‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 15 sur 119 · PROMENADE A MEUDON · texte numérisé non relu

PROMENADE A MEUDON

impérial. Ils se plaignaient de la parcimonie du prince exilé, qui pourtant, disaient-ils, était incrusté de diamants, et s'égayaient des corrections qu'il infligeait de sa propre main à sa fille et à sa reine dona Maria da Gloria.

« Elle n'a donc alors ni sceptre ni couronne? »

s'écria plaisamment Pécontal qui , probablement en sa qualité de dramaturge, se fit tracer le portrait de la noble héritière des Bragance et des Incas. Ces villageois nous dépeignirent l'infante comme une jeune maritorne blonde, bouffie, et rubiconde, et d'un appétit à dévorer dans un repas son royaume des Algarves. Ils parlèrent avec respect de l'impératrice, sa belle-mère, princesse française et d'origine napoléonienne. Déranger, à qui je racontai plus tard notre aventure de Meudon, ne s'amusa pas moins que nous du ton leste à la fois et hardi dont ces y«7fl/?(6" jugeaient les rois. «Voilà, dit-il, les dignes paroissiens de Rabelais! Maître François devait joliment rire dans sa tombe ! »

Telle était cette génération assurément généreuse, mais imprudente et trop peu respectueuse envers les rois fidèles à la liberté jusque dans l'exil et le hasard des révolutions; car, quelque temps après, don Pedro quitta Meudon, s'embarqua pour le Portugal, qu'il arracha au banditisme monastique de don Miguel, et assit héroïquement sa fille et les lois sur le trône souillé et ensanglanté des Bragance.

Contre l'hiver et contre l'angoisse, je me réfugiais dans les bibliothèques. J'avais, à mon très grand regret, renoncé aux études médicales. Je n'avais pas de quoi

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payer mes inscriptions, ni de quoi acheter des livres, et d'ailleurs Paridité des formules me soulevait le cœur presque autant que l'aspect des cadavres. Je m'étais convaincu que la médecine qui me convenait n'était pas celle de Broussais ni de Dnpuytren, mais celle que Machaon etPodalyre exerçaient au siège de Troie. J'aimais les poètes, les historiens, les rapsodes et les chroniqueurs antiques : Tacite, et avant lui Homère, et plus que tous Moïse. Je compulsais donc des documents historiques aux bibliothèques Mazarine et du Panthéon. Un matin j'arrivai chez Béranger, mon portefeuille sous le bras. « Qu'est-ce donc, demanda-t-il, que ces paperasses ? — J'ai, répondis-je, deux travaux en tête : l'histoire des Albigeois, mes ancêtres par le sang, et l'histoire des Gamisards, mes aïeux par la foi. — L'histoire des Albigeois, reprit-il, est un sujet trop vaste, trop savant pour vous, et trop mystérieux encore pour tout le monde. Ecrivez l'histoire des Gamisards; ce sujet va mieux à votre esprit volontiers agreste et biblique. Intercalez-y des psaumes : ce sont les hymnes de cette épopée. » Dès ce jour, je travaillai uniquement à mes Prophètes.

«Votre protestantisme, continuait-il, produit beaucoup d'hommes illustres, Guvier, Constant, Giiizot. L'homme le plus spirituel de notre époque était B. Constant. Il avait une telle dextérité de pensée et de style, qu'il faisait tout passer impunément sous le ciseau de la censure. Il était toujours prêt à écrire, en chaise de poste, au débotté dans un hôtel, sur les bancs de la chambre des députés, partout il écrivait avec une égale perfection. Il écrivit ses meilleurs discours dans

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