REGRETS DE LAMENNAIS
avec douceur, car cet homme si violent et si orageux avait souvent sur sa figure l'ineffable mansuétude et la sérénité céleste des saints. M. de Lamennais traduisait alors les Evangiles, et l'immuable paix du livre divin descendait insensiblement dans son cœur. Insensiblement le théocrate rentrait dans la Bible et dans la nature, cette double loi de Dieu. Avec moi, il ne se départait jamais de sa morale ascétique ni de son pseudochristianisme, incompatibles avec la société et l'univers. Mais il se relâchait, il s'abandonnait par moments avec Déranger. Il avouait qu'il n'était pas né pour la prêtrise ; qu'il s'y était laissé inconsidérément entraîner par le vertueux abbé Caron ; qu'il lui fallait la vie laïque en plein vent et en plein soleil; qu'il regrettait de n'être pas marié, de n'avoir pas une femme, des enfants ; mais que, pour se former une famille, il était déjà trop âgé lorsqu'il rompit avec le sacerdoce. Je tiens de Déranger et de Mademoiselle Judith cette curieuse confidence, recueillie d'ailleurs par M. Renan, qui en a reproduit la substance dans la Revue des Deux-Mondes. M. de Lamennais voyait alors beaucoup le pasteur Martin-Paschoud. Il le visitait dans sa retraite des Loges de Jouy-en-Josas, et c'est à lui qu'en reconnaissance de celte hospitalité il a fait don du manuscrit de sa traduction du Nouveau Testament. Plus d'une fois peut-être, l'ancien théocrate rêva-t-il pour lui-même, obscur ministre évangélique, un rustique presbytère, perdu au milieu des bois, où, comme l'évêque lybien Synésius, il eût laissé son âme orageuse s'assoupir dans les pieuses tendresses d'une épouse et les gracieux sourires d'un enfant.