CHATEAUBRIAND
un patrimoine national. Il n'a point trahi; il a abandonné ceux qui se trahissaient eux-mêmes^ Charles X et Napoléon. C'est l'homme le plus spirituel de notre temps. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, c'était avant 89, l'évéque d'Autun et l'abbé Sieyès se promenaient ensemble aux Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau. Ils virent la sentinelle suisse maltraiter une femme qui se présentait avec une corbeille à la grille du jardin, ail n'en sera bientôt plus ainsi, dit Sieyès, quand nous aurons organisé la garde nationale. » « Eh « quoi ! s'écria quelqu'im à qui Talleyrand racontait cette « anecdote, la garde nationale n'est-elle pas une pensée « de M. de Lafayette? — M. Sieyès, répondit le diplo- « mate, pensait longtemps avant que M. de Lafayette rê- «vât. » Béranger admirait beaucoup cette repartie dont la justesse est pourtant contestable, et Napoléon seul pourrait dire lequel a politiquement le plus rêvé, du publiciste ou du général de la révolution,
Béranger ressentait la plus vive admiration pour le génie de M. de Chateaubriand. Il se prétendait même un peu son fils poétique. On ne voit pas trop comment le chantre bachique et persifleur des rues de Paris serait éclos dans l'aire de l'aigle mélancolique des dunes bretonnes et des savanes américaines. Un de ces oiseaux qui ne bâtissent pas de nid avait apparemment déposé furtivement son œuf étranger parmi ceux de ce roi des airs. Un jour je rencontrai Béranger qui traversait le Luxembourg. « Suivez-moi, me dit-il, je vais rendre visite à M. de Chateaubriand; mais je ne le trouverai probablement pas, et nous causerons. Ne pensez-vous pas que lui et moi nous sommes logés au rebours du