TOMBEAU DE LAMENNAIS
son génie aussi bien qu'à son cœur. Mais il a vraiment rêvé pour son sommeil les « côtes âpres et nues de sa vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où Toreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de Thirondelle de mer*. » Au surplus, après recueil du Grand-Bé, ce poétique tombeau de l'Océan, c'est la fosse des pauvres qu'eût choisie M. de Lamennais, et si l'on y a déposé son illustre cendre, ce que j'ignore, il doit s'y trouver aussi bien tout au moins que Béranger.
Cependant le gouffre qui m'avait relâché, me renvoyait aussi mes dépouilles submergées; la vague me reportait tour à tour mes économies, mes livres, mes manuscrits, excepté le recueil que j'avais montré à Béranger, et qui ne remontajamais sur l'eau. Je retrouvai aussi la parole : le malheur avait scellé mes lèvres; sur le pavé de Paris, j'avais rencontré trois monstres : lupi Mœrim videre. Comme ce sombre berger, j'avais perdu la voix, et son retour fut sans doute un don du sol hospitalier, du ciel éloquent de la Gironde. Je me rétablissais ainsi de mon naufrage à Bordeaux. C'est un pays éminemment propre à reposer des agitations de la vie et de la mer. Burdigala n'est pas l'Athènes, mais le Milet ou l'Éphèse de l'Occident. Il y a dans son climat une certaine mollesse asiatique où viennent s'assoupir la vivacité gasconne et l'énergie pyrénéenne. Une grâce
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ionienne, mêlée de pompe et d'indolence, se retrouve en toute chose, comme un caractère général : dans le type si antique et si suave de la race ibère au teint pâle, presque doré, au regard noir, caressant et mélancolique; dans l'attitude nonchalante et les pHs insoucieusement drapés du vêtement, dans Taccent élégiaque du langage le plus traînant des dialectes auscitains, dans l'éloquence redondante, pathétique, mais un peu vide de ses immortels orateurs, entîn, dans la beauté grandiose, la souveraine élégance de sa métropole un peu déserte et silencieuse, et comme assoupie dans la vapeur de ses vins, sous l'ombrage bachique des pampres et des pins des Landes.
Bordeaux se pavoisait pour la solennité d'un congrès vinicole. M. de Lamartine et M. Mauguin devaient y représenter la Bourgogne. Je connaissais M. Mauguin, mais je n'ai jamais vu M. de Lamartine, que tout le monde a contemplé dans nos dernières révolutions. J'exprimais à Béranger le bonheur que j'aurais enfm d'entrevoir cet homme célèbre, aux sourcesharmonieuses duquel je m'étais si longtemps abreuvé délicieusement de la plus pure poésie. Béranger me répondit à cette occasion :
« Voilà bien longtemps que je veux vous écrire, mon cher N..., et j'en ai été empêché par des nouvelles qu'on m'a données de vous. On m'avait annoncé d'abord que vous partiez pour aller recueillir un immense héritage en Portugal, et que vous viendriez d'abord à Paris, pour y prendre langue avec des honmies d'affaires. Il s'agissait de beaucoup de millions. Je n'y
croyais guère, mais vous pouviez venir à Paris, et je vous ai attendu. Puis votre arrivée m'a été positivement annoncée, ce qui me faisait plus de plaisir, quoiqu'il ne fût plus question du fameux héritage. Enfin, on m'apprend aujourd'hui que vous ne ferez pas cette année le voyage sur lequel je comptais, que vous êtes pour quelques jours à Cognac, d'où vous retournerez à Bordeaux!...
« Vous n'avez eu là-bas ni Lamartine, ni Mauguin. Je me doutais que le premier ne se rendrait pas au comité vinicole; quant à l'autre, il s'en fût fait un plaisir, sans doute, car sa vanité aime beaucoup à briller sur un théâtre quel qu'il soit; mais vous aurez probablement su que le dérangement complet de sa prétendue fortune l'a forcé d'aller à l'étranger, pour éviter les saisies et les prises de corps dans cet intervalle de la session. Le goût de la dépense et, dit-on ;, de folles spéculations l'ont enfin conduit à cette déconfiture, qui n'a fait que hâter la mort de son frère. Il sera plaint de peu de personnes, bien qu'il y ait plus de légèreté que de mauvaises passions dans son fait. Une excessive vanité, voilà ce qu'on peut lui reprocher. Il jette sa femme dans la misère , et une fille qu'il n'a voulu marier qu'à un honmie de haute noblesse, et qui est sans fortune aussi. Il avait pu, dit-on, la marier richement, mais il lui fallait au moins un comte.
