‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 112 sur 119 · PORTRAIT DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LAMENNAIS

mander cette pauvre fille à l'Académie, de lui faire obtenir un prix Monthyon. et de la chanter dans quelque ballade. «Laissons, repris-je, mourir cette vertu agreste avec son parfum dans les bois. »

Un autre jour, Déranger que j'étais allé voir à Passy, voulut m'accompagner à Paris, et nous allâmes ensemble visiter l'exposition annuelle des tableaux, au Louvre. Il s'entendait en peinture, et dans sa jeunesse avait beaucoup écrit dans les journaux sur Tart italien. A notre retour du Louvre, Béranger me disait : « Le protestantisme se distingue dans les arts. Léopold Robert, Scbseffer, Pradier, voilà trois artistes éminents; ils se signalent même par la grâce ou le sentiment, et la profondeur mélancolique de l'âme. Schiffer, notamment, est un peintre élégiaque et germanique. Chose étonnante! Genève, aujourd'hui, a plus de peintres que Rome. » Je crois que c'est à cette exposition qu'Ary Schaîlîer, qui avait aussi peint Béranger, exposa le portrait de M. de Lamennais. Ce n'est plus Lamennais tel que, vingt ans auparavant, l'avait représenté Guérin, jeune encore, la face maladive et labourée par les passions, et l'âme consumée comme par une foudre intérieure. Le tableau de Guérin est uneœuvre de génie; l'artiste s'est inspiré de son modèle, dont il a néanmoins exagéré la stature, pour la mettre en rapport avec sa gloire. Guérin a peint le théocrate; Scha^fîer, l'homme, le vieillard. Le temps a décharné la face; il a neigé sur les cheveux; il a calmé l'orage du cœur. L'athlète, rêveur, se repose après le combat, comme le bouvier après son labour; sa face ascétique respire la paix du soir, le calme anticipé de la mort; son clair et perçant regard.

2G0 ENTUETIEN AVEC LAMENNAIS.

mais voilé d'une mélancolie mystique, semble sonder Tombre du tombeau

Je revis aussi M. de Lamennais. Il demeurait alors au quartier Beaujon, avenue Lord-Byron, n" 1 . Son accueil fut aussi cordial que la dernière fois, quoique avec moins d'etfusion. o Vous voulez donc, me dit-il, être ministre? A quoi cela vous mènera-t-il? — A contenter, répondis-je, mon esprit et mon cœur. » Il revenait de temps en temps sur ce sujet, mais toujours à la dérobée et non sans quelque embarras. Je lui répondais : «Visiter les pauvres, consoler les malheureux, instruire les petits enfants, voilà ma suprême ambition. Et puis encore, après les fatigues du jour, assis devant ma cabane, chanter les louanges du Seigneur sur ma harpe, ou écouter le cantique beaucoup meilleur des oiseaux de ma forêt. » J'ajoutais parfois : « Comme le sauvage américain, j'emporte dans l'exil les ossements de mes aïeux; j'ai consacré ma vie à recueillir ces débris rongés par l'hyène de l'inquisition; je veux consoler ces morts par de pieuses funérailles; aux dernières lueurs de mon soleil couchant, je leur élèverai un sépulcre. »

Il m'offrit quelques opuscules, et entre autres: De la Religion et Du passé et de l'avenir du peuple. Nous parlâmes de Dieu, de la Trine-unité divine et de la création de l'univers. Je lui dis sincèrement que, depuis les Grecs, aucun esprit n'avait plongé plus hardiment dans.ces profondeurs ni jeté de plus vives lueurs dans cette nuit. Je lui demandai s'il n'achevait pas l'^squisse? « Non, me répondit-il, j'ai publié un quatrième volume, c'est celui de physique; aucun journal n'en a parlé; Arago pourtant l'avait revu. » Il parlait ainsi

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