‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 114 sur 119 · PRESSENTIMENTS DE REVOLUTION · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS DE REVOLUTION

M. de Lamennais s'apaisait en vieillissant; Tâge^ au contraire, semblait aigrir Béranger. Ils s'éloignaient l'un de l'autre tout en conservant les mêmes apparences d'atfection. Le prodige était qu'ils se fussent jamais rapprochés, car il existait entre eux la même antipathie instinctive qu'entre Voltaire et Rousseau, entre Erasme et Luther. M. de Lamennais disait de Béranger : « C'est un bourgeois de Paris, » et Béranger, plus intempérant de langage, disait de M. de Lamennais : « C'est un démagogue breton. » Une fois il ajouta : (( C'est un fou, et il est incroyable, continua-t-il, que les pédagogues populaires soient des insensés tels que Rousseau et Lamennais. — Ces fous inspirés parlent trop parfois, lui répondis-je, mais aussi les sages trop prudents ne parlent pas assez. » Béranger garda le silence, et je trouvais en effet que les vrais amis de la monarchie de Juillet ne l'avertissaient pas suffisamment, et, contents de se tenir à l'écart, regardaient du rivage, avec une incompréhensible sécurité, le vaisseau s'en aller aveuglément aux écueils.

M. de Lamennais et Béranger pressentaient également la révolution. « Louis-Philippe, disait le poëte avec une secrète inquiétude, est trop vieux pour gouverner; c'est un malheur qu'il ait perdu le duc d'Orléans! » Au surplus, il semble que Béranger ait toujours peu compté sur la stabilité du trône de Juillet, incessamment battu par le double flot de la légitimité et de la démagogie. En 1832 déjà, il me disait tenir en réserve une certaine somme d'argent dans le cas où il serait contraint de s'exiler, «car, ajoutait-il, si les Bourbons, à la faveur d'une révolution, rentraient en France,

LES AMES BOHEMES. 263

leur premier soin serait de demander ma tête, et il faudrait qu'ils vinssent me la couper en Suisse. » Béranger n'a pas été dans la triste nécessité de quitter son pays : patriote, il a été respecté par tous les gouvernements. La République le nomma représentant du peuple; l'empire lui a fait de magnifiques funérailles. Tous ont honoré le grand chantre national. Il était pourtant de cœur orléaniste. Louis-Philippe était, dans sa pensée-, e roi qui convenait le mieux à la France. Il était le principal fondateur du trône de Juillet. Il avait à se reprocher de l'avoir attaqué; maintenant il avait le tort de ne pas le défendre assez vivement. Le poëte était ballotté entre sa popularité et son patriotisme. Peutêtre était-il dans sa nature épicurienne de n'aimer rien fortement, excepté sa gloire. Quoi qu'il en soit, il voyait tristement, mais immobile et en silence, chanceler ce trône qu'il avait fondé dans une autre espérance, et dont la chute imminente faisait tressaillir d'avance d'une aveugle et frénétique joie le tribun breton.

M. de Lamennais n'était pourtant pas sans appréhension ; il était revenu de son enthousiasme catholique pour les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Irlandais, ses peuples favoris. Il n'était pas même sûr que les Français fussent mûrs pour la République. 11 se plaignait de l'absence de caractère, de l'oubli des grands principes et du chaos de doctrines où roulait, comme dans un marais , le tourbillon des esprits. « C'est le siècle, disait-il, des âmes bohèmes.» Il accusait le panthéisme de cette lamentable atonie morale dont je chargeais la théocratie 11 convenait que la théocratie a profondément énervé les races néo-latines.

ELEUTHERIA.

Pour ces races encore à demi païennes, la liberté, c'est le culte de Liber, la licence bachique, le tumulte orgiaque. C'est l'antique Eleuthéria, le déchaînement des bêtes. La liberté moderne est une science, une éducation et une foi; elle est nécessairement chrétienne; elle n'est praticable qu'aux peuples bibliques. Le libérateur, c'est le Christ. M. de Lamennais en convenait; mais un moment après, ressaisi par ses passions, sa nature bretonne, l'esprit du siècle, il respirait l'air des révolutions et laissait échapper, sur leur accomplissement prochain, des mots, des cris véritablement prophétiques. On eijt dit un vieil oiseau de- mer, quelque cormoran fatidique dont le chant inseiisé, du haut d'un sombre écueil, salue les tempêtes invisibles qui déjà vaguement remuent dans les gouffres de l'Océan.

Théocrate ou démagogue, M. de Lamennais n'avait pas changé. Il attendait le salut du monde d'un signe, d'un miracle extérieur. Catholique, il demandait un mot du pape; démocrate, il attendait un cri du peuple. C'est l'erreur de tous les chefs populaires de notre temps et la cause de l'avortenient de nos révolutions. On ne fait pas des républiques avec des brigands : le fondateur de Rome n'est pas Romulus, la Force; mais Numa, la Loi, et la Loi religieuse. Il ftuit changer le cœur, il faut transformer l'homme : c'est le secret du Christ. Déranger le voyait bien; il essaya un catéchisme populaire ; il sentait ce qui manquait à sa poésie. Vers cette époque, il reçut la visite de M. F. Delessert, membre éminent du consistoire de Paris. Le poëte et le député s'entretinrent de la nécessité d'améliorer moralement les classes laborieuses. M. Delessert lui dit que

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