormir dans le feuillage, Au bruit mourant des échos de ma voix (1) I
De Passy, où il ne reste guère plus de deux ans, Béranger se rend à Fontainebleau où Perrotin lui avait trouvé un gîte fort convenable ; / il quitte cette retraite au bout de quinze mois,
(1) Passy.
/ estimant que son existence y est trop oiseuse, j et il s'établit à Tours, d'abord dans la magnifique propriété de la Grenadière, puis dans un ' appartement plus modeste de la rue Chanoïneau.
Il était bien acclimaté au bord de la Loire, « heureux d, comme il ledit, « de sa bicoque, » et il travaillait sérieusement à un livre qui occupait depuis longtemps déjà sa pensée, à une sorte de traité de morale politique et sociale à Tusage du peuple.
« Me voilà acclimaté aux bords de l3t Loire , heureux de ma bicoque, où Ton respecte mon amour de la solitude, et travaillant même sérieusement à une œuvre qui dépasse de beaucoup les forces de mon intelligence. Les pensées ne me manquent pas encore; mais la méthode qui les groupe et le talent qui les fait valoir ne me sont pas donnés, Je le crains. Enfin j'aurai du moins le mérite d'essayer un nouveau genre, à près de soixante ans, dans la seule vue d'améliorer la condition morale des pauvres gens. » (Lettre à Trélat, 25 mars 1837, Corresp, III, p. 18) (1).
A ce moment une passion qu'il nourrissait depuis longtemps pour une dame anglaise le dé-
(1) Quel malheur que Béranger se soit découragé! Nous aurions eu trèa certainement un livre unique, dont tout le monde eût pu faire son profit. En tout cas, il faut lui savoir gré de sa tentative.
cide soudain à partir* Fou de douleur, et déses- ' pérant de résister plus longtemps à là passion dont il souffre, il s* échappe à la fin d'avril 1840 ; il disparaît, dissimulant sa fuite, et se relire à Fontenay sous-Bois, dans la maison d'une personne amie, M™® Lacroix. Il passe ignoré dans ce village toute la fin de 1840 et le commencement de 1841, ne sortant de sa retraite que pour se perdre avec ses pensées dans les taillis de Vincennes ou pour faire de longues promenades sur les bords de la Marne, et ne recevant la visite que de deux ou trois amis seulement.
Un an après son arrivée à Fontenay, c'est-àdire en avril 1841, on le retrouve avec son amie fidèle, Judith Parère, dans ce village de Passy qui avait pour lui tant de charmes à cause du i bois de Boulogne et du voisinage de la Seine.
Béranger cherchait à se faire oublier dans , cette paisible retraite ; mais le peuple ne Foubliait pas; et quand survinrent, en février 1848, les événements qu'il pj-évoyait depuis longtemps, mais qu'il* craignait, dans Tintérèt même de la République, de voir se produire trop tôt, | il fut au nombre de ceux sur lesquels le peuple jeta les yeux tout d'abord. Aux offres qui lui furent faites d'un siège de député à la Consti-
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• tuante, le chansonnier répondit par une lettre célèbre (1), où il expose tout au long les raisons multiples et d'ordre divers qui lui interdisent le très grand honneur qu'on lui fait : il invoque « ses soixante-huit ans, » sa « santé si capricieuse, . » son € caractère gâté par une longue indépendance, achetée si chèrement ; » il parle de sa timidité qui ne lui permet ni de c poser, » . ni de parler ni^ même de lire en public, et pour lui « le public commence où il y a plus de dix personnes; » mais les électeurs n'acceptent point ces raisons, et par leurs suffrages ils font savoir au poète qu'il n'y a pas de nom plus populaire que le sien, et que ce nom appartient à la nation.
Béranger entre donc à l'Assemblée constituante, mais il y entre inquiet, embarrassé, mal à son aise : les impressions qu'il y éprouve ie . confirment dans ses sentiments et le décident i\ sortir au plus vite d'une Assemblée où il se dent incapable de rendre jamais le moindre service. II adresse donc au président de TAssemblée nationale sa démission ; sa démission n'est pas acceptée. Il écrit de nouveau, il insiste et
(1) Lettre à MM. les électeurs du départeuient de la Seine. Correspondance, III, p. 442.
« supplie à mains jointes d TAsBemblée de ne pas rarracher à l'obscurité de la vie privée: « Ce n'est pas, disait-il, le vœu d'un philosophe, encore moins celui d'un sage ; c'est le vœu d'un rimeur qui croirait se survivre s'il perdait, au milieu du bruit des affaires, l'indépendance de rame, seul bien qu'il ait jamais ambitionné.
Pour la première fois, je demande quelque^ chose à nion pays : que ses dignes représentants ne repoussent dcJnc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d'eux (1). » La conduite de Déranger fut en général sévèrement appréciée. Il sembla que le poète eût dû entrer dans une assemblée qui comptait un grand nombre de ses amis, où des questions capitales allaient être agitées et où l^emportement et les excès de quelques-uns exigeaient le contre-poids salutaire d'une parole modérée et prudente. Plusieurs chansons du Recueil de 1833, les Contrebandiers, le Vieux Vagabond, Jacques] s'inspirent de ce socialisme qui comp-
(1) Correspondance, III, p. 461,
tait alors plusieurs représentants illustres, et dont les graves problèmes, discutés depuis longtemps dans la presse et dans les livres, allaient se poser au sein des assemblées législatives. Il eût paru naturel que Béranger restât à l'Assemblée constituante pour expliquer, commenter, défendre, et, . s'il était possible, appliquer les principes qui ont inspiré ces chansons ; mais ici, dit Sainte-Beuve, « Thomme d'esprit, l'homme prudent, celui qu'on peut appeler, sauf respect, une grande coquette, l'a emporté, on ne craint pas de le dire, sur le citoyen et même sur le poète. Un poète tout à fait généreux, un André Chénier, n'eût pas hésité; mais Béranger, vieilli et voyant d'ailleurs à l'œuvre des poètes de conversion nouvelle, aura pensé qu'il était de trop dans l'arène ; il a eu la migraine, et s'est dégoûté (1). i>
Le mot est joli, mais il n'est pas juste. A défaut d'autres preuves, la lutte que Béranger engagea et que, pendant quinze ans, il soutint, peut-être même au péril de sa vie, contre le gouvernement de la Restauration, montre assez que le courage civique ne lui manquait point :
(1) Causeries du Lundi, 1850.
