ANGOISSE
Ainsi;, avec de si grands et de si excellents protecteurs^ rien ne réussissait. Je retrouve encore d'autres détails sur cette négociation dans deux billets de Béranger. Je lui avais envoyé^ à ce qu'il paraît, quelques strophes remplies de sa louange et de ma douleur, et qui sont perdues. La pièce, m'assure- t-on, était intitulée Merci! Il me répondit :
« Mon cher N..., elle est charmante, votre odelette, comme on disait au temps de Ronsard. Elle a un parfum de poésie qui plaît tant à ceux qui ont ce qu'il faut pour le respirer. Mais toute en mon honneur, je ne crois pas devoir la donner à publier. Attendez au moins que j'aie fait quelque chose pour vous. (23 novembre.) »
Il ajoutait qu'il avait reçu des réponses favorables de MM. Villemain et de Montalivet. Je tombai malade de tristesse et, faut-il le dire, d'inanition. J'écrivis à Béranger mon désespoir, et je donnai à ma plainte la forme plus sympathique de la poésie. Je viens de retrouver cette pièce égarée depuis vingt-cinq ans; elle m'est doublement précieuse, et par son retour inattendu et par son naïf et douloureux gémissement.
Si la fièvre ardente N'avait engourdi Rîon aile pendante.
J'eusse été, mardi, Poëte qu'on loue, Voir, d'un vol hardi (Quand Paris secoue Ses pieds dans la boue).
Votre toit qui joue Tout blanc au midi.
Moi, mélancolique.
J'aurais dit bonjour Au chœur bucolique Du riant séjour ; Et puis à la ronde Baisé tour à tour Tout ce petit moiidp, Chevelure blonde.
Face rubiconde.
Lutin, sylphe, amour.
Et puis à leur père J'aurais dit ceci :
Dieu veut qu'on espère, Mais quel long souci !
En vain l'on réclame!
La Fortune aussi Cependant est femme !
La marâtre infâme N'accorde à mon âme Trêve ni merci.
Luth ni mélodie N'ont plus de pouvoir; Et la maladie Suit le désespoir!
Tel sur la colombe Fond le vautour noir!
Hélas, je succombe Seul, loin de la connbe.
Mère, oiidort ta tombe, Père, ton manoir !
Bocage, colline.
Vous verrai-je encor?...
D'une mandoline Entends-je l'accord?
Je vois dans la brume, 0 joiCj ô transport.
BILLF.T DK BKRANOFR. 15
Mon gave d'écume, Ma grotte qui fume.
Un toit que parfume Un églantier d'or.
Sous la fleur fanée.
Sœur du séraphin, Une ombre inclinée Dit : Vient-il enfin?
— Fièvre, sois bénie !
Oh! berce sans fin, Berce, ô noir génie.
Dans cette harmonie.
Mon âpre insomnie.
Mon deuil et ma faim !
Ainsi, de l'œuvre du poëte, ce qu'à vingt ans j'admirais le plus, en vrai berger pyrénéen, c'était le rJtœnr bucolique. Déranger me répondit :
« Mon pauvre garçon, je suis bien fâché de vous savoir malade, quoique cela m'ait valu une nouvelle ode qui ne sent pas la fièvre, mais, au contraire, est imprégnée d'un doux parfum de cette poésie qui vous est naturelle et que j'aime tant. Vous vous désolez, et il y a vraiment de quoi. Ce que nous avions tenté du côté du Constitutionnel ne peut pas réussir. Cauchois-Lemaire est, dit -on, en querelle avec les propriétaires-actionnaires de ce journal, et ces messieurs ne sont peut-être pas très disposés à faire quelque chose pour moi. Quant à l'article dont vous me parlez, il me semble que c'est pour le Courrier que Lebrun vous l'a demandé. Pourquoi vous aftligezvous donc de ce qu'un article sur le même ouvrage
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a paru dans les fJébats? Au resle^ ce n'est là qu'une chose peu importante... Si cela peut vous rendre un pende courage Je vous dirai que j'ai vu Villemain avec qui j'ai beaucoup parlé de vous et qui m'a de nouveau donné l'assurance que vous seriez placé. 11 prévoit un arrangement possible au collège de Strasbourg où vous pourriez trouver une place. Ses protestations m'ont paru de bon aloi, et je me plais à y croire. Espérons donc que, grâce à lui, qui peut tout, dit-on, nous arriverons à vous tirer de peine. Je soupire bien après ce moment. Ne vous laissez pas aller au découragement; mais faites toujours de jolis vers, et comptez sur tout mon dévouement. » (16 décembre 1831.)
Je vis moi-même M. Villemain : c'est, je crois, à la bibliothèque de l'Institut. Déranger lui avait envoyé de moi un opuscule quelconque. lime fit l'honneur de me dire que j'écrivais mieux que l'on n'écrit à mon âge ; et il ajouta un conseil de modération et de prudence littéraire. Quoique grave et triste, je n'avais pas l'air d'avoir quinze ans tant j'étais maigre et frêle. L'hiver cependant arriva; il fut très dur; je n'avais point de feu; je travaillais aux bibliothèques; je donnais quelques leçons de latin et d'espagnol; cela m'aidait à vivre; mais je n'eus pas de quoi payer ma première inscription à l'école de médecine. Apollon me consolait de son fils Esculape. Toutes les semaines je visitais Béranger. Je me délectais à entendre parler cet homme qui avait tant vu. Il causait beaucoup, et avec un léger zézaiement qui est comme le gazouillement des Parisiens. Sa conversation était un mélange, habilement fondu.