‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 11 sur 119 · UF.VOLUTION DE JUILLET · texte numérisé non relu

UF.VOLUTION DE JUILLET

d'esprit, de grâce et de bonhomie. L'objet habituel de ses discours, c'était lui-même. Il était le héros de son poëme. 11 revenait toujours à lui comme Montaigne. 11 s'encensait avec la plus grande complaisance et la plus grande naïveté, bien qu'il n'eût que la naïveté de l'orgueil, et ce parfum pour lui si délicieux n'était pas comme d'ordinaire nauséabond pour autrui, tant il le corrigeait avec une nonchalante dextérité de grâce attique et de bonhomie gauloise. Sa pauvreté native, sa jeunesse malheureuse et son prétendu défaut d'éducation était un refrain qui revenait perpétuellement dans ses discours, comme les batailles de Jemmapes et de Valmy dans les harangues du roi Louis-Philippe.

La révolution de juillet, encore toute fumante et qui n'était que l'explosion populaire de ses chansons, était également un de ses thèmes favoris. Il racontait à peu près ainsi ce mémorable événement : « Le peuple de Paris était vainqueur. Nous étions réunis chez Lafitte. Les uns voulaient conserver Henri V, les autres proclamer la république. « La France, dis-je, n'est pas encore « mûre pour la république, et les vieilles dynasties sont « incorrigibles autant qu'implacables. Si vous remettez « les Bourbons sur le trône, leur premier acte royal sera « de prendre nos têtes. Il faut à une dynastie absolue « substituer une dynastie libérale et populaire. C'est la loi « des temps. Cette dynastie nouvelle nous la trouvons au « pied du trône vacant. C'est celle que voulut y faire as- « seoir Mirabeau . Offrons la couronne au duc d'Orléans. » Nous députâmes Thiers à Neuilly. Il ne put voir que la duchesse et Madame Adélaïde. Les deux princesses accueillirent gracieusement le jeune mandataire de la ré-

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volution, et, le voyant tout poudreux et haletant, lui versèrent de leur royale main, un verre d'eau sucrée. Thiers, encore indécis entre la république et la royauté, revint après ce breuvage assaisonné de tant de grâce, enivré d'effervescence monarchique. Mais il n'avait pu parvenir jusqu'au duc, qui se cachait dans les bois du Raincy. Alors je m'écriai : « S'il ne veut pas de la couce ronne, qu'il le dise; il n'a de choix qu'entre le trône et a l'exil ! » Le duc secrètement consulta Talleyrand. « Ac- « ceptez, » lui répondit le vieux diplomate. Alors il consentit à venir à Paris. A la barrière, la sentinelle voulut arrêter cet inconnu mystérieux. Mais le commissaire qui l'escortait avec un aide de camp montra le saufconduit de Lafayette. Le prince entra de nuit et en grimpant sur la barricade. Il se rendit à l'Hôtel de Ville et fut nommé lieutenant-général du royaume. Et c'est ainsi, ajoutait-il, que nous bâclâmes un roi. »

Louis-Philippe, monté sur le trône, invita plusieurs fois Déranger à venir le voir aux Tuileries. Le poëte déclina constamment cet honneur. Il prisait pourtant très haut ce monarque. « Il a, disait-il, toutes les traditions de l'ancienne monarchie et en même temps l'intelligence des temps nouveaux. Il a reçu le baptême de la grande révolution. Il a voyagé, comme Ulysse, sur la terre et les mers. Il connaît les hommes et les peuples. Il sait gouverner. Il complète admirablement ses ministres, qui sont tous des hommes incomplets. Dernièrement, on débattait, au conseil, la question de la révolution polonaise. Soult, Périer, tous les ministres furent d'avis qu'on envoyât un corps d'armée pour soutenir la Pologne contre la Russie. Louis-Philippe écoutait en

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silence, et, le débat épuisé, prit la parole pour conclure. « Vous voulez, dit-il, envoyer une armée fran- «çaise aux Polonais. J'y consens; maison débarqueront « nos soldats? » Les ministres restèrent confus; aucun d'eux ne savait que la Pologne ne touche plus à aucune mer. L'exil avait enseigné la géographie à Louis-Philippe. »

«Louis-Philippe, ajoutait plus tard Béranger, est le Louis XIV de la bourgeoisie. C'est l'homme le plus complet de son temps. Il sait une multitude de choses pratiques et vulgaires très précieuses chez un roi. Il a été professeur; il pourrait être au besoin cultivateur, architecte, notaire, même chirurgien. Dernièrement, le postillon qui conduisait sa voiture tomba de cheval au Bourget. Le roi descend, tire sa lancelte et le saigne. Un pareil trait d'humanité et d'habileté suffit pour populariser un prince. Il faut qu'un roi sache tenir la lancette aussi bien que l'épée et le sceptre. » Je croyais entendre Fénelon remontant, pour élever un roi populaire, aux temps héroïques, aux temps de Laërte ou d'Abdolonyme.

Je répétais un jour à Béranger ces deux vers de la Némésis :

Lo mensong'o incarné, le parjure vivant, Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent.

«Vous avez tort, me dit Béranger. Talleyrand est le plus grand diplomate de l'Europe. C'est un diplomate patriote et qui a le cœur français. Au congrès de Vienne, il a tout fait pour conserver Ferney à la France. La résidence comme la gloire de Voltaire lui paraissait

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