aussi dans l'insistance qu'il met à ne pas vouloir occuper le siège de député où Ta appelé, malgré lui, le suffrage de ses concitoyens, convient-il de voir non le résultat d'un calcul intéressé, d'une pensée égoïste, mais plutôt celui d'un examen attentif du rôle qu'il est capable de jouer et des services qu'il lui est possible de rendre. C'est ce qu'a parfaitement compris Lamartine qui, se substituant à son ami, lui prête bs réflexions suivantes : ^ De grandes questions vont se poser, de gros orages s'accumulent ; il faudra me dessiner par mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple, accoutumé à voir en moi sa personnification : si je me dessine pour lui, je donnerai de la force à ses excès et je contribuerai à le perdre ; si je me dessine contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis^ et je ne conserverai plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat. Retirons-nous, réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon obscurité : c'est plus sage ; ne nous séparons pas de ce peuple où est ma force ; je serai plus véritablement utile là que dans le gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se défiera
pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres rangs que je n'aurais d'ascendant «ar les bancs de ses maîtres (1) »
Tout cela est parfaitement exact. Lamartine, toutefois, oublie un motif, et un motif qui pesa d'un grand poids sur la détermination du poète : il oublie de dire ce que Déranger a dit de luimême, à savoir qu'il a: n'avait de valeur que dans la méditation ; » que « la discussion faisait évaporer le p6u d'idées qu'il y avait en lui ; d que lorsqu'il ne s'agissait que de conseils, on le « trouvait toujours prêt » ; mais que, « s'il se fût agi de monter sur le plus petit pavois, » il se serait « .enfui par la porte de derrière (2). »
Cependant des pertes d'argent et la nécessité de modérer ses dépenses obligent Béranger à quitter sa maison de Passy et à faire choij d'uri appartement de pension bourgeoise. Il s'établit d'abord au haut de la rue d'Enfer (1850), puis, un an après, avenue de Chateaubriand, et enfin rue de Vendôme (1855). Ce fut ià sa dernière résidence. Il y était à peine installé qu'il commença à sentir les premières atteintes de la
(1) Cours familier de littérature. Entretien XXI. .. (2) Lettre de Béranger à M. de Lamennais, Tours, il octobre
1839, Comsjponélancey III, p. 189,
maladie qui devait l'emporter. Déjà ses jambes refusaient de le porter; sa physionomie s'assombrissait de plus en plus, et sa mémoire s'égarait par înstants.Les soins intelligents et dévoués de i ses médecins, MM. Charles Bernard et Trous- | seau, prolongèrent son existence ; mais la mort \ de M"® Judith (8 avril 1857) porta au chansonnier un coup terrible dont il ne se releva point.
11 voulut accompagner à sa dernière demeure ] sa vieille et fidèle amie; il ne put aller qiie jus- • qu'à l'église, appuyé péniblement sur le bras ; d'un ami, et, le cœur-gros de douleur, il rentra dans son appartement désert. Dès ce moment la maladie fit de rapides progrès. Il s'appesantissait d'une manière de plus en plus inquiétante ; souvent, quand on lui parlait, il oubliait soudain la conversation ; il avait des distractions étranges, et son œil, cet œil si intelligent et si /
vif, s'obscurcissait de plus. en plus. L'agonie commença le 16 juillet, vers deux heures; elle
fut cruelle et se termina à quatre heures trentecinq minutes.
Le poète ^vait demandé que ses obsèques se fissent le plus simplement possible, a J'ai horreur, avait-il dit à Perrotin, pour les amis que je perds du bruit de la foule et des discours à
leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis. » Le gouvernement s'empara de ces paroles, et il en prit occasion pour régler Tordre des obsèques qui devaient être faites au nom et aux frais de TEtat, et accaparer, s'il était possible, à son profit une manifestation qui, selon toute vraisemblance, devait être imposante.
La manifestation dépassa encore les prévisions. Une foule énorme, plus de deux cent mille personnes appartenant à toutes les classes de la société, mais surtout aux classes inférieures, encombrait les rues que devait suivre le cortège et toutes les rues adjacentes : « Pas un pavé, dit Lamartine (1), qui ne portât un homme attendri, pas une fenêtre qui ne regardât passer en pleurant le char, pas un toit qui ne vociférât son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du ciel d'où ne tombât sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles, fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que les larmes, et qui n'ont de parfum que dans le souvenir et dans Téternité. i) On avait pu craindre des désordres, et on avait mis en mouvement une véritable armée de sergents de ville et de soldats ; mais la population
(1) Ouvrage cité.
parisienne montra que ces précautions étaient vaines et, par son attitude calme et respectueuse comme aussi par l'émotion sincère et profonde qui se lisait sur tous les visages, elle montra les regrets que lui causait la mort de son poète illustre et de son plus cher enfant.