SAINTE-HÉLÈNE
Sur un volcan dont la bouche enflammée Jette sa lave à la mer qui Tétreint, .
Parmi des flots de cendre et de fumée Descend un ange, et le volcan s'éteint..
(1) 1. Aigle et V Etoile,
2 1 4 BERÂNGEH
Uq noir démon s'élance du cratère ; Que me veux-tu, toi resté pur et beau ?
L'ange répond : Que ce roc solitaire, Dieu la dit, devienne un tombeau.
Mais le démon : cette île est mon Téaare ; Là, j'espérais d'un déluge effrayant Lancer les feux sur l'Argonaute avare Qui par ici tenterait TOrient.
Et l'envahir! Une dépouille humaine Souiller ces mers, vierges de tout vaisseau!
Jusqu'où le monde a-t-il poussé la haine, Qu'ici Dieu lui cache un tombeau I
Pour quel colosse éteint-on le cratère?
Un roi sans doute, un héros hasardeux.
Tous ont de morts si bien jonché la terre, Que place un jour doit manquer pour l'un d'eux. De tant d Etats au cercueil d Alexandre Ravirait-on jusqu'au dernier lambeau?
— Les vents, dit l'ange, ont balayé sa cendre :
Ce roi n'a plus même un tombeau I
L'autre repart : Quels restes de grand homme Un jour ici seront donc déposés !
En ce moment César tombe dans Rome, Sous les poignards à son sceptre aiguisés.
— Rome, dit l'ange, aura sa sépulture ;
Mais, quand va naître un monde tout nouveau, Les loups du Nord viendront chercher pâture Sur les débris de son tombeau !
CEUVRES POSTHUMES 215
L'êlre infernal, alors baissant la tête, Dit en soi-môme : Est-ce donc pour celui Qui, ralliant le monde en sa conquête.
Va lui donner une croix pour appui ? ^ L'ange Tentend ; Silence, esprit rebelle I Il ne craint, lui, ni chacal ni corbeau ; Car, dans Sion, c'est moi, lampe fidèle.
Qui veillerai sur son tombeau.
Démon, écoute. Avant deux mille années, Un conquérant, empereur des Gaulois, Terminera d'immenses destinées Sur cet écueil, à la honte des rois.
Pour le punir d'attarder dans sa route L'humaniié, qu'éblouit son drapeau, Qu'il trouve ici, quoi qu'au ciel il en coAte, Une prison et son tombeau.
Privé pour lui de ton trône de laves, Sois son geôlier, prends des traits odieux.
Trouble ses nuits, resserre ses entraves ; Tiens de ses maux la coupe sous ses yeux :
Cet homme, ainsi purifiant sa gloire, Pour l'avenir redevient un flambeau.
Sur l'infortune achève sa victoire. Et des rois triomphe au tombeau.
Loin du démon, loin de ces tristes plages L'ange à ces mots revole aux pieds de Dieu, Dont l'œil déjà voit à travers les âges Le grand captif expirer dans ce lieu.
Quelques amis en pleurs sont venus prendre De l'astre éteint le glorieux fardeau.
DieUr joint sa main aux mains qui vont descendre Napoléon dans son tombeau.
A côté de cette admirable chanson^ qui, dès l'abord, monte jusqu'aux accents les plus élevés dé la belle et grande poésie, et s'y maintient, citons une autre chanson d'allure plus modeste saris doute, mais ni moins poétique ni moins touchante. Elle est intitulée le Matelot breton. .
Dés vendangeurs dînent à l'ombre^ au bord d'un champ, quand passe un jeune matelot, un Breton. On l'interroge : il dit qu'il> vient de Sainte- Hélène et qu'il a vu l'Empereur. A ces mots, OTi se découvre, on l'appelle, on l'invite à boire et on le presse de questions :
Quoi! tu l'as vu ! Viens, qu'on te fête I A sa gloire bois avec nous. * Revient-il? Qu'attend-il encore?
Sans berger que peut le troupeau ?
A nos clochers quand donc l'aurore Saluera-t-elle son drapeau?
Et le jeune homme raconte comment il réussit à tromper les regards vigilante d'un « monstre de police, » du gouverneur Hudson, et à se glisser jusqu'à un endroit que l'Empereur visite souvent dans ses promenades :
OSUTRES POSTHUMES
J'y cotirs, j'y grimpe en ïne cachant.
