MES AMIS
songer que le devoir des hommes de lettres déjà avancés dans la carrière est d'aider par tous les moyens ceux qui s'y présentent, et croyez bien que ce devoir serait pour moi un vrai plaisir. Donnez-moi occasion de vous remercier de votre confiance. Si l'affaire qui vous occupe ne se termine pas à votre gré, ce serait une raison pour moi d'insister.
« J'ai vu M. Béranger hier; il devait voir ce matin pour vous M. Villemain, et surtout M. Delbecque. Je suspendrai cette nouvelle démarche; vous me direz le résultat définitif de votre affaire, afin que je sache au plus tôt s'il faut suivre ou abandonner.
« Recevez, Monsieur, mes salutations empressées. (22 janvier 4832.) »
C'est avec une indicible émotion que je relis cette lettre à la distance d'un quart de siècle. Combien je me trouve heureux d'avoir inspiré, si jeune et si délaissé, une pareille estime à un homme aussi illustre. Voici vingt-cinq ans que je n'ai revu M. Lebrun ; mais de tels services ne s'oublient jamais; et je serais heureux que le souvenir de ma reconnaissance immortelle revînt dans la solitude au noble vieillard. Je n'ai pas cru pouvoir mieux l'exprimer qu'en transcrivant cette généreuse page où le plus délicat parfum du cœur s'unit à la plus pure fleur du langage.
Aucun de ces deux projets ne réussit : le général B. me refusa; je parus probablement à ses yeux trop jeune, trop timide et trop délabré. Je me consolais de mes infortunes avec mes amis. J'en avais deux excellents, deux compatriotes, P. Timbal, de Castel-Sarra-
PROMENADE A MEUDÛN. 25
zin, alors avocat stagiaire^ et maintenant une des lumières du barreau de Toulouse; et S. Pécontal, de Montauban, littérateur déjà connu, auteur du recueil charmant : Ballades et Légendes. Ils m'avaient accueilli à mon arrivée à Paris; c'est par eux indirectement que j'avais été proposé au général B., et c'est par moi, si je ne me trompe, que Pécontal fut présenté chez Déranger. Pécontal composait un drame intitulé : le Dernier Homme, dont il nous lisait des fragments au Luxembourg, et nous accompagnions Timbal à des exercices oratoires qu'il prenait dans le quartier latin, avec de jeunes avocats dont le plus éloquent me parut être M. Charton, fondateur du Magasin pittoresque. Je dois rappeler une course délicieuse que nous fîmes dans les environs de Paris. Nous partîmes, une aprèsmidi, par le bois de Boulogne, et nous revînmes, à minuit, par Vaugirard. Une lune splendide éclairait les bois de Saint-Gloud, que les premières gelées de septembre nuançaient de toutes les teintes de l'automne. C'était l'époque des vendanges; nous avions dîné à Saint-Cloud, et nous vînmes prendre notre dessert de raisin au village de Meudon. Don Pedro, empereur déchu du Brésil, habitait le château. Nous avions vu naguère aux fêtes de Juillet, dans le cortège de Louis- Philippe, ce monarque américain sur un cheval des Pampas, dont le mufle sauvage répondait à la face cuivrée du cacique qui le montait avec grâce. Portugais mêlé de Nègre et de Caraïbe. Des paysans qu'il employait à ses chasses, et que nous trouvâmes attablés chez un marchand de fruits et de vin, nous racontèrent, en vidant leur verre, l'intérieur du ménage