« Croiriez- vous que H. a la même manie. C'est contre son gré, que sa pauvre fille avait été mariée à un jeune homme fort riche qu'elle aimait, et qui l'adorait. Il voulait aussi un gendre titré. Vous concevez d'après cela qu'il aspire à devenir pair, mais on dit que
les ministres hésitent à lui conférer cette dignité, après la mésaventure des Burgraves.
« Vous avez sans doute lu cette pièce étrange et celle de Ponsard, qui a dû la plus grande partie de son succès au mécontentement que les Burgraves ont suscité généralement. Je ne sais comment ce jeune poëte, qui a un mérite réel, mais qui n'a pas encore montré la science du cœur et des passions , pourra se soutenir à la hauteur de son premier succès. Il doit trembler, car il m'a paru sincèrement modeste et homme de bon sens.
« Est-ce que vous ne travaillez plus ? Vous ne me parlez plus ni de prose ni de vers. Il me semble pourtant que le temps ne vous doit pas manquer, et qu'il est difficile que vous restiez à rien faire. Ma santé est très bonne; ma convalescence n'a pas duré autant que je le craignais. Mais il n'y a pas plus de deux mois que les longues courses et les voitures sont sans inconvénient pour moi. Judith se porte aussi très bien; elle regrette comme moi que vous ayez renoncé à nous venir voir cette année. Nous serons sans doute plus heureux l'année prochaine.
« Adieu, mon cher N..., écrivez-moi quand même je ne vous répondrais pas très exactement. Je deviens paresseux de lettres, et puis vous savez combien j'en ai à écrire pour les affaires des autres. Ne me laissez donc pas sans nouvelles de vous, et portez-vous bien. Tout à vous. (27 septembre 1843.)»
Béranger n'aimait pas M. Mauguin, qu'il juge d'ailleurs avec équité, mais il avait la plus haute estime
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pour M. Odilon Barrot. Dans notre jeunesse, nous regardions ces deux orateurs dont nous dévorions les discours, comme le Cicéron et le Démosthène de la tribune de Juillet. Quelle différence pourtant de caractère et de talent ! J'ai rencontré M. Barrot à la Grenadière, où à mon premier passage il vint, une après-midi, avec M. Bérard. Sur un mot, je pense, de notre hôte illustre, il m'honora, moi jeune homme obscur, d'une considération dont le souvenir m'est précieux. Dix ans après, ma destinée m'a conduit dans son voisinage à Saint- G..., et je ne vois jamais passer, sans une secrète sympathie et un respect silencieux, le noble orateur dont la mâle figure assombrie semble porter le deuil de l'éloquence et de la liberté.
Déranger professait la plus haute admiration pour M. Hugo. Pendant que j'étais à Fontenay, il me lut un jour, avec la plus vive satisfaction, une lettre qu'il avait reçue (après quelques nuages, car il en existe toujours dans le monde littéraire) du grand poëte, qui voyageait alors sur les bords du Rhin. Plus tard, il me disait des Burgraves: « C'est l'erreur d'un homme de génie. Il a eu le tort de mettre en drame cette épopée. L'Académie est fatiguée de lui comme la France l'était de Napoléon, et on lui suscitera quelque Wellington littéraire, qui aura de hasard son Waterloo. Cela ne prouve rien; le dramaturge peut être éclipsé, il reste le lyrique, le romancier, le grand écrivain, et ce qu'on n'éclipse pas, en un mot, le génie. » Ainsi parlait le chansonnier, et j'étais pleinement de son avis. Je n'ai jamais rencontré M. Hugo, non plus que M. de Lamartine. Je ne me suis point mêlé à leur cortège, pendant leurs ovations litté-