Tapi sous un roc, là, j'espère, Muni de pain pour quelques spu«, Voir passer celui dont mon père Disait : C'est notre père à tous.
J'y reste en vain deux nuits entières.
Quand, désolé, je m'en allais,
S'élance d'arides bruyères .
Un des plus jolis oiselets.
Sur ma tête il vole, il tournoie.
Mêle un cri doux à ses ébats. .
AÎi I c'est le ciel qui me l'envoie ;
J'entends qu'il dit: Ne t'en va'pas. -
Dieu soi béni ! Car, sur la route,
Dans un groupe aussitôt paraît
Un homme. Lui ! c'est lui, nul doute.
Où n'ai-je pas vu son portrait?
J'en crois mon cœur qui bat plus vite,
Et Toiseau, cet avant-coureur.
A genoux je me précipite,
En criant: Vive l'Empeiieur \
Napoléon s'avance vers le jeune homme ; il le questionne ; le jeune homme répond, et les réponses comme les questions sont du plus haut et du plus pathétique effet.
Qui donc es-tu, brave jeune homme ?
Me vient-il dire avec bonté.
— Sire, c'est Geoffroy qu'on me nomme ; Je suis un Breton entêté.
Faut-il porter quelque parole A vos amis? J'y vais courir.
Même à la mort s'il faut qu'on vole, Sire, pour vous je veux mourir.
— Français, merci. Que fait ton père ?
— Sire, il dort aux neiges d'Eylau.
Auprès de vous mon plus grand frère Mourut content à Waterloo.
Ma mère, honnête cantinière.
Revint, en pleurant son époux, Au pays où, dans sa chaumière, ^ Cinq enfants priaient Dieu pour vous.
— Peut-être est-elle sans ressource, Dit-il ému; tiens, prends ceci, Pour ta mère prends cette bourse.
C'est peu ; mais je suis pauvre aussi.
Je baise la main qu'il me Hvre •
— Non, Sire, gardez ce trésor.
Nous, toujours nos bras nous font vivre ; Pour vos besoins gardez cet or.
Il sourit, me force à le prendre, Puis du doigt m'indique avec soin Comment au port il faut descendre, Et des gardes me tenir loin.
— Ah ! Sire, que n'ai-je des armes?
Mais il s'éloigne soucieux, j Et longtemps, h. travers mes larmes, Je reste à le suivre des yeux.
Comme ce tableau est vivant, et comme le
cadre et les détails en sont heureux dans leur ingénieuse simplicité ! Il n'est pas besoin au poète, pour peindre la grandeur de l'empire et montrer l'étonnant prestige de l'empereur, d'évoquer tour à tour, comme d'autres poètes l'ont lait, les grands noms des Pyramides, de Marengo, du Kremlin, de l'ile d'Elbe et dé Sainte-Hélène, ni de donner pour cadre à cette grande figure l'univers entier. Le bord d'un champ et un arbre, un jeune matelot et quelques paysans, cela lui suffit pour nous intéresser au grand captif et nous donner une idée exacte de la magique influence qu'il exerce sur tout le monde et plus particulièrement sur le peuple.
Cette influence était ielle que longtemps on refusa d'ajouter foi à la nouvelle de sa mort, et c'est même à cette persistance à ne pas croire àla mort de l'empereur que Béranger emprunta l'idée d'une belle et curieuse chanson, intitulée : Il n'est pas mort.
Nous ne méconnaîtrons point que de pareils vers aient pu servir la cause dp l'Empire, et que Napoléon III ait, dans une certaine mesure, recueilli le bénéfice de la sympathie et de l'admiration que le grand Empereur avait inspirées au chansonnier; mais ce n'est pas une raison de
prétendre que Déranger se soit, à la fin de sa vie, rallié à TEmpire, et qu'il soit, comme le dit Sainte-Beuve, « mort en communion parfaite avec le régime impérial w.Nous avons rappelé plus haut des paroles et des actes qui établissent nettement que la foi républicaine du poète ne s'est pas démentie un seul instant, et que les révolutions n'ont fait au contraire que la rendre plus solide et plus inébranlable.
A ces témoignages s'en ajoute un autre : ce senties chansons mêmes qui, dans les. œuvres posthumes, témoignent de l'amour de Déranger pour la république et du peu de sympathie que lui inspirent les royautés et les empires. Aux chansons napoléoniennes opposons la, chanson du Phénix.