CHAPITRE IX
Chansons napoléoniennes.
Cinq mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Déranger qu'un revirement soudain se produisit à son égard dans l'opinion publique. Perrotin venait, de publier les œuvres posthumes et, parmi les chansons nouvelles, il s'en trouvait huit consacrées à Napoléon I". En vain les amis du poète faisaient-ils remarquer que ces chansons avaient été écrites avant les événements de 1848 et 1851, et que quelques-unes peut-être dataient d'une époque où libéraux et bonapartistes faisaient cause commune contre le gouvernement de la Restauration : on ne voulut rien entendre, et de tous côtés partirent
des invectives et des injures contre l'homme qui venait d'être l'objet d'une manifestation si spontanée et si enthousiaste.
On avait déjà, dans les.années qui précédèrent la mort du poète, hasardé quelques doutes sur la sincérité de ses convictions républicaines; on avait même annoncé, vers le mois d'août 1853, la publication d'un article qui devait faire sensation et dans lequel Alexandre Dumas reprocherait au chansonnier de s'être fait le partisan du nouvel Empire.
« Si votre article paraît dans la Presse^ avait écrit Béranger à Alexandre Dumas, obtenez de M. de Girardin, que je connais trop peu pour ne pas me faire appuyer auprès de lui, Tassurancè qu'il voudra bien faire insérer quinze ou vingt lignes dans un des numéros qui suivront le vôtre. Je promets, bien entendu, de me tenir dans les termes que la censure ne peut incriminer, ce qui ne sera pas chose facile.... J'ai aujourd'hui 73 ans. C'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certificat de bonnes vie et mœurs. »(Corresj)., IV, p. 217.)
Enfin, au commencement de 1857, un journal étranger (1), se faisant Técho de bruits sans consistance et de ridicules propos, n'avait pas craint d'afïirmer que Béranger avait tendu la main au
(1.) Le Journal de Bruxelles j n® du 5 janv. 1857.
gouvernement de Tempereup et quMl en avait accepté une pension ; mais ces accusations étaientrc.res, et se traduisaient d'ordinaire sous une forme réservée et timide. Quand parurent les œuvres posthumes, les accusateurs devinrent plus violents, et le nombre s'en accrut rapidement.
Déranger a-t-il mérité les reproches qui lui ont été faits ? Nous ne le croyons pas. D'abord, rien dans sa conduite ne permet de supposer qu'il ait jamais appelé de ses vœux le retour de l'Empire, et nous connaissons au contraire de lui des paroles et des actes qui établissent que le gouvernement impérial n'avait en aucune façon ses préférences. On (1) avait prétendu que, si Napoléon eût été à la disposition du peuple en juillet 1830, Béranger se serait porté de ce côté et eût invité ses amis à s'y porter également. Or, dans une lettre qu'il adresse à M. Lemaire, à la dale du 3 avril 1842, le poète déclare que c'est la crainte « d'entendre les masses de combattants proclamer ce jeune prince » qui le décida à presser ses amis de se prononcer pour le duc d'Orléans . « Je suis
(1) Louis Blanc, par exemple.
ajoute Déranger, bonapartiste comme le peuple, mais nullement impérialiste» et j'aurais vu avec peine le retour au régime impérial avec tous ses hommes et ses abus sans la gloire du grand homme qui, seule, pouvait donner de la valeur à tout cela (1). »
Son attitude en 1848 ne fut pas moins nette : nous n'en voulons pour preuve qu'une lettre curieuse adressée le 9 décembre 1848, c'est-àdire la veille même de l'élection présidentielle, à M. de Brissot-Thivars (2), et dans laquelle il annonce qu'il a dû refuser une visite de Louis Bonaparte et « qu'il votera pour Cavaignac, puisque Lamartine n'a pas de chances suffisantes. »
Les huitchausons napoléoniennes des œuvres posthumes sont disposées dans un ordre méthodique et embrassent la vie tout entière du grand homme. Tout d'abord, nous suivons le cortège qui conduit à l'église le nouveau-né, et nous saluons le saint auquel on le confie, saint qui est « sans crédit, » mais dont « le nom semble fait pour l'histoire (3). >^
(1) Correspondance^ IIF, p. 261.
(2) IhiJ, 1 r, p. 9 .
(3) Le Baptême,
L'enfant grandit, et, comme il se rend un jour au marché avec son frère pour y vendre les olives de sa mère, il rencontre assise au pied d'un arbre une Egyptienne à qui la prédiction dé l'avenir a valu dans le monde entier une universelle renommée. L'Egyptienne exsamine 1^ main de l'enfant et elle lui révèle les destinées qui l'attendent : /r /
Que vois-je I signes de puissance I ; labeurs du génie humain ! ' Muses, pour vous quelle épopée !
Législateurs, qu'il sera grand 1< France, à l'œuvre ! Forge une épée Pour cette main de conquérant.
Rois, pleurez vos orgueils de race.
' Suivez-le, peuples haletants.
Moi, je tombe aux pieds dont le temps Doit à jamais garder la trace* J'ai vu ta main. noble enfant! crois-moi.
Quand je te dis : Tu seras plus qu'un roi ( I ) .
De l'œuvre de Napoléon, de sa marche triomphante à travers l'Europe et des victoires pacifiques obtenues dans Tadministration intérieure de l'empire, Déranger ne dit que ces quelques mots. La gloire militaire et la gloire civile de
(1) L'Egyptienne,
l'empereur tiennent en un couplet. Mais^cédant à un mouvement naturel qui le porte à prendre en main la cause des malheureux Qt des opprimés^ il insiste avec complaisance sur la période des vicissitudes et des revers, des souffrances physiques et des souffrances morales, et, après avoir montré l'empereur s'échappait soudain de.rîïo d'Elbe où il esta l'étroit, et faisant un suprême effort pour ressaisir la sceptre qui lui échappe (1), il le peint à nos yeux, au moment, où il termine sur les rochers abrupts de Sainte- Hélène ses « immenses destinéeà, ^ et expie au milieu des plus affreuses tortures sa gloire passée.
La scène est émouvante et du plus tragique effet. Quant à l'action, elle se passe en l'an 44, à l'époque du meurtre de César.