NÉMÉSIS
Il rendait justice à la verve âpre et mordante du satirique marseillais. Je l'ai entendu se récrier d'admiration un jour que son libraire lui racontait comment ce poëte composait sa Némésis. Insoucieux, il donnait ses jours au sommeil et ses nuits au plaisir. Le vendredi soir seulement, il pensait à son poëme. Il se couchait dans un hamac, et l'inspiration montait au balancement de sa couche maritime comme au roulis d'un vaisseau. Il s'accouplait toute la nuit avec sa Fîoie aux crins de couleuvres, Le samedi matin, il rouvrait sa porte et jetait au libraire, qui l'attendait pour l'impression, une satire politique toute fumante. Puis le poëte, délivré de son démon, revenait à ses voluptés nocturnes. « C'est incroyable! s'écriait Déranger. Et ce prodige s'est renouvelé pendant une année entière! Némésis restera, non-seulement comme un tour de force poétique, mais encore comme un monument historique de notre temps. Il renferme fréquemment de beaux vers, et quelquefois de beaux poëmes, entre autres la Fête du Soleil. » M. Perrotin, éditeur des Chansons ei de Némésis, réconcilia plus tard les deux poëtes, et Déranger eut, je crois, le bonheur de rendre service à son ancien adversaire. Déranger m'apprend, dans le billet suivant, la nature de sa maladie :
« Mon cher N., j'ai eu une petite maladie appelée catarrhe de l'urètre, causée par la suppression momentanée d'un flux hémorroïdal. On m'a effrayé sur les conséquences possibles du bobe, et je me suis laissé mettre le feu dans le corps pour y mettre un terme. Mais une grosse maladie de rectum et de vessie est venue
me livrer aux plus atroces douleurs, qu'on ne savait plus comment arrêter. Moi, qui n'ai jamais eu le moindre embarras de vessie, j'ai été livre en peu de jours à tous les tourments dont cet organe est susceptible. Après les spasmes^ je suis arrivé à... (un mot illisible). Bretonneau, que j'avais défendu de prévenir, a appris ma position indirectement; il est accouru il y a quelques jours et m'a trouvé en voie de rétablissement, mais non encore sans souffrances. A l'instant où je vous écris, j'en éprouve encore d'assez vives. Mais l'espoir de guérison est revenu et je souffre à présent avec résignation. A soixante-trois ans, de pareilles épreuves sont rudes à passer, et il faut encore une certaine force pour en triompher. Je serai bien heureux s'il ne me reste aucune trace de ces trois mois, car voici trois mois que je garde la chambre.
« Je suis heureux de vous voir attacher aux personnes chez qui vous êtes, l'attachement étant réciproque surtout. De leur part, je le conçois puisqu'il paraît que vous avez su tirer parti d'un élève dont vous espériez peu d'abord. Cette maison vous sera plus profitable que celle ou vous avez perdu tant de temps
A propos, savez-vous que la princesse de B. public un livre intitulé : De la formation du dogme catlmlique. J'en ai lu les deux premiers volumes, qui ne sont pas sans mérite et qui bien certainement sont d'une femme, aidée peut-être un peu dans ses recherches historiques e théologiques. Adieu, mon cher N.; écrivez-moi plus souvent; mais, par pitié, n'affranchissez plus vos lettres, je n'affranchirai plus les miennes, et ce sera pour nous deux un gi'and embarras de moins. Portez-vous bien;
22V LKTTKK DE BF.RANfiKR.
recevez les amitiés de Judith, et croyez-moi tout à vous. (1"juin 4843.)»
La princesse de B., qui avait été l'héroïne de l'insurrection italienne, devenait maintenant la Clorinde théologique de la papauté, sauf à s'engager plus tard contre son pontife. L'illustre étrangère commettait en ceci l'erreur si funeste à l'Italie qui, dans l'avenir, doit nécessairement opter entre la théocratie et la liberté. Béranger, un mois après, me donna les détails les plus intéressants sur M. de Lamennais, sur M. de Chateaubriand et sur lui-même.
