‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 13 sur 119 · M. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

M. VICTOR HUGO

bon sens, et que nous devrions faire un échange de maison et de quartier : sa place est rue des Martyrs, et la mienne rue d'Enfer. Il est venu dernièrement me dire adieu; il veut quitter la France, et s'expatrier à la suite des Bourbons. « Pourquoi, lui ai-je dit, attachez- « vous votre monture superbe à ce berlingot séculaire « de la monarchie? Le char de Pharamond est trop vieux « pour votre cheval sauvage. » Pour le retenir, je viens de lui adresser une chanson. Il ne demande pas mieux que de rester en France. Mais tous ces poètes de la vieille monarchie et du catholicisme. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Hugo, Vigny, sont comme des oiseaux dont l'arbre est tombé et qui ne savent plus où percher.

«Voyez encore Lamennais et Lamartine. Pèlerins du passé, ils s'en vont l'un à Rome, l'autre à Jérusalem, deux villes de ruines. Je ne connais pas M. de Lamartine, mais j'ai vu dernièrement Lamennais. Nous nous sommes rencontrés chez un ami commun, Benoît- Champy. Figurez-vous un abbé lilliputien, mais à idées larges et à style gigantesque. Lamennais s'en va avec Montalembert et les rédacteurs de l'Avenir. Ces pauvres gens ne savent plus de quel bois faire flèche, et pour masquer la chute de leur journal, ils vont, disent-ils, tomber aux pieds du saint- père. C'est aux pieds de l'esprit du siècle qu'ils tombent à leur insu.

Chateaubriand prétend que Lamartine n'est pas un poëte, mais une lyre. Mais Hugo est un poëte, un grammairien, un linguiste, un chef d'école, le Ronsard de notre siècle. Hugo est un homme de génie, mais d'un génie lyrique et non dramatique. Il force la langue, il

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violente l'ode^ il tourmente le drame, il torture le roman. C'est une œuvre étonnante que Notre-Dame de Paris. Mais la nature humaine y est systématiquement bouleversée. Le prêtre, le poëte, le chevalier, tout ce qui est noble y est avili, et tout ce qui est vil, au contraire, les truands, le sonneur de cloches, la danseuse des rues, y est glorifiée Puis la pensée mère du roman est détestable, la fatalité. C'est un cauchemar. Victor Hugo subira le sort de Népomucène Lemercier, novateur hardi comme lui, mais incomplet. Lemercier n'avait que la moitié du cerveau, Hugo a le cerveau et le cervelet; mais c'est égal, son romantisme lyrique et dramatique amènera nécessairement une réaction. On a tort de louer uniquement en lui ses défauts éclatants. Je me suis permis de critiquer son dernier drame. Il me boude un peu. »

Un matin je trouvai Béranger, encore dans sa chambre à coucher, écrivant, demi-vétu, sur un bureau. « Asseyez-vous, me dit-il, je finis. » Voici de quoi il s'agissait : Le vieux Rouget de l'Isle, le chantre de la Marseillaise, vivait dans une extrême pauvreté. Béranger avait demandé un secours, mais le gouvernement de Juillet, déjà moins favorable aux hommes de la révolution, l'avait refusé. Béranger, blessé de ce refus, s'adressait de nouveau au ministre de l'intérieur, M. d'Argout. Il se leva et me lut la lettre, toute palpitante d'une indignation contenue et d'une respectueuse mais fière liberté. Le poëte populaire, à ma grande surprise, appelait le ministre M. le comte. Il lui disait que si la révolution de juillet refusait un morceau de pain au vieux chantre de la révolution française, il

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irait, lui, chansonnier, mendier dans les carrefours pour nourrir son maître, le Tyrtée dont les hymnes avaient enfanté tant de victoires. C'était noble et grand, et je fus profondément attendri, dans mon juvénile patriotisme, par le tableau de Déranger, tendant la main, comme l'enfant de Bélisaire, pour le vieux barde des batailles républicaines... Quelques jours après, un subside convenable fut alloué à Rouget de l'Isle. J'avais cependant revu M. Viliemain au ministère de de l'instructionpublique. Il voulait m'envoyer à Strasbourg ou à Sarreguemines. Puis il ne pensa plus à moi sans doute. Le général B. cherchait un précepteur pour son fds. Je priai M. Lebrun de me recommander au général. M. Lebrun me répondit :

« Assurément, Monsieur, et avec très grand empressement et très grand plaisir; je dirai de vous au général B. tout le bien que j'en pense. La position qu'on vous offre me paraît plus convenable, en cela du moins qu'elle ne vous éloigne pas du centre des lettres, et j'en serai surtout satisfait si elle vous laisse du temps pour cultiver le talent que la nature vous a donné. Vous savez. Monsieur, tout l'intérêt que vous m'avez inspiré. Je serai toujours heureux de pouvoir vous en donner des témoignages. Je voudrais même vous inspirer assez de confiance pour que vous ne fissiez pas difliculté de vous adresser à moi pour quelque autre service qu'une simple recommandation. Si votre nouvelle position exigeait de vous quelque dépense à laquelle il vous serait difficile de satisfaire, — vous êtes sans parents à Paris, — veuillez

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