‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 100 sur 119 · NOËL · texte numérisé non relu

NOËL

sac et les vins roses du Médoc étincelaient dans de gigantesques carafes de cristal. Ce réalisme austère est un des caractères de la piété puritaine où les largesses de la vie sont sanctitiées par les prières et les hymnes. Noël, en effet, est la joie du monde, l'ouverture de l'année pour la république chrétienne, la fête de la liberté du genre humain. Notre vénérable amphitryon qui, je crois, était de l'Académie de Bordeaux, assaisonnait ses festins d'érudition saine et du sel des bons mots. Une dame, un jour, se plaignait à table que la reine-Claude qu'elle mangeait était piquée des vers : « Madame, répondit notre hôte, c'est la poésie des prunes. » Etait-ce un simple calembourg? Etait-ce un proverbe à la manière de Salomon? Etait-ce une élégante épigramme décochée contre les prunes et les poètes, peut-être contre Béranger lui-même? Si l'épicurisme est en eflét le ver corrupteur des sociétés, la poésie qu'il engendre, la chanson bachique et erotique, ver encore, mais vif, ailé, voltigeant et scintillant au soleil, en est plutôt le papillon.

M. Marc-Aurel, qui faisait probablement ses affaires avec mes Camisards, me proposa la rédaction d'une espèce de revue protestante illustrée. Quelque désir que j'eusse de retourner à Paris, je refusai; c'est à quoi fait allusion le début de cette lettre de Béranger :

c( J'ai su, mon cher N., que vous avez élé sur le point de venir à Paris, mais par une autre voie que celle de Montandon ( frère du pasteur), qui ne m'en a rien dit. C'est par M. le pasteur Martin, qui l'avait annoncé

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à Lamennais^ et qui paraît avoir regretté beaucoup que l'aflaire ne se soit pas arrangée. Il a quitté Paris, diton, clans le plus triste état de santé.

« J'ai su aussi que vous .aviez tenté de vous faire adopter par le consistoire de Nîmes. D'après l'état des deux croyances dans ce pays, d'après leur animosité continuelle, je conçois qu'on n'ait pas cru convenable d'appeler l'auteur des Prophètes. Je suis sûr de la tolérance de votre cœur; mais dans ce livre, vous vous êtes laissé aller poétiquement jusqu'au fanatisme religieux, à plus d'une page qui n'en est pas moins bonne pour moi, qui aime assez que l'auteur soit de l'opinion de ses héros. Et puis vous avez trop de conscience pour remplir à moitié les fonctions que vous accepteriez. Or, avoir charge d'âmes, n'est chose facile qu'à ceux qui n'en ont pas. J'aurais mieux aimé vous voir au journal qu'on vous proposait. D'abord vous eussiez été ici; puis, je crois la responsabilité moins pénible. Peut-être cette position eût pu vous en procurer une autre plus à votre goût et moins périlleuse dans cette partie de la France que dans vos diables de contrées méridionales.

«Le livre de Lamennais {les Amchaspa.nds) a eu plus de succès de ven'e que je ne lui en avais prédit. On va en faire une deuxième édition. Les injures qui ont été adressées à l'auteur n'ont pas nui au succès du livre. Je voudrais bien calmer son irritabilité; mais malgré l'amitié qu'il me montre, malgré nos rapports fréquents, j'ai peu de pouvoir sur cette tête bretonne. Il m'a promis pourtant de ne pas faire de pareilles sorties contre notre pauvre époque. Le voilà remis à son Esquisse d'une philosophie.

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« Je ne sais trop comment vous établissez ma confraternité avec B. (qui était alors à Bordeaux). Mais, puisque confrère il y a, je vous dirai que c'est non sa fdle, mais sa belle-fille, qui est danseuse, et qu'il accompagne sans doute pour se livrer, en province, aux chances du jeu, détestable passion qui a perdu ce malheureux. On m'a assuré quelquefois qu'il était rongé de désespoir de la déconsidération qu'il s'est attirée. Je le plains, car il eijt pu aller plus loin et plus haut avec une conscience plus ferme et des goûts plus réglés.

« Vous qui avez toute la sagesse qui lui a manqué, j'espère qu'en compensation des ennuis de votre position, vous trouverez où vous êtes quelques ressources pour l'avenir. Vous devez y penser, puisque, ditesvous, vous blanchissez déjà. C'est un peu tôt; il est vrai que j'étais chauve plus tôt encore. Tâchez, si vous mettez de côté, de placer vos économies d'une manière solide. Maintenant vous avez de l'expérience.

« Je suis assez souffrant; j'ai fait même connaissance avec une maladie que j'ignorais, et qui depuis cinq semaines me retient dans ma chambre sans me laisser deviner quand je pourrai reprendre mes promenades. Judith est très sensible à votre bon souvenir et vous fait ses amitiés. Recevez toutes les miennes, et croyezmoi, comme toujours, tout à vous de cœur. (18 avril 1843.)»

Béranger avait à se plaindre de M. Barthélémy qui, dans je ne sais quelle préface, avait indirectement attaqué les llonflons et les glouglous du chansonnier.

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