« Les expressions de ma lettre, mon cher N., vous auront trompé sur les moyens employés pour me guérir. Quand je vous disais qu'on m'avait mis le feu dans le corps, j'entendais parler des astringents qu'on m'a ordonnés et qui conviennent si peu à ma constitution. Il y avait de ma faute, parce que je ne sais pas donner les renseignements nécessaires au médecin, et que celui que j'avais choisi, homme prudent et instruit, s'est effrayé de certains symptômes sur lesquels Bretonneau l'a seul rassuré dans le peu de temps qu'il est accouru passer auprès de moi. Grâce à cette maladie, j'ai maintenante Paris un médecin au fait de mon tempérament, et qui s'entendra avec Bretonneau toutes les fois qu'on le jugera nécessaire. Je ne suis pas encore bien portant; c'est la tête qui maintenant me fait souftrir; je l'attribue au froid qu'il a fait en juin. Les chaleurs semblent vouloir venir enfin, et je compte sur elles pour me guérir.
LETTRE TE BRRANr.F.U. 225
« Un passage de voire lettre m'a fait sourire. Vous parlez du secours moral que Lamennais a dû me prêter dans mes souffrances. Oh ! mon cher enfant, quel appui j'aurais là, amitié à part, car en effet il me montre beaucoup d'attachement. Même au milieu de mes maux, j'étais obligé de remettre en selle ce cavalier si souvent désarçonné par son imagination maladive. Est-ce que les tristes Amschaspands ne vous ont pas montré le fond d'une âme découragée? Je fais tout ce que je puis pour lui rendre un peu de force et d'espérance, mais j'ai des idées et une façon de voir si différentes des siennes que je m'y prends sans doute fort mal; et puis on ne calme pas l'eau agitée en y trempant la main. Au moins cela lui fait-il passer quelques heures plus heureuses, et je me réjouis de lui être de quelque utilité.
« Chateaubriand est plus triste encore, mais il a un plus grand fonds de bienveillance; malheureusement il éprouve cruellement les effets de l'âge. Les jambes perdent toute force, bien qu'il veuille marcher encore. Quand il me vient voir, je crains que, malgré le domestique qui l'accompagne, il ne fasse quelque chute dans l'escalier ou dans la montée de Passy. Il vient de partir pour les eaux, mais avec peu d'espoir de rétablissement. Mon ami, il ne faut pas vieillir autant; je crains pour mon compte d'avoir passé le terme raisonnable. Aussi voudrais-je mourir, non que la vie me soit à charge, il s'en faut, mais parce que l'avenir me fait peur. Je le vois chargé de toutes les infirmités, même de la peur de la mort, qui nous prend toujours quand la vie n'a plus rien qui nous puisse attacher.
« Vous me citez un mot de Gœthe que je ne connais-
sais pas ; mais j^ai lu de lui un passage où il parle de mes chansons en termes qui s'accordent à ce que rapporte son secrétaire. Je m'étonne toutes les fois que je vois un étranger faire l'éloge de mon talent. J'ai cependant eu souvent cette bonne fortune. Il y a dans Louis Bœrne^un catholique allemand mort proscrit à Paris, et que j'ai regret de n'avoir pas connu, plusieurs pages sur moi comparé à Uhland, qui m'ont fait venir les larmes aux yeux. Ce n'est pas sous le rapport littéraire que j'ai éprouvé cette impression; mais c'est par l'appréciation de la partie morale et patriotique de mes chansons que Bœrne m'a vivement ému. Tout cela pourtant ne m'empêche pas de m'étonner encore que des étrangers puissent reconnaître quelque mérite à des œuvres si intimement françaises. 11 est vrai que Gœthe et Bœrne possédaient parfaitement notre langue, mais enfin ils ne la parlaient pas habituellement; et ce n'est que dans cette habitude qu'on trouve la facilité de juger des poésies aussi actuelles que les miennes. Vous jugerez que je suis encore un peu malade à ces longues tirades sur mon propre compte.
« Vous me parlez de votre solitude, et vous me dites qu'à votre naissance on ne vous trouva pas de parrain, ce qui sembla être de mauvais augure pour votre vie. Mais n'est-ce pas vous par hasard qui avez fait le difïicile sur les parrains qu'on vous a proposés? Vous ne vous êtes pas assez habitué à vivre avec vos semblables dont fort peu vous ressemblent, il est vrai; vous n'avez pas assez fait part à autrui do vos excellentes qualités, et c'est là un grand tort, même aux yeux de Dieu. Vous pouviez être utile à beaucoup, eï vous ne l'avez été