LES GIRONDINS
ressemble à celui de Cicéron^ et^ daiis son cabinet de travail^ rempreinte de son pied dans le marbre de la cheminée, stigmate vénérable dont VFsprit même des lois a sanctifié le foyer du sage de Labrède.
Béranger me disait toujours : «D'où vient que le nord de la France produit les poètes, et le midi les orateurs. La Loire divise les domaines de la poésie et de l'éloquence. Mais existe-t-il encore à Bordeaux quelque relique des Girondins? » Il ne reste rien de ces hommes éloquents. Je connais un vénérable vieillard, qui m'invite souvent à dîner dans une salle obscure, où il convia fréquemment les jeunes et illustres Vergniaud, Guadet, Gensonné. Il ne parle d'eux que comme d'aimables convives, d'hôtes joyeux et brillants. Ils n'étaient à Bordeaux que d'éclatants avocats. Ils ne devinrent grands orateurs qu'à Paris, et dans les temps de la Révolution. Il fallut que les horreurs de 93 doimassent à la voix de Vergniaud ce pathétique déchirant qui fait de lui l'orateur le plus tragique, l'Euripide de la tribune française. Qu'il me soit permis d'ajouter à la mémoire de ces héroïques Girondins, un souvenir d'un de leurs frères par l'éloquence et le martyre. Barnave était détenu au fort de Barraux. Le lieutenant qui commandait le poste, jeune Dauphinois comme lui, offrit au captif de favoriser son évasion. En deux sauts, il pouvait être hors de sa prison et hors de France. « Non, répondit le prisonnier, j'obéirai aux lois de mon pays; je porterai, je le sais, ma tête sur l'échafaud; mais l'aspersion de mon sang est peut-être nécessaire à la consécration des principes immortels. » Le jeune officier ([ui voulut le sauver est aujourd'hui le général Ruelle>
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vieillard octogénaire^ retiré à Saint-Germain. Je tiens do sa bouche cette anecdote, qui n'ajoute rien du reste à ce que l'on connaissait déjà de Barnavc, qui mit au service de la liberté le plus beau talent oratoire et le caractère le plus chevaleresque.
Pour revenir à Déranger, je lui répondais : «Le iMidi ctTectivement est le pays des orateurs. C'est qu'au moyen âge ses villes, organisées par le consulat, étaient autant de républiques. L'éloquence est la voix de la cité, la poésie de la liberté. La liberté, la nationaHté périrent avec les Albigeois. Mais le génie oratoire resta, comme une arme des vaincus, dans le sang, dans les émanations du sol , dans les rayonnements du ciel. Comprimée par l'inquisition, étouffée par la monarchie, l'éloquence se releva vengeresse et foudroyante avec la Révolution. Ce sont les républiques féodales du Midi qui lancèrent Barnave, Rabaut Saint- Etienne, l'héroïque Gironde, à l'assaut de la monarchie asiatique de Versailles; et Mirabeau, le géant oratoire, est comme un Titan monstrueux que la Révolution a fait sortir colossal des ruines de nos capitoles. — C'est vrai, disait Béranger, mais la poésie? — La poésie, au moyen âge, existait à côté de l'éloquence dans le Midi. L'éloquence a survécu, la poésie a péri.- Elle a péri avec la nationalité romane , péri avec la foi albigeoise. L'inquisition lui a arraché la langue, et, avec sa foi, dévoré son âme. Le Midi reste muet sur sa harpe détendue. Il ne produit pas de poètes. Une fois seulement, et conune pour prouver que sa puissance harmonieuse n'était pas entièrement éteinte, il a produit un poète épique, un Homère alexandrin, Fénelon.