‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 109 sur 119 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

— Oli ! un grand poëte assurément, s'écria Déranger. Il est singulier que Montaigne et Fénelon sont deux Périgourdins. Et tous les deux, le sceptique et le mystique, avec leur phrase traînante et mélodieuse, sont deux sirènes qui assoupissent également la France. Que Montaigne soit né au pays des marrons, des truffes et des foies gras, à cela, rien d'étonnant; mais Fénelon ? — Au douzième siècle, repris-je, le Périgord était une terre de poésie. Elle y était née au soufïle de l'église de la Consolation. C'était un christianisme alexandrin, une gnose orientale, la religion du Paraclet. Les ancêtres de Fénelon donnèrent à ce platonisme occidental plusieurs chevaliers et plusieurs évêques. Ce génie hellénique refoulé, et en quelque sorte accumulé dans sa race, s'épanouit plus pur et dans une magnifique efflorescence dans le jeune Fénelon. On voit renaître en lui, sous la forme orthodoxe de son temps, l'antique religion du Paraclet. Tout le génie cathare respire dans sa personne, sacerdoce et liberté, doctrine, mysticité, tendresse d'âme, chimère poétique, élan vers l'idéal, et jusqu'à l'enchantement infini et les grâces incomparables de l'élocution. C'est un disciple de saint Jean, égaré dans l'église de Saint-Pierre, un brahme chrétien de l'Orient, perdu dans l'Occident romain. Ce Grec ne tient à Rome, qu'il déborde de toutes parts, que par le fil illogique de l'obéissance, qui le sauve de l'anathème. Otez-lui sa tiare et sa robe, et vous trouverez en lui le gnostique, l'hérétique platonicien, le docteur orphique. Tout cet hellénisme homérique, platonique, évangélique, s'est condensé, en se transfigurant, dans le Télémaque, — Vous m'expliquez très

254 RÉALISATION d'un REVE.

bien^ reprit Déranger, la généalogie doctrinale et poétique deFénelon. Toutefois, il n'en demeure pas moins singulier que ce cygne grec soit né dans une terrine du Périgord. »

Tels sont en substance les entretiens que j^eus à diverses fois avec Béranger, sur les grands hommes de la Dordogne et de la Gironde. Cependant j'étais à Bordeaux depuis cinq ans; nos études touchaient à leur terme, et en même temps, j'atteignais à peu près le but que je m'étais proposé. Après un printemps bouleversé, j'entrais dans l'été de ma vie, et Cette saison apaisée et sans nuage était fructueuse et bénie de Dieu. Le consistoire de P... cherchait un desservant pour le poste de Carlovanne; je vis à cela la main de Dieu ; c'était l'abri qu'il me réservait, après mes longues adversités. C'était d'ailleurs la réalisation d'un rêve, exprimé dix ans auparavant à Béranger. Je voulais être près de Paris, mais dans une forêt, et je trouvais cela, avec la majesté des souvenirs, dans les bois de Laya. Mon vénérable patron voulut me retenir; il m'avait offert, comme retraite, un ermitage au milieu des bosquets et des vignobles, sur la colline enchantée de Florac. C'était, pour un poëfe, une desplus délicieuses solitudes du monde. Mais l'homme n'est pas né pour la rêverie, qui le consume en silence; il est fait pour l'activité qui l'apaise par son tumulte, quand elle a Dieu pour objet, et je me mis en route pour Paris.

Béranger n'y était plus : Mademoiselle Judith, qui redoutait extrêmement l'humidité, n'avait pu passer l'hiver dans l'avenue Sainte-Marie. Il m'avait écrit, à propos de ce déménagement, une lettre qui témoigne

l'histoire des gironuins. 255.

tristement du progrès de son humeur chagrine et sombre. Il était revenu à Poissy, et c'est là que j'allai le voir, rue Vineuse^ n" 15. Il avait reçu naguère la visite de MM. de Chateaubriand et de Lamartine. Il nous parla longuement de ces deux poètes célèbres. « Le vieux Ghactas s'en va, nous dit-il : il n'est point ave^ugle comme les Sachems des savanes, mais les pieds l'abandonnent, usés sur les chemins du vieux et du nouveau monde. Elle se meurt la grande voix harmonieuse de notre siècle! » M. de Chateaubriand ne s'éteignit pourtant qu'un an après, au bruit du canon de la bataille de Juin, dans les murs de Paris. M. de Lamartine publiait alors son Histoire des Girondins, dont le vent souleva les premières vagues de la révolution de Février. Accompagné de M. Dargaud, il vint en offrir un volume à Béranger, « Lamartine, nous dit-il, a près de soixante ans; mais il est encore solidement équilibré, et son esprit a la vigueur de son corps ; il met dans son style les grâces aristocratiques de sa personne. Ces gentilshommes ont parfois un charme et une fierté de langage que n'ont pas les plébéiens. Leur plume se permet des nonchalances superbes et des hardiesses féodales. Voyez l'Histoire des Girondins. Il en fait une Iliade. Il revêt de noblesse et de poésie la grande révolution démocratique. De là, son succès inouï dans toute l'Europe. On a dit qu'il dorait la guillotine. C'est un peu vrai; il fait trop l'éloge de Danton; mais comme il peint fièrement ce géant des clubs! Ce Titan des carrefours était un grand homme d'Etat. Quelle magnifique et terrible harangue il fait en deux mots aux massacreurs de Septembre,

25G DÎNER CHEZ BÉIUNGEU.

du haut de son balcon de la place Vendôme : « Ce n'est «pas le ministrede la justice qui vous remercie, c'est le « ministre de la Révolution.» Oùtrouvait-ill'à-proposde cette éloquence, cet animal ? Et sous les emportements du démagogue, quels calculs, quelle prudence, quelle prévision de l'avenir ! Comme il recommande sagement au duc de Chartres de se ménager pour monter, après les tourmentes populaires, sur le trône bouleversé de France. Ici Danton rencontre Mirabeau. C'est Lamartine qui, le premier, nousarévélé ces étonnantes choses dans son Histoire des Girondins. » Et le poëte caressait cette pensée monarchique des deux grands tribuns, avec d'autant plus d'amour qu'il avait eu l'incroyable fortune de la réaliser quarante ans plus tard à la révolution de Juillet.

Je tombai chez Déranger, un jour où il donnait à diner à des amis des deux sexes qu'il attendait de Paris. Il me retint; et, pendant le repas, l'un d'eux, membre de l'Académie française, se mit à parler, je ne sais plus à quel propos, du fameux prologue de l'évangile selon saint Jean, qu'il interprétait dans un sens néo-platonicien. Déranger prétendit qu'Eugène Durnouf avait découvert, dans les livres sacrés de l'Inde, une scène analogue à celle de la Samaritaine, au puits de Sichem. Et là-dessus, le poëte épicurien se mit à discourir sur le Christ. « Quelle sagesse ! quelle raison pratique! quel bon sens populaire! Connue il met les choses les plus sublimes à la portée du peuple ! Pour mieux inculquer ses préceptes dans le cœur de la multitude, il les revêt de paraboles. Il met en action, dans un petit drame, les brebis, l'oiseau du ciel, le